Korimba

Stories / Poems

Stories by charles dickens

l’homme hanté et le marché du fantôme

french

CHAPITRE PREMIER
LE DON OCTROYÉ
Tout le monde le disait.
Loin de moi la pensée d’affirmer que ce que dit tout le monde doive forcément être vrai. Tout-le-monde peut aussi bien se tromper qu’avoir raison : cela lui arrive souvent. Selon l’expérience commune, tout le monde s’est si souvent trompé et, dans la plupart des cas, il a fallu tant de temps et d’ennuis pour découvrir à quel point, que l’autorité de ce tout le monde s’est révélée bien faillible. Tout-le-monde peut avoir raison à l’occasion, bien sûr ; « mais cela ne prouve rien », comme dit le fantôme de Gilles Scroggins dans la ballade.
Ce mot redoutable de « FANTÔME » me rappelle à mon sujet.
Tout-le-monde disait qu’il avait l’air d’un homme hanté. Et je me bornerai à revendiquer pour tout-le-monde qu’en cela il avait raison : l’homme en avait bien l’air.
Qui donc eût pu voir ses joues creuses, ses yeux caves et brillants ; sa forme vêtue de noir, indéfinissablement sinistre en dépit d’une tournure élégante et bien proportionnée ; ses cheveux gris tombant le long de son visage à la manière d’algues enchevêtrées — comme s’il eût été, tout au long de sa vie, solitairement en butte à l’érosion et aux coups du vaste océan de l’humanité —, qui donc eût pu voir cela sans dire qu’il avait l’air d’un homme hanté ?
Qui eût pu observer son comportement taciturne, pensif, sombre, marqué d’une réserve habituelle, toujours farouche et jamais enjoué, avec l’air égaré de faire retour à un lieu et à un temps passés ou d’écouter quelques échos anciens dans son esprit, qui eût pu observer ce comportement sans dire que c’était celui d’un homme hanté ?
Qui eût pu entendre sa voix, lente, profonde et grave, dotée d’une plénitude et d’une mélodie naturelles qu’il semblait décidé à contrecarrer, qui eût pu entendre cette voix sans dire que c’était celle d’un homme hanté ?
Qui, l’ayant vu dans son cabinet, mi-bibliothèque et mi-laboratoire — car c’était, de notoriété publique, un expert en chimie et un professeur aux lèvres et aux mains duquel était chaque jour suspendue une foule d’oreilles et d’yeux, — qui, l’ayant vu là, par un soir d’hiver, seul parmi ses drogues, ses instruments et ses livres ; l’ombre projetée par l’abat-jour de sa lampe évoquant quelque monstrueux coléoptère, immobile au milieu d’une foule de formes spectrales suscitées par la lueur vacillante du feu sur les objets étranges qui l’entouraient ; certains de ces fantômes (reflets des récipients de verre contenant des liquides) tremblant jusqu’au fond du cœur comme s’ils connaissaient son pouvoir de dissocier leurs éléments pour les rendre au feu et à la vapeur ; — qui, l’ayant vu alors, son travail accompli, méditer dans son fauteuil devant la grille rouillée et la flamme rougeoyante en remuant ses lèvres minces comme s’il parlait, mais dans un silence de mort, qui n’eût dit que l’homme semblait hanté et la pièce hantée ?
Qui n’eût pu, par un envol assez aisé de l’imagination, croire que tout, autour de cet homme, prenait une apparence hantée et qu’il vivait sur un terrain hanté ?
Tant son habitation était solitaire, tant elle ressemblait à un caveau — vieille partie en retrait d’une ancienne fondation pour étudiants, autrefois bel édifice élevé sur un espace découvert, mais à présent fantaisie désuète d’architectes oubliés ; noircie par les fumées, le temps et les intempéries, resserrée de tous côtés par l’envahissement de la grand-ville et étouffée, comme un vieux puits, sous l’amas de pierres et de briques ; avec ses petites cours quadrangulaires gisant au fond de véritables fosses formées par les rues et les bâtiments qui, avec le temps, avaient été construits au-dessus de ses lourdes cheminées ; ses vieux arbres, insultés par les fumées voisines qui daignaient s’abaisser jusque-là quand elles étaient très faibles et le temps très maussade ; ses carrés de gazon, luttant avec la terre chancie pour être de l’herbe ou pour parvenir tout au moins à un semblant de compromis ; ses pavés silencieux, qui avaient perdu l’habitude des pas et même des regards, si ce n’est lorsque quelque visage vagabond l’observait d’en haut en se demandant quel pouvait être ce repaire ; son cadran solaire placé dans une petite encoignure de briques où nul soleil ne s’était aventuré depuis une centaine d’années, mais où, en compensation de la négligence de cet astre, la neige demeurait des semaines, alors qu’elle ne restait nulle part ailleurs, et le sombre vent d’est tournoyait telle une immense toupie ronflante, quand en tout autre lieu il était silencieux et calme.
Tant cette habitation, en son centre, en son cœur — au-dedans — au coin du feu —, était sombre et vieille, bien que solide avec les poutres vermoulues de son plafond et son robuste plancher descendant en pente vers la grande cheminée de chêne ; tant elle était environnée, cernée par la pression de la ville, quoique si lointaine par sa facture, par sa vétusté, par ses mœurs ; tant elle était tranquille, bien que retentissant d’échos lorsque au loin s’élevait une voix ou se fermait une porte — échos qui, sans se limiter aux nombreux couloirs bas ou pièces vides, roulaient en grommelant jusqu’à ce qu’ils allassent se perdre dans l’air lourd de la crypte oubliée, dont les voûtes romanes étaient à demi enfouies dans la terre.
Il fallait le voir dans son habitat au crépuscule, au cœur de l’hiver.
À l’heure où le vent soufflait, âpre et perçant, et où descendait le soleil brouillé. À l’heure où il faisait juste assez sombre pour que les formes des choses grandissent en se faisant indistinctes, sans pourtant se perdre entièrement. À l’heure où les gens assis au coin du feu commençaient à voir dans les charbons des figures et des formes fantasques, des montagnes et des abîmes, des embuscades et des armées. À l’heure où ceux qui étaient dans les rues baissaient la tête et fuyaient devant l’intempérie. Où ceux qui étaient contraints de l’affronter se trouvaient arrêtés au coin des rues par la rafale furieuse, piqués par des flocons de neige vagabonds descendus sur leurs cils, flocons qui tombaient pourtant de façon trop éparse et étaient trop vite emportés pour laisser une trace sur le sol gelé. À l’heure où les volets se fermaient soigneusement, jalousement. Où le gaz commençait à s’allumer dans les rues affairées ou calmes, autrement vite enténébrées. Où les piétons aux pas errants, qui y frissonnaient, abaissaient leurs regards sur les feux rayonnants des cuisines et aiguisaient encore leur appétit en humant l’odeur de kilomètres de dîners.
À l’heure où ceux qui voyageaient par terre, saisis par le froid cinglant, contemplaient avec lassitude de mornes paysages en frissonnant sous les rafales. Où les marins en mer, perchés sur des vergues couvertes de glace, étaient affreusement secoués et ballottés au-dessus de l’océan mugissant. Où les phares des rochers et des promontoires apparaissaient, solitaires et vigilants, et où les oiseaux de mer surpris par la nuit se heurtaient à leur puissante lanterne et tombaient morts. À l’heure où les petits lecteurs de contes, à la lueur du feu, tremblaient à la pensée de Cassim Baba, dont les membres dépecés étaient suspendus dans la Caverne des Voleurs, ou se demandaient si la féroce petite vieille à béquille qui avait coutume de sortir de la boîte dans la chambre à coucher du marchand Abudah n’allait pas surgir un beau soir dans l’escalier lors du long, froid et obscur trajet qu’ils avaient à faire vers leur lit.
À l’heure où, dans les campagnes, la dernière lueur du jour se mourait au bout des avenues et où les arbres étendaient au-dessus de la tête leur voûte d’un noir lugubre. Où, dans les parcs et les bois, les hautes et humides fougères, la mousse détrempée, les lits de feuilles mortes et les troncs des arbres se dérobaient à la vue dans des masses d’ombre impénétrable. Où des brouillards s’élevaient des creux, des marais et des rivières. Où les lumières aux fenêtres des vieux manoirs et des chaumières offraient un spectacle réconfortant. Où le moulin s’arrêtait, où le charron et le forgeron bouclaient leur atelier, où se fermait la barrière de péage, où, ayant abandonné charrue et herse dans les champs, le laboureur et ses chevaux rentraient à la ferme ; où l’horloge de l’église faisait entendre une sonnerie plus profonde qu’à midi et où le portillon du cimetière avait cessé de tourner pour ce soir-là.
À l’heure où le crépuscule libérait partout les ombres, toute la journée captives, qui à présent s’avançaient et s’assemblaient comme d’innombrables légions de fantômes. Où elles se tenaient, menaçantes dans les recoins des pièces, et vous contemplaient d’un air renfrogné de derrière les portes entrebâillées. Où elles étaient pleinement maîtresses des pièces inoccupées. Où elles dansaient sur les planchers, les murs et les plafonds des appartements habités quand le feu se languissait, pour se retirer comme le reflux quand il s’embrasait de nouveau. Où elles singeaient fantastiquement les formes des objets domestiques, faisant de la nourrice une ogresse, du cheval à bascule un monstre, de l’enfant surpris, à demi effrayé et à demi amusé, une créature étrangère à lui-même — des pincettes mêmes sur le foyer un géant aux jambes écartées et aux mains sur les hanches, flairant évidemment le sang d’Anglais et prêt à moudre les os des gens pour en faire son pain.
À l’heure où ces ombres suscitaient dans l’esprit des vieillards des pensées autres et leur montraient des images différentes. Où elles se glissaient hors de leurs retraites sous l’apparence de formes et de visages appartenant au passé, à la tombe, au gouffre profond, profond, où errent toujours les choses qui auraient pu être et ne furent jamais.
Quand il était assis, comme nous l’avons mentionné, le regard fixé sur le feu. Quand, selon que la flamme montait et retombait, les ombres accouraient ou s’enfuyaient. Quand les yeux de son corps ne leur prêtaient aucune attention et que, sans s’occuper de leurs allées et venues, ils demeuraient rivés sur le feu. C’est alors qu’il fallait le voir.
Tandis que les sons qui s’étaient élevés avec les ombres et qui étaient sortis de leurs cachettes à l’appel du crépuscule, semblaient rendre l’immobilité de toute sa personne plus grande encore. Tandis que le vent grondait dans la cheminée et murmurait ou hurlait dans la maison. Tandis qu’au-dehors les vieux arbres étaient tellement secoués et maltraités qu’un vieux corbeau plaintif, incapable de dormir, récriminait de temps à autre d’un faible croassement, somnolent et aigu. Tandis que, par intervalles, la fenêtre tremblait, que la girouette rouillée grinçait au sommet de la tourelle, que l’horloge d’en dessous prenait acte qu’un autre quart d’heure s’était écoulé, ou que le feu s’affaissait et s’écroulait en crépitant.
Quand, enfin, quelqu’un frappa à sa porte, tandis qu’il était assis de la sorte, et le tira de sa rêverie.
« Qui est là ? dit-il. Entrez. »
Il n’y avait eu assurément aucune forme penchée sur le dossier de son fauteuil, aucun visage regardant par-dessus. Nul pas, c’est certain, ne glissa sur le parquet lorsqu’il leva la tête en sursaut et parla. Et pourtant il n’y avait dans la pièce aucun miroir à la surface duquel sa propre forme eût pu projeter un instant son ombre ; or quelque chose avait obscurément passé et disparu !
« Sauf votre respect, monsieur, dit un homme affairé, au teint frais, qui tenait la porte ouverte avec son pied pour livrer passage à sa propre personne et au plateau de bois qu’il portait, et qui la laissa se refermer par petits à-coups légers et mesurés quand ils furent entrés, de peur qu’elle ne fît du bruit, je crains d’être passablement en retard, ce soir. Mme William a été si souvent soulevée du sol…
— Par le vent ? C’est vrai ! je l’ai entendu se lever.
— … par le vent, monsieur… que c’est une bénédiction qu’elle ait pu même rentrer. Ah ! mon Dieu, oui. Oui. Par le vent, monsieur Redlaw. Par le vent. »
Il avait maintenant posé le plateau du dîner et il se mettait en devoir d’allumer la lampe et d’étendre une nappe sur la table. Il abandonna en hâte cette occupation pour tisonner et alimenter le feu, puis la reprit, la lampe qu’il avait allumée et la flambée qui s’éleva par ses soins modifiant si rapidement l’apparence de la pièce que l’on eût dit que la simple entrée de son visage frais et coloré et ses façons actives avaient suffi à produire cet agréable changement.
« Mme William est sujette à perdre à tout moment l’équilibre, emportée par les éléments, monsieur. Elle n’est pas, par conformation, au-dessus de cela.
— Non, répondit M. Redlaw avec bonhomie, encore qu’un peu brusquement.
— Non, monsieur, Mme William peut perdre l’équilibre du fait de la Terre ; ainsi, par exemple, il y a eu dimanche huit jours, alors que le sol était bourbeux et glissant et qu’elle allait prendre le thé chez la plus récente de ses belles-sœurs et qu’elle s’était mise sur son trente et un, et qu’elle aurait voulu se présenter sans la moindre éclaboussure bien qu’elle fût à pied. Mme William peut perdre l’équilibre du fait de l’Air ; comme la fois où une amie la persuada trop bien, à la Foire de Peckham, d’essayer d’une balançoire, qui agit instantanément sur sa constitution à la manière d’un bateau à vapeur. Mme William peut perdre l’équilibre du fait du Feu ; comme lors d’une fausse alerte des pompiers, quand elle parcourut deux milles en bonnet de nuit. Mme William peut perdre l’équilibre du fait de l’Eau ; comme à Battersea, quand son petit neveu Charley Swidger junior, qui a douze ans et qui ne connaît rien aux bateaux, l’a menée à la rame droit sur la jetée. Mais tout ça, ce sont les éléments. Il faut sortir Mme William des éléments pour que puisse entrer en jeu sa force de caractère. »
Comme il s’arrêtait, attendant une réponse, celle-ci fut un « oui » prononcé sur le même ton que précédemment.
« Oui, monsieur. Ah ! mon Dieu, oui ! dit M. Swidger, qui poursuivait toujours ses préparatifs en recensant les objets au fur et à mesure qu’il les posait sur la table. C’est comme cela, monsieur. Nous sommes si nombreux, nous autres Swidger !… Le poivre. Ainsi, il y a mon père, monsieur, gardien et surveillant en retraite de cette Institution ; il a quatre-vingt-sept ans. C’est un Swidger !… Cuiller.
— En effet, William, répondit-on avec patience et d’un ton distrait, quand il s’arrêta derechef.
— Oui, monsieur, dit M. Swidger. C’est ce que je dis toujours, monsieur. On peut l’appeler le tronc de l’arbre !… Le pain. Après, on arrive à son successeur, mon indigne personne… le sel… et à Mme William, tous deux des Swidger… Couteau et fourchette. Puis, il y a tous mes frères et leur famille, des Swidger, hommes et femmes, garçons et filles. En comptant mes cousins, oncles, tantes et parents à je ne sais quel degré, les mariages et les naissances, les Swidger… les verres… pourraient, en se donnant la main, nouer la ronde autour de l’Angleterre. »
N’entendant cette fois aucune réponse de l’homme pensif auquel il s’adressait, M. William s’approcha de lui et feignit de heurter accidentellement la table avec une carafe pour attirer son attention. Dès qu’il eut réussi, il poursuivit comme en proie à une fièvre d’acquiescement.
« Oui, monsieur ! C’est exactement ce que je dis moi-même, monsieur. Mme William et moi, nous nous le sommes souvent dit. “Il y a bien assez de Swidger, que nous nous disons, sans que nous y apportions notre contribution volontaire”… Le beurre. En fait, monsieur, mon père représente une famille à lui tout seul… l’huilier… quant aux soins ; et il est fort bon que nous n’ayons pas d’enfants à nous, bien que cela ait rendu Mme William comme qui dirait un peu trop quiète. Êtes-vous prêt pour la volaille et la purée de pommes de terre, monsieur ? Mme William m’a dit, quand j’ai quitté la loge, qu’elle allait servir dans dix minutes.
— Je suis tout à fait prêt, dit l’autre, comme sortant d’un rêve et se mettant à arpenter lentement la pièce.
— Mme William a remis cela, monsieur ! » dit le gardien, tandis qu’il se tenait devant le feu pour chauffer une assiette, dont il s’ombrageait plaisamment la figure.
M. Redlaw suspendit sa promenade, et une expression d’intérêt apparut sur son visage.
« C’est ce que je dis toujours, monsieur. Elle y tient absolument ! Il y a dans la poitrine de Mme William un sentiment maternel qui veut toujours s’épancher, et qui y parvient.
— Qu’a-t-elle fait ?
— Eh bien, monsieur, non contente d’être en quelque sorte une mère pour tous les jeunes messieurs qui viennent ici de toutes parts afin de suivre les cours que vous faites dans cette ancienne institution… c’est étonnant comme le grès prend la chaleur par ce temps glacial, vrai ! »
Sur quoi, il retourna l’assiette pour se rafraîchir les doigts.
« Eh bien ? dit M. Redlaw.
— C’est exactement ce que je dis moi-même, monsieur, répondit M. William, parlant par-dessus son épaule, comme enchanté de ce prompt acquiescement. C’est précisément cela, monsieur ! Il n’y a pas un de nos étudiants qui ne semble considérer Mme William sous ce jour. Quotidiennement, d’un bout à l’autre du semestre, ils passent l’un après l’autre la tête dans la loge, et ils ont tous quelque chose à lui dire ou à lui demander. “Swidge” qu’ils l’appellent entre eux, à ce que j’ai entendu dire ; mais voilà ce que je déclare, monsieur, mieux vaut qu’on vous appelle d’un nom estropié, si c’est par amitié, que si on vous le montait en épingle et qu’on s’en fiche ! À quoi sert un nom ? À reconnaître quelqu’un. Si Mme William est connue pour quelque chose de mieux que son nom — je veux dire ses qualités et son caractère —, peu importe son nom, bien que ce soit en fait Swidger, de droit. Qu’ils l’appellent Swidge, Widge, Bridge… mon Dieu ! London Bridge, Blackfriars, Chelsea, Putney, Waterloo ou le Suspendu de Hammersmith… si ça leur chante ! »
La conclusion de ce triomphant discours l’amena à la table, sur laquelle il déposa ou plutôt laissa tomber l’assiette avec le sentiment qu’elle avait été chauffée à point, au moment même où l’objet de ses louanges pénétrait dans la pièce, portant un autre plateau et une lanterne, et suivi d’un vénérable vieillard aux longs cheveux gris.
Mme William, comme son époux, était une personne toute simple, à l’air sans malice, sur les joues lustrées de laquelle se répétait fort agréablement le rouge réjouissant du gilet officiel de son mari. Mais alors que les cheveux blonds de M. William se dressaient tout droits sur sa tête et semblaient tirer ses yeux vers le haut dans un excès de bonne volonté affairée et prête à toute besogne, la chevelure brune de Mme William était soigneusement lissée et ses ondes rangées sous un coquet et net petit bonnet, de la façon la plus exacte et la plus sobre qui se puisse imaginer. Alors que le pantalon de M. William remontait sur ses chevilles comme s’il n’était pas dans sa nature gris-fer de se laisser aller sans examiner les alentours, les jupes aux fleurs simples et de bon goût de Mme William — rouges et blanches comme son joli visage — étaient aussi bien ajustées, en aussi bon ordre que si le vent, qui soufflait si fort au-dehors, n’avait pu en déranger le moindre pli. Alors que l’habit du mari avait, dans la région du col et de la poitrine, quelque chose de flottant et d’à demi défait, le petit corsage de la femme était si placide et si bien ordonné qu’elle y eût trouvé, si le besoin s’en fût fait sentir, une protection contre les gens les plus grossiers. Qui donc aurait pu avoir le cœur de faire se gonfler de chagrin, battre de peur ou palpiter d’une pensée honteuse un sein si calme ? À qui donc sa sérénité et sa paix n’auraient-elles pas interdit toute atteinte, comme le sommeil innocent d’un enfant ?
« Ponctuelle, bien sûr, Milly, dit son mari, la débarrassant de son plateau, autrement ce ne serait plus toi. Voici Mme William, monsieur !
— Il a l’air plus solitaire que jamais, ce soir, murmura-t-il à l’oreille de sa femme tandis qu’il prenait le plateau, et plus spectral, somme toute. »
Sans aucune hâte, sans troubler le silence, sans même se faire remarquer, tant elle était calme et tranquille, Milly posa sur la table les plats qu’elle avait apportés — M. William ne s’étant emparé, en dépit de beaucoup de vacarme et d’agitation, que d’une saucière, qu’il se tenait prêt à servir.
« Qu’est-ce donc que le vieillard a dans les bras ? demanda M. Redlaw, tandis qu’il s’asseyait devant son repas solitaire.
— Du houx, monsieur, répondit la voix sereine de Milly.
— C’est ce que je dis moi-même, monsieur, dit M. William, s’interposant avec la saucière. Les baies, ça convient si bien à cette époque de l’année !… Sauce brune !
— Encore un Noël arrivé, encore une année écoulée ! murmura le chimiste avec un morne soupir. Encore d’autres images qui s’ajoutent à la somme toujours plus longue de souvenirs que nous ressassons sans cesse pour notre tourment jusqu’à ce que la Mort en fasse un tas confus et vienne effacer le tout. Eh ! bien, Philippe ? ajouta-t-il, coupant court à ses réflexions amères et élevant la voix pour s’adresser au vieillard, debout à l’écart avec son scintillant fardeau, auquel la tranquille Mme William prenait de petites branches qu’elle taillait sans bruit avec ses ciseaux et dont elle décorait la pièce, tandis que son vieux beau-père la contemplait, fort intéressé par la cérémonie.
— Je vous présente mes devoirs, monsieur, répondit le vieil homme. J’aurais dû parler plus tôt, monsieur, mais je connais vos façons, monsieur Redlaw — je suis fier de pouvoir le dire, et j’attends qu’on m’adresse la parole ! Joyeux Noël, monsieur, un heureux Nouvel An et beaucoup d’autres semblables. J’en ai vu passablement moi-même — ha, ha ! — et je peux prendre la liberté d’en souhaiter aux autres. J’ai quatre-vingt-sept ans !
— En avez-vous vu tant de joyeux et d’heureux ? demanda l’autre.
— Oui, monsieur, tous tant qu’ils furent, répliqua le vieillard.
— L’âge n’a-t-il pas un peu altéré sa mémoire ? Il faut s’y attendre maintenant, dit M. Redlaw, tourné vers le fils et lui parlant à mi-voix.
— Pas un brin, monsieur, répondit M. William. C’est exactement ce que je dis moi-même, monsieur. On n’a jamais vu une mémoire comme celle de mon père. C’est l’homme le plus merveilleux que je connaisse. Il ne sait ce qu’oublier veut dire. C’est précisément ce que je fais toujours remarquer à Mme William, monsieur, si vous voulez bien m’en croire ! »
M. Swidger, dans son désir poli de paraître acquiescer en toutes circonstances, émit cette observation comme s’il ne s’y rencontrait pas un atome de contradiction et que tout fût dit en assentiment illimité et sans réserve.
Le chimiste repoussa son assiette et, se levant de table, traversa la pièce pour aller vers l’endroit où se tenait le vieillard, les yeux fixés sur une petite branche de houx qu’il avait à la main.
« Ainsi donc cela vous rappelle le temps où beaucoup de ces années étaient anciennes et nouvelles ? dit-il, l’observant attentivement tandis qu’il lui touchait l’épaule. N’est-il pas vrai ?
— Oh ! oui, beaucoup, beaucoup ! dit Philippe, s’éveillant à moitié de sa rêverie. J’ai quatre-vingt-sept ans !
— Joyeuses et heureuses ? demanda le chimiste, d’une voix grave. Joyeuses et heureuses, vieillard ?
— Je me les rappelle encore du temps que j’étais grand comme ça, dit le vieil homme, tenant la main à peine plus haut que son genou et regardant rétrospectivement son interlocuteur. Il faisait froid et soleil à marcher au-dehors, quand quelqu’un — c’était ma mère, aussi sûr que vous êtes là, quoique je ne sache plus comment était son visage béni, vu qu’elle tomba malade et mourut à cette Noël-là — me dit que c’était de la nourriture pour les oiseaux. Le joli petit gamin — c’était moi, vous comprenez — pensa que c’était peut-être parce que les baies dont ils vivaient en hiver étaient si brillantes que les oiseaux avaient les yeux si brillants aussi. Je me rappelle ça. Et j’ai quatre-vingt-sept ans !
— Joyeuses et heureuses ! dit l’autre d’un ton rêveur, abaissant ses yeux sombres avec un sourire de compassion sur la forme courbée. Joyeuses et heureuses — et vous vous en souvenez bien !
— Oui, oui ! reprit le vieillard, saisissant les derniers mots. Je m’en souviens bien, au temps de l’école, année après année, et de toutes les joyeusetés qui les accompagnaient. J’étais un gars solide à l’époque, monsieur Redlaw ; et si vous voulez m’en croire, je n’avais pas mon pareil au football à dix lieues à la ronde. Où est mon fils William ? Je n’avais pas mon pareil, William, à dix lieues à la ronde !
— C’est ce que je dis toujours, papa ! répliqua vivement son fils avec le plus grand respect. Tu es vraiment un Swidger, s’il en fut dans la famille !
— Mon Dieu ! dit le vieillard, qui hocha la tête en regardant à nouveau le houx. Sa mère — mon fils William est le plus jeune — et moi, nous nous sommes tenus au milieu d’eux tous, garçons et filles, enfants et bébés, bien des années, quand les baies comme celles-là ne brillaient pas autour de nous moitié autant que leurs brillantes figures. Nombreux sont ceux qui ont disparu ; elle a disparu, et mon fils Georges (l’aîné, dont elle s’enorgueillissait plus que de tous les autres réunis !) est tombé très bas ; mais je les vois, quand je regarde ici autour de moi, bien vivants, comme ils étaient à cette époque ; et je le vois, lui, Dieu merci ! dans toute son innocence. C’est une bénédiction pour moi, à quatre-vingt-sept ans. »
Le regard aigu qui était resté fixé sur lui avec tant d’insistance se tourna graduellement vers le sol.
« Quand ma situation se fit moins bonne qu’auparavant parce qu’on ne m’avait pas traité honnêtement, et que je vins ici comme gardien, dit le vieillard — c’était il y a plus de cinquante ans… Où est mon fils William ? Plus d’un demi-siècle, William !
— C’est ce que je dis, papa, répondit le fils, toujours avec autant de promptitude et de soumission. C’est bien cela. Deux fois tant, ça fait tant, deux fois cinq, ça fait dix, et comme ça, on arrive à cent.
— Ce fut un vrai plaisir de savoir que l’un de nos fondateurs, ou plus exactement, dit le vieillard, tirant grande gloire de son sujet et de la connaissance qu’il en avait, que l’un des savants messieurs qui contribuèrent à notre dotation au temps de la reine Elizabeth — car nous fûmes fondés avant cela — légua entre autres par testament de quoi acheter du houx pour garnir les murs et les fenêtres chaque fois que reviendrait Noël. Il y avait là quelque chose d’intime et d’amical. N’étant ici que des étrangers à l’époque et venus au moment de Noël, nous nous prîmes d’amitié pour son portrait, qui est suspendu dans ce qui était autrefois, avant que nos dix pauvres messieurs ne modifient les statuts et ne réduisent les choses à une subvention annuelle, notre Grand Réfectoire — un monsieur à l’air calme, avec une barbe en pointe et une fraise autour du cou, et au-dessous une banderole portant en vieux caractères anglais : “Seigneur, que verdoie ma mémoire !” Vous connaissez toute son histoire, monsieur Redlaw ?
