PREMIÈRE PARTIE
Au temps jadis, peu importe quand, et quelque part dans la vaillante Angleterre, peu importe où, fut livrée une furieuse bataille. Elle eut lieu un jour d’été, alors que l’herbe ondoyante était toute verte. Mainte fleur des champs, créée par la main du Tout-Puissant pour servir de réceptacle parfumé à la rosée du matin, sentit, ce jour-là, sa coupe émaillée s’emplir de sang et, se contractant, dépérit. Maint insecte, qui tirait sa délicate couleur de feuilles et d’herbes inoffensives, fut teint à nouveau ce jour-là par des mourants et, affolé, marqua son chemin de traces contre nature. Le papillon emporta dans l’air le sang ajouté à la palette de ses ailes. Le ruisseau coula rouge. Le sol piétiné devint une fondrière où, sur les lugubres mares amassées dans les empreintes des pieds des hommes et des sabots des chevaux, scintillait encore le triste miroitement de la seule teinte dominante.
Le Ciel nous préserve de connaître les visions que la lune perçut sur ce champ de bataille quand, montrant au-dessus de la ligne sombre des hauteurs lointaines, ses contours estompés par les arbres, elle s’éleva dans le ciel et contempla la plaine, jonchée de visages levés qui, autrefois, sur le sein maternel avaient cherché les yeux de leur mère ou paisiblement dormi. Le Ciel nous préserve de connaître les secrets murmurés ensuite dans le vent corrompu qui souffla sur la scène de la besogne accomplie ce jour-là et sur la mort et les souffrances endurées cette nuit-là ! Maintes lunes solitaires brillèrent sur le champ de bataille, maintes étoiles montèrent leur funèbre garde, maints vents soufflant de toutes les parties du globe le balayèrent avant que ne disparussent les vestiges de la bataille.
Ces traces s’attardèrent longtemps, puis survécurent dans de petites choses : car la Nature, qui plane bien au-dessus des vilaines passions des hommes, ne tarda pas à recouvrer sa sérénité et sourit au champ de bataille coupable, comme auparavant à la campagne innocente. Les alouettes chantèrent haut dans les airs, les hirondelles rasèrent sa surface, piquant et zigzaguant de leur vol léger ; les ombres des nuages fuyants se poursuivirent, passant rapidement sur les herbages, les blés, les champs de navets et les bois, comme sur les toits et le clocher de la ville blottie parmi les arbres, avant de gagner le lumineux horizon à la limite du ciel et de la terre, où s’évanouissaient les rouges couchers du soleil. Des grains furent semés, poussèrent et furent moissonnés ; le ruisseau qui avait été teint de pourpre fit tourner une roue de moulin ; les hommes sifflèrent en poussant la charrue ; on vit des glaneurs et des faneurs au travail par petits groupes tranquilles ; des moutons et des bœufs pâturèrent ; des garçons poussèrent leurs houhous et leurs appels pour effrayer les oiseaux dans les champs ; la fumée s’éleva des cheminées des chaumières ; les cloches dominicales sonnèrent pacifiquement ; les vieilles gens vécurent et moururent ; les timides plantes des champs, les simples fleurs des buissons et des jardins crurent et se flétrirent au terme marqué ; tout cela sur les lieux de ce sanglant et féroce combat dans lequel avaient péri tant de milliers de soldats.
Mais, dans les premiers temps, il y eut au milieu du blé naissant des plaques vert sombre, que les gens regardaient avec crainte. D’année en année, elles reparurent ; et l’on savait que, sous ces taches fertiles, gisaient enterrés pêle-mêle des monceaux d’hommes et de chevaux qui enrichissaient la terre. Les paysans, en labourant ces endroits, avaient un mouvement de recul devant les gros vers qui y abondaient ; les gerbes qu’ils récoltaient là furent appelées bien des années « gerbes de la bataille » et mises de côté, et nul ne vit jamais aucune d’elles figurer dans la dernière charrette à une Fête de la Moisson. Pendant longtemps, chaque sillon ouvert découvrait quelque débris du combat. Pendant longtemps, il y eut des arbres blessés sur le champ de bataille ; et des fragments de barrières déchiquetées et de murs ruinés là où s’étaient déroulées des luttes mortelles ; ainsi que des endroits piétinés où pas une feuille, pas un brin d’herbe ne voulait plus pousser. Pendant longtemps, aucune fille du village ne voulut orner ses cheveux ou son sein de la plus douce des fleurs cueillies sur ce champ de mort ; et même après que bien des années se furent écoulées, les baies qui y poussaient laissaient, disait-on, une tache trop foncée sur la main qui les cueillait.
Cependant, les saisons, en dépit d’un cours aussi léger que celui des nuages d’été eux-mêmes, finirent par effacer jusqu’à ces vestiges de l’ancien conflit et émousser les traces légendaires qui pouvaient en demeurer dans l’esprit des gens du voisinage, jusqu’à les réduire à quelques contes de bonne femme, vaguement rappelés autour du feu hivernal et plus imprécis d’année en année. Là où les fleurs et les baies sauvages étaient restées si longtemps intactes sur leur tige, des jardins surgirent, des maisons s’élevèrent et les enfants jouèrent à la bataille sur le gazon. Les arbres blessés avaient depuis longtemps fait des bûches de Noël et s’étaient consumés en feu ronflant. Les taches vert sombre n’avaient pas plus de verdeur que le souvenir de ceux qui gisaient au-dessous en poussière. Le soc de la charrue retournait bien de temps à autre quelque morceau de métal rouillé, mais il était difficile d’en déterminer l’usage, et ceux qui les trouvaient s’interrogeaient et en discutaient. Une vieille cuirasse bosselée et un casque étaient suspendus dans l’église depuis si longtemps que le faible vieillard à demi aveugle qui cherchait en vain à les distinguer au-dessus de la voûte blanchie à la chaux, s’en était déjà émerveillé enfant. Si tous les combattants tués sur le champ de bataille avaient pu revivre un moment sous la forme qu’ils avaient eue à l’instant où ils étaient tombés, chacun à la place qui avait été le lit de sa mort prématurée, des soldats balafrés et effrayants auraient plongé le regard, par centaines, à chaque porte, à chaque fenêtre des maisons ; se seraient dressés dans l’âtre de tranquilles logis ; auraient été entassés dans les granges et les greniers ; auraient surgi entre la nourrice et l’enfant au berceau ; auraient coulé au fil du ruisseau, tourné autour de la roue du moulin ; se seraient pressés dans le verger ; auraient encombré la cour de ferme de mourants empilés. Tant avait changé le champ de bataille où des milliers et des milliers avaient été tués dans le grand combat.
Nulle part davantage, peut-être, voici une centaine d’années, que dans un petit verger attenant à une vieille maison de pierre au porche couvert de chèvrefeuille, où, par une claire matinée d’automne, résonnaient de la musique et des rires, et où deux jeunes filles dansaient gaiement ensemble sur l’herbe, tandis qu’une demi-douzaine de paysannes qui, debout sur des échelles, cueillaient les pommes des arbres, s’interrompaient dans leur travail pour les regarder et partager leur plaisir. C’était un aimable spectacle, animé et naturel ; la journée était magnifique, l’endroit retiré, et les deux jeunes filles, sans contrainte et sans soucis, dansaient dans toute la liberté et la joie de leur cœur.
Mon opinion personnelle — et vous serez d’accord avec moi, j’espère — est que, s’il n’existait rien au monde qui ressemblât à l’ostentation, nous nous en trouverions beaucoup mieux et nous serions d’infiniment plus agréable compagnie que nous ne le sommes. Il était charmant de voir ainsi danser ces jeunes filles. Elles n’avaient d’autres spectateurs que les cueilleuses de pommes sur leurs échelles. Elles étaient fort heureuses de les divertir, mais elles dansaient surtout pour se divertir elles-mêmes (tout au moins l’aurait-on supposé) ; et l’on ne pouvait pas plus se retenir d’admirer qu’elles ne pouvaient se retenir de danser. Ah ! comme elles dansaient !
Non comme des danseuses d’opéra. Certes pas. Ni comme les élèves accomplies de Mme Je-ne-sais-qui. Pas le moins du monde. Ce n’était pas un quadrille, ce n’était pas un menuet, ce n’était pas même une danse campagnarde. Leur danse n’était ni dans le style ancien, ni dans le style nouveau, ni dans le style français, ni dans le style anglais, bien qu’elle pût relever un tantinet du style espagnol, qui est libre et joyeux à ce que j’ai entendu dire, tirant un délicieux air d’inspiration spontanée des petites castagnettes grésillantes. Tandis qu’elles dansaient parmi les arbres du verger, glissaient jusqu’aux bosquets et revenaient en se faisant tournoyer l’une l’autre avec légèreté, l’influence de leur mouvement aérien semblait s’étendre et s’étendre sur la scène ensoleillée, comme un cercle qui s’élargit dans l’eau. Leurs cheveux épandus et leurs robes flottantes, l’herbe élastique sous leurs pieds, les branches qui bruissaient dans l’air du matin, les feuilles miroitantes, les ombres mouchetées sur le doux sol verdoyant, la brise embaumée qui parcourait gaiement le paysage, heureuse d’aller faire tourner au loin le moulin à vent, tout ce qui se trouvait entre les deux jeunes filles et l’homme et ses chevaux en train de labourer la butte de terre où ils se détachaient sur le ciel comme pour marquer la limite du monde, tout semblait danser aussi.
Enfin la plus jeune des sœurs danseuses, hors d’haleine, se jeta sur un banc, avec un rire de gaieté, pour se reposer. L’autre s’appuya contre un arbre tout proche. L’orchestre, composé d’une harpe portative et d’un violon, s’arrêta sur une belle fioriture, comme pour se targuer de sa fraîcheur ; mais, à la vérité, il avait joué à une telle allure, il s’était si bien évertué à rivaliser avec la danse qu’il n’aurait jamais pu tenir une demi-minute de plus. Les cueilleuses de pommes, de leurs échelles, firent entendre un murmure d’applaudissement, puis en harmonie avec ce bourdonnement, s’affairèrent de nouveau comme des abeilles à leur travail.
D’autant plus activement peut-être qu’un monsieur d’un certain âge, qui n’était autre que le Dr Jeddler en personne — c’était la maison et le verger du Dr Jeddler, il faut que vous le sachiez, et les deux danseuses étaient ses filles —, le Dr Jeddler donc s’en venait, tout affairé, voir de quoi il retournait et qui diantre pouvait faire de la musique dans sa propriété dès avant le petit déjeuner. Car le Dr Jeddler n’appréciait guère la musique, si grand philosophe qu’il fût.
« De la musique et de la danse aujourd’hui ! dit le docteur, s’arrêtant court et se parlant à lui-même. Je croyais qu’elles redoutaient ce jour. Mais nous vivons dans un monde de contradictions. Voyons, Grâce ; voyons, Marion ! ajouta-t-il à voix haute. Le monde est-il encore plus fou qu’à l’ordinaire, ce matin ?
— Il faut être indulgent, papa, si c’est le cas, répliqua la cadette, Marion, s’avançant tout près de lui pour le regarder dans les yeux, car c’est l’anniversaire de quelqu’un !
— L’anniversaire de quelqu’un, mon petit chat ! répondit le docteur. C’est toujours l’anniversaire de quelqu’un, tu le sais bien. N’as-tu jamais entendu dire combien de nouveaux acteurs débutent, chaque minute, dans cette — ha, ha, ha ! il est impossible d’en parler avec sérieux — dans cette affaire absurde et ridicule qu’on appelle la Vie ?
— Non, papa.
— Non, pas toi, bien sûr ; tu es une femme, ou presque, dit le docteur. À propos (et il scruta le joli visage qui était encore tout près du sien), je suppose que c’est ton anniversaire à toi ?
— Non, vraiment, papa ? s’écria sa fille préférée, pinçant ses lèvres rouges pour se faire embrasser.
— Eh bien voilà ! Et tout mon amour avec, dit le docteur en y imprimant les siennes. Et je te souhaite — ah ! quelle idée ! — maints heureux retours d’anniversaires. L’idée de souhaiter d’heureux retours d’anniversaires dans une farce pareille est bien bonne, ajouta le docteur pour lui-même. Ha, ha, ha ! »
Comme je l’ai dit, le Dr Jeddler était un grand philosophe ; or, le centre et le secret de sa philosophie, c’était de considérer le monde comme quelque chose de trop absurde pour qu’aucun homme doué de raison pût le prendre au sérieux. Son système de croyance ayant été, à l’origine, partie intégrante du champ de bataille sur lequel il habitait, comme vous ne tarderez pas à le comprendre.
« Bon ! Mais comment vous êtes-vous procuré la musique ? demanda le docteur. Des pilleurs de poulaillers, naturellement ! D’où sortent ces musiciens ?
— C’est Alfred qui les a envoyés, dit sa fille Grâce, rajustant quelques fleurs des champs dont elle avait, dans son admiration pour cette juvénile beauté, orné les cheveux de sa sœur une demi-heure auparavant et que la danse avait dérangées.
— Ah ! c’est Alfred qui les a envoyés, hein ? répliqua le docteur.
— Oui. Il les a rencontrés qui sortaient de la ville, tandis qu’il y rentrait de bonne heure ce matin. Ces hommes voyagent à pied, et ils y avaient fait étape hier soir ; comme c’était l’anniversaire de Marion, il a pensé lui faire plaisir en les envoyant avec une note au crayon à moi adressée, dans laquelle il me disait que, si j’étais d’accord, ils venaient lui donner l’aubade.
— Oui, oui, dit le docteur d’un air détaché, il s’enquiert toujours de ton opinion.
— Et mon opinion étant favorable, dit Grâce avec bonhomie, tout en s’arrêtant un instant, la tête rejetée en arrière, pour admirer le joli visage qu’elle ornait, mon opinion étant favorable et Marion, pleine d’entrain, s’étant mise à danser, je me suis jointe à elle. Et nous avons ainsi dansé sur la musique d’Alfred jusqu’à en perdre haleine. Et cette musique nous a paru d’autant plus gaie qu’elle était envoyée par Alfred. N’est-ce pas, Marion chérie ?
— Oh ! je ne sais pas, Grâce. Tu me taquines toujours au sujet d’Alfred.
— Je te taquine en parlant de ton amoureux ? demanda sa sœur.
— Je ne me soucie guère que l’on mentionne son nom, c’est certain, dit la jeune beauté d’un air mutin, tout en effeuillant les fleurs qu’elle tenait et dont elle laissait tomber les pétales à terre ; je suis presque lasse d’entendre parler de lui ; et pour ce qui est d’être mon amoureux…
— Chut ! Ne parle pas à la légère, même pour plaisanter, d’un cœur fidèle qui est tout à toi, Marion, s’écria sa sœur. Il n’est pas au monde de cœur plus fidèle que celui d’Alfred !
— Non… non, dit Marion, qui, les sourcils levés, offrait l’aimable image d’une insouciante réflexion ; il se peut. Mais je ne sache pas qu’il y ait trop de mérite à cela. Je… je ne tiens pas à ce qu’il soit si fidèle. Je ne le lui ai jamais demandé. S’il s’attend à ce que je… Mais, ma chère Grâce, pourquoi parler de lui maintenant ? »
C’était un bien agréable spectacle que celui des gracieuses silhouettes des deux jeunes filles en fleur, qui, enlacées, s’attardaient sous les arbres à converser ainsi, opposant la gravité à l’insouciance, sans toutefois que l’amour ne répondît tendrement à l’amour. Et il était certes bien curieux de voir les yeux de la cadette baignés de larmes et un sentiment fervent et profond percer à travers la mutinerie de ses paroles et lutter péniblement avec elle.
La différence d’âge entre les deux jeunes filles ne pouvait excéder quatre ans au plus ; mais Grâce, comme il arrive souvent quand aucune mère ne veille sur deux sœurs (la femme du docteur était morte), paraissait, de par le tendre soin qu’elle prenait de sa cadette et la fermeté de son dévouement, plus âgée qu’elle n’était ; et naturellement plus éloignée que leurs âges ne semblaient le justifier de toute rivalité avec elle ou de toute participation — autrement que par sympathie et sincère affection — à ses capricieuses fantaisies. Grand rôle de mère qui, même dans cette ombre, dans ce pâle reflet de lui-même, purifie le cœur et élève la nature exaltée plus près des anges !
Les réflexions du docteur, tandis qu’il les contemplait et qu’il entendait la teneur de leur conversation, se bornèrent tout d’abord à quelques aimables considérations sur la folie de toutes les amours ou de toutes les affections et sur la vaine imposture que pratiquent envers eux-mêmes les jeunes gens qui s’imaginent un moment qu’il puisse y avoir quoi que ce soit de sérieux dans pareilles bulles de savon, et qui finissent toujours par être désabusés, toujours !
Mais le charme domestique et l’abnégation de Grâce, son aimable caractère, si doux et effacé, quoique montrant tant de constance et de hardiesse, lui semblaient s’exprimer tout entiers dans le contraste entre sa sobre tournure de ménagère et les agréments de sa cadette plus belle ; et il éprouvait pour elle, pour toutes deux, le regret que la vie fût une affaire si profondément ridicule.
Le docteur n’avait jamais songé un instant à se demander si ses enfants, ou l’une d’elles, contribuaient de quelque façon que ce fût à donner quelque sérieux à l’ordre des choses. Mais, après tout, c’était un philosophe.
Bon et généreux par nature, il avait achoppé par hasard contre cette banale pierre philosophale (plus aisée à découvrir que celle des alchimistes), qui fait parfois trébucher les hommes bons et généreux et qui a la fatale propriété de tourner l’or en scories et de déprécier toute chose excellente.
« Bretagne ! cria le docteur. Holà, Bretagne ! »
Un petit homme, à la figure étonnamment revêche et mécontente, surgit de la maison en répondant à cet appel sous la forme peu cérémonieuse de : « Et alors ?
— Où est la table du petit déjeuner ? demanda le docteur.
— Dans la maison, répliqua Bretagne.
— Vas-tu la mettre ici dehors, comme je te l’ai dit hier soir ? reprit le docteur. Ne sais-tu pas que des messieurs doivent venir, qu’il y a des affaires à traiter ce matin avant le passage du coche ? Que les circonstances ne sont pas celles de tous les jours ?
— Pouvais-je rien faire, docteur Jeddler, avant que les femmes aient fini de rentrer les pommes ? dit Bretagne, dont la voix montait en même temps que son raisonnement, si bien qu’elle finit sur un ton extrêmement haut.
— Eh bien, ont-elles fini à présent ? répondit le docteur, jetant un regard sur sa montre en tapant dans ses mains. Allons ! Dépêchons-nous ! Où est Clémence ?
— Me voici, monsieur, dit une voix du haut d’une échelle sur les barreaux de laquelle on vit descendre vivement une paire de pieds assez lourdauds. C’est terminé. Disparaissez, mes filles. Tout sera prêt dans une demi-minute, monsieur. »
Sur quoi, elle s’activa vigoureusement, offrant alors une apparence assez particulière pour justifier un mot de présentation.
Elle avait trente ans environ et la figure assez rondelette et rieuse, bien que tordue par une crispation bizarre qui la rendait comique. Mais l’extraordinaire inharmonie de son allure et de ses manières auraient eu raison de n’importe quel visage au monde. Dire qu’elle avait deux jambes gauches et les bras de quelqu’un d’autre, et que ces quatre membres semblaient disloqués et attachés à des endroits parfaitement incongrus chaque fois qu’ils étaient en mouvement, c’est présenter l’image la plus édulcorée de la réalité. Dire qu’elle était parfaitement satisfaite de ces arrangements, qu’elle les considérait comme n’étant nullement son affaire et qu’elle laissait ses membres disposer d’eux-mêmes comme cela se présentait, c’est faire piètre justice à son équanimité. Ses effets se composaient d’une prodigieuse paire de souliers obstinés, qui ne voulaient jamais aller où allaient ses pieds ; de bas bleus ; d’une robe multicolore, imprimée du dessin le plus hideux qui se puisse acheter ; et d’un tablier blanc. Elle portait toujours des manches courtes et elle avait sans cesse, par suite de quelque accident, les coudes écorchés, coudes auxquels elle prenait un intérêt si vif qu’elle essayait constamment de les retourner pour les considérer sous un angle impossible. Un petit bonnet se trouvait en général placé quelque part sur sa tête, encore qu’on le vît rarement à l’endroit occupé ordinairement sur d’autres sujets par cet article d’habillement ; mais, de la tête aux pieds, elle était d’une propreté scrupuleuse et maintenait une sorte de bonne tenue disloquée. En fait, son louable souci d’être ordonnée et homogène dans sa propre conscience autant qu’au regard d’autrui avait donné naissance à l’une de ses démonstrations les plus étonnantes, qui consistait à se saisir elle-même de temps à autre par une espèce de poignée de bois (partie de son vêtement, communément appelée busc) et de lutter en quelque sorte avec ses habits jusqu’à ce qu’ils tombassent avec symétrie.
Telle s’offrait, dans sa forme extérieure et son costume, Clémence Newcome, qui, supposait-on, était elle-même l’auteur inconscient de la corruption de son propre prénom de Clémentine (mais personne ne le savait à coup sûr, car la vieille mère sourde, véritable phénomène de longévité, qu’elle avait fait vivre presque depuis l’enfance, était morte, et elle n’avait pas d’autres parents), Clémence Newcome qui pour lors s’activait afin de mettre le couvert et qui, interrompant de temps à autre son travail, croisait ses bras rouges et nus pour frotter chacun de ses coudes éraflés avec la main opposée et les contemplait sans s’émouvoir jusqu’à ce qu’elle se souvînt tout à coup de quelque chose qui manquait et courût le chercher de son pas saccadé.
« Voilà ces deux hommes de loi qu’arrivent, monsieur ! dit Clémence, d’un ton qui ne marquait pas trop de bienveillance.
— Ah ! s’écria le docteur, s’avançant vers la grille pour les accueillir. Bonjour, bonjour ! Grâce, ma chérie ! Marion ! Voici messieurs Snitchey et Craggs. Où est Alfred ?
— Il sera de retour dans un instant sans doute, papa, dit Grâce. Il avait tant à faire ce matin avec ses préparatifs de départ qu’il s’est levé et qu’il est sorti dès l’aube. Bonjour, messieurs.
— Mesdemoiselles ! Je vous salue en mon nom propre et en celui de Craggs (qui s’inclina). Mademoiselle (à Marion), je vous baise la main (ce qu’il fit). Et je vous souhaite (ce qui pouvait être ou n’être pas la vérité, car il n’avait pas l’air, à première vue, d’un monsieur que troublent de trop chaleureux épanchements d’âme en faveur d’autrui) de voir cent fois revenir cet heureux jour.
— Ha, ha, ha ! fit le docteur, riant d’un air méditatif, les mains dans les poches. La grande farce en cent actes !
— Vous ne voudriez tout de même pas, je suis sûr, docteur Jeddler, dit M. Snitchey, tout en appuyant un petit sac bleu d’aspect professionnel contre un des pieds de la table, vous ne voudriez pas couper court à la grande farce pour cette actrice-ci, en tout cas.
— Non pas, répondit le docteur. À Dieu ne plaise ! Qu’elle vive pour en rire aussi longtemps qu’elle pourra rire, et puis qu’elle dise avec le bel esprit français : “La farce est finie ; tirez le rideau.”
— Le bel esprit français avait tort, docteur Jeddler, dit M. Snitchey en examinant vivement le contenu de son sac bleu, et votre philosophie a tort de même, croyez-m’en ; je vous l’ai dit bien souvent. Il n’y aurait rien de sérieux dans la vie ? Et le droit, alors ?
— Une plaisanterie, répliqua la docteur.
— Avez-vous jamais plaidé ? demanda M. Snitchey, levant les yeux de son sac.
— Jamais, répondit le docteur.
— Si cela vous arrive, dit M. Snitchey, peut-être changerez-vous d’avis. »
Craggs, qui semblait être représenté par Snitchey et n’avoir qu’une conscience minime, sinon nulle, d’une existence séparée ou d’une individualité personnelle, émit alors une remarque à lui. Elle concernait la seule idée qu’il ne possédât pas à parts égales avec Snitchey, encore que, pour elle, il ne manquât pas de copartageants parmi les sages de ce monde.
« On l’a rendu beaucoup trop aisé, dit M. Craggs.
— Le droit ? demanda le docteur.
— Oui, dit M. Craggs, tout est trop aisé. Il semble qu’on ait tout rendu trop aisé de nos jours. C’est le défaut de notre temps. Si le monde est une plaisanterie (et je ne me hasarderai pas à dire que ce ne l’est pas), on devrait bien la rendre moins aisée. Ce devrait être une lutte aussi dure que possible, monsieur. Voilà ce que je veux dire. Mais on rend tout beaucoup trop facile. On huile les portes de la vie. Elles devraient être toutes rouillées. On les verra bientôt tourner avec un son doux. Alors qu’elles devraient grincer sur leurs gonds, monsieur. »
M. Craggs paraissait lui-même grincer positivement sur ses gonds en exprimant cette opinion, à laquelle il communiqua un effet immense, car c’était un homme froid, dur et sec, vêtu de gris et de blanc comme un silex, avec de petits éclairs dans les yeux comme si quelqu’un en eût tiré des étincelles. Chacun des trois règnes de la nature, en fait, comptait un représentant de fantaisie dans ce cercle de discuteurs ; car Snitchey ressemblait à une pie ou à un corbeau (en moins luisant), et le docteur avait la figure striée d’une reinette d’hiver, avec çà et là une fossette pour représenter les becquetages des oiseaux et une toute petite queue de cheveux pour tenir lieu de pédoncule.
