PREMIER QUART
Il y a peu de gens — mais puisqu’il est souhaitable que conteur et lecteur établissent entre eux aussitôt que possible une mutuelle compréhension, je vous prierai de noter que je ne borne cette observation ni aux jeunes gens ni aux enfants, et que je l’étends à tous, quels qu’ils soient : petits et grands, jeunes et vieux, ceux qui grandissent encore comme ceux qui déclinent déjà — il y a peu de gens, dis-je, qui aimeraient dormir dans une église. Je ne veux pas dire au moment du sermon par temps de chaleur (comme c’est effectivement arrivé une ou deux fois), mais la nuit et seuls. Nombreux sont ceux, je le sais, que cette prise de position étonnera violemment dans la lumière crue du grand jour. Mais il s’agit de la nuit. C’est la nuit qu’il faudrait discuter la question ; et je prétends pouvoir soutenir mon assertion avec succès, par la première nuit venteuse d’hiver que l’on voudra bien fixer, contre n’importe quel contradicteur, choisi entre tous, qui voudra bien me retrouver seul dans un vieux cimetière devant la porte d’une vieille église, après m’avoir autorisé à l’enfermer, si c’est nécessaire pour le convaincre, jusqu’au matin.
Car le vent nocturne vous a une façon lugubre d’errer et de tourner sans cesse autour de pareil édifice en gémissant lamentablement tout au long de son parcours ; de s’attaquer de son invisible main aux fenêtres et aux portes ; et de chercher partout les crevasses par où pénétrer. Puis, quand il y est parvenu, tel quelqu’un qui ne trouve pas l’objet de sa quête (quel qu’il puisse être), il gémit et hurle pour ressortir, et non content de balayer les bas-côtés, de se glisser tout autour des piliers et d’essayer des orgues profondes, il s’élève jusqu’aux combles et s’efforce d’arracher la charpente ; puis il se jette en désespéré sur les dalles d’en dessous et passe, grommelant, dans les caveaux. Bientôt, il remonte furtivement, rampe le long des murs, semblant lire en un murmure les inscriptions consacrées aux morts. À certaines, il éclate comme d’un rire strident ; à d’autres, il gémit et pleure comme en lamentation. Il a une résonance fantomatique aussi en s’attardant autour de l’autel, où il semble psalmodier à sa façon sauvage sur le Péché et les Meurtres commis, les faux dieux adorés au mépris des Tables de la Loi, ces tables qui paraissent si belles et si unies, mais qui sont en réalité si écornées et si fissurées. Brrr ! Dieu nous garde, nous qui sommes confortablement assis autour du feu ! Il a une voix terrifiante, ce vent qui chante à minuit dans une église !
Mais tout en haut du clocher ! L’affreuse rafale y siffle et rugit ! Tout en haut du clocher, où le vent est libre d’aller et venir par maints jours, maintes arches aériennes, de s’enrouler, de serpenter au long de l’escalier vertigineux, de faire tournoyer la plaintive girouette, de secouer et faire frémir la tour même ! Tout en haut du clocher, là où se trouve le beffroi ; où les rampes de fer sont rongées par la rouille ; où les feuilles de plomb et de cuivre, qu’ont recroquevillées les variations du temps, craquent et se soulèvent sous les pas inaccoutumés ; où les oiseaux coincent de pauvres nids au creux des vieilles poutres et solives de chêne ; où la poussière devient vieille et grise ; où les araignées mouchetées, qu’une longue sécurité a rendues grasses et indolentes, se balancent paresseusement à la vibration des cloches, sans jamais lâcher leur château tissé dans les airs, et, brusquement alertées, remontent comme des matelots aux cordages ou se laissent tomber à terre pour jouer de vingt pattes agiles et trouver leur salut dans la fuite ! Tout en haut du clocher d’une vieille église, bien au-dessus des lumières et des murmures de la ville, bien au-dessous des nuages flottants qui le couvrent de leur ombre, se trouve le lieu le plus lugubre et le plus sauvage que l’on puisse trouver la nuit ; et c’est tout en haut du clocher d’une vieille église que demeuraient les cloches dont je vais parler.
C’était de vieilles cloches, croyez-m’en. Elles avaient été baptisées des siècles auparavant par des évêques ; tant de siècles auparavant que le registre de leur baptême était déjà perdu de temps immémorial et que nul ne savait leurs noms. Elles avaient eu parrain et marraine, ces cloches (pour ma part, soit dit en passant, je préférerais le parrainage d’une cloche à celui d’un garçon pour ce qui est des responsabilités) et elles avaient reçu aussi, sans doute, leurs timbales d’argent. Mais le Temps avait moissonné leurs parrains et Henri VIII fondu leurs timbales, et elles étaient suspendues maintenant, privées de noms et de timbales, dans le clocher.
Non privées de voix, cependant. Loin de là. Elles avaient la voix claire, puissante, sonore, retentissante, ces cloches ; et de tous côtés on pouvait l’entendre, portée par le vent. Aussi bien étaient-elles beaucoup trop vigoureuses pour s’en remettre au bon plaisir de celui-ci ; car, luttant courageusement contre lui quand il lui prenait fantaisie d’être contraire, elles déversaient magnifiquement leurs notes réconfortantes dans toute oreille attentive ; et, résolues à se faire entendre par une nuit d’orage de telle pauvre mère veillant au chevet d’un enfant malade ou de telle épouse solitaire dont le mari était en mer, on avait pu constater qu’elles étaient alors capables de battre le plus violent des vents de noroît ; oui, « à plates coutures », comme disait Tobie Veck — car, bien qu’on l’appelât de préférence Veck le Trotteux, son nom était Tobie et nul ne pouvait rien y changer sans un acte spécial du Parlement, puisqu’il avait été aussi légalement baptisé en son temps que les cloches en le leur, encore qu’avec un peu moins de solennité et de réjouissances publiques.
Je me rallie pour ma part à l’opinion de Tobie Veck, car je suis sûr qu’il avait eu suffisamment d’occasions de s’en former une correcte ; quoi qu’ait dit Tobie Veck, je le dis aussi. Et je prends position aux côtés de Tobie Veck, encore que la sienne fût de se tenir debout toute la journée (ce qui était une besogne bien lassante) à la porte de l’église. En fait, il était commissionnaire, Tobie Veck, et c’est là qu’il attendait les ordres.
C’était un endroit venteux, où l’attente en hiver vous donnait la chair de poule, vous bleuissait le nez, vous rougissait les yeux, vous pétrifiait les pieds, vous faisait claquer des dents, comme Tobie Veck le savait assez. Le vent, le vent d’est surtout, tournait le coin par rafales comme s’il s’était élancé des confins de la terre expressément pour venir souffleter Tobie. Et souvent il semblait l’avoir rencontré plus tôt qu’il n’avait compté, car, ayant tourné le coin en trombe et dépassé Tobie, il faisait une volte soudaine, comme s’il s’était écrié : — « Mais le voilà ! » Et incontinent, le petit tablier du commissionnaire se trouvait relevé sur sa tête comme les vêtements d’un méchant petit garçon, et l’on pouvait voir sa pauvre petite canne se débattre et lutter vainement entre ses mains, ses jambes se livrer à une gesticulation fantastique ; et Tobie lui-même tout penché, tourné un moment dans une direction et le suivant dans une autre, était bousculé, secoué, houspillé, harcelé, pressé et soulevé de terre de telle sorte qu’il était bien près de falloir un miracle positif pour qu’il ne fût pas emporté dans les airs comme les colonies de grenouilles, d’escargots ou d’autres créatures transportables le sont parfois pour retomber ensuite en pluie, au grand étonnement des indigènes, en quelque lieu étrange du monde où les commissionnaires sont chose inconnue.
Mais les jours de vent, en dépit du rude traitement qu’ils lui faisaient subir, représentaient après tout pour Tobie une sorte de jours fastes. C’est un fait. Dans le vent, il ne lui semblait pas attendre aussi longtemps une pièce de six pence que par d’autres temps ; l’obligation où il était de lutter contre cet élément turbulent accaparait toute son attention et le ragaillardissait quand il commençait à ressentir la faim et l’abattement. Une forte gelée ou une chute de neige étaient un événement ; et elles paraissaient lui faire du bien, d’une façon ou d’une autre — quoiqu’il eût été bien en peine de dire comment, Tobie ! Mais le vent, la gelée et la neige, peut-être aussi un bon orage de grêle drue, étaient jours fastes pour Tobie Veck.
Le pire, c’étaient les jours d’humidité : l’humidité froide, moite, collante, qui l’enveloppait comme un manteau mouillé — seul genre de manteau que possédât Tobie ou dont le rejet eût pu apporter quelque chose à son réconfort. Ces jours d’humidité où la pluie tombait lente, épaisse, opiniâtre ; où le brouillard prenait la rue, comme lui-même, à la gorge ; où les parapluies fumants passaient et repassaient, tournoyant comme autant de totons chaque fois qu’ils se heurtaient l’un contre l’autre sur le trottoir encombré et rejetant un petit maelström de désagréables éclaboussures ; où les ruisseaux coulaient en bruissant, où les gouttières engorgées hoquetaient, où des pierres en saillie et des surplombs de l’église l’eau gouttait, flac, flac, flac, sur Tobie, transformant en un rien de temps le bouchon de paille sur lequel il se tenait en simple boue ; c’étaient là les jours qui l’éprouvaient durement. Alors, en vérité, on pouvait voir Tobie, la figure morne et allongée, regarder au-dehors avec inquiétude de son abri situé dans un angle du mur de l’église — abri si maigre qu’en été il ne répandait pas plus d’ombre qu’une canne de bonne dimension sur le pavé ensoleillé. Mais, étant sorti une minute après pour se réchauffer par un peu d’exercice et ayant effectué une douzaine d’allées et venues au petit trot, il se rassérénait et rentrait plus gaillard dans sa niche.
On l’appelait le Trotteux à cause de son allure, dont l’intention était la vitesse, si elle n’y atteignait pas. Il aurait pu aller plus vite peut-être, fort probablement même, en marchant ; mais, si on lui eût ôté son trot, Tobie se fût mis au lit pour mourir. Ce trot le couvrait de boue par mauvais temps ; il lui coûtait un monde d’efforts et Tobie eût pu marcher avec infiniment plus d’aise ; mais ce n’était qu’une raison de plus pour lui de s’y raccrocher avec ténacité. Faible, petit, maigre vieillard, c’était un véritable Hercule que ce Tobie quand les bonnes intentions étaient en cause. Il aimait à gagner son argent. Il se régalait de l’idée — Tobie était fort pauvre et ne pouvait guère se remettre de sacrifier un régal — qu’il valait largement le pain qu’il mangeait. Quand il avait en main un message à un shilling ou à huit pence ou quelque paquet, son courage, toujours grand, grandissait encore. Tout en trottant, il criait aux rapides facteurs qui marchaient devant lui de se garer de son chemin, sincèrement persuadé que, selon le cours naturel des choses, il devait inévitablement les rattraper et les heurter ; il avait en outre la croyance absolue, rarement mise à l’épreuve, qu’il était capable de porter quoi que ce fût qu’un homme pouvait soulever.
Ainsi, lors même qu’il sortait de son coin pour se réchauffer un jour de pluie, Tobie trottait. Traçant de ses souliers qui prenaient l’eau un zigzag d’empreintes bourbeuses dans la crotte ; soufflant dans ses mains glacées ou les frottant l’une contre l’autre, pauvrement défendues qu’elles étaient contre le froid pénétrant par des moufles de laine grise élimées présentant un appartement privé pour le pouce et une salle commune pour le reste des doigts ; Tobie, genoux pliés et canne sous le bras, trottait toujours. Même quand il s’avançait au milieu de la rue pour lever la tête vers le beffroi au moment où sonnaient les cloches, Tobie trottait encore.
Il faisait ladite excursion plusieurs fois par jour, car les cloches étaient pour lui des compagnes ; et lorsqu’il entendait leur voix, il prenait intérêt à observer leur logis, à penser à la façon dont on les mettait en branle, aux marteaux qui les frappaient. Peut-être était-il d’autant plus curieux de ces cloches qu’il existait entre elles et lui certains points de ressemblance. Elles étaient suspendues là par tous les temps, exposées aux vents et à la pluie, sans jamais rien voir d’autre que l’extérieur de toutes ces maisons ; ne s’approchant jamais des feux flambants qui luisaient et rayonnaient sur les fenêtres ou sortaient par bouffées des cheminées ; dans l’incapacité de participer à toutes les bonnes choses constamment livrées par les portes de la rue ou les grilles des courettes en sous-sol à d’expertes cuisinières. Des visages apparaissaient et disparaissaient derrière bien des fenêtres, parfois jolis, jeunes, charmants, parfois le contraire ; mais Tobie (encore qu’il fît souvent des conjectures sur ces futilités tandis qu’il se tenait inoccupé dans les rues) ne savait pas plus que les cloches elles-mêmes d’où ils venaient, où ils allaient, ou si, quand les lèvres remuaient, un seul mot de bienveillance était prononcé à son sujet de toute l’année.
Tobie n’était pas un casuiste — pour autant qu’il le sût, tout au moins — et je ne prétends pas que, lorsqu’il commença de s’attacher aux cloches et de transformer les premières relations qu’il avait entretenues avec elles en quelque chose d’une texture plus serrée et plus délicate, il passa successivement par toutes ces considérations ou les déploya en ordre de parade solennelle dans son esprit. Mais ce que j’entends dire et dis, c’est que, de même que les fonctions physiques de Tobie (ses organes digestifs, par exemple) parvenaient à une certaine fin par leurs propres artifices et de très nombreuses opérations dont il était entièrement ignorant et dont la connaissance l’eût considérablement étonné, ses facultés mentales, à son insu et sans son concours, mirent en mouvement tous ces rouages et tous ces ressorts en même temps que beaucoup d’autres quand ils travaillèrent à susciter son attachement pour les cloches.
Et quand bien même j’aurais dit son « amour », je ne retirerais pas ce mot, encore qu’il n’exprime que bien imparfaitement un sentiment aussi complexe. Car, étant un homme simple, il leur attribuait un caractère étrange et solennel. Elles étaient tellement mystérieuses, si souvent entendues sans être jamais vues, placées si haut, dans un tel lointain, répandant un chant si profond et si puissant, qu’il les considérait avec une sorte de crainte respectueuse ; et parfois, quand il levait les yeux vers les sombres fenêtres en ogive du clocher, il s’attendait presque à un appel à lui adressé par quelque chose qui ne fût pas une cloche tout en étant cependant ce qu’il avait si souvent entendu résonner dans les carillons. Pour toutes ces raisons, Tobie repoussait avec mépris certaine rumeur qui avait cours, selon laquelle les cloches étaient hantées, une telle rumeur impliquant la possibilité de relations avec un être maléfique. Bref, elles étaient fort souvent présentes à ses oreilles, fort souvent dans ses pensées, mais toujours au plus haut de son estime ; et il arrivait bien fréquemment qu’il se donnât un tel torticolis à force de contempler bouche bée le clocher où elles étaient suspendues qu’il lui fallait ensuite piquer un ou deux petits trots supplémentaires pour s’en débarrasser.
C’était précisément ce qu’il était en train de faire par une journée très froide tandis que le dernier coup somnolent de midi, qui venait de sonner, bourdonnait comme une mélodieuse et monstrueuse abeille (une abeille nullement affairée) par tout le clocher !