— Je sais que ce portrait se trouve là, Philippe.
— Oui, pour sûr. C’est le second à droite, au-dessus de la boiserie. J’allais dire… qu’il a contribué à garder verdoyante ma mémoire à moi, ce dont je le remercie ; car de faire le tour du bâtiment tous les ans, comme je le fais en ce moment, et de rafraîchir les pièces vides de ces branches et de ces baies rafraîchit aussi ma vieille cervelle vide. Une année en ramène une autre et celle-là une autre encore, et ainsi toute une foule ! À la fin, il me semble que l’époque de la naissance de Notre Seigneur est celle de tous ceux que j’ai aimés, que j’ai pleurés ou qui m’ont réjoui le cœur — et ils sont nombreux, car j’ai quatre-vingt-sept ans !
— Joyeuses et heureuses ! » murmura Redlaw pour lui-même.
La pièce commença de se faire étrangement obscure.
« Ainsi vous voyez, monsieur, poursuivit le vieux Philippe, dont les vieilles joues encore fraîches avaient pris sous l’échauffement une teinte plus rouge et dont les yeux bleus s’étaient allumés au fur et à mesure qu’il parlait, j’ai bien des choses à célébrer en célébrant ce jour. Mais où est ma douce petite Souris ? Les bavardages sont le défaut de mon âge et il reste encore la moitié du bâtiment à décorer, à moins que le froid ne nous gèle, que le vent ne nous emporte ou que les ténèbres ne nous avalent auparavant. »
La douce Souris avait approché son calme visage du sien et pris en silence le bras du vieillard avant que celui-ci eût fini de parler.
« Viens-t’en, ma chérie, dit le vieillard. Autrement, M. Redlaw ne commencera pas son dîner avant que celui-ci ne soit aussi froid que l’hiver. J’espère que vous excuserez mon bavardage, monsieur ; et je vous souhaite une bonne nuit et, encore une fois, un joyeux…
— Attendez ! dit M. Redlaw, reprenant place à table, plutôt (eût-on pu croire à voir sa façon de faire) pour rassurer le vieux gardien qu’à la pensée de son propre appétit. Accordez-moi encore un moment, Philippe. William, vous alliez me dire quelque chose à la louange de votre excellente épouse. Il ne lui sera pas désagréable de vous entendre faire son éloge. Qu’était-ce donc ?
— Eh bien, voilà ce que c’est, voyez-vous monsieur, répliqua M. William Swidger, tourné vers sa femme avec un embarras considérable. Mme William a l’œil sur moi.
— Mais vous ne craignez pas son regard ?
— Oh ! non, monsieur, répondit M. Swidger, c’est ce que je dis moi-même. Il n’a pas été créé pour faire peur. On ne l’aurait pas fait si doux, si telle avait été l’intention. Mais je n’aimerais pas… Milly !… Lui, tu sais bien. En bas des Bâtiments. »
M. William, debout derrière la table, fourrageait d’un air déconcerté parmi les objets qui y étaient disposés, tout en adressant des regards persuasifs à Mme William en même temps que de secrètes saccades de la tête et du pouce à M. Redlaw, comme s’il eût voulu la pousser vers lui.
« Lui, tu sais bien, mon amour, poursuivit M. William. En bas des Bâtiments. Raconte, ma chérie. Tu es comme les œuvres de Shakespeare en comparaison de moi. Dans les Bâtiments, tu sais bien, mon amour… L’étudiant.
— L’étudiant ? répéta M. Redlaw, levant la tête.
— C’est ce que je dis, monsieur ! s’écria M. William, avec l’assentiment le plus chaleureux. Si ce n’était le pauvre étudiant, en bas, dans les Bâtiments, pourquoi voudriez-vous l’entendre des lèvres de Mme William ? Madame William, ma chérie… Les Bâtiments.
— J’ignorais que William en eût parlé, dit Milly avec une tranquille franchise, exempte de toute hâte et de toute confusion ; sans quoi, je ne serais pas venue. Je l’avais prié de n’en rien dire. C’est un jeune homme malade, monsieur — et très pauvre, à ce que je crains —, qui est trop mal en point pour rentrer chez lui en ce temps de vacances et qui vit, à l’insu de tous, dans un logement bien ordinaire pour un monsieur, en bas des Bâtiments de Jérusalem. C’est tout, monsieur.
— Pourquoi ne m’a-t-on jamais parlé de lui ? dit M. Redlaw, se levant vivement. Pourquoi ne m’a-t-il pas fait connaître sa situation ? Malade !… Donnez-moi mon chapeau et mon manteau. Le pauvre !… Quelle maison ?… Quel numéro ?
— Oh ! il ne faut pas y aller, monsieur, dit Milly, abandonnant son beau-père pour affronter le chimiste avec son calme petit visage et ses bras croisés.
— Pas y aller ?
— Oh ! mon Dieu, non ! dit Milly, hochant la tête comme devant une impossibilité manifeste, qui allait de soi. On ne saurait y penser !
— Que voulez-vous dire ? Pourquoi ?
— Eh bien, voyez-vous, monsieur, dit M. William Swidger d’un ton persuasif et confidentiel, c’est ce que je dis. Croyez-moi, le jeune monsieur n’aurait jamais voulu faire connaître sa situation à quelqu’un de son propre sexe. Mme William est entrée dans son secret, mais c’est tout à fait différent. Ils se confient tous à Mme William ; en elle, ils ont tous confiance. Un homme, monsieur, n’aurait jamais obtenu de lui le moindre murmure ; mais une femme, monsieur, et Mme William…!
— Il y a du bon sens et de la finesse dans ce que vous dites là, William », répondit M. Redlaw, attentif au visage calme et composé qui se trouvait près de lui.
Et, posant un doigt sur ses lèvres, il mit sa bourse à la dérobée dans la main de la jeune femme.
« Oh ! mon Dieu, non, monsieur ! s’écria Milly, la lui rendant. Ce serait encore pire ! Il n’y faut pas même songer. »
C’était une ménagère si posée, si pratique, elle restait si calme en dépit de la hâte momentanée de ce rejet, qu’un instant après elle ramassait soigneusement quelques feuilles qui étaient tombées de ses ciseaux hors de son tablier lorsqu’elle avait arrangé le houx.
S’apercevant, quand elle se releva, que M. Redlaw l’observait toujours avec une expression de doute et d’étonnement, elle répéta tranquillement, non sans continuer à chercher des yeux si aucun autre fragment ne lui avait échappé :
« Oh ! mon Dieu, non, monsieur ! Il m’a dit que, de vous moins que de quiconque au monde, il ne voudrait être connu ou recevoir un secours — bien qu’il étudie dans votre classe. Je ne vous ai pas demandé le secret, mais je m’en remets entièrement à votre discrétion.
— Pourquoi a-t-il dit cela ?
— Je n’en sais assurément rien, monsieur, dit Milly après un instant de réflexion, car je ne suis pas bien intelligente, voyez-vous ; je voulais simplement lui être utile en mettant de l’ordre et un peu de confort dans son logis, et c’est à cela que je me suis employée. Mais je sais qu’il est pauvre et solitaire ; et je crois aussi quelque peu abandonné… Comme il fait sombre ! »
La pièce s’était de plus en plus obscurcie. Des ténèbres épaisses s’amassaient derrière le fauteuil du chimiste.
« Que pouvez-vous me dire d’autre à son sujet ? demanda-t-il.
— Il doit se marier aussitôt qu’il en aura les moyens, dit Milly, et il étudie, je crois, pour être à même de gagner sa vie. Voilà longtemps que je le vois travailler dur et se priver de tout… Mais comme il fait sombre !
— Le froid a augmenté aussi, dit le vieillard en se frottant les mains. Il y a de quoi frissonner et il fait triste ici. Où est mon fils William ? William, mon garçon, remonte la lampe et attise le feu. »
La voix de Milly reprit, comme une calme musique jouée avec grande douceur :
« Hier après-midi, il a marmonné dans l’agitation de son sommeil, après avoir conversé avec moi (elle disait cela pour elle-même), et il parlait de quelqu’un qui était mort et d’un grand tort qui avait été fait et qui ne pourrait jamais être oublié ; mais avait-il été fait à lui ou à une autre personne, je l’ignore. Pas par lui, en tout cas, j’en suis bien sûre.
— Bref, madame William, voyez-vous… elle ne le mentionnerait pas elle-même, dût-elle demeurer ici jusqu’au Nouvel An d’après celui qui vient…, dit M. William, s’approchant du chimiste pour lui parler à l’oreille, Mme William lui a fait un monde de bien ! Mon Dieu, oui, un monde de bien ! Tout à la maison exactement pareil… mon père douillettement soigné… pas une miette de désordre visible à la maison, dût-on offrir cinquante livres d’argent comptant pour en trouver… Mme William apparemment jamais absente… et pourtant faisant sans cesse le va-et-vient, montant et descendant, une mère pour lui ! »
La pièce se faisait toujours plus sombre et plus froide, et les ténèbres amassées derrière le fauteuil toujours plus lourdes.
« Non contente de cela, monsieur, voilà-t-il pas que Mme William découvre, ce soir même, alors qu’elle rentrait (y a plus de deux heures de ça), un petit être plus semblable à un animal sauvage qu’à un enfant, qui tremblait de froid sur le pas d’une porte. Qu’est-ce qu’elle fait, Mme William, si ce n’est pas de l’amener à la maison pour le sécher, le nourrir et le garder jusqu’à ce que notre vieille allocation de nourriture et de flanelle soit toute distribuée, le matin de Noël ! Si jamais il a senti un feu, c’est bien ce soir : il est assis dans la vieille cheminée de la loge, et il contemple fixement le nôtre comme si jamais ses yeux dévorants ne devaient se refermer. Tout au moins est-il assis là, ajouta M. William, se corrigeant lui-même après réflexion, s’il n’a pas pris la poudre d’escampette !
— Dieu conserve le bonheur à Mme William ! dit le chimiste à voix haute, et à vous aussi, Philippe ! et à vous, William ! Il faut que je réfléchisse à la conduite à tenir en cette affaire. Il se peut que je veuille voir cet étudiant ; je ne vous retiendrai pas plus longtemps. Bonsoir !
— Je vous remercie, monsieur ; je vous remercie pour Souris, pour mon fils William et pour moi-même, dit le vieillard. Où est mon fils William ? William, prends la lanterne et passe devant, dans ces longs couloirs sombres, comme tu l’as fait l’année dernière et celle d’avant. Ha, ha ! Je me le rappelle bien, moi — bien que j’aie quatre-vingt-sept ans ! “Seigneur, que verdoie ma mémoire !” C’est une excellente prière, monsieur Redlaw, que celle du savant monsieur à la barbe en pointe et à la fraise autour du cou — qui est suspendu, le second à droite au-dessus de la boiserie dans ce qui fut, avant la transformation apportée par nos dix pauvres messieurs, notre Grand Réfectoire. “Seigneur, que verdoie ma mémoire !” Voilà qui est très bon et très pieux, monsieur. Amen ! Amen ! »
Tandis qu’ils passaient la lourde porte qui, en dépit de tout le soin qu’ils apportèrent à la retenir, déclencha, en se refermant, une longue suite d’échos sonores, la pièce devint encore plus sombre.
Tandis que le chimiste, resté seul, se replongeait dans ses réflexions, le houx vivace se flétrissait aux murs et retombait — en branches mortes.
Tandis que l’ombre s’épaississait derrière lui, à l’endroit même où elle s’était si ténébreusement assemblée, elle devint, par lents degrés — ou il en sortit par quelque processus irréel, immatériel que nul sens humain n’eût pu déterminer —, une affreuse image de lui-même.
Horrible et froide, sans couleurs dans son visage et ses mains de plomb, mais présentant bien cependant ses propres traits, ses propres yeux brillants et ses cheveux grisonnants, et revêtue de l’ombre lugubre de ses propres vêtements, elle assuma peu à peu, immobile et silencieuse, l’apparence de l’être. Tandis que, ruminant devant le feu, il laissait peser ses coudes sur les bras du fauteuil, la forme se tint penchée sur le dossier, juste au-dessus de lui, l’épouvantable figure regardant où regardait sa propre figure et portant la même expression qu’elle.
Voilà donc la Chose qui avait déjà passé et disparu. Voilà donc le terrible compagnon de l’homme hanté !
L’ombre sembla tout d’abord ne pas lui prêter plus d’attention qu’il ne lui en prêtait lui-même. Les ménétriers de Noël jouaient quelque part au loin et, malgré sa méditation, il paraissait écouter la mélodie. L’ombre de même.
Il finit par parler, sans bouger ni lever la tête.
« Encore ici ! dit-il.
— Encore ici ! répondit le fantôme.
— Je te vois dans le feu, dit l’homme ; je t’entends dans la musique, dans le vent, dans le silence de mort de la nuit. »
Le fantôme hocha la tête en signe d’assentiment.
« Pourquoi viens-tu me hanter ainsi ?
— Je viens selon que l’on m’appelle, répondit le fantôme.
— Non. Ininvité, s’écria le chimiste.
— Ininvité, soit ! dit le spectre. Il suffit. Je suis là. »
Jusqu’alors, la clarté du feu avait lui sur les deux visages — si l’on pouvait appeler ainsi les terribles traits de derrière le fauteuil —, tous deux tournés vers la flamme comme au début, et aucun des deux ne regardait l’autre. Mais à ce moment, l’homme hanté se retourna brusquement pour contempler le fantôme. Celui-ci, d’un mouvement tout aussi soudain, passa devant le fauteuil et regarda fixement le chimiste.
L’homme vivant et l’image animée de lui-même mort auraient pu ainsi s’observer l’un l’autre. Affreuse confrontation dans une partie écartée et solitaire d’un vieux bâtiment vide, par un soir d’hiver, tandis que le vent mugissant passait dans son mystérieux voyage — d’où il venait, où il allait, nul ne l’a jamais su depuis la création du monde — et que les étoiles, en inimaginables myriades, brillaient au travers de l’espace éternel où la masse du monde n’est qu’un grain et sa vénérable antiquité une simple enfance.
« Regarde-moi ! dit le spectre. Je suis celui qui, abandonné dans sa jeunesse et misérablement pauvre, a lutté et souffert sans cesse jusqu’à ce que j’aie réussi à extirper le savoir de la mine où il était enfoui et à en tailler les marches rugueuses sur lesquelles j’ai pu poser mes pieds usés et m’élever.
— Je suis cet homme, répliqua le chimiste.
— Nul amour maternel plein d’abnégation, poursuivit le fantôme, nuls conseils paternels ne m’aidèrent. Un étranger prit la place de mon père alors que je n’étais qu’un enfant, et je ne tardai pas à devenir un étranger dans le cœur de ma mère. Le moins que l’on puisse dire, c’est que mes parents étaient de ces gens dont les soins durent peu et dont les devoirs sont vite remplis ; qui rejettent leur progéniture de bonne heure, comme les oiseaux la leur ; et, si elle prospère, en revendiquent le mérite ; si elle tourne mal, quêtent la commisération de leur prochain. »
Le spectre s’arrêta et parut vouloir tenter et aiguillonner l’homme par son regard, par la tournure de son discours et par son sourire.
« Je suis, poursuivit le fantôme, celui qui, dans cette lutte pour s’élever, trouva un ami. Je le créai, le gagnai, me l’attachai ! Nous travaillâmes ensemble, côte à côte. Toute la tendresse, toute la confiance qui, au début de ma jeunesse, n’avaient pu s’épancher ni s’exprimer, je lui en fis don.
— Pas toute, dit Redlaw, d’une voix rauque.
— Non, pas toute, répondit le fantôme. J’avais une sœur. »
L’homme hanté, la tête dans les mains, répliqua « Oui, j’avais une sœur ! ». Le fantôme, avec un mauvais sourire, s’approcha du fauteuil et, posant le menton sur ses mains croisées et ses mains croisées sur le dossier, fixa sur le visage du chimiste des yeux de braise et poursuivit :
« Les seuls aperçus de la lumière d’un foyer que j’eusse jamais connus venaient d’elle. Comme elle était jeune, comme elle était belle, comme elle était aimante ! Je l’emmenai sous le premier toit misérable que j’eusse possédé et fis ainsi de lui un palais. Elle entra dans les ténèbres de mon existence et la rendit lumineuse. — Elle est encore présente à mes yeux !
— Je l’ai vue dans les flammes, il y a un instant encore. Je l’entends dans la musique, dans le vent, dans le silence de mort de la nuit, répliqua l’homme hanté.
— L’aima-t-il vraiment ? dit le fantôme, faisant écho à son ton rêveur. Je crois que oui, en un temps. J’en suis sûr. Mieux eût valu qu’elle l’aimât moins… moins secrètement, moins tendrement… qu’elle l’aimât moins profondément, d’un cœur plus partagé !
— Ah ! laisse-moi oublier cela, s’écria le chimiste avec un geste d’impatience. Laisse-moi l’effacer de ma mémoire ! »
Le spectre, sans bouger, sans un cillement du cruel regard qu’il tenait fixé sur lui, poursuivit :
« Un rêve semblable au sien s’introduisit dans ma vie aussi.
— Oui, dit Redlaw.
— Un amour, aussi semblable au sien qu’en pouvait caresser ma nature inférieure, s’éleva dans mon propre cœur, poursuivit le fantôme. J’étais alors trop pauvre pour en lier l’objet à ma fortune par le moindre soupçon d’engagement ou de sollicitation. Je l’aimais bien trop pour chercher à le faire. Mais, plus que jamais, je luttai pour m’élever ! Le moindre centimètre gagné me rapprochait du sommet. Je grimpai à force de travail ! Aux tardives heures de pause dans mon labeur acharné de cette époque — ma sœur (douce compagne !) partageant encore avec moi les cendres expirantes de l’âtre qui allait se refroidissant —, quand venait l’aurore, quelles images de l’avenir ne voyais-je pas !
— Je les voyais encore dans le feu, à l’instant, murmura le chimiste. Elles me reviennent dans la musique, dans le vent, dans le silence de mort de la nuit, dans la révolution des années.
— … Images de ma vie domestique, dans les années à venir, avec celle qui était l’inspiratrice de tous mes efforts. Images de ma sœur, devenue la femme de mon cher ami, dans des conditions d’égalité (car il avait des espérances, que moi je n’avais pas)… images d’un temps de vie plus calme, d’un bonheur plus doux, et de liens d’or, remontant loin dans le passé, qui nous lieraient, nous et nos enfants, d’une radieuse guirlande, dit le fantôme.
— Images, dit l’homme hanté, qui ne furent que déceptions. Pourquoi suis-je condamné à me les rappeler avec tant d’acuité !
— Déceptions, répéta le fantôme de sa voix toujours égale, sans le quitter de ses yeux toujours fulgurants. Car mon ami (dans le sein duquel j’avais ancré ma confiance aussi solidement que dans le mien propre), s’interposant entre moi et le centre du système où gravitaient toutes mes espérances et tous mes efforts, la conquit pour son propre compte et bouleversa mon frêle univers. Ma sœur, doublement chère, doublement dévouée, doublement joyeuse à mon foyer, vécut assez pour me voir célèbre et pour voir mes anciennes ambitions ainsi récompensées alors que le ressort en était brisé, et puis…
— Et puis elle mourut, enchaîna le chimiste. Mourut toujours avec la même douceur, heureuse, sans nulle autre inquiétude que le souci de son frère. Paix à son âme ! »
Le fantôme l’observa en silence.
« Son souvenir vit en moi ! dit l’homme hanté, après un moment de silence. Oui. Il vit si bien que maintenant encore, après tant d’années, alors que rien ne me paraît plus futile, plus chimérique que l’amour enfantin auquel j’ai si longtemps survécu, j’y songe avec sympathie comme à celui d’un frère cadet ou d’un fils. Je me demande même parfois à quel moment son cœur commença de s’éprendre de lui et à quel point il avait été épris de moi… Pour de bon, en un temps, je crois… Mais cela n’est rien. La détresse tôt ressentie, une blessure infligée par une main pour laquelle j’éprouvais tendresse et confiance, une perte que rien ne saurait remplacer, vivent plus que pareilles illusions.
— C’est ainsi, dit le fantôme, que je porte en moi une peine et un tort qui me furent infligés. C’est ainsi que je fais une proie de moi-même. C’est ainsi que la mémoire m’est une malédiction ; et si je pouvais oublier cette peine et ce tort, je le ferais aussitôt !
— Railleur ! dit le chimiste, s’élançant pour porter une main vengeresse à la gorge de son autre soi-même. Pourquoi ces sarcasmes retentissent-ils toujours à mes oreilles ?
— Arrête ! s’écria le spectre, d’une voix terrible. Porte la main sur moi et tu es un homme mort ! »
Le chimiste s’arrêta à mi-chemin, comme paralysé par ces mots, et resta là, les yeux fixés sur le spectre. Celui-ci s’était éloigné, les bras levés en avertissement, et un sourire passa sur ses traits surnaturels tandis qu’il redressait sa sombre forme d’un air de triomphe.
« Si je pouvais oublier mon chagrin et le tort qui m’a été causé, je le ferais, répéta le fantôme. Si je pouvais les oublier, je le ferais.
— Mauvais esprit de moi-même, répondit l’homme hanté d’une voix basse et tremblante, ma vie est assombrie par ce murmure incessant.
— C’est un écho, dit le fantôme.
— Si c’est un écho de mes propres pensées — et maintenant, je sais qu’il en est ainsi, reprit l’homme hanté, pourquoi donc en serais-je tourmenté ? Ce n’est pas une pensée égoïste. Je la laisse se répandre au-delà de ma propre personne. Tous les hommes et toutes les femmes ont leurs peines, et la plupart d’entre eux ont eu à subir quelque tort, l’ingratitude, la vile jalousie ou l’intérêt assaillant tous les degrés de l’existence. Qui ne voudrait oublier ses peines et les torts qui lui ont été faits ?
— Qui donc ne le voudrait sincèrement, et n’en serait que plus heureux ? dit le fantôme.
— Ces révolutions d’années que nous célébrons, poursuivit Redlaw, que nous rappellent-elles ? Est-il aucun esprit dans lequel elles ne réveillent quelque chagrin ou quelque affliction ? Que représentent les souvenirs du vieillard qui était ici ce soir ? Un tissu de chagrins et d’afflictions.
— Mais les natures ordinaires, dit le fantôme avec son mauvais sourire sur son visage vitreux, les esprits ignorants et communs ne ressentent ni ne raisonnent ces choses comme le font les hommes d’une culture plus élevée et d’une pensée plus profonde.
— Tentateur, répondit Redlaw, tentateur dont je redoute plus que les mots ne sauraient l’exprimer la voix et le regard trompeurs, et de qui s’élève, planant sur moi tandis que je parle, l’obscur pressentiment d’une peur plus grande encore, j’entends à nouveau un écho de ma propre pensée !
— Vois-y la preuve de ma puissance, répliqua le fantôme. Entends ce que je t’offre ! Oublie le chagrin, les torts et les afflictions que tu as connus !
— Les oublier ! répéta le chimiste.
— J’ai le pouvoir d’effacer leur souvenir… de n’en laisser que des traces très faibles et très confuses, qui ne tarderont pas à disparaître à leur tour, reprit le spectre. Réponds ! Marché conclu ?
— Attends ! s’écria l’homme hanté, arrêtant d’un geste de terreur la main levée. Je frémis de la défiance et des doutes que tu m’inspires ; et la peur obscure que tu répands en moi se mue en une horreur indéfinissable et grandissante que j’ai peine à supporter. Je ne voudrais pas me priver du moindre souvenir bienfaisant, du moindre sentiment de sympathie qui puisse être bon pour moi ou pour autrui. Que perdrai-je si je consens à ce que tu m’offres ? Quelles autres choses disparaîtront de ma mémoire ?
— Aucun savoir, aucun fruit de l’étude ; rien que la chaîne de sentiments et d’associations d’idées qui découlent l’une après l’autre des souvenirs repoussés dont ils se nourrissent. Voilà ce qui disparaîtra.
— Y en a-t-il donc tant ? dit l’homme hanté, réfléchissant, alarmé.
— Ils ont eu coutume de se révéler dans le feu, dans la musique, dans le vent, dans le silence de mort de la nuit, dans la révolution des années, répliqua le fantôme avec dédain.
— Et dans rien d’autre ? »
Le fantôme garda le silence.
Mais après être resté un moment debout devant le chimiste sans mot dire, il s’avança vers le feu, puis s’arrêta.
« Décide-toi ! dit-il. Avant que l’occasion ne soit perdue !
— Un moment ! Je prends le Ciel à témoin, dit l’homme fort agité, que je n’ai jamais haï mes semblables… que je n’ai jamais fait preuve de morosité, d’indifférence ou de dureté envers mon entourage. Si, vivant ici solitaire, j’ai attaché trop d’importance à tout ce qui fut et aurait pu avoir été, et trop peu à ce qui est, le mal, je pense, en est retombé sur moi et non sur les autres. Mais s’il y avait du poison dans mon corps et que je fusse en possession d’antidotes dont je connusse l’emploi, ne devrais-je pas en faire usage ? S’il y a un poison dans mon esprit et que je puisse, grâce à cette ombre terrible, le rejeter, ne le rejetterai-je pas ?
— Réponds, dit le spectre : marché conclu ?
— Encore un moment ! répondit-il précipitamment. « Je l’oublierais si je le pouvais ! » Est-ce moi qui ai pensé cela de mon propre mouvement, ou bien fut-ce la pensée de milliers de personnes, de génération en génération ? Toute mémoire humaine est chargée de chagrins et d’afflictions. Ma mémoire est semblable à celle des autres hommes, mais les autres n’ont pas le choix qui m’est offert. Oui, je conclus le marché. Oui ! Je VEUX oublier mon chagrin, les torts qui m’ont été faits, mon affliction !
— Réponds, dit le spectre. Est-ce conclu ?
— C’est conclu !
— C’EST CONCLU. Emporte donc cela avec toi, homme que maintenant je renie ! Le don que je t’ai fait, tu le transmettras, où que tu ailles. Sans pour cela recouvrer toi-même la faculté à laquelle tu as renoncé, tu la détruiras dorénavant chez tous ceux que tu approcheras. Ta sagesse a découvert que la mémoire des chagrins, des torts et des afflictions est le lot de tous les hommes et que, sans cette mémoire, l’humanité n’en serait que plus heureuse parmi ses autres souvenirs. Va ! Sois son bienfaiteur ! Dès cet instant, libéré de pareille mémoire, porte involontairement avec toi la bénédiction de cette liberté. Sa diffusion est dorénavant inséparable de ta personne et tu ne pourras plus aliéner ce don. Va ! Sois heureux du bien que tu as acquis et de celui que tu vas faire ! »
Le fantôme qui, tandis qu’il parlait, avait tenu au-dessus de lui sa main exsangue comme pour quelque invocation impie ou quelque anathème, et graduellement approché ses yeux de ceux de l’homme, en sorte que celui-ci pouvait voir qu’ils n’avaient aucune part au sourire terrible de son visage et qu’ils maintenaient l’horreur d’un regard fixe, inaltérable, rigide, le fantôme fondit devant lui, et disparut.
Comme le chimiste restait figé sur place, saisi de crainte et de stupéfaction et s’imaginant entendre répéter, en échos mélancoliques qui s’en allaient mourir au loin, les mots : « Tu le détruiras dorénavant chez tous ceux que tu approcheras ! », un cri strident frappa ses oreilles. Il venait non du couloir qui s’étendait devant la porte, mais d’une autre partie du vieux bâtiment, et de quelqu’un qui, semblait-il, avait perdu son chemin dans les ténèbres.
Le chimiste regarda d’un air interdit ses mains et ses membres comme pour s’assurer de sa propre identité et se mit à pousser en réponse des cris retentissants et sauvages, car il sentait monter en lui une étrange terreur, comme si lui aussi fût égaré.