Comme l’alerte silhouette d’un jeune homme de belle mine, en vêtements de voyage, et suivi d’un porteur chargé de plusieurs colis et paniers, pénétrait d’un pas vif dans le verger, avec un air de gaieté et d’espérance qui s’accordait bien avec cette matinée, les trois personnages se rapprochèrent tels les frères des trois sœurs qui filent le destin ou telles les Grâces fort efficacement déguisées, ou encore telles les trois prophétesses fatales de la lande, pour l’accueillir.
« Heureux anniversaire, Alf ! dit le docteur, d’un ton léger.
— Je vous souhaite cent retours de cet heureux jour, monsieur Heathfield ! dit Snitchey, avec un profond salut.
— Retours ! murmura isolément Craggs, d’une voix profonde.
— Eh mais, quelle salve ! s’écria Alfred, s’arrêtant court. Un… deux… trois… tous prophètes de trouble dans la grande mer qui s’étend devant moi. Je suis heureux que vous ne soyez pas les premiers que j’aie rencontrés ce matin : j’aurais pris cela pour un mauvais présage. Mais Grâce a été la première… la douce, l’aimable Grâce… aussi, je vous défie tous !
— Si vous permettez, monsieur, ç’a été moi la première, vous savez, dit Clémence Newcome. Elle se promenait ici au-dehors avant l’aube, vous vous rappelez. Moi, j’étais dans la maison.
— C’est vrai ! Clémence a été la première, dit Alfred. Alors, je vous défie avec Clémence.
— Ha, ha, ha ! — en mon nom propre et en celui de Craggs, dit Snitchey. Quel défi !
— Pas si négligeable qu’il semble, peut-être, dit Alfred, qui, après avoir cordialement serré la main du docteur, ainsi que celles de Snitchey et de Craggs, jeta un regard à la ronde. Mais où sont… Grands dieux ! »
D’un élan qui provoqua sur le moment entre Jonathan Snitchey et Thomas Craggs une association plus étroite que ne l’envisageaient les articles de leur contrat, il se précipita vers l’endroit où les deux sœurs se tenaient ensemble et… mais je n’ai pas besoin de m’étendre plus particulièrement sur la façon dont il salua d’abord Marion et ensuite Grâce : il me suffira de suggérer que M. Craggs l’aurait peut-être considérée comme « trop aisée ».
Pour changer de sujet peut-être, le Dr Jeddler se dirigea vivement vers la table du déjeuner, et tous s’y assirent. Grâce présidait ; mais elle se plaça assez judicieusement pour séparer Alfred et sa sœur du reste de la compagnie. Snitchey et Craggs s’assirent en face l’un de l’autre, le sac bleu posé entre eux pour plus de sûreté ; le docteur prit sa place habituelle en face de Grâce. Clémence, pour servir, tournait autour de la table de son mouvement saccadé ; et l’atrabilaire Bretagne, à une seconde table plus petite, s’acquittait de ses fonctions de Grand Écuyer Tranchant aux dépens d’une pièce de bœuf et d’un jambon.
« Viande ? dit-il, s’avançant vers M. Snitchey, la fourchette et le couteau à découper à la main, et lançant sa question comme un projectile.
— Certainement, répondit l’avoué.
— Et vous, vous en voulez ? (À Craggs.)
— Maigre et bien cuite », répondit ce monsieur.
Après avoir exécuté ces ordres et servi modérément le docteur (il semblait savoir que personne d’autre ne voulait rien manger), il s’attarda aussi près de la Firme que le permettait la bienséance pour observer d’un œil austère la façon dont les associés expédiaient leur viande, ne relâchant qu’une seule fois la sévérité de son expression : lorsque M. Craggs, dont les dents n’étaient pas des meilleures, faillit s’étouffer en s’écriant avec une vive animation : « Je le croyais parti !
— Or çà, Alfred, dit le docteur, quelques mots d’affaires tandis que nous sommes encore à table.
— Tandis que nous sommes encore à table », répétèrent Snitchey et Craggs, qui, pour leur part, semblaient n’avoir aucune envie de la quitter.
Bien qu’Alfred n’eût pas participé au repas et qu’il parût bien assez occupé comme cela, il répondit d’un ton respectueux :
« Si vous le désirez, monsieur.
— S’il pouvait y avoir quoi que ce soit de sérieux, dit le docteur, dans une…
— Une pareille farce, monsieur, suggéra Alfred.
— Dans une pareille farce, fit observer le docteur, ce serait peut-être ce retour, à la veille de la séparation, d’un double anniversaire auquel se rattachent bien des idées plaisantes pour tous quatre, et le souvenir de longs et amicaux rapports. Mais ce n’est pas là ce qui nous intéresse.
— Ah ! si fait, si fait, docteur Jeddler, s’écria le jeune homme. Cela nous intéresse. Et même beaucoup, comme mon cœur en témoigne ce matin ; et comme le vôtre le ferait aussi, je le sais, si vous vouliez bien le laisser s’exprimer. Aujourd’hui, je quitte votre maison ; aujourd’hui, je cesse d’être votre pupille ; nous nous séparons, et loin derrière nous s’étendent des relations affectueuses qui ne pourront jamais plus se renouveler de manière tout à fait pareille, tandis que d’autres sont encore à leur aurore devant nous (il abaissa ses regards sur Marion, assise à côté de lui), fertiles en considérations que je ne puis me permettre d’aborder dès maintenant. Allons, allons ! ajouta-t-il, faisant appel en même temps à son courage et au docteur, il y a un grain de sérieux dans ce grand tas de poussière et de sottises, docteur. Admettons en ce jour qu’il y en a au moins un.
— En ce jour ! s’écria le docteur. Écoutez-le ! Ha, ha, ha ! Entre tous les jours de cette année stupide. Mais c’est en ce jour que la grande bataille se déroula sur ce sol même. Sur ce sol où nous sommes assis, où j’ai vu ce matin danser mes deux filles, où l’on vient de récolter pour notre plaisir les fruits de ces arbres dont les racines plongent dans des hommes, non dans de la terre — tant de vies furent perdues que, comme je m’en souviens moi-même, après des générations, on a remis au jour un cimetière plein d’ossements, de poussière d’os, d’éclats de crânes fendus, là, sous nos pieds, ici même. Et pourtant, dans cette bataille, il n’y avait pas cent hommes à savoir pourquoi ils se battaient ; pas cent d’entre ceux qui se réjouirent inconsidérément de la victoire, qui sussent pourquoi ils se réjouissaient. Il n’y avait pas cinquante personnes qui se trouvassent mieux de la victoire ou de la défaite. Encore maintenant, il n’y a pas une demi-douzaine de gens pour s’entendre sur la cause ou les mérites de la bataille. Bref, personne n’a jamais rien su de bien net à ce sujet, hormis ceux qui pleurèrent les tués. Sérieux ! dit le docteur en riant. Un pareil système !
— Mais tout cela, dit Alfred, me paraît très sérieux, à moi.
— Sérieux ! s’écria le docteur. Si l’on admettait que de telles choses fussent sérieuses, on n’aurait plus qu’à devenir fou, ou à mourir ou à grimper en haut de la montagne et se faire ermite.
— D’ailleurs… c’était il y a si longtemps, dit Alfred.
— Si longtemps ! répliqua le docteur. Sais-tu ce que le monde a fait depuis lors ? Sais-tu ce qu’il a fait d’autre ? Pas moi.
— Il a un peu plaidé, fit observer M. Snitchey, remuant son thé.
— Encore que la solution ait toujours été rendue trop aisée, dit son associé.
— Et, vous m’excuserez de le dire, docteur, poursuivit M. Snitchey, quoique je vous aie bien souvent communiqué mon opinion au cours de nos discussions, je vois du sérieux dans le fait que le monde a eu recours à la loi, comme dans tout son système juridique… oui vraiment, quelque chose de tangible, avec un objectif, une intention bien définis… »
Clémence Newcome vint buter de biais contre la table, faisant résonner tasses et soucoupes.
« Eh bien ! qu’y a-t-il ? s’exclama le docteur.
— C’est ce vilain sac bleu qui m’en veut, dit Clémence. Il est toujours à faire des crocs-en-jambe aux gens.
— Avec un objectif, une intention bien définis, reprit Snitchey, qui commandent le respect. La vie serait une farce, docteur Jeddler ? Alors qu’il y a recours à la Loi dans l’affaire ? »
Le docteur rit et regarda Alfred.
« Je vous accorde, si vous voulez, que la guerre est une stupidité, dit Snitchey. Là-dessus, nous sommes d’accord. Voici par exemple une campagne riante (il la montrait de la fourchette), qui fut à une certaine époque envahie par une soldatesque dont chaque homme était un violateur de la propriété privée, notez-le, et la ravagea par le fer et par le feu. Hé, hé, hé ! Comment peut-on s’exposer de son propre gré au fer et au feu ? C’est stupide, c’est du gaspillage, c’est positivement ridicule ; on ne peut que rire de son semblable, voyez-vous, quand on y pense ! Mais prenez cette campagne riante telle qu’elle est. Pensez aux lois régissant les biens-fonds, les legs et dispositions testamentaires touchant les propriétés immobilières, les hypothèques et leur purge, les baux, les francs-fiefs et les tenures censitaires ; songez, dit M. Snitchey avec tant d’émotion qu’il s’en lécha littéralement les babines, songez aux lois compliquées qui se rapportent aux titres et à leur justification, avec tous les précédents contradictoires et les nombreux actes du Parlement y relatifs ; songez au nombre infini d’ingénieux et interminables procès en Cour de Chancellerie auxquels cet aimable paysage peut donner lieu ; et reconnaissez, docteur Jeddler, qu’il y a une oasis dans le système auquel nous sommes soumis ! Je pense, dit M. Snitchey en regardant son associé, parler en mon nom propre et en celui de Craggs ? »
M. Craggs ayant fait un signe d’assentiment, M. Snitchey, quelque peu ragaillardi par sa récente démonstration éloquente, fit observer qu’il prendrait bien un peu plus de bœuf et une autre tasse de thé.
« Je ne défends pas la vie en général, reprit-il en se frottant les mains et en riant in petto ; elle est pleine de folie, de choses pires même : déclarations de confiance, désintéressement et autres billevesées ! Bah, bah, bah ! Nous savons ce que cela vaut. Mais il ne faut pas se moquer de la vie ; vous avez un jeu à jouer, et un jeu très sérieux, je vous l’assure ! Tout le monde joue contre vous, voyez-vous, et vous jouez contre tout le monde. Oh ! c’est une chose fort intéressante. Il y a des mouvements astucieux à faire sur l’échiquier. Il ne faut rire, docteur Jeddler, que quand vous gagnez — et encore, pas trop. Hé, hé, hé ! Et encore, pas trop, répéta Snitchey, avec un roulement de tête et un clin d’œil qui semblait dire : “Vous pouvez aussi bien faire cela à la place !”
— Eh ! bien, Alfred ! s’écria le docteur. Qu’en dis-tu ?
— Je dis, monsieur, répondit le jeune homme, je dis que la plus grande faveur que vous puissiez me faire — à moi et à vous-même d’ailleurs, comme je suis assez enclin à le croire — serait de tâcher d’oublier parfois ce champ de bataille et d’autres semblables au profit de ce plus vaste champ de bataille qu’est la Vie, sur lequel le soleil se lève chaque jour.
— Vraiment, je crains que cela ne doive guère adoucir son opinion, monsieur Alfred, dit Snitchey. Les combattants sont fort ardents et implacables dans cette bataille de la Vie dont vous parlez. Il s’y pratique force coups d’estoc et de taille, sans compter les coups de pistolet dans la tête, par-derrière. On vous y abat, on vous y piétine de terrible sorte. C’est une assez vilaine affaire.
— Je pense, monsieur Snitchey, dit Alfred, qu’il s’y trouve aussi des luttes et des victoires sereines, de grands sacrifices, et de nobles actes d’héroïsme (même dans nombre de ses légèretés et de ses contradictions apparentes) — de ceux que l’absence de chroniques ou d’audience terrestre ne rend pas plus aisés, et qui s’accomplissent chaque jour dans les coins et recoins, dans les humbles maisonnées ou dans le cœur des hommes et des femmes : des actes dont chacun pourrait raccommoder l’homme le plus rigide avec un pareil monde et l’emplir de foi et d’espérance en lui, quand deux quarts de sa population seraient en guerre, et qu’un troisième aurait recours à la Justice — si l’on peut dire. »
Les deux sœurs écoutaient avec attention.
« Bon, bon ! dit le docteur. Je suis trop vieux pour être converti, fût-ce par mon ami Snitchey ici présent ou par ma bonne vieille fille de sœur, Marthe Jeddler, qui eut, il y a bien longtemps, ce qu’elle appelle des épreuves domestiques, qui a mené depuis lors une vie pleine de charitable sympathie pour toutes sortes de gens et qui est tellement de votre opinion (encore qu’elle soit moins raisonnable et plus obstinée, étant femme) que nous ne pouvons pas nous entendre et que nous nous voyons très rarement. Je suis né sur ce champ de bataille. Dès l’enfance, j’eus l’esprit tourné vers l’histoire réelle d’un champ de bataille. Soixante années ont passé sur ma tête et je n’ai jamais vu le monde chrétien, y compris Dieu sait combien de mères aimantes et de bonnes jeunes filles comme celles que j’ai là, autrement que passionné pour un champ de bataille. Les mêmes contradictions se retrouvent partout. On ne peut que rire ou pleurer d’un aussi prodigieux illogisme ; et moi, je préfère rire. »
Bretagne, qui n’avait cessé de prêter la plus profonde et la plus mélancolique attention à chaque orateur, parut se décider tout à coup en faveur de la même préférence, si l’on pouvait interpréter le son sépulcral qui lui échappa comme une démonstration de sa faculté de rire. Sa figure, cependant, resta parfaitement impassible, aussi bien avant qu’après, et, quoiqu’un ou deux des convives se fussent retournés comme alarmés par un bruit mystérieux, personne ne l’attribua au coupable.
Excepté sa partenaire dans le service, Clémence Newcome, qui, le réveillant de ses réflexions à l’aide d’une de ses articulations favorites, autrement dit d’un coup de coude, lui demanda dans un murmure réprobateur ce qui le faisait rire.
« Pas vous ! dit Bretagne.
— Qui donc, alors ?
— L’humanité, dit Bretagne. Voilà la bonne blague !
— Entre notre maître et ces hommes de loi, il a la tête de jour en jour plus brouillée ! s’écria Clémence, lui portant une botte de l’autre coude en guise de stimulant pour l’esprit. Savez-vous où vous êtes ? Voulez-vous recevoir vos huit jours ?
— Je ne sais rien du tout, dit Bretagne, l’œil terne et le visage impassible. Je ne me soucie de rien du tout. Je ne comprends rien du tout. Je ne crois rien du tout. Et je ne veux rien du tout. »
Quoique ce sommaire désespéré de sa condition générale pût avoir été chargé outre mesure dans un accès de découragement, Benjamin Bretagne — parfois appelé Petite-Bretagne pour le distinguer de la Grande, comme on dirait la Jeune-Angleterre pour parler de la Vieille avec une différence marquée —, Benjamin Bretagne avait défini son état réel avec plus de justesse que l’on ne pourrait supposer. Car, servant comme une sorte de valet Miles auprès du Frère Bacon du Docteur et écoutant chaque jour les innombrables discours que son maître tenait à diverses personnes, discours qui tendaient tous à montrer que son existence était au mieux une erreur et une absurdité, cet infortuné domestique était graduellement tombé dans un tel abîme de pensées confuses et contradictoires venues du dedans et du dehors, que la Vérité au fond de son puits se trouvait encore à la surface en comparaison de Bretagne dans les profondeurs de son désarroi. Le seul point qu’il comprît clairement, c’était que l’élément nouveau généralement apporté dans ces discussions par Snitchey et Craggs ne servait jamais à les rendre plus claires et semblait toujours fournir au docteur une sorte d’avantage et de confirmation. Aussi considérait-il la Firme comme l’une des causes immédiates de son état d’esprit et avait-il les deux avoués en horreur.
« Mais ce n’est pas là notre affaire, Alfred, dit le docteur. Puisque tu cesses aujourd’hui d’être sous ma tutelle (comme tu l’as rappelé), que tu nous quittes gorgé de tout l’enseignement que pouvait te dispenser l’école secondaire d’ici, de ce que tes études à Londres ont pu y ajouter et des connaissances pratiques qu’un ennuyeux vieux médecin de campagne comme moi était capable de greffer là-dessus, te voilà donc maintenant lâché dans le monde. La première période de probation voulue par ton pauvre père étant écoulée, tu pars maintenant, étant ton propre maître, pour remplir son second désir. Et bien avant la fin des trois années de ton voyage dans les écoles de médecine étrangères, tu nous auras oubliés. Mon Dieu, tu nous auras facilement oubliés d’ici six mois !
— Si cela était… mais vous savez bien que non ; pourquoi répondrais-je ? dit Alfred, riant.
— Je ne sais rien de la sorte, répliqua le docteur. Qu’en dis-tu, Marion ? »
Marion, qui maniait nonchalamment sa tasse, semblait vouloir dire — mais elle ne le dit pas — qu’il n’avait qu’à l’oublier, s’il le pouvait. Grâce attira le rougissant visage contre sa joue et sourit.
« Je ne me suis pas acquitté de manière trop infidèle, j’espère, du mandat qui m’était confié, poursuivit le docteur ; mais il faut, en tout cas, que je sois formellement déchargé, et que j’en reçoive quitus ce matin ; voici donc nos bons amis Snitchey et Craggs, avec un sac rempli de papiers, de comptes, de documents pour le transfert à ton compte du solde de fidéicommis — je souhaiterais qu’il fût plus difficile à liquider, Alfred, il te reste à devenir un grand homme pour le rendre tel — et autres bouffonneries de ce genre à signer, sceller et délivrer.
— Devant témoins, comme le requiert la loi, dit Snitchey, repoussant son assiette et sortant les papiers, que son associé se mit en devoir d’étaler sur la table ; et comme moi-même et Craggs avons été co-fidéicommissaires avec vous, docteur, en ce qui concerne les fonds, nous aurons besoin de vos deux serviteurs pour certifier les signatures. Savez-vous lire, madame Newcome ?
— Je suis pas mariée, m’sieur, dit Clémence.
— Oh ! je vous demande pardon. Cela ne me surprend pas, ajouta Snitchey, riant sous cape tandis qu’il jetait les yeux sur l’extraordinaire tournure de la servante. Vous savez lire ?
— Un peu, répondit Clémence.
— L’office du mariage, soir et matin, hé ? fit observer l’avoué, facétieux.
— Non, dit Clémence. C’est trop difficile. Je ne lis qu’un dé à coudre.
— Lire un dé à coudre ! répéta Snitchey. Que me chantez-vous là, ma fille ? »
Clémence fit un signe affirmatif de la tête : « Et une râpe à muscade.
— Mais elle est folle ! Elle relève du Grand Chancelier ! s’écria Snitchey, la regardant ahuri.
— Au cas où elle possède quelque bien », stipula Craggs.
Mais Grâce intervint pour expliquer que chacun des articles en question portait une devise gravée et constituait ainsi la bibliothèque de poche de Clémence Newcome, qui n’était pas très versée dans l’étude des livres.
« Ah ! c’est cela, c’est donc cela, mademoiselle Grâce ! dit Snitchey. Oui, oui. Ha, ha, ha ! Je prenais notre amie pour une idiote. Elle en a singulièrement l’air, murmura-t-il avec un coup d’œil dédaigneux. Et que dit donc votre dé, madame Newcome ?
— Je suis pas mariée, m’sieur, fit observer Clémence.
— Eh bien, Newcome. Cette appellation-là vous va-t-elle ? dit l’avoué. Que dit votre dé, Newcome ? »
La façon dont Clémence, avant de répondre à cette question, tint une de ses poches ouvertes et regarda dans les profondeurs béantes à la recherche du dé qui ne s’y trouvait pas ; la façon dont elle tint ouverte une poche du côté opposé et, semblant apercevoir l’objet comme une perle de grand prix tout au fond, en retira divers obstacles interposés tels qu’un mouchoir, un morceau de bougie de cire, une pomme écarlate, une orange, un penny porte-bonheur, une rotule de mouton, un cadenas, une paire de ciseaux dans un étui dont on eût plutôt dit qu’il annonçait de petites cisailles, une poignée ou deux de perles en vrac, plusieurs pelotes de coton, un porte-aiguilles, une collection de papillotes et un biscuit, tous articles qu’elle passa un à un à Bretagne pour qu’il les lui tînt — est sans conséquence.
Tout comme la manière dont, dans sa détermination à saisir cette poche à la gorge et à la tenir prisonnière (car ladite poche avait tendance à se balancer et à s’entortiller au moindre prétexte), elle prit et maintint calmement une attitude apparemment incompatible avec l’anatomie humaine comme avec les lois de la gravité. Il suffira de savoir qu’elle finit par produire triomphalement le dé au bout de son doigt et qu’elle fit crépiter la râpe à muscade, la littérature inscrite sur ces deux colifichets étant manifestement en passe d’usure et de disparition complète par suite de friction excessive.
« Ainsi donc, voilà le dé, ma fille ? dit Snitchey, se divertissant à ses dépens. Et que dit-il, ce dé ?
— Il dit, répondit Clémence, lisant lentement tout autour de l’objet comme si c’eût été une tour : “Ou-blie et par-don-ne.”
Snitchey et Craggs rirent de bon cœur.
« Comme c’est nouveau ! dit Snitchey.
— Comme c’est facile ! dit Craggs.
— Et quelle connaissance de la nature humaine il y a là-dedans ! dit Snitchey.
— Et comme c’est applicable aux affaires de la vie ! dit Craggs.
— Et la râpe à muscade ? demanda le chef de la Firme.
— La râpe, elle dit, répliqua Clémence : “Fais ce que tu voudrais qu’on te fît.”
— Fais en sorte de n’être pas défait, vous voulez dire, déclara M. Snitchey.
— Je ne comprends pas, dit Clémence, avec un vague hochement de tête. Je ne suis pas homme de loi.
— Si elle l’était, docteur, dit M. Snitchey, se tournant soudain vers lui comme pour prévenir l’effet qu’eût pu avoir cette réplique, elle s’apercevrait, je le crains, que ce serait là la règle d’or de la moitié de ses clients. Ils s’y appliquent assez sérieusement — tout capricieux que soit ce monde — et en rejettent ensuite tout le blâme sur nous. Dans notre profession, nous ne sommes guère que des miroirs, après tout, monsieur Alfred ; mais ceux qui nous consultent sont en général des gens coléreux et querelleurs, qui ne se montrent pas alors sous leur meilleur jour, et il est assez injuste de nous en vouloir quand nous ne faisons que réfléchir des aspects déplaisants. Je pense, dit M. Snitchey, que je parle en mon nom propre et en celui de Craggs ?
— Incontestablement, dit Craggs.
— Ainsi donc, si M. Bretagne veut bien avoir l’obligeance de nous apporter un rien d’encre, dit M. Snitchey, revenant à ses papiers, nous signerons, scellerons et délivrerons aussitôt que possible, sans quoi le coche sera là avant que nous sachions où nous en sommes. »
À en juger par son apparence, il y avait toute probabilité pour que le coche passât avant que M. Bretagne sût, quant à lui, où il en était ; car il restait planté là, l’air absent, occupé à mettre en balance dans son esprit le docteur et les avoués, les avoués et le docteur, leurs clients et ce trio, et à tenter mollement de faire cadrer le dé et la râpe à muscade (nouveaux pour lui) avec le système philosophique de je ne sais qui ; bref, s’égarant tout autant que son grand homonyme le fit jamais dans ses théories et ses écoles. Mais Clémence, qui était son bon génie — encore qu’il eût la plus piètre opinion de son entendement du fait qu’elle se préoccupait rarement de spéculations abstraites et qu’elle était toujours là pour faire ce qu’il fallait au moment qu’il fallait —, Clémence, ayant apporté l’encre en un clin d’œil, lui rendit le service supplémentaire de le rappeler à lui-même d’un coup de coude dans les côtes et, de ses délicates bourrades, donna si bien le branle à sa mémoire qu’il ne tarda pas à être frais et alerte.