« L’heure du dîner, hein ? dit Tobie, qui trottait de long en large devant l’église. Ah ! »
Le nez de Tobie était très rouge, ses paupières aussi ; il clignotait beaucoup des yeux, ses épaules remontaient presque jusqu’à ses oreilles, ses jambes étaient très raides et, somme toute, il s’était visiblement engagé fort avant sur la voie du gel.
« L’heure du dîner, hein ? répéta Tobie, tout en se servant de la mitaine de sa main droite comme d’un enfantin gant de boxe pour punir sa poitrine de ce qu’elle avait froid. Ah… h… h… h…! »
Après quoi, il prit un trot silencieux durant une minute ou deux.
« Il n’y a rien », reprit Tobie derechef…
Mais ici, il s’arrêta court dans son trot et, avec une expression de grand intérêt et de quelque inquiétude, se tâta soigneusement le nez tout le long de l’arête. Cela ne représentait pas une grande étendue (son nez n’étant pas des plus importants) et il en eut bien vite fini.
« Je le croyais disparu, dit Tobie, repartant de son petit trot. Tout va bien, cependant. Il est certain que je ne saurais le blâmer de me quitter. Il doit faire face à un service bien dur par ces temps rigoureux et il a bien peu de récompense à attendre pour sa peine, puisque personnellement je ne prise pas. Il a passablement d’épreuves à supporter, le pauvre, fût-ce aux meilleurs moments ; car lors même qu’il parvient à saisir quelque bonne bouffée (ce qui n’arrive pas trop souvent), c’est généralement le fumet du dîner d’autrui, qui s’échappe de chez le boulanger. »
Cette réflexion lui en rappela une autre qu’il avait laissée en suspens.
« Il n’y a rien qui reparaisse avec autant de régularité que l’heure du dîner, dit Tobie, ni rien avec aussi peu de régularité que le dîner lui-même. C’est la grande différence qu’il y a entre les deux. J’ai mis assez longtemps à découvrir la chose. Or çà, je me demande si quelqu’un n’aurait pas intérêt à m’acheter cette observation pour les journaux, ou pour le Parlement ! »
Ce n’était là qu’une plaisanterie, car Tobie hochait gravement la tête en signe d’auto-dénigrement.
« Mais, pardieu ! s’écria-t-il, les journaux sont déjà bien assez remplis d’observations comme ça ; et le Parlement aussi. Voici le journal de la semaine dernière, par exemple (ce disant, il tira de sa poche une feuille fort sale, qu’il tint à bout de bras devant lui) ; eh bien, il est plein d’observations ! J’aime tout autant que quiconque être au courant des nouvelles, dit lentement Tobie tout en le repliant encore plus menu pour le remettre dans sa poche ; n’empêche que c’est à contrecœur que je lis le journal à présent. Cela me fait presque peur. Je me demande où nous allons, nous autres pauvres gens. Dieu nous accorde quelque chose de meilleur au cours de la Nouvelle Année qui va poindre !
— Hé, papa, papa ! » dit une voix douce, toute proche.
Mais Tobie, sans l’entendre, continua d’aller et venir au petit trot, poursuivant ses réflexions et se parlant à lui-même.
« Il semble qu’on ne puisse aller droit, agir droit ni obtenir aucun droit, dit Tobie. Je n’ai pas reçu beaucoup d’éducation pour ma part dans mon jeune temps ; et je ne puis démêler si nous avons une raison d’être sur cette terre ou non. Parfois, je trouve que oui… dans une certaine mesure ; et parfois je me dis que nous devons être de trop. Je suis tellement déconcerté par moments que je n’arrive même plus à déterminer s’il y a rien de bon en nous ou si nous naissons tout à fait mauvais. Il semble que nous soyons des êtres affreux ; que nous ne fassions que du grabuge ; qu’on passe son temps à se plaindre de nous et à prendre des précautions à notre encontre. D’une façon ou d’une autre, nous emplissons les colonnes des journaux. Parlez-moi du Nouvel An ! dit Tobie d’un air mélancolique. Je suis aussi courageux que quiconque et même plus que bien des gens, car je suis fort comme un lion, alors que ce n’est pas le cas de tout le monde ; mais s’il était vraiment exact que nous n’ayons pas droit à un Nouvel An, s’il était vrai que nous soyons de trop…
— Hé, papa, papa ! » répéta la douce voix.
Cette fois, Tobie l’entendit ; il tressaillit, s’arrêta et, ramenant son regard jusqu’alors dirigé vers le lointain comme s’il cherchait des éclaircissements au cœur même de l’année prochaine, se trouva face à face avec sa propre fille et les yeux plongés dans les siens.
Qu’ils étaient lumineux, ces yeux ! Il eût fallu y plonger bien longtemps pour en sonder la profondeur. C’étaient des yeux sombres, qui réfléchissaient ceux qui les scrutaient ; non dans un miroitement rapide ni selon le caprice de celle à qui ils appartenaient, mais bien en un rayonnement limpide, calme, honnête, patient, apparenté à cette lumière que Dieu créa le premier jour. Des yeux splendides et loyaux, radieux d’espérance, d’une espérance si juvénile et si fraîche, d’une espérance si optimiste, si vigoureuse, si ardente en dépit des vingt années de labeur et de pauvreté qu’ils avaient contemplées qu’ils devinrent pour Veck le Trotteux une voix, une voix qui lui murmurait : « Je crois que nous avons une raison d’être ici-bas… une petite raison d’être ! »
Le Trotteux baisa les lèvres correspondant à ces yeux et pressa entre ses mains le beau et clair visage.
« Eh bien, ma chérie, dit-il. Qu’y a-t-il donc ? Je ne t’attendais pas aujourd’hui, Margot.
— Je ne pensais pas non plus venir, papa, s’écria la jeune fille avec un hochement de tête et un sourire. Mais me voici ! Et je ne suis pas seule ; non, non !
— Comment ! tu ne veux pas dire que…, dit le Trotteux, jetant un regard curieux sur le panier couvert qu’elle tenait à la main.
— Hume cela, papa chéri, dit Margot. Hume-le seulement ! »
Le Trotteux allait lever tout aussitôt le couvercle, en grande hâte, quand elle interposa gaiement la main.
« Non, non, non, dit Margot avec une joie d’enfant. Il faut faire durer un peu le plaisir. Je vais lever juste un coin… un tout petit coin, tu sais, ajouta-t-elle, joignant avec la plus grande douceur le geste à la parole et parlant presque à voix basse comme si elle avait peur d’être entendue d’un objet placé dans le panier. Voilà. Eh ! bien ? Qu’est-ce que c’est ? »
Tobie huma aussi brièvement que possible au bord du panier et s’écria avec ravissement :
« Mais, c’est chaud !
— C’est bouillant ! s’écria Margot. Ha, ha, ha ! C’est brûlant ! Mais qu’est-ce que c’est, papa ? demanda-t-elle. Allons. Tu n’as pas encore deviné ce que c’est. Je ne saurais le sortir avant que tu n’aies deviné ! Ne sois pas si pressé ! Attends une minute ! Je soulève un peu plus le couvercle. Alors ? Devine. »
Margot, qui avait très peur qu’il ne devinât trop vite, reculait en lui tendant le panier, relevait ses jolies épaules, se bouchait l’oreille avec la main comme si elle pouvait ainsi arrêter le mot juste sur les lèvres de son père, sans cesser de rire doucement durant tout ce temps.
Cependant, Tobie, les deux mains sur ses genoux, pencha le nez jusqu’au panier afin de prendre une profonde inspiration près du couvercle, tandis que le sourire qui s’élargissait sur son visage flétri faisait croire qu’il respirait quelque gaz hilarant.
« Ah ! ça a l’air bien bon, dit Tobie. Ce n’est pas… ce n’est pas du cervelas, je suppose ?
— Non, non ! s’écria Margot, ravie. Rien de pareil.
— Non, répéta Tobie après avoir reniflé de nouveau. C’est… c’est plus onctueux que du cervelas. Ça sent bien bon. De plus en plus. C’est un parfum trop prononcé pour des pieds de mouton, n’est-ce pas ? »
Margot se pâmait de joie. Il n’aurait pas pu être plus loin du but qu’en citant les pieds de mouton, sinon le cervelas.
« Du foie ? demanda Tobie, après un moment de recueillement. Non. Il y a là une douceur qui ne correspond pas au foie. Des pieds de porc ? Non. Ce n’est pas assez fade. Il y manque l’aspect fibreux pour des crêtes de coq. Et je sais que ce ne sont pas des saucisses. Je vais te dire ce que c’est : c’est de l’andouille !
— Non, ce n’est pas ça, s’écria Margot dans un éclat de joie. Non, ce n’est pas ça !
— Mais à quoi donc est-ce que je pense ? dit Tobie, reprenant soudain une position aussi proche de la verticale qu’il lui était possible d’assumer. J’oublierai bientôt mon propre nom. Ce sont des tripes ! »
C’étaient bien des tripes ; et Margot, au comble du ravissement, déclara que, dans une demi-minute, il dirait que c’étaient les meilleures tripes qu’on eût jamais mises en ragoût.
« Alors, papa, dit Margot, fourrageant avec exultation dans le panier, je vais mettre le couvert tout de suite, car j’ai apporté les tripes dans un bol, que j’ai noué dans un mouchoir ; et si je veux faire la fière pour une fois en l’étendant en guise de nappe et en lui donnant ce nom, il n’est pas de loi pour m’en empêcher, n’est-ce pas, papa ?
— Pas que je sache, ma chérie, dit Tobie. Mais on est tout le temps en train d’en fabriquer de nouvelles.
— Et d’après ce que je lisais l’autre jour dans le journal, papa, tu sais ce que disait le juge : nous autres, pauvres gens, sommes censés les connaître toutes. Ha, ha ! Quelle erreur ! Mon Dieu, qu’ils nous croient donc intelligents !
— Oui, ma chérie, dit le Trotteux ; et ils apprécieraient fort celui d’entre nous qui les connaîtrait vraiment toutes. Il s’engraisserait du travail qu’il aurait, celui-là, et il serait rudement bien vu de tous les messieurs du voisinage ! Pour ça, oui !
— En tout cas, cet homme, quel qu’il soit, ne manquerait pas d’appétit pour manger son dîner si celui-ci avait ce fumet, dit Margot avec entrain. Dépêche-toi, car il y a aussi une pomme de terre chaude et une demi-pinte de bière fraîchement tirée, dans une bouteille. Où veux-tu dîner, papa ? Sur la borne ou sur les marches ? Mon Dieu, mon Dieu, quelle splendeur : nous avons le choix entre deux endroits !
— Les marches aujourd’hui, mon chou, dit le Trotteux. Toujours les marches par beau temps. La borne quand il pleut. Les marches sont toujours plus confortables parce qu’on peut s’asseoir ; mais quand il fait humide, elles portent aux rhumatismes.
— Eh bien, ici, dit Margot en battant des mains, après un instant d’affairement. Voilà, tout est prêt ! Et que cela a bon air ! Viens, papa, viens ! »
Depuis le moment où il avait découvert le contenu du panier, le Trotteux était resté à la contempler ; il avait parlé aussi d’un air distrait qui laissait voir que, bien qu’elle fût l’objet de ses pensées et de ses regards, à l’exclusion même des tripes, il ne la voyait ni ne pensait à elle telle qu’elle était à ce moment, mais il avait devant lui quelque esquisse ou quelque scène de la vie future de son enfant. Tiré alors de sa rêverie par la joyeuse invite de Margot, il se secoua pour écarter le mélancolique hochement de tête qu’il allait laisser paraître, et trotta jusqu’à ses côtés. Comme il se baissait pour s’asseoir, les cloches se mirent à sonner.
« Amen ! dit le Trotteux, retirant son chapeau et levant la tête vers elles.
— Amen aux cloches, papa ? s’écria Margot.
— Elles sont intervenues comme pour dire le bénédicité, ma chérie, dit le Trotteux tout en prenant place. Elles en diraient un bon, j’en suis sûr, si elles le pouvaient. Nombreuses sont les choses bienveillantes qu’elles me disent, à moi.
— Les cloches, papa ? dit Margot, qui rit en posant devant lui le bol ainsi qu’un couteau et une fourchette. Eh bien !
— Elles semblent me les dire en tout cas, mon chou, dit le Trotteux, s’attaquant avec énergie au repas. Et quelle différence cela fait-il ? Si je les entends, qu’importe qu’elles parlent ou non ? Mais enfin, ma chérie, poursuivit Tobie qui, de plus en plus animé sous l’influence du repas, désigna de sa fourchette le clocher, combien de fois ai-je entendu ces cloches me dire : “Tobie Veck, Tobie Veck ! Garde bon courage, Tobie. Tobie Veck, Tobie Veck, garde bon courage, Tobie !” Des milliers de fois ? Bien plus !
— Moi jamais ! » s’écria Margot.
Mais si, pourtant — et bien souvent. Car c’était le thème constant de son père.
« Quand les choses vont très mal, dit Tobie, vraiment très mal, je veux dire, quand elles sont presque au pire, c’est : “Tobie Veck, Tobie Veck, la besogne va bientôt venir, Tobie ! Tobie Veck, Tobie Veck, la besogne va bientôt venir, Tobie !” Comme ça.
— Et elle finit par venir, papa, dit Margot avec dans sa douce voix une note de tristesse.
— Toujours, répondit Tobie sans percevoir celle-ci. Cela ne manque jamais. »
Tandis que se déroulait cet entretien, le Trotteux n’interrompait aucunement son assaut contre le plat savoureux qu’il avait devant lui : il coupait et mangeait, coupait et buvait, coupait et mâchait, passant des tripes à la pomme de terre chaude et de la pomme de terre chaude aux tripes avec une délectation aussi voluptueuse qu’inlassable. Mais ayant alors jeté un regard circulaire sur la rue (pour le cas où quelqu’un chercherait à héler un commissionnaire d’une fenêtre ou d’une porte), ses yeux, au retour, tombèrent sur Margot, assise en face de lui, les bras croisés et occupée uniquement à l’observer avec un sourire heureux.
« Dieu me pardonne ! dit le Trotteux, laissant tomber couteau et fourchette. Margot, ma colombe ! Pourquoi ne m’as-tu pas dit quelle brute je fais ?
— Comment, papa ?
— Je reste assis à me bourrer, à m’empiffrer, à me gaver, dit le Trotteux tout contrit, et toi, tu es là devant moi sans rompre ton jeûne, sans même le vouloir, alors que…
— Mais je l’ai rompu, papa, dit sa fille en riant, et même bien rompu. J’ai dîné, moi aussi.
— Allons donc ! dit le Trotteux. Deux dîners le même jour ! Ce n’est pas possible ! Tu pourrais tout aussi bien m’annoncer la venue de deux Jours de l’An à la fois ou que j’ai eu toute ma vie une pièce d’or sans jamais la changer.
— N’empêche que j’ai eu, moi aussi, mon dîner, papa, dit Margot, se rapprochant de lui. Et si tu veux bien poursuivre le tien, je te raconterai où et comment ; et aussi comment est venu le tien ; et… et quelque chose d’autre par-dessus le marché. »
Tobie semblait toujours incrédule ; mais elle le regarda bien en face de ses yeux limpides et, lui posant la main sur l’épaule, l’engagea à continuer tandis que le plat était chaud. Le Trotteux reprit donc sa fourchette et son couteau et se remit à l’ouvrage. Mais beaucoup plus lentement qu’auparavant et en hochant la tête comme s’il n’était aucunement satisfait de lui-même.