Les cris se répétant, plus proches, il saisit la lampe et souleva une lourde portière sous laquelle il avait l’habitude de passer pour se rendre à l’amphithéâtre dans lequel il donnait ses cours et qui était adjacent à son appartement. Vide de toute la jeunesse qui l’animait d’ordinaire quand tous ses hauts gradins étaient garnis de visages que l’entrée du professeur suffisait à captiver, ce n’était plus qu’un endroit fantomatique, qui lui apparaissait comme un symbole de mort.
« Holà ! cria-t-il. Holà ! Par ici ! Venez à la lumière ! »
Et, tandis qu’il tenait d’une main le rideau et que de l’autre il élevait la lampe pour essayer de percer l’obscurité qui emplissait la salle, quelque chose de semblable à un chat sauvage passa tout près de lui pour pénétrer dans la pièce et s’alla blottir dans un coin.
« Qu’est-ce que c’est ? », dit-il vivement.
Il eût aussi bien pu demander « Qu’est-ce que c’est » en le voyant clairement, ce qui arriva presque aussitôt quand il considéra le quelque chose accroupi dans le coin.
C’était un tas de loques, rassemblées d’une main qui, pour la dimension et la forme, était celle d’un enfant, mais par l’étreinte avide et désespérée, celle d’un méchant vieillard. Un visage arrondi et lisse d’une demi-douzaine d’années seulement, mais que semblait avoir pincé et tordu l’expérience d’une vie entière. Des yeux brillants, mais non juvéniles. Des pieds nus, beaux dans leur délicatesse enfantine, — laids sous la couche craquelée de sang et de boue qui les recouvrait. Un bébé sauvage, un jeune monstre, un enfant qui n’avait jamais été enfant, un être qui pourrait, s’il vivait, revêtir la forme extérieure d’un homme, mais qui, intérieurement, ne serait jamais jusqu’à sa mort qu’une simple bête.
Accoutumé déjà à être tourmenté et pourchassé comme une bête, le petit garçon se tassait sur lui-même tandis qu’on l’examinait, rendant regard pour regard et levant le coude pour se protéger des coups attendus.
« Si vous me battez, je mords ! » s’écria-t-il.
Il avait été un temps, bien peu de minutes auparavant, où pareil spectacle eût étreint le cœur du chimiste. Il le contemplait à présent d’un œil froid ; mais avec un grand effort pour se rappeler quelque chose — quoi, il ne le savait —, il demanda au garçon ce qu’il faisait là et d’où il venait.
« Où est la femme ? répondit-il. Je veux trouver la femme.
— Qui donc ?
— La femme. Celle qui m’a amené ici et qui m’a installé près du grand feu. Elle a été partie si longtemps que je suis allé à sa recherche et que je me suis perdu. Je ne veux pas de vous. Je veux la femme. »
Il fit un bond si soudain pour s’échapper que le son mat de ses pieds sur le sol résonnait déjà près du rideau quand Redlaw le rattrapa par ses loques.
« Laissez-moi partir ! grogna l’enfant, qui se débattait en serrant les dents. Je ne vous ai rien fait. Voulez-vous bien me laisser rejoindre la femme !
— Ce n’est pas le chemin. Il y en a un plus court, dit Redlaw, le retenant non sans faire de vains efforts pour raviver en lui quelque association d’idées qui eût dû, logiquement, expliquer ce monstrueux objet. Comment t’appelles-tu ?
— Je n’ai pas de nom.
— Où demeures-tu ?
— Où je demeure ? Qu’est-ce que ça veut dire ? »
Le garçon secoua la tête pour écarter les mèches qui l’empêchaient de le regarder, puis, se tortillant les jambes et se débattant, il se remit à dire :
« Voulez-vous bien me laisser partir ! Je veux trouver la femme. »
Le chimiste l’amena à la porte.
« Par ici, dit-il, le regardant toujours d’un air interdit, mais avec une répugnance et un dégoût qui succédaient à sa froideur. Je vais t’amener vers elle. »
Le regard aigu qui brillait dans le visage de l’enfant, errant autour de la pièce, se posa sur les restes du dîner demeurés sur la table.
« Donnez-moi de ça ! dit-il avec convoitise.
— Ne t’a-t-elle pas nourri ?
— J’aurai de nouveau faim demain, non ? J’ai-t-y pas faim tous les jours ? »
Se voyant libre, il bondit vers la table comme une petite bête de proie et, serrant tout ensemble pain, viande et ses haillons contre sa poitrine, il dit :
« Voilà ! Maintenant, menez-moi à la femme ! »
Comme le chimiste, avec une répugnance nouvelle à le toucher, lui faisait durement signe de le suivre et se dirigeait vers la porte, il frémit et s’arrêta.
« Le don que je t’ai fait, tu le transmettras, où que tu ailles ! »
Les paroles du fantôme sifflaient dans le vent ; et le vent soufflait sur lui à le glacer.
« Je n’irai pas là-bas ce soir, murmura-t-il d’une voix faible. Je n’irai nulle part, ce soir. Gamin ! va tout droit le long de ce couloir voûté, et passe la grosse porte noire qui donne dans la cour — tu peux voir là le feu luire à travers la fenêtre.
— Le feu de la femme ? » demanda le garçon.
Il acquiesça de la tête, et les pieds nus s’étaient déjà élancés. Il revint, la lampe à la main, donna vivement un tour de clef et se laissa tomber dans son fauteuil, où il resta, le visage enfoui dans ses mains comme s’il avait peur de lui-même.
Car, à présent, il était certes seul. Seul… seul…!
CHAPITRE II
LE DON PROPAGÉ
Un petit homme était assis dans une petite pièce, séparée d’une petite boutique par un petit paravent recouvert de petits bouts de journaux collés. Aux côtés de ce petit homme, se trouvaient toute une foule de petits enfants — tout au moins est-ce l’impression que l’on avait, tant leur nombre paraissait imposant dans un champ d’action aussi limité.
De toute cette marmaille, on était arrivé, par quelque mécanisme coercitif, à mettre deux exemplaires dans un lit placé dans un coin, où ils auraient pu reposer assez confortablement dans le sommeil de l’innocence, n’eût été une propension congénitale à rester éveillés et aussi à se bousculer pour en descendre et y regrimper. La cause immédiate de ces incursions prédatrices dans le monde éveillé était la construction, effectuée dans un coin par deux autres jouvenceaux d’âge tendre, d’un mur de coquilles d’huîtres ; fortification à laquelle les deux alités livraient de harcelants assauts (comme ces maudits Pictes et Écossais qui investissent les premières études historiques de la plupart des jeunes Anglais) pour se retirer ensuite sur leur propre territoire.
Pour ajouter au remue-ménage causé par ces irruptions et par les ripostes des envahis qui exerçaient de chaudes représailles en s’attaquant aux couvertures sous lesquelles les maraudeurs cherchaient refuge, un autre petit garçon, couché dans un autre petit lit, apportait son obole de confusion au capital de la famille en jetant ses souliers sur le marché, autrement dit en lançant ceux-ci et divers autres petits objets inoffensifs en soi, encore que d’une substance fort dure en tant que projectiles, aux perturbateurs de son repos… qui ne perdaient pas de temps pour retourner la politesse.
En sus de quoi, un autre petit garçon — le plus grand de tous ceux qui étaient là, mais petit néanmoins — allait chancelant de-ci de-là, penché d’un côté et considérablement incommodé aux genoux par le poids d’un gros bébé qu’il était censé endormir, par une fiction qui a parfois cours dans les familles optimistes, à force de le bercer. Mais, ah ! dans quelles immensités de contemplation vigilante les yeux du poupon ne commençaient-ils pas tout juste à se perdre, par-dessus l’épaule de son berceur inconscient !
C’était un véritable Moloch que ce bébé, sur l’autel insatiable duquel l’existence entière de ce jeune frère en particulier était offerte en sacrifice quotidien. On peut dire que sa personnalité consistait en ceci qu’il ne restait jamais tranquille dans un même endroit durant cinq minutes consécutives et qu’il ne s’endormait jamais quand on le désirait. Le bébé de Tetterby était tout aussi connu dans le voisinage que le facteur ou le garçon du cabaret. Il errait de perron en perron dans les bras du petit Johnny Tetterby et traînait lourdement à la queue des troupes juvéniles qui suivaient les acrobates ou le singe, et il arrivait, tout d’un côté, toujours un peu trop tard pour assister à n’importe quel spectacle attrayant du lundi matin au samedi soir. Où que les enfants s’assemblassent pour jouer, on voyait le petit Moloch faisant peiner et ahaner Johnny. Où que Johnny désirât rester, le petit Moloch se faisait rétif et se refusait à demeurer. Chaque fois que Johnny voulait sortir, Moloch dormait et exigeait une surveillance. Chaque fois que Johnny voulait rester à la maison, Moloch était réveillé et il fallait le sortir. Et pourtant Johnny était véritablement persuadé que c’était un bébé parfait, qui n’avait pas son pareil dans tout le royaume d’Angleterre ; et il était entièrement satisfait d’avoir de temps à autre d’humbles aperçus des choses en général de derrière ses robes ou par-dessus son bonnet mou et flottant, et d’aller partout chancelant sous son poids, tel un petit commissionnaire sous un très gros colis qui n’eût été adressé à personne et qu’il n’eût pu livrer nulle part.
Le petit homme qui était assis dans la petite pièce et qui faisait de vains efforts pour lire son journal en paix au milieu de cette agitation était le père de cette famille et le chef de la firme désignée par l’inscription qui se lisait au-dessus de la devanture de la petite boutique : A. TETTERBY & Cie, MARCHANDS DE JOURNAUX. En fait, il était à strictement parler le seul personnage répondant à cette dénomination, Cie étant une simple abstraction poétique sans aucun fondement ni personnalité réelle.
La boutique de Tetterby se trouvait à l’angle des Bâtiments de Jérusalem. Il y avait dans la vitrine un bel étalage de littérature, consistant principalement en vieux numéros de journaux illustrés et en histoires de pirates et de voleurs publiées par livraisons. Des cannes et des billes figuraient en outre parmi les marchandises du fonds. Celui-ci s’était étendu, à une certaine époque, à la confiserie légère ; mais il semble que ces élégances de la vie ne répondissent pas à la demande du quartier des Bâtiments de Jérusalem, car il ne restait rien dans la devanture qui se rapportât à cette branche de commerce, hormis une sorte de petite lanterne de verre contenant une masse languissante de boules à la menthe qui avaient fondu en été pour se regeler en hiver, jusqu’à ce que fût perdu tout espoir de jamais plus les extraire ou les consommer sans avaler en même temps la lanterne. La Maison Tetterby s’était essayée en diverses directions. Elle avait, un moment, fait une légère incursion dans le commerce des jouets ; car, dans une autre lanterne, on voyait une masse de menues poupées de cire, toutes collées tête-bêche dans la plus affreuse confusion, les pieds des unes sur la tête des autres et, dans le fond, un précipité de bras et de jambes brisés. Elle avait esquissé une tentative vers les articles de mode, comme l’attestaient quelques carcasses de capotes, sèches et métalliques, demeurées dans un coin de la vitrine. Elle s’était imaginé aussi qu’il y avait des ressources cachées dans le commerce du tabac, et elle avait exposé la reproduction d’un indigène de chacune des trois parties constituantes de l’Empire britannique, occupé à la consommation de cette feuille odorante, avec une poétique légende indiquant qu’ils militaient pour une même cause : le premier chiquant, le deuxième prisant et le troisième fumant ; mais rien ne semblait en avoir résulté — hormis les mouches. Il fut un temps où elle avait mis un espoir désespéré dans la bijouterie d’imitation, car on voyait sous une vitrine une carte de cachets à bon marché, une autre de porte-mines, et une mystérieuse amulette noire dont la destination restait impénétrable et qui était marquée « neuf pence ». Mais, à cette heure, les Bâtiments de Jérusalem n’avaient rien acheté de tout cela. Bref, la Maison Tetterby avait tenté de si grands efforts pour tirer sa subsistance des Bâtiments de Jérusalem d’une façon ou d’une autre, elle semblait avoir si médiocrement réussi dans toutes, que la meilleure situation dans la firme était trop évidemment celle de « Cie » ; Cie, création incorporelle, restant exempte des vulgaires inconvénients de la faim et de la soif, n’étant assujettie ni à la taxe des pauvres ni aux impôts directs et n’ayant à pourvoir aux besoins d’aucune famille en bas âge.
Tetterby lui-même, cependant, assis dans sa petite pièce comme nous l’avons dit, se voyait imprimer dans l’esprit la présence de sa jeune famille de façon trop bruyante pour qu’il lui fût permis de n’en pas tenir compte ou de lire tranquillement le journal ; il posa donc celui-ci, fit, dans son égarement, plusieurs tours de chambre, tel un pigeon-voyageur indécis, ainsi qu’un plongeon inefficace vers une ou deux petites formes en chemise de nuit qui le frôlaient, puis, fondant soudain sur le seul membre innocent de la famille, talocha le garçon qui servait de nourrice au petit Moloch.
« Vilain garnement ! dit M. Tetterby, n’as-tu donc aucune considération pour ton père après toutes les fatigues et les inquiétudes d’une dure journée d’hiver commencée à cinq heures du matin, et faut-il que tu flétrisses son repos et que tu corrodes ses dernières nouvelles avec tes vilains tours ? N’est-ce donc pas assez, monsieur, que ton frère Dodolphe soit en train de peiner et de s’échiner dans le brouillard et le froid, tandis que toi tu te goberges dans le luxe avec un… avec un bébé et tout ce que tu peux désirer, dit M. Tetterby, ajoutant cela comme un comble de bénédiction ; et faut-il que tu fasses de la maison un lieu sauvage et de tes parents des fous furieux ? Le faut-il vraiment, Johnny ? Hein ? »
À chaque question, M. Tetterby faisait mine de le talocher à nouveau, mais se ravisait et retenait sa main.
« Oh ! papa ! dit Johnny en pleurnichant, moi qui ne faisais rien, pour sûr, que de m’occuper si bien de Sally pour l’endormir ! Oh ! papa !
— Je voudrais bien que ma petite femme rentre ! dit M. Tetterby, se radoucissant avec repentir. Je voudrais seulement que ma petite femme rentre ! Je ne suis pas apte à les mener. Ils me font tourner la tête et ils ont toujours le dessus. Ah ! Johnny ! N’est-ce pas assez que ta chère mère t’ait gratifié de cette gentille petite sœur ? (il désignait Moloch) n’est-ce pas assez que vous fussiez déjà sept garçons, sans une ombre de fille, et que ta chère mère ait enduré tout ce qu’elle a enduré à seule fin que vous puissiez tous avoir une petite sœur, sans que vous vous conduisiez de façon à me brouiller la cervelle ? »
Se radoucissant de plus en plus à mesure que ses propres sentiments de tendresse et ceux de son fils lésé étaient mis en jeu, M. Tetterby finit par l’embrasser et, s’en détachant aussitôt, par attraper l’un des véritables délinquants. Sur un départ raisonnablement bon, il réussit, après une course brève mais non moins vive et un vigoureux « cross-country » mené sous et par-dessus les lits et au travers d’un dédale de chaises, à capturer son rejeton, qu’il punit justement avant de le reporter dans son lit. Cet exemple exerça une influence puissante et, apparemment, magnétique sur le lanceur de souliers, qui sombra tout aussitôt dans un profond sommeil, encore qu’un instant auparavant, on l’eût vu tout éveillé et doué du plus grand entrain possible. L’exemple ne fut pas non plus perdu pour les deux jeunes architectes, qui gagnèrent, avec beaucoup de hâte et de discrétion, leur lit, situé dans un débarras adjacent. Le camarade de l’intercepté s’étant aussi glissé dans son nid avec la même prudence, M. Tetterby, quand il s’arrêta pour reprendre haleine, se trouva de façon tout à fait inattendue au centre d’une scène des plus paisibles.
« Ma petite femme elle-même n’aurait guère pu faire mieux ! dit-il, essuyant son visage tout empourpré. J’aurais seulement voulu que ce fût elle qui eût eu à le faire ; pour ça, oui ! »
M. Tetterby chercha sur son paravent un passage digne d’être imprimé dans l’esprit de ses enfants en pareille circonstance, et lut le suivant :
« “C’est un fait indubitable que tous les hommes remarquables ont eu des mères remarquables et qu’ils les ont respectées durant tout le reste de leur vie comme leurs meilleures amies.” Pensez à votre propre mère si remarquable, mes enfants, ajouta-t-il, et appréciez sa valeur alors qu’elle est encore parmi vous ! »
Il se rassit dans son fauteuil devant le feu et s’y réinstalla bien, jambes croisées, pour se replonger dans la lecture de son journal.
« Que quelqu’un, peu m’importe qui, sorte encore de son lit, dit Tetterby en manière de proclamation générale émise sur un ton indulgent, et “l’étonnement ne manquera pas d’être le lot de ce respectable confrère” ! (expression que M. Tetterby choisit sur son paravent). Johnny, mon enfant, prends bien soin de ta sœur unique, Sally, car c’est le plus magnifique joyau qui jamais scintilla sur ton jeune front. »
Johnny s’assit sur un petit tabouret et se tassa avec dévouement sous le poids de Moloch.
« Ah ! quel don c’est pour toi que ce bébé, Johnny, dit son père, et comme tu devrais t’en montrer reconnaissant ! “C’est un fait généralement peu connu”, Johnny (le marchand de journaux se référait de nouveau au paravent), “bien qu’il soit fondé sur des statistiques précises, que l’énorme pourcentage d’enfants indiqué ci-après n’atteint jamais l’âge de deux ans ; c’est-à-dire…”
— Oh ! non, papa, je t’en supplie ! s’écria Johnny. Je ne peux pas supporter d’entendre cela, quand je pense à Sally. »
M. Tetterby ayant renoncé à poursuivre, Johnny, avec un sentiment plus aigu encore de sa responsabilité, s’essuya les yeux et se remit à apaiser sa sœur.
« Ton frère Dodolphe est en retard, ce soir, Johnny, dit son père, attisant le feu ; et quand il rentrera, il sera comme un bloc de glace. Mais que fait donc ta chère mère ?
— La voici, papa, et Dodolphe aussi, je crois ! s’écria Johnny.
— C’est vrai, répliqua son père, prêtant l’oreille. Oui, c’est bien le pas de ma petite femme. »
Le processus d’induction par lequel M. Tetterby était arrivé à conclure que son épouse était une petite femme restait son propre secret. Elle eût fait aisément deux éditions de lui. Prise individuellement, elle se faisait déjà remarquer pour sa robustesse et sa corpulence, mais, en comparaison de celles de son mari, ses dimensions devenaient tout à fait majestueuses. Et elles ne paraissaient pas moins imposantes si on les observait par rapport à la taille de ses sept fils, laquelle était fort exiguë. Dans le cas de Sally, cependant, Mme Tetterby s’était enfin montrée digne d’elle-même, comme nul ne le savait mieux que le pauvre Johnny, qui pouvait peser et mesurer à chaque heure du jour cette exigeante idole.
Mme Tetterby, qui revenait de faire son marché et portait un panier, rejeta en arrière son bonnet et son châle et, se laissant tomber épuisée sur une chaise, ordonna à Johnny de lui apporter aussitôt sa douce charge pour une embrassade. Après s’être exécuté, Johnny revint à son tabouret, où il se tassa derechef ; mais le jeune Adolphe Tetterby, qui avait pour lors déroulé un cache-nez de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, apparemment interminable, dont était enveloppé son torse, réclama la même faveur. Et quand Johnny, s’étant de nouveau exécuté, fut de nouveau revenu à son tabouret où il s’était de nouveau tassé, M. Tetterby, frappé d’une idée soudaine, émit le même désir pour sa propre part paternelle. La satisfaction de ce troisième vœu épuisa complètement l’immolé, qui eut à peine le souffle suffisant pour regagner son tabouret et s’y tasser encore une fois en haletant à l’adresse de sa famille.
« Quoi que tu fasses, Johnny, dit Mme Tetterby avec un hochement de tête, prends bien soin d’elle ou ne regarde plus jamais ta mère en face.
— Ni ton frère, dit Adolphe.
— Ni ton père, Johnny », ajouta M. Tetterby.
Johnny, très affecté par cet abandon conditionnel, abaissa son regard sur les yeux de Moloch pour voir si tout allait toujours bien de ce côté, lui tapota artistement le dos (qui était sur le dessus) et la berça du pied.
« Es-tu mouillé, Dodolphe, mon garçon ? dit son père. Viens t’asseoir dans mon fauteuil pour te sécher.
— Non, merci, papa, dit Adolphe, lissant ses vêtements du plat de la main. Je ne suis pas très mouillé, je crois. Ma figure brille-t-elle beaucoup, papa ?
— Eh ! bien, elle est assez luisante, mon garçon, répondit M. Tetterby.
— C’est le temps, papa, dit Adolphe en polissant ses joues sur la manche usée de sa veste. Avec la pluie, le grésil, le vent, la neige et le brouillard, ma figure entre toute en éruption, quelquefois. Et puis, elle se met à briller — pour ça, oui ! »
M. Adolphe était aussi dans la presse, étant employé par une firme plus florissante que son père et Cie à vendre des journaux dans une gare de chemin de fer, où sa petite personne joufflue qui ressemblait à un Cupidon en vêtements élimés et sa petite voix perçante (il n’avait guère plus de dix ans) étaient aussi familières que le halètement rauque des locomotives. Sa jeunesse aurait pu éprouver quelque peine à trouver un innocent exutoire dans son affectation précoce au commerce, n’eût été l’heureuse découverte d’un moyen de se distraire et de découper la longue journée en phases d’intérêt, sans négliger pour cela les affaires. Cette ingénieuse invention, remarquable, comme bien des grandes découvertes, par sa simplicité, consistait à varier la première voyelle du mot « journal » et à y substituer, aux diverses périodes de la journée, toutes les autres voyelles en succession grammaticale. Ainsi, l’hiver, avant l’aube, il allait et venait, avec sa petite casquette et sa pèlerine de toile cirée, et son gros cache-nez, perçant l’atmosphère épaisse de son cri de « Jour-nal du ma-tin ! » ; qui, une heure environ avant midi, se changeait en « Jeur-nal du ma-tin ! » ; qui, vers deux heures, se changeait en « Jir-nal du ma-tin ! » ; qui, une couple d’heures plus tard, se changeait en « Jornal du ma-tin ! » ; et déclinait avec le soleil jusqu’à devenir « Jur-nal du soir ! », pour le plus grand soulagement et réconfort du moral de ce jeune personnage.
Mme Tetterby, sa digne mère, qui était restée assise avec son bonnet et son châle rejetés en arrière, comme nous l’avons dit, à faire tourner rêveusement son alliance autour de son doigt, se leva alors et, après s’être dépouillée de ses vêtements de ville, se mit en devoir de mettre la nappe pour le dîner.
« Ah ! mon Dieu, mon Dieu ! dit Mme Tetterby. Ainsi va le monde !
— Comment va-t-il, ma chère amie ? demanda M. Tetterby, se retournant.
— Oh ! rien ! » dit Mme Tetterby.
M. Tetterby leva les sourcils, plia son journal d’une nouvelle façon, le parcourut de bas en haut, de haut en bas et de gauche à droite, mais son attention vagabondait ailleurs, et il ne lisait pas.
Pendant ce temps, Mme Tetterby mettrait le couvert mais plutôt comme si elle punissait la table que comme si elle préparait le dîner de la famille, la cognant de façon inutilement brutale avec les couteaux et les fourchettes, la frappant avec les assiettes, la bossuant avec la salière et lui assenant un grand coup de la miche de pain.
« Ah ! mon Dieu, mon Dieu ! répéta Mme Tetterby. Ainsi va le monde !
— Tu l’as déjà dit, ma colombe, répliqua son mari, tournant de nouveau la tête. Comment va-t-il, le monde ?
— Oh ! rien ! dit Mme Tetterby.
— Sophie ! fit le mari d’un ton de remontrance. Ça aussi, tu l’as déjà dit.
— Eh bien, je le dirai encore une fois, si tu veux, répliqua Mme Tetterby : oh ! rien — là ! Et encore, si tu veux : oh ! rien — là ! Et encore, si tu veux : oh ! rien — et alors ? »
M. Tetterby fit peser son regard sur sa chère moitié et dit avec un doux étonnement :
« Qu’est-ce qui te chagrine, ma petite femme ?
— Est-ce que je sais, moi ? répliqua-t-elle. Ne me le demande pas. Qui a dit que j’étais chagrinée ? Pas moi toujours. »
M. Tetterby renonça à sa lecture comme à une vaine occupation et, se promenant lentement dans la pièce, les mains derrière le dos et les épaules levées dans une attitude qui s’accordait parfaitement à sa résignation, s’adressa aux deux aînés de ses rejetons.
« Ton dîner sera prêt dans une minute, Dodolphe, dit M. Tetterby. Ta mère est allée, sous la pluie, l’acheter chez le traiteur. Ç’a été très généreux de sa part. Toi aussi, tu auras très bientôt à dîner, Johnny. Ta mère est contente de toi, mon bonhomme, parce que tu veilles si bien sur ta chère petite sœur. »
Mme Tetterby, sans faire aucune remarque, mais en se montrant décidément moins agressive envers la table, termina ses préparatifs et tira de son vaste panier une substantielle portion de pudding aux pois chauds enveloppée dans un papier, ainsi qu’un bol couvert d’une soucoupe, lequel, une fois découvert, répandit une odeur si agréable que les trois paires d’yeux réparties dans les deux lits s’ouvrirent toutes grandes pour se fixer sur le banquet. M. Tetterby, sans égard à cette tacite invitation à prendre place, restait debout, répétant lentement : « Oui, oui, ton dîner sera prêt dans une minute, Dodolphe — ta mère est allée sous la pluie l’acheter chez le traiteur — ç’a été très généreux de sa part », jusqu’au moment où Mme Tetterby, qui avait montré divers signes de contrition derrière son dos, le saisit par le cou et se mit à sangloter.
« Oh ! Adolphe ! dit-elle ; comment ai-je pu me conduire de la sorte ? »
Cette réconciliation affecta si bien Adolphe jeune et Johnny que tous deux, comme d’un commun accord, poussèrent un cri lugubre qui eut pour effet immédiat de clore les yeux écarquillés dans les lits et de jeter dans une déroute complète les deux petits Tetterby restants, occupés à ce moment précis à se glisser hors du débarras voisin pour voir ce qu’il en était de la mangeaille.
« Je t’assure, Adolphe, dit Mme Tetterby en pleurnichant, qu’en rentrant, je n’avais pas plus qu’un enfant à naître l’idée… »
M. Tetterby parut ne guère apprécier cette image et fit observer : « Dis plutôt que le bébé, ma chère.
— … pas plus que le bébé, je n’avais l’idée…, reprit Mme Tetterby — Johnny, ne me regarde pas moi ; regarde-la, elle, sans quoi elle va tomber de tes genoux et se tuer ; et alors, tu mourras dans les affres d’un cœur brisé, et tu n’auras que ce que tu mérites — pas plus que cette petite chérie l’idée d’être de mauvaise humeur en rentrant ; mais je ne sais trop comment, Adolphe… »
Mme Tetterby s’arrêta et se remit à faire tourner son alliance autour de son doigt.
« Je vois ! dit M. Tetterby. Je comprends ! Ma petite femme a été contrariée. La dureté des circonstances, la dureté des temps, la dureté de ses travaux sont parfois éprouvantes. Je vois, ma parole ! Il n’y a rien d’étonnant à cela ! Dodolphe, mon gars, poursuivit M. Tetterby en explorant le bol de sa fourchette, voici que ta mère a été acheter chez le traiteur, en plus du pudding aux pois, tout un magnifique jambonneau rôti, avec plein de peau craquante et une quantité illimitée de jus et de moutarde. Tends ton assiette, mon garçon, et commence à manger pendant qu’il mijote encore. »
M. Adolphe, qui n’avait pas besoin de plus amples encouragements, reçut sa portion avec des yeux humectés par l’appétit et, retiré sur son tabouret personnel, s’attaqua avec acharnement à son dîner. Johnny ne fut pas oublié, mais reçut sa ration sur du pain, de peur qu’un trop-plein de jus ne dégouttât sur le bébé. Il fut prié, pour des raisons similaires, de conserver son pudding dans sa poche, tant que celui-ci n’était pas en service actif.