Je manque du temps nécessaire pour raconter en détail l’appréhension qu’il avait (chose assez fréquente chez les personnes de sa condition, pour qui l’usage d’une plume et d’encre est un événement) de ne pouvoir apposer son nom sur un document écrit d’une main autre que la sienne sans se compromettre de quelque ténébreuse façon ou renoncer par sa signature à des sommes d’argent aussi énormes que vagues ; pour dire comment, après ne s’être approché des actes qu’à son corps défendant et sous la contrainte du docteur, il insista pour prendre tout le temps de les examiner avant d’écrire (ces pattes de mouche, pour ne rien dire de la phraséologie, étant pour lui du pur chinois) et aussi pour les retourner afin de voir s’il n’y avait rien de frauduleux par-derrière ; ou la manière dont, après avoir signé son nom, il prit l’air désolé de quelqu’un qui vient d’abandonner ses biens et ses droits. Et comment le sac bleu contenant sa signature présenta pour lui à partir de ce moment-là un mystérieux intérêt qui l’empêchait de le quitter ; et aussi comment Clémence Newcome, se pâmant de rire à l’idée de sa propre importance et de sa dignité, s’étala des deux coudes sur la table entière, telle une aigle éployée, et reposa sa tête sur son bras gauche préalablement à la formation de certains caractères cabalistiques nécessitant une bonne quantité d’encre ainsi que des contreparties imaginaires qu’elle exécuta en même temps avec la langue. Et enfin comment, une fois qu’elle eut goûté à l’encre, la soif l’en prit, comme il advient aux tigres, dit-on, pour un autre liquide, si bien qu’elle voulut tout signer et mettre son nom en toutes sortes d’endroits. Bref, le docteur fut déchargé de son fidéicommis et de toutes ses responsabilités ; et Alfred, les prenant à son compte, se trouva définitivement lancé dans le voyage de la vie.
« Bretagne ! dit le docteur. Cours à la grille surveiller l’arrivée du coche. Le temps s’envole, Alfred.
— Oui, monsieur, oui, répondit vivement le jeune homme. Ma chère Grâce ! un moment ! Marion — si jeune et si belle, si séduisante et tant admirée, plus chère à mon cœur que toute autre chose dans la vie — rappelez-vous ! Je vous confie Marion !
— Elle a toujours été pour moi une charge sacrée, Alfred. Elle l’est doublement maintenant. Je veillerai fidèlement à ce dépôt, croyez-moi.
— Je le crois, Grâce. Je le sais bien. Qui pourrait regarder votre visage et entendre votre voix sans en être sûr ? Ah ! Grâce ! Si j’avais votre cœur si bien gouverné, votre esprit si tranquille, avec quel courage ne quitterais-je pas ces lieux aujourd’hui !
— Vraiment ? répondit-elle avec un tranquille sourire.
— Et pourtant, Grâce… ma sœur, devrais-je dire tout naturellement.
— Dites-le ! répliqua-t-elle vivement. Je suis heureuse de l’entendre. Ne me donnez pas d’autre nom.
— Et pourtant, ma sœur donc, dit Alfred, il vaut mieux pour Marion et moi que vos loyales et fermes qualités nous servent ici pour notre sécurité et notre bonheur. Je ne les emporterais pas avec moi pour me soutenir, même si je le pouvais !
— Le coche est en haut de la colline ! cria Bretagne.
— Le temps s’envole, Alfred. »
Marion s’était tenue à l’écart, les yeux fixés à terre ; mais, à cet avertissement, son jeune amoureux l’entraîna tendrement vers sa sœur et la plaça dans ses bras.
« Je viens de dire à Grâce, Marion chérie, dit-il, qu’au moment de cette séparation je lui confiais ma précieuse charge. Et quand je reviendrai vous réclamer, ma chérie, quand la lumineuse perspective de notre vie à deux s’étendra devant nous, ce sera l’une de nos plus grandes joies de voir comment nous pourrons rendre Grâce heureuse, comment nous pourrons aller au-devant de ses désirs ; comment nous pourrons lui montrer notre gratitude et l’aimer ; comment nous pourrons lui restituer une partie de la dette qu’elle aura accumulée sur nos épaules. »
La cadette avait une main dans la sienne ; l’autre était passée autour du cou de sa sœur. Elle plongea dans les yeux si calmes, si sérieux, si clairs de celle-ci un regard dans lequel se mêlaient l’affection, l’admiration, la tristesse, l’émerveillement et presque la vénération. Elle regarda ce visage comme si c’eût été celui de quelque ange brillant de lumière. Calme, serein et clair, le visage retourna ce regard, le posant sur elle et son amant.
« Et quand le moment sera venu, comme il viendra bien un jour, dit Alfred — et je me demande comment il n’est pas encore venu ; mais Grâce sait ce qu’elle fait, car elle a toujours raison —, quand le moment sera venu où elle-même désirera un ami à qui ouvrir tout son cœur, un ami qui soit pour elle un peu de ce qu’elle aura été pour nous — alors, Marion, combien nous nous montrerons fidèles et quelle joie ce sera pour nous de savoir que notre chère et bonne sœur aime et est aimée comme nous le souhaitons pour elle ! »
La jeune fille continua de regarder sa sœur dans les yeux, et ne se retourna pas — pas même vers lui. Et ces yeux loyaux continuèrent d’envelopper de leur regard calme, serein et clair, la jeune fille et son amant.
« Et quand tout cela sera passé, lorsque nous serons vieux et que nous vivrons (comme nous le devons !) ensemble, bien près l’un de l’autre, en parlant souvent de l’ancien temps, dit Alfred, cette époque-ci sera notre époque favorite, et tout particulièrement ce jour-ci ; et nous nous rappellerons l’un à l’autre nos pensées et nos sentiments, nos espoirs et nos craintes à l’heure de la séparation ; nous nous dirons combien il nous était pénible de nous dire adieu…
— Le coche traverse le bois ! cria Bretagne.
— Oui, je suis prêt… et comment nous nous sommes retrouvés, si heureusement, en dépit de tout ; nous ferons de ce jour le plus heureux de toute l’année, et nous le célébrerons comme un triple anniversaire. N’est-ce pas, ma chérie ?
— Oui ! dit l’aînée, intervenant d’un ton ardent et avec un sourire radieux. Oui ! Alfred, ne vous attardez pas. Vous n’en avez plus le temps. Dites au revoir à Marion. Et que Dieu vous accompagne ! »
Il serra la plus jeune des deux sœurs contre son cœur. Libérée de son étreinte, elle se jeta de nouveau contre sa sœur ; et ses yeux, du même regard mêlé, cherchèrent de nouveau les yeux si calmes, si sereins, si clairs.
« Adieu, mon garçon ! dit le docteur. Parler de correspondances ou d’affections sérieuses, d’engagements, etc. en pareilles… ha, ha, ha ! tu sais ce que je veux dire… eh bien, ce serait pure absurdité, bien sûr. Tout ce que je puis dire, c’est que si toi et Marion, vous conservez toujours les mêmes stupides intentions, je n’aurai aucune objection à t’avoir un de ces jours pour gendre.
— Sur le pont ! cria Bretagne.
— Qu’il arrive ! dit Alfred, serrant vigoureusement la main du docteur. Pensez parfois à moi, mon vieil ami et tuteur, avec toute l’intensité que vous pourrez ! Adieu, monsieur Snitchey ! Adieu, monsieur Craggs !
— Il descend la route ! cria Bretagne.
— Un baiser de Clémence Newcome, en souvenir d’une vieille connaissance ! Une poignée de main, Bretagne ! Marion, mon cœur, au revoir ! Ma sœur Grâce ! souvenez-vous ! »
La tranquille figure domestique et le visage si beau dans sa sérénité se tournèrent vers lui en réponse ; mais le regard et l’attitude de Marion demeurèrent inchangés.
Le coche était à la grille. On s’affaira autour des bagages. Le coche se remit en route. Marion ne bougeait toujours pas.
« Il agite son chapeau à ton intention, mon cœur, dit Grâce. Le mari que tu as choisi, ma chérie. Regarde ! »
La cadette leva la tête et la tourna un instant. Puis, regardant de nouveau et rencontrant pour la première fois ces calmes yeux, elle se laissa aller en pleurant sur l’épaule de sa sœur.
« Oh ! Grâce, Dieu te bénisse ! Mais je ne puis supporter de voir cela, Grâce ! J’en ai le cœur brisé. »
DEUXIÈME PARTIE
Snitchey et Craggs avaient sur l’ancien champ de bataille une confortable petite étude, dans laquelle ils menaient leur confortable petite affaire et livraient un grand nombre de parties contestantes. Bien que l’on ne pût guère qualifier ces conflits de batailles à feu roulant, car en vérité elles se déroulaient généralement à pas de tortue, la part qu’y prenait la Firme relevait bien de cette dénomination générale, dans la mesure où les avoués tantôt tiraient sur tel demandeur, tantôt lançaient une estocade à tel défendeur, tantôt chargeaient rudement tels biens en Cour de Chancellerie ou encore livraient quelque légère escarmouche à un corps irrégulier de petits débiteurs, selon que l’occasion se présentait ou que l’ennemi y prêtait le flanc. La Gazette représentait un élément important et profitable dans certaines de leurs campagnes, comme dans d’autres de plus grand renom ; et, pour la plupart des actions dans lesquelles s’exerçait leur stratégie, les combattants pouvaient ensuite observer qu’ils avaient eu toutes les difficultés du monde à se distinguer mutuellement ou à comprendre avec la moindre clarté où ils en étaient, vu la grande quantité de fumée qui les environnait.
Les bureaux de MM. Snitchey et Craggs se trouvaient commodément situés, la porte ouverte au bas de deux marches douces, sur la place du marché ; de façon que tout fermier irrité, désireux de chercher noise, s’y pût précipiter tout aussitôt. Leur chambre du conseil et salle de conférence particulière était une vieille pièce de derrière, à l’étage, avec un plafond bas et sombre, qui semblait froncer les sourcils en réfléchissant à certains points de jurisprudence embrouillés. Elle était meublée de chaises de cuir à haut dossier, garnies de clous de cuivre semblables à de gros yeux en boules de loto, dont certains, par-ci par-là, étaient tombés — ou avaient peut-être été extirpés par les doigts distraits de clients désorientés. Il y avait une gravure encadrée représentant quelque grand juge, de la terrible perruque duquel chaque boucle avait fait dresser les cheveux sur la tête de quelqu’un. Des ballots de papiers emplissaient les placards, les étagères et les tables poussiéreuses ; et le long des lambris, se trouvaient des rangées de coffrets, cadenassés et incombustibles, portant des noms de personnes que les visiteurs anxieux se croyaient contraints par quelque cruel enchantement d’épeler à l’endroit et à l’envers ou de transformer en anagrammes, tandis qu’ils faisaient mine d’écouter Snitchey et Craggs sans comprendre un traître mot de ce que ceux-ci leur racontaient.
Snitchey et Craggs avaient l’un et l’autre, dans la vie privée comme dans la vie professionnelle, des partenaires, Snitchey et Craggs étaient les meilleurs amis du monde et se portaient mutuellement une réelle confiance ; mais Mme Snitchey, selon une tendance assez fréquence en ce monde, se méfiait par principe de M. Craggs, tandis que Mme Craggs se méfiait par principe de M. Snitchey. « Ah ! ouiche, parlons-en de tes Snitchey ! » faisait parfois observer cette dernière à M. Craggs en usant de ce pluriel imagé comme par allusion à l’un de ces répréhensibles articles vestimentaires qui ne possèdent pas de singulier en anglais ; « Pour ma part, je ne vois pas ce que tu veux avec tes Snitchey. À mon avis, tu fais beaucoup trop confiance à tes Snitchey, et je souhaite que tu ne sois jamais amené à constater le bien-fondé de ce que je te dis là. » Tandis que Mme Snitchey faisait remarquer à M. Snitchey à propos de Craggs que « si jamais il se laissait entraîner par quiconque, c’était bien par cet homme-là et que si jamais elle pouvait lire un double jeu dans l’œil d’un mortel, c’était bien ce qu’elle voyait dans le regard de Craggs ». Nonobstant ces commentaires, cependant, ils étaient tous très bons amis en général ; et Mmes Snitchey et Craggs maintenaient une solide alliance contre « l’étude », qu’elles considéraient toutes deux comme la Chambre Bleue et l’ennemi commun, rempli de machinations dangereuses (parce que inconnues).
Dans cette étude, néanmoins, Snitchey et Craggs élaboraient le miel pour leurs diverses ruches. Là, par certains beaux soirs, il leur arrivait de s’attarder à la fenêtre de leur chambre du conseil, qui donnait sur l’ancien champ de bataille, et de s’étonner (mais cela, c’était généralement à l’époque des assises, quand l’abondance des affaires les rendait sentimentaux) de la folie des hommes qui ne pouvaient rester en paix les uns avec les autres et aller tranquillement en Justice. Là, les jours, les semaines, les mois et les années passaient sur leur tête ; sur leurs dossiers, sur les clous de cuivre en nombre régulièrement décroissant des chaises de cuir et sur l’amas toujours croissant des papiers de leurs tables. Là, donc, trois années écoulées depuis le déjeuner au verger avaient minci l’un et engraissé l’autre des deux associés, assis un beau soir en consultation.
Ils n’étaient pas seuls, car il y avait avec eux un homme d’une trentaine d’années environ, assez négligemment vêtu, qui, en dépit d’un visage quelque peu défait, était bien découplé, bien mis et de belle mine ; il se trouvait dans le fauteuil d’apparat, une main passée dans son gilet et l’autre dans ses cheveux en désordre, ruminant d’un air morose. MM. Snitchey et Craggs étaient assis de part et d’autre d’un bureau voisin. L’un des coffrets incombustibles, le cadenas défait, était posé ouvert devant eux ; une partie de son contenu était répandue sur la table et le reste en cours d’examen entre les mains de M. Snitchey, qui approchait successivement chaque document de la bougie, regardant chaque papier séparément à mesure qu’il le tirait, hochait la tête et le tendait à Craggs, lequel le parcourait à son tour, hochait la tête et le reposait. Ils s’arrêtaient parfois et, hochant la tête de concert, jetaient un regard sur le client pensif. Et le nom qui figurait sur le coffret étant Michel Warden, Esq., on peut conclure de ces prémisses que le nom et le coffret étaient tous deux siens, et que les affaires de Michel Warden, Esq. étaient en assez mauvais état.
« C’est tout, dit M. Snitchey, prenant le dernier papier. Il n’y a vraiment aucune autre ressource. Aucune autre ressource.
— Ainsi donc tout a été perdu, dépensé, gaspillé, engagé, emprunté ou vendu ? dit le client en levant la tête.
— Tout, répondit M. Snitchey.
— Il n’y a plus rien à faire, dites-vous ?
— Rien du tout. »
Le client se mordit les ongles et se replongea dans ses réflexions.
« Et je ne suis pas trop en sécurité en Angleterre ? Vous vous en tenez à cette opinion ?
— Dans aucune partie du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande, répondit M. Snitchey.
— Je ne suis plus qu’un simple enfant prodigue, sans père chez lequel retourner, sans porcs à garder ni carouges à partager avec eux, en somme ? » poursuivit le client, balançant une jambe croisée sur l’autre, et les yeux fixés sur le sol.
M. Snitchey toussa comme pour écarter toute idée qu’il pût avoir part à l’illustration métaphorique d’une position légale. M. Craggs, comme pour exprimer que ce point de vue représentait celui de leur association, toussa également.
« Ruiné à trente ans ! dit le client. Eh bien !
— Pas ruiné, monsieur Warden, répliqua M. Snitchey. Ce n’est pas tout à fait aussi catastrophique que cela. Vous avez fait passablement de choses pour y arriver, je dois le dire ; mais vous n’êtes pas ruiné. Un peu de soins assidus…
— Au diable les soins assidus ! s’écria le client.
— Monsieur Craggs, dit Snitchey, auriez-vous l’obligeance de m’offrir une prise ? Merci, monsieur. »
Tandis que l’imperturbable avoué l’appliquait à son nez avec l’apparence du plus grand plaisir et en consacrant toute son attention au processus, le client en vint graduellement à sourire et, levant les yeux, dit :
« Vous parliez de soins assidus. De quelle durée seraient-ils, ces soins ?
— De quelle durée ? répéta Snitchey, qui fit tomber de ses doigts la poussière de tabac tout en effectuant un lent calcul mental. Pour les biens grevés, monsieur ? En de bonnes mains ? S. et C., par exemple ? Six ou sept ans.
— Mourir de faim durant six ou sept ans ! s’écria le client, partant d’un rire maussade et changeant impatiemment de posture.
— Mourir de faim durant six ou sept ans, monsieur Warden, dit Snitchey, serait certes chose très inhabituelle. Vous pourriez sans doute acquérir une nouvelle fortune en vous montrant un peu pendant ce temps. Mais nous ne pensons pas que vous le puissiez — je parle en mon nom propre et en celui de Craggs — et nous nous abstenons par conséquent de vous le conseiller.
— Et que conseillez-vous donc ?
— Les soins, vous ai-je dit, répéta Snitchey. Quelques années de soins administrés par moi-même et Craggs arrangeraient les choses. Mais, pour nous permettre de prendre des dispositions et de nous y tenir et vous permettre à vous de les respecter, il vous faudra partir ; vous devrez aller vivre sur le continent. Quant à mourir de faim, nous pourrions vous assurer, même dès le début, quelques centaines de livres par an pour vous faciliter les choses — à ce que je pense, monsieur Warden.
— Quelques centaines, dit le client. Alors que j’en ai dépensé des milliers !
— Pour cela, repartit M. Snitchey, remettant posément les papiers dans le coffret, il n’y a aucun doute. Aucun doute là-dessus », se répéta-t-il à lui-même, tandis qu’il poursuivait pensivement son occupation.
L’avoué connaissait très probablement son homme ; en tout cas, sa manière sèche, perspicace et bizarre exerça une influence favorable sur l’humeur morose de son client et le disposa à plus de liberté et de franchise. Ou peut-être est-ce le client qui connaissait son homme et qui avait provoqué les encouragements qu’il avait reçus à seule fin de rendre plus défendable en apparence l’objet de ses réflexions, qu’il était sur le point de dévoiler. Relevant graduellement la tête, il regarda son inébranlable conseiller avec un sourire qui ne tarda pas à se muer en un rire franc.
« Après tout, dit-il, mon ami à la tête de fer… »
M. Snitchey désigna du doigt son associé.
« Moi-même et… excusez-moi… Craggs.
— J’en demande pardon à M. Craggs, dit le client. Après tout, mes amis à la tête de fer (il se pencha en avant et laissa un peu tomber la voix), vous ne connaissez encore qu’à moitié ma ruine. »
M. Snitchey se figea et le considéra avec fixité. M. Craggs le regarda non moins fixement.
« Je ne suis pas seulement endetté, dit le client ; je suis aussi follement…
— Pas amoureux ! s’écria Snitchey.
— Si ! dit le client, se rejetant en arrière dans son fauteuil et contemplant, les mains dans les poches, les deux associés. Follement amoureux.
— Et pas d’une héritière, monsieur ? dit Snitchey.
— Pas d’une héritière.
— Ni d’une dame riche ?
— Ni d’une dame riche, pour autant que je sache… si ce n’est en beauté et en mérite.
— Une personne non mariée, j’aime à le croire ? dit M. Snitchey avec beaucoup d’expression.
— Certes.
— Ce n’est pas une des filles du Dr Jeddler ? dit Snitchey, carrant soudain ses coudes sur ses genoux et avançant la tête d’un bon yard.
— Si ! répondit le client.
— Pas la cadette ? dit Snitchey.
— Si ! répondit le client.
— Monsieur Craggs, dit Snitchey fort soulagé, voudriez-vous avoir l’obligeance de m’offrir encore une prise ? Merci ! Je suis heureux de déclarer que cela n’a pas d’importance, monsieur Warden : elle est fiancée, monsieur ; elle n’est plus libre. Mon associé peut le confirmer. Nous le savons de fait.
— Nous le savons de fait, répéta Craggs.
— Moi aussi, peut-être, répondit tranquillement le client. Et après ? N’êtes-vous pas hommes d’expérience, et n’avez-vous donc jamais entendu parler d’une femme qui change d’avis ?
— Il y a certainement eu des procès pour non-accomplissement de promesse de mariage, dit M. Snitchey, procès intentés aussi bien à des demoiselles qu’à des veuves ; mais dans la majorité des affaires…
— Des affaires ! s’écria le client, l’interrompant avec impatience. Ne me parlez pas d’affaires. Le précédent général se trouve dans un volume bien plus gros qu’aucun de vos bouquins de droit. Et d’ailleurs, croyez-vous que j’aie vécu pour rien six semaines durant chez le docteur ?
— Je crois, monsieur, fit observer M. Snitchey, s’adressant avec gravité à son associé, je crois que de tous les mauvais pas où les chevaux de M. Warden l’aient mis — et ils ont été passablement nombreux, passablement dispendieux comme nul ne le sait mieux que lui, ou vous et moi — le pire, s’il parle ainsi, pourrait bien être que l’un d’entre eux l’a laissé au pied du mur du docteur avec trois côtes enfoncées, une clavicule brisée et Dieu sait combien de contusions. Nous n’y avions pas attaché trop d’importance à l’époque, sachant qu’il ne s’en tirait pas mal entre les mains et sous le toit même du docteur ; mais les choses semblent aller plus mal maintenant, monsieur. Plus mal ? Très mal même. Et le Dr Jeddler… il est notre client, monsieur Craggs.
— M. Alfred Heathfield, lui aussi ; c’est en quelque sorte un client, monsieur Snitchey, dit Craggs.
— M. Michel Warden, lui aussi, c’est en quelque sorte un client, dit le visiteur d’un ton nonchalant ; et pas si mauvais, considérant ses dix ou douze ans de bêtises. Quoi qu’il en soit, M. Michel Warden a maintenant semé sa folle avoine — vous en avez la moisson dans ce coffret —, et il a bien l’intention de se ranger et de devenir sage. En preuve de quoi, M. Michel Warden a l’intention, s’il le peut, d’épouser Marion, la ravissante fille du docteur, et de l’emmener avec lui.
— Réellement, monsieur Craggs…, commença de dire Snitchey.
— Réellement, monsieur Snitchey, et monsieur Craggs, tous deux associés, dit le client, l’interrompant ; vous connaissez vos devoirs envers vos clients et vous savez, à n’en pas douter, qu’ils ne consistent aucunement à intervenir dans une simple affaire de cœur, dont je suis contraint de vous faire la confidence. Je ne me propose pas d’enlever la jeune personne sans son consentement. Il n’y a rien d’illégal là-dedans. Je n’ai jamais été l’ami intime de M. Heathfield. Je ne viole aucune confiance qu’il m’ait accordée. J’aime où il aime, et j’entends gagner, si je le puis, où il voudrait gagner.
— Il ne peut pas, monsieur Craggs, dit Snitchey, évidemment inquiet et contrarié, il ne peut pas faire cela, monsieur. Elle adore M. Alfred.
— Vraiment ? répliqua le client.
— Elle l’adore, monsieur Craggs, répéta Snitchey obstinément.
— Ce n’est pas en vain que j’ai vécu six semaines, il y a quelques mois, dans la maison du docteur ; et je n’ai pas tardé à douter de cette adoration, fit observer le client. Elle l’aurait adoré, si sa sœur avait pu arranger les choses dans ce sens ; mais je les ai observées. Marion évitait de prononcer son nom, évitait d’aborder ce sujet ; elle se raidissait à la moindre allusion, avec une gêne évidente.
— Pourquoi en serait-il ainsi, monsieur Craggs, le voyez-vous ? Pourquoi, monsieur ? demanda Snitchey.
— Je ne sais pas pourquoi, encore qu’il y ait à cela bien des raisons vraisemblables, dit le client, souriant de l’attention et de la perplexité qui se lisaient dans l’œil brillant de M. Snitchey et de la façon prudente dont il menait la conversation en sorte de recueillir toutes les informations possibles sur la question ; mais je sais qu’il en est ainsi. Elle était très jeune quand elle s’est fiancée, si l’on peut appeler cela des fiançailles, ce dont je ne suis pas trop sûr, et elle l’a peut-être regretté. Peut-être aussi — mais cela paraît assez fat à dire, bien que je n’y mette aucunement cette intention, croyez-moi — peut-être est-elle tombée amoureuse de moi, comme je suis tombé amoureux d’elle.
— Hé, hé ! M. Alfred, son camarade d’enfance, vous vous en souvenez, monsieur Craggs, dit Snitchey avec un petit rire déconcerté, l’a connue depuis l’époque où elle était presque un bébé.