« J’ai dîné, papa, dit Margot après un instant d’hésitation, avec… avec Richard. Il mange de bonne heure, et comme il avait apporté son repas quand il est venu me voir, nous… nous l’avons pris ensemble, papa. »
Le Trotteux but une gorgée de bière et fit claquer ses lèvres. Puis il fit : « Oh ! » parce que sa fille attendait.
« Et Richard dit, papa… » reprit Margot.
Mais elle s’arrêta.
« Qu’est-ce qu’il dit, Richard, Margot ? demanda Tobie.
— Richard dit, papa… »
Nouvel arrêt.
« Il lui faut bien longtemps pour le dire, répliqua Tobie.
— Eh bien, voici ce que dit Richard, papa, poursuivit Margot, levant enfin les yeux et parlant d’une voix tremblante, mais parfaitement claire : “Une année encore tire à sa fin ; à quoi bon attendre d’année en année, alors qu’il est si improbable que nous soyons jamais plus à l’aise que maintenant ?” Il dit que nous sommes pauvres aujourd’hui, papa, et que nous le serons encore plus tard ; mais maintenant nous sommes jeunes et les années feront de nous des vieux avant même que nous ne nous en rendions compte. Il dit que, pour des gens de notre condition, si nous attendons de voir bien clairement notre route, le chemin sera certes étroit ; ce sera celui de tous : le tombeau, papa. »
Tout homme, même plus hardi que Veck le Trotteux, eût dû faire appel à toute sa hardiesse pour le nier. Le Trotteux garda le silence.
« Et comme ce serait dur, papa, de vieillir et de mourir en pensant à toute l’aide et à tout le réconfort que nous aurions pu nous apporter mutuellement ! Comme ce serait dur de nous aimer toute notre vie, et de nous affliger chacun de son côté de voir l’autre travailler, changer, vieillir et blanchir. Dussé-je même prendre le dessus et l’oublier (ce qui me serait impossible), oh, papa chéri, comme ce serait dur d’avoir un cœur aussi plein que le mien pour le voir s’assécher lentement, goutte à goutte, sans que demeure le souvenir d’aucun de ces moments heureux de la vie d’une femme pour me réconforter et m’aider ! »
Le Trotteux restait silencieux. Margot s’essuya les yeux et dit un peu plus gaiement, c’est-à-dire avec des rires et des sanglots alternés ou même les deux à la fois :
« Ainsi donc Richard dit, papa, qu’étant donné qu’il a du travail assuré depuis hier pour quelque temps, que je l’aime, que je l’ai aimé ces trois dernières années — ah ! et même depuis plus longtemps que cela, mais il n’en sait rien ! — il me demande de l’épouser le Jour de l’An ; le meilleur et le plus heureux jour de toute l’année, dit-il, un de ces jours qui portent chance presque à coup sûr. Le délai est un peu court, papa, n’est-ce pas ? mais je n’ai pas de contrat à établir, ni de trousseau à préparer comme les grandes dames, n’est-ce pas, papa ? Et il m’en a tant dit, il l’a dit à sa façon si forte et si sincère, et en même temps si bonne et si douce, que j’ai répondu que je viendrais t’en parler, papa. Or, on m’a donné l’argent de mon petit travail ce matin (je ne m’y attendais pas du tout, pour sûr !) et comme ça a bien mal marché pour toi toute cette semaine et que je voulais absolument que quelque chose vînt faire de cette journée une sorte de fête pour toi, tout comme c’est un cher et heureux jour pour moi, j’ai préparé ce petit régal pour t’en faire la surprise.
— Et voyez donc comme il le laisse refroidir sur la marche », dit une autre voix.
C’était celle de ce même Richard, qui, s’étant approché d’eux sans être vu, se tenait devant le père et la fille et les regardait d’en dessus avec un visage aussi vermeil que le fer sur lequel résonnait chaque jour son lourd marteau de forgeron. Un beau gaillard, robuste et bien découplé, avec des yeux qui brillaient comme les rouges étincelles d’un feu de forge, des cheveux noirs qui frisaient merveilleusement sur ses tempes basanées, et un sourire… un sourire qui justifiait le panégyrique de Margot quant au style de sa conversation.
« Voyez comme il le laisse refroidir sur la marche ! répéta Richard. Margot ne sait pas ce qu’il aime. Ça non ! »
Le Trotteux, toute vivacité et enthousiasme, tendit aussitôt la main à Richard, et il était sur le point de lui parler avec beaucoup d’empressement, quand la porte de la maison s’ouvrit à l’improviste et un valet de pied faillit mettre le pied dans les tripes.
« Débarrassez le chemin, hein ! Il faut toujours que vous vous installiez sur notre perron, alors ! Vous ne pouvez donc jamais donner leur tour aux voisins, non ? Allez-vous vider les lieux, oui ou non ? »
À dire vrai, la dernière question manquait d’à-propos, car ils avaient déjà fui.
« Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce qu’il y a ? demanda le monsieur devant lequel on avait ouvert la porte et qui sortait de la maison de ce pas à la fois léger et lourd — compromis particulier entre la promenade et le petit trot — dont un monsieur sur le déclin à l’existence tout unie, portant bottes craquantes, chaîne de montre et linge propre, peut sortir de chez lui, non seulement sans diminuer en rien sa dignité, mais encore en laissant supposer d’importants rendez-vous avec les puissants de ce monde. — Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce qu’il y a ?
— Faut toujours vous prier, faut vous supplier à deux genoux de laisser nos marches tranquilles, dit le valet de pied avec insistance à Veck le Trotteux. Pourquoi que vous les laissez pas tranquilles ? Vous pouvez pas les laisser tranquilles ?
— Allons ! Ça va bien, ça va bien ! dit le monsieur. Hep là ! Commissionnaire ! fit-il avec un signe de tête au Trotteux. Venez ici. Qu’est-ce que cela ? Votre dîner ?
— Oui, monsieur, dit le Trotteux, laissant le plat derrière lui dans un coin.
— Ne le laissez pas là, s’écria le monsieur. Apportez-le, apportez-le. Ainsi, c’est là votre dîner, hein ?
— Oui, monsieur », répéta le Trotteux, regardant, l’œil fixe et la salive aux lèvres, le morceau de tripe qu’il avait réservé pour la bonne bouche et que le monsieur tournait et retournait à la pointe de la fourchette.
Deux autres personnages étaient sortis en même temps. L’un était un monsieur triste, entre deux âges, de maigre constitution et de visage maussade, qui tenait ses mains constamment enfouies dans les poches d’un pantalon étriqué couleur poivre et sel (poches élargies à force en oreilles de chien) et qui n’était ni particulièrement bien brossé, ni particulièrement bien lavé. L’autre, un monsieur de forte taille, bien poli, cossu, en habit bleu à boutons brillants et cravate blanche. Le visage fort rubicond de ce monsieur laissait supposer qu’une part indue de tout le sang qu’il avait dans le corps se pressait dans sa tête, ce qui expliquait peut-être qu’une certaine froidure semblât régner en même temps du côté de son cœur.
Celui qui tenait le repas de Tobie au bout de la fourchette s’adressa au premier sous le nom de Filer, et ils se rapprochèrent tous deux. M. Filer, qui avait la vue extrêmement courte, dut regarder de si près le restant du dîner de Tobie avant de pouvoir découvrir ce que c’était, que celui-ci en eut le gosier serré. Mais M. Filer ne le mangea point.
« Ceci, dit Filer tout en lardant le morceau de petits coups de son porte-crayon, ceci, alderman, est une sorte de nourriture animale généralement connue de la classe ouvrière de ce pays sous le nom de tripes. »
L’alderman rit et cligna de l’œil, car c’était un joyeux drille que l’alderman Cute. Oh, un malin aussi ! Un homme à la page. Il avait réponse à tout. On ne pouvait lui en faire accroire. Il lisait au fond des cœurs ! Il connaissait les gens, Cute. Je vous crois !
« Mais qui mange des tripes ? demanda M. Filer en jetant un regard circulaire. Les tripes sont indubitablement l’article de consommation le moins économique, le gaspillage le plus évident que puissent offrir les marchés de ce pays. On a constaté qu’une livre de tripes subissait au cours de la cuisson une perte supérieure des sept huitièmes d’un cinquième à celle que subit une livre de toute autre substance animale. Les tripes reviennent plus cher, à tout prendre, que l’ananas de serre chaude. Si l’on considère dans les seuls relevés de mortalité le nombre des animaux abattus chaque année et que l’on estime au plus bas la quantité de tripes que fourniraient ces carcasses convenablement traitées, on voit que la perte sur cet amas de tripes bouillies, suffirait à approvisionner cinq cents hommes durant cinq mois de trente et un jours et un mois de février par-dessus le marché. Quel gaspillage, quel gaspillage ! »
Le Trotteux restait médusé, et il sentait ses jambes se dérober sous lui. Il lui semblait avoir affamé de sa propre main une garnison de cinq cents hommes.
« Qui mange des tripes ? poursuivit avec chaleur M. Filer. Qui mange des tripes ? »
Le Trotteux s’inclina piteusement.
« Ah, c’est vous ? dit M. Filer. Eh bien, je vais vous dire une chose : c’est de la bouche de la veuve et de l’orphelin que vous arrachez ces tripes, mon ami.
— J’espère bien que non, monsieur, dit le Trotteux d’une voix faible. J’aimerais mieux mourir d’inanition.
— Diviser la somme des tripes déjà mentionnée, alderman, dit M. Filer, par le nombre estimatif des veuves et des orphelins existants, et le résultat donnera un gramme et demi de tripes par personne. Il n’en reste pas un grain pour cet homme. Par conséquent, c’est un voleur. »
Tobie était si atterré qu’il lui importa peu de voir l’alderman finir lui-même les tripes. C’était un soulagement que d’en être débarrassé, de toute façon.
« Et qu’en dites-vous ? demanda jovialement l’alderman au monsieur rubicond vêtu de l’habit bleu. Vous avez entendu l’ami Filer. Qu’en dites-vous, vous ?
— Que peut-on en dire ? répondit ce monsieur. Qu’y a-t-il à en dire ? Qui pourrait s’intéresser à un individu comme celui-ci (signifiant le Trotteux) en des temps aussi dégénérés que ceux que nous vivons ? Regardez-le. Quelle horreur ! Parlez-moi du bon vieux temps, du magnifique vieux temps, du merveilleux vieux temps ! Voilà l’époque pour une fière paysannerie et tout ce qui s’ensuit. C’était l’époque où il y avait tout, en fait. Il n’y a plus rien de nos jours. Ah ! s’écria en soupirant le monsieur rubicond, le bon vieux temps, le bon vieux temps ! »
Le vieux monsieur ne précisa pas à quel temps en particulier il faisait allusion ; il ne dit pas non plus si sa désapprobation du temps présent provenait du sentiment désintéressé que celui-ci n’avait rien fait de remarquable en le produisant lui-même.
« Le bon vieux temps, le bon vieux temps, répéta le monsieur. Quel temps c’était ! Le seul, le vrai. Il ne sert à rien de parler d’autres temps ni de discuter des gens qui vivent en ce temps-ci. Vous n’appelez pas ceci un temps, je pense ? Moi pas, en tout cas. Regardez donc dans le Recueil de Costumes de Strutt, et vous verrez ce qu’était un commissionnaire sous n’importe quel bon vieux règne de notre vieille Angleterre !
« Il n’avait pas même, dans ses meilleurs jours, une chemise à se mettre sur le dos ou une paire de bas aux pieds ; et il n’y avait guère dans toute l’Angleterre un seul légume qu’il pût consommer, dit M. Filer. Je puis vous le prouver, avec documents à l’appui. »
Mais le monsieur à la face rubiconde n’en continua pas moins de prôner le bon vieux temps, le magnifique vieux temps, le merveilleux vieux temps. Quoi qu’on pût dire, il ne cessait de tourner en rond dans la même formule établie une fois pour toutes, comme un pauvre écureuil tourne dans sa cage rotative, du mécanisme trompeur de laquelle il a sans doute une perception aussi nette que celle qu’avait de son cher millenium défunt le monsieur rubicond.
Peut-être la foi du pauvre Trotteux en ce très indécis Vieux Temps n’était-elle pas encore entièrement détruite, car il se sentait lui-même, à ce moment, fort indécis. Une chose, cependant, restait claire au milieu de sa détresse, à savoir qu’en dépit des différences que l’on pouvait constater dans les détails, ses inquiétudes du matin, comme celles de bien d’autres matins, étaient fondées.
« Non, non, nous ne pouvons aller droit ni agir droit, songea le Trotteux, désespéré. Il n’y a rien de bon en nous. Nous sommes nés mauvais ! »
Mais le Trotteux avait en lui un cœur de père, qui s’était introduit dans sa poitrine en dépit de ce décret, et il ne pouvait supporter que Margot, encore toute rose de sa brève joie, vît son sort prédit par ces sagaces messieurs.
« Dieu lui soit en aide, songea le pauvre Trotteux. Elle le connaîtra bien assez tôt. »
Il fit donc anxieusement signe au jeune forgeron de l’emmener. Mais celui-ci était si fort occupé à tenir de doux propos à la jeune fille un peu à l’écart qu’il ne se rendit compte de ce désir qu’en même temps que l’alderman Cute. Or l’alderman n’avait pas encore dit son mot, et lui aussi était philosophe — encore que pratique ! oh, très pratique — et comme il n’avait aucune intention de perdre la moindre part de son auditoire, il cria : « Attendez !
— Comme vous le savez, dit l’alderman, s’adressant à ses deux amis avec le sourire satisfait qui lui était habituel, je suis un homme simple en même temps qu’un homme pratique ; je m’y prends donc de façon simple et pratique. C’est ma manière. Il n’y a pas le moindre mystère, pas la moindre difficulté à savoir comment en user avec ces gens-là ; il suffit de les comprendre et de savoir leur parler à leur propre façon. Alors, commissionnaire ! Ne venez pas me dire, à moi ou à quiconque, que vous n’avez pas toujours assez à manger, mon ami, et du meilleur encore : je sais à quoi m’en tenir. J’ai goûté vos tripes, vous savez, et vous ne pouvez pas “me la faire”. Vous comprenez ce que signifie cette expression, hein ? C’est bien celle qui convient, n’est-ce pas ? Ha, ha, ha ! Ma foi, dit l’alderman, se tournant de nouveau vers ses amis, c’est la chose la plus facile au monde que d’en user avec ces gens-là, quand on les comprend. »
Un fameux homme en ce qui concerne les gens du commun, cet alderman Cute ! Jamais de mauvaise humeur avec eux ! Facile, affable, blagueur, et entendu, bien sûr !
« Voyez-vous, mon ami, poursuivit l’alderman, on dit bien des bêtises sur le besoin — les “nécessiteux”, vous savez, c’est l’expression, n’est-ce pas ? Ha, ha, ha ! — eh bien, moi, je suis décidé à Venir à Bout de cet abus. C’est tout ! Ma foi, dit l’alderman, on peut Venir à Bout de tout avec cette sorte de gens, si seulement on sait s’y prendre. »
Le Trotteux prit la main de Margot et la passa sous son bras. Il ne semblait pas se rendre compte de ce qu’il faisait, cependant.
« Ainsi donc, c’est votre fille ? » dit l’alderman, tout en relevant familièrement le menton de celle-ci.