Il eût pu y avoir plus de porc sur le jambonneau (que le découpeur, chez le marchand, n’avait assurément pas oublié d’entamer pour servir des clients précédents), mais on n’avait pas lésiné sur l’assaisonnement, et c’est là un accessoire qui fait rêver au porc lui-même et trompe agréablement le sens gustatif. Quant au pudding aux pois, au jus et à la moutarde si, telle la rose d’Orient par rapport au rossignol, ils n’étaient pas absolument du porc, ils avaient tout au moins vécu en contact intime avec lui ; de sorte que, dans l’ensemble, il y avait là le fumet d’un cochon de moyenne dimension. Ce fumet fut irrésistible pour les deux Tetterby couchés, qui, bien qu’affectant de dormir paisiblement, se glissèrent hors de leur lit, pendant que leurs parents ne regardaient pas, pour adresser un silencieux appel à leurs frères et en recevoir quelque preuve gastronomique d’affection fraternelle. Ceux-ci, qui n’étaient pas durs de cœur, offrant en réponse de menus morceaux, il s’ensuivit qu’une escouade de tirailleurs en chemise de nuit parcourut la pièce durant tout le dîner, ce qui harcela à l’extrême M. Tetterby et le contraignit une ou deux fois à des charges devant lesquelles ces troupes de guérilla se retiraient dans toutes les directions et dans la plus grande confusion.
Mme Tetterby ne jouissait pas de son dîner. Elle semblait avoir quelque chose en tête. Par moments, elle riait sans raison, et par moments, pleurait de même ; et elle finit par rire et pleurer tout à la fois de façon si déraisonnable que son mari en fut tout déconcerté.
« Ma petite femme ! dit M. Tetterby, si c’est comme cela que va le monde, il semble qu’il aille de travers et qu’il soit en train de t’étouffer.
— Donne-moi une goutte d’eau, dit Mme Tetterby aux prises avec elle-même, et ne me parle pas pour le moment… ne fais pas attention à moi, je t’en prie ! »
M. Tetterby, après avoir administré l’eau, se retourna soudain contre le malheureux Johnny (qui était plein de sympathie) et lui demanda pourquoi il se vautrait là dans la gloutonnerie et la paresse au lieu de s’approcher avec le bébé afin que la vue de celui-ci pût ranimer sa mère. Johnny s’avança aussitôt, écrasé par son fardeau ; mais Mme Tetterby ayant étendu la main en avant pour signifier qu’elle n’était pas en état d’endurer l’épreuve d’un pareil appel à ses sentiments, il fut interdit au gamin de faire un pas de plus sous peine d’encourir la haine éternelle de toute sa chère famille ; il se retira donc de nouveau sur son tabouret, où il se tassa comme précédemment.
Après un moment, Mme Tetterby déclara qu’elle se sentait mieux et se mit à rire.
« Es-tu certaine d’aller mieux, ma petite femme ? dit son mari d’un ton dubitatif. Ou vas-tu te lancer dans une nouvelle direction, Sophie ?
— Non, Adolphe, non, répondit sa femme. J’ai retrouvé mes esprits. »
Sur quoi, arrangeant ses cheveux et pressant la paume des mains sur ses yeux, elle rit derechef.
« Quelle méchante folle j’étais de penser cela un seul moment ! dit-elle. Viens plus près, Adolphe, que je me calme l’esprit en t’expliquant ce que je veux dire. Je vais tout t’expliquer. »
M. Tetterby ayant obéi, son épouse rit encore, l’étreignit et s’essuya les yeux.
« Comme tu le sais, Adolphe, mon chéri, dit Mme Tetterby, quand j’étais jeune fille, j’aurais pu me marier dans plusieurs directions. À un certain moment, j’avais quatre prétendants ; deux d’entre eux étaient des fils de Mars.
— Nous avons tous notre mois de naissance, ma chère, dit M. Tetterby.
— Ce n’est pas ce que je veux dire, répliqua sa femme. J’entends des militaires…, des sergents.
— Ah ! fit M. Tetterby.
— Eh bien, Adolphe, je puis affirmer que je ne pense plus jamais à ces choses-là, pour les regretter ; et je sais que j’ai un aussi bon mari et que je ferais autant pour prouver que je l’aime, que…
— Que n’importe quelle petite femme au monde, dit M. Tetterby. Très bien, très bien. »
M. Tetterby eût-il mesuré dix pieds de haut, qu’il n’aurait pu exprimer plus douce considération pour la nature de fée de Mme Tetterby ; et, celle-ci eût-elle mesuré deux pieds de haut, n’aurait pu trouver que cette appellation lui convenait mieux.
« Mais, vois-tu, Adolphe, poursuivit Mme Tetterby, c’est l’époque de Noël, ce moment où tous ceux qui le peuvent font réjouissance et où tous ceux qui ont de l’argent se plaisent à la dépense ; et moi je me suis laissé un peu démonter, tout à l’heure dans les rues. Il y avait tant de choses à vendre… de si bonnes choses à manger, de si jolies choses à regarder, de si agréables choses à avoir… et il me fallait faire tant et tant de calculs avant d’oser sortir une pièce de six pence pour l’objet le plus commun ; le panier était si grand, il demandait à recevoir tant de choses ; et ma provision d’argent était si petite, elle offrait si peu de possibilités… Tu me détestes, n’est-ce pas, Adolphe ?
— Pas tout à fait, dit M. Tetterby, jusqu’à présent tout au moins.
— Enfin… Je vais te dire toute la vérité, poursuivit sa femme d’un ton contrit, et peut-être alors me détesteras-tu. Je ressentais tout cela de façon si aiguë, tandis que je cheminais dans le froid et que je voyais bien d’autres visages qui calculaient aussi et de grands paniers qui cheminaient de même, que je commençai à me demander si, par hasard, je n’aurais pas mieux fait de…, si je n’aurais pas été plus heureuse en… en ne… (et l’alliance de se remettre à tourner, tandis que Mme Tetterby hochait sa tête baissée).
— Je vois, dit posément son mari : en étant restée fille, ou en ayant épousé quelqu’un d’autre ?
— Oui, dit Mme Tetterby, sanglotant. C’est vraiment ce que j’ai pensé. Me détestes-tu, maintenant, Adolphe ?
— Mais non, dit M. Tetterby. Je ne crois pas jusqu’à présent. »
Mme Tetterby lui donna un baiser reconnaissant, et poursuivit :
« Je commence à espérer que tu ne le feras pas, maintenant, Adolphe, bien que je ne t’aie pas encore dit le pire, je le crains. Je ne comprends pas ce qui m’a pris. Je ne sais si j’étais malade, ou folle, ou quoi, mais je n’arrivais pas à évoquer quoi que ce soit qui me parût nous unir ou m’engager à me résigner à mon sort. Les seuls plaisirs dont nous ayons jamais joui… ils semblaient si pauvres et si insignifiants, que je les détestais. Je les aurais volontiers piétinés. Et je ne pouvais penser à rien d’autre qu’à notre pauvreté et aux nombreuses bouches à nourrir qu’il y avait à la maison.
— Que veux-tu, ma chère, dit M. Tetterby, lui serrant la main en manière d’encouragement, c’est la vérité, après tout. Nous le sommes, pauvres, et il y a effectivement bon nombre de bouches dans cette maison.
— Ah, mais, Dolphe, Dolphe ! s’écria sa femme, lui passant ses bras autour du cou, mon brave, mon bon, mon patient compagnon, quand j’ai été à la maison depuis un tout petit moment… quelle différence ! Oh, Dolphe, mon chéri, comme ce fut différent ! J’ai eu l’impression qu’un flot de souvenirs me submergeait tout à coup, m’attendrissant le cœur et l’emplissant à éclater. Toutes nos luttes pour le pain quotidien, tous nos soucis et nos besoins depuis notre mariage, toutes les époques de maladie, toutes les heures de veille que nous avons passées l’un auprès de l’autre ou auprès des enfants semblaient me parler et me dire qu’ils nous avaient faits un et que je n’aurais jamais pu ou voulu être autre chose que l’épouse et la mère que je suis. Alors, les pauvres plaisirs que j’aurais pu si cruellement fouler aux pieds me devinrent si précieux — ah ! si inestimablement chers ! — que je ne pouvais supporter la pensée de les avoir tant méprisés ; et je me dis, et je le répéterais cent fois : “Comment ai-je jamais pu me conduire ainsi, Adolphe ? Comment ai-je jamais pu avoir le cœur de le faire ?”. »
L’excellente femme, toute transportée par la sincérité de sa tendresse et de ses remords, pleurait de toute son âme, quand elle sursauta en poussant un cri et courut se réfugier derrière son mari. Son cri marquait une telle terreur que les enfants, réveillés en sursaut, sautèrent hors du lit pour venir s’accrocher à ses jupes. Et son regard ne démentait pas sa voix, tandis qu’elle désignait du doigt un homme pâle, vêtu d’un manteau noir, qui venait d’apparaître dans la pièce.
« Regarde cet homme ! Regarde là ! Que veut-il ?
— Ma chérie, répliqua son mari, je vais le lui demander si tu veux bien me lâcher. Mais qu’y a-t-il donc ? Comme tu trembles !
— Je l’ai vu dans la rue, quand je suis sortie tout à l’heure. Il m’a regardée, et il s’est tenu près de moi. Il me fait peur.
— Peur ? Pourquoi donc ?
— Je ne sais pas… je… non ! Mon mari ! » (car il se dirigeait vers l’étranger).
Une main pressée contre son front et l’autre sur son sein, toute sa personne était agitée d’une étrange émotion, et ses yeux promenaient autour d’elle un regard rapide et mal assuré, comme si elle avait perdu quelque chose.
« Serais-tu souffrante, ma chérie ?
— Qu’est-ce qui s’échappe encore de moi ? murmura-t-elle à mi-voix. Qu’est-ce donc qui s’échappe ? »
Puis elle répondit brusquement :
« Souffrante ? Non je suis tout à fait bien », et elle fixa sur le sol un œil atone.
Son mari, qui tout d’abord n’avait pas entièrement évité la contagion de cette peur et que l’étrangeté présente de la conduite de sa femme ne tendait aucunement à rassurer, apostropha le pâle visiteur en manteau noir, qui se tenait immobile, les yeux baissés.
« Que désirez-vous, monsieur ? demanda-t-il.
— Je crains, mon entrée étant passée inaperçue, de vous avoir causé quelque alarme ; mais vous étiez en train de parler, et vous ne m’avez pas entendu.
— Ma petite femme dit… peut-être l’avez-vous entendu, répondit M. Tetterby… que ce n’était pas la première fois que vous l’alarmiez ce soir.
— Je le regrette. Je me rappelle l’avoir observée, quelques instants seulement, dans la rue. Je n’avais aucune intention de l’effrayer. »
Tandis qu’il levait ses yeux en parlant, elle leva les siens. Il était extraordinaire de voir quelle crainte elle avait de lui et avec quelle crainte également il l’observait d’un regard scrutateur.
« Je m’appelle Redlaw, dit-il. Je viens du vieux collège qui se trouve juste à côté. Un jeune étudiant de ce collège habite votre maison, je crois ?
— M. Denham ? dit Tetterby.
— C’est cela. »
Ce fut un geste naturel et si insignifiant qu’il eût pu rester inaperçu, mais, avant de parler de nouveau, le petit homme passa la main sur son front et jeta rapidement les yeux autour de la pièce, comme s’il eût perçu quelque changement dans l’atmosphère. Le chimiste, reportant instantanément sur lui le regard de crainte qu’il avait jusqu’alors dirigé sur la femme, recula, et son visage devint plus pâle encore.
« La chambre du jeune homme est en haut, monsieur, dit Tetterby. Il y a une entrée particulière plus pratique ; mais puisque vous êtes entré par ici, si vous désirez le voir, vous éviterez de ressortir dans le froid en prenant ce petit escalier (il en montrait un, qui donnait directement dans la pièce).
— Oui, je désire le voir, dit le chimiste. Auriez-vous une autre bougie ? »
L’attention hagarde de son regard et l’inexplicable défiance qui l’assombrissait semblèrent inquiéter M. Tetterby. Il marqua un temps ; et, les yeux fixés sur lui de même façon, resta une minute environ comme stupéfait ou fasciné.
Mais il finit par dire : « Si vous voulez me suivre, monsieur, je vais vous éclairer.
— Non, répondit le chimiste ; je désire n’être ni accompagné ni annoncé. Il ne m’attend pas, et je préférerais y aller seul. Ayez la bonté de me donner la bougie, si vous pouvez vous en passer, et je trouverai mon chemin. »
Dans sa hâte d’exprimer son désir et de prendre la bougie que tenait le marchand de journaux, il toucha la poitrine de celui-ci. Il retira vivement la main, presque comme s’il l’eût blessé par accident (car il ne savait dans quelle partie de sa personne résidait son nouveau pouvoir, comment il se communiquait, ni si les gens le subissaient de diverses façons, et, se détournant, il monta l’escalier.
Mais, en arrivant au palier, il s’arrêta pour regarder en bas. La femme se tenait toujours à la même place, faisant tourner son alliance autour de son doigt. Le mari, la tête penchée sur la poitrine, était plongé dans une profonde et morne rêverie. Les enfants, toujours pelotonnées contre leur mère, avaient suivi d’un regard timide le visiteur, et ils se resserrèrent en le voyant se retourner.
« Allons ! en voilà assez, dit brutalement le père. Au lit !
— La pièce est déjà bien assez incommode et petite sans vous, ajouta la mère. Allez vous coucher ! »
Toute la couvée, effrayée et triste, s’éloigna, tête baissée, le petit Johnny et le bébé traînant en arrière. La mère, jetant un regard dédaigneux sur la misérable pièce et repoussant loin d’elle les bribes du repas, s’arrêta alors qu’elle commençait à nettoyer la table et se laissa aller sur une chaise, dans une sorte de méditation découragée. Le père se retira au coin de la cheminée et, ranimant avec impatience le pauvre feu, se pencha dessus comme pour le monopoliser entièrement. Aucune parole ne fut échangée.
Le chimiste, plus pâle qu’auparavant, continua de monter furtivement, contemplant le changement qui s’était produit en bas et craignant autant de poursuivre son chemin que de redescendre.
« Qu’ai-je fait ! se disait-il avec confusion. Et que vais-je faire encore ?
— Tu seras le bienfaiteur de l’humanité », crut-il entendre en réponse.
Il regarda autour de lui, mais il n’y avait personne ; et un couloir cachant alors à sa vue la petite pièce, il poursuivit son chemin, les yeux fixés droit devant lui.
« C’est depuis hier soir seulement que je suis resté enfermé chez moi, murmura-t-il tristement, et déjà tout me paraît étranger. Je me sens étranger à moi-même. Je suis ici comme dans un rêve. Quel intérêt ai-je en ce lieu ou en n’importe quel lieu, dont je puisse me souvenir ? Mon esprit devient aveugle. »
Il vit devant lui une porte, à laquelle il frappa. Une voix le pria d’entrer, et il s’exécuta.
« Est-ce ma bonne infirmière ? dit la même voix. Mais la question est superflue : il n’y a personne d’autre qui puisse venir. »
La voix s’exprimait gaiement, encore que d’un ton dolent, et elle attira l’attention du chimiste vers un jeune homme étendu sur un canapé que l’on avait tiré devant la cheminée, le dossier tourné vers la porte. Un maigre poêle, hâve et creusé comme les joues d’un malade et encastré dans la brique d’un foyer qu’il était à peine capable de chauffer, contenait le feu vers lequel était tourné le visage du jeune homme. Situé si près du toit balayé par le vent, il se consumait vite, avec un ronflement affairé, et les cendres ardentes s’écroulaient promptement.
« Elles tintent en jaillissant, dit l’étudiant, souriant ; aussi, s’il faut en croire les on-dit, ce ne sont pas des cercueils, mais des bourses. Je serai bien portant et riche, un jour, s’il plaît à Dieu, et je vivrai assez peut-être pour avoir et aimer une Milly comme j’appellerai ma fille en souvenir de la nature la meilleure, du cœur le plus doux qu’il y ait au monde. »
Il leva la main comme s’il s’attendait qu’elle la prît, mais, dans sa faiblesse, il resta comme il était, le visage appuyé sur l’autre main, sans se retourner.
Le chimiste examina rapidement la chambre : les livres et les papiers de l’étudiant entassés sur une table dans un coin où, de pair avec la lampe de travail éteinte, maintenant interdite et mise de côté, ils disaient les heures d’assiduité qui avaient précédé cette maladie et en avaient peut-être été la cause ; les autres signes de santé et de liberté évanouies, tels que les vêtements de ville, suspendus inutiles au mur ; les scènes différentes et moins solitaires qu’évoquaient les petites miniatures de la cheminée et un dessin de la maison ; l’emblème enfin de son émulation et peut-être aussi d’un attachement personnel : le portrait encadré de celui qui regardait. Il avait été un temps, la veille encore, où pas un seul de ces objets, de par son association, si lointaine fût-elle, avec la figure vivante qu’il avait devant lui, n’aurait manqué de signification pour Redlaw. Ce n’étaient plus à présent que des objets ; ou, s’il eut quelque lueur de l’existence d’une pareille relation, cela ne fit que le laisser plus perplexe sans l’éclairer, tandis qu’il restait planté là à regarder autour de lui avec un étonnement hébété.
L’étudiant, retirant sa main émaciée demeurée si longtemps sans étreinte, se redressa sur le canapé et tourna la tête.
« Monsieur Redlaw ! » s’écria-t-il, et il fit mine de s’élancer.
Redlaw étendit le bras.
« Ne vous approchez pas de moi. Je vais m’asseoir ici. Vous, restez où vous êtes ! »
Il s’assit sur une chaise près de la porte et, après avoir jeté un regard sur le jeune homme qui se tenait appuyé d’une main sur le canapé, parla, les yeux détournés vers le sol :
« J’ai entendu dire par hasard — peu importe de quelle façon — qu’un élève de ma classe était malade et solitaire. Je n’avais aucune autre indication à son sujet, sinon qu’il habitait dans cette rue. Ayant commencé mon enquête par la première maison, je l’ai trouvé.
— J’ai été malade, monsieur, répondit l’étudiant d’un ton dont l’hésitation était due et à la modestie et aussi à une sorte de respect craintif, mais je vais beaucoup mieux. Un accès de fièvre — cérébrale, je suppose — m’a affaibli, mais je vais beaucoup mieux. Je ne puis dire que j’aie été seul durant ma maladie, car ce serait oublier la personne secourable qui s’occupa de moi.
— Vous voulez dire la femme du gardien ? dit Redlaw.
— Oui », et l’étudiant inclina la tête, comme pour tendre à celle-ci un silencieux hommage.
Le chimiste, que sa froide et uniforme apathie faisait ressembler à une image de marbre placée sur le tombeau de l’homme qui s’était brusquement levé de table la veille à la première mention du cas de l’étudiant plutôt qu’à l’homme vivant lui-même, jeta encore un coup d’œil sur le jeune homme appuyé de la main sur le canapé, puis vers le Ciel, comme afin de demander la lumière pour son esprit aveuglé.
« Je me suis souvenu de votre nom, dit-il, quand on l’a mentionné tout à l’heure en bas, et maintenant je me rappelle votre visage. Nous n’avons eu que très peu de contacts personnels ?
— Très peu, monsieur.
— Vous vous êtes, je crois, tenu plus éloigné de moi que tous les autres ? »
L’étudiant fit un signe d’acquiescement.
« Pourquoi donc ? demanda le chimiste sans la moindre expression d’intérêt, mais comme en passant, avec une curiosité maussade. Pourquoi ? D’où vient que vous ayez voulu me cacher, à moi particulièrement, que vous fussiez resté ici, en cette période de vacances, alors que tous les autres s’étaient dispersés, et que vous fussiez malade ? Je voudrais le savoir. »
Le jeune homme, qui l’avait écouté avec une agitation croissante, leva sur son visage les yeux qu’il tenait jusqu’alors baissés et, joignant les mains, s’écria avec une ardeur soudaine et un tremblement sur les lèvres :
« Monsieur Redlaw ! Vous m’avez découvert. Vous connaissez mon secret !
— Votre secret ! dit le chimiste d’une voix dure. Je le connais, moi ?
— Oui ! Votre manière, si différente de l’intérêt et de la sympathie qui vous rendent cher à tant de cœurs, le changement de votre voix, la contrainte qui perce dans vos paroles et vos regards, répondit l’étudiant, tout m’avertit que vous me connaissez. Que vous veuilliez le dissimuler encore ne m’est qu’une preuve de plus (et Dieu sait qu’elle n’était pas nécessaire !) de votre bonté naturelle et des obstacles qui se dressent entre nous. »
Un rire dédaigneusement distrait fut la seule réponse.
« Mais, monsieur Redlaw, reprit l’étudiant, vous êtes un homme juste et un homme bon ; pensez à quel point je suis innocent, si ce n’est par mon nom et mon ascendance, de toute participation au tort qui vous a été fait ou aux chagrins que vous avez dû endurer.
— Des chagrins ! dit Redlaw, riant à nouveau. Un tort ! En quoi pareilles choses me concernent-elles ?
— Pour l’amour du Ciel ! fit l’étudiant d’une voix suppliante et craintive, ne laissez pas un simple échange de mots avec moi vous transformer de la sorte, monsieur ! Laissez-moi redevenir l’étudiant inconnu et inobservé que j’étais. Laissez-moi reprendre mon ancienne place, écartée et discrète, parmi ceux qui suivent vos cours. Connaissez-moi seulement sous le nom que j’ai pris, et non sous celui de Longford…
— Longford ! » s’écria l’autre.
Il se prit la tête à deux mains et, durant un moment, tourna vers le jeune homme le visage intelligent et pensif qui était le sien. Mais la lumière l’abandonna, tel un rayon de soleil passager, et il se rembrunit bientôt comme précédemment.
« Le nom que porte ma mère, monsieur, balbutia le jeune homme, ce nom qu’elle prit alors qu’elle eût pu peut-être en prendre un plus honoré. Monsieur Redlaw (il hésita) je crois connaître cette histoire. Là où s’arrêtent mes renseignements, mes suppositions ont pu m’amener bien près de la vérité. Je suis le fruit d’une union qui ne s’est pas révélée des mieux assorties ni des plus heureuses. Dès la prime enfance, j’ai entendu parler de vous avec honneur et respect, avec un sentiment bien proche de la vénération. Tout ce que l’on m’a dit montrait tant de dévouement, tant de force d’âme et de délicatesse, tant de courage à triompher d’obstacles qui eussent abattu tout autre, que mon imagination, depuis que je reçus ma petite leçon de ma mère, a nimbé de lumière votre nom. Enfin, étudiant pauvre moi-même, de qui eussé-je pu recevoir un enseignement sinon de vous ? »
Nullement touché, nullement changé, Redlaw le contemplait, les sourcils froncés, sans répondre d’un mot ni d’un signe.
« Je ne puis vous dire, poursuivit l’étudiant, il serait vain d’essayer de le faire, à quel point j’ai été frappé et ému de trouver les traces généreuses du passé dans ce pouvoir certain d’emporter la gratitude et la confiance qui s’associe parmi nous autres étudiants (et surtout parmi les plus humbles d’entre nous) au nom généreux de M. Redlaw. Nos âges et nos positions sont si différents, monsieur, et je suis si accoutumé à vous regarder de loin, que je m’étonne de ma propre présomption en touchant, quelque légèrement que ce soit, à pareil sujet. Mais pour quelqu’un qui… qui a témoigné autrefois à ma mère un intérêt peu commun, puis-je dire… il peut être bon de savoir, maintenant que tout cela est passé, avec quels indicibles sentiments d’affection je l’ai, dans mon obscurité, considéré, avec quelle peine et quel regret je me suis tenu à distance de ses encouragements, alors qu’un seul mot de lui m’eût comblé ; et pourtant combien j’ai senti qu’il convenait de ne pas dévier de ma conduite, me contentant de le connaître tout en restant inconnu de lui. Monsieur Redlaw, poursuivit-il d’une voix faible, ce que j’aurais voulu dire, je l’ai mal dit, car les forces ne me sont pas encore revenues ; mais pardonnez-moi ce qu’il peut y avoir de répréhensible dans ma tromperie ; quant au reste… oubliez-moi ! »
Le sévère froncement de sourcils n’avait pas quitté le visage de Redlaw, qui ne se laissa aller à aucune autre expression jusqu’au moment où, sur ces mots, l’étudiant s’avança vers lui comme pour lui toucher la main ; il recula alors en criant :
« Ne m’approchez pas ! »
Le jeune homme s’arrêta, heurté par la vivacité de son recul et la dureté de sa rebuffade ; et il passa la main sur son front d’un air pensif.
« Le passé est le passé, dit le chimiste. Il meurt comme les bêtes brutes. Qui vient me parler de ses traces dans mon existence ? Celui-là divague et ment ! Qu’ai-je à voir avec vos rêves désordonnés ? Si c’est de l’argent que vous voulez, en voici. Je suis venu vous en offrir ; et c’est le seul but de ma visite. Rien d’autre ne saurait m’amener ici, murmura-t-il en serrant de nouveau sa tête de ses deux mains. Non, rien vraiment, et pourtant… »
Il avait jeté sa bourse sur la table. Tandis qu’il se plongeait dans ce débat confus avec lui-même, l’étudiant la ramassa et la lui tendit.
« Reprenez-la, dit-il avec fierté, mais sans colère. Je voudrais que vous pussiez reprendre en même temps le souvenir que je garde de vos paroles et de votre offre.
— Vraiment ? répliqua le chimiste, une lueur sauvage dans le regard. Vraiment ?
— Oui, certes. »
Le chimiste s’avança près de lui pour la première fois, prit la bourse et, lui saisissant le bras, le regarda droit dans les yeux.
« La maladie engendre le chagrin et l’affliction, n’est-ce pas ? » demanda-t-il avec un petit rire.
L’étudiant, étonné, répondit affirmativement.
« De par ses inquiétudes, ses angoisses, ses incertitudes et tout son train de misères physiques et morales ? poursuivit le chimiste avec une exultation surnaturelle. Mieux vaudrait oublier tout cela, non ? »
L’étudiant ne répondit pas, se contentant à nouveau, dans son trouble, de passer la main sur son front. Redlaw le tenait toujours par la manche, quand la voix de Milly se fit entendre au-dehors.
« J’y vois très bien maintenant, dit-elle, merci, Dodolphe. Ne pleure pas, mon chéri. Papa et maman seront de nouveau bien demain et la maison retrouvera son atmosphère habituelle. Il y a un monsieur avec lui, dis-tu ? »
Redlaw relâcha son étreinte tandis qu’il écoutait.
« J’ai craint dès le premier instant de la rencontrer, se dit-il à part lui. Il y a chez elle une ferme qualité de bonté que je crains d’altérer. Je pourrais assassiner le meilleur et le plus tendre de ce qu’elle a dans le cœur. »
Elle frappait de nouveau à la porte.
« De tous les visiteurs qui pourraient se présenter ici, dit-il d’une voix rauque et effrayée en se tournant vers son compagnon, c’est bien celui que je voudrais le plus éviter. Cachez-moi ! »
L’étudiant ouvrit une frêle porte qui donnait sur un débarras, à l’endroit où le toit de la mansarde commençait à descendre vers le plancher. Redlaw entra vivement dans le réduit, refermant la porte derrière lui.
L’étudiant reprit alors sa place sur le canapé et cria à la jeune femme d’entrer.