— Ce qui n’en rend que plus probable qu’elle puisse être lasse de cette idée, poursuivit avec calme le client, et qu’elle se montre assez disposée à la troquer contre celle, plus neuve, d’un autre prétendant qui se présente (ou plus exactement que son cheval présente) dans des circonstances romanesques ; qui a la réputation non désavantageuse — auprès d’une jeune fille de la campagne — d’avoir vécu avec insouciance et gaieté sans faire grand mal à quiconque ; et qui, pour ce qui est de la jeunesse, de la mine, etc. — cela encore peut paraître de la fatuité, mais je n’y mets aucunement cette intention, croyez-moi — pourrait peut-être se mesurer dans une foule avec M. Alfred lui-même. »
Il n’y avait pas à contredire le dernier postulat, sans nul doute ; et c’est ce que, jetant un coup d’œil à son client, pensa M. Snitchey. Il y avait dans la nonchalance même de son air quelque chose de gracieux et de plaisant. Elle semblait suggérer, quant à son visage avenant et à sa tournure bien découplée, qu’ils pourraient être bien mieux encore s’il voulait s’en donner la peine ; et qu’aiguillonné et rendu sérieux (quoique, sérieux, il ne l’eût encore jamais été), il saurait se montrer plein de feu et de résolution. « Une dangereuse espèce de libertin, se dit l’avoué, qui semble recevoir l’étincelle qui lui manque de l’œil d’une jeune personne. »
« Maintenant, remarquez, Snitchey, poursuivit-il (se levant et le tenant par un bouton), et Craggs (le tenant aussi par un bouton et plaçant les deux associés de part et d’autre de sa personne de façon qu’aucun des deux ne pût lui échapper), je ne vous demande aucun conseil. Vous avez raison de vous tenir à l’écart de toutes les parties intéressées en pareille matière, qui n’est pas de celles où pourraient intervenir des hommes aussi graves que vous, de quelque côté que ce soit. Je vais brièvement résumer en une demi-douzaine de mots ma position et mes intentions, et puis je m’en remettrai à vous pour faire le maximum de ce que vous pourrez pour moi, pécuniairement parlant ; vu que, si j’enlève la ravissante fille du docteur (comme je l’espère, tout comme j’espère devenir un autre homme grâce à sa brillante influence), ce sera, pour le moment, plus coûteux que de m’enfuir tout seul. Mais je ne tarderai pas à racheter tout cela en amendant ma vie.
— Je crois qu’il vaudrait mieux ne pas entendre ces confidences, monsieur Craggs ? dit Snitchey, regardant son associé au travers du client.
— C’est mon avis », dit Craggs.
Et tous deux écoutèrent avec attention.
« Eh bien, vous n’avez qu’à ne pas les entendre, répliqua leur client. Je vais les dire néanmoins. Je n’ai pas l’intention de demander le consentement du docteur, sachant qu’il ne me l’accorderait pas. Mais j’entends ne lui faire aucun tort ni aucun mal, puisque (outre qu’il n’y a rien de sérieux dans pareilles vétilles, comme il dit) j’espère bien arracher sa fille, ma Marion, à quelque chose dont je vois, dont je sais qu’elle le craint et qu’elle l’envisage avec détresse, c’est-à-dire le retour de son ancien prétendant. S’il est au monde une vérité, c’est bien qu’elle redoute son retour. Jusqu’à présent, aucun mal n’a été fait à quiconque. Pour le moment, je suis tellement harcelé, tellement tourmenté, que je mène une vie de poisson volant. Je circule furtivement dans l’obscurité. Je suis à la porte de ma propre maison et mes propres terres me sont interdites ; mais cette maison, ces terres, et bien des hectares supplémentaires, me reviendront un jour, comme vous le savez et me l’affirmez ; et Marion sera sans doute plus riche dans dix ans d’ici, étant ma femme — à ce que vous dites vous-mêmes, et vos estimations ne sont jamais trop optimistes —, que si elle était celle d’Alfred Heathfield, dont elle redoute le retour (rappelez-vous-le) et chez qui, non plus que chez quiconque, il ne saurait y avoir de passion supérieure à la mienne. Là encore, quel mal y a-t-il ? C’est une affaire loyale de bout en bout. Mes droits sont aussi forts que les siens, si elle se décide en ma faveur ; et je ne m’en remettrai pour ces droits qu’à elle-même. Vous ne désirerez pas en savoir davantage après cela, et je ne vous en dirai pas plus. Vous connaissez maintenant mes desseins, et mes besoins. Quand faut-il que je parte ?
— Dans une semaine, dit Snitchey. Monsieur Craggs ?
— Je dirais plutôt moins, répondit Craggs.
— Dans un mois, dit le client après avoir examiné avec attention leurs deux visages. Dans un mois, jour pour jour. C’est aujourd’hui jeudi. Que je réussisse ou non, dans un mois, jour pour jour, je partirai.
— Le délai est trop long, dit Snitchey, beaucoup trop long. Mais soit ! J’aurais cru qu’il stipulerait trois mois, murmura-t-il en lui-même. Vous partez ? Bonsoir, monsieur !
— Bonsoir ! répondit le client, serrant la main de la Firme. Vous me verrez un jour faire bon usage de ma fortune. Dorénavant l’étoile de mon destin, c’est Marion !
— Prenez garde aux marches, monsieur, répondit Snitchey, car elle ne brille pas par là. Bonne nuit !
— Bonne nuit ! »
Ils se tinrent donc tous deux sur le palier pour l’éclairer avec une paire de bougies de l’étude. Quand il fut parti, ils se regardèrent l’un l’autre.
« Que pensez-vous de tout cela, monsieur Craggs ? » dit Snitchey.
M. Craggs hocha la tête.
« Nous avions remarqué, le jour où nous donnâmes la décharge, qu’il y avait quelque chose de curieux dans la séparation de ces deux jeunes gens, je me le rappelle, dit Snitchey.
— En effet, dit Craggs.
— Peut-être s’abuse-t-il du tout au tout, poursuivit M. Snitchey, recadenassant le coffret incombustible et le remettant en place ; mais dans le cas contraire, un peu d’inconstance et de perfidie ne tient pas du miracle, monsieur Craggs. Et pourtant, je trouvais ce joli visage très loyal. Il me semblait, dit M. Snitchey, tandis qu’il mettait son pardessus (car le temps était très froid), qu’il enfilait ses gants et qu’il éteignait entre ses doigts une des bougies, il me semblait avoir même vu son caractère se renforcer, se faire plus résolu, ces derniers temps. Se rapprocher davantage de celui de sa sœur.
— Mme Craggs était du même avis, répliqua Craggs.
— Je donnerais vraiment quelque chose ce soir, fit remarquer M. Snitchey, qui était un homme d’un bon naturel, pour pouvoir croire que M. Warden comptait sans son hôte ; mais tout léger, capricieux et écervelé qu’il est, il connaît le monde et ses habitants (il le peut bien, car il a payé cette connaissance assez cher) et je ne peux pas trop le croire. Mieux vaut ne pas nous en mêler : nous ne pouvons rien faire d’autre, monsieur Craggs, que de rester cois.
— Rien, répliqua M. Craggs.
— Notre ami le docteur traite ces questions à la légère, dit M. Snitchey avec un hochement de tête. Je souhaite qu’il n’ait pas besoin un de ces jours de toute sa philosophie. Notre ami Alfred parle de la bataille de la vie (il hocha de nouveau la tête) ; espérons qu’il ne sera pas fauché dès le début. Vous avez votre chapeau, monsieur Craggs ? Je vais éteindre l’autre bougie. «
M. Craggs ayant répondu par l’affirmative, M. Snitchey joignit le geste à la parole, et ils sortirent à tâtons de la salle du conseil, maintenant aussi obscure que le sujet de la discussion ou que la Loi en général.
Mon récit passe à un tranquille petit cabinet où, ce même soir, les deux sœurs et le robuste vieux docteur étaient assis devant une belle flambée. Grâce travaillait à l’aiguille. Marion lisait à haute voix. Le docteur, en robe de chambre et en pantoufles, les pieds étendus au chaud sur le tapis, s’était carré dans son fauteuil et écoutait la lecture en contemplant ses filles.
Elles étaient bien belles à regarder. Jamais on ne vit plus beaux visages éclairer et sanctifier un âtre. Trois ans écoulés avaient adouci en quelque sorte la différence qui existait entre les deux ; et à présent, trônant sur le front limpide de la cadette, visible dans ses yeux et vibrant dans sa voix, se trouvait le même sérieux que sa propre jeunesse orpheline avait dès longtemps fait mûrir chez sa sœur aînée. Mais en même temps elle paraissait toujours la plus jolie et la plus faible des deux ; elle semblait toujours reposer sa tête sur le sein de sa sœur, mettre en elle sa confiance et chercher conseil et soutien dans ses yeux. Ces yeux aimants, comme autrefois si calmes, si sereins et si gais.
« Et se trouvant à son propre foyer, lisait Marion, son foyer que ces souvenirs lui rendaient extrêmement cher, elle commençait à connaître que la grande épreuve de son cœur allait bientôt venir et ne pourrait être remise. Ô Foyer, notre consolateur et notre ami quand tous les autres font défection, Foyer que nous ne pouvons quitter à aucun moment du berceau jusqu’à la tombe… »
« Marion, ma chérie ! dit Grâce.
— Mais, ma chatte ! s’écria son père, qu’y a-t-il donc ? »
Elle posa sa main sur la main que lui tendait sa sœur et poursuivit sa lecture, la voix toujours hésitante et troublée, comme si elle faisait effort pour la contrôler après avoir été ainsi interrompue :
« Que nous ne pouvons quitter à aucun moment du berceau jusqu’à la tombe, sans une grande tristesse. Ô Foyer si fidèle, si souvent négligé en retour, sois indulgent envers ceux qui se détournent de toi et n’obsède pas de trop de reproches leurs pas errants ! Ne laisse paraître sur ton visage fantomatique aucun doux regard, aucun sourire trop présent à la mémoire. Ne laisse s’échapper de ton front blanc aucun rayon d’affection, de bienvenue, de douceur, de patience, de cordialité. Ne laisse s’élever en jugement contre celui qui te déserte aucun mot, aucun son amant ; mais si tu peux prendre un air dur et sévère, fais-le, par miséricorde à l’égard de qui se repent ! »
« Marion chérie, ne lis plus ce soir, dit Grâce — car la cadette pleurait.
— Je ne peux plus, répondit celle-ci, fermant le livre. Les mots me paraissent de feu ! »
Le docteur en fut amusé, et il rit en lui tapotant la tête.
« Quoi ! Bouleversée par un livre de contes ! dit le Dr Jeddler. De l’encre et du papier ! Enfin… C’est tout un. Il est aussi raisonnable de prendre au sérieux de l’encre et du papier que toute autre chose. Mais sèche tes yeux, ma chérie, sèche tes yeux. Je crois pouvoir t’assurer que l’héroïne est rentrée chez elle depuis longtemps et qu’elle a tout arrangé… et, dans le cas contraire, une vraie maison ne représente jamais que quatre murs ; et une maison de roman, de simples chiffons et de l’encre. Qu’est-ce que c’est encore ?
— Ce n’est que moi, monsieur, dit Clémence, passant la tête par l’entrebâillement de la porte.
— Et qu’est-ce qui ne va pas chez vous ? dit le docteur.
— Oh ! mon Dieu, rien, rien pour moi », répliqua Clémence.
Et c’était bien vrai, à en juger par sa figure bien savonnée, sur laquelle brillait comme à l’ordinaire la belle humeur qui, si gauche que fût la servante, la rendait tout à fait attrayante. Les excoriations aux coudes ne sont généralement pas considérées, il est vrai, comme se rangeant dans cette catégorie de charmes personnels appelés grains de beauté. Mais mieux vaut, pour traverser le monde, avoir le bras irrité en cet étroit passage que le caractère ; et celui de Clémence était sain et robuste à rivaliser avec celui de n’importe quelle beauté du pays.
« Y a rien qui ne va pas pour moi, dit Clémence en entrant ; mais… venez donc un peu par ici, monsieur. »
Le docteur, assez étonné, répondit à cette invitation.
« Vous m’avez dit de ne pas vous en donner devant eux, vous savez bien », dit Clémence.
Un nouveau venu dans la famille aurait pu supposer, à voir l’extraordinaire œillade qu’elle jetait ce disant, aussi bien que le ravissement ou le transport singulier en proie auquel étaient ses coudes, qu’elle semblait embrasser elle-même, qu’« en », dans l’interprétation la plus favorable, signifiait un chaste baiser. En fait, le docteur lui-même parut sur le moment quelque peu alarmé ; mais il retrouva vite son sang-froid quand Clémence, après avoir recouru à chacune de ses poches — en commençant par la bonne pour passer à la mauvaise et revenir enfin à la bonne —, tira une lettre venue par la Poste.
« Bretagne, qui était parti en course, passait par là, dit-elle dans un gloussement en la tendant au docteur, et il a vu arriver le courrier ; alors il a attendu. Il y a A. H. dans le coin. M. Alfred rentre, je parie. On va avoir une noce à la maison — y avait deux cuillers dans ma soucoupe, ce matin. Ah ! mon Dieu ! ce qu’il en met du temps à l’ouvrir ! »
Tout cela, elle le lançait sous forme de monologue en se dressant de plus en plus sur la pointe des pieds dans son impatience d’entendre la nouvelle, non sans donner à son tablier la forme d’un tire-bouchon, auquel sa bouche eût fourni la bouteille. Enfin, parvenue au comble de la curiosité et voyant le docteur toujours occupé à lire la lettre, elle retomba sur la plante des pieds et, dans un muet désespoir qu’elle était incapable de supporter plus longtemps, elle jeta son tablier sur sa tête comme un voile.
« Écoutez, mes petites ! s’écria le docteur. Je n’y puis rien : je n’ai jamais pu, de ma vie, garder un secret. Il n’y en pas beaucoup, à la vérité, qui méritent d’être gardés dans un tel… Mais n’importe ! Alfred, mes chéries, rentre de ce pas…
— De ce pas ! s’écria Marion.
— Et alors ! Oublié, le livre de contes ? dit le docteur en lui pinçant la joue. Je pensais bien que la nouvelle sécherait ces larmes. Oui. “Que ce soit une surprise”, écrit-il. Mais je ne peux pas faire cela. Il faut qu’il soit accueilli.
— De ce pas ! répéta Marion.
— Enfin, peut-être pas ce que ton impatience entend par “de ce pas”, répondit le docteur ; mais très bientôt. Voyons, voyons. C’est aujourd’hui jeudi, n’est-ce pas ? Eh bien, il promet d’être là dans un mois, jour pour jour.
— Dans un mois, jour pour jour ! répéta doucement Marion.
— Un jour heureux et un jour de fête pour nous, dit la voix enjouée de sa sœur Grâce, qui l’embrassa en même temps pour la féliciter. Depuis longtemps attendu, ma chérie, et enfin venu. »
Marion répondit par un sourire, un sourire mélancolique, mais rempli de toute l’affection d’une sœur. Tandis qu’il regardait le visage de Grâce et écoutait la calme musique de sa voix évoquant le bonheur de ce retour, son propre visage rayonnait d’espérance et de joie.
Et de quelque chose d’autre aussi ; quelque chose qui brillait de plus en plus dans le reste de son expression ; quelque chose pour quoi je n’ai pas de nom. Ce n’était pas de l’exultation, pas du triomphe, pas un fier enthousiasme. Ces sentiments-là ne se montrent pas avec tant de calme. Ce n’était pas l’amour et la gratitude seuls, encore que l’amour et la gratitude y eussent part. Cela n’émanait d’aucune pensée sordide, car les pensées sordides n’éclairent pas le front, ne voltigent pas sur les lèvres, n’agitent pas l’esprit comme une palpitante lumière jusqu’à ce que, par sympathie, frémisse le corps entier.
Le Dr Jeddler, en dépit de son système de philosophie — qu’il ne cessait de contredire et de démentir dans la pratique, mais des philosophes plus célèbres en ont fait autant —, le Dr Jeddler ne pouvait se retenir de prendre autant d’intérêt au retour de son ancien pupille et élève que si c’eût été le plus important des événements. Il se rassit donc dans son fauteuil, étendit de nouveau ses pieds chaussés de pantoufles sur la carpette, lut et relut bon nombre de fois la lettre et en reparla encore plus souvent.
« Ah ! Il fut un temps, dit le docteur, les yeux fixés sur la flamme, où toi et lui, Grâce, vous trottiez bras dessus, bras dessous, à l’époque de ses vacances, comme un couple de poupées marcheuses. T’en souviens-tu ?
— Je m’en souviens, répondit-elle, accompagnant ces mots de son agréable rire et faisant courir activement son aiguille.
— Un mois jour pour jour, en vérité ! dit le docteur d’un air méditatif. On croirait à peine qu’il y a un an. Et où était ma petite Marion, alors ?
— Jamais très loin de sa sœur, dit gaiement Marion, quelque petite qu’elle fût. Grâce était tout pour moi, même quand elle n’était elle-même qu’une enfant.
— C’est vrai, ma chatte, repartit le docteur. C’était une petite femme sérieuse que Grâce, une sage ménagère, une personne active, tranquille et aimable, qui se pliait à nos humeurs et devançait nos vœux, toujours prête à oublier les siens, dès cette époque-là. Je ne t’ai jamais connue volontaire ou obstinée, Grâce, ma chérie, même alors, si ce n’est sur un seul point.
— Je crains d’avoir, depuis lors, tristement changé pour le pire, dit Grâce en riant, mais l’aiguille toujours active. Et quel était donc ce point précis, papa ?
— Alfred, bien sûr, dit le docteur. Rien ne te convenait si l’on ne t’appelait la femme d’Alfred ; nous t’appelions donc ainsi, et tu préférais cela, je crois bien (aussi curieux que cela puisse paraître aujourd’hui), au titre de Duchesse, à supposer que l’on eût pu te le donner.
— Vraiment ? dit Grâce avec placidité.
— Comment, tu ne te rappelles pas ? demanda le docteur.
— Il me semble me souvenir vaguement de quelque chose de ce genre, répliqua-t-elle, mais il y a si longtemps… »
Et, tout en travaillant, elle se mit à fredonner le refrain d’une vieille chanson qu’aimait le docteur.
« Alfred trouvera bientôt une vraie femme, dit-elle, interrompant son travail, et ce sera, certes, un heureux moment pour nous tous. Ma charge de trois années touche à sa fin, Marion. Elle a été bien aisée. Je dirai à Alfred en te restituant à lui que tu l’as aimé tendrement tout du long et qu’à aucun moment il n’a eu besoin de mes bons offices. Puis-je lui dire cela, ma chérie ?
— Dis-lui, ma chère Grâce, répondit Marion, que jamais mandat ne fut rempli avec plus de générosité, de noblesse, de constance ; et que je t’ai aimée, toi, plus tendrement chaque jour, et oh ! combien tendrement en ce moment même !
— Non, dit sa sœur enjouée en lui rendant ses baisers, je ne peux guère lui dire cela ; nous laisserons mes mérites à l’imagination d’Alfred. Elle sera assez généreuse, ma chère Marion ; comme la tienne. »
Sur ce, elle reprit son ouvrage qu’elle avait posé un instant quand sa sœur avait parlé avec tant de ferveur, et avec lui la vieille chanson que le docteur aimait à entendre. Celui-ci, toujours enfoncé dans son fauteuil, ses pieds en pantoufles étendus devant lui sur la carpette, écoutait l’air en battant la mesure sur son genou avec la lettre d’Alfred et, tandis qu’il regardait ses filles, il pensait qu’au milieu de toutes les vétilles de ce monde vétilleur, ces vétilles-là étaient assez agréables.
Clémence Newcome, cependant, ayant accompli sa mission et traîné dans la pièce jusqu’à ce qu’elle eût pris sa part de la nouvelle, descendit à la cuisine où son collègue, M. Bretagne, se régalait après dîner, entouré d’une collection si abondante de couvercles de pots brillants, de casseroles bien récurées, de cloches polies, de bouilloires miroitantes et autres témoignages des habitudes industrieuses de la servante, disposés le long des murs et sur les étagères, qu’il était assis comme au centre d’une galerie des glaces. La plupart de ces objets ne présentaient certes pas de lui des portraits bien flatteurs ; ils n’étaient pas non plus unanimes dans leurs reflets, les uns lui donnant une figure fort allongée, les autres très large, certains le faisant paraître bien portant, certains autres fort malade, selon leurs différentes manières de réfléchir, qui étaient aussi variées, touchant un fait isolé, que celles d’un aussi grand nombre de gens. Mais ils s’accordaient tous à attester qu’au milieu d’eux était assis, bien à son aise, un individu qui, la pipe à la bouche et un pot de bière près du coude, accueillit Clémence avec condescendance quand elle prit place à la même table.
« Alors, Clemmy, dit Bretagne, comment ça va pour lors, et quelles sont les nouvelles ? »
Clémence les lui raconta et il les reçut avec beaucoup d’affabilité. Un certain changement en ce sens avait transformé Benjamin de la tête aux pieds. Il était beaucoup plus large, plus rouge, plus gai et plus jovial sous tous les rapports. On eût dit que sa figure, auparavant nouée, avait été détortillée et lissée.
« Y aura de nouveau du travail pour Snitchey et Craggs, je suppose, fit-il observer, tirant lentement sur sa pipe. Peut-être encore des signatures à donner pour nous, Clemmy !
— Mon Dieu ! répondit sa belle compagne, imprimant sa torsion favorite à ses articulations favorites. Je voudrais bien que ça soye moi, Bretagne !
— Que quoi soye vous ?
— Qui va se marier », dit Clémence.
Benjamin retira la pipe de sa bouche et rit de bon cœur.
« Oui ! Vous avez bien ce qu’il faut pour ça ! dit-il. Ma pauvre Clem ! »
Clémence rit pour sa part d’aussi bon cœur que lui et sembla tout autant amusée de cette idée.
« Oui, fit-elle. J’ai bien ce qu’il faut pour cela, hein ?
— Vous, vous ne vous marierez jamais, vous savez, dit M. Bretagne, se remettant à fumer sa pipe.
— Vous croyez, vraiment ? » dit Clémence en toute bonne foi.
M. Bretagne hocha la tête.
« Vous n’avez pas la moindre chance !
— Pensez donc ! dit Clémence. Enfin… Je suppose que vous avez l’intention de vous marier, vous, Bretagne, un de ces jours, non ? »
Une question aussi abrupte sur un sujet aussi important nécessitait quelque considération. Après avoir soufflé un grand nuage de fumée et l’avoir contemplé, la tête inclinée alternativement d’un côté et de l’autre comme si c’eût été la question elle-même et qu’il en examinât les divers aspects, M. Bretagne répondit qu’il n’était pas tout à fait fixé, mais que… oui, après tout… il pensait pouvoir en venir là en fin de compte.
« Je lui souhaite bien du bonheur, quelle qu’elle puisse être ! s’écria Clémence.
— Oh ! elle en aura, dit Benjamin, c’est bien certain.
— Mais elle n’aurait pas mené une vie tout à fait aussi heureuse, elle n’aurait pas eu un mari tout à fait aussi sociable que celui qu’elle aura, dit Clémence, s’étalant sur la moitié de la table et fixant sur la chandelle un regard rétrospectif, sans… non que j’aie rien fait volontairement, car ç’a été accidentel, bien sûr… enfin, sans moi. Qu’en pensez-vous, Bretagne ?
— Certainement, répondit M. Bretagne, plongé alors dans cet état de haute appréciation de sa pipe où l’on peut à peine ouvrir la bouche pour parler et où, assis dans une voluptueuse impassibilité, on ne peut se permettre de tourner que les yeux vers une compagne, et ce avec beaucoup de passivité et de gravité. Oh ! je vous suis grandement obligé, vous savez, Clem.
— Mon Dieu, que c’est agréable de se le dire ! » dit Clémence.
Sur quoi, fixant en même temps sa pensée et son regard sur la graisse de la chandelle, elle se souvint brusquement des qualités curatives de ce produit en tant que baume et fit l’application immédiate du remède en s’en oignant abondamment le coude gauche.
« Voyez-vous, j’ai fait beaucoup de recherches de diverses sortes en mon temps, poursuivit M. Bretagne de l’air profond d’un sage, car j’ai toujours eu l’esprit curieux ; et j’ai lu bon nombre de livres sur le Bien des choses et le Mal des choses, ayant été quelque peu dans la carrière littéraire quand je me suis lancé dans la vie.
— Vraiment ! s’écria Clémence, admirative.
— Oui, dit M. Bretagne. Je suis resté dissimulé pendant près de deux ans derrière un étalage de libraire, prêt à m’élancer sur quiconque chercherait à empocher un volume ; et après cela, j’ai été garçon de magasin chez une couturière-corsetière, en qualité de quoi on m’envoyait porter, dans des paniers recouverts de toile cirée, une quantité de tromperies — ce qui m’aigrit le caractère et ruina ma confiance dans la nature humaine ; et après cela, j’ai entendu dans cette maison un monde de discussions qui m’aigrirent de nouveau le caractère ; et mon opinion après tout, c’est que, comme édulcorant sûr et confortable dudit caractère aussi bien que comme guide dans la vie, il n’y a rien de tel qu’une râpe à muscade. »
Clémence fut sur le point de présenter une suggestion ; mais il l’arrêta en la devançant :
« Combinée, ajouta-t-il gravement, avec un dé.
— “Fais ce que tu voudrais qu’on te…”, vous savez, eccetra, hein ? fit observer Clémence, se croisant confortablement les bras dans la joie de cet aveu et se tapotant les coudes. Quel raccourci, hein ?