Toujours affable avec les travailleurs, l’alderman Cute ! Il savait ce qui leur plaisait ! Pas pour un sou de fierté !
« Où est sa mère ? demanda ce digne monsieur.
— Morte, dit Tobie. Elle était lingère, et elle a été rappelée au Ciel à la naissance de sa fille.
— Pas pour coudre du linge là-haut, je suppose », fit plaisamment observer l’alderman.
Peut-être Tobie n’était-il pas capable de séparer sa femme au Ciel de ses anciennes occupations. Mais une question reste posée : si Madame l’épouse de l’alderman Cute était montée au Ciel, l’honorable édile se la fût-il représentée tenant là-haut son rang et sa dignité officiels ?
« Et vous lui faites la cour, hein ? demanda Cute au jeune forgeron.
— Oui, répondit celui-ci avec brusquerie, car la question l’avait piqué au vif. Et nous allons nous marier le Jour de l’An prochain.
— Comment ! s’écria vivement Filer. Vous marier ?
— Eh oui, patron, nous y pensons, dit Richard. Nous sommes plutôt pressés, voyez-vous, de peur qu’on ne Vienne d’abord à Bout du mariage.
— Ah ! s’écria Filer dans un grognement. Si vous venez à bout de cela, certes, alderman, vous aurez accompli quelque chose. Se marier ! Se marier ! L’ignorance des premiers principes de l’économie politique que l’on constate chez ces gens-là ; leur imprévoyance ; leur perversité ; c’en est assez, ma parole ! pour… Regardez-moi donc ce couple, je vous prie ! »
Eh bien ? Ils valaient la peine qu’on les regardât. Et le mariage semblait l’acte le meilleur et le plus raisonnable qu’ils pussent envisager.
« Quand un homme vivrait aussi vieux que Mathusalem, dit M. Filer, quand il travaillerait toute sa vie dans l’intérêt de ces gens-là, il aurait beau entasser les faits sur les chiffres et les chiffres sur les faits jusqu’à en élever des montagnes, qu’il ne pourrait pas avoir plus d’espoir de leur faire comprendre qu’ils n’ont aucun droit ni aucune raison de se marier que de les persuader qu’ils n’ont aucun droit ou aucune raison d’être sur cette terre. Et cela, nous le savons bien. Il y a longtemps qu’on l’a ramené à une certitude mathématique ! »
L’alderman Cute s’amusait beaucoup ; il posa l’index de sa main droite sur l’aile de son nez, comme pour dire à ses deux amis : « Observez-moi bien ! Ne perdez pas de vue l’homme pratique », et il appela Margot auprès de lui.
« Venez ici, ma fille ! » dit l’alderman Cute.
Depuis quelques minutes, le fiancé de Margot sentait tout son jeune sang bouillir de colère, et il n’était pas disposé à la laisser aller. Mais, se dominant, il s’avança d’une enjambée tandis que Margot approchait, et il se tint à ses côtés. Le Trotteux continuait de presser la main de sa fille sous son bras, mais il jetait sur tous les visages présents le regard effaré d’un dormeur en proie au rêve.
« Eh bien, ma fille, je vais vous donner un ou deux bons conseils, dit l’alderman de son air affable et dégagé. C’est mon rôle de donner des conseils, voyez-vous, en tant que juge. Vous le savez, que je suis juge, n’est-ce pas ? »
Margot répondit timidement : « Oui. » Nul n’ignorait, en effet, que l’alderman Cute était juge. Et quel allant il avait toujours, ce juge, mon Dieu ! Qui donc pouvait rivaliser d’éclat avec Cute aux yeux du public ?
« Vous allez vous marier, dites-vous, poursuivit l’alderman. Voilà qui est bien malséant et bien inconvenant chez quelqu’un de votre sexe ! Mais peu importe. Quand vous serez mariée, vous vous disputerez avec votre mari et vous en viendrez à être une épouse misérable. Vous pouvez vous imaginer le contraire ; mais ce sera ainsi, puisque je vous le dis. Eh bien, je vous en avertis honnêtement, je suis décidé à Venir à Bout des épouses misérables. Alors, ne comparaissez pas devant moi ! Vous aurez des enfants, des garçons. Ces garçons, en grandissant, deviendront de mauvais sujets, naturellement, et ils courront les rues nu-pieds. Attention, ma petite ! Je les condamnerai sommairement, tous tant qu’ils seront, car je suis décidé à Venir à Bout de tous les va-nu-pieds. Peut-être votre mari mourra-t-il jeune, c’est même probable, et vous laissera-t-il avec un bébé sur les bras. Vous serez alors chassée de votre logement, et vous errerez au hasard des rues. Eh bien, ma petite, il ne faudra pas vous trouver sur mon chemin, car je suis décidé à Venir à Bout de toutes les mères errantes. Toutes les jeunes mères, de toutes sortes, je suis décidé à en Venir à Bout. Et n’espérez pas plaider auprès de moi la maladie ou alléguer les enfants en guise d’excuse, car de tous les malades et de tous les jeunes enfants (j’espère que vous connaissez l’office divin, mais je crains que non) je suis décidé à Venir à Bout. Et si, dans votre désespoir, vous avez l’ingratitude, l’impiété, la perversité d’aller vous noyer ou vous pendre, je n’aurai pour vous aucune pitié, car je suis décidé à Venir à Bout de tous les suicides ! S’il est une chose, dit l’alderman avec son sourire satisfait, à laquelle on peut dire que je sois décidé par-dessus tout, c’est bien à Venir à Bout du suicide. Alors n’essayez pas de me “faire le coup”. C’est bien l’expression, n’est-ce pas ? Ha ! ha ! maintenant, nous nous comprenons tous les deux. »
Tobie ne savait s’il y avait lieu d’être à la torture ou de se réjouir de voir que Margot, devenue mortellement pâle, avait lâché la main de son fiancé.
« Quant à vous, coquin de lourdaud, dit l’alderman, se tournant avec une jovialité et une urbanité encore accrues vers le jeune forgeron, pourquoi donc penser à vous marier ? Pourquoi donc voulez-vous vous marier, pauvre sot ? Si j’étais un beau gaillard, bien découplé, comme vous, j’aurais honte de me montrer assez poule mouillée pour me pendre aux jupes d’une femme ! Mais voyons, ce sera une vieille femme avant que vous ayez atteint la quarantaine ! Vous aurez l’air malin à ce moment-là, avec une souillon et une ribambelle d’enfants braillards qui crieront à vos trousses partout où vous irez ! »
Oh ! il savait persifler les gens du commun, l’alderman Cute !
« Allons ! filez, dit l’alderman, et repentez-vous. Ne faites pas l’ânerie de vous marier au Jour de l’An. Vous aurez entièrement changé d’idée bien avant le Jour de l’An suivant ; pensez : un jeune gars de si belle tournure, avec toutes les filles qui le lorgnent… Allons, filez ! »
Ils filèrent. Non bras dessus, bras dessous, ni la main dans la main ou en échangeant de brillantes œillades ; mais elle en larmes, et lui morne et la tête basse. Étaient-ce donc là les cœurs qui avaient si récemment tiré celui de Tobie de sa faiblesse ? Non, non. L’alderman (béni soit-il !) était Venu à Bout d’eux.
« Puisque vous êtes là, dit l’alderman à Tobie, vous allez me porter une lettre. Pouvez-vous aller assez vite ? Vous êtes vieux. »
Tobie, qui observait Margot d’un air tout à fait hébété, trouva moyen de murmurer qu’il était très alerte et très fort.
« Quel âge avez-vous ? demanda l’alderman.
— J’ai plus de soixante ans, monsieur, répondit Tobie.
— Oh ! cet homme a dépassé de beaucoup l’âge moyen, vous savez, s’écria M. Filer, intervenant comme si sa patience pouvait en supporter beaucoup, mais que ceci fût réellement au-delà des limites permises.
— Je sens que je suis de trop, monsieur, dit Tobie. Je… je m’en doutais ce matin. Ah, mon Dieu, mon Dieu ! »
L’alderman coupa court en lui donnant la lettre qu’il avait dans sa poche. Tobie eût bien pris un shilling aussi ; mais M. Filer lui ayant clairement montré que dans ce cas il volerait un certain nombre de personnes de neuf pence et demi par tête, il ne reçut que six pence et s’estima bien heureux d’en toucher autant.
Après quoi, l’alderman donna un bras à chacun de ses deux amis et s’en fut tout dispos ; mais il revint presque aussitôt seul, en hâte comme s’il avait oublié quelque chose.
« Commissionnaire !
— Oui, monsieur, dit Tobie.
— Veillez sur cette fille que vous avez. Elle est bien trop jolie.
— Même ses jolis traits, elle les aura volés à quelqu’un, je suppose, pensa Tobie, regardant la pièce de six pence qu’il avait dans la main et pensant à son plat de tripes. Elle aurait été voler cinq cents dames d’une once d’incarnat par tête, que ça ne m’étonnerait pas. C’est affreux !
— Elle est bien trop jolie, mon ami, répéta l’alderman. Il y a toutes les chances qu’elle ne donne rien de bon, je le vois clairement. Notez ce que je dis. Veillez sur elle ! »
Sur quoi, il repartit d’un pas alerte.
« Le mal de tous les côtés. Le mal de tous les côtés ! dit le Trotteux, serrant ses mains l’une dans l’autre. Nous sommes nés mauvais. Il n’y a rien à faire ici-bas ! »
Le carillon vint résonner à ses oreilles au moment où il prononçait ces mots. Le son en était plein, fort, retentissant — mais il ne lui apportait aucun encouragement. Non, pas une once.
« L’air a changé, s’écria le vieillard, l’oreille tendue. Il n’y a plus un mot de fantaisie dedans. Pourquoi y en aurait-il, d’ailleurs ? Je n’ai pas plus à voir avec le Nouvel An qu’avec l’année passée. Je n’ai plus qu’à mourir ! »
Les cloches, cependant, continuaient de faire tourbillonner les airs de leurs variations carillonnantes. « En venir à bout, en venir à bout ! Le bon vieux temps, le bon vieux temps ! Les faits et les chiffres, les chiffres et les faits ! En venir à bout, en venir à bout ! » Si elles disaient quelque chose, c’était bien cela, jusqu’à ce que Tobie en eût le vertige.
Il pressa dans ses mains sa tête égarée, comme pour l’empêcher d’éclater. Acte heureux en l’occurrence, car, ce faisant, il trouva la lettre qu’il avait entre les doigts ; ainsi rappelé au souvenir de sa commission, il retomba machinalement dans son petit trot habituel, et il s’en fut toujours trottant.
DEUXIÈME QUART
La lettre que Tobie avait reçue de l’alderman Cute était adressée à un grand personnage du grand quartier de la ville. Du plus grand quartier de la ville. Ce devait bien être le plus grand, puisque ses habitants l’appelaient ordinairement « le monde ».
Tobie avait l’impression que cette lettre pesait plus lourd dans sa main que toute autre missive. Non du fait que l’alderman l’avait cachetée de très vastes armoiries imprimées dans une profusion de cire, mais à cause du poids du nom figurant sur l’adresse et de la lourde quantité d’or et d’argent à laquelle s’associait ce nom.
« Quelle différence avec nous ! pensait Tobie en toute candeur, tandis qu’il regardait l’adresse. Qu’on divise le nombre de tortues vives figurant aux tables de mortalité par le nombre de personnes de la société propres à les acheter, il ne prendra jamais que sa propre part ! Mais pour ce qui est d’arracher un plat de tripes de la bouche d’autrui — ah, il n’en ferait rien ! »
En involontaire hommage à un personnage aussi éminent, Tobie interposa un coin de tablier entre la lettre et ses doigts.
« Ses enfants, poursuivit le Trotteux (et une buée s’éleva durant ses yeux), ses filles… des messieurs peuvent gagner leur cœur et les épouser ; elles peuvent faire d’heureuses épouses, d’heureuses mères ; elles peuvent être jolies comme ma chère M… a… r… »
Il ne put achever ce nom ; la dernière syllabe s’enfla dans son gosier jusqu’aux dimensions de l’alphabet tout entier.
« N’importe, pensa le Trotteux. Je sais ce que je veux dire, et cela me suffit amplement. »
Et sur cette consolante méditation, il repartit de plus belle.
Il gelait dur, ce jour-là. L’atmosphère était claire, vive, tonifiante. Le soleil hivernal, s’il était impuissant à répandre la chaleur, contemplait radieux la glace qu’il n’avait pas la force de fondre et y projetait sa rayonnante splendeur. En d’autres temps, le Trotteux aurait pu tirer du soleil d’hiver une leçon pour un pauvre homme ; mais il n’en était plus là, à présent.
L’année était bien vieille ce jour-là. Patiente, elle avait poursuivi sa carrière en dépit de tous les reproches et de toutes les avanies de ses diffamateurs, et elle avait fidèlement accompli sa tâche. Printemps, été, automne, hiver. Elle avait laborieusement parcouru la révolution qui lui était assignée, et elle posait enfin sa tête lasse pour mourir. Exclue pour son compte de toute espérance, privée de tout élan, de tout bonheur actif, mais active messagère de bien des joies pour autrui, elle suppliait en son déclin que l’on se souvînt de ses jours de labeur, de ses heures d’endurance, et qu’on la laissât mourir en paix. Le Trotteux aurait pu découvrir dans l’année expirante une allégorie pour un pauvre homme ; mais il n’en était plus là à présent.
Était-il le seul, d’ailleurs ? Ou bien, cette même supplication, les soixante-dix années qui pesaient d’un coup sur la tête d’un homme de peine anglais ne l’ont-elles jamais lancée ensemble, et ce en vain ?
Les rues étaient pleines de mouvement et les boutiques gaiement ornées. On attendait le Nouvel An, tel un héritier du monde entier, avec des vœux, des présents et des réjouissances. Il y avait des livres et des jouets pour le Nouvel An, d’étincelants colifichets pour le Nouvel An, des toilettes pour le Nouvel An, des plans de fortune pour le Nouvel An, de nouvelles inventions pour charmer le Nouvel An. Sa vie était débitée dans les almanachs et les agendas ; la venue de ses lunes, de ses astres, de ses marées était connue d’avance à une minute près ; toute la marche diurne et nocturne de ses saisons était calculée avec autant de précision qu’en pouvait apporter M. Filer à ses statistiques sur les hommes et les femmes.
Le Nouvel An, le Nouvel An. Partout le Nouvel An ! La vieille année était déjà considérée comme morte ; et ses effets se vendaient à bon compte, tels ceux d’un marin noyé parmi ses camarades. Ses modèles étaient de l’an passé, et on les liquidait à perte avant même qu’elle eût rendu le dernier soupir. Ses trésors n’étaient plus que simple boue auprès des richesses de son successeur encore à naître !
Le Trotteux n’avait, dans sa pensée, pas plus de part à cette nouvelle année qu’à l’ancienne.
« En Venir à Bout, en Venir à Bout ! Les faits et les chiffres, les chiffres et les faits ! Le bon vieux temps, le bon vieux temps ! En Venir à Bout, en Venir à Bout ! » Son trot allait à ce rythme et n’en voulait suivre aucun autre.
Mais même celui-là, tout mélancolique qu’il fût, le mena en temps voulu au terme de son voyage : à la demeure de Sir Joseph Bowley, membre du Parlement.