« Cher monsieur Edmond, dit Milly jetant un regard circulaire, on m’avait dit qu’il y avait un monsieur avec vous.
— Il n’y a personne d’autre ici que moi.
— Mais quelqu’un est venu ?
— Oui, oui, en effet. »
Elle posa son petit panier sur la table et s’avança derrière le canapé comme pour prendre la main tendue — mais elle n’était pas là. Un peu surprise, tout en conservant sa manière calme, elle se pencha pour regarder le visage du jeune homme et lui toucha doucement le front.
« N’êtes-vous pas un peu moins bien, ce soir ? Vous avez le front moins frais que cet après-midi.
— Bah ! dit l’étudiant d’un ton irrité, je n’ai pas grand-chose. »
Une surprise un peu plus grande, dépourvue cependant de toute expression de reproche, se peignit sur le visage de la jeune femme tandis qu’elle se retirait de l’autre côté de la table et tirait un ouvrage de son panier. Mais, réflexion faite, elle le reposa pour passer la pièce en revue et remettre chaque chose à sa place, dans un ordre parfait, jusqu’aux coussins du canapé, qu’elle tapota d’une main si légère que l’étudiant, qui était étendu les yeux fixés sur le feu, parut à peine s’en rendre compte. Tout cela fait et le foyer balayé, elle se rassit, sous sa modeste petite capote, et ne tarda pas à être plongée dans sa calme besogne.
« C’est le nouveau rideau de mousseline pour la fenêtre, monsieur Edmond, dit Milly, sans cesser de coudre. Il aura un petit air tout propret malgré son prix modique, et il protégera vos yeux de la lumière. Mon William dit que la chambre ne devrait pas être trop claire encore, en ce moment où vous êtes en train de vous remettre si bien, sans quoi le jour trop vif pourrait vous donner des étourdissements. »
Il ne dit mot, mais il y avait un tel agacement, une telle impatience dans la façon dont il changea de position, que les doigts agiles de Milly s’arrêtèrent et qu’elle le regarda avec inquiétude.
« Les coussins ne sont pas bien disposés, dit-elle, posant son ouvrage et se levant. Je vais arranger cela.
— Ils sont très bien ainsi, répliqua-t-il. Laissez-les tranquilles, je vous en prie. Vous faites vraiment une histoire de tout. »
Ce disant, il leva la tête et la regarda avec tant d’ingratitude qu’après qu’il se fut rejeté sur sa couche, elle resta un instant debout en silence. Elle alla cependant se rasseoir et reprit son aiguille sans même lui avoir jeté un regard de reproche, et elle fut bientôt aussi affairée qu’auparavant.
« J’ai pensé, monsieur Edmond, que vous aviez vous-même souvent réfléchi ces derniers temps, tandis que j’étais assise à côté de vous, à la vérité du dicton qui veut que l’adversité soit une bonne école. La santé vous sera encore plus précieuse après cette maladie qu’elle ne l’a jamais été auparavant. Et dans quelques années, quand reviendra cette saison et que vous vous rappellerez les jours où vous étiez couché ici, malade, et seul afin que la connaissance de votre maladie n’affligeât point ceux qui vous sont le plus chers, votre foyer sera pour vous doublement précieux et doublement béni. Eh bien, n’est-ce pas là une bonne et belle chose ? »
Elle était trop attentive à son travail et trop convaincue de ce qu’elle disait, comme aussi trop calme et trop tranquille, pour guetter le regard qu’il pourrait lui jeter en réponse, si bien que la flèche qu’eût été son coup d’œil acerbe tomba, inoffensive, sans l’atteindre.
« Ah ! dit Milly, son joli visage incliné rêveusement de côté tandis qu’elle suivait des yeux ses doigts actifs. Même pour moi — et je suis bien différente de vous, monsieur Edmond, car je n’ai pas d’instruction ni ne sais raisonner convenablement —, même pour moi, cette manière de voir pareilles choses m’a fait une profonde impression. En vous voyant si touché de la bonté et des soins des pauvres gens d’en bas, j’ai senti que vous trouviez même dans cette cruelle expérience une compensation à la perte de votre santé, et j’ai lu sur votre visage, aussi clairement que dans un livre, que sans quelques vicissitudes et quelques chagrins, nous ne connaîtrions jamais la moitié du bien dont nous sommes environnés. »
La vue du jeune homme qui se levait de sa couche l’interrompit et l’empêcha d’en dire plus long.
« Il ne faut pas exagérer ce mérite, madame William, répliqua-t-il dédaigneusement. Les gens d’en bas seront rétribués le moment venu, croyez-moi, de tous les petits services supplémentaires qu’ils auront pu me rendre ; et sans doute s’y attendent-ils. Je vous suis également fort obligé. »
Les doigts de la jeune femme s’immobilisèrent, et elle regarda l’étudiant.
« Je ne saurais me sentir plus obligé du fait que vous exagérez l’affaire, dit-il. Je reconnais que vous vous êtes intéressée à moi et, comme je le dis, je vous suis fort obligé. Que voudriez-vous de plus ? »
L’ouvrage tomba sur les genoux de Milly, tandis qu’elle le regardait arpenter la pièce avec impatience, s’arrêtant de temps à autre.
« Je vous suis très obligé, je le répète. Mais pourquoi diminuer le sentiment de ce que je vous dois en remerciement par l’exagération de vos prétentions à mon égard ? Les peines, les chagrins, l’affliction, l’adversité ! on dirait vraiment que j’ai souffert ici vingt agonies !
— Pouvez-vous donc croire, monsieur Edmond, demanda-t-elle, se levant et s’approchant de lui, que j’aie parlé des pauvres gens qui vivent dans cette maison en pensant le moins du monde à moi-même ? À moi ? »
Ce disant, elle avait posé la main sur sa poitrine avec un simple et innocent sourire d’étonnement.
« Oh ! je ne pense rien à cet égard, ma brave femme, répliqua-t-il. J’ai eu une indisposition à laquelle votre sollicitude — je dis bien sollicitude, remarquez-le ! — prête une importance beaucoup plus grande qu’elle ne le mérite ; elle est passée, et nous ne pouvons l’éterniser. »
Il prit froidement un livre et s’assit à la table.
Elle le considéra un moment et son sourire s’évanouit complètement ; puis, revenant à l’endroit où était son panier, elle dit doucement :
« Monsieur Edmond, préféreriez-vous être seul ?
— Je n’ai aucune raison de vous retenir, répondit-il.
— Sauf…, dit Milly avec hésitation, montrant son ouvrage.
— Oh ! le rideau ! répondit-il avec un ricanement de dédain. Ce n’est vraiment pas la peine que vous restiez pour cela. »
Elle refit le petit paquet et le replaça dans son panier. Puis, debout devant lui avec une telle expression de patiente supplication qu’il ne put faire autrement que de la regarder, elle dit :
« Si jamais vous avez besoin de moi, je reviendrai volontiers. Quand vous désiriez ma présence, j’étais tout à fait heureuse de venir ; il n’y avait là aucun mérite. Je pense que, maintenant que vous vous rétablissez, vous craignez que je devienne importune ; mais je ne l’aurais point été, je vous l’assure. Je n’aurais pas prolongé mes visites au-delà de la durée de votre indisposition et de l’obligation où vous étiez de garder la chambre. Vous ne me devez rien ; mais il est juste que vous me traitiez avec la même justice que si j’étais une dame… fût-ce celle de vos pensées ; et si vous me soupçonnez d’exagérer mesquinement le peu que j’ai essayé de faire pour rendre plus confortable votre chambre de malade, vous vous faites plus de tort à vous-même que vous ne sauriez jamais m’en faire. C’est cela que je déplore. Et je le déplore du fond du cœur ! »
Se fût-elle montrée aussi passionnée qu’elle était tranquille, aussi indignée qu’elle était calme, son regard eût-il été aussi irrité qu’il était doux, son ton aussi élevé qu’il était modéré et net, qu’elle n’eût sans doute laissé aucun sentiment de son départ comparable à celui qui s’appesantit sur l’étudiant solitaire aussitôt qu’elle fut partie.
Il contemplait d’un œil morne l’endroit où elle avait été assise, lorsque Redlaw sortit de sa cachette et se présenta à la porte.
« Quand la maladie étendra de nouveau sur vous son emprise, dit-il en le regardant d’un air féroce — et je souhaite que ce soit bientôt ! —, vous pourrez bien mourir ici ! Pourrir ici !
— Qu’avez-vous fait ? répliqua l’autre, saisissant un pan de son manteau. Quel changement avez-vous apporté en moi ? Quelle malédiction m’avez-vous jetée ? Rendez-moi à moi-même !
— Rendez-moi à moi-même ! s’écria Redlaw comme un fou. Je suis infecté ! Je suis contagieux ! Je suis chargé de poison pour mon propre esprit et ceux de tous les hommes. Là où je ressentais intérêt, compassion, sympathie, je suis transformé en statue de pierre. L’égoïsme et l’ingratitude surgissent sous mes funestes pas. Je ne suis inférieur en bassesse aux misérables que je rends tels que dans la mesure où, au moment de leur transformation, je suis encore capable de les haïr. »
Tout en parlant, il repoussa le jeune homme qui s’agrippait toujours à son manteau et le frappa ; puis il se précipita comme un insensé dans l’air nocturne, où le vent soufflait, où la neige tombait, où les nuages rapides glissaient, où la lune luisait faiblement ; et où, soufflant dans le vent, tombant avec la neige, glissant avec les nuages, luisant dans le clair de lune et planant lourdement dans les ténèbres, flottaient les paroles du fantôme : « Le don que je t’ai fait, tu le transmettras, où que tu ailles ! »
Où il allait, il ne le savait ni se s’en souciait, dès lors qu’il évitait les rencontres. Le changement qu’il sentait en lui faisait des rues affairées un désert, de lui-même un désert, et de la foule qui l’entourait, avec ses multiples manières de souffrir ou de vivre, une vaste étendue de sable, que les vents amoncelaient en tas désordonnés ou réduisaient en ruines confuses.
Ces traces qui, aux dires du fantôme, « ne tarderaient pas à disparaître de son cœur » n’étaient pas encore suffisamment engagées sur la voie de la mort pour qu’il ne comprît pas assez ce qu’il était et ce qu’il faisait des autres pour désirer être seul.
Cela lui remit en tête — et il y réfléchit tout en marchant — le gamin qui s’était précipité dans son cabinet. Puis il se rappela que, de tous ceux avec qui il avait été en contact depuis la disparition du fantôme, seul cet enfant n’avait montré aucun signe de changement.
Si monstrueuse, si odieuse que fût à ses yeux cette créature sauvage, il décida de la rechercher pour vérifier s’il en était bien de la sorte, et aussi dans une autre intention qui se présenta en même temps à son esprit.
Reconnaissant non sans peine où il se trouvait, il dirigea ses pas vers le vieux collège et plus précisément vers la partie de l’édifice où était le grand porche, seul endroit où le pavé fût usé par les pas des étudiants.
La maison du gardien était située juste derrière les grilles de fer et faisait partie d’un côté de la cour principale. Il y avait au-dehors un petit cloître et le chimiste savait que, de cet endroit abrité, il pourrait regarder par la fenêtre de la pièce commune de la loge et voir ainsi qui s’y trouvait. Les grilles étaient fermées, mais il connaissait la serrure et il n’eut aucune difficulté à tirer le pêne en passant le poignet entre les barreaux ; il se glissa à l’intérieur, referma la grille et s’approcha doucement de la fenêtre, faisant craquer sous ses pas la fine croûte de neige.
Le feu vers lequel il avait dirigé le petit garçon la veille brillait au travers de la vitre, projetant un cercle de lumière sur le sol. Après avoir instinctivement fait un crochet pour éviter cet espace, Redlaw regarda par la fenêtre. Il crut tout d’abord qu’il n’y avait personne dans la pièce et que la flamme ne jetait son rouge reflet que sur les vieilles poutres du plafond et les murs sombres ; mais en regardant plus attentivement, il aperçut l’objet de ses recherches enroulé sur lui-même, et endormi par terre devant le foyer. Il alla vivement à la porte, l’ouvrit et entra.
La créature était couchée au sein d’une chaleur si ardente qu’en se penchant pour la réveiller, le chimiste en sentit la brûlure sur sa tête. Aussitôt touché, le garçon, à peine éveillé, ramassa amour de lui ses guenilles avec l’instinct de la fuite et, autant roulant que courant, alla se réfugier dans un coin éloigné de la pièce, où, tassé sur le sol, il lança son pied en avant dans un geste de défense.
« Debout ! dit le chimiste. Tu ne m’as pas oublié ?
— Laissez-moi, vous ! riposta le petit garçon. C’est la maison de la femme, ici — pas la vôtre. »
Le regard assuré du chimiste le dompta quelque peu ou lui imposa une soumission suffisante pour qu’il se laissât remettre sur ses pieds et examiner.
« Qui t’a lavé les pieds et a placé ces bandages là où ils étaient meurtris et crevassés ? demanda le chimiste, montrant le changement qu’ils avaient subi.
— C’est la femme.
— Est-ce elle aussi qui t’a nettoyé la figure ?
— Oui, la femme. »
Redlaw avait posé ces questions pour attirer vers lui les regards du garçon et, dans ce même but, il lui souleva le menton et rejeta en arrière ses cheveux emmêlés, en dépit de l’horreur qu’il éprouvait à le toucher. Le garçon regardait attentivement les yeux du chimiste comme s’il eût cru cela nécessaire à sa défense, ne sachant ce que l’autre allait faire ; et Redlaw vit bien qu’aucun changement ne se produisait chez l’enfant.
« Où sont-ils ? demanda-t-il.
— La femme est sortie.
— Je le sais bien. Où sont le vieil homme aux cheveux blancs et son fils ?
— Le mari de la femme, que vous voulez dire ?
— Oui. Où sont ces deux-là ?
— Sortis. Y a quelque chose qui s’est passé quelque part. On est venu les chercher en hâte, et ils m’ont dit de rester là.
— Viens avec moi, dit le chimiste, et je te donnerai de l’argent.
— Où ça ? Et combien que vous me donnerez ?
— Je te donnerai plus de shillings que tu n’en as jamais vus, et je te ramènerai bientôt. Connais-tu le chemin de l’endroit d’où tu es venu ?
— Laissez-moi, vous ! répliqua le garçon, se dégageant soudain de l’étreinte du chimiste. Je ne vais pas vous amener là-bas. Laissez-moi tranquille, ou je vous lance du feu. »
Il était déjà baissé devant l’âtre et tout prêt à saisir, de sa petite main sauvage, les morceaux de charbon ardent.
Le sentiment qu’avait éprouvé le chimiste en observant l’effet de son influence ensorcelée sur ceux avec lesquels il entrait en contact n’était pas comparable à la froide et vague terreur qui fut la sienne en voyant ce petit monstre le mettre au défi. Il sentit son sang se glacer en observant cette créature insensible et impénétrable sous les dehors d’un enfant, avec sa figure vive et méchante tournée vers lui et sa main, presque celle d’un bébé, toute prête à agir à côté de la grille.
« Écoute, petit ! dit-il. Tu m’emmèneras où tu voudras pourvu que ce soit où les gens sont très misérables ou très méchants. Je veux leur faire du bien et non du mal. Tu auras de l’argent, je te l’ai dit, et je te ramènerai. Lève-toi ! Viens vite ! »
Il se dirigea vivement vers la porte, craignant le retour de la jeune femme.
« Vous me laisserez marcher tout seul, sans me tenir, ni même me toucher ? dit le garçon, qui retira sa main menaçante et commença de se lever.
— Oui !
— Et vous me laisserez aller devant, derrière, où je voudrai ?
— Oui !
— Donnez-moi de l’argent d’abord, et j’irai. »
Le chimiste déposa, un à un, quelques shillings dans la main tendue. Compter l’argent était au-delà des capacités de l’enfant, mais, à chaque pièce, il disait « Un », et promenait son regard avide de celle-ci au donateur. Il n’avait d’autre endroit où les mettre, en dehors de sa main, que sa bouche : et ce fut là qu’il les mit.
Redlaw écrivit alors au crayon sur une feuille de son carnet que le garçon était avec lui et, après avoir posé la note sur la table, fit signe à l’enfant de le suivre. Celui-ci rassembla comme à l’ordinaire ses loques autour de lui et, obéissant à l’injonction, sortit, la tête et les pieds nus, dans la nuit d’hiver.
Préférant ne pas repasser par la grille de fer par laquelle il était entré et où ils risquaient de rencontrer celle qu’il évitait avec tant d’anxiété, le chimiste mena son compagnon, par certains des couloirs dans lesquels celui-ci s’était perdu et par la partie du bâtiment où il demeurait, à une petite porte dont il avait la clef. Quand ils débouchèrent dans la rue, il s’arrêta pour demander à son guide — qui eut aussitôt un mouvement de recul — s’il savait où ils se trouvaient.
L’être sauvage regarda à droite et à gauche et finalement, avec un signe de tête affirmatif, montra la direction qu’il voulait prendre. Redlaw s’étant aussitôt mis en marche, il suivit d’un air un peu moins méfiant, tout en faisant passer l’argent de sa bouche dans sa main, puis de nouveau dans sa bouche après l’avoir furtivement frotté sur ses haillons pour le faire reluire.
Par trois fois, au cours du trajet, ils se trouvèrent côte à côte. Par trois fois, ils s’arrêtèrent ainsi ; et par trois fois, le chimiste regarda le visage de l’enfant et frissonna en y voyant le même reflet.
La première occasion fut lorsque, traversant un vieux cimetière, Redlaw s’arrêta parmi les tombes sans pouvoir les relier à la moindre pensée de tendresse, d’apaisement ou de consolation.
La seconde fut lorsque l’apparition soudaine de la lune l’amena à porter ses regards vers les cieux, où il la vit dans toute sa gloire, entourée d’une nuée d’étoiles, qu’il connaissait toujours par le nom et l’histoire que leur a assignés la science des hommes, mais où il ne vit alors plus rien de ce qu’il avait accoutumé de voir, il ne sentit plus rien de ce qu’il avait accoutumé de sentir quand il regardait là-haut par une nuit scintillante.
La troisième fut lorsqu’il s’arrêta pour écouter les accords plaintifs d’une musique, dans lesquels il ne put entendre qu’un air, à lui transmis par le mécanisme des instruments et de ses propres oreilles, et où il ne sentit aucun appel à quelque mystère de son âme, aucun bruissement du passé ou de l’avenir, un air qui n’avait pas plus de prise sur lui que le son de l’eau courante ou le souffle du vent entendu l’année passée.
À chacune de ces trois occasions, il vit avec horreur qu’en dépit de la vaste distance intellectuelle qui les séparait et de la différence qui existait entre eux sous tous les rapports physiques, l’expression de l’enfant était identique à celle de son propre visage.
Ils cheminèrent quelque temps — tantôt par des lieux si populeux que souvent le chimiste regardait par-dessus son épaule, craignant d’avoir perdu son guide, mais le retrouvant généralement dans son ombre de l’autre côté, tantôt par des voies si calmes qu’il eût pu compter les pas courts, rapides et nus qui le suivaient — jusqu’au moment où ils atteignirent un groupe de maisons délabrées, devant lesquelles le garçon lui toucha le bras, et où ils s’arrêtèrent.
« Là-dedans ! » dit le garçon, montrant une des maisons où brillaient à quelques fenêtres des lumières éparses et, au-dessus de la porte, une pâle lanterne, sur laquelle on pouvait lire peinte l’annonce : « Logements pour voyageurs ».
Redlaw promena son regard des maisons au terrain inculte sur lequel elles s’élevaient ou plutôt ne s’écroulaient pas tout à fait, terrain sans clôture, sans égouts, sans éclairage et bordé par un fossé bourbeux ; de là à la ligne en pente des arches, appartenant à quelque viaduc ou pont voisin, qui l’entouraient et qui diminuaient graduellement à leur approche jusqu’à ce que l’avant-dernière ne fût plus qu’un simple chenil, la dernière un petit tas de briques volées ; de là à l’enfant, qui, tout près de lui, tassé sur lui-même et tremblant de froid, sautait sur un de ses petits pieds en enroulant l’autre autour de sa jambe pour le réchauffer, sans cesser cependant de contempler tout cela avec cette terrible similitude d’expression si visible sur son visage que Redlaw s’écarta brusquement de lui.
« Là-dedans ! dit le garçon, montrant de nouveau la maison. J’attendrai.
— Me laissera-t-on entrer ? demanda Redlaw.
— Dites que vous êtes médecin, répondit-il avec un signe de tête affirmatif. Y a plein de malades, ici. »
Jetant un regard en arrière tandis qu’il s’avançait vers la porte de la maison, Redlaw le vit se traîner dans la poussière et se glisser sous le couvert de la plus petite arche comme s’il eût été un rat. Le chimiste ne ressentait aucune pitié pour cette créature, mais il en avait peur ; et quand elle le regarda du fond de son repaire, il hâta le pas vers la maison pour y trouver refuge.
« Le chagrin, les torts soufferts, l’affliction, dit le chimiste, faisant un pénible effort pour retrouver un souvenir plus distinct, hantent du moins cet endroit, ténébreusement. Il ne saurait faire nul mal, celui qui amène ici l’oubli de pareilles choses ! »
Sur ces mots, il poussa la porte qui n’offrit aucune résistance et entra.
Une femme était assise dans l’escalier ; abandonnée au sommeil ou au désespoir, elle se tenait courbée, la tête appuyée sur les mains et les genoux. Comme il n’était guère facile de passer sans lui marcher dessus et qu’elle ne tenait aucun compte de son approche, Redlaw s’arrêta et lui toucha l’épaule. Levant la tête, elle lui montra un visage jeune, mais d’où toute fraîcheur et toutes promesses avaient disparu, comme si l’hiver hagard dût, à rebours de la nature, tuer le printemps.
Sans montrer aucun intérêt pour le visiteur, elle se poussa un peu contre le mur pour lui livrer passage.
« Qu’êtes-vous ? dit Redlaw, s’arrêtant, la main sur la rampe brisée.
— Que pensez-vous que je sois ? » répondit-elle, montrant de nouveau son visage.
Il contempla ce Temple de Dieu en ruine, si récemment élevé et si vite défiguré ; et quelque chose qui n’était pas de la compassion — car les sources d’où s’élève une compassion véritable pour de telles misères s’étaient taries dans son cœur — mais qui s’en rapprochait davantage en cet instant qu’aucun des sentiments qui avaient lutté au milieu des ténèbres grandissantes, quoique imparfaites encore, de son esprit, quelque chose vint donner une nuance de douceur aux mots qu’il prononça alors :
« Je suis venu ici pour apporter quelque soulagement, dit-il. Pensez-vous à un tort que vous ayez souffert ? »
Elle le regarda d’un air renfrogné, puis ricana ; et son ricanement se prolongea en un soupir grelottant, tandis qu’elle laissait retomber sa tête et enfouissait ses doigts dans ses cheveux.
« Pensez-vous à quelque tort souffert ? demanda-t-il de nouveau.
— Je pense à ma vie », dit-elle en lui lançant un bref regard.
La voyant prostrée à ses pieds, il eut le sentiment qu’elle n’était qu’une parmi bien d’autres et qu’il voyait là le prototype de milliers de malheureuses.
« Que sont vos parents ? demanda-t-il.
— J’ai eu autrefois un bon foyer. Mon père était jardinier, loin d’ici, à la campagne.
— Il est mort ?
— Il est mort pour moi. Toutes les choses de ce genre sont mortes pour moi ! Mais vous êtes un monsieur et vous ne connaissez pas cela ! »
Elle leva de nouveau la tête et lui rit au nez.
« Voyons, ma petite ! dit durement Redlaw ; avant cette mort de toutes choses, aucun tort ne vous fut-il infligé ? En dépit de tout ce que vous pouvez faire, le souvenir d’aucun tort ne reste-t-il pas incrusté en vous ? N’est-il pas des moments où ce souvenir vous obsède jour après jour ? »
Il restait si peu de féminité dans l’aspect de la jeune femme que, lorsqu’elle éclata en sanglots, il resta confondu. Mais il fut plus confondu encore et fort troublé de remarquer qu’au souvenir ravivé de ce tort sembla se montrer la première trace de son ancienne humanité et de sa tendresse tarie.
Il se retira de quelques pas et, ce faisant, remarqua que les bras de la femme étaient noirs de coups, son visage entaillé et son sein meurtri.
« Quelle main brutale s’est portée sur vous ? demanda-t-il.
— La mienne. J’ai fait ça moi-même ! répondit-elle vivement.
— C’est impossible !
— Je le jurerais ! Il ne m’a pas touchée. Je me le suis fait moi-même dans une crise, et je me suis jetée ici en bas. Il n’était pas près de moi. Il n’a jamais porté la main sur moi ! »
Dans la résolution livide du visage qui lui opposait pareil mensonge, il vit assez de bien corrompu et perverti survivant dans cette misérable poitrine, pour être frappé de remords de l’avoir jamais approché.
« Les chagrins, les torts soufferts et l’affliction ! murmura-t-il en détournant son terrible regard. Tout ce qui la relie à l’état d’où elle est tombée a là ses racines ! Au nom de Dieu, laissez-moi passer ! »
Dans la terreur qu’il avait de la regarder à nouveau, de la toucher, de songer même qu’il avait pu couper le dernier fil qui la rattachait à la miséricorde du Ciel, il rassembla autour de lui les pans de son manteau et se glissa dans l’escalier, qu’il monta d’un pas rapide.
Devant lui, sur le palier, se trouvait une porte restée entrouverte et, tandis qu’il montait, un homme s’avança une chandelle à la main, pour la fermer. Mais, à sa vue, cet homme recula en manifestant une grande émotion et, comme mû par une impulsion soudaine, prononça son nom à voix haute.
Dans sa surprise d’être ainsi reconnu en pareil endroit, il s’arrêta, essayant de se rappeler le visage blême et effrayé. Il n’eut guère le temps d’y réfléchir, car, pour son étonnement plus grand encore, le vieux Philippe sortit de la chambre et lui prit la main.
« Monsieur Redlaw, dit le vieillard, voilà qui vous ressemble ! Vous en avez entendu parler, et vous nous avez suivis pour apporter l’aide que vous pourriez. Ah ! trop tard, trop tard ! »
Redlaw, la stupéfaction peinte sur le visage, se laissa mener dans la chambre. Un homme y était couché sur un lit de sangle, et William Swidger se tenait à son chevet.
« Trop tard ! murmura le vieillard, levant un regard attristé sur le visage du chimiste, tandis que les larmes coulaient le long de ses joues.
— C’est ce que je dis, papa, fit son fils à voix basse. La seule chose que nous puissions faire, c’est de rester aussi tranquilles que possible pendant qu’il sommeille. Tu as raison, papa ! »
Redlaw s’arrêta près du lit et regarda la forme étendue sur le matelas. C’était celle d’un homme qui eût dû être en pleine vigueur, mais sur lequel il était bien probable que le soleil ne luirait plus jamais. Les vices d’une carrière de quarante à cinquante ans l’avaient si bien flétri qu’en comparaison des effets qu’ils avaient produits sur son visage, la lourde main du temps dont était marqué celui du vieillard semblait ne s’être montrée que miséricordieuse et embellissante.
« Qui est-ce ? demanda le chimiste, se retournant.
— Mon fils Georges, monsieur Redlaw, dit le vieillard en se tordant les mains. Mon fils aîné, Georges, qui faisait l’orgueil de sa mère plus que tous les autres réunis ! »
Le regard de Redlaw se porta de la tête grise que le vieillard venait de laisser tomber sur le lit au personnage qui l’avait reconnu et qui s’était tenu sur la réserve dans le coin le plus écarté de la pièce. Il semblait être à peu près du même âge que le chimiste ; et, bien que celui-ci ne connût personne d’aussi irrémédiablement déchu et ruiné que semblait l’être l’homme qu’il avait devant lui, il y avait quelque chose dans sa tournure, tandis qu’il le voyait de dos se diriger vers la porte, qui amena Redlaw à passer avec inquiétude sa main sur son front.