— Je ne suis pas sûr, dit M. Bretagne, que c’est ce que l’on pourrait considérer comme de la bonne philosophie. J’ai mes doutes là-dessus ; mais c’est de bon usage, et ça évite bien des grincements, ce que ne fait pas toujours l’article original.
— Il n’y a qu’à se rappeler comment vous étiez vous-même autrefois, vous savez ! dit Clémence.
— Ah ! dit M. Bretagne. Mais le plus extraordinaire, Clemmy, c’est que j’ai pu être transformé par votre entremise. Voilà ce qui est étrange. Par votre entremise ! Alors que je crois bien que vous n’avez pas la moitié d’une idée dans la cervelle. »
Clémence, sans s’offenser le moins du monde, hocha la tête, rit, se prit à pleins bras et dit qu’en effet, elle ne pensait pas en avoir la moitié d’une.
« J’en suis assez certain, dit M. Bretagne.
— Oh ! vous avez sans doute raison, dit Clémence. Je ne prétends pas en avoir. Ça ne me manque pas. »
Benjamin retira la pipe de sa bouche et rit aux larmes.
« Quelle innocente vous faites, Clemmy ! » dit-il avec un hochement de tête, en jouissant infiniment de la plaisanterie et en s’essuyant les yeux.
Clémence, sans la moindre inclination à la discuter, fit de même et rit de tout aussi bon cœur.
« Je ne puis m’empêcher de vous adorer, dit M. Bretagne ; vous êtes une créature vraiment bonne à votre façon, aussi serrons-nous la main, Clem. Quoi qu’il arrive, je ferai toujours attention à vous et serai votre ami.
— Vraiment ? répliqua Clémence. Eh bien, c’est bien bon à vous.
— Oui, oui, dit M. Bretagne, lui tendant sa pipe pour qu’elle en fît tomber la cendre, je me rangerai à vos côtés. Écoutez ! Voilà un curieux bruit !
— Un bruit ? répéta Clémence.
— Un pas au-dehors. On aurait dit que quelqu’un sautait du haut du mur, dit Bretagne. Tout le monde est couché, là-haut ?
— Oui, ils sont tous couchés à cette heure, répondit-elle.
— Vous n’avez rien entendu ?
— Non. »
Ils tendirent tous deux l’oreille, mais ne perçurent aucun son.
« Je vais vous dire, reprit Benjamin, décrochant une lanterne. Je vais jeter un coup d’œil alentour avant d’aller moi-même me coucher, juste pour voir. Déverrouillez la porte pendant que j’allume ceci, Clemmy. »
Clémence obtempéra vivement ; mais non sans faire remarquer qu’il en serait pour sa promenade, que tout cela c’était de l’imagination, etc. M. Bretagne dit : « C’est bien probable », mais il sortit néanmoins, armé du tisonnier et dirigeant en tous sens la lueur de sa lanterne.
« Tout est aussi tranquille qu’un cimetière, dit Clémence en le suivant des yeux, et presque aussi fantomatique ! »
Tournant la tête vers l’intérieur de la cuisine, elle poussa un cri de peur en voyant une forme légère s’avancer d’un pas furtif : « Qu’est-ce que c’est ?
— Chut, dit Marion dans un murmure plein d’émoi. Vous m’avez toujours aimée, n’est-ce pas ?
— Aimée, mon enfant ! Vous pouvez en être sûre.
— Je le suis. Et je peux avoir confiance en vous, n’est-ce pas ? Il n’y a personne d’autre, en ce moment, en qui je puisse avoir confiance.
— Oui, dit Clémence, du fond du cœur.
— Il y a quelqu’un là-dehors, dit Marion, montrant la porte, quelqu’un que je dois voir, avec qui je dois m’entretenir ce soir. Michel Warden, pour l’amour du Ciel, retirez-vous ! Pas maintenant ! »
Clémence tressaillit de surprise et d’émoi quand, suivant la direction du regard de celle qui parlait, elle vit une forme sombre debout sur le seuil.
« Dans un instant vous pourriez être découvert, dit Marion. Pas maintenant ! Attendez, si vous le pouvez, dans quelque cachette. Je ne tarderai pas. »
Il fit un signe de la main et disparut.
« Ne vous couchez pas. Attendez-moi ! dit vivement Marion. Voilà une heure que je guette l’occasion de vous parler. Ah, ne me trahissez pas ! »
Ayant ardemment saisi la main hésitante de Clémence et l’ayant pressée entre les deux siennes contre son sein — action plus expressive dans son suppliant transport que le plus éloquent appel en paroles —, Marion se retira au moment où la lanterne de Bretagne, qui revenait, jetait sa lueur dans la pièce.
« Tout est calme et paisible. Il n’y a personne. C’était de l’imagination, je pense, dit M. Bretagne, tandis qu’il donnait un tour de clef et assujettissait la barre de la porte. Voilà ce que c’est que d’avoir l’imagination assez vive. Eh ! bien ? Qu’est-ce qu’il y a ? »
Clémence, qui ne pouvait dissimuler les effets de sa surprise et de son inquiétude, était assise sur une chaise, pâle et tremblante de la tête aux pieds.
« Ce qu’il y a ! répéta-t-elle, se frictionnant nerveusement les mains et les coudes et tournant les yeux partout sauf vers lui. C’est bien bon de votre part, Bretagne, une question comme ça ! Après avoir été me faire mourir de peur avec vos bruits et vos lanternes et je ne sais quoi encore. Ce qu’il y a ! Ah, oui !
— S’il suffit d’une lanterne pour vous faire mourir de peur, Clemmy, dit M. Bretagne en la soufflant tranquillement et en la suspendant à nouveau, c’est une apparition dont vous serez vite débarrassée. Mais à l’ordinaire vous êtes hardie comme un lion, ajouta-t-il en s’arrêtant pour l’examiner, et vous l’étiez encore après le bruit et la lanterne. Qu’est-ce qui vous a passé par la tête ? Pas une idée, hé ? »
Mais comme Clémence lui dit bonsoir tout à fait à sa manière habituelle et qu’elle se mit à s’affairer, montrant ainsi qu’elle allait elle-même se coucher tout de suite, Petite-Bretagne, après avoir émis la remarque originale que les caprices d’une femme étaient inexplicables, lui souhaita le bonsoir en retour et, ayant pris sa chandelle, monta d’un air déjà somnolent.
Quand tout fut silencieux, Marion revint.
« Ouvrez la porte, dit-elle, et restez là tout près de moi pendant que je lui parlerai dehors. »
Toute timide qu’était sa manière, elle dénotait un dessein tellement résolu, si bien établi que Clémence ne put y résister. Elle ôta doucement la barre de la porte ; mais avant de tourner la clef, elle regarda vers la jeune créature qui attendait pour s’élancer sitôt la porte ouverte.
Le visage ne se détourna pas, ne s’abaissa pas ; il la regardait bien droit, dans toute la gloire de sa jeunesse et de sa beauté. Le sentiment de la fragile barrière interposée entre le foyer heureux et l’amour honorable de la belle jeune fille, et ce qui pourrait être la désolation de ce foyer et la ruine de son trésor le plus cher, poignit avec tant d’acuité le tendre cœur de Clémence, l’emplit si bien de chagrin et de compassion que, fondant en larmes, elle jeta ses bras autour du cou de Marion.
« Je ne sais que bien peu de chose, ma chérie, s’écria Clémence, bien peu de chose ; mais je sais que cela ne devrait pas être. Réfléchissez à ce que vous faites !
— J’y ai réfléchi bien des fois, dit doucement Marion.
— Une fois encore ! insista Clémence. Jusqu’à demain. »
Marion fit signe que non.
« Au nom de M. Alfred, dit Clémence avec une candide ardeur. De celui que vous avez aimé si tendrement, autrefois ! »
Marion se cacha vivement la tête dans les mains, répétant « autrefois ! » comme si cela lui eût brisé le cœur.
« Laissez-moi sortir, dit Clémence, tentant de la calmer. Je lui dirai ce que vous voudrez. Ne passez pas le seuil ce soir. Je suis sûre qu’aucun bien n’en sortira. Ah ! quel jour néfaste que celui où M. Warden fut porté dans cette maison ! Pensez à votre bon père, ma chérie — à votre sœur.
— J’y ai pensé, dit Marion, levant vivement la tête. Vous ne savez pas ce que je fais. Il faut que je lui parle. Ce que vous m’avez dit prouve que vous êtes la meilleure et la plus fidèle des amies, mais il faut que je fasse cette démarche. Voulez-vous venir avec moi, Clémence (elle embrassa son bienveillant visage), ou irai-je seule ? »
Partagée entre l’affliction et l’étonnement, Clémence tourna la clef et ouvrit la porte. Marion, la tenant par la main, passa vivement dans les ténèbres confuses qui s’étendaient au-delà du seuil.
Dans la nuit sombre, l’homme la rejoignit et ils s’entretinrent longuement, avec ardeur ; et la main qui serrait si fort celle de Clémence tantôt frémissait, tantôt devenait mortellement froide, tantôt l’étreignait et se refermait sur elle, révélant inconsciemment toute la force du sentiment suscité par l’entretien. Quand ils revinrent, il l’accompagna jusqu’à la porte, où il s’arrêta un moment pour saisir l’autre main et la presser contre ses lèvres. Après quoi, il se retira furtivement.
La porte fut de nouveau barrée et fermée à clef, et de nouveau Marion se trouva sous le toit de son père. Elle n’était aucunement courbée sous le poids du secret qu’elle y apportait, bien que si jeune ; mais elle avait sur le visage cette même expression pour laquelle je n’avais pas de nom et qui rayonnait à travers ses larmes.
Elle remercia encore à plusieurs reprises son humble amie, lui disant qu’elle s’en remettait à elle avec une confiance aveugle. Une fois en sécurité dans sa chambre, elle tomba à genoux et, en dépit du secret qui lui pesait sur le cœur, elle put prier !
Elle put se relever de sa prière, tranquille et sereine ; et, penchée sur sa chère sœur endormie, elle put contempler son visage et sourire — quoique tristement, en murmurant tandis qu’elle la baisait au front combien Grâce avait été pour elle une mère, toujours, et l’avait aimée comme une enfant !
Elle put, étendue pour dormir aux côtés de sa sœur, attirer le bras passif autour de son cou — il parut s’attacher là de son propre gré, protecteur et aimant jusque dans le sommeil — et soupirer sur les lèvres entrouvertes : « Dieu la bénisse ! »
Elle put s’abandonner elle-même à un sommeil paisible, qui ne fut troublé qu’une seule fois par un rêve dans lequel elle criait, de sa voix innocente et pathétique, qu’elle était entièrement seule et que tous l’avaient oubliée.
Un mois passe vite, fût-ce à son allure la plus paresseuse. Celui qui devait s’écouler avant le retour avait le pied leste, et il passa comme une nuée.
Le jour arriva ; un furieux jour d’hiver qui secouait parfois la vieille demeure comme si elle frissonnait dans la rafale. Un jour à rendre le foyer doublement cher. À donner de nouvelles délices au coin du feu. À faire monter un rouge plus éclatant encore aux visages rassemblés autour de l’âtre et à resserrer plus intimement chaque groupe domestique contre les éléments déchaînés au-dehors. Un de ces implacables jours d’hiver qui préparent le mieux aux soirées closes, aux rideaux tirés et aux mines joviales, à la musique, aux rires, à la danse, aux lumières et aux joyeux divertissements !
Tout cela, le docteur l’avait en réserve pour fêter le retour d’Alfred. On savait qu’il ne pourrait arriver avant le soir ; et, disait le brave docteur, on ferait résonner l’air nocturne à son approche. Tous ses vieux amis devaient s’assembler autour de lui. Aucun des visages qu’il avait connus et aimés ne devait manquer à l’appel. Non ! Ils devaient tous être là, jusqu’au dernier.
Les invitations furent donc lancées, les musiciens engagés, les tables dressées, les parquets préparés pour les pieds actifs, et prises toutes les dispositions que peut suggérer l’hospitalité la plus généreuse. Puisque c’était l’époque de Noël et que ses yeux avaient perdu l’habitude du houx anglais et de sa robuste verdeur, l’on en suspendit des guirlandes aux murs du salon de danse ; et les baies rouges luisaient parmi les feuilles pour lui prodiguer un accueil véritablement anglais.
Ce fut un jour de grande activité pour tous, mais pour nul plus que pour Grâce, qui présidait partout sans bruit et qui était gaiement l’âme de tous les préparatifs. À maintes reprises, ce jour-là (comme maintes fois au cours du mois fugitif qui l’avait précédé), Clémence lança vers Marion des coups d’œil inquiets, presque craintifs. Elle la voyait plus pâle, peut-être, qu’à l’ordinaire ; mais il y avait sur son visage une douce quiétude qui la rendait plus jolie que jamais.
Le soir venu, quand elle fut parée, portant sur la tête une couronne de fleurs que Grâce avait tressée avec fierté — ses fleurs factices étaient les préférées d’Alfred, comme Grâce le lui avait rappelé en les choisissant —, cette ancienne expression, pensive, presque triste et pourtant si immatérielle, si élevée et si émouvante, s’étendit de nouveau, cent fois rehaussée, sur son front.
« La prochaine guirlande que j’ajusterai sur cette jolie tête sera une couronne de mariée, dit Grâce, ou je ne suis pas bon prophète, ma chérie. »
Sa sœur sourit et la retint dans ses bras.
« Un moment, Grâce. Ne me quitte pas encore. Es-tu sûre qu’il ne me manque plus rien ? »
Son souci n’était pas là. C’était au visage de sa sœur qu’elle pensait, et ses yeux s’y attachaient avec tendresse.
« Mon art, dit Grâce, ne saurait aller plus loin, ma chère ; ni ta beauté. Je ne t’ai jamais vue plus belle.
— Je n’ai jamais été plus heureuse, dit-elle.
— Peut-être, mais tu as un plus grand bonheur devant toi. Dans une autre maison, aussi joyeuse et brillante que celle-ci l’est à présent, dit Grâce, habiteront bientôt Alfred et sa jeune épouse. »
Elle sourit de nouveau.
« Ton idée te dit que ce sera une demeure heureuse, Grâce, je le lis dans tes yeux. Je sais que ce le sera réellement, ma chérie. C’est une joie de le savoir.
— Alors ! s’écria le docteur, faisant irruption, l’air affairé. Nous voici tout prêts à recevoir Alfred, hé ? Il ne pourra être ici qu’assez tard — une heure environ avant minuit ; nous aurons donc tout le temps de nous mettre en train avant son arrivée. Il ne nous surprendra pas sans que la glace soit rompue. Nourris bien le feu, Bretagne ! Qu’il brille sur le houx pour le faire clignoter de nouveau. C’est un monde d’absurdités, ma chatte ; amoureux fidèles et le reste — tout cela, c’est de l’absurdité ; eh bien, soyons absurdes avec les autres et réservons à notre amoureux fidèle un fol accueil. Ma parole ! s’écria le vieux docteur en regardant ses filles avec fierté ; entre autres absurdités, je ne suis pas trop sûr, ce soir, de ne pas être le père de deux bien jolies jeunes filles.
— Tout ce que l’une d’elles a jamais fait ou pourrait faire — pourrait faire, papa chéri — pour te causer peine ou chagrin, pardonne-le-lui, dit Marion ; pardonne-le-lui maintenant, tandis que son cœur déborde. Dis que tu lui pardonnes. Que tu lui pardonneras. Qu’elle aura toujours part à ton amour, et… »
La phrase resta inachevée, car le visage de la jeune fille était enfoui dans l’épaule du vieillard.
« Ta, ta, ta ! dit doucement le docteur. Pardonner ! Qu’aurais-je donc à pardonner ? Ah bah ! si c’est pour nous mettre dans cet état que reviennent les amoureux fidèles, il va falloir le tenir à distance ; on enverra des exprès pour les arrêter en route et ne les laisser approcher qu’à raison d’un ou deux milles par jour pour que nous ayons le temps de nous préparer à les rencontrer. Embrasse-moi, ma chatte. Pardonner ! Mais quelle petite bécasse tu fais ! M’aurais-tu contrarié ou irrité cinquante fois par jour, et non pas même une, que je te pardonnerais tout, hormis cette supplication. Embrasse-moi encore, ma chatte. Là ! Avenir et passé, nos comptes sont en règle. Nourris le feu, Bretagne ! Tu veux donc faire geler les gens par cette glaciale nuit de décembre ! Soyons gais, chaleureux et joyeux, ou il en est parmi vous à qui je ne pardonnerai pas ! »
Avec quelle gaieté le vieux docteur mena le train ! On entassa les bûches, les lumières brillèrent, la compagnie arriva, un bourdonnement de langues agiles s’éleva, et une aimable atmosphère d’allègre animation se répandit par toute la maison.
Une compagnie de plus en plus nombreuse ne cessait d’affluer. Des beaux yeux étincelèrent en se posant sur Marion ; des lèvres souriantes la félicitèrent du retour de son fiancé ; de sages mères s’éventèrent en émettant l’espoir qu’elle ne se montrerait pas trop jeune et trop inconstante pour le calme train-train du ménage ; des pères impétueux se firent mal voir en exaltant un peu trop sa beauté ; des filles l’envièrent ; des fils l’envièrent, lui, d’innombrables couples d’amoureux profitèrent de l’occasion ; tous étaient intéressés, animés, expectants.
Mme Craggs arriva au bras de M. Craggs, mais Mme Snitchey arriva seule.
« Qu’est-il donc arrivé à votre mari ? » demanda le docteur.
La queue de l’oiseau de paradis qui garnissait le turban de Mme Snitchey frémit comme si l’oiseau était ressuscité quand elle répondit que M. Craggs devait le savoir. On ne lui disait jamais rien, à elle.
« Cette affreuse étude ! dit Mme Craggs.
— Je voudrais qu’elle fût réduite en cendres ! dit Mme Snitchey.
— Il est… il est… il y a une petite affaire qui retiendra mon associé assez tard, dit Craggs, jetant autour de lui un regard gêné.
— A a ah ! une affaire. Pas possible ! dit Mme Snitchey.
— Oui, on sait ce que cela signifie, les affaires », fit Mme Craggs.
Mais le fait qu’elles ignoraient précisément ce que cela signifiait était peut-être la raison pour laquelle la plume de l’oiseau de paradis qui garnissait la coiffure de Mme Snitchey frémissait si prodigieusement et toutes les pendeloques des boucles d’oreilles de Mme Craggs s’agitaient comme autant de petites clochettes.
« Je me demande comment vous, vous avez pu partir, monsieur Craggs, dit son épouse.
— M. Craggs a bien de la chance, pour sûr ! dit Mme Snitchey.
— Cette étude les accapare tant, dit Mme Craggs.
— Une personne qui a une étude n’a que faire de se marier », dit Mme Snitchey.
Mme Snitchey se dit alors in petto que le regard qu’elle avait jeté à Craggs l’avait percé jusqu’à l’âme et qu’il le savait ; et Mme Craggs fit observer à son époux que « ses Snitchey » le trompaient par-derrière son dos et qu’il s’en apercevrait trop tard.
M. Craggs, cependant, sans prêter attention à ces remarques, regarda avec inquiétude autour de lui jusqu’au moment où ses yeux se posèrent sur Grâce, auprès de laquelle il se rendit aussitôt.
« Bonsoir, mademoiselle, dit-il. Vous êtes ravissante. Votre… mademoiselle… votre sœur, Mlle Marion, va-t-elle…
— Oh, elle va tout à fait bien, monsieur Craggs.
— Oui… je… est-elle ici ? demanda Craggs.
— Ici ? Ne le voyez-vous donc pas, là-bas ? Prête à danser ? » dit Grâce.
M. Craggs ajusta ses lunettes pour mieux voir, la regarda un moment, toussota et, l’air satisfait, replaça les lunettes dans leur étui et le tout dans sa poche.
Bientôt, la musique attaqua, et la danse commença. Le feu clair crépitait et pétillait, et sa flamme montait et descendait, comme s’il se joignait lui aussi à la danse, en toute amitié. Parfois il ronflait comme s’il voulait lui aussi faire sa musique. Parfois il étincelait et rayonnait comme s’il eût été l’œil du vieux salon : ou encore il clignotait, tel un patriarche entendu, à l’adresse des jeunes gens qui chuchotaient dans les coins. Parfois il jouait sur les guirlandes de houx, et, les éclairant de lueurs vacillantes, leur donnait l’air d’être de nouveau dans la froide nuit d’hiver et de frissonner au vent. Parfois son humeur joviale se faisait turbulente et dépassait toutes les bornes ; il la projetait alors dans la pièce, parmi les pieds virevoltants, avec une explosion retentissante et une pluie d’innocentes étincelles, et son exultation sautait et bondissait comme une folle dans l’ample vieille cheminée.
Une seconde danse était sur le point de se terminer quand M. Snitchey toucha le coude de son associé, qui contemplait la scène.
M. Craggs sursauta comme si son ami eût été un spectre.
« Il est parti ? demanda-t-il.
— Chut ! Il est resté avec moi plus de trois heures, dit Snitchey. Il a tout passé en revue. Il a examiné tous les arrangements que nous avons pris pour lui, et il s’est montré très pointilleux, je vous l’assure. Il… Hum ! »
La danse était finie, et Marion passait devant lui tandis qu’il parlait. Elle ne le remarqua pas, non plus que son associé ; car elle tournait la tête pour regarder sa sœur à l’autre bout du salon tout en traversant lentement la foule, dans laquelle elle se perdit.
« Vous voyez ! Tout va bien, dit M. Craggs. Il n’a fait aucune allusion à ce sujet, je pense ?
— Pas un mot.
— Mais est-il réellement parti ? Peut-on en être sûr ?
— Il tient parole. Il laisse la marée descendante le porter le long du fleuve dans cette coquille de noix qu’il possède, et il va prendre la mer par cette nuit noire ! — c’est un risque-tout — en profitant du vent. Nulle part il ne trouverait une route aussi solitaire. C’est déjà quelque chose. La marée doit monter, m’a-t-il dit, une heure avant minuit… à peu près maintenant. Je suis heureux que c’en soit fini. »
M. Snitchey essuya un front qui révélait aussi bien l’inquiétude que la chaleur.
« Que pensez-vous, dit M. Craggs, de…
— Chut ! répliqua son prudent associé, regardant droit devant lui. Je vous comprends. Ne prononcez pas de noms et n’ayons pas l’air de nous confier des secrets. Je ne sais que penser et, à vous dire vrai, je ne m’en soucie pas pour l’instant. C’est un grand soulagement. Son amour-propre a dû l’abuser, je suppose. Peut-être la jeune personne a-t-elle fait un peu la coquette. Les faits sembleraient l’indiquer, en tout cas. Alfred n’est pas arrivé ?
— Pas encore, dit M. Craggs. On l’attend d’une minute à l’autre.
— Bon. (M. Snitchey s’essuya le front derechef.) C’est un grand soulagement. Je n’ai jamais été aussi nerveux depuis le début de notre association. Je me propose de profiter maintenant de ma soirée, monsieur Craggs. »
Mme Craggs et Mme Snitchey les rejoignirent au moment où il annonçait cette intention. L’oiseau de paradis était dans un état de vibration extrême, et les petites clochettes tintaient très distinctement.
« Ç’a été le thème général des commentaires, monsieur Snitchey, dit Mme Snitchey. J’espère que l’étude est satisfaite.
— Satisfaite de quoi, ma chère amie ? demanda M. Snitchey.
— D’avoir exposé une femme sans défense au ridicule et aux remarques, répliqua sa femme. C’est tout à fait dans la manière de l’étude, cela.
— Pour ma part, dit Mme Craggs, je suis depuis si longtemps accoutumée à associer l’étude à tout ce qui s’oppose à la vie de famille que je suis heureuse de savoir qu’elle est l’ennemie avouée de ma paix. Il y a en cela une certaine honnêteté, en tout cas.
— Ma chère amie, objecta M. Craggs, j’attache un grand prix à votre bonne opinion ; mais, quant à moi, je n’ai jamais déclaré que l’étude fût l’ennemie de votre paix.
— Non, dit Mme Craggs, faisant résonner un parfait carillon de clochettes. Pas vous, bien sûr. Vous ne seriez pas digne de l’étude si vous aviez la candeur de le faire.
— Pour ce qui est de mon absence ce soir, ma chère amie, dit M. Snitchey, lui donnant le bras, la privation a été toute pour moi, soyez-en sûre ; mais, comme le sait M. Craggs… »
Mme Snitchey coupa court à cette référence en attirant son mari à une certaine distance, pour le prier de regarder « cet » homme. De lui faire la faveur de regarder « cet » homme.
« Quel homme, ma chère ? demanda M. Snitchey.
— Votre compagnon d’élection ; moi, je n’ai pour vous rien d’une compagne, monsieur Snitchey.
— Mais si, mais si, ma chère, essaya-t-il de dire.
— Mais non, mais non, dit Mme Snitchey avec un sourire majestueux. Je connais ma position. Voulez-vous bien regarder votre compagnon d’élection, monsieur Snitchey ; votre répondant, le gardien de vos secrets, l’homme en qui vous placez votre confiance ; bref, cet autre vous-même ? »
L’habituelle association entre lui-même et Craggs poussa M. Snitchey à regarder dans la direction indiquée.