La porte fut ouverte par un portier. Et quel portier ! Il n’était pas de la catégorie de Tobie. Loin de là. C’est lui qui avait la bonne place ; pas Tobie.
Ce portier, tout haletant, dut reprendre haleine avant de pouvoir parler, car il s’était essoufflé à sortir inconsidérément de son fauteuil sans avoir pris le temps de la réflexion pour se remettre. Quand il eut retrouvé sa voix (ce qui prit assez longtemps, car elle était partie très loin et s’était cachée derrière une bonne épaisseur de viande), il demanda dans un murmure gras :
« De la part de qui ? »
Tobie le lui dit.
« Il faut l’apporter vous-même », dit le portier, désignant une pièce située au bout d’un long corridor ouvrant sur le vestibule. « N’importe qui entre tout droit en ce jour de l’année. Il était temps d’arriver, car la voiture est déjà devant la porte et ils sont venus en ville tout exprès, pour une couple d’heures seulement. »
Tobie s’essuya avec grand soin les pieds (ils étaient déjà parfaitement secs) et suivit le chemin indiqué, non sans remarquer au passage que la maison était formidablement grandiose, mais silencieuse, et que des housses recouvraient les meubles comme si la famille était à la campagne. Il frappa à la porte, et on lui répondit d’entrer ; ce que faisant, il se trouva dans une vaste bibliothèque où, devant une table jonchée de dossiers et de papiers, étaient assis une imposante dame en chapeau et un monsieur pas très imposant, vêtu de noir, qui écrivait sous sa dictée, tandis qu’un autre, plus âgé et beaucoup plus imposant, dont le chapeau et la canne se trouvaient sur la table, arpentait la pièce, une main passée dans le gilet, et regardait de temps à autre avec complaisance son propre portrait en pied, presque plus grand que nature, suspendu au-dessus de la cheminée.
« Qu’est-ce que c’est ? dit ce dernier monsieur. Monsieur Fish, voudriez-vous avoir l’obligeance de voir ? »
M. Fish s’excusa et, ayant pris la lettre des mains de Tobie, la tendit avec grand respect.
« C’est de l’alderman Cute, Sir Joseph.
— Est-ce tout ? Vous n’avez rien d’autre, commissionnaire ? » demanda Sir Joseph.
Tobie répondit par la négative.
« Vous n’avez ni billet, ni effets d’aucune sorte à me réclamer ? Mon nom est Bowley, Sir Joseph Bowley, dit Sir Joseph. Si vous en avez, présentez-les. Il y a un carnet de chèques près de M. Fish. Je n’admets aucun report sur la nouvelle année. Dans cette maison, les comptes de quelque sorte que ce soit sont réglés en fin d’année. De façon que, si la mort devait…
— Couper…, suggéra M. Fish.
— Rompre, monsieur, répliqua Sir Joseph d’un ton fort âpre, le fil de mon existence — on trouverait, j’espère, mes affaires en bon ordre.
— Mon cher Sir Joseph ! s’écria la dame, qui était beaucoup plus jeune que le monsieur. Quelle horreur !
— Milady Bowley, répondit Sir Joseph, se perdant de temps à autre comme dans la profondeur de ses observations, en cette époque de l’année, nous devons penser à… à… nous-mêmes. Nous devons examiner nos… nos comptes. Nous devons sentir que chaque retour d’une période si mémorable dans le cours des transactions humaines éveille des questions de la plus haute importance entre un homme et son… son banquier. »
Sir Joseph prononça ces mots comme s’il avait pleine conscience de la moralité de ce qu’il disait et désirait que même le Trotteux trouvât sujet de s’améliorer dans pareil discours. Peut-être avait-il cette fin en vue en différant de briser le cachet de la lettre et en disant au Trotteux d’attendre là une minute.
« Vous désiriez donc, Milady, que M. Fish dise…? fit remarquer Sir Joseph.
— M. Fish l’a déjà dit, il me semble, répondit la dame en jetant un regard sur la lettre. Mais, ma foi, Sir Joseph, je ne crois pas pouvoir la laisser partir, après tout. C’est si cher !
— Qu’est-ce qui est cher ? demanda Sir Joseph.
— Cette œuvre de charité, mon cher ami. On n’accorde que deux votes pour une souscription de cinq livres. C’est vraiment monstrueux !
— Milady Bowley, répondit Sir Joseph, vous me surprenez. Le luxe du sentiment est-il donc proportionnel au nombre des votes ? Pour un esprit bien constitué, n’est-il pas plutôt proportionnel au nombre des souscripteurs et au salutaire état d’esprit auquel les réduit leur campagne ? N’est-ce pas une émotion des plus pures que de pouvoir disposer de deux votes sur un effectif de cinquante personnes ?
— Pas pour moi, je l’avoue, répliqua la dame. Cela ne me procure que de l’ennui. Et puis, on ne peut obliger ses relations. Mais vous, vous êtes l’Ami du Pauvre, vous savez, Sir Joseph : vous pensez autrement.
— Je suis l’Ami du Pauvre, c’est vrai, dit Sir Joseph en jetant un regard vers le pauvre homme présent. On peut se gausser de moi à ce sujet, et on ne s’en est pas fait faute. Mais je ne revendique pas d’autre titre.
— Dieu bénisse ce généreux monsieur ! pensa Tobie.
— Je ne suis pas de l’avis de ce Cute, par exemple, dit Sir Joseph, tendant la lettre. Je ne suis pas d’accord avec le clan Filer. Je ne suis d’accord avec aucun clan. Mon ami le Pauvre n’a rien à voir avec quoi que ce soit de ce genre, et rien de ce genre n’a quoi que ce soit à voir avec lui. Dans ma circonscription, mon ami le Pauvre est mon affaire. Aucun homme, aucun groupe n’a le droit de s’interposer entre mon ami et moi. Voilà le terrain sur lequel je me place… J’assume envers mon ami un rôle… un rôle paternel. Je lui dis : “Mon bon ami, je veux vous traiter paternellement”. »
Tobie écoutait avec grand sérieux, et commençait à se sentir beaucoup plus à l’aise.
« Votre unique affaire, mon bon ami, poursuivit Sir Joseph en regardant distraitement Tobie, votre unique affaire dans l’existence, c’est moi. Vous n’avez pas besoin de penser à quoi que ce soit. Je penserai pour vous ; je suis votre père à perpétuité. Tels sont les décrets d’une sage Providence ! Or, le dessein de votre création, c’est — non que vous deviez riboter, vous empiffrer, lier vos plaisirs enfin, comme une brute, à la seule nourriture (Tobie pensa avec remords au plat de tripes) — mais bien que vous sentiez toute la dignité du Travail. Allez donc la tête haute dans l’air vivifiant du matin et… et restez-y. Menez une vie dure et frugale, soyez respectueux, pratiquez l’abnégation, élevez votre famille avec presque rien, payez votre loyer avec la régularité d’une pendule, soyez ponctuel dans vos affaires (je vous donne le bon exemple : vous trouverez toujours M. Fish, mon secrétaire privé, avec une cassette devant lui) ; et vous pourrez compter que je serai votre Ami et votre Père.
— De charmants enfants, en vérité, Sir Joseph ! dit la dame avec un frisson. Des rhumatismes, des fièvres, des jambes torses, des asthmes et toutes sortes d’horreurs !
— Milady, répliqua Sir Joseph d’un ton solennel, je n’en suis pas moins l’Ami et le Père du Pauvre. Il n’en recevra pas moins tous les encouragements de ma part. À chaque terme, il sera mis en communication avec M. Fish. À chaque Nouvel An, moi-même et mes amis boirons à sa santé. Une fois par an, moi-même et mes amis lui adresserons un discours chargé de la plus profonde sympathie. Il peut même espérer recevoir, une fois dans sa vie — en public, devant le beau monde assemblé —, un petit cadeau de la part d’un ami. Et quand, ces stimulants et la dignité du Travail ne suffisant plus à le soutenir, il descendra dans une tombe accueillante, alors, Milady (à ce point, Sir Joseph se moucha), je serai un Ami et un Père… toujours sur les mêmes bases… pour ses enfants. »
Tobie était profondément ému.
« Oh ! vous avez une famille reconnaissante, Sir Joseph ! s’écria son épouse.
— Milady, dit fort majestueusement Sir Joseph, chacun sait que l’ingratitude est le défaut de cette classe. Je n’attends pas d’autre récompense.
— Ah ! nous sommes nés mauvais ! pensa Tobie. Rien ne nous attendrit.
— Ce qu’un homme peut faire, je le fais, poursuivit Sir Joseph. Je fais mon devoir comme Ami et Père du Pauvre ; et je m’efforce de lui éduquer l’esprit en lui inculquant en toute occasion l’unique grande leçon de morale dont cette classe ait besoin — c’est-à-dire une entière sujétion à ma personne. Les pauvres n’ont que faire de… de s’occuper d’eux-mêmes. Si de pervers intrigants leur disent le contraire et qu’ils fassent montre d’impatience et de mécontentement, s’ils se rendent coupables d’insubordination et de noire ingratitude — ce qui est indubitablement le cas — eh bien, je demeure toujours leur Ami et leur Père. Il en a été ainsi ordonné Là-Haut ; c’est dans la nature des choses. »
Sur cette expression de beaux sentiments, il ouvrit la lettre de l’alderman et la lut.
« Très poli et très prévenant, ma foi ! s’exclama Sir Joseph. Milady, l’alderman a l’obligeance de me rappeler qu’il a eu “l’insigne honneur” — il est bien aimable — de me rencontrer chez notre commun ami, le banquier Deadles ; et il me fait la faveur de me demander s’il me serait agréable qu’il Vînt à Bout de Will Fern.
— Des plus agréables ! répondit Lady Bowley. C’est le pire de tous ! Il aura commis un vol, j’espère ?
— Oh ! non ! dit Sir Joseph, se reportant à la lettre. Ce n’est pas tout à fait cela. Presque, cependant ; mais pas tout à fait. Il est venu à Londres, semble-t-il, pour chercher du travail (pour essayer d’améliorer sa situation, selon lui) et comme on l’a trouvé dormant la nuit sous un hangar, il a été arrêté et mené le lendemain devant l’alderman. Celui-ci fait observer (à juste titre) qu’il est déterminé à Venir à Bout de ce genre de choses ; ainsi donc, s’il m’est agréable que l’on Vienne à Bout de Will Fern, il sera heureux de commencer par lui.
— Qu’on en fasse un exemple, bien certainement, répondit la dame. L’hiver dernier, lorsque j’ai voulu lancer le découpage d’œillets et de festons parmi les hommes et les garçons du village pour employer agréablement leurs veillées et que j’ai fait mettre en musique selon le nouveau système les vers suivants pour qu’ils les chantent ce faisant :
Chérissons nos occupations,
Bénissons le squire et son habitation,
Subsistons sur nos quotidiennes rations
Estimons-nous contents de notre situation,
ce même Fern — je le vois encore — porta la main à son chapeau et me dit : “Que Milady m’excuse, mais n’y a-t-il pas quelque différence entre moi et une grande jeune fille ?” Je m’y attendais, bien sûr ; qu’espérer d’autre de cette classe de gens qu’insolence et ingratitude ? Mais ce n’est pas là l’affaire. Sir Joseph ! Faites un exemple de cet individu !
— Hum ! fit Sir Joseph. Monsieur Fish, si vous voulez avoir la bonté de prendre note… »
M. Fish saisit aussitôt sa plume et écrivit sous la dictée de Sir Joseph :
Personnelle. Cher monsieur, je vous suis très reconnaissant de votre aimable attention dans l’affaire de ce William Fern, dont, j’ai le regret de l’ajouter, je ne saurais rien dire de favorable. Je me suis toujours considéré comme étant un ami et un père pour lui, mais je n’en ai été récompensé (cas assez habituel, j’ai le regret de le constater) que par l’ingratitude et une constante opposition à mes desseins. C’est un esprit turbulent et rebelle. Son caractère ne supporte pas l’examen. Rien ne saurait le persuader d’être heureux quand il le pourrait. Dans ces conditions, il me semble, je l’avoue, que lorsqu’il se représentera devant vous (comme vous me dites qu’il a promis de le faire demain, après complément de votre enquête, et je crois que l’on peut lui faire confiance pour cela tout au moins) une détention de quelque courte durée pour vagabondage rendrait service à la société et serait un exemple salutaire dans un pays où les exemples sont grandement nécessaires, dans l’intérêt de ceux qui demeurent, en dépit de toutes les attaques, les Amis et les Pères des Pauvres, aussi bien qu’en considération de cette classe elle-même, généralement égarée. Je suis, Monsieur, etc.
— On dirait, fit remarquer Sir Joseph, lorsqu’il eut signé cette lettre et que M. Fish fut en train de la cacheter, on dirait que ceci a été ordonné. Là-Haut ; vraiment. En fin d’année, je clos mes comptes et j’établis ma balance, même avec William Fern ! »
Le Trotteux, qui était depuis longtemps retombé dans son profond découragement, s’avança avec un visage lugubre pour prendre la lettre.
« Avec mes compliments et mes remerciements, dit Sir Joseph. Attendez !
— Attendez ! répéta en écho M. Fish.
— Vous avez peut-être entendu, dit Sir Joseph d’un ton d’oracle, certaines observations que j’ai été amené à faire sur la période solennelle à laquelle nous sommes arrivés et le devoir qui s’impose à nous de régler nos affaires et d’être prêts. Vous aurez observé que je ne m’abrite pas derrière la position supérieure que j’occupe dans la société, mais que M. Fish — ce monsieur que voici — a un carnet de chèques à portée de la main et qu’il est là, en fait, pour me permettre de tourner une page parfaitement blanche et d’entrer avec des comptes bien nets dans l’époque que nous avons devant nous. Eh bien, mon ami, pouvez-vous, la main sur le cœur, dire que vous aussi vous avez fait vos préparatifs pour cette Nouvelle Année ?
— Je crains, monsieur, balbutia Tobie, le regardant d’un air humble, d’avoir un peu… un peu d’arriéré dans mes rapports avec le monde.
— De l’arriéré ! répéta Sir Joseph Bowley d’une voix terriblement distincte.
— Je crains, monsieur, dit le Trotteux avec hésitation, qu’il me reste une petite dette de dix ou douze shillings chez Mme Chickenstalker.
— Chez Mme Chickenstalker ! répéta Sir Joseph, toujours de la même voix.
— C’est une boutique, monsieur, s’écria Tobie, où l’on vend de tout. Et puis, je… je dois aussi un peu d’argent pour le loyer. Oh, presque rien, monsieur. Cela ne devrait pas être, je le sais bien, mais nous avons été très gênés, en vérité ! »
Sir Joseph regarda Milady, puis M. Fish, puis le Trotteux, à tour de rôle et même deux fois de suite. Après quoi, il fit des deux mains un geste de découragement, comme s’il renonçait entièrement à s’occuper de cette affaire.
« Comment un homme, même de cette race si imprévoyante et si incorrigible, un homme âgé, un homme à cheveux gris peut-il regarder la Nouvelle Année en face, avec ses affaires dans un tel état ; comment peut-il se coucher le soir et se lever le matin et… Allons ! dit-il, tournant le dos au Trotteux. Prenez la lettre. Prenez la lettre !