« William, murmura-t-il sombrement, qui est cet homme ?
— Eh bien, voyez-vous, monsieur, répondit M. William, c’est ce que je dis moi-même. Comment un homme peut-il s’adonner au jeu et à pareilles choses et se laisser aller, degré par degré, à une déchéance telle qu’il ne saurait tomber plus bas ?
— Est-ce donc ce qu’a fait cet homme ? demanda Redlaw, le suivant du regard avec le même geste d’inquiétude qu’auparavant.
— Très exactement, monsieur, répliqua William Swidger, à ce qu’on m’a dit. Il a quelques connaissances médicales, semble-t-il, et comme il a fait route vers Londres avec mon malheureux frère que vous voyez là (M. William passa le revers de sa manche sur ses yeux) et qu’il loge là-haut pour la nuit — ce que je dis, voyez-vous, c’est que d’étranges compagnons viennent parfois ici ensemble —, il est entré ici pour s’occuper de lui, et il est venu nous chercher à sa demande. Quel triste spectacle, monsieur ! Mais c’est comme cela. Il y a de quoi tuer mon pauvre père ! »
Redlaw leva la tête à ces mots et, se rappelant où et avec qui il se trouvait, ainsi que le maléfice qu’il portait en lui — et que sa surprise lui avait voilé —, recula vivement d’un pas ou deux, se demandant s’il devait fuir à l’instant la maison ou demeurer.
Cédant à une certaine obstination morose contre laquelle il semblait que son sort fût de se débattre, il se persuada de rester.
« N’ai-je pas observé hier même, se dit-il, que la mémoire de ce vieillard n’était qu’un tissu de chagrins et d’afflictions, et aurai-je peur ce soir de l’ébranler ? Les souvenirs que je puis chasser sont-ils si précieux à ce mourant que je doive craindre pour lui ? Non, je reste ici. »
Mais en dépit de ces mots, ce fut en tremblant de peur qu’il demeura ; et, enveloppé dans son grand manteau noir et le visage détourné, il se tint éloigné du lit, écoutant ce que les autres disaient, comme s’il se sentait un démon en ce lieu.
« Papa ! murmura le malade, sortant un peu de sa léthargie.
— Mon garçon ! Mon fils Georges ! dit le vieux Philippe.
— Tu as rappelé tout à l’heure que j’étais le favori de maman, autrefois. Il est affreux d’y penser maintenant, à cet autrefois !
— Non, non, non ! répliqua le vieillard. Penses-y. Ne dis pas que c’est affreux. Ce n’est pas affreux pour moi, mon fils.
— Cela te fend le cœur, papa (car les larmes du vieillard tombaient sur lui).
— Oui, oui, dit Philippe, c’est vrai ; mais cela me fait du bien. C’est un grand chagrin de penser à ce temps-là, mais cela me fait du bien, Georges. Ah ! penses-y aussi, et ton cœur sera de plus en plus attendri ! Où est mon fils William ? William, mon garçon, ta mère l’a aimé tendrement jusqu’à la fin et, dans son dernier souffle, elle a murmuré : “Dis-lui que je lui ai pardonné, que je l’ai béni et que j’ai prié pour lui.” Voilà ce qu’elle m’a murmuré. Je n’ai jamais oublié ses paroles, et j’ai quatre-vingt-sept ans !
— Papa ! dit l’homme couché sur le lit. Je suis en train de mourir, je le sais. Je suis si bas que je puis à peine parler, même de ce qui préoccupe le plus ma pensée. N’y a-t-il aucun espoir pour moi au-delà de ce lit ?
— Il y a de l’espoir, répondit le vieillard, pour tous ceux dont le cœur s’attendrit et qui se repentent. Il y a de l’espoir pour chacun de ceux-là. Ah ! s’écria-t-il, joignant les mains et levant les yeux vers le Ciel, hier encore, j’étais reconnaissant de pouvoir me rappeler en ce malheureux fils l’innocent enfant qu’il a été. Mais quel réconfort c’est maintenant de penser que Dieu lui-même conserve de lui ce souvenir ! »
Redlaw enfouit son visage dans ses mains et recula comme s’il eût été un assassin.
« Ah ! gémit faiblement l’homme étendu. Quel gaspillage depuis lors ! Comme j’ai gaspillé ma vie depuis lors !
— Mais il a été enfant, dit le vieillard. Il a joué avec des enfants. Avant de se coucher le soir et de sombrer dans le sommeil de l’innocence, il disait ses prières aux genoux de sa pauvre mère. Je le lui ai vu faire bien des fois ; et je l’ai vue, elle, attirer la tête de son fils sur son sein pour l’embrasser. Ces souvenirs, si cruels qu’ils fussent pour elle et pour moi, quand il tourna mal et que tous nos espoirs et nos plans à son sujet furent mis en pièces, ces souvenirs lui donnaient encore une prise sur nous que n’aurait pu lui donner nulle autre chose. Ah ! père, tellement meilleur que tous les pères terrestres ! Ah ! père tellement plus affligé par les erreurs de tes enfants ! reprends cet égaré ! Non tel qu’il est maintenant, mais tel qu’il était alors ; permets qu’il crie vers Toi, comme il a si souvent semblé crier vers nous. »
Tandis que le vieillard élevait ses mains tremblantes, le fils pour qui il faisait cette prière appuya contre lui sa tête moribonde pour y trouver soutien et réconfort, comme s’il était en effet l’enfant dont il venait d’être question.
Quel homme trembla jamais comme trembla Redlaw dans le silence qui suivit ! Il savait que son influence devait s’appesantir sur eux, qu’il ne s’en fallait que d’un instant.
« Je n’ai plus que très peu de temps à vivre ; j’ai de plus en plus de peine à respirer, dit le malade, appuyé sur un bras, tandis que l’autre tâtonnait dans l’air, et je me rappelle que j’avais quelque chose à dire sur l’homme qui était ici tout à l’heure. Papa, William… attendez !… Y a-t-il vraiment quelque chose de noir, là-bas ?
— Oui, oui, c’est quelque chose de réel, dit son vieux père.
— Est-ce un homme ?
— C’est ce que je dis moi-même, Georges, dit son frère en se penchant sur lui avec douceur. C’est M. Redlaw.
— Je croyais avoir rêvé de lui. Prie-le d’approcher. »
Le chimiste, plus livide que le moribond, parut devant lui et, obéissant au geste de sa main, s’assit sur le lit.
« Toutes les choses anciennes ont été si fortement ravivées, ce soir, monsieur, dit le malade, portant la main à son cœur et soulignant ce geste d’un regard dans lequel se concentrait en une muette imploration toute l’angoisse de sa condition, par la vue de mon pauvre vieux père et la pensée de toute l’affliction dont j’ai été cause et de tout le mal et le chagrin entassés à ma porte, que… »
Fut-ce l’extrémité à laquelle il en était venu ou l’aube d’un autre changement qui le contraignit à s’arrêter ?
« … que le bien que je peux faire, en dépit des vagabondages croissants et de plus en plus rapides de mes pensées, je vais essayer de le faire. Il y avait un autre homme ici. L’avez-vous vu ? »
Redlaw ne put répondre une seule parole car, en voyant ce signe fatal, qu’il connaissait si bien à présent, de la main passée sur le front, sa voix mourut sur ses lèvres. Il ne put qu’esquisser un signe d’assentiment.
« Il n’a pas un sou ; il a faim et il est dénué de tout. Il est complètement abattu et n’a plus aucune ressource. Occupez-vous de lui ! Ne perdez pas de temps ! Je sais qu’il a l’intention de se suicider. »
Le charme opérait. On le voyait sur son visage. Son expression changeait, se durcissait, les ombres s’approfondissaient, et tout chagrin en disparaissait.
« Vous ne vous souvenez pas ? Vous ne le reconnaissez pas ? » poursuivit-il.
Il cacha un moment son visage derrière cette main qui, de nouveau, erra sur son front avant de s’abaisser sur Redlaw, insouciante, brutale, dure.
« Mais, que Dieu vous damne ! dit-il avec un mauvais regard. Que m’a-t-on donc fait ici ? J’ai vécu avec intrépidité, et je veux mourir de même. Allez au diable ! »
Puis il s’allongea sur sa couche et leva les bras pardessus sa tête et ses oreilles, comme résolu dorénavant à se fermer à toute intrusion et à mourir dans son indifférence.
Si Redlaw eût été frappé par la foudre, le choc ne l’aurait pas jeté plus vite loin du lit. Mais le vieillard, qui avait quitté le chevet de son fils pendant que celui-ci lui parlait, et qui y retournait, s’en écarta aussi promptement, et avec horreur.
« Où est mon fils William ? dit en hâte le vieillard. William, allons-nous-en d’ici. Rentrons à la maison.
— À la maison, papa ! répliqua William. Vas-tu abandonner ton propre fils ?
— Où est mon propre fils ? répondit le vieil homme.
— Où ? Mais là !
— Ce n’est pas mon fils, dit Philippe, tremblant de colère. Pareil misérable n’a pas de droits sur moi. Mes fils sont plaisants à voir, ils s’occupent de moi, me préparent à manger et à boire et me sont utiles. J’y ai droit ! J’ai quatre-vingt-sept ans !
— Tu es assez vieux pour ne pas le devenir davantage, murmura William avec un regard de rancune et les mains dans les poches. Je me demande bien moi-même à quoi tu sers. Sans toi, nous pourrions nous donner bien plus de plaisir.
— Mon fils, monsieur Redlaw ! dit le vieillard. Mon fils, aussi ! Ce garçon me parle de mon fils ! Enfin… qu’a-t-il jamais fait pour me donner du plaisir, je vous le demande ?
— Je ne sais ce que, toi, tu as jamais fait pour me donner du plaisir, dit William d’un ton maussade.
— Laisse-moi réfléchir, dit le vieillard. Combien de Noëls cela fait-il que je suis resté assis dans mon coin bien au chaud, sans jamais avoir à sortir dans la nuit glacée, et que j’ai fait bonne chère sans être dérangé par une misérable et déplaisante vision comme celle de ce garçon ? Est-ce vingt ans, William ?
— Plutôt quarante, je dirais, murmura le fils. Or çà, quand je regarde mon père, monsieur, et que j’en viens à y penser (il s’adressait à Redlaw avec une impatience et une irritation toutes nouvelles), je veux bien être pendu si je vois autre chose en lui qu’un long calendrier d’années durant lesquelles il n’a fait que manger et boire et prendre ses aises à longueur de journée.
— Je… j’ai quatre-vingt-sept ans, dit le vieillard, poursuivant ses radotages d’une voix faible et enfantine, et je ne pense pas m’être jamais laissé troubler par quoi que ce soit. Je ne vais pas commencer maintenant à cause de ce qu’il appelle mon fils. Ce n’est pas mon fils. J’en ai eu du bon temps ! Je me rappelle une fois… non, je ne me rappelle pas… non, ça a disparu. Ça avait trait à une partie de cricket et à un ami à moi, mais le fil s’est rompu. Je me demande qui c’était… Je l’aimais bien, je crois. Et je me demande ce qu’il est devenu… il doit être mort, je pense. Mais je ne sais pas. Ça m’est bien égal, d’ailleurs ; bien égal. »
Et avec un gloussement somnolent accompagné d’un branlement de tête, il glissa les mains dans ses goussets. Dans l’un d’eux, ses doigts rencontrèrent un brin de houx (resté de la veille, sans doute), qu’il tira et se mit à contempler.
« Tiens, des baies ! dit le vieillard. Ah ! quel dommage qu’elles ne soient pas bonnes à manger. Je me rappelle que, quand je n’étais pas plus haut que ça et que j’allais me promener avec… voyons… qui était-ce donc ?… non, je ne me rappelle pas ce qu’il en était. Je ne me rappelle pas m’être promené avec quelqu’un en particulier, ni m’être soucié de personne, ni que personne se soit soucié de moi. Des baies, hé ? On fait bonne chère à l’époque des baies. Eh bien, je devrais en avoir ma part et être servi, et on devrait veiller à ce que je sois bien au chaud et que j’aie toutes mes aises ; car j’ai quatre-vingt-sept ans et je suis un pauvre vieillard. J’ai quatre-vingt-sept ans. Quatre-vingt-sept ans ! »
La manière pitoyable et imbécile dont, tout en répétant ces mots, il mordillait les feuilles et en recrachait les morceaux ; l’œil froid et indifférent avec lequel le regardait son plus jeune fils (combien changé !) ; l’apathie déterminée avec laquelle l’aîné demeurait endurci dans son péché ; tout cela cessa de s’imposer à l’observation de Redlaw, car il s’arracha à l’endroit où ses pieds semblaient avoir pris racine et s’enfuit de la maison.
Son guide sortit en rampant de son refuge et fut prêt à le conduire avant qu’il eût atteint les arches.
« On retourne chez la femme ? demanda le garçon.
— Oui, et vivement ! répondit Redlaw. Ne t’arrête pas en chemin. »
Pendant quelques instants, l’enfant alla devant ; mais leur retour ressemblait plus à une fuite qu’à une marche et, bientôt, les pieds nus du petit eurent même de la peine à suivre les enjambées rapides du chimiste. Se garant de tous les passants, enveloppé dans son manteau qu’il tenait étroitement serré contre lui, comme s’il y avait une contagion mortelle dans le moindre contact d’un vêtement flottant, Redlaw ne ralentit pas son allure jusqu’à ce qu’ils eussent atteint la porte par laquelle ils étaient sortis. Il l’ouvrit avec sa clef, entra, accompagné du garçon, et, par les couloirs sombres, se hâta de gagner son propre appartement.
Le garçon le surveilla tandis qu’il refermait soigneusement la porte et se retira derrière la table quand il se retourna.
« Vous, dit-il, ne me touchez pas ! Vous ne m’avez pas amené ici pour me reprendre mon argent ? »
Redlaw jeta quelques nouvelles pièces sur le sol. Le garçon, s’élançant, se coucha dessus comme pour les lui cacher de peur que leur vue ne l’incitât à les redemander ; et ce ne fut que lorsqu’il le vit assis près de sa lampe, la tête enfouie dans ses mains, qu’il commença furtivement à les ramasser. Quand ce fut fait, il rampa jusqu’au feu et, s’étant assis devant sur une grande chaise, il tira de sa poitrine quelques miettes de nourriture qu’il se mit à mâchonner tout en tenant les yeux fixés sur la flamme, sauf lorsqu’il jetait un regard sur ses shillings, qu’il tenait serrés dans une main.
« Et voilà, dit Redlaw, le considérant avec une répugnance et une crainte encore accrues, voilà le seul compagnon qui me reste sur terre ! »
Combien de temps s’écoula avant qu’il fût tiré de la contemplation de cet être qu’il redoutait tant — fut-ce une heure ou la moitié de la nuit — il ne le sut jamais. Mais le silence nocturne fut soudain rompu par l’enfant (il l’avait vu tendre l’oreille), qui se dressa soudain et courut à la porte.
« Voici la femme qui vient ! » s’écria l’enfant.
Le chimiste l’arrêta au passage, au moment même où elle frappait.
« Laissez-moi aller à elle, vous ! dit le garçon.
— Pas maintenant, répliqua le chimiste. Reste là. Personne ne doit entrer dans cette pièce ou en sortir pour l’instant. Qui est là ?
— C’est moi, monsieur, dit Milly. Laissez-moi entrer, je vous en prie !
— Non ! Pour rien au monde ! dit-il.
— Monsieur Redlaw, monsieur Redlaw, je vous en prie, laissez-moi entrer.
— Qu’y a-t-il ? demanda-t-il, sans lâcher l’enfant.
— Le malheureux que vous avez vu est au plus mal et rien, à ma connaissance, ne peut le tirer de sa terrible aberration. Le père de William est retombé brusquement en enfance. William lui-même est tout changé. L’émotion a été trop forte pour lui ; je ne le comprends plus ; il n’est plus lui-même. Ah ! monsieur Redlaw, je vous en supplie, conseillez-moi, venez à mon secours !
— Non ! Non ! Non ! répondit-il.
— Monsieur Redlaw, cher monsieur Redlaw ! Georges a murmuré quelque chose dans son assoupissement au sujet de l’homme que vous avez vu là et qui, à ce qu’il craint, va se suicider.
— Cela vaudrait mieux pour lui que de m’approcher !
— Il dit dans son délire que vous le connaissez, qu’il fut votre ami, il y a très longtemps ; qu’il est le père déchu d’un de vos étudiants… et j’ai le pressentiment qu’il s’agit du jeune homme qui a été malade. Que faut-il faire ? Comment le suivre ? Comment le sauver ? Monsieur Redlaw, je vous en prie, je vous en supplie, conseillez-moi ! Aidez-moi ! »
Durant tout ce temps, il tenait le garçon qui faisait des efforts désespérés pour se dégager et aller ouvrir à Milly.
« Fantômes ! Vous qui châtiez les pensées impies ! s’écria Redlaw, promenant autour de lui des yeux angoissés. Regardez-moi ! Des ténèbres de ma pensée, faites que s’élève la lueur de la contrition que je sais y être, et qu’elle montre ma misère ! Dans le monde matériel, comme je l’ai souvent enseigné, rien n’est inutile ; nul jalon, nul atome de la merveilleuse structure ne saurait être perdu sans qu’un vide se crée dans le grand univers. Je sais à présent qu’il en va de même du bien et du mal, du bonheur et de la peine dans la mémoire des hommes. Ayez pitié de moi ! Délivrez-moi ! »
Il n’y eut d’autre réponse que le « Aidez-moi, aidez-moi, laissez-moi entrer ! » de Milly et les efforts désespérés de l’enfant pour la rejoindre.
« Ombre de moi-même ! Esprit de mes heures les plus sombres ! s’écria Redlaw, éperdu. Revenez et hantez-moi jour et nuit, mais reprenez ce don ! Ou, s’il doit toujours demeurer avec moi, supprimez le terrible pouvoir de le transmettre à autrui. Défaites ce que j’ai fait. Laissez-moi dans les ténèbres, mais rendez la lumière à ceux à qui j’ai apporté la malédiction. Aussi vrai que j’ai épargné cette femme dès le début, et que je ne sortirai plus jamais d’ici, que j’y mourrai sans aucune autre main pour me soigner que celle de cet être qui est à l’abri de mon pouvoir — entendez-moi ! »
La seule réponse fut encore la lutte désespérée de l’enfant pour la rejoindre tandis qu’il le retenait ; et le cri qui allait toujours croissant : — Au secours ! Laissez-moi entrer. Il fut votre ami autrefois. Comment le suivre ? Comment le sauver ? Ils sont tous changés ; il n’y a personne d’autre pour m’aider ; je vous en prie, je vous en prie, laissez-moi entrer !
CHAPITRE III
LE DON RÉVOQUÉ
Les ténèbres étaient toujours épaisses dans le ciel. En rase campagne, du haut des collines, et en mer, du pont des navires solitaires, on pouvait voir cependant, sur le terne horizon, une ligne lointaine et basse qui promettait de se changer par la suite en lumière ; mais cette promesse était encore vague et douteuse, et la lune luttait toujours activement avec les nuages nocturnes.
Les ombres qui s’étendaient sur l’esprit de Redlaw se succédaient, épaisses et rapides, et obscurcissaient sa lumière comme les nuages nocturnes planaient entre la lune et la terre, maintenant celle-ci dans les ténèbres. Transitoires et incertaines telles les ombres répandues par les nuages nocturnes étaient leurs dissimulations et leurs révélations imparfaites ; et comme pour les nuages nocturnes encore, si la claire lumière jaillissait un instant, ce n’était que pour leur permettre de la recouvrir et pour rendre les ténèbres plus épaisses qu’auparavant.
Au-dehors, un silence profond et solennel pesait sur la vieille masse de l’édifice, dont les contreforts et les angles dessinaient sur le sol de sombres et mystérieuses formes qui semblaient tantôt se retirer dans la neige blanche et unie et tantôt en surgir selon que la trajectoire de la lune était plus ou moins assaillie. Au-dedans, la lampe expirante laissait le cabinet du chimiste dans une semi-obscurité fuligineuse ; un silence affreux avait succédé aux coups et à la voix de derrière la porte ; on n’entendait plus rien que, de temps à autre, un léger son parmi les cendres blanchies du feu, comme s’il rendait le dernier soupir. Le chimiste était assis dans son fauteuil comme il était demeuré depuis qu’avaient cessé les appels à la porte — tel un homme pétrifié.
À ce moment, la musique de Noël qu’il avait déjà entendue résonna de nouveau. Il l’écouta au début comme il l’avait écoutée dans le cimetière ; mais bientôt — comme elle continuait et que l’air nocturne lui apportait ses accents graves, doux et mélancoliques — il se leva et se tint les bras tendus en avant comme si se fût avancé à sa portée un ami sur qui sa main désespérée pût enfin se poser sans faire de mal. Tandis qu’il esquissait ce geste, son expression se fit moins figée, moins étonnée ; un léger frémissement l’envahit ; enfin ses yeux s’emplirent de larmes. Il y porta ses mains et courba la tête.
Le souvenir des chagrins, des torts soufferts et des afflictions ne lui était pas revenu ; il savait que ce souvenir n’était pas rétabli ; il n’eut aucune croyance, aucun espoir passager qu’il le fût. Mais certain tressaillement sourd en lui lui rendit la capacité d’être ému par ce qui se cachait au fond de la musique. Ne fût-ce que parce qu’elle lui disait, en ses tristes accents, la valeur de ce qu’il avait perdu, il en remercia le Ciel avec une fervente gratitude.
Comme le dernier accord mourait à ses oreilles, il leva la tête pour écouter la vibration qui se prolongeait. Derrière le garçon, dont la forme endormie était étendue à ses pieds, se tenait le fantôme, impassible et muet, les yeux fixés sur le chimiste.
Tout effrayant qu’il fût, comme toujours, son aspect était moins cruel, moins inflexible — tout au moins Redlaw le pensa-t-il ou l’espéra-t-il, tandis qu’il le regardait en tremblant. Le fantôme n’était pas seul : sa main spectrale tenait une autre main.
Et à qui appartenait-elle ? La forme qui se tenait à côté de lui était-elle bien celle de Milly, ou son ombre et son image ? La douce tête était un peu penchée selon sa coutume et de ses yeux abaissés, comme avec compassion, sur l’enfant endormi. Une lumière radieuse tomba sur son visage, mais sans toucher le fantôme ; car, bien que tout proche d’elle, il était aussi sombre et incolore que jamais.
« Spectre ! dit le chimiste, que cette vue emplit d’un trouble nouveau. Je n’ai fait preuve ni d’opiniâtreté ni de présomption en ce qui la concerne. Ah ! ne l’amène pas ici. Épargne-moi cela !
— Ceci n’est qu’une ombre, dit le fantôme ; quand l’aube luira, mets-toi en quête de la réalité dont je te présente l’image.
— Est-ce mon sort inexorable de le faire ? s’écria le chimiste.
— Oui, répondit le fantôme.
— De détruire sa paix, sa bonté ; de faire d’elle ce que je suis moi-même et ce que j’ai fait des autres ?
— J’ai dit : “Mets-toi en quête d’elle”, répondit le fantôme. Je n’ai rien dit de plus.
— Ah ! dis-le-moi, s’écria Redlaw, saisissant l’espoir qu’il crut entrevoir dans ces mots. Puis-je défaire ce que j’ai fait ?
— Non, répondit le fantôme.
— Je ne demande nulle rénovation pour moi-même. Ce que j’ai abandonné, je l’ai abandonné de ma propre volonté et je l’ai perdu à juste titre. Mais pour ceux à qui j’ai transmis le don fatal, qui ne l’ont jamais cherché, qui reçurent à leur insu une malédiction dont ils n’avaient eu aucun avertissement et qu’ils n’avaient aucun pouvoir d’éviter, pour ceux-là ne puis-je rien ?
— Rien, dit le fantôme.
— Si moi je ne puis rien, quelqu’un d’autre peut-il quelque chose ? »
Dans une immobilité de statue, le fantôme garda un moment les yeux fixés sur lui ; puis il tourna soudain la tête et regarda l’ombre qui se trouvait à ses côtés.
« Ah ! le peut-elle, elle ? » s’écria Redlaw, regardant toujours l’ombre.
Le fantôme lâcha la main qu’il avait tenue jusqu’alors et leva légèrement la sienne en un geste de congé. Sur quoi, l’ombre de la jeune femme, gardant toujours la même attitude, commença de s’éloigner ou plutôt de s’évanouir.
« Arrêtez ! s’écria Redlaw avec une ardeur à laquelle il ne pouvait donner assez d’expression. Juste un moment ! Par miséricorde ! Je sais qu’un changement est intervenu en moi quand ces sons flottaient dans l’air tout à l’heure. Dis-moi, ai-je perdu le pouvoir de lui faire du mal ? Puis-je l’approcher sans crainte ? Ah ! permets-lui de me donner quelque signe d’espoir ! »
Tandis qu’il parlait, le fantôme regardait l’ombre — non pas lui —, et il ne répondit rien.
« Dis-moi au moins ceci : a-t-elle désormais conscience d’un pouvoir qui lui permette de réparer ce que j’ai fait ?
— Non, répondit le fantôme.
— Ce pouvoir lui a-t-il été donné à son insu ? »
Le fantôme se contenta de répondre : « Mets-toi en quête d’elle. »
Et l’ombre de la jeune femme s’évanouit.
Ils étaient de nouveau face à face et se regardaient l’un l’autre, par-dessus l’enfant toujours étendu à terre entre eux aux pieds du fantôme, avec la même intensité terrifiante qu’au moment où le don avait été octroyé.
« Maître terrible, dit le chimiste, tombant à genoux devant lui dans une attitude suppliante, maître terrible de qui je fus renié et dont je reçois pourtant à nouveau la visite (en lequel, en l’aspect plus doux duquel, je voudrais croire qu’il est pour moi une lueur d’espoir), je t’obéirai sans plus chercher à savoir, mais en priant pour que le cri que j’ai lancé dans l’angoisse de mon âme ait été ou soit entendu en faveur de ceux à qui j’ai fait un mal que ne saurait réparer aucun pouvoir humain. Mais une seule créature…
— Tu veux parler de celle qui est étendue là, dit le fantôme en l’interrompant pour désigner l’enfant.
— Oui, répondit le chimiste. Tu sais ce que je voudrais te demander. Pourquoi cet enfant est-il seul resté à l’abri de mon influence et pourquoi ai-je découvert dans ses pensées un terrible pendant des miennes ?
— Ceci, dit le fantôme, le doigt tendu vers le garçon, est l’ultime et le plus complet exemple d’une créature humaine entièrement privée de ces souvenirs auxquels tu as renoncé. Nulle mémoire attendrissante de chagrins, de torts soufferts ou d’affliction ne pénètre là, car ce misérable mortel a été, dès sa naissance, abandonné à une condition pire que celle des bêtes et n’a connu aucune contrepartie, aucun contact humanisant qui puisse faire surgir dans son cœur endurci le moindre de ces souvenirs. Tout dans cette créature solitaire n’est que désert stérile. Et ce même désert stérile se retrouve tout entier dans l’homme privé de ce à quoi tu as renoncé. Malheur à cet homme-là ! Malheur, bien plus encore, au peuple qui comptera par centaines, par milliers des monstres pareils à celui qui est couché là ! »
Redlaw recula, épouvanté de ces paroles.
« Il n’est pas un de ceux-là, dit le fantôme, pas un seul, qui ne soit à l’origine d’une moisson que l’humanité doit récolter. Chaque semence de mal en ce garçon engendre un champ de ruines qui sera moissonné, dont la récolte sera engrangée puis resemée en bien des lieux du monde jusqu’à ce que des régions entières soient assez couvertes de méchanceté pour soulever les eaux d’un nouveau Déluge. Tolérer quotidiennement qu’un meurtre commis en pleine rue demeure impuni serait moins coupable qu’un seul spectacle comme celui-ci. »
Le spectre semblait tenir son regard baissé sur l’enfant endormi. Redlaw, lui aussi, le considéra, avec une émotion nouvelle.