« Si vous pouvez regarder cet homme dans les yeux ce soir, dit Mme Snitchey, sans comprendre que vous êtes trompé, exploité, victime de ses artifices, contraint à vous plier à sa volonté par quelque étrange et inexplicable sortilège contre lequel tous mes avertissements se révèlent vains, tout ce que je puis vous dire, c’est que vous me faites pitié ! »
Au même instant, Mme Craggs discourait sur le même chapitre. Était-il possible, disait-elle, que Craggs pût s’aveugler sur ses Snitchey au point de ne pas sentir quelle était sa situation réelle ? Entendait-il prétendre qu’il avait vu ses Snitchey entrer dans le salon, sans percevoir clairement toutes les arrière-pensées, toute la fourberie, toute la perfidie qu’il y avait en cet homme ? Allait-il dire que ses gestes mêmes, quand il s’essuyait le front et regardait si furtivement à la ronde, ne montraient pas qu’il pesait sur la conscience de ses précieux Snitchey (si tant est qu’ils eussent une conscience) quelque chose qui ne pouvait être mis au jour ? Y avait-il quelqu’un d’autre que ces Snitchey pour venir à une soirée de fête comme un cambrioleur ? — ce qui, par parenthèse, n’était pas une illustration bien fidèle de la vérité, étant donné qu’il était entré innocemment par la porte. Et M. Craggs affirmerait-il sans cesse au grand jour (il était près de minuit) que ses Snitchey devaient être justifiés contre vent et marée, au mépris des faits, de la raison et de l’expérience ?
Ni Snitchey ni Craggs ne tentèrent ouvertement de lutter contre le courant ainsi déchaîné, mais tous deux se laissèrent doucement entraîner jusqu’à ce que sa force commençât de décroître. Cela se produisit à peu près en même temps qu’un mouvement général provoqué par le début d’une contredanse ; et M. Snitchey se proposa comme cavalier à Mme Craggs, tandis que M. Craggs s’offrait galamment à Mme Snitchey ; si bien qu’après quelques légères dérobades telles que « Pourquoi ne demandez-vous pas à quelqu’un d’autre ? », « Vous serez bien content, je le sais, si je décline votre invitation » ou « Je me demande comment vous pouvez danser loin de l’étude » (mais cela sur un ton de plaisanterie), chacune des deux dames accepta gracieusement et prit place.
C’était là, en vérité, une coutume établie parmi eux, comme de se répartir ainsi deux par deux aux dîners et soupers, car c’étaient d’excellents amis, qui vivaient sur un pied d’aimable familiarité. Peut-être « le perfide Craggs » et « le fourbe Snitchey » constituaient-ils pour les deux épouses une fiction admise, comme l’étaient pour les deux maris Doe et Roe parcourant sans cesse les bailliages ; ou peut-être ces dames avaient-elles institué et assumé ces deux parts dans l’affaire, plutôt que de s’en voir totalement exclues. Toujours est-il que chacune des deux épouses travaillait dans son emploi avec autant de sérieux et d’assiduité que son mari dans le sien, et qu’elle eût considéré comme presque impossible que, privée de ces louables efforts, la Firme pût poursuivre une respectable et heureuse carrière.
Mais alors on put voir l’oiseau de paradis voleter au centre de la pièce ; les clochettes se mirent à tressauter et à tintinnabuler dans la ronde ; la figure vermeille du docteur tournoya comme une toupie expressive et hautement vernie ; M. Craggs, hors d’haleine, commença de se demander déjà si la contredanse n’avait pas été rendue « trop aisée » comme le reste de la vie ; et M. Snitchey, avec ses lestes entrechats, dansa pour lui-même et Craggs et une demi-douzaine d’autres.
Alors, aussi, le feu, encouragé par la jolie brise que soulevait la danse, fut pris d’une nouvelle ardeur et se mit à brûler d’une flamme claire et haute. C’était le Génie de la salle, et il était omniprésent. Il brillait dans les yeux des assistants, il étincelait dans les bijoux qui ornaient le cou neigeux des jeunes filles, il scintillait à leurs oreilles comme s’il leur murmurait quelque espièglerie, il jetait des éclairs autour de leur taille, il papillotait sur le parquet en le rosissant pour leurs pieds, il resplendissait au plafond de telle sorte que son embrasement mît en valeur leur clair visage, et il illuminait de toutes parts le petit clocher de Mme Craggs.
Alors, aussi, l’air animé qui l’éventait se fit moins doux à mesure que la musique devenait plus rapide et que la danse se poursuivait avec un nouvel entrain ; et une brise s’éleva qui fit danser sur les murs les feuilles et les baies comme elles l’avaient fait maintes fois sur les arbres ; et cette brise se mit à bruire dans le salon comme si quelque invisible compagnie de fées, marchant dans les pas des invités réels, tournoyaient à leur suite. Alors, aussi, on ne put plus distinguer aucun des traits du docteur, tant il tournait, tournait ; alors, on eût dit qu’une douzaine d’oiseaux de paradis voletaient capricieusement ; alors, il y eut un millier de clochettes en activité ; alors enfin, une petite tempête agita toute une escadre de jupes flottantes lorsque la musique baissa pavillon et que la danse prit fin.
Le docteur avait beau avoir chaud à étouffer, il avait beau être tout hors d’haleine, il n’en était que plus impatient de voir arriver Alfred.
« On n’a toujours rien vu, Bretagne ? Rien entendu ?
— Il fait trop sombre pour voir bien loin, monsieur. Et il y a trop de bruit dans la maison pour qu’on entende quelque chose.
— C’est juste ! L’accueil n’en sera que plus chaleureux. Quelle heure est-il ?
— Minuit juste, monsieur. Il ne saurait plus tarder, monsieur.
— Racine le feu et jettes-y une autre bûche, dit le docteur. Qu’il voie la bienvenue flamboyer dans la nuit, ce brave garçon, tandis qu’il approchera ! »
Il la vit. Oui ! De la chaise, son regard saisit la lumière comme il tournait le coin de la vieille église. Il reconnut la pièce d’où elle rayonnait. Il vit les branches hivernales des vieux arbres qui s’interposaient entre la lumière et lui. Il savait que l’un de ces arbres bruissait mélodieusement, l’été, à la fenêtre de la chambre de Marion.
Les larmes lui montèrent aux yeux. Son cœur se mit à battre avec une telle violence qu’il pouvait à peine supporter son bonheur. Combien de fois il avait pensé à ce moment, se l’était représenté dans toutes les circonstances, avait redouté qu’il ne vînt jamais, avait soupiré, langui après lui — au loin !
De nouveau la lumière ! Distincte et rougeoyante ; allumée, il le savait, pour lui souhaiter la bienvenue et accélérer son arrivée. Il fit signe de la main, agita son chapeau, poussa des hourras bien fort, comme s’ils pouvaient le voir et l’entendre, tandis qu’il se ruait triomphalement vers eux à travers la boue et les fondrières.
Halte ! Il connaissait le docteur et il comprit ce qu’il avait fait. Il n’avait pas voulu que ce fût une surprise. Eh bien, Alfred pouvait encore faire que c’en fût une, en approchant à pied. Si la porte du verger était ouverte, il pourrait entrer par là ; sinon, il était aisé de grimper par-dessus le mur, comme il le savait depuis longtemps ; et il ne lui faudrait qu’un instant pour être parmi eux.
Il descendit de la chaise et, après avoir dit au cocher — non sans peine, tant il était agité — de rester derrière quelques minutes, puis de suivre lentement, il courut avec une rapidité étonnante, éprouva la grille, escalada le mur, sauta de l’autre côté et se tint, haletant, dans le vieux verger.
Les arbres étaient couverts de givre et, à la faible lueur de la lune voilée de nuages, les petites branches semblaient des guirlandes funèbres. Les feuilles sèches craquetaient sous ses pas, tandis qu’il s’avançait doucement vers la maison. La désolation d’une nuit d’hiver pesait sur la terre et dans le ciel. Mais la lueur rouge s’en venait joyeusement des fenêtres ; des silhouettes passaient et repassaient ; et le bourdonnant murmure des voix frappait doucement son oreille.
Il guettait celle de sa fiancée, tâchant, tandis qu’il s’avançait, de l’isoler des autres et s’imaginant presque l’entendre ; il allait atteindre la porte, quand quelqu’un l’ouvrit brusquement, et une forme, en jaillissant, rencontra la sienne. Elle recula aussitôt en étouffant un cri.
« Clémence, dit-il, ne me reconnaissez-vous plus ?
— N’entrez pas ! répondit-elle, le repoussant. Allez-vous-en. Ne me demandez pas pourquoi. N’entrez pas.
— Mais qu’est-ce qu’il y a ? s’écria-t-il.
— Je ne sais pas. Je… j’ai peur d’y penser. Retournez-vous-en. Écoutez ! »
Il y eut un soudain tumulte dans la maison. Clémence se couvrit les oreilles de ses mains. Un cri si perçant que nulles mains n’auraient pu le bannir retentit, et Grâce — la folie répandue dans ses manières et sur ses traits — se précipita au-dehors.
« Grâce ! (Il la saisit dans ses bras.) Qu’est-ce qu’il y a ? Est-elle morte ? »
Elle se dégagea, comme pour reconnaître son visage, et tomba à ses pieds.
Une foule de gens, sortis de la maison, les entourèrent. Parmi eux se trouvait le père de la jeune fille, un papier à la main.
« Qu’est-ce que c’est ? s’écria Alfred, s’arrachant les cheveux et cherchant, angoissé, à lire sur les visages tandis qu’il s’agenouillait auprès de la jeune fille insensible. Nul ne me regardera-t-il ? Nul ne me parlera-t-il ? Personne ne me reconnaît-il ? N’y aura-t-il pas une voix parmi vous pour me dire ce qu’il y a ? »
Un murmure parcourut l’assistance : « Elle est partie.
— Partie ! répéta-t-il.
— Elle s’est enfuie, mon cher Alfred ! dit le docteur d’une voix brisée, les mains devant son visage. Elle a déserté son foyer et nous a abandonnés. Ce soir ! Elle écrit qu’elle a fait son choix, innocent et sans reproche ; elle nous supplie de lui pardonner — de ne pas l’oublier — et elle est partie.
— Avec qui ? Pour où ? »
Il se leva brusquement, comme pour s’élancer à sa poursuite ; mais quand on s’écarta pour le laisser passer, il regarda l’assistance avec des yeux hagards, revint en chancelant, s’affaissa dans sa posture précédente, et serra une des mains glacées de Grâce dans les siennes.
Il y eut des allées et venues précipitées, beaucoup de confusion, de bruit, de désordre, d’indécision. Les uns s’apprêtèrent à se disperser sur les routes, les autres enfourchèrent leur cheval, tandis que d’autres restaient à discuter, objectant qu’il n’y avait aucunes traces, aucune piste à suivre. Certains s’approchèrent avec sympathie d’Alfred pour tenter de le réconforter ; d’autres lui représentèrent que mieux vaudrait transporter Grâce à l’intérieur et qu’il y faisait obstacle. Il n’entendait rien et ne faisait pas un mouvement.
La neige tombait, épaisse et drue. Il leva un moment les yeux en l’air et se dit que ces cendres blanches répandues sur ses espoirs et sa détresse s’accordaient bien avec eux. Il regarda autour de lui le sol blanchissant et pensa à la façon dont les pas de Marion seraient étouffés et couverts aussitôt imprimés, et effacé jusqu’à ce souvenir d’elle. Mais à aucun moment il ne sentit la morsure du froid, ni ne bougea.
TROISIÈME PARTIE
Le monde avait vieilli de six ans depuis ce soir du retour. C’était une tiède après-midi d’automne, et il avait plu d’abondance. Le soleil fit soudain irruption parmi les nuages ; et le vieux champ de bataille, miroitant gaiement à sa vue en un point verdoyant, y fit resplendir sa sympathique bienvenue, qui s’étendit bientôt à toute la campagne, comme si l’on eût allumé quelque heureux feu de joie auquel eussent répondu aussitôt des milliers d’autres.
Qu’il était beau, ce paysage embrasé de lumière sous l’exubérante influence qui passait comme une céleste présence, avivant toutes choses ! Le bois, naguère une sombre masse, révélait ses divers tons de jaune, de vert, de brun, de rouge, et les formes variées de ses arbres, avec les gouttes de pluie clignotant sur les feuilles et scintillant dans leur chute. On eût dit que les lumineuses et verdoyantes prairies, aveugles encore un moment auparavant, venaient de retrouver la vue pour contempler ce ciel éclatant. Les champs de blé, les haies, les clôtures, les fermes et leurs toits groupés, le clocher de l’église, le ruisseau, le moulin, tout s’élançait souriant hors de la triste obscurité. Les oiseaux chantaient délicieusement, les fleurs redressaient leur tête penchée, de fraîches senteurs s’élevaient de la terre vivifiée ; là-haut, l’étendue bleue s’élargissait et se diffusait rapidement ; déjà les rayons obliques du soleil perçaient à mort le maussade banc de nuages qui s’attardait dans sa fuite, et un arc-en-ciel, essence de toutes les couleurs qui ornent la terre et le ciel, se déployait dans toutes sa gloire triomphante.
En pareille saison, une petite auberge douillettement abritée à l’ombre d’un grand orme, dont le vaste tronc était entouré d’un excellent banc pour les flâneurs, présentait au voyageur sa façade réjouissante comme le doit faire une maison d’hébergement, le tentant par maints signes muets, mais non moins significatifs d’un accueil confortable. L’enseigne d’un beau rouge, perchée dans l’arbre, lançait au passant d’entre les feuilles, comme dardée d’une joviale figure, l’œillade prometteuse de bonne chère de ses lettres d’or clignotant au soleil. L’abreuvoir rempli de claire eau fraîche et le sol parsemé devant lui de tombées de foin odorant faisaient dresser les oreilles à tout cheval qui passait par là. Les rideaux cramoisis des pièces du bas et les voilages du blanc le plus pur des chambres à coucher d’en haut vous disaient : « Entrez donc ! » à chaque souffle d’air. Sur les volets vert vif se lisaient des inscriptions parlant de bière et d’ale, de vins choisis et de bons lits, de l’image attendrissante d’un pot brun débordant de mousse. Il y avait au rebord des fenêtres des plantes fleuries dans des pots d’un rouge brillant, qui ressortaient gaiement sur la façade blanche de la maison ; et dans l’encadrement de la porte, des rais de lumière jaillissaient de la surface polie des bouteilles et des pots d’étain.
Et sur le seuil, on voyait précisément la silhouette d’aubergiste qu’il fallait : il compensait sa courte taille par sa largeur et sa rotondité, et il se tenait les mains dans les poches, les jambes juste assez écartées pour montrer un esprit en repos quant à sa cave et une tranquille confiance — trop calme et trop vertueuse pour tourner à la fanfaronnade — dans les ressources générales de son établissement. L’humidité surabondante qui dégouttait de partout après la récente pluie lui allait bien. Rien autour de lui n’avait soif. Certains dahlias, qui penchaient leur tête lourde par-dessus la clôture de son jardin net et ordonné, s’étaient imbibés au maximum — un peu trop même, peut-être — et semblaient ne pas supporter très bien la boisson ; mais les églantines, les roses, les giroflées, les plantes des fenêtres et les feuilles du vieil arbre étaient dans l’état radieux d’une compagnie raisonnable qui n’aurait rien pris de plus qu’il n’était bon pour développer ses meilleures qualités. Arrosant le sol autour d’elles de gouttes de rosée, elles semblaient répandre une innocente et pétillante gaieté, qui faisait du bien là où elle tombait, attendrissant les coins négligés que la pluie régulière n’atteignait que rarement, sans faire de mal à quiconque.
Cette auberge de village avait reçu, lors de son établissement, une enseigne peu ordinaire. Elle s’appelait : la Râpe à Muscade. Et sous ces mots domestiques était inscrit, là-haut dans l’arbre, sur la même planche couleur de feu et en mêmes lettres d’or : Benjamin Bretagne, propriétaire.
Au second coup d’œil et après un examen plus attentif de son visage, on aurait pu reconnaître que c’était Benjamin Bretagne en personne qui se tenait sur le seuil — raisonnablement changé par le temps, mais en mieux : c’était un hôte qui respirait le confort, en vérité.
« Mme Bretagne est assez en retard, dit M. Bretagne, scrutant la route. C’est l’heure du thé. »
Comme aucune Mme Bretagne n’était visible, il sortit sans se presser sur la route, et contempla la maison avec grande satisfaction.
« C’est tout à fait le genre de maison où j’aimerais descendre, si je n’en étais le patron », dit Benjamin.
Puis il se rendit à la palissade du jardin pour admirer les dahlias. Ils lui retournèrent son regard, la tête courbée d’un air d’invincible somnolence, mais se redressant brusquement à mesure que leur eau s’écoulait en lourdes gouttes.
« Vous avez besoin qu’on s’occupe de vous, dit Benjamin. Il faudra que je pense à le lui dire. Mais comme elle est longue à venir ! »
La femme de M. Bretagne semblait si bien être sa moitié que la moitié qui appartenait en propre au mari se trouvait entièrement perdue et désemparée dès qu’elle n’était pas là.
« Elle n’avait pas grand-chose à faire, je crois, dit Ben. Il y avait bien quelques petites affaires à traiter après le marché, mais pas beaucoup. Ah ! Nous voici enfin ! »
Une carriole, conduite par un garçon, approchait en cahotant sur la route : dedans, assise sur une chaise, avec un vaste parapluie bien trempé ouvert derrière elle pour sécher, on distinguait la forme rebondie d’une brave matrone, les bras nus croisés sur un panier qu’elle tenait sur ses genoux, tandis que plusieurs autres paniers et paquets étaient entassés autour d’elle ; et certain bon naturel qui éclairait son visage et la gaucherie satisfaite qui se voyait dans toutes ses manières, comme elle brimbalait au mouvement de la voiture, faisaient songer à l’ancien temps, même ainsi vues à distance. Quand elle fut plus près, cette saveur d’antan ne se trouva pas diminuée ; et quand la carriole s’arrêta à la porte de la Râpe à Muscade, une paire de souliers, en descendant, glissa prestement entre les bras ouverts de M. Bretagne et atterrit avec un poids substantiel sur la chaussée, souliers qui n’auraient guère pu appartenir à personne d’autre que Clémence Newcome.
En fait, ils lui appartenaient bien, et elle se tenait dedans, vermeille et bien en chair, avec autant de savon sur son visage poli qu’au bon vieux temps, mais avec des coudes intacts à présent, que sa condition améliorée avait remplis de fossettes.
« Tu rentres bien tard, Clemmy ! dit M. Bretagne.
— C’est que j’ai eu beaucoup de choses à faire, Ben ! répondit-elle, tout en s’assurant activement que les paquets et les paniers étaient tous transportés sans dommage à l’intérieur de la maison. Huit, neuf, dix… où est le onzième ? Ah ! oui, c’est mon panier qui fait onze ! Ça va bien. Rentre le cheval à l’écurie, Harry, et s’il tousse encore, donne-lui un barbotage. Huit, neuf, dix. Mais où est donc le onzième ? Ah ! oui, j’oubliais. Ça va bien. Comment sont les enfants, Ben ?
— Gaillards, Clemmy, gaillards.
— Dieu les bénisse ! dit Mme Bretagne, ôtant le bonnet qui entourait sa face ronde (car elle et son mari étaient alors passés dans l’estaminet) et se lissant les cheveux de la paume de ses mains. Embrasse-moi, papa ! »
M. Bretagne s’exécuta promptement.
« Je crois que je n’ai rien oublié, dit Mme Bretagne, recourant à ses poches et en tirant tout un chargement de petits carnets et de papiers chiffonnés, véritable troupeau de mémentos à cornes. Les notes sont toutes réglées, les navets vendus ; j’ai vérifié et payé le compte de la brasserie, commandé les pipes, versé dix-sept livres et quatre shillings à la banque. La note du Dr Heathfield pour la petite Clem… tu peux deviner à quoi elle se monte : le Dr Heathfield n’a encore rien voulu prendre, Ben.
— Je le pensais bien, répondit son mari.
— Non. Il déclare que, quel que soit le nombre d’enfants que tu auras, Ben, il ne voudrait jamais te faire payer un sou. Pas même s’il devait y en avoir une vingtaine. »
Le visage de M. Bretagne prit une expression de gravité, et il fixa les yeux sur le mur.
« N’est-ce pas que c’est gentil de sa part ? dit Clémence.
— Très, répondit M. Bretagne. Mais c’est un genre de gentillesse dont je ne voudrais abuser pour rien au monde.
— Non, répliqua Clémence. Bien entendu. Ah ! et il y avait le poney ; il a fait huit livres et deux shillings ; ce n’est pas mal, hein ?
— C’est très bien, dit Ben.
— Je suis contente que tu sois satisfait ! s’écria sa femme. Je le pensais bien. Je crois que c’est tout, alors rien de plus pour le moment de votre eccetra, C. Bretagne. Ha, ha, ha ! Prends tous les papiers, et mets-les sous clef. Oh, attends une minute. Voici une affiche imprimée à coller sur le mur. Elle sort de l’imprimerie. Comme ça sent bon !
— Qu’est-ce que c’est ? dit Ben, parcourant le document.
— Je ne sais pas, répondit sa femme. Je n’en ai pas lu le premier mot.
— “À vendre aux enchères publiques”, lut le patron de la Râpe à Muscade, “sauf en cas de vente préalable par contrat privé”.
— Ils mettent toujours ça, dit Clémence.
— Oui, mais ils ne mettent pas toujours ce qui suit, répliqua-t-il. Écoute : “Château, etc. dépendances, etc. bosquets, etc. clos de murs, etc. MM. Snitchey et Craggs, etc. partie d’agrément de la propriété foncière, franche d’hypothèques, de Michel Warden, Esq., qui a l’intention de continuer à vivre à l’étranger” !
— Qui a l’intention de continuer à vivre à l’étranger ! répéta Clémence.
— C’est écrit là, dit Bretagne. Regarde.
— Et dire qu’aujourd’hui même j’avais entendu chuchoter, à la vieille maison, que l’on avait reçu la presque assurance d’avoir des nouvelles meilleures et plus précises d’elle pour bientôt ! dit Clémence, hochant tristement la tête et se tapotant les coudes comme si le souvenir de l’ancien temps réveillait inconsciemment ses anciennes habitudes. Mon Dieu, mon Dieu ! Il va y avoir des cœurs bien lourds, là-bas, Ben. »
M. Bretagne soupira, hocha la tête et dit qu’il n’y pouvait rien comprendre : il avait dès longtemps cessé de s’y efforcer. Sur cette remarque, il se mit en devoir de coller l’affiche à la fenêtre de l’estaminet. Clémence, après avoir médité un instant en silence, se secoua, éclaircit son front pensif, et partit d’un air affairé s’occuper des enfants.
Bien que le patron de la Râpe à Muscade eût une vive affection pour sa digne femme, c’était avec la condescendance d’autrefois, et sa moitié l’amusait fort. Rien ne l’aurait tant étonné que d’apprendre avec certitude d’un tiers que c’était elle qui menait toute la maison et qui, par sa simple et franche économie ménagère, sa bonne humeur, son honnêteté et son industrie, faisait de lui un homme prospère. Tant il est aisé, à n’importe quel échelon de la vie (on le constate souvent en ce monde), d’accorder à ces heureuses natures qui ne mettent pas en avant leurs mérites la seule valeur que s’attribue leur modestie ; et de s’enticher à la légère, pour leurs bizarreries ou originalités extérieures, de gens dont la valeur innée, si l’on voulait regarder jusque-là, nous ferait rougir par comparaison !
Il était agréable à M. Bretagne de penser à la condescendance dont il avait fait preuve en épousant Clémence. Elle lui était un témoignage permanent de la bonté de son cœur et de la bienveillance de son caractère ; et il avait le sentiment que le fait qu’elle était une excellente épouse illustrait bien le vieux précepte selon lequel la vertu porte en soi sa propre récompense.
Il avait fini d’apposer l’affiche, et il avait enfermé dans l’armoire les justificatifs de toutes les transactions accomplies ce jour-là par sa femme — non sans rire in petto de l’aptitude de celle-ci aux affaires — quand, revenant avec la nouvelle que les deux jeunes Bretagne jouaient dans la remise sous la surveillance d’une certaine Betsey et que la petite Clem dormait « comme un ange », elle s’assit pour prendre le thé, qui avait attendu son arrivée sur une petite table. C’était un très joli petit bar, avec son étalage habituel de bouteilles et de verres, sa sobre pendule, exacte à une minute près (il était cinq heures et demie), et chaque jour à sa place, fourbie et astiquée à souhait.
« C’est bien la première fois de la journée que je peux m’asseoir tranquillement, déclara Mme Bretagne, respirant longuement comme si elle s’était installée pour la nuit, mais se relevant aussitôt pour tendre sa tasse de thé à son mari et lui préparer sa tartine de pain beurré. Comme cette affiche me fait repenser à l’ancien temps !