— Je voudrais de tout mon cœur qu’il en soit autrement, monsieur, dit le Trotteux, soucieux de s’excuser. Nous avons été très, très éprouvés. »
Sir Joseph répétant toujours « Prenez la lettre, prenez la lettre ! » et M. Fish ne se contentant pas de dire la même chose, mais donnant plus de force encore à cet ordre en montrant la porte au commissionnaire, celui-ci n’eut d’autre ressource que de tirer sa révérence et de quitter la maison. Et, dans la rue, le pauvre Trotteux enfonça son vieux chapeau usé sur sa tête de façon à dissimuler le chagrin qu’il ressentait de n’avoir aucune prise sur la Nouvelle Année, nulle part.
Il ne leva même pas son chapeau pour regarder le clocher quand, au retour, il arriva à la vieille église. Il s’arrêta là un moment, par habitude ; il savait qu’il commençait à faire sombre et que la flèche s’élevait au-dessus de lui, confuse et indistincte dans l’atmosphère obscurcie. Il savait aussi que les cloches étaient sur le point de sonner, et qu’à cette heure leur chant semblait parler à son imagination comme des voix dans les nuages. Mais il ne s’en hâta que plus d’aller remettre la missive à l’alderman et de faire place nette avant que ces voix ne commençassent ; car il redoutait de les entendre enchaîner « les Amis et les Pères, les Amis et les Pères » au refrain qu’elles avaient sonné la dernière fois.
Tobie s’acquitta donc de sa mission avec toute la diligence possible et se mit à trotter vers son logis. Mais tant à cause de ce pas, dont le moins qu’on puisse dire est qu’il était assez incommode en pleine rue, qu’à cause de son chapeau qui ne facilitait pas les choses, il ne tarda pas à trotter contre un passant, ce qui l’envoya tout chancelant au beau milieu de la chaussée.
« Je vous demande bien pardon ! dit le Trotteux, relevant son chapeau avec grande confusion et glissant sa tête entre le couvre-chef et la coiffe déchirée comme dans une sorte de ruche. J’espère que je ne vous ai pas fait mal ? »
Pour ce qui était de faire du mal à quiconque, Tobie n’était pas un tel Samson qu’il ne se fût fait, plus vraisemblablement, mal à lui-même ; et, en fait, il était allé virevolter sur la chaussée comme un volant. Il avait cependant une si haute opinion de sa propre force qu’il éprouvait une réelle inquiétude pour l’autre partie, et il répéta :
« J’espère que je ne vous ai pas fait mal ? »
Le personnage auquel il s’était heurté, un homme vigoureux, au teint hâlé, à l’air de paysan, avec des cheveux grisonnants et un menton rugueux, le dévisagea un moment comme s’il le soupçonnait de facétie. Mais, s’étant convaincu de sa bonne foi, il répondit :
« Non, l’ami. Vous ne m’avez pas fait mal.
— Ni à l’enfant, j’espère ? ajouta le Trotteux.
— Ni à l’enfant, répondit l’homme. Je vous remercie bien. »
Ce disant, il jeta un regard à la fillette qu’il portait, endormie, dans ses bras ; et, lui couvrant le visage du pan du méchant foulard qu’il portait autour du cou, il poursuivit lentement son chemin.
Le ton sur lequel il avait dit « Je vous remercie bien » était allé au cœur du Trotteux. Cet homme était si fatigué, il avait les pieds si endoloris, il était couvert de telle sorte de la poussière du voyage, toute sa personne enfin avait un air si désespéré et si étrange, que ce devait être pour lui un réconfort de pouvoir remercier quelqu’un, ne fût-ce que pour un rien. Tobie resta à le contempler tandis qu’il s’éloignait d’un pas pesant et las, le bras de l’enfant accroché à son cou.
Aveugle à tout le reste de la rue, le Trotteux restait à contempler cette forme aux souliers usés — ce n’étaient plus que l’ombre et le fantôme de souliers —, aux rudes guêtres de cuir, à la blouse commune, au chapeau à larges bords, et son regard ne pouvait se détacher du bras de l’enfant accroché à ce cou.
Avant de se perdre dans l’obscurité, le voyageur s’arrêta ; s’étant retourné et voyant le Trotteux toujours planté là, il parut hésiter à revenir ou à poursuivre son chemin. Après quelques pas dans l’un et l’autre sens, il finit par adopter le premier parti, et le Trotteux fit la moitié du chemin pour aller à sa rencontre.
« Peut-être pourriez-vous me donner une indication, dit l’homme avec un faible sourire ; si vous le pouvez, vous le ferez, j’en suis sûr, et j’aime mieux vous le demander à vous qu’à tout autre : peut-être pourrez-vous me dire où demeure l’alderman Cute.
— Tout près d’ici, répondit Tobie. Je vous montrerai sa maison avec plaisir.
— J’étais censé aller le voir ailleurs demain, dit l’homme tout en marchant aux côtés de Tobie ; mais je ne suis pas à l’aise sous le coup du soupçon, et je veux me disculper pour être libre d’aller gagner mon pain — je ne sais où. Aussi, peut-être me pardonnera-t-il d’aller le voir chez lui ce soir.
— Ce n’est pas possible ! s’écria Tobie, sursautant. Vous ne vous appelez pas Fern tout de même !
— Hein ? s’écria l’autre, se tournant ébahi vers lui.
— Fern ! Will Fern ! dit le Trotteux.
— C’est bien mon nom, répondit l’autre.
— Eh bien alors, s’écria le Trotteux, lui saisissant le bras tout en jetant alentour un regard prudent, au nom du Ciel, n’allez pas chez lui ! N’y allez pas ! Il Viendra à Bout de vous, aussi sûr que vous êtes sur terre. Tenez, suivez-moi dans cette ruelle, et je vous expliquerai ce que je veux dire. N’allez surtout pas chez lui ! »
Sa nouvelle connaissance le regarda comme s’il le croyait fou, mais resta cependant en sa compagnie. Lorsqu’ils furent à l’abri des regards indiscrets, le Trotteux expliqua ce qu’il savait, dit quelle réputation on lui avait faite, raconta tout enfin.
L’objet de son récit l’écouta avec un calme qui le surprit, sans le contredire ni l’interrompre une seule fois. Il hochait la tête de temps à autre — plutôt pour confirmer une vieille histoire rebattue, semblait-il, que pour la réfuter ; et à une ou deux reprises, il rejeta son chapeau en arrière et passa sa main couverte de taches de rousseur sur un front où chacun des sillons qu’il avait tracés dans la terre paraissait avoir imprimé en petit son image. Mais il s’en tint là.
« Tout cela est assez vrai en gros, dit-il. Je pourrais bien éplucher quelques points par-ci par-là, mais passons. À quoi bon ? Je me suis mis en travers de ses plans, pour mon malheur. Je ne puis pas m’en empêcher ; je recommencerais aussi bien demain. Pour ce qui est de notre réputation, ces beaux messieurs feront enquête sur enquête, ils fouilleront partout et exigeront qu’elle soit pure de la moindre tache avant de nous servir une bonne parole bien sèche ! Enfin ! J’espère qu’ils ne perdent pas l’estime des gens aussi facilement que nous, ou alors ils mènent une existence bien rigide et qui ne doit guère valoir d’être vécue. Pour ma part, l’ami, cette main (il l’étendit devant lui) n’a jamais pris quoi que ce soit qui ne m’appartînt ; et elle n’a jamais été en retard au travail, quelque pénible, quelque mal rétribué qu’il fût. Si quelqu’un peut s’inscrire en faux là-contre, je veux bien qu’il me la tranche tout de suite. Mais quand le travail ne peut plus m’assurer une vie d’être humain, quand ma subsistance est si misérable que j’ai faim aussi bien au-dehors que chez moi ; quand je vois une existence entière de labeur commencer ainsi, continuer ainsi et finir ainsi sans aucune chance de changement, alors je dis à ces messieurs : “Ne m’approchez pas ! Ne vous occupez pas de ma chaumière. Ma porte est déjà assez obscure sans que vous veniez l’obscurcir encore. Ne comptez pas sur moi pour venir dans le parc contribuer au spectacle les jours d’anniversaire, de beaux discours et autres festivités. Jouez vos comédies et vos jeux sans moi, tant que vous voudrez et amusez-vous bien. Nous n’avons rien à faire ensemble. Je me trouve bien mieux de rester dans mon coin !”. »
Voyant que la fillette qu’il portait dans ses bras avait ouvert les yeux et regardait autour d’elle avec étonnement, il se contint pour lui murmurer à l’oreille quelques mots de babillage et la poser à terre près de lui. Puis, roulant une des longues tresses de l’enfant autour de son rude index comme un anneau, tandis qu’elle s’accrochait à sa jambe poussiéreuse, il dit au Trotteux :
« Je n’ai pas, par nature, l’esprit mal tourné, je pense ; et je me contente de peu, pour sûr. Je n’en veux à aucun d’entre eux. Tout ce que je désire, c’est de vivre comme une créature du Bon Dieu. Je ne le peux pas — je ne le fais pas — et ainsi il y a un fossé creusé entre moi et ceux qui le peuvent et le front. Il y en a d’autres comme moi. On peut les compter par centaines, par milliers, plutôt que par unités. »
Le Trotteux savait qu’en cela Fern disait vrai, et il hocha la tête en signe d’assentiment.
« C’est ainsi que je me suis fait un mauvais renom, dit Fern, et il y a peu de chances pour qu’il s’améliore, j’en ai peur. Il n’est pas permis d’être mécontent, et je suis mécontent, bien que, Dieu le sait ! j’aimerais bien mieux être de bonne humeur si je le pouvais. Enfin ! Je ne crois guère que cet alderman pourrait me faire beaucoup de mal à moi en m’envoyant en prison ; mais, sans un ami pour dire un mot en ma faveur, il se pourrait bien qu’il le fasse ; et, vous voyez…! ajouta-t-il en montrant l’enfant du doigt.
— Elle a un bien joli visage, dit le Trotteux.
— Eh, oui ! répondit l’autre à mi-voix, tandis que des deux mains il tournait la petite tête vers lui avec douceur pour la regarder longuement. Je me le suis dit bien des fois. J’y ai pensé quand mon foyer était glacial et mon buffet vide. J’y ai pensé l’autre soir quand on nous a arrêtés comme des voleurs. Mais eux…, il ne faudrait pas qu’ils affligent trop souvent ce petit visage, n’est-ce pas, Liliane ? C’est par trop injuste pour un homme ! »
Il baissa la voix de telle sorte, il contemplait la fillette d’un air si grave et si étrange que Tobie, pour détourner le cours de ses pensées, lui demanda si sa femme vivait toujours.
« Je n’en ai jamais eu, répondit-il avec un hochement de tête. C’est la fille de mon frère, une orpheline. Elle a neuf ans, bien qu’il n’y paraisse guère ; mais elle est fatiguée, épuisée maintenant. Ils s’en seraient occupés, à l’Asile — à vingt-huit milles de là où nous habitons —, entre quatre murs (comme on a pris soin de mon vieux père quand il n’a plus pu travailler, encore qu’il ne les ait pas embarrassés bien longtemps) ; mais j’ai préféré la prendre, et elle a vécu avec moi depuis lors. Sa mère avait autrefois une amie ici, à Londres. Nous essayons de la découvrir et de trouver du travail aussi ; mais la ville est vaste. Ça ne fait rien. Nous aurons plus de place pour nous promener, n’est-ce pas, Lili ? »
Répondant au regard de l’enfant par un sourire qui émut Tobie plus encore que les larmes, il serra la main de celui-ci.
« Je ne connais même pas votre nom, dit-il, mais je vous ai ouvert tout grand mon cœur, car je vous suis reconnaissant, et non sans raison. Je vais suivre votre conseil et me garer de ce…
— Juge, suggéra Tobie.
— Ah ! dit-il. Si c’est comme ça qu’on l’appelle. De ce juge. Et demain j’essaierai des environs de Londres pour voir si j’y aurai plus de chance. Bonsoir, et bonne et heureuse année !
— Attendez ! s’écria le Trotteux, lui ressaisissant la main comme il la retirait. Attendez ! La nouvelle année ne saurait être heureuse pour moi si nous nous séparons ainsi. Elle ne saurait être heureuse si je vois cette enfant et vous-même vous en aller à l’aventure sans même savoir où, sans toit pour votre tête. Venez chez moi ! Je suis pauvre et j’ai un pauvre logement ; mais je peux bien vous abriter pour une nuit sans que cela me gêne aucunement. Venez chez moi ! Là ! je vais la porter ! s’écria le Trotteux en soulevant l’enfant. Elle est bien jolie ! Je pourrais porter vingt fois son poids sans même m’en apercevoir. Dites-moi si je vais trop vite pour vous. J’ai l’allure très rapide. Je l’ai toujours eue ! »
En prononçant ces mots, le Trotteux faisait environ six de ses pas de trot pour une seule enjambée de son compagnon fatigué, et ses jambes grêles tremblaient sous le poids de son fardeau.
« Hé, elle est aussi légère qu’une plume, dit le Trotteux, trottant aussi bien dans son discours que dans son allure, car il ne pouvait supporter d’être remercié et il craignait un moment de pause. Plus légère qu’une plume de paon — bien plus légère. Nous y voici : nous y sommes ! La première à droite, oncle Will ; juste après la pompe, vous enfilez le passage à gauche, exactement en face du cabaret. Nous y voici, nous y sommes ! Traversez, oncle Will, et attention au marchand de pâtés de rognons. Nous y voici, nous y sommes ! Longez les écuries, et arrêtez-vous à la porte noire sur laquelle il y a un écriteau portant : “T. Veck, commissionnaire” ; nous y voici, nous y sommes — nous y sommes vraiment, pour te faire une surprise, Margot chérie ! »
Sur ces mots, le Trotteux, tout essoufflé, déposa l’enfant devant sa fille au beau milieu de la pièce. La petite visiteuse jeta un seul regard sur Margot et, ne voyant rien à redouter sur ce visage mais faisant entière confiance à tout ce qu’elle y vit, se précipita dans ses bras.
« Nous y voici, nous y sommes ! s’écria le Trotteux, courant autour de la pièce et suffoquant distinctement. Par ici, oncle Will ; il y a du feu, vous savez ! Pourquoi ne venez-vous pas près du feu ? Nous y voici ! Margot, mon chou, où est la bouilloire ? La voici ; elle va bouillir en moins de rien ! »
Le Trotteux avait réellement ramassé la bouilloire dans quelque coin au cours de sa carrière vagabonde, et il la mit sur le feu ; tandis que Margot, après avoir assis l’enfant au chaud, s’agenouillait devant elle pour la déchausser et essuyer ses petits pieds mouillés. Mais oui, et elle souriait aussi au Trotteux si agréablement, si gaiement que Tobie aurait eu envie de lui donner sa bénédiction là où elle s’était agenouillée ; car il avait bien vu, en entrant, qu’elle était assise près du feu tout en larmes.
« Mais, papa ! dit Margot. Tu es fou ce soir, il me semble. Je me demande ce que diraient les cloches. Ces pauvres petits petons. Comme ils sont froids !
— Oh ! ils ont plus chaud maintenant ! s’exclama la fillette. Ils sont tout réchauffés, à présent !
— Non, non, non, dit Margot. Nous ne les avons pas encore à moitié assez frottés. Nous sommes si affairés. Si affairés ! Et quand nous en aurons terminé avec eux, nous brosserons ces cheveux mouillés ; et quand cela sera fait, de l’eau fraîche amènera un peu de couleur sur ce pauvre petit visage pâle ; et puis après, nous serons toute gaie, vive et heureuse…! »
L’enfant, éclatant en sanglots, lui passa les bras autour du cou, caressa de la main sa belle joue et dit :
« Oh, Margot ! Margot chérie ! »
La bénédiction de Tobie n’aurait pu mieux faire. Qu’est-ce qui l’aurait pu, d’ailleurs ?