« Tout père qui jour ou nuit côtoie ces créatures, dit le fantôme ; toute mère dans la foule des mères aimantes de ce pays ; toute personne sortie de l’état d’enfance sera tenue pour responsable, à la place qu’elle occupe, de cette énormité. Il n’est pas un pays par toute la terre sur lequel elle n’attirerait la malédiction. Il n’est pas de religion sur terre à laquelle elle n’apporterait pas de démenti ; il n’est personne sur terre qu’elle ne couvre de honte. »
Le chimiste joignit les mains et, tremblant d’effroi et de pitié, reporta son regard de la forme endormie sur le fantôme dressé au-dessus d’elle et la désignant du doigt.
« Contemple, te dis-je, poursuivit le spectre, le type parfait de ce que tu as choisi d’être. Ton influence est ici sans pouvoir, parce que du cœur de cet enfant tu ne saurais rien bannir. Ses pensées ont été “un terrible pendant” des tiennes, parce que tu es descendu à son niveau hors nature. Ce garçon est le produit de l’indifférence des hommes ; et toi, tu es le produit de la présomption humaine. Les desseins salutaires de la Providence se trouvent dans les deux cas réduits à néant, et des deux pôles du monde immatériel, vous vous êtes rejoints. »
Le chimiste se courba sur le sol à côté de l’enfant et, avec la même sorte de compassion à son égard que celle qu’il éprouvait à présent pour lui-même, le couvrit dans son sommeil sans plus reculer d’aversion ou d’indifférence.
Mais bientôt la ligne lointaine de l’horizon s’éclaircit, l’obscurité s’évanouit, le soleil se leva rouge et resplendissant, et les cheminées et les pignons du vieil édifice se mirent à luire dans l’air clair qui transmuait en nuages d’or les fumées et les vapeurs de la cité. Le cadran solaire lui-même dans son recoin d’ombre, où le vent avait accoutumé de tournoyer avec une constance que l’on n’eût guère pensé lui attribuer, se débarrassa des fines particules de neige accumulées durant la nuit sur sa vieille face engourdie et contempla les petites volutes blanches qui tourbillonnaient autour de lui. Et sans nul doute, l’aube, se glissant à tâtons jusqu’à la crypte oubliée où régnaient le froid et l’odeur de la terre et où les arches romanes se perdaient à demi dans le sol, alla ranimer la sève engourdie au fond de la végétation paresseuse suspendue aux murs et activer le principe de vie ralenti dans le petit monde de création merveilleuse et délicate qui existait là, par la conscience confuse que le soleil était levé.
Les Tetterby étaient debout, déjà à l’ouvrage. M. Tetterby retirait les volets de la boutique et, panneau par panneau, révélait les trésors de sa devanture aux regards, si rebelles à leur séduction, des Bâtiments de Jérusalem. Adolphe était sorti depuis si longtemps qu’il était déjà parvenu à mi-chemin de son « Jeur-nal du Ma-tin ». Cinq petits Tetterby, aux dix yeux ronds fort enflammés par le savon et les frictions, étaient en proie aux tortures d’ablutions froides dans l’arrière-cuisine, sous la haute surveillance de Mme Tetterby. Johnny, que l’on pressait et bousculait pour qu’il en finît rapidement avec sa toilette quand par hasard Moloch se trouvait d’humeur exigeante (ce qui était toujours le cas), allait et venait en chancelant sous le poids de sa charge devant la porte de la boutique, dans des conditions encore plus difficiles qu’à l’ordinaire, le poids de Moloch étant fort accru par un complexe équipement contre le froid, formant une cotte de mailles complète de tricots, avec un armet et des jambières bleues.
C’était une particularité de ce bébé que d’être toujours en train de faire ses dents. Qu’elles ne sortissent jamais ou que, sorties, elles redisparussent, n’a jamais été mis en lumière ; en tout cas, il en avait fait certainement assez, à en croire Mme Tetterby, pour fournir une ample denture à l’enseigne du Taureau et de la Mâchoire. Toutes sortes d’objets étaient destinés à la friction de ses gencives, sans préjudice d’un anneau d’os, assez grand pour rivaliser avec le rosaire d’une jeune nonne, lequel pendillait toujours à sa ceinture (c’est-à-dire juste sous son menton). Des manches de couteau, des poignées de parapluie, des pommes de canne choisis dans le stock de la boutique, les doigts de la famille en général et plus particulièrement ceux de Johnny, des râpes à muscade, des croûtons, les poignées de porte et les fraîches olives du bout des tisonniers étaient les plus habituels des instruments que l’on appliquait sans distinction au soulagement du bébé. On ne saurait calculer la quantité d’électricité que le frottement de ces divers objets devait tirer de lui en une semaine. Et Mme Tetterby disait toujours que « quand les dents auraient percé, l’enfant serait de nouveau elle-même » ; mais les dents n’en finissaient toujours pas de percer ni l’enfant d’être quelqu’un d’autre.
L’humeur des jeunes Tetterby avait déplorablement changé au cours des dernières heures. M. et Mme Tetterby étaient autant transformés que leur progéniture. Celle-ci était d’ordinaire une petite race de caractère facile et dénué d’égoïsme, qui partageait avec contentement et même générosité la portion congrue quand elle se présentait (c’est-à-dire souvent), et qui tirait grand plaisir de toute chère, même fort maigre. Mais à ce moment, les uns et les autres se battaient non seulement pour le savon et l’eau, mais même pour le petit déjeuner qui n’était encore qu’en perspective. La main de chaque petit Tetterby était levée contre les autres petits Tetterby ; et même la main de Johnny — de Johnny si patient, de Johnny qui endurait tant, de Johnny si dévoué — la main de Johnny se leva contre le bébé ! Oui, Mme Tetterby, allant à la porte par pur hasard, le vit choisir méchamment un endroit vulnérable dans la cotte de mailles où une tape produirait son effet et frapper le chérubin !
Comme un éclair, Mme Tetterby le traîna par le collet dans la pièce commune et le paya avec usure de son agression.
« Vilaine brute, petit assassin ! dit-elle. Comment as-tu eu le cœur de faire cela ?
— Et pourquoi que ses dents sortent pas, alors, au lieu de m’embêter ? répliqua Johnny d’une voix forte et rebelle. Tu aimerais ça, toi ?
— Si j’aimerais ça, monsieur ! dit Mme Tetterby, le délivrant du fardeau ainsi insulté.
— Oui, aimerais-tu ça ? dit Johnny. Tu n’aimerais pas ça du tout. À ma place, tu irais te faire soldat. Et c’est ce que je vais faire. Y a pas de bébés dans l’armée ! »
M. Tetterby, qui était entré sur ces entrefaites, se frotta le menton d’un air méditatif au lieu de corriger le rebelle et parut assez frappé de cette manière de voir la vie militaire.
« Je voudrais bien moi-même être dans l’armée, si cet enfant a raison, dit Mme Tetterby, regardant son mari, car ne n’ai pas un instant de paix ici. Je ne suis qu’une esclave… une esclave de Virginie (peut-être quelque indistincte association d’idées avec leur faible incursion dans le commerce du tabac suggéra-t-elle à Mme Tetterby cette aggravation d’expression). D’un bout à l’autre de l’année, je n’ai jamais un jour de repos, jamais aucun plaisir ! Ah ! que Dieu la bénisse ! dit Mme Tetterby, secouant le bébé avec une irritabilité bien peu conforme à ce pieux souhait ; qu’est-ce qu’elle a encore ? »
N’étant pas arrivée à le découvrir, car les secousses infligées n’avaient guère éclairci la question, Mme Tetterby se débarrassa du bébé en le déposant dans un berceau, s’assit à côté et, les bras croisés, se mit à le bercer du pied avec irritation.
« Comment peux-tu rester là comme ça, Adolphe ? dit-elle à son mari. Pourquoi ne fais-tu rien ?
— Parce que je n’ai pas envie de faire quoi que ce soit, répliqua M. Tetterby.
— Moi non plus, pour sûr, dit Mme Tetterby.
— En ce qui me concerne, je jure que non », dit M. Tetterby.
À ce moment, une diversion se produisit, du fait que Johnny et ses cinq frères cadets, qui, tout en préparant la table pour le petit déjeuner familial, s’étaient livrés à des escarmouches en vue de s’assurer la propriété temporaire de la miche de pain, venaient de tomber à coups redoublés les uns sur les autres avec la plus franche vigueur, tandis que les plus jeunes, qui s’étaient tirés avec une précoce prudence du nœud des combattants, leur harcelaient les jambes. M. et Mme Tetterby se précipitèrent tous deux avec ardeur au milieu de la bagarre, comme si ce terrain fût le seul sur lequel ils pussent maintenant s’entendre ; et, après avoir frappé de tous côtés sans la moindre douceur (ni le moindre vestige visible de leur indulgence antérieure) en faisant grand carnage, ils reprirent leurs positions respectives.
« Tu ferais mieux de lire ton journal que de ne rien faire du tout, dit Mme Tetterby.
— Qu’y a-t-il à lire dans les journaux ? répliqua M. Tetterby, d’un air extrêmement mécontent.
— Quoi ? dit Mme Tetterby. Mais les faits divers !
— Ça ne m’intéresse pas, dit Tetterby. Qu’est-ce que ça me fait, ce que font les gens ou ce qu’on leur fait ?
— Les suicides, suggéra Mme Tetterby.
— En quoi cela me concerne-t-il ? répondit son mari.
— Les naissances, les décès, les mariages, cela ne t’intéresse pas ? dit Mme Tetterby.
— Quand bien même les naissances seraient toutes définitivement closes aujourd’hui même et les décès commenceraient à se produire tous à partir de demain, je ne vois pas en quoi cela devrait m’intéresser jusqu’au moment où je penserais que mon tour est venu, grogna Tetterby. Quant aux mariages, j’en ai tâté moi-même. Je sais assez à quoi m’en tenir là-dessus. »
À en juger par l’expression peu satisfaite de son visage et de son air en général, Mme Tetterby paraissait être d’une opinion assez semblable à celle de son mari ; mais elle y contredit pour le plaisir de se quereller avec lui.
« Ah ! oui, tu es un homme bien conséquent, n’est-ce pas ? dit Mme Tetterby. Avec ce paravent de ta fabrication, qui n’est qu’un assemblage de coupures de journaux que tu restes à lire aux enfants pendant des demi-heures entières !
— Dis plutôt “lisais”, s’il te plaît, répliqua son mari. Tu ne me verras plus le faire. J’ai compris, maintenant.
— Bah ! compris, ouiche ! dit Mme Tetterby. T’en portes-tu mieux ? »
Cette question fit résonner quelque note discordante dans le cœur de M. Tetterby. Il se mit à ruminer d’un air découragé et passa à plusieurs reprises la main sur son front.
« Mieux ! murmura M. Tetterby. Je ne sache pas qu’aucun de nous s’en porte mieux ou en soit plus heureux. Mieux, dis-tu ? »
Il se tourna vers le paravent et promena le doigt dessus jusqu’à ce qu’il eût trouvé certain entrefilet qu’il y cherchait.
« Voici qui était autrefois un des passages favoris de la famille, je me rappelle, dit Tetterby d’un ton pitoyable et stupide ; il tirait les larmes des yeux des enfants et leur faisait presque autant de bien que l’histoire des rouges-gorges dans le bois dès qu’il y avait entre eux quelque petite querelle ou quelque mécontentement : “Triste cas de misère. Hier, un petit homme portant un petit bébé dans les bras et entouré d’une demi-douzaine d’enfants en guenilles d’un âge variant entre deux et dix ans, tous dans un état visiblement famélique, a comparu devant l’honorable juge de paix et a fait le récit suivant”… Ah ! je ne comprends pas, pour sûr, ajouta Tetterby. Je ne vois pas quel rapport cela a avec nous.
— Comme il a l’air vieux et minable, dit Mme Tetterby en l’observant. Je n’ai jamais vu pareil changement chez un homme. Ah ! mon Dieu, mon Dieu, quel sacrifice j’ai fait !
— Quel sacrifice ? » demanda son mari d’un ton aigre.
Mme Tetterby hocha la tête et, sans répondre par des mots, agita si violemment le berceau que le bébé dut avoir l’impression de se trouver perdu au sein d’une mer démontée.
« Si tu veux dire que ton mariage fut un sacrifice, ma bonne…, dit son mari.
— Bien sûr que c’est ce que je veux dire, répliqua sa femme.
— Eh bien alors je dirai moi, poursuivit M. Tetterby sans abandonner en rien son ton acerbe et maussade, qu’il y a deux parties en cette affaire ; et que c’est moi qui ai été sacrifié ; et que je voudrais bien que ce sacrifice n’eût pas été accepté.
— Moi aussi, Tetterby, du fond du cœur et de l’âme, je t’assure, dit sa femme. Tu ne pourrais le souhaiter plus que moi, Tetterby.
— Je me demande ce que j’ai pu voir en elle, murmura le marchand de journaux. Pour sûr, si jamais j’ai vu quoi que ce soit, ça n’y est plus maintenant. C’est ce que je me disais hier soir après dîner, près du feu. Elle est grosse, elle vieillit, elle ne supporte pas la comparaison avec la plupart des autres femmes.
— Il a l’air commun, il ne paie pas de mine, il est petit, il commence à se courber et il devient chauve, murmura Mme Tetterby.
— Je devais être un peu dérangé quand j’ai fait cela, murmura M. Tetterby.
— Ma raison avait dû m’abandonner ; c’est la seule explication », dit Mme Tetterby, approfondissant sa pensée.
Ce fut dans cette disposition qu’ils se mirent à table. Les petits Tetterby n’avaient pas pour habitude de considérer le petit déjeuner comme une occupation sédentaire : ils hésitaient entre une danse et un trot, qui avaient quelque rapport avec une cérémonie cannibale par les houps stridents poussés de temps à autre et les brandissements de tartines dont cela s’accompagnait, aussi bien que par les défilés enchevêtrés pour aller faire un tour dans la rue ou en revenir et les bondissements par-dessus le pas de la porte, inséparables de la célébration. Dans le cas présent, les démêlés entre les enfants Tetterby au sujet de la cruche au lait coupé d’eau qui se trouvait sur la table pour l’usage de tous offrirent un exemple tellement lamentable de passions coléreuses exacerbées qu’il constituait une véritable injure à la mémoire du Dr Watts. Ce ne fut pas avant que M. Tetterby eût fait passer la porte à toute la troupe qu’un moment de calme put être obtenu ; et celui-ci même se trouva rompu par la découverte du retour subreptice de Johnny, occupé pour lors à s’étrangler avec le contenu du pot, ce qui, dans sa hâte indécente et rapace, lui faisait produire des sons de ventriloque.
« Ces enfants finiront par me faire mourir ! dit Mme Tetterby après avoir banni le coupable. Et le plus tôt ce sera, le mieux cela vaudra, m’est avis.
— Les gens pauvres ne devraient pas avoir d’enfants du tout, dit M. Tetterby. Ils ne nous apportent aucun plaisir. »
Il prenait à ce moment la tasse que Mme Tetterby avait rudement poussée vers lui, et celle-ci portait elle-même la sienne à ses lèvres, quand tous deux s’immobilisèrent comme pétrifiés.
« Dites donc ! Maman, papa ! s’écria Johnny en se précipitant dans la pièce. Voilà Mme William qui descend la rue ! »
Et si jamais, depuis que le monde est monde, jeune garçon saisit un bébé dans son berceau avec toutes les précautions d’une nourrice chevronnée, et le fit taire et le calma tendrement et s’en fut joyeusement avec lui d’un pas chancelant, ce fut bien Johnny avec Moloch, lorsqu’ils sortirent ensemble de la pièce !
M. Tetterby reposa sa tasse ; Mme Tetterby en fit autant. M. Tetterby se frotta le front ; Mme Tetterby fit de même. La figure de M. Tetterby commença de s’adoucir et de s’éclairer ; celle de Mme Tetterby aussi.
« Mais, Dieu me pardonne, se dit M. Tetterby, à quelle néfaste humeur me suis-je laissé aller ? Qu’est-ce qui s’est donc passé ici ?
— Comment ai-je jamais pu me conduire de nouveau si mal à son égard après ce que j’avais ressenti et exprimé hier soir ? dit Mme Tetterby, sanglotant dans le tablier qu’elle avait porté à ses yeux.
— Je ne suis qu’une brute, dit M. Tetterby, et y a-t-il quoi que ce soit de bon en moi ? Sophie ! Ma petite femme !
— Adolphe, mon chéri, répliqua son épouse.
— Je… je me suis trouvé dans un état d’esprit dont je ne puis supporter la pensée, Sophie, dit M. Tetterby.
— Oh ! ce n’est rien à côté du mien, Dolphe, s’écria sa femme, laissant éclater un grand désespoir.
— Ma Sophie, dit M. Tetterby, ne te désole pas ainsi. Je ne me le pardonnerai jamais. J’ai dû te briser le cœur, je ne le sais que trop.
— Non, Dolphe, non. Ce fut moi ! Moi ! s’écria Mme Tetterby.
— Ma petite femme, dit son mari, je t’en prie. Tu augmentes terriblement mes remords en montrant tant de grandeur d’âme. Sophie, ma chérie, tu ne sais pas ce que j’ai pensé. Ce que j’en ai montré était assez affreux, certes ; mais si tu savais, ma petite femme…!
— Ah ! mon Dolphe chéri ! Non ! s’écria sa femme.
— Il faut que je te révèle tout, Sophie, dit M. Tetterby. Je ne pourrais avoir la conscience en paix si je ne te le disais pas. Ma petite femme…
— Mme William est tout près d’ici ! cria Johnny d’une voix perçante sur le pas de la porte.
— Ma petite femme, je me suis demandé, dit M. Tetterby d’une voix haletante, en prenant appui sur son fauteuil, je me suis demandé comment j’avais jamais pu t’admirer… J’avais oublié ces chers enfants que tu m’as donnés, et j’ai trouvé que tu n’étais pas aussi mince que je pourrais le désirer. Je… je n’ai pas accordé la moindre pensée, poursuivit M. Tetterby dans une sévère autocritique, à tous les soucis que tu avais depuis que tu étais ma femme, partageant à mes côtés les miens, alors que tu aurais pu n’en avoir à peu près aucun avec un autre homme qui se fût mieux débrouillé et qui eût eu plus de chance que moi (il n’aurait pas été difficile à trouver, je le sais bien !) ; et je t’ai reproché d’avoir quelque peu vieilli au cours de ces dures années que tu m’as rendues plus légères. Pourrais-tu croire cela, ma petite femme ? Je le puis à peine moi-même. »
Mme Tetterby, dans une frénésie de rire et de pleurs, saisit la figure de son mari entre ses mains et l’y garda.
« Ah ! Dolphe ! s’écria-t-elle. Je suis si heureuse que tu aies pensé cela ; combien je t’en suis reconnaissante ! Car, moi, j’avais trouvé que tu étais commun, Dolphe ; tu l’es d’ailleurs, mon chéri, et puisses-tu demeurer l’homme le plus commun à mes yeux jusqu’à l’heure où tu les fermeras de tes propres mains si bonnes. J’ai trouvé que tu étais petit, et tu l’es ; et je ne t’en accorderai que plus d’importance et d’autant plus encore que j’aime mon mari. J’ai trouvé que tu commençais à te courber ; et c’est vrai, et tu t’appuieras sur moi et je ferai tout mon possible pour te soutenir. J’ai trouvé que tu n’avais pas d’apparence ; eh bien si, tu as celle que donne le reflet du foyer, et c’est la meilleure et la plus pure de toutes, et que Dieu bénisse à nouveau notre foyer et tout ce qui s’y rattache, Dolphe !
— Hourra ! Voici Mme William ! » cria Johnny.
Elle était bien là, et tous les enfants avec elle ; et, comme elle entrait, ils l’embrassèrent et s’embrassèrent entre eux et embrassèrent le bébé et embrassèrent leur père et leur mère, puis coururent de nouveau s’attrouper et danser autour d’elle en lui faisant une triomphale garde d’honneur.
M. et Mme Tetterby ne furent pas en retard sur eux pour la chaleur de l’accueil. Ils n’éprouvaient pas moins de sympathie que les enfants à l’égard de la jeune femme ; ils coururent au-devant d’elle, lui embrassèrent les mains, se pressèrent autour d’elle, ne sachant comment lui témoigner assez d’ardeur et d’enthousiasme. Elle venait parmi eux comme l’esprit même de toute bonté, de toute tendresse, de toute sollicitude, de tout amour et de tout attachement au foyer.
« Comment ! Êtes-vous tous, vous aussi, si contents de me voir en ce beau matin de Noël ? dit Milly, battant des mains dans son aimable étonnement. Ah ! mon Dieu, comme c’est délicieux ! »
C’était plus de cris de la part des enfants, plus de baisers, plus d’attroupements autour d’elle, plus de bonheur, plus d’amour, plus de joie, plus d’honneur, de tous côtés, qu’elle n’en pouvait supporter.
« Ah ! mon Dieu ! dit Milly, quelles larmes délicieuses vous me faites verser. Comment ai-je jamais pu mériter cela ! Qu’ai-je fait pour être si bien aimée ?
— Qui pourrait s’en empêcher ? s’écria M. Tetterby.
— Qui pourrait s’en empêcher ? s’écria Mme Tetterby.
— Qui pourrait s’en empêcher ? » s’écria en écho le joyeux chœur des enfants.
Et ceux-ci se remirent à danser et à s’attrouper autour d’elle, à se presser et à appuyer contre la jupe leurs gentilles frimousses, à embrasser et à caresser celle-ci sans arriver à la caresser assez, ni elle, ni sa propriétaire.
« Jamais je ne me suis sentie tant émue que ce matin, dit Milly, se séchant les yeux. Mais il faut que je vous dise, aussitôt que je pourrai parler… M. Redlaw est venu me voir dès l’aube et, avec autant de délicatesse dans ses manières que si j’avais été sa fille chérie plutôt que moi-même, m’a suppliée de l’accompagner à l’endroit où Georges, le frère de William, est malade. Nous y sommes allés ensemble et tout le long du chemin il s’est montré si bon, si radouci, il a paru mettre en moi tant de confiance et d’espoir, que je ne pouvais me retenir de pleurer de plaisir. En arrivant, nous rencontrâmes à la porte une femme (quelqu’un l’avait battue et meurtrie, je le crains), qui, à mon passage, me saisit la main et me bénit.
— Elle avait raison », dit M. Tetterby.
Mme Tetterby approuva. Et les enfants aussi, à grands cris.
« Ah ! mais ce n’est pas tout, dit Milly. Quand nous arrivâmes en haut, dans la chambre, le malade, qui était resté depuis des heures dans un état d’où nuls efforts ne pouvaient le tirer, se dressa sur son lit et, fondant en larmes, tendit les bras vers moi et dit qu’il avait gâché sa vie, mais qu’il se repentait sincèrement, qu’il avait une vive douleur de ce passé qui se présentait maintenant à ses yeux comme une grande étendue d’où se serait levé un épais nuage noir, et il me supplia de demander pour lui le pardon et la bénédiction de son pauvre vieux père et de dire une prière à son chevet. Et quand je le fis, M. Redlaw s’y joignit avec ferveur et puis me remercia tant et tant de fois, et remercia si bien le Ciel, que mon cœur déborda et que je n’aurais pu faire autre chose que pleurer et sangloter, si le malade ne m’avait demandé instamment de m’asseoir à côté de lui — ce qui m’obligea à garder mon calme, bien sûr. Tandis que j’étais ainsi, il tint ma main jusqu’au moment où il s’assoupit ; et même alors, quand je la retirai pour le quitter et venir ici (ce que M. Redlaw souhaitait avec insistance me voir faire), sa main chercha la mienne, si bien que quelqu’un d’autre dut prendre ma place et faire semblant que c’était moi qui la lui rendais. Ah ! mon Dieu, mon Dieu ! dit Milly, sanglotant, quelle reconnaissance et quel bonheur je devrais ressentir — et je ressens — de tout cela ! »
Pendant qu’elle parlait, Redlaw était entré et, après s’être arrêté un moment pour observer le groupe dont elle était le centre, il avait monté silencieusement l’escalier. C’est sur cet escalier qu’il reparut et qu’il resta pour laisser passer le jeune étudiant, qui descendait quatre à quatre.
« Bonne infirmière, la plus douce et la meilleure des créatures, dit-il, tombant à genoux devant elle et lui saisissant la main, pardonnez-moi ma cruelle ingratitude !
— Ah ! mon Dieu, mon Dieu ! s’écria innocemment Milly, en voilà encore un ! Mon Dieu, voilà encore quelqu’un qui m’aime. Que faire ? »
La façon simple et candide qu’elle eut de dire cela et de porter ses mains à ses yeux pour cacher ses larmes de pur bonheur était aussi touchante que délicieuse.
« Je n’étais plus moi-même, dit-il. Je ne sais ce qui s’était passé — peut-être était-ce quelque conséquence de ma maladie — j’étais fou. Mais je ne le suis plus. À mesure même que je parle, je me sens rendu à moi-même. J’ai entendu les enfants crier votre nom, et l’ombre qui pesait sur moi s’est évanouie aussitôt. Ah ! ne pleurez pas ! Chère Milly, si vous pouviez lire dans mon cœur, si vous saviez seulement de quelle affection et de quel reconnaissant hommage il brûle, vous ne permettriez pas que je vous voie pleurer. C’est un si profond reproche !
— Non, non, dit Milly, ce n’est pas cela. Non, vraiment. C’est la joie. C’est l’étonnement de ce que vous jugiez nécessaire de me demander pardon pour si peu de chose et en même temps le plaisir de vous le voir faire.
— Et vous reviendrez ? Vous finirez le petit rideau ?
— Non, dit Milly, séchant ses yeux et hochant la tête. Vous ne vous soucieriez plus de mon ouvrage à présent.
— Est-ce me pardonner que de dire cela ? »
Elle l’attira à part et lui murmura à l’oreille :
« Il y a des nouvelles de chez vous, monsieur Edmond.
— Des nouvelles ? Comment cela ?
— Que ce soit le fait de n’avoir plus écrit quand vous étiez très malade ou le changement dans votre écriture quand vous avez commencé d’aller mieux, quelque chose a fait soupçonner la vérité ; toujours est-il… Mais vous êtes bien sûr que des nouvelles — pas des mauvaises nouvelles — ne vont pas vous faire du mal ?
— Tout à fait sûr.
— Eh bien, quelqu’un est arrivé ! dit Milly.
— Ma mère ? demanda l’étudiant, jetant un regard involontaire vers Redlaw, qui avait descendu l’escalier.
— Chut ! fit Milly. Non.
— Ce ne peut être personne d’autre.
— Vraiment ! dit Milly. Vous en êtes sûr ?
— Ce n’est pas… »
Avant qu’il eût pu en dire plus, elle lui avait appliqué sa main sur la bouche.
— Si ! dit Milly. La jeune demoiselle (elle ressemble beaucoup à la miniature, monsieur Edmond, mais elle est plus jolie) était trop malheureuse pour avoir du repos sans éclaircir ses doutes, et elle est venue, hier soir, accompagnée d’une petite servante. Comme vos lettres portaient toujours l’adresse du collège, c’est là qu’elle s’est rendue, et avant de voir M. Redlaw ce matin, je l’ai vue, elle. Elle aussi, elle m’aime ! dit Milly. Ah ! mon Dieu, cela en fait une de plus !
— Ce matin ! Où est-elle maintenant ?
— Eh bien, maintenant, dit Milly, approchant les lèvres de son oreille, elle est dans mon petit salon, à la Loge, et elle attend de vous voir. »
Il lui pressa la main et allait s’élancer, mais elle le retint.