— Ah ! dit M. Bretagne, maniant sa soucoupe comme une huître et en avalant le contenu d’après le même principe.
— C’est ce même M. Michel Warden, dit Clémence, hochant la tête dans la direction de l’avis de vente, qui m’a valu de perdre mon ancienne place.
— Et qui t’a procuré un mari, dit M. Bretagne.
— Ma foi oui, répliqua Clémence. Grand merci à lui.
— L’homme est une créature d’habitudes, dit M. Bretagne en l’observant par-dessus sa soucoupe. Je m’étais en quelque sorte accoutumé à toi, Clem ; et je me suis aperçu que je ne pourrais pas me passer de toi. Alors, nous nous sommes mariés. Ha, ha ! Nous deux ! Qui l’eût cru !
— Qui donc, en effet ! s’écria Clémence. Ç’a été très bon de ta part, Ben.
— Non, non, non, répliqua M. Bretagne d’un air d’abnégation. Ça ne vaut pas la peine d’en parler.
— Oh ! que si, Ben, dit sa femme en toute candeur. C’est bien ce que je pense, et je t’en ai beaucoup de reconnaissance. Ah ! ajouta-t-elle en regardant de nouveau l’avis, quand on a su qu’elle était vraiment partie et hors d’atteinte, je ne pouvais faire autrement que de dire ce que je savais, aussi bien pour elle que pour eux, n’est-ce pas ?
— En tout cas, tu l’as dit, fit observer son mari.
— Et le Dr Jeddler, poursuivit Clémence en reposant sa tasse et en regardant pensivement l’affiche, dans son chagrin et sa fureur m’a mise à la porte de cette maison qui était mon foyer ! Rien ne m’a jamais fait plus de plaisir que de n’avoir pas eu pour lui alors un seul mot de colère, de n’avoir éprouvé contre lui aucun ressentiment, même sur le moment ; car il s’en est vraiment repenti par la suite. Combien de fois il s’est assis dans cette pièce, me répétant sans cesse son regret — hier encore, tandis que tu étais sorti. Combien de fois il s’est assis dans cette pièce pour parler, à longueur de journée, de choses et d’autres auxquelles il faisait semblant de s’intéresser ! — mais, en fait, uniquement en souvenir du temps passé et parce qu’il sait qu’elle m’aimait, Ben !
— Mais comment es-tu jamais arrivée à saisir cela, Clem ? demanda son mari, tout étonné qu’elle pût découvrir clairement une vérité qui ne s’était que vaguement présentée à son esprit inquisiteur.
— Je n’en sais rien, pour sûr, dit Clémence, soufflant sur son thé pour le refroidir. Je serais bien incapable de le dire, même si tu m’offrais une récompense de cent livres. »
Peut-être aurait-il poursuivi cette conversation métaphysique, n’eût-elle perçu un fait très matériel qui se présentait derrière lui sous la forme d’un monsieur en vêtements de deuil, portant manteau et bottes de cavalier, et se tenant sur le seuil. Il paraissait écouter leur conversation sans marquer aucune envie de l’interrompre.
Clémence se hâta de se lever en le voyant. M. Bretagne fit de même et accueillit le client.
« Voulez-vous monter, monsieur ? Il y a une excellente chambre au premier, monsieur.
— Merci, dit l’étranger, regardant attentivement la femme de M. Bretagne. Puis-je entrer ici ?
— Mais certainement, si vous le désirez, monsieur, répondit Clémence en le laissant passer. Que sera-ce pour votre service, monsieur ? »
L’affiche avait attiré son attention, et il était en train de la lire.
« C’est une très belle propriété, cela, monsieur », fit observer M. Bretagne.
L’homme ne fit aucune réponse ; mais, s’étant retourné une fois sa lecture finie, il regarda Clémence avec la même attentive curiosité qu’auparavant. « Vous me demandiez…? dit-il, sans la quitter des yeux.
— Ce que ce serait pour votre service, monsieur, répondit Clémence, lui jetant un coup d’œil en retour.
— Si vous voulez bien me donner un peu d’ale, dit-il en s’approchant d’une table près de la fenêtre, et me la servir ici sans que cela interrompe votre repas, je vous serai fort obligé. »
Ce disant, il s’assit sans plus parlementer et contempla le paysage. C’était un homme jeune, bien découplé, aux manières aisées. Sa figure, très brunie du soleil, était ombragée par une épaisse chevelure noire, et il portait une moustache. La bière lui ayant été servie, il emplit son verre et but avec bonhomie à la prospérité de la maison ; puis il ajouta, tandis qu’il le reposait :
« C’est une nouvelle maison, n’est-ce pas ?
— Pas tout à fait, monsieur, répondit M. Bretagne.
— Elle date d’il y a cinq ou six ans, dit Clémence avec une netteté particulière.
— Il m’a semblé vous entendre prononcer le nom du Dr Jeddler quand je suis entré, dit l’étranger. Cette affiche me fait souvenir de lui, car il se trouve que je connais quelque chose de cette histoire par ouï-dire et par l’intermédiaire de certaines relations. Le vieillard vit-il toujours ?
— Oui, il vit toujours, monsieur, dit Clémence.
— A-t-il beaucoup changé ?
— Depuis quand, monsieur ? répliqua Clémence, avec une insistance et une expression particulières.
— Depuis que sa fille… est partie.
— Oui, il a grandement changé depuis lors, dit Clémence. C’est un vieillard aux cheveux gris, et il n’a plus du tout le même air ; mais je crois qu’il a retrouvé la paix, maintenant. Il s’est raccommodé avec sa sœur depuis lors, et il va la voir très souvent. Cela lui a tout de suite fait du bien. Au début, il fut très abattu ; et cela fendait le cœur de le voir errer de-ci de-là en invectivant le monde ; mais un grand changement se fit après un an ou deux, et il commença à prendre plaisir à parler de sa fille perdue, à faire son éloge, oui, et celui du monde aussi ! et il ne se lassait jamais de dire, avec des larmes dans ses pauvres yeux, combien elle était belle et bonne. Il lui avait pardonné. Ce fut à peu près à l’époque du mariage de Mlle Grâce. Tu te rappelles, Bretagne ? »
M. Bretagne s’en souvenait très bien.
« Ainsi donc, la sœur est mariée », répondit l’étranger.
Il observa un moment de silence avant de demander :
« Qui a-t-elle épousé ? »
Il s’en fallut de peu que Clémence ne renversât le plateau de thé, dans l’émotion qu’elle ressentit à cette question.
« Comment, vous ne l’avez jamais su ?
— J’aimerais le savoir, répondit-il, emplissant à nouveau son verre et le portant à ses lèvres.
— Ah ! ce serait une longue histoire, s’il fallait la raconter convenablement, dit Clémence, posant son menton au creux de sa main gauche et supportant le coude correspondant dans la droite, tout en hochant la tête et en considérant les années intermédiaires comme si elle regardait le feu. Ce serait une longue histoire, pour sûr.
— Mais, en quelques mots, suggéra l’étranger.
— En quelques mots, répéta Clémence du même ton pensif, sans faire aucunement attention à lui ni sembler se douter qu’elle eût un auditoire quelconque, que pourrait-on en dire ? Qu’ils s’affligèrent ensemble, qu’ils entretinrent ensemble son souvenir, comme celui d’une morte ; qu’ils étaient si délicats à son sujet que jamais ils ne lui reprochèrent rien, qu’ils se la rappelèrent l’un à l’autre telle qu’elle était autrefois et qu’ils lui trouvaient des excuses ! Tout le monde sait cela. Et moi tout particulièrement. Qui le saurait mieux que moi ? ajouta Clémence, s’essuyant les yeux du revers de sa main.
— En sorte que ? fit l’étranger, suggérant un complément d’information.
— En sorte que, dit Clémence, enchaînant mécaniquement et sans changer d’attitude ou de manière, ils finirent par se marier. Ils se marièrent le jour anniversaire de sa naissance — il reviendra de nouveau demain — d’une façon toute tranquille, toute simple, mais avec bonheur. M. Alfred dit, un soir qu’ils se promenaient dans le verger : “Grâce, voulez-vous que notre mariage se fasse le jour anniversaire de la naissance de Marion ?” Et il se fit ce jour-là.
— Et ils ont vécu heureux depuis lors ?
— Oui, dit Clémence. Jamais couple ne vécut plus heureux. Ils n’ont eu d’autre chagrin que celui-là. »
Elle leva la tête en pensant soudain aux circonstances qui la faisaient revenir sur ces événements, et elle regarda vivement l’étranger. Voyant que son visage était tourné vers la fenêtre et qu’il paraissait absorbé par le paysage, elle adressa quelques signes impatients à son mari, lui montrant l’affiche et faisant avec grande énergie des mouvements de lèvres comme pour répéter à maintes reprises un mot ou un tour de phrase. Mais étant donné qu’elle n’articulait aucun son et que ses signes muets étaient, comme la plupart de ses gestes, d’un caractère fort extraordinaire, cette conduite inintelligible réduisit M. Bretagne à un état voisin du désespoir. Il écarquilla les yeux en les fixant successivement sur la table, sur l’étranger, sur les cuillers, sur sa femme ; suivit sa pantomime avec un air d’ahurissement et de perplexité extrêmes ; demanda dans le même langage si le danger concernait la propriété, lui ou elle-même ; répondit à ses signaux par d’autres qui exprimaient la détresse et la confusion les plus profondes ; suivit le mouvement de ses lèvres ; déchiffra presque à haute voix « mes vieilles hardes », « montre-lui le jardin », « serre-lui donc la main », sans parvenir à saisir ce qu’elle voulait dire.
Clémence finit par renoncer à se faire comprendre ; et, approchant sa chaise de l’étranger par tout petits à-coups, elle resta les yeux apparemment baissés, mais non sans lui jeter de temps à autre des coups d’œil aigus, attendant qu’il posât quelque autre question. Elle n’eut pas longtemps à attendre, car il demanda bientôt :
« Et quelle fut la suite de l’histoire de la jeune personne qui s’était enfuie ? On la connaît, je suppose ? »
Clémence hocha la tête.
« J’ai entendu dire, répondit-elle, que le Dr Jeddler devait en savoir plus qu’il ne le révélait. Mlle Grâce a reçu des lettres de sa sœur, disant qu’elle allait bien, qu’elle était heureuse et surtout qu’elle se réjouissait de savoir Mlle Grâce mariée à M. Alfred ; et elle a répondu. Mais le mystère reste entier quant à son existence et à son sort : rien n’est venu l’éclaircir jusqu’à maintenant et… »
Arrivée là, sa voix trembla, et elle se tut.
« Et…? répéta l’étranger.
— Et une seule personne au monde, je pense, pourrait l’expliquer, dit Clémence, avalant sa salive.
— Et qui donc serait cette personne ? demanda l’étranger.
— M. Michel Warden ! » répondit Clémence presque dans un cri, révélant soudain à son mari ce qu’elle avait voulu lui faire entendre et laissant comprendre à Michel Warden qu’il était reconnu.
« Vous vous souvenez de moi, monsieur ? dit Clémence, tremblante d’émotion. J’ai vu à l’instant que oui ! Vous vous souvenez de moi, j’étais cette nuit-là dans le jardin. J’étais avec elle !
— Oui, vous étiez là, dit-il.
— Oui, monsieur, repartit Clémence. Oui, pour sûr. Je vous présente mon mari, si vous le permettez. Ben, mon cher Ben, cours chez Mlle Grâce… cours chez M. Alfred… cours n’importe où, Ben ! Amène quelqu’un, tout de suite !
— Attendez ! dit Michel Warden, s’interposant tranquillement entre la porte et Bretagne. Que voudriez-vous faire ?
— Leur faire savoir que vous êtes là, monsieur, répondit Clémence, battant des mains dans son agitation ; leur faire savoir qu’ils peuvent avoir des nouvelles, de votre propre bouche ; leur faire savoir qu’elle n’est pas tout à fait perdue pour eux, qu’elle reviendra encore pour accorder à son père et à sa sœur aimante… et même à sa vieille servante, même à moi (elle se frappa la poitrine des deux mains)… la bénédiction que sera la vue de son doux visage. Cours, Ben, cours ! »
Et elle le poussait toujours vers la porte, tandis que M. Warden se tenait toujours devant, étendant les bras d’un air non pas irrité, mais seulement triste.
« Ou peut-être même est-elle ici, dit Clémence, se précipitant devant son mari et agrippant dans son émotion le manteau de M. Warden ; peut-être est-elle tout près d’ici. Je crois, à voir vos manières, qu’elle l’est. Laissez-moi la voir, monsieur, je vous en supplie. J’ai veillé sur elle, enfant. Je l’ai vue grandir, être l’orgueil de ces lieux. Je l’ai connue quand elle était promise à M. Alfred. J’ai tenté de la mettre en garde quand vous l’avez entraînée. Je sais ce que fut son foyer alors qu’elle en était l’âme, et le changement qu’y apportèrent son départ et sa perte. Laissez-moi lui parler, je vous en supplie ! »
Il la regarda avec une compassion non exempte d’étonnement ; mais il ne fit aucun geste d’assentiment.
« Je ne crois pas qu’elle puisse vraiment savoir, poursuivit Clémence, avec quelle sincérité ils lui pardonnent ; à quel point ils l’aiment ; quelle joie ce serait pour eux de la revoir. Peut-être craint-elle de rentrer. Peut-être que si elle me voyait, cela lui redonnerait courage. Dites-moi seulement, en toute vérité, monsieur Warden, est-elle avec vous ?
— Non », répondit-il en secouant la tête.
Cette réponse, ses façons, ses vêtements noirs, son retour si discret et son intention annoncée de continuer à vivre à l’étranger expliquaient tout. Marion était morte.
Il ne la contredit point ; oui, elle était morte. Clémence se laissa tomber sur une chaise, enfouit sa tête dans ses mains et se mit à sangloter.
À ce moment, un vieux monsieur aux cheveux gris entra précipitamment, tout hors d’haleine et haletant à tel point que l’on pouvait à peine reconnaître sa voix pour celle de M. Snitchey.
« Bonté divine, monsieur Warden ! dit l’avoué, le tirant à part. Quel vent… (Le vent semblait à tel point absent de ses propres poumons qu’il ne put aller plus loin sans faire une pause, après laquelle il ajouta faiblement : ) Vous, ici ?
— Un vent de malheur, je le crains, répondit-il. Si vous aviez pu entendre ce qui vient de se passer, comment on m’a adjuré, supplié d’accomplir des choses impossibles, si vous saviez quelle confusion et quelle affliction j’apporte avec moi !
— Je devine tout. Mais pourquoi être venu précisément ici, mon cher monsieur ? répliqua Snitchey.
— Venu ici ! Comment aurais-je pu savoir qui tenait cette maison ? Quand je vous ai envoyé mon valet, je suis entré par hasard, parce que l’endroit était nouveau pour moi ; et j’avais une curiosité bien naturelle pour toutes choses, neuves ou vieilles, touchant ces lieux ; de plus, c’était en dehors de la ville. Je voulais me mettre en rapport avec vous avant d’y faire mon apparition. Je voulais savoir comment les gens réagiraient à mon égard. Je vois à votre expression que vous pouvez me le dire. N’était votre maudite prudence, il y a longtemps que je saurais tout…
— Notre prudence ! répliqua l’avoué. Parlant en mon nom propre et en celui de… feu Craggs (ici, M. Snitchey, jetant un regard au ruban de son chapeau, hocha la tête), comment pouvez-vous raisonnablement nous la reprocher, monsieur Warden ? Il avait été entendu entre nous que ce sujet ne serait jamais plus abordé et que ce n’était pas une question dans laquelle pouvaient intervenir des gens aussi sérieux que nous (j’ai pris bonne note des observations que vous nous fîtes à l’époque). Notre prudence, dites-vous ! Quand M. Craggs est descendu dans sa tombe respectée, monsieur, croyant pleinement…
— Je vous avais solennellement promis d’observer le silence jusqu’à mon retour, quelque éloigné qu’il dût être, dit M. Warden, l’interrompant, et j’ai tenu parole.
— Oui, monsieur, mais je vous le répète, répliqua M. Snitchey, nous étions également tenus au silence. Nous étions tenus au silence par devoir envers nous-mêmes, mais aussi par devoir envers divers clients, dont vous, qui étaient aussi secrets que la tombe. Ce n’est pas à nous qu’il appartenait de vous poser des questions sur un sujet aussi délicat. J’avais bien mes soupçons, monsieur ; mais il n’y a pas six mois que je connais la vérité et que j’ai su formellement quelle perte vous aviez soufferte.
— Par qui ? demanda son client.
— De la bouche même du Dr Jeddler, monsieur, qui a fini par me faire volontairement cette confidence. Lui, et lui seul, a connu toute la vérité, depuis des années.
— Et vous la connaissez ? dit le client.
— Oui, monsieur ! répondit Snitchey. Et j’ai aussi des raisons de savoir qu’elle sera révélée à sa sœur demain soir. On lui en a fait la promesse. En attendant, peut-être m’accorderez-vous l’honneur de votre compagnie dans ma maison, puisque vous n’êtes pas attendu dans la vôtre. Mais pour ne pas vous exposer à des difficultés comme celles que vous avez rencontrées ici au cas où vous seriez reconnu — encore que vous ayez passablement changé : j’aurais pu moi-même ne pas vous reconnaître, monsieur Warden — nous ferions mieux de dîner ici avant d’aller chez moi. C’est un très bon endroit pour dîner, monsieur Warden ; et qui vous appartient, soit dit en passant. Moi-même et feu Craggs sommes parfois venus y manger une côtelette, et nous avons été fort bien servis. M. Craggs, dit Snitchey, fermant hermétiquement les yeux durant un instant, a été trop tôt rayé de la liste des vivants, monsieur.
— Le Ciel me pardonne de ne pas vous avoir présenté mes condoléances, répondit Michel Warden, se passant la main sur le front, mais je suis comme dans un rêve. Il me semble que je n’ai plus ma tête à moi. M. Craggs… oui… je regrette beaucoup que nous ayons perdu M. Craggs. »
Mais, ce disant, il regardait Clémence et paraissait sympathiser avec Ben qui tentait de la consoler.
« M. Craggs, monsieur, fit observer Snitchey, n’a pas trouvé la vie, je regrette de le dire, aussi facile à conserver que sa théorie le voulait, sans quoi il serait encore parmi nous. C’est une grande perte pour moi. C’était mon bras droit, ma jambe droite, mon œil droit, que M. Craggs. Je suis un paralytique sans lui. Il a légué sa part de l’affaire à Mme Craggs, à ses exécuteurs testamentaires, à ses curateurs et à ses ayants droit. Son nom reste dans la raison sociale, pour l’instant. J’essaie parfois, de façon assez puérile, de me donner l’illusion qu’il est encore vivant. Vous pouvez remarquer que je parle en mon nom propre et en celui de feu Craggs… de feu Craggs, monsieur », dit l’avoué au cœur tendre, agitant son mouchoir.
Michel Warden, qui observait toujours Clémence, se tourna vers M. Snitchey quand il cessa de parler et lui murmura quelques mots à l’oreille.
« Ah ! la pauvre créature ! dit Snitchey, hochant la tête. Oui. Elle a toujours été très fidèle à Marion. Elle l’a toujours beaucoup aimée. Pauvre Marion ! Remettez-vous, madame — puisque enfin vous êtes mariée à présent, Clémence. »
Clémence se contenta de soupirer en secouant la tête.
« Allons, allons ! Attendez jusqu’à demain, dit l’avoué avec douceur.
— Demain ne pourra pas ramener à la vie ceux qui sont morts, monsieur, dit Clémence avec des sanglots dans la voix.
— Non, c’est certain, sans quoi nous reverrions feu M. Craggs, répliqua l’avoué. Mais il peut amener des circonstances apaisantes ; il peut amener quelque réconfort. Attendez jusqu’à demain ! »
Clémence donc, serrant la main qu’il lui tendait, promit de s’y efforcer ; Bretagne, terriblement déprimé à la vue de son épouse abattue, approuva ; M. Snitchey et Michel Warden montèrent ; et ils se trouvèrent bientôt engagés dans une discussion si prudemment menée qu’aucun murmure n’en fut perceptible au milieu du fracas des assiettes et des plats, du grésillement de la poêle, du bouillonnement des casseroles, de la valse monotone et étouffée du tourne-broche — qui, de temps à autre, faisait entendre un affreux cliquetis, comme si, dans un accès de vertige, il eût été victime d’un accident mortel à la tête — et de tous les autres préparatifs qui se déroulaient dans la cuisine pour leur dîner.
Le lendemain se trouva être un jour clair et paisible ; et nulle part les teintes automnales n’étaient plus belles que dans le paisible verger du docteur. Les neiges de maintes nuits d’hiver avaient fondu sur son sol, les feuilles desséchées de maint été y avaient fait entendre leur bruissement depuis la fuite de Marion. Le porche couvert de chèvrefeuille était de nouveau verdoyant, les arbres projetaient sur l’herbe des ombres généreuses et changeantes, le paysage était aussi tranquille et serein que jamais ; mais elle, où était-elle ?
Pas là. Pas là. Elle eût fait maintenant plus étrange figure encore dans son ancienne maison, que cette même maison ne l’avait faite au début, sans elle. Mais, assise à l’endroit familier, se trouvait une dame, du cœur de laquelle elle n’avait jamais disparu ; dans la fidèle mémoire de laquelle elle vivait immuablement jeune, radieuse de toutes les promesses et de toutes les espérances ; dans l’affection de laquelle — c’était pourtant celle d’une mère, à présent, car une petite fille aimée jouait à ses côtés — elle n’avait point de rivale, point de successeur ; sur les douces lèvres de laquelle enfin frémissait son nom en ce moment même.
L’esprit de la jeune fille perdue se voyait dans ces yeux. Ces yeux de Grâce, sa sœur, assise avec son mari dans le verger, en ce jour anniversaire de leur mariage, en ce jour anniversaire de la naissance du mari et de Marion.
Il n’était pas devenu célèbre ; il n’était pas devenu riche ; il n’avait pas oublié les lieux et les amis de son enfance ; il n’avait accompli aucune des anciennes prédictions du docteur. Mais dans ses visites utiles, patientes, ignorées, aux logements des pauvres ; dans ses soins prodigués au chevet des malades ; dans sa connaissance quotidienne de la gentillesse et de la bonté qui fleurissent les sentiers détournés de ce monde sans être écrasés par les pas lourds de la pauvreté, mais surgissent au contraire, flexibles, dans son sillage et l’embellissent ; il avait mieux appris et vérifié, d’année en année, la véracité de son ancienne foi. Sa façon de vivre, bien que tranquille et effacée, lui avait montré que, souvent, les hommes accueillent encore inconsciemment des anges tout comme aux temps anciens ; et que les formes les moins faites pour cela — certaines même minables, laides à voir et pauvrement mises — s’irradient au chevet de la douleur, du besoin, de la souffrance, pour se muer en anges secourables, leur tête couronnée d’une auréole de gloire.
Il vivait avec plus de fruit peut-être sur le champ de bataille transformé que s’il avait combattu sans trêve en des luttes plus ambitieuses ; et il était heureux avec sa femme, cette chère Grâce.
Et Marion. L’avait-il oubliée, elle ?
« Le temps s’est vite enfui depuis lors, ma chère Grâce, dit-il (ils venaient de parler de la fameuse nuit), et pourtant il semble que tout cela soit loin, loin. Nous comptons par les changements, les événements qui se produisent en nous. Non par les années.
— Nous pouvons cependant compter par années, aussi, le temps qui s’est écoulé depuis l’époque où Marion était parmi nous, répliqua Grâce. Par six fois, mon cher mari, en comptant ce jour, nous nous sommes assis ici le jour anniversaire de sa naissance pour parler de cet heureux retour, si anxieusement attendu et si longtemps différé. Ah ! quand se produira-t-il ? Quand donc ? »
Son mari l’observa avec attention, tandis que les larmes lui montaient aux yeux, et, l’attirant à lui, il lui dit :
« Mais Marion vous a dit dans cette dernière lettre qu’elle avait laissée sur votre table, mon amour, et que vous relisez si souvent, que des années devraient s’écouler avant que ce retour pût avoir lieu. N’est-ce pas vrai ? »
Elle tira une lettre de son sein, la baisa et dit : « Oui.
— Que durant toutes ces années d’attente, quelque heureuse qu’elle dût être, elle attendrait avec impatience le moment où vous pourriez être de nouveau réunies et où tout s’expliquerait ; et qu’elle vous demandait avec espoir et confiance de faire de même. C’est bien ce que dit la lettre, n’est-ce pas, ma chérie ?
— Oui, Alfred.
— Ainsi que toutes celles qu’elle a écrites depuis ?
— Sauf la dernière — il y a quelques mois — dans laquelle elle parlait de vous, de ce que vous saviez alors, et de ce que je dois apprendre ce soir. »
Il tourna la tête vers le soleil qui descendait rapidement, et dit que le moment fixé était le coucher du soleil.