« Mais, papa ! s’écria Margot, après un moment de silence.
— Me voici, je suis là, ma chérie ! dit le Trotteux.
— Bonté divine ! s’écria Margot. Il est fou ! Il a mis le bonnet de la petite sur la bouilloire et suspendu le couvercle derrière la porte !
— Je ne l’ai pas fait exprès, mon amour, dit le Trotteux, réparant vivement son erreur. Margot, ma chérie ? »
Margot, levant les yeux vers lui, vit qu’il s’était soigneusement placé derrière le siège de leur visiteur, d’où, avec forces gestes, il brandissait la pièce de six pence qu’il avait gagnée.
« J’ai vu en entrant, ma chérie, qu’il y avait une demi-once de thé qui traînait quelque part dans l’escalier ; et je croirais assez qu’il y avait aussi un peu de lard. Mais je ne me rappelle pas où exactement, et je vais aller moi-même essayer de les trouver. »
Grâce à cet impénétrable artifice, Tobie se retira pour aller acheter comptant chez Mme Chickenstalker les articles mentionnés ; et il revint bientôt en prétendant ne pas avoir pu les trouver tout de suite dans l’obscurité.
« Mais les voilà enfin, dit le Trotteux, disposant ce qu’il fallait pour le thé. Tout y est ! J’étais bien sûr d’avoir vu du thé et une tranche de lard. C’était exact. Margot, mon chou, si tu veux bien faire le thé pendant que ton indigne père fera griller le lard, ce sera tout de suite prêt. C’est un fait curieux, dit le Trotteux tout en procédant à sa petite cuisine au moyen de la fourchette à rôtir, un fait curieux mais bien connu de mes amis, que personnellement je n’ai jamais eu beaucoup de goût pour le lard ni pour le thé. J’adore voir les autres s’en régaler, ajouta le Trotteux, parlant très fort pour bien convaincre son hôte, mais quant à moi, comme aliments, je les ai en horreur. »
Cependant, le Trotteux humait l’odeur du lard qui chuintait devant la flamme… ah ! tout comme s’il l’aimait ; et quand il versa l’eau bouillante dans la théière, il regarda avec amour dans les profondeurs de cet aimable récipient, et laissa la vapeur odorante venir caresser son nez et tourbillonner en un épais nuage autour de sa tête et de son visage. Quoi qu’il en soit, il ne mangea ni ne but, si ce n’est, tout à fait au début et pour la forme, une simple bouchée qu’il parut savourer avec délectation, tout en déclarant qu’il ne s’en souciait aucunement.
Non. Ce qui intéressait le Trotteux, c’était de voir Will Fern et Liliane manger et boire ; de même pour Margot. Et jamais spectateurs d’un banquet du Lord-Maire ou de la Cour n’éprouvèrent plus de délices à voir festoyer autrui, fût-il monarque ou pape, que l’un et l’autre ce soir-là. Margot souriait au Trotteux, le Trotteux riait en retour. Margot secouait la tête et faisait semblant de battre des mains pour applaudir Tobie ; Tobie faisait à Margot, en pantomime, un récit incompréhensible de la façon et de l’endroit où il avait rencontré leurs visiteurs ; et ils étaient heureux. Très heureux.
« Bien que, pensait tristement Tobie en observant le visage de Margot, cette union soit rompue, à ce que je vois ! »
« Et maintenant, écoute, dit Tobie, quand le thé fut fini. La petite va coucher avec Margot, bien sûr.
— Avec la bonne Margot ! s’écria la fillette en la caressant. Avec Margot.
— C’est cela, dit le Trotteux. Et je ne serais pas étonné qu’elle vienne embrasser le papa de Margot, n’est-ce pas ? C’est moi, le papa de Margot. »
Quel ne fut pas le ravissement de Tobie quand l’enfant s’approcha timidement de lui et, après l’avoir embrassé, se réfugia derechef dans les bras de Margot.
« Elle est aussi sage que Salomon, dit le Trotteux. Nous y voici, nous y… non… ce n’est pas ce que je voulais dire… je… que disais-je donc, Margot, ma chérie ? »
Margot regardait leur hôte qui, penché sur la chaise où elle était assise et la tête détournée, caressait la tête de l’enfant à demi cachée dans le giron de la jeune fille.
« Bien sûr, dit Tobie. Bien sûr ! Je ne sais plus ce que je raconte, ce soir. Je suis complètement dans la lune, on dirait. Will Fern, venez donc avec moi. Vous êtes fatigué à en mourir, et vous tombez de sommeil. Venez donc avec moi. »
L’homme continuait de jouer avec les boucles de sa fille, continuait de se pencher sur la chaise de Margot et continuait de détourner la tête. Il ne prononçait pas un mot, mais dans ses doigts rudes et grossiers, qui se crispaient et s’étendaient tour à tour parmi les blonds cheveux de l’enfant, il y avait une éloquence qui en disait assez.
« Oui, oui, dit le Trotteux, répondant inconsciemment à la question qu’il lisait sur le visage de sa fille. Prends-la avec toi, Margot. Mets-la au lit. Là ! Et maintenant, Will, je vais vous montrer où vous coucherez. Ce n’est pas très luxueux ; un simple grenier ; mais avoir un grenier, c’est, comme je le dis toujours, un des grands avantages qu’il y a à loger dans une écurie ; et jusqu’à ce que cette remise et cette écurie trouvent un meilleur locataire, nous vivons ici à bon compte. Il y a plein de foin frais là-haut, qui appartient à un voisin ; et c’est aussi propre que des mains humaines, en particulier celles de Margot, peuvent le rendre. Remontez-vous ! Ne vous laissez pas aller. Il faut toujours aborder la nouvelle année d’un cœur neuf ! »
La main, libérée des cheveux de la fillette, était retombée, tremblante, dans celle du Trotteux. Aussi Tobie, sans cesser de parler une seconde, l’emmena-t-il avec autant de tendresse et de facilité que si c’eût été un enfant de plus.
Revenu avant Margot, il écouta un instant à la porte de sa petite chambre, qui était adjacente. La fillette murmurait une naïve prière avant de se coucher pour dormir et, quand elle eut cité le nom de Margot — sa Margot chérie, comme elle disait —, le Trotteux l’entendit s’interrompre pour demander quel était le sien.
Il fallut un moment à cette bête de petit vieux pour reprendre ses esprits, arranger le feu et tirer sa chaise à la chaleur de l’âtre. Mais quand ce fut fait et qu’il eut mouché la chandelle, il tira le journal de sa poche et se mit à lire. Négligemment tout d’abord, en parcourant les colonnes d’un œil distrait ; mais bientôt avec une attention sérieuse et triste.
Car ce journal redouté ramenait la pensée du Trotteux vers le cours qu’elle avait suivi depuis le matin et que les événements de la journée avaient si bien délimité et dirigé. Son intérêt pour les deux voyageurs avait, sur le moment, entraîné ses réflexions dans une autre voie, moins pénible ; mais, resté de nouveau seul et lisant le récit des crimes et des violences, il reprit le train de ses méditations premières.
C’est dans cet état d’esprit qu’il tomba sur le compte rendu (et ce n’était pas le premier de ce genre qu’il eût lu) du crime d’une femme qui, dans son désespoir, n’avait pas seulement attenté à ses jours, mais encore, de ses propres mains, à ceux de son jeune enfant. Forfait si horrible, si révoltant pour son esprit tout rempli de son amour pour Margot qu’il laissa tomber le journal et se rejeta en arrière sur sa chaise, épouvanté.
« Un crime contre nature et atroce ! s’écria Tobie. Contre nature et atroce ! Seuls des gens mauvais jusqu’au plus profond d’eux-mêmes, nés mauvais, des gens qui n’ont rien à faire sur cette terre, sont capables de pareils forfaits. Tout ce que j’ai entendu aujourd’hui n’est que trop vrai, trop juste, trop bien prouvé. Nous sommes mauvais. »
Le carillon répondit à ces mots avec une telle soudaineté, il éclata en accents si puissants, si clairs, si sonores, que les cloches semblèrent venir le frapper jusque sur sa chaise.
Et que disaient-elles donc ?
« Tobie Veck, Tobie Veck, nous t’attendons, Tobie ! Tobie Veck, Tobie Veck, nous t’attendons, Tobie ! Viens nous voir, viens nous voir. Amenez-le, amenez-le. Obsédez-le, pourchassez-le ; obsédez-le, pourchassez-le. Troublez son sommeil, troublez son sommeil ! Tobie Veck, Tobie Veck, la porte est grande ouverte. Tobie, Tobie Veck, Tobie Veck, la porte est grande ouverte, Tobie… »
Puis elles reprirent furieusement leurs impétueux accents, qui retentissaient au sein même des briques et du plâtre des murs.
Tobie écoutait. Imagination, pure imagination ! C’était simplement le remords qu’il éprouvait de les avoir fuies l’après-midi ! Non, non. Ce n’était rien de la sorte. Encore, encore ; une douzaine de fois, encore : « Obsédez-le, pourchassez-le ; obsédez-le, pourchassez-le. Amenez-le, amenez-le ! » à assourdir la ville entière !
« Margot, dit doucement le Trotteux, frappant à sa porte. Entends-tu quelque chose ?
— J’entends les cloches, papa. Elles sonnent très fort, ce soir, c’est certain.
— L’enfant dort-elle ? demanda Tobie comme prétexte à jeter un coup d’œil dans la chambre.
— Oui, si paisiblement, si heureusement ! Mais je ne peux pas la laisser encore, papa. Regarde comme elle me tient la main !
— Margot, murmura le Trotteux. Écoute les cloches ! »
Elle prêta l’oreille, le visage tourné vers lui, mais ne trahissant aucun changement : elle ne les comprenait pas.
Le Trotteux se retira, reprit sa place devant le feu et de nouveau écouta, seul. Il resta là un petit moment.
Il était impossible d’en supporter davantage ; leur puissance était terrible.
« Si la porte de la tour est vraiment ouverte, dit Tobie, retirant en hâte son tablier, mais sans penser un instant à prendre son chapeau, qu’est-ce qui m’empêche de monter au clocher et d’éclaircir la question ? Si la porte est fermée, je n’aurai besoin d’aucun autre éclaircissement. Cela me suffira. »
Il était assez sûr, comme il se glissait doucement dans la rue, de trouver la porte fermée à clef, car il la connaissait bien et il l’avait rarement vue ouverte : trois fois au plus, à sa connaissance. C’était un petit portail bas, en ogive, ouvrant à l’extérieur de l’église dans un coin sombre, derrière une colonne ; et elle était munie de tels gonds de fer et d’une serrure si monstrueuse qu’il y avait plus de gonds et de serrure que de porte.
Mais quel ne fut pas son étonnement, lorsque, arrivé tête nue à la porte, il avança la main dans le recoin obscur avec une certaine crainte de la sentir saisie à l’improviste et une tendance frémissante à la retirer, quel ne fut pas son étonnement de constater que cette porte, qui s’ouvrait vers l’extérieur, était réellement entrouverte.
Dans son premier mouvement de surprise, il pensa à s’en retourner et à aller chercher une lumière ou un compagnon, mais son courage vint aussitôt à son secours, et il décida de monter seul.
« Qu’ai-je donc à craindre ? dit le Trotteux. C’est une église ! Et d’ailleurs les sonneurs sont peut-être là, et ils auront oublié de fermer la porte. »
Il entra donc, tâtonnant comme un aveugle au fur et à mesure qu’il avançait, tant tout était très sombre. Et très silencieux, car les cloches s’étaient tues.
Le vent avait soufflé la poussière de la rue dans le recoin ; elle s’était accumulée en une épaisseur si moelleuse qu’on eût dit d’un tapis de velours sous les pieds, et il y avait à cela même quelque chose d’effrayant. L’étroit escalier était si proche de la porte, aussi, que le Trotteux trébucha dès l’abord ; son pied ayant donné contre le battant et l’ayant fait rebondir lourdement, elle se referma derrière lui et il fut dans l’incapacité de la rouvrir.
C’était une raison de plus, cependant, de poursuivre. Le Trotteux chercha son chemin à tâtons et continua d’avancer. Il monta, monta, monta en tournant, monta toujours, plus haut, plus haut, toujours plus haut !
C’était un escalier assez incommode pour pareille ascension à l’aveuglette, un escalier si bas et si étroit que la main tâtonnante de Tobie touchait sans cesse quelque chose ; et souvent ce quelque chose donnait si bien le sentiment d’être un homme ou une forme fantomatique qui se tenait tout droit pour le laisser monter sans être découvert qu’il passait la main sur le mur lisse, tâtonnant soit vers le haut en quête de la figure, soit vers le bas en quête des pieds, tandis qu’un frémissement glacial lui parcourait tout le corps. Deux ou trois fois, une porte ou une niche vint rompre la monotone surface ; il lui semblait alors que ce fût une trouée aussi vaste que l’église entière, et il avait l’impression de se trouver au bord d’un abîme, prêt à y tomber la tête la première, jusqu’au moment où il retrouvait le mur.
Il montait et tournait, montait et tournait toujours. Plus haut, encore plus haut !
Enfin, l’atmosphère lourde et étouffante commença de fraîchir ; bientôt même le vent se fit sentir et, peu après, il souffla si fort que Tobie eut peine à se tenir sur ses jambes. Mais il atteignit une fenêtre en ogive de la tour, à hauteur d’appui, et, se cramponnant, il contempla de là-haut les toits, les cheminées d’où s’échappait la fumée, les lumières diffuses ou mouchetées (du côté de l’endroit où Margot devait se demander où il se trouvait, l’appelait peut-être), tout cela amalgamé en un levain de brume et de ténèbres.
C’était le beffroi dans lequel venaient les sonneurs. Il avait saisi une des cordes éraillées qui pendaient à travers les ouvertures du plafond de chêne. D’abord il sursauta, croyant que c’était une chevelure ; puis il se mit à trembler à la seule pensée de réveiller le gros bourdon. Les cloches elles-mêmes étaient plus haut. Et, dans sa fascination ou sous l’effet de l’envoûtement dont il était la proie, le Trotteux continua de monter à tâtons. Plus haut ! Par une échelle à présent, et péniblement, car elle était raide et n’offrait pas au pied un appui bien sûr.
Plus haut, plus haut, toujours plus haut ! Et grimpe, et grimpe encore ! Plus haut, toujours plus haut !
Jusqu’au moment où, passant à travers l’ouverture du plancher et s’arrêtant, la tête au ras des poutres, il se trouva parmi les cloches. On pouvait à peine discerner dans l’obscurité leurs formes volumineuses ; mais elles étaient là. Vagues, sombres et muettes.
Un sentiment de crainte et de solitude s’appesantit instantanément sur lui, comme il grimpait dans ce nid aérien de pierre et de métal. La tête lui tournait. Il écouta, puis lança un sauvage « Ohé ! ».
« Ohé ! » répondirent les échos en un prolongement lugubre.
Pris de vertige, interdit, hors d’haleine, épouvanté, Tobie promena autour de lui des yeux égarés, et tomba évanoui.