« M. Redlaw a beaucoup changé, et il m’a dit ce matin que sa mémoire était atteinte. Ayez beaucoup d’égards pour lui, monsieur Edmond ; il en a bien besoin de notre part à tous. »
Le jeune homme l’assura d’un regard que sa recommandation n’était pas tombée dans l’oreille d’un sourd, et, en passant devant le chimiste pour sortir, il s’inclina respectueusement devant lui avec un intérêt visible.
Redlaw lui rendit son salut avec politesse et même humilité, et le suivit du regard tandis qu’il passait la porte. Il pencha aussi la tête dans sa main, comme s’il essayait de réveiller quelque chose qu’il avait oublié. Mais le souvenir était bien parti.
Le changement durable qui s’était opéré en lui depuis l’influence de la musique et la réapparition du fantôme consistait en ceci qu’il sentait véritablement à présent tout ce qu’il avait perdu, qu’il pouvait s’apitoyer sur sa propre condition et la mettre en clair contraste avec la condition naturelle de tous ceux qui étaient autour de lui. Et cela ravivait un intérêt pour son entourage et faisait naître en lui un sentiment doux et résigné de son infortune, assez semblable à celui qui a cours dans la vieillesse, quand les facultés mentales sont affaiblies sans que l’insensibilité ou la maussaderie soient venues s’ajouter à la liste de ses infirmités.
Il avait conscience qu’à mesure qu’il réparait de plus en plus, grâce à Milly, le mal qu’il avait causé, et qu’il se trouvait davantage avec elle, ce changement mûrissait en lui. En conséquence, et à cause de l’attachement qu’elle lui inspirait (mais sans autre espoir), il sentait qu’il dépendait entièrement d’elle et qu’elle était son soutien dans son affliction.
Aussi, lorsqu’elle lui demanda s’il voulait rentrer à la maison où se trouvaient le vieillard et son mari et qu’il répondit avec empressement que oui (car il en était fort désireux), passa-t-il son bras sous le sien pour marcher à côté d’elle ; non comme si ce fût lui l’homme savant et sage pour qui les merveilles de la nature étaient un livre ouvert et elle l’esprit ignorant, mais comme si leurs deux positions eussent été inversées : qu’il ne sût rien et elle tout.
Tandis qu’ils sortaient ensemble de la maison, il vit les enfants se presser autour d’elle en lui faisant mille caresses ; il entendit résonner leurs rires et leurs voix joyeuses ; il vit leurs claires figures assemblées autour de lui comme des bouquets de fleurs ; il fut témoin du renouvellement de l’affection et du contentement de leurs parents ; il respira l’atmosphère toute simple de leur pauvre foyer, rendu à la paix ; il pensa à la néfaste influence qu’il avait jetée sur lui et qui, sans elle, eût été en train de s’y diffuser ; et peut-être n’y a-t-il pas à s’étonner qu’il marchât humblement à ses côtés et qu’il attirât contre la sienne la douce poitrine de la jeune femme.
Quand ils arrivèrent à la loge, le vieillard était assis dans son fauteuil au coin du feu, les yeux fixés sur le sol, et son fils le regardait, appuyé de l’autre côté de la cheminée. Au moment où la jeune femme entra, tous deux, tressaillant, se retournèrent vers elle, et un changement radieux se produisit sur leurs visages.
« Ah ! mon Dieu, mon Dieu, ils sont contents de me voir, comme tous les autres ! s’écria Milly, battant des mains dans un transport de joie et s’arrêtant court. En voilà encore deux ! »
Contents de la voir ! Contents n’était pas le mot. Elle courut se blottir dans les bras de son mari, grands ouverts pour la recevoir, et il eût été bien heureux de la garder là, la tête appuyée contre son épaule, durant toute cette courte journée d’hiver. Mais le vieillard ne pouvait se passer d’elle. Lui aussi avait des bras prêts à la recevoir, et il l’y enserra.
« Et alors, où a été ma douce Souris tout ce temps ? dit le vieillard. Elle est restée bien longtemps absente. Je m’aperçois que je ne peux vivre sans Souris. Je… où est mon fils William ?… J’ai comme une idée que j’ai dû rêver, William.
— C’est ce que je dis moi-même, papa, répondit son fils. Moi aussi j’ai été en proie à un vilain cauchemar, je crois. Comment te sens-tu, papa ? Tu vas vraiment bien ?
— Vaillant et robuste, mon garçon », répondit le vieux.
C’était un réjouissant spectacle que de voir M. William serrer la main de son père, lui donner d’affectueuses tapes dans le dos, le caresser doucement de la main, comme s’il ne pouvait faire assez pour lui témoigner son intérêt.
« Quel homme merveilleux tu fais, papa !… Comment vas-tu, papa ? Te sens-tu vraiment en forme ? dit William, lui serrant à nouveau la main, lui tapotant encore le dos et le caressant doucement.
— Je n’ai jamais été plus gaillard et plus vigoureux, mon garçon.
— Quel homme merveilleux tu fais, papa ! C’est la vérité pure, dit M. William avec enthousiasme. Quand je pense à toutes les épreuves que mon père a traversées, à tous les hasards, à tous les changements, à tous les chagrins et à toutes les difficultés qu’il a rencontrés au cours de sa longue existence et qui lui ont blanchi les cheveux et à toutes les années qui se sont entassées sur sa tête, je me dis que nous ne pourrons jamais en faire assez pour l’honorer et lui rendre sa vieillesse facile… Comment vas-tu, papa ? Tu te sens vraiment bien ? »
M. William aurait bien pu ne jamais cesser de répéter sa question, de lui serrer encore la main, de lui tapoter le dos et de lui prodiguer les caresses si le vieillard n’avait aperçu alors le chimiste.
« Je vous demande pardon, monsieur Redlaw, dit Philippe, mais je ne savais pas que vous étiez là, monsieur, sans quoi je n’en aurais pas pris autant à mon aise. De vous voir ici un matin de Noël, monsieur Redlaw, me rappelle le temps où vous étiez vous-même étudiant et où vous travailliez avec tant d’ardeur que vous ne cessiez de fréquenter la Bibliothèque même pendant les vacances de Noël. Ha, ha ! Je suis assez vieux pour me rappeler ça ; et je me le rappelle bien, oui, quoique j’aie quatre-vingt-sept ans. C’est après votre départ que ma pauvre femme est morte. Vous vous souvenez de ma pauvre femme, monsieur Redlaw ? »
Le chimiste répondit affirmativement.
« Oui, dit le vieillard. C’était une chère créature… Je me rappelle que vous êtes venu un matin de Noël avec une jeune demoiselle… Sauf votre respect, monsieur Redlaw, je crois que c’était une sœur à laquelle vous étiez très attaché ? »
Le chimiste le regarda en hochant la tête.
« J’avais une sœur », dit-il d’un air vague.
Il n’en savait pas plus.
« Un matin de Noël, poursuivit le vieillard, que vous étiez venu avec elle… et il se mit à neiger, et ma femme invita la jeune demoiselle à entrer s’asseoir près du feu qui brûle toujours le jour de Noël dans ce qui était autrefois, avant que nos dix pauvres messieurs n’aient modifié les statuts, notre Grand Réfectoire. J’étais là ; et je me rappelle que, tandis que j’attisais le feu pour que la demoiselle pût réchauffer ses jolis petits pieds, elle lut à haute voix la banderole qui se trouve sous le portrait : “Seigneur, que verdoie ma mémoire !”. Elle et ma femme se mirent à en parler ; et il est étrange de penser maintenant qu’elles dirent toutes deux (alors que leur mort à toutes deux paraissait si peu probable) que c’était une bonne prière et une prière qu’elles feraient avec la plus grande ferveur si jamais elles étaient rappelées jeunes, en pensant à ceux qui leur étaient le plus chers. « Mon frère », dit la demoiselle… « Mon mari », dit ma pauvre femme… « Seigneur, que verdoie sa mémoire de moi, et ne permets pas qu’il m’oublie ! »
Les larmes les plus douloureuses et les plus amères qu’il eût jamais versées coulèrent sur le visage de Redlaw. Philippe, tout occupé à se rappeler son histoire, ne l’avait pas observé jusqu’alors, non plus qu’il n’avait compris que Milly souhaitait qu’il s’arrêtât.
« Philippe ! dit Redlaw, posant la main sur son bras, je suis un homme éprouvé sur lequel la main de la Providence s’est abattue lourdement, encore qu’à juste titre. Vous me parlez, mon ami, de choses que je ne saurais suivre ; ma mémoire m’a quitté.
— Bonté divine ! s’écria le vieillard.
— J’ai perdu la mémoire des chagrins, des torts soufferts et de l’affliction, dit le chimiste, et avec cela j’ai perdu tout ce dont un homme voudrait se souvenir ! »
À voir la compassion du vieux Philippe, à le voir avancer son propre fauteuil afin que le malheureux s’y reposât et le contempler avec toute la gravité que lui inspirait le sentiment de la perte qu’il avait éprouvée, on pouvait mesurer combien pareils souvenirs peuvent être précieux à la vieillesse.
Le garçon entra en courant et se précipita vers Milly.
« Voilà l’homme de l’autre pièce, dit-il. Je ne veux pas de lui.
— Quel homme veut-il dire ? demanda M. William.
— Chut ! » dit Milly.
Obéissant à un signe qu’elle lui fit, lui et son vieux père se retirèrent doucement. Tandis qu’ils sortaient, inaperçus, Redlaw fit signe au garçon d’approcher.
« J’aime mieux la femme, répondit-il, s’accrochant à ses jupes.
— Tu as bien raison, dit Redlaw avec un faible sourire. Mais tu n’as pas à craindre de venir près de moi. Je suis plus gentil que je n’étais. Et plus encore envers toi qu’envers quiconque, pauvre petit ! »
Le garçon commença par rester sur la réserve, mais, cédant peu à peu aux instances de la jeune femme, il consentit à s’approcher et même à s’asseoir aux pieds du chimiste. Tandis que Redlaw posait une main sur l’épaule de l’enfant en le regardant avec compassion et avec un certain sentiment de compagnonnage, il tendit l’autre à Milly. Elle s’accroupit à côté de lui, de façon à pouvoir observer son visage et, après un silence, elle dit :
« Puis-je vous parler, monsieur Redlaw ?
— Oui, répondit-il, fixant les yeux sur elle. Votre voix et la musique sont même chose pour moi.
— Puis-je vous poser une question ?
— Tout ce que vous voudrez.
— Vous rappelez-vous ce que je vous ai dit, quand j’ai frappé chez vous hier soir ? Au sujet de quelqu’un qui fut votre ami et qui se trouvait au bord du suicide ?
— Oui, je me rappelle, dit-il avec une certaine hésitation.
— Le comprenez-vous ? »
Il caressa les cheveux de l’enfant, sans cesser de la regarder fixement, et hocha la tête.
« Cet homme, dit Milly de sa voix claire et douce que ses doux yeux, qui le regardaient, rendaient plus claire et plus douce encore, cet homme, je l’ai trouvé peu après. Je suis retournée à la maison et, avec l’aide de Dieu, je l’ai découvert. Il était temps. Un moment de plus et j’arrivais trop tard. »
Il retira sa main de sur le garçon et, la posant sur le dos de cette main de Milly dont le toucher timide et néanmoins suppliant lui faisait entendre une prière non moins émouvante que sa voix et ses yeux, la regarda avec une attention plus soutenue encore.
« C’est bien le père de M. Edmond, le jeune homme que nous venons de voir. Son vrai nom est Langford… Vous vous rappelez ce nom ?
— Oui, je me rappelle ce nom.
— Et l’homme ?
— Non, pas l’homme. M’a-t-il jamais fait du tort ?
— Oui.
— Ah ! alors, c’est sans espoir… sans espoir. »
Il hocha la tête et pressa la main qu’il tenait, comme en un muet appel à la commisération de la jeune femme.
« Je ne me suis pas rendue chez M. Edmond hier soir, dit Milly… Vous voulez bien m’écouter comme si vous vous souveniez de tout ?
— J’entends chaque syllabe que vous prononcez.
— Aussi bien parce que je ne savais pas alors que c’était vraiment son père que parce que je craignais l’effet qu’aurait sur lui pareille nouvelle après sa maladie, si ce devait l’être. Je n’y suis pas retournée non plus depuis que je connais l’identité de cet homme ; mais cela, pour une autre raison. Il est séparé depuis longtemps de sa femme et de son fils — il est devenu un étranger pour son foyer presque dès l’enfance de son fils, m’a-t-il appris — et il a abandonné et déserté ce qu’il eût dû considérer comme son bien le plus cher. Durant tout ce temps, il a de plus en plus déchu de son rang de gentleman, jusqu’à ce que… »
Elle se leva vivement et, après un moment d’absence, revint accompagnée de l’épave que Redlaw avait aperçue la veille.
« Vous me connaissez ? demanda le chimiste.
— Je serais heureux, répliqua l’autre — et c’est là un mot insolite dans ma bouche —, de pouvoir répondre par la négative. »
Le chimiste observa l’homme qui se tenait devant lui dans toute son humiliante dégradation, et il aurait prolongé sa vaine lutte pour se souvenir, si Milly, ayant repris sa position à son côté, n’avait attiré son regard scrutateur sur son propre visage.
« Voyez comme il est tombé bas et à quel point il est perdu ! murmura-t-elle, étendant le bras vers lui sans quitter le chimiste des yeux. Si vous pouviez vous rappeler tout ce qui a trait à lui, ne croyez-vous pas que cela exciterait votre pitié de penser qu’un être que vous avez aimé (ne nous demandons pas en quel temps lointain, ni avec quelle confiance, par lui trahie) a pu en arriver là ?
— Je l’espère, répondit-il. Je crois que oui. »
Ses yeux se portèrent sur la forme qui se tenait debout près de la porte, mais revinrent vivement à la jeune femme qu’il observa intensément comme s’il voulait tirer quelque leçon de chaque nuance de sa voix, de chaque rayon qui s’échappait de ses yeux.
« Je n’ai pas d’instruction, et vous en avez beaucoup, dit Milly ; je n’ai pas l’habitude de penser, et vous pensez sans cesse. Me permettrez-vous de vous dire pourquoi ce me semble une bonne chose que de se rappeler le mal qu’on nous a fait ?
— Oui.
— C’est afin de pouvoir pardonner.
— Ah ! Seigneur ! s’écria Redlaw, levant les yeux vers le Ciel, pardonne-moi d’avoir fait fi de ton sublime attribut !
— Et, dit Milly, si votre mémoire devait vous être rendue un jour, comme nous espérerons et prierons qu’elle le soit, ne serait-ce pas pour vous une bénédiction de vous rappeler en même temps l’injure et son pardon ? »
Il jeta un regard à la forme voisine de la porte et fixa de nouveau ses yeux attentifs sur elle ; un rai de lumière plus claire lui parut venir du limpide visage pour éclairer son esprit.
« Il ne peut regagner le foyer qu’il a abandonné. Il ne cherche pas à le faire. Il sait qu’il ne pourrait y apporter que honte et tourments à ceux qu’il a si cruellement négligés ; et que la meilleure réparation qu’il puisse leur faire maintenant, c’est de les éviter. Une très petite somme d’argent judicieusement employée lui permettrait de gagner quelque endroit éloigné où il pourrait vivre sans faire de mal et racheter dans la mesure du possible celui qu’il a fait. À la malheureuse qui est sa femme et à son fils, ce serait certainement la meilleure et la plus bienfaisante des faveurs que puisse leur faire leur meilleur ami — et une faveur qu’ils n’auront pas à connaître jamais ; pour lui, perdu de réputation, d’esprit et de corps, cela pourrait signifier le salut. »
Il prit le visage de la jeune femme entre ses mains, le baisa et dit :
« Ce sera fait. Je m’en remets à vous du soin de le faire pour moi, tout de suite et secrètement ; et de lui dire que je lui pardonnerais, si seulement j’avais le bonheur de savoir quoi. »
Comme elle se levait et tournait vers l’homme déchu un visage radieux indiquant qu’elle avait réussi dans sa médiation, le malheureux avança d’un pas et, sans lever les yeux, s’adressa à Redlaw.
« Vous êtes si généreux, dit-il — vous le fûtes toujours —, que vous vous efforcerez de bannir le sentiment de justice rétributive qui naît en vous en contemplant le spectacle que vous avez devant les yeux. Je n’essaie pas de le bannir moi-même, Redlaw. Si vous le pouvez, croyez-moi. »
D’un geste, le chimiste implora Milly de s’approcher de lui ; et, tout en écoutant, scruta son visage comme pour y trouver la clé de ce qu’il avait entendu.
« Je suis un misérable tombé trop bas pour faire des déclarations ; je me rappelle trop bien ma carrière pour l’étaler devant vous. Mais depuis le jour où j’ai fait mon premier pas vers le bas en agissant déloyalement à votre égard, j’ai dégringolé selon une progression certaine, continue, fatale. Cela, je puis le dire. »
Redlaw, gardant Milly tout contre lui, tourna son visage vers l’homme qui lui parlait, et la tristesse s’y lisait. Quelque chose comme un mélancolique acquiescement aussi.
« J’aurais pu être un autre homme, ma vie aurait pu être tout autre, si j’avais évité ce premier pas fatal. Je ne sais ce qu’elle aurait été. Je ne revendique rien en vertu de cette possibilité. Votre sœur a trouvé le repos, et mieux qu’elle ne l’aurait pu avec moi, même si j’avais continué à être ce que vous me croyiez être, ce que j’ai cru être autrefois. »
Redlaw fit vivement un geste de la main comme pour écarter ce sujet.
« Je parle, poursuivit l’autre, comme un homme sorti de la tombe. J’aurais creusé la mienne, hier soir, sans l’intervention de cette main bénie.
— Ah ! mon Dieu, il m’aime aussi ! dit Milly d’une voix étouffée de sanglots. Ça en fait encore un !
— Je n’aurais pu me placer sur votre chemin, hier soir, fût-ce pour un morceau de pain. Mais aujourd’hui, mes souvenirs du passé sont si puissamment éveillés et se présentent à moi, je ne sais comment, de façon si vive que j’ai osé venir, sur son conseil, accepter votre générosité, vous en remercier et vous supplier, Redlaw, à votre heure dernière, de m’être aussi miséricordieux dans vos pensées que vous l’êtes dans vos actes. »
Il se dirigea vers la porte, mais s’arrêta un instant.
« J’espère que mon fils vous intéressera pour l’amour de sa mère. J’espère qu’il le méritera. À moins que je ne sois maintenu assez longtemps en vie pour savoir que je n’ai pas mésusé de votre aide, mon regard ne se posera plus jamais sur lui. »
Et, avant de sortir, il leva pour la première fois les yeux vers Redlaw. Celui-ci, dont le regard était fermement fixé sur lui, lui tendit la main comme dans un rêve. L’autre se retourna et la toucha — sans plus — des deux siennes ; puis, courbant la tête, il sortit à pas lents.
Durant les quelques minutes qui s’écoulèrent tandis que Milly le menait silencieusement à la grille, le chimiste se laissa tomber dans son fauteuil et se couvrit le visage de ses mains. Le voyant ainsi quand elle rentra accompagnée de son mari et de son beau-père (qui tous deux s’inquiétaient grandement de lui), elle évita de le déranger ou de le laisser déranger ; et elle s’agenouilla près du fauteuil pour mettre des vêtements chauds au garçon.
« C’est exactement cela. C’est ce que je dis toujours, papa ! s’écria son mari admiratif. Il faut bien que le sentiment maternel qu’il y a dans le cœur de Mme William trouve à s’employer, et c’est ce qu’il fait !
— Oui, oui, dit le vieillard, tu as raison. Mon fils William a raison.
— Sans nul doute, il est fort heureux que nous n’ayons pas d’enfants à nous, Milly, ma chérie, dit tendrement M. William ; et pourtant je souhaite parfois que tu en aies eu à aimer et à choyer. Notre petit enfant qui n’a pas vécu et sur lequel tu avais fondé tant d’espérances… il t’a rendue comme résignée, Milly.
— Son souvenir me rend très heureuse, mon cher William, répondit-elle. Je pense à lui chaque jour.
— Je craignais bien que tu n’y penses que trop.
— Ne dis pas “craignais” : ce m’est un réconfort ; ce souvenir me parle de tant de façons. Cet être innocent qui n’a jamais vécu sur terre est pour moi un ange, William.
— Tu es toi-même un ange pour papa et pour moi, dit lentement M. William. Je le sais bien.
— La pensée de tous les espoirs que j’avais fondés sur lui et des nombreuses fois que je m’étais représenté son souriant petit visage appuyé contre ma poitrine où il ne reposa jamais et ses doux yeux, ces doux yeux qui ne s’ouvrirent jamais à la lumière, tournés vers les miens, dit Milly, cette pensée me permet, je crois, de ressentir une plus grande tendresse pour les espérances innocentes qui ont été déçues. Quand je vois un beau bébé dans les bras de sa tendre mère, je ne l’en aime que mieux en pensant que mon enfant aurait pu lui ressembler et qu’il aurait pu éveiller en mon cœur la même fierté et le même bonheur. »
Redlaw leva la tête et porta vers elle ses regards.
« Tout au long de l’existence, poursuivit-elle, il me semble qu’il est auprès de moi pour me dire quelque chose. Mon petit plaide en faveur des enfants abandonnés comme s’il était vivant et s’il avait, pour me parler, une voix familière. Quand j’ai connaissance de jeunes gens livrés à la souffrance ou à la honte, je me dis que mon enfant aurait pu en arriver là, et que Dieu me l’a repris dans Sa miséricorde. Enfin, la vieillesse chenue, comme celle de Père à présent, me dit que lui aussi aurait pu atteindre un âge avancé, longtemps, longtemps après mon départ, et avoir besoin du respect et de l’amour d’êtres plus jeunes. »
Sa voix calme était plus calme que jamais, tandis qu’elle prenait le bras de son mari pour y poser sa tête.
« Les enfants m’aiment tant que je suis parfois tout près d’imaginer — est-ce assez bête, William ! — qu’ils ont une façon à eux d’être en sympathie avec mon petit et avec moi et de comprendre pourquoi leur affection m’est si précieuse. Si j’ai été résignée depuis lors, William, j’ai été plus heureuse de bien des façons. Et la moindre n’était pas, mon chéri, que même alors que mon enfant n’était né et mort que depuis quelques jours et que j’étais encore faible et triste et que je ne pouvais m’empêcher de me laisser aller au chagrin, la pensée me vint que si je m’efforçais de vivre saintement, je pourrais retrouver au Ciel une radieuse créature qui me donnerait le nom de Mère ! »
Redlaw tomba à genoux en poussant un grand cri.
« Ô Dieu, dit-il, Toi qui, par les enseignements du pur amour, m’as miséricordieusement rétabli dans la mémoire qui fut celle du Christ sur la croix et celle de tous les justes qui moururent pour sa cause, reçois mes actions de grâces, et bénis cette femme ! »
Il pressa alors Milly sur son cœur, et elle, qui sanglotait plus que jamais, s’écria en riant :
« Il est revenu à lui-même ! Et il m’aime beaucoup, lui aussi ! Ah ! mon Dieu, mon Dieu, en voilà encore un ! »
Alors entra l’étudiant, menant pas la main une ravissante jeune fille, qui semblait avoir peur d’avancer. Et Redlaw qui avait tant changé à son égard, voyant en lui et en sa jeune élue le reflet adouci de cette période éprouvante de sa propre vie vers laquelle la colombe longtemps emprisonnée dans son arche solitaire pourrait, comme vers un arbre ombreux, prendre son vol pour y trouver repos et compagnie, Redlaw se jeta à son cou, les suppliant de lui tenir lieu d’enfants.
Alors, Noël étant de toutes les périodes de l’année celle où le souvenir de tout chagrin, de tout tort souffert, de toute affliction réparables dans ce monde qui nous environne devrait, non moins que nos propres expériences, agir sur nous dans le sens de tout bien, il posa la main sur la tête du garçon et, prenant silencieusement à témoin Celui qui autrefois étendit la main sur les enfants en reprenant, dans la majesté de Sa connaissance prophétique, ceux qui voulaient les éloigner de Lui, il fit vœu de le protéger, de l’enseigner, de le régénérer.
Puis, il tendit joyeusement la main droite à Philippe et déclara que, ce jour-là, un grand dîner de Noël aurait lieu dans ce qui était autrefois, avant que les dix pauvres messieurs n’eussent modifié les statuts, le Grand Réfectoire ; et que l’on y convierait, en aussi grand nombre qu’il serait possible d’en rassembler en si peu de temps, les membres de cette famille Swidger qui, aux dires de son fils, étaient assez nombreux pour former, en se donnant la main, une ronde tout autour de l’Angleterre.
Ce qui fut fait ce jour-là. Il y eut tant de Swidger présents, adultes et enfants, que l’on risquerait, en essayant d’en donner le nombre en chiffres ronds, d’inciter les lecteurs méfiants à douter de la véracité de cette histoire. On ne le tentera donc pas. Mais ils y étaient en tout cas, par douzaines, par vingtaines — et tous y reçurent de bonnes nouvelles pleines d’espoir au sujet de Georges, qui avait derechef reçu la visite de son père et de son frère ainsi que de Milly, et qu’on avait laissé dans un calme sommeil. Il y avait aussi à ce dîner les Tetterby, y compris le jeune Adolphe, qui arriva emmitouflé dans son cache-nez de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, à temps pour le bœuf. Johnny et le bébé arrivèrent trop tard, bien sûr, et ils entrèrent tout de côté, l’un épuisé et l’autre censé être en puissance de molaire ; mais cela était habituel et n’avait rien d’alarmant.
C’était une triste chose que de voir l’enfant sans nom ni ascendance regarder les autres enfants s’amuser sans savoir comment leur parler ni s’associer à leurs jeux, plus étranger aux manières de l’enfance qu’un chien mal dressé. Il était triste aussi, quoique d’une autre manière, de voir les plus jeunes enfants comprendre instinctivement qu’il était différent des autres et lui faire de timides avances, lui parlant, le touchant doucement, ou lui donnant de petits cadeaux pour qu’il ne fût pas triste. Mais il resta près de Milly, et commença de l’aimer — encore un, comme elle dit ! — et comme eux aussi aimaient Milly tendrement, ils en étaient contents et, quand ils le virent les observer de derrière la chaise de la jeune femme, ils furent heureux de le savoir si près d’elle.
Tout cela, le chimiste, assis avec l’étudiant et sa fiancée, et Philippe et les autres, le vit.
D’aucuns ont dit depuis qu’il n’avait que pensé ce qui a été consigné dans ces pages ; d’autres qu’il l’avait lu dans le feu, un soir d’hiver, au crépuscule ; d’autres encore, que le fantôme n’était que la représentation de ses sombres pensées et Milly la personnification de sa sagesse supérieure. Quant à moi, je ne dis rien.
… Sauf ceci, cependant. Tandis qu’ils étaient assemblés dans le vieux Réfectoire sans autre lumière que les reflets d’un grand feu (ils avaient dîné de bonne heure), les ombres sortirent une fois de plus de leurs cachettes et se mirent à danser autour de la salle, révélant aux enfants de merveilleuses formes et de merveilleux visages sur les murs et changeant peu à peu ce qui était réel et familier en sujets fantasques et enchantés. Mais il y avait dans la salle une chose vers laquelle se tournèrent souvent les yeux de Redlaw, de Milly et de son mari, du vieillard, de l’étudiant et de sa fiancée, une chose que les ombres n’obscurcirent ni ne changèrent à aucun moment. Avec sa gravité, que rendait plus profonde encore la lueur du feu, et les contemplant comme un être vivant du haut des boiseries sombres, le visage posé du portrait à barbe et à fraise, sous sa verdoyante guirlande de houx, baissait les yeux sur eux tandis qu’ils levaient vers lui les leurs ; et au-dessous, clairs et distincts comme si une voix les avait prononcés, étaient les mots : « Seigneur, que verdoie ma mémoire ! »