« Alfred ! dit Grâce, posant la main sur son épaule d’un geste pressant, il y a quelque chose dans cette lettre… cette vieille lettre que je lis si souvent, comme vous le rappeliez… quelque chose que je ne vous ai jamais dit. Mais ce soir, mon mari aimé, alors que ce coucher de soleil approche et que toute notre vie semble prendre des teintes plus douces, plus étouffées avec le départ du jour, je ne puis plus le tenir secret.
— Qu’est-ce donc, mon amour ?
— Quand Marion est partie, elle m’a écrit, là, que vous me l’aviez autrefois confiée en dépôt sacré, mais qu’à présent, c’était vous Alfred qu’elle me confiait en dépôt tout aussi sacré : elle me priait, me suppliait, si je l’aimais et si je vous aimais, de ne pas rejeter l’affection qu’elle pensait (qu’elle était sûre, selon ses propres termes) que vous reporteriez sur moi quand cette blessure fraîche serait cicatrisée, mais de l’encourager au contraire et d’y répondre.
— Et de me rendre la fierté et le bonheur, Grâce. Le disait-elle aussi ?
— Elle entendait que je vécusse bénie et honorée de votre amour, fut la réponse de sa femme tandis qu’il la serrait dans ses bras.
— Écoutez-moi, ma chérie ! dit-il… Non, écoutez-moi comme cela ! (et, tout en parlant, il replaçait doucement sur son épaule la tête qu’elle levait vers lui). Je sais pourquoi je n’ai jamais entendu jusqu’à maintenant ce passage de la lettre. Je sais pourquoi nulle trace n’en a même transparu dans aucune parole, dans aucun regard de vous à l’époque. Je sais pourquoi Grâce, la plus fidèle des amies pour moi, fut si difficile à conquérir comme femme. Et, le sachant, mon adorée, je connais la valeur inestimable de ce cœur que j’étreins dans mes bras, et je remercie Dieu de ce don généreux ! »
Elle pleurait, mais non de chagrin, tandis qu’il la pressait sur son cœur. Après un bref instant, il abaissa son regard sur l’enfant qui était assise à leurs pieds en train de s’amuser avec un petit panier de fleurs, et lui dit de regarder comme le soleil était rouge et doré.
« Alfred, dit Grâce, levant vivement la tête à ces mots. Le soleil se couche. Vous n’avez pas oublié ce que je dois apprendre avant sa disparition ?
— Vous devez apprendre la vérité sur l’histoire de Marion, mon amour, répondit-il.
— Toute la vérité ? dit-elle d’un air implorant. Rien ne me sera plus caché. C’est bien ce que l’on m’a promis. N’est-ce pas ?
— Oui, répondit-il.
— Avant le coucher du soleil, le soir de l’anniversaire de Marion. Et vous le voyez, Alfred, il disparaît rapidement. »
Il passa le bras autour de sa taille et, la regardant fermement dans les yeux, il reprit :
« Cette vérité n’a pas attendu si longtemps pour que ce soit moi qui vous la dise, ma chère Grâce. Elle doit venir d’autres lèvres.
— D’autres lèvres ! répéta-t-elle d’une voix faible.
— Oui. Je sais la fidélité de votre cœur, je connais votre courage, et je sais que pour vous un mot de préparation suffit. Vous avez dit avec raison que le temps était venu. Il l’est. Dites-moi que vous avez maintenant assez de force d’âme pour supporter une épreuve… une surprise… un choc : et le messager attend à la grille.
— Quel messager ? dit-elle. Et quelle nouvelle apporte-t-il ?
— J’ai donné ma parole, répondit-il, en maintenant son ferme regard, de n’en pas dire plus. Croyez-vous me comprendre ?
— J’ai peur d’y penser », dit-elle.
Il y avait sur le visage de son mari, en dépit de la fermeté de son regard, une émotion qui l’effrayait. Elle enfouit de nouveau, tremblante, le visage dans son épaule et le supplia d’attendre… un moment encore.
« Courage, ma femme aimée ! Quand vous aurez rassemblé assez de forces pour le recevoir, le messager est à la porte. Le soleil se couche sur le jour de naissance de Marion. Courage, Grâce, courage ! »
Elle releva la tête et, le considérant, lui dit qu’elle était prête. Tandis que, debout, elle le regardait s’éloigner, il était étonnant de voir combien son visage ressemblait à celui de Marion lors des derniers jours que celle-ci avait passés à la maison. Il emmenait l’enfant avec lui. Elle la rappela (elle portait le nom de la jeune fille perdue) pour la presser sur son sein. Le petit être, rendu à la liberté, courut rejoindre son père, et Grâce resta seule.
Elle ne savait pas ce qu’elle redoutait ou ce qu’elle espérait, mais restait là, immobile, à regarder le porche par lequel ils avaient disparu.
Ah ! quelle était donc cette forme qui émergeait de l’ombre et se tenait sur le seuil ? Cette forme aux blancs vêtements bruissant dans l’air du soir, la tête posée sur la poitrine de son père, pressée contre ce cœur aimant ? Ah, Dieu ! était-ce une vision qui s’élançait impétueusement des bras du vieillard, et qui, avec un grand cri et un geste frémissant des mains, dans l’élan effréné d’un amour sans bornes, se jetait dans ses bras ?
« Ah ! Marion, Marion ! Ah ! ma sœur ! Ah ! cher amour de mon cœur ! Ah ! quelle joie, quel bonheur ineffables de nous retrouver enfin ! »
Ce n’était ni un rêve ni un fantôme évoqué par l’espoir ou la peur, mais bien Marion, la douce Marion ! Si belle, si heureuse, si peu touchée par les soucis et les épreuves, si radieuse dans sa beauté exaltée que, dans le soleil couchant qui éclairait brillamment son visage levé, on eût pu croire à quelque esprit visitant la terre pour une bienfaisante mission.
Agrippée à sa sœur, qui s’était laissée tomber sur un siège et se penchait sur elle ; souriant à travers ses larmes et agenouillée à ses pieds, les deux bras passés autour de son corps sans quitter un instant son visage des yeux ; avec tout l’éclat du couchant sur son front et la douce tranquillité du crépuscule autour d’elle ; Marion finit par rompre le silence, d’une voix calme, basse, claire et plaisante, si bien accordée au moment !
« Quand c’était ici ma chère maison, Grâce, comme ce le sera de nouveau désormais…
— Attends, mon amour adoré ! Un instant ! Ah ! Marion, entendre à nouveau ta voix ! »
Elle ne pouvait tout d’abord supporter de l’entendre, cette voix bien-aimée.
« Quand c’était ici ma chère maison, Grâce, comme ce le sera de nouveau désormais, je l’aimais, lui, de toute mon âme. Je l’aimais profondément. Je serais morte pour lui, si jeune que je fusse. Je n’ai jamais manqué un seul instant à son affection, au plus intime de mon cœur. Elle m’était de loin plus précieuse que tout. Bien que tout cela soit passé et bien passé depuis si longtemps, je ne pourrais supporter la pensée que toi, qui aimes si bien, tu puisses croire que je ne l’ai pas sincèrement aimé autrefois. Je ne l’ai jamais mieux aimé, Grâce, que lorsqu’il quitta ces lieux mêmes ce jour-là. Je ne l’ai jamais mieux aimé, ma chérie, que cette nuit où je partis. »
Sa sœur, penchée sur elle, put observer son visage, sans desserrer son étreinte.
« Mais, inconsciemment, il avait gagné un autre cœur, dit Marion avec un doux sourire, avant même que j’eusse su que j’en avais un à lui donner. Ce cœur — le tien, ma sœur ! — m’était si bien consacré dans tout ce qui lui restait de tendresse, il était si dévoué et si noble, qu’il extirpa cet amour et en dissimula le secret à tout autre regard que le mien — ah ! quel autre regard aurait pu être animé d’autant de tendresse et de gratitude ? — et il fut heureux de se sacrifier à moi. Mais j’en connaissais les profondeurs. Je savais quelles luttes il avait menées. Je savais quelle en était pour Alfred la valeur inestimable et combien il l’estimait, en dépit de tout l’amour qu’il pouvait me porter. Je savais quelle était ma dette envers ce cœur. J’avais chaque jour devant moi son grand exemple. Ce que tu faisais pour moi, je savais que je pouvais, si je voulais, le faire pour toi, Grâce. Je n’ai jamais posé la tête sur mon oreiller sans prier avec des larmes de pouvoir le faire. Je n’ai jamais posé la tête sur mon oreiller sans penser aux propres mots d’Alfred le jour de son départ et combien il avait dit vrai (car je le savais, te connaissant) en parlant de victoires remportées chaque jour dans des cœurs en lutte, et auprès desquelles ce champ de bataille n’était rien. Pensant de plus en plus à cette grande épreuve gaiement endurée, à l’insu de tous, sans que personne s’en souciât, qui devait se prolonger chaque jour et à chaque heure dans ce grand conflit dont il avait parlé, mon épreuve à moi me parut plus légère et plus aisée. Et Celui qui lit dans nos cœurs en ce moment même, mon aimée, et qui sait qu’il n’y a pas une goutte d’amertume ou de peine — pas une goutte de quoi que ce soit d’autre qu’un bonheur sans mélange — dans le mien, me permit de prendre la résolution de ne jamais être l’épouse d’Alfred. Il serait mon frère et ton mari, si la conduite que j’adoptais pouvait amener cet heureux dénouement ; mais en aucun cas (Grâce, je l’aimais alors tendrement, ah ! combien tendrement !) je ne serais sa femme.
— Oh, Marion ! Marion !
— Je m’étais efforcée de lui paraître indifférente (et elle pressa le visage de sa sœur contre le sien) ; mais c’était bien difficile, et tu fus toujours pour lui une avocate fidèle. J’avais essayé de te parler de ma résolution, mais tu ne voulus jamais m’entendre, jamais me comprendre. Le temps approchait de son retour. Je sentis qu’il me fallait agir avant que nos rapports quotidiens ne reprissent. Je savais qu’un grand déchirement, enduré alors, nous épargnerait à tous une douleur prolongée. Je savais que si je partais alors, cette conclusion devrait se produire qui s’est en effet produite et qui nous a rendues toutes deux si heureuses, Grâce ! J’écrivis à la bonne Tante Marthe pour lui demander refuge dans sa maison ; je ne lui dis pas tout sur le moment, mais seulement une partie de mon histoire ; et ce refuge, elle promit de me l’accorder. Tandis que je débattais de cette mesure à prendre avec moi-même et avec mon amour pour toi et pour la maison, M. Warden, introduit ici par un accident, devint pour quelque temps notre compagnon.
— J’ai parfois redouté, ces dernières années, que cela pût être ! s’écria sa sœur, dont le visage devint d’une pâleur de cendre. Tu ne l’as jamais aimé… et tu l’as épousé par sacrifice pour moi !
— Il était alors, dit Marion en attirant sa sœur plus près d’elle, sur le point de partir secrètement pour longtemps. Il m’écrivit, après son départ d’ici, me disant quelles étaient en réalité sa condition et ses perspectives, et il m’offrait sa main. Il disait avoir vu que je n’étais pas heureuse à la pensée du retour d’Alfred. Il croyait, je pense, que mon cœur n’avait aucune part au mariage projeté ; il croyait peut-être que j’avais pu l’aimer jadis, mais non plus alors ; il croyait peut-être que, lorsque je m’efforçais de paraître indifférente, je tâchais de cacher mon indifférence — je ne saurais le dire. Mais je désirais que tu me sentisses entièrement perdue pour Alfred… sans aucun espoir de retour… morte. Tu me comprends, mon amour ? »
Sa sœur scruta attentivement son visage. Elle semblait être dans le doute.
« Je vis M. Warden et, me fiant à son honneur, lui révélai mon secret la veille de son départ et du mien. Il le garda. Tu me comprends, ma chérie ? »
Grâce la regardait d’un air interdit. Elle semblait à peine entendre.
« Mon amour, ma sœur ! dit Marion. Rassemble tes esprits ; écoute-moi. Ne me regarde pas d’un air aussi étrange. Il est des pays, ma chérie, où ceux qui abjurent une passion mal placée, ou qui voudraient lutter contre un sentiment chéri de leur cœur et le dominer, se retirent dans une solitude désespérée et mettent une barrière définitive entre eux-mêmes et le monde avec ses amours et ses espérances. Quand ce sont des femmes qui font cela, elles prennent ce nom qui nous est si cher à toi et à moi, et s’appellent entre elles “ma sœur”. Mais il peut y avoir des sœurs, Grâce, qui, dans le vaste monde extérieur et sous son libre ciel, au sein de ses foules et de leur vie affairée, cherchent à assister, à réconforter, à faire du bien — et, ce faisant, apprennent la même leçon ; des sœurs qui, avec un cœur encore neuf et jeune, ouvert à tous les bonheurs et à tous les moyens de bonheur, peuvent dire que la bataille est depuis longtemps terminée, la victoire depuis longtemps remportée. C’est de celles-là que je suis ! Me comprends-tu maintenant ? »
Grâce la regardait toujours fixement sans répondre.
« Ah ! Grâce, chère Grâce, dit Marion, se cramponnant avec plus de tendresse encore à ce sein d’où elle avait été si longtemps bannie, si tu n’étais une épouse et une mère heureuse, si je n’avais point ici un petit homonyme, si Alfred, mon bon frère, n’était pas ton mari aimant, d’où pourrais-je tenir la joie délirante que j’éprouve ce soir ? Mais me voici de retour, telle que je suis partie. Mon cœur n’a connu aucun autre amour, ma main n’a jamais été accordée ailleurs. Je suis toujours ta sœur vierge, sans mari, sans fiancé, ta Marion aimante d’autrefois, dans l’affection de qui tu existes seule, sans nul rival, Grâce ! »
Elle comprenait, à présent. Son visage se détendit ; les sanglots vinrent la soulager et, se jetant au cou de sa sœur, elle pleura, pleura, en la câlinant comme si elle fût redevenue une enfant.
Quand elles eurent retrouvé un peu de calme, elles s’aperçurent que le docteur et sa sœur, la bonne Tante Marthe, se tenaient debout à côté d’elles avec Alfred.
« Cette journée n’est pas exempte pour moi de peines, dit la bonne Tante Marthe, souriant à travers ses larmes, car je perds ma chère compagne en vous rendant tous heureux ; et que pourriez-vous me donner en compensation de ma Marion ?
— Un frère converti, dit le docteur.
— C’est bien quelque chose, en vérité, répliqua Tante Marthe, dans une farce comme…
— Non, je t’en prie, dit le docteur d’un air contrit.
— Bon, je me tais, répondit Tante Marthe. Mais je me considère comme une victime. Je ne sais ce que je vais devenir sans ma Marion, après avoir vécu ensemble une demi-douzaine d’années.
— Il va falloir que tu viennes habiter avec nous, je suppose, répondit le docteur. Nous ne nous disputerons plus désormais, Marthe.
— Ou que vous vous mariiez, ma tante, dit Alfred.
— Certes, repartit la vieille demoiselle, je crois que ce pourrait être un assez bon calcul que d’entreprendre la conquête de Michel Warden, qui, à ce que j’apprends, est rentré après s’être fort bien trouvé de son absence, sous tous les rapports. Mais comme je l’ai connu enfant, alors que je n’étais plus moi-même une toute jeune fille, il se pourrait bien qu’il ne répondît pas à mes avances. Je me déciderai donc à aller habiter chez Marion quand elle se mariera, et jusqu’alors (cela ne saurait tarder) à vivre seule. Qu’en dis-tu, toi, mon frère ?
— J’aurais bien envie de dire que c’est un monde totalement ridicule et qu’il n’y a rien de sérieux dedans, fit observer le pauvre vieux docteur.
— Tu aurais beau en obtenir vingt déclarations écrites sous serment, Antoine, dit sa sœur, personne ne te croirait avec des yeux comme ceux-là.
— C’est un monde plein de grands cœurs, dit le docteur étreignant sa fille cadette et se penchant par-dessus elle pour étreindre aussi Grâce, car il ne pouvait séparer les deux sœurs — et un monde sérieux en dépit de toute sa folie — de la mienne même, qui eût suffi à submerger le globe ; et c’est un monde sur lequel le soleil ne se lève jamais sans contempler mille batailles exemptes de sang, qui compensent les misères et la méchanceté des autres — un monde que nous devons nous garder de calomnier. Dieu nous pardonne, car c’est un monde de mystères sacrés, et seul son Créateur sait ce qui se cache sous la surface de sa très frivole image ! »
Vous ne seriez guère satisfait de ma lourde plume si elle cherchait à disséquer et à étaler sous vos yeux les transports de cette famille longtemps séparée et maintenant réunie. Aussi, ne suivrai-je pas le pauvre docteur dans l’humble récapitulation du chagrin qu’il avait éprouvé de la perte de Marion ; je ne vous dirai pas non plus combien il avait fini par trouver sérieux ce monde, dans lequel un certain amour, profondément ancré, est le lot de toutes les créatures humaines ; ni comment une bagatelle comme l’absence d’une seule petite unité dans le grand et absurde compte l’avait anéanti. Ni comment, dans la compassion qu’elle avait de sa détresse, sa sœur lui avait depuis longtemps révélé par degrés la vérité et l’avait amené à connaître le cœur de sa fille, qui s’était bannie de son propre gré, et à se ranger à ses côtés.
Ni comment la vérité avait été révélée aussi à Alfred Heathfield au cours de la dernière année ; et comment Marion l’avait vu et lui avait fraternellement promis que le jour anniversaire de sa naissance, dans la soirée, Grâce l’apprendrait enfin de ses lèvres.
« Excusez-moi, docteur, dit M. Snitchey, jetant un regard dans le verger, mais me permettez-vous d’entrer ? »
Sans attendre la réponse, il vint droit à Marion et lui baisa la main d’un air tout à fait joyeux.
« Si M. Craggs était encore de ce monde, ma chère mademoiselle Marion, dit M. Snitchey, il prendrait grand intérêt à cet événement. Celui-ci aurait pu lui suggérer, monsieur Alfred, que notre vie n’est pas si aisée que cela ; que, dans l’ensemble, elle supporte tout petit adoucissement que l’on veut bien lui accorder ; mais M. Craggs était un homme qui acceptait de se laisser convaincre, monsieur. Il était toujours accessible à la persuasion. S’il était accessible à la persuasion, eh bien, je… mais je me laisse aller. Madame Snitchey, ma chère… (à cet appel, la dame apparut de derrière la porte) vous êtes parmi de vieux amis. »
Mme Snitchey, après avoir présenté ses félicitations, tira son mari à l’écart.
« Un moment, monsieur Snitchey, dit la dame. Il n’est pas dans mes habitudes de remuer les cendres de ceux qui ne sont plus.
— Non, ma chère, répondit son mari.
— M. Craggs est…
— Oui, ma chère, il est mort, dit Snitchey.
— Mais je vous demande si vous vous rappelez la soirée du bal ? poursuivit sa femme. C’est tout ce que je vous demande. Si oui, si votre mémoire ne vous a pas complètement abandonné, monsieur Snitchey, et si vous n’êtes pas totalement gâteux, je vous prie de faire un rapprochement entre ce moment-ci et celui-là — de vous rappeler les instances, les prières que je vous adressai à genoux…
— À genoux, chère amie ? dit M. Snitchey.
— Oui, dit Mme Snitchey avec assurance, et vous le savez — de vous méfier de cet homme — d’observer ses yeux — eh bien, dites-moi maintenant si je n’avais pas raison et si, à ce moment-là, il ne connaissait pas des secrets qu’il ne désirait pas dévoiler.
— Madame Snitchey, lui répliqua son mari à l’oreille, avez-vous jamais rien observé dans mes yeux, à moi ?
— Non, dit Mme Snitchey avec brusquerie. Ne vous flattez pas.
— Parce que, madame, ce soir-là, poursuivit-il, la tirant par la manche, il se trouve que nous connaissions tous deux des secrets que nous ne désirions pas dévoiler et que, professionnellement, nous connaissions exactement les mêmes. Aussi, moins vous en direz sur ces choses, mieux cela vaudra, madame Snitchey ; et que cela vous apprenne à avoir des yeux plus sages et plus charitables une autre fois. Mademoiselle Marion, j’ai amené avec moi une de vos amies. Par ici, madame ! »
La pauvre Clémence entra lentement, le tablier sur les yeux, escortée de son mari ; ce dernier arborant un visage lugubre dû au pressentiment que, si elle s’abandonnait à son chagrin, c’en était fait de la Râpe à Muscade.
« Eh bien, madame, dit l’avoué, retenant Marion qui courait à elle, et s’interposant entre les deux femmes, qu’avez-vous donc ?
— Ce que j’ai ! » s’écria la pauvre Clémence.
Quand, l’étonnement, sans compter l’émotion supplémentaire provoquée par un énorme rugissement de M. Bretagne, lui ayant fait lever les yeux pour une protestation indignée, elle vit tout près d’elle le doux visage dont elle se souvenait si bien, elle resta un instant toute déconcertée ; après quoi, elle se mit à sangloter, à rire, à pleurer, à crier, à embrasser Marion, à l’étreindre, à la lâcher pour se jeter sur M. Snitchey et l’embrasser lui (à la grande indignation de Mme Snitchey), à se jeter sur le docteur pour l’embrasser à son tour, à se jeter sur M. Bretagne pour l’embrasser lui aussi, et elle finit par s’embrasser elle-même en lançant son tablier par-dessus sa tête et en se livrant sous ce couvert à une crise hystérique.
Un étranger avait pénétré dans le verger à la suite de M. Snitchey, et il était resté à l’écart, près de la grille, sans que personne l’aperçût, car il y avait peu d’attention de reste et ce peu avait été entièrement accaparé par les manifestations de Clémence. Il ne semblait pas souhaiter d’être remarqué, d’ailleurs, mais il restait debout, seul, les yeux baissés ; et il y avait sur toute sa personne un air de profond abattement (bien que ce fût un monsieur de belle prestance), que la joie générale ne rendait que plus singulier.
Nuls autres que les yeux vifs de Tante Marthe ne le remarquèrent, cependant ; mais à peine l’eut-elle aperçu qu’elle était déjà en conversation avec lui. Bientôt, elle alla à l’endroit où Marion se tenait avec Grâce et sa petite homonyme et lui murmura à l’oreille quelque chose qui la fit tressaillir de surprise ; mais, se remettant vite de sa confusion, la jeune fille s’avança timidement, accompagnée de Tante Marthe, vers l’étranger et engagea également la conversation avec lui.
Tandis que se déroulait cette scène, l’avoué porta la main à sa poche et, en tirant un document qui avait l’aspect d’une pièce légale, il dit :
« Monsieur Bretagne, je vous félicite. Vous êtes maintenant seul et unique possesseur de la propriété perpétuelle et libre, présentement occupée par vous-même comme auberge autorisée et généralement connue sous le nom de La Râpe à Muscade. Votre femme avait perdu une maison par la faute de mon client, M. Michel Warden ; elle en acquiert maintenant une autre. J’aurai le plaisir de solliciter votre voix, un de ces beaux matins, pour les élections du comté.
— Cela ferait-il une différence quelconque pour le scrutin, si je modifiais l’enseigne, monsieur ? demanda Bretagne.
— Pas le moins du monde, répondit l’avoué.
— Dans ce cas, dit M. Bretagne, lui redonnant l’acte de cession, voudriez-vous avoir la bonté d’ajouter simplement les mots “et le Dé” ; et je ferai peindre les deux devises dans la salle au lieu du portrait de ma femme.
— Et permettez-moi, dit une voix derrière eux (c’était celle de l’étranger, de Richard Warden), permettez-moi de revendiquer le bénéfice de ces inscriptions. Monsieur Heathfield et vous, docteur Jeddler, j’aurais pu vous faire beaucoup de mal à tous deux. Que ce ne soit pas arrivé n’est aucunement le fait de ma vertu. Je ne dirai pas que ces six ans m’aient rendu plus sage ni meilleur. Mais ils ont été pour moi, en tout cas, une période de remords. Je ne puis alléguer aucune raison pour que vous me traitiez avec indulgence. J’ai abusé de l’hospitalité qui m’était donnée dans cette maison, et tiré la leçon de mes propres démérites avec une honte que je n’ai jamais oubliée, mais aussi avec profit, j’aime à l’espérer, grâce à quelqu’un (il regarda Marion) que j’ai humblement supplié de me pardonner quand j’ai connu son mérite et ma profonde indignité. Dans quelques jours, je quitterai ces lieux pour toujours. J’implore votre pardon. “Fais ce que tu voudrais qu’on te fît.” “Oublie et pardonne !” »
Le TEMPS — de qui j’ai appris la dernière partie de cette histoire et avec lequel j’ai eu le plaisir d’entretenir des relations personnelles depuis quelque trente-cinq ans — m’a informé, en s’appuyant paisiblement sur sa faux, que Michel Warden ne repartit jamais et ne vendit jamais sa maison ; mais qu’il l’ouvrit de nouveau au contraire, conformément à la règle d’or de l’hospitalité, et qu’il eut une épouse, l’orgueil et l’honneur de la région, dont le nom était Marion. Mais j’ai eu l’occasion d’observer que le Temps brouille parfois les faits ; je ne sais donc trop quel poids il faut accorder à son autorité.