TROISIÈME QUART
Noirs sont les nuages qui planent et troubles les eaux profondes, quand l’Océan de la Pensée, sortant de son calme, se soulève et rend ses morts. Des monstres étranges et farouches surgissent en une résurrection prématurée, imparfaite ; les diverses parties et les formes de choses multiples se rejoignent et se mêlent au hasard ; quand, comment et par quels étonnants degrés chacune se sépare des autres, chaque sensation, chaque objet de la pensée reprend sa forme habituelle et revit, nul ne saurait le dire — bien que chaque homme soit quotidiennement le réceptacle de cet arcane du Grand Mystère.
Aussi, quand et comment les ténèbres du clocher couleur de nuit se changèrent en brillante lumière ; quand et comment la tour solitaire se trouva peuplée de myriades de formes ; quand et comment le murmure monotone de « Obsédez-le, pourchassez-le », qui flottait dans le sommeil ou l’évanouissement de Tobie, devint une voix qui s’écriait à ses oreilles sortant de leur torpeur « Tirez-le de son sommeil » ; quand et comment il cessa d’avoir l’idée engourdie et confuse que certaines choses existaient, de pair avec une foule d’autres qui n’existaient pas ; aucun élément, aucun moyen ne permet de le dire. Toujours est-il qu’éveillé et debout sur ces planches où il était récemment étendu, il vit le spectacle fantasmagorique que voici.
Il vit la tour, où ses pas l’avaient amené sous l’influence d’un charme, fourmiller de fantômes nains, d’esprits, de lutins, créatures des cloches. Il les vit par terre autour de lui ; dans l’air au-dessus de lui ; s’éloigner de lui le long des cordes, le contempler du haut des poutres massives cerclées de fer ; l’épier par les fentes et les crevasses du mur ; s’étendre autour de lui en cercles grandissants comme les ondulations d’un miroir d’eau s’écartent devant une énorme pierre qui plonge soudain parmi elles. Il les vit sous tous les aspects, sous toutes les formes. Il en vit de laids, de beaux, d’estropiés, d’admirablement faits. Il en vit de jeunes, il en vit de vieux ; il en vit de bons, il en vit de cruels ; il en vit de gais, il en vit de maussades. Il les vit danser, il les entendit chanter ; il les vit s’arracher les cheveux, il les entendit hurler. Il en vit l’air obscurci. Il les vit aller et venir, incessamment. Il les vit descendre en chevauchant, prendre leur essor vers le plafond, cingler vers le lointain, se percher à portée de sa main, tous agités, tous follement actifs. Pierres, briques, ardoises et tuiles devinrent transparentes pour lui comme pour eux. Il les vit à l’intérieur des maisons, s’activer autour du lit des dormeurs. Il les vit calmer ceux-ci dans leurs rêves ; il les vit flageller ceux-là avec des fouets à nœuds ; il les vit hurler à leurs oreilles ; il les vit faire sur les oreillers la plus suave musique ; il les vit réjouir les uns du chant des oiseaux et du parfum des fleurs ; il les vit projeter au moyen de miroirs enchantés qu’ils portaient à la main d’horribles visages dans le sommeil agité des autres.
Il vit ces créatures non seulement parmi les hommes endormis, mais aussi parmi ceux qui étaient éveillés, occupées à des tâches incompatibles les unes avec les autres, et possédant ou assumant les natures les plus contraires. Il en vit une se harnacher d’innombrables ailes pour accélérer son allure, une autre se charger de chaînes et de poids pour ralentir la sienne. Il en vit avancer les aiguilles des pendules, d’autres les retarder, tandis que d’autres encore s’efforçaient de les arrêter complètement. Il les vit représenter ici une cérémonie de mariage, là celle d’un enterrement, dans telle salle une élection, dans telle autre un bal ; il vit en tous lieux un mouvement inlassable et sans trêve.
Ahuri par la multitude de ces formes mobiles et extraordinaires, aussi bien que par le vacarme des cloches qui sonnaient pendant tout ce temps, le Trotteux se cramponnait à un pilier de bois pour y trouver un soutien et tournait de-ci de-là son visage livide, en proie à une muette stupéfaction.
Tandis qu’il jetait ces regards éperdus, les cloches s’arrêtèrent. Changement immédiat ! Tout ce pullulement d’êtres s’évanouit. Leurs formes s’affaissèrent, leur vitesse les abandonna ; elles essayèrent de voler, mais, tombant, elles mouraient et se résolvaient en air. Nulle troupe fraîche ne vint les relever. Un traînard sauta assez vivement du bourdon et atterrit bien sur ses pieds, mais il était mort et disparu avant d’avoir eu le temps de se retourner. Une petite partie de la troupe qui récemment gambadait dans le clocher resta à y tournoyer encore un peu ; mais à chaque tour, ils devenaient plus faibles, moins nombreux et plus diaphanes, et bientôt ils disparurent comme les autres. Le dernier de tous fut un petit bossu, qui s’était blotti dans un angle où résonnait l’écho et où il tourbillonna et flotta tout seul un long moment, faisant preuve d’une telle persévérance qu’il se réduisit peu à peu à une jambe et même à un pied avant de se retirer définitivement ; mais il finit par s’évanouir lui aussi, et le clocher retrouva le silence.
Alors, et pas avant, le Trotteux vit dans chaque cloche une figure barbue de la taille et de la stature de la cloche — c’était, incompréhensiblement, une figure et la cloche elle-même. Gigantesque, grave, et l’observant d’un œil sombre, tandis qu’il restait cloué au sol.
Mystérieuses et terribles figures ! Ne reposant sur rien, en équilibre dans l’atmosphère nocturne du clocher, leurs têtes drapées et encapuchonnées perdues dans les hauteurs obscures ; immobiles et indistinctes. Indistinctes et ténébreuses, encore qu’il les vît à quelque lumière qui leur était propre (il n’y avait là personne d’autre), chacune tenant sa main voilée devant sa bouche de gobelin.
Il ne pouvait plonger éperdument par l’ouverture du plancher, car toute faculté de mouvement l’avait déserté ; autrement, il l’aurait fait — oui, il se serait jeté, la tête la première, du haut du clocher plutôt que de les voir l’épier avec des yeux qui voulaient veiller et guetter, bien qu’ils eussent perdu leurs prunelles.
De plus en plus, la crainte, la terreur que lui inspiraient ce lieu solitaire et la nuit farouche et redoutable qui y régnait le touchaient comme une main de spectre. L’éloignement de tout secours ; le long chemin obscur, enroulé sur lui-même, investi de fantômes, qui s’étendait entre lui et la terre où vivaient les hommes ; le fait d’être si haut, si haut, tout là-haut, alors que, dans la journée, il avait le vertige rien que d’y voir voler les oiseaux ; la séparation d’avec toutes les bonnes gens, qui à pareille heure étaient bien à l’abri chez eux et dormaient dans leur lit ; tout cela le glaçait, le transperçait non comme une simple réflexion, mais bien comme une sensation physique. Cependant, ses yeux, ses pensées et ses craintes étaient rivés sur les figures épieuses que l’obscurité profonde et l’ombre dans lesquelles elles étaient ensevelies, autant que leur aspect ou leur forme et la façon surnaturelle dont elles planaient au-dessus du plancher, rendaient différentes de toutes les autres figures de ce monde, mais qui n’étaient pas moins aussi clairement visibles que les robustes poutres, traverses, barreaux et madriers de chêne assemblés là pour supporter les cloches. Toute cette charpente les entourait d’une véritable forêt de bois équarri, de l’enchevêtrement, de la complexité et de la profondeur de laquelle elles maintenaient sans ciller leur sombre guet comme du milieu des branches de quelque forêt morte, flétrie pour leur fantomatique usage.
Une bouffée d’air — combien froide et perçante — vint gémir à travers la tour. Tandis qu’elle s’évanouissait, le gros bourdon, ou son gobelin, éleva la voix.
« Quel est donc ce visiteur ? » disait-il.
La voix était basse et profonde, et le Trotteux eut l’impression qu’elle résonnait aussi parmi les autres figures.
« J’avais cru entendre mon nom prononcé par les cloches ! dit le Trotteux, les mains levées en un geste de supplication. Je ne sais pas trop pourquoi je me trouve ici ou comment j’y suis venu. J’ai écouté les cloches toutes ces dernières années. Elles m’ont souvent réconforté.
— Et vous les avez remerciées ? dit la cloche.
— Mille et mille fois ! dit le Trotteux.
— Comment cela ?
— Je suis pauvre, balbutia le Trotteux, et je ne pouvais les remercier qu’en paroles.
— Mais en a-t-il toujours été ainsi ? demanda le gobelin de la cloche. Ne nous as-tu jamais fait tort en paroles ?
— Non, s’écria le Trotteux avec ardeur.
— Ne nous as-tu jamais fait tort par des paroles perfides, fausses et méchantes ? » poursuivit le gobelin de la cloche.
Le Trotteux allait répondre « Jamais ! », quand il s’arrêta, confus.
« La voix du Temps, dit le fantôme, crie à l’homme “Avance !”. Le Temps est destiné à son avancement, à son progrès ; il doit lui servir à accroître sa valeur, à acquérir plus de bonheur, une vie meilleure ; il est fait pour la marche en avant de l’homme vers ce but dont il a connaissance, qu’il a en vue, et qui fut établi dès le commencement du Temps et de l’homme. Des époques de ténèbres, de méchanceté et de violence sont venues et ont passé, des millions d’hommes ont souffert, ont vécu et sont morts à seule fin de lui montrer le chemin qui s’ouvre devant lui. Quiconque chercher à le faire retourner en arrière ou à le retenir dans sa course, arrête une puissante machine qui frappera de mort l’indiscret et n’en sera à jamais que plus violente et plus furieuse pour s’être vu opposer ce frein momentané !
— Je n’ai jamais rien fait de pareil, que je sache, monsieur, dit Tobie. Si je l’ai fait, ce fut tout à fait fortuitement. Je m’en garderais bien, certes.
— Quiconque, dit le gobelin de la cloche, met dans la bouche du Temps ou de ses serviteurs un cri de lamentation sur des jours qui ont comporté leur épreuve et leur échec et en ont laissé des traces profondes que l’aveugle même peut voir — un cri qui ne sert au temps présent qu’en montrant aux hommes combien il a besoin de leur aide, alors que la première oreille venue peut entendre les regrets inspirés par un tel passé — quiconque fait cela, nuit. Et, de cette façon-là, tu nous as nui, à nous, les cloches. »
Le Trotteux était revenu de son premier excès de peur. Mais il avait éprouvé des sentiments de tendresse et de reconnaissance envers les cloches, comme on l’a vu ; et quand il s’entendit accuser de les avoir si gravement offensées, son cœur fut pénétré d’une douloureuse contrition.
« Si vous saviez, dit-il, joignant les mains avec ardeur — ou peut-être le savez-vous —, si donc vous savez combien souvent vous m’avez tenu compagnie ; combien souvent vous m’avez réconforté alors que j’étais découragé ; comment vous avez été le jouet de ma petite Margot (le seul presque qu’elle ait jamais eu) depuis le jour où, à la mort de sa mère, nous sommes restés seuls, elle et moi, si vous savez cela, vous ne pouvez me tenir rigueur d’une parole irréfléchie !
— Quiconque entend chez nous, les cloches, une note exprimant l’insouciance ou la sévérité à l’égard de n’importe quelle espérance, joie, douleur ou tristesse de la multitude tant éprouvée ; quiconque nous entend faire répons à n’importe quelle croyance qui jauge les passions et les affections humaines de la même façon qu’elle jauge la quantité de misérable nourriture sur laquelle peut languir et se dessécher l’humanité — celui-là nous fait tort. Et ce tort, tu nous l’as fait ! dit la cloche.
— Oui, oui, dit le Trotteux. Ah ! pardonnez-moi !
— Quiconque nous entend faire écho à la triste vermine de la terre : à ceux qui “Viennent à Bout” des créatures écrasées et brisées, faites pour être élevées plus haut que pareils vers du temps ne peuvent ramper ou même en avoir idée, poursuivit le gobelin de la cloche, quiconque fait cela, nous fait tort. Et tu nous as fait tort !
— Sans le vouloir, dit le Trotteux. Dans mon ignorance. Sans le vouloir !
— Enfin, et c’est le pire de tout, poursuivit la cloche, quiconque tourne le dos à ceux de ses semblables qui sont tombés et déshonorés, les abandonne comme abjects et ne recherche pas, ne retrouve pas avec des yeux compatissants le précipice sans barrière dans lequel ces malheureux sont tombés loin du bien — arrachant au cours de leur chute quelques touffes et quelques lambeaux de ce sol perdu et s’y accrochant encore, meurtris et mourants, au fond du gouffre — fait tort au Ciel et à l’homme, au temps et à l’éternité. Et tu leur as fait ce tort !
— Épargnez-moi, cria le Trotteux, tombant à genoux ; par miséricorde !
— Écoute ! dit l’ombre.
— Écoute ! dirent les autres fantômes.
— Écoute ! » dit une claire voix d’enfant, que le Trotteux crut reconnaître pour l’avoir déjà entendue.
L’orgue résonna faiblement dans l’église au-dessous. Enflant graduellement, la mélodie monta jusqu’à la voûte et emplit le chœur et la nef. S’étendant de plus en plus, elle monta, monta ; plus haut, plus haut, toujours plus haut, portant l’agitation au cœur des solides piliers de chêne, des cloches creuses, des portes aux grosses ferrures, des escaliers de pierre massive, jusqu’à ce que, les murs du clocher ne pouvant plus la contenir, elle prît son essor dans le ciel.
Il n’est pas étonnant que la poitrine d’un vieillard ne pût contenir un son si vaste et si puissant. Il échappa de cette faible prison en un torrent de larmes, et le Trotteux se couvrit le visage de ses mains.
« Écoute ! dit le gobelin.
— Écoute ! dirent les autres ombres.
— Écoute ! » dit la voix d’enfant.
Les accents solennels de voix réunies s’élevèrent dans le clocher.
C’était un chant grave et triste — un chœur funèbre — et, en écoutant, le Trotteux discerna parmi les voix celle de son enfant.
« Elle est morte ! s’écria le vieillard. Margot est morte ! Son esprit m’appelle. Je l’entends !
— L’esprit de ton enfant pleure les morts et se mêle aux morts — aux espérances, aux chimères, aux rêves de jeunesse morts, répondit la cloche ; mais elle est vivante. Apprends de l’être le plus cher à ton cœur combien méchants sont nés les méchants. Vois chaque bouton, chaque feuille, arrachés un à un de la plus belle tige, et sache à quel point elle peut être nue et misérable. Suis ton enfant ! Jusqu’au désespoir ! »
Chacune des formes spectrales tendit le bras droit et montra du doigt les régions inférieures.
« L’esprit des cloches est ton compagnon, dit l’ombre. Va ! Il se tient derrière toi ! »
Le Trotteux se retourna et vit… l’enfant ! L’enfant que Will Fern portait dans la rue, l’enfant que Margot avait veillé, mais qui, à présent, dormait !
« Je l’ai portée moi-même, ce soir, dit le Trotteux. Dans les bras que voici !
— Montrez-lui ce qu’il appelle lui-même », dirent les sombres formes, d’une seule voix.
Le clocher s’ouvrit à ses pieds. Il regarda en bas et vit sa propre forme couchée sur le sol, à l’extérieur, écrasée, inerte.
« Je ne compte plus parmi les vivants ! s’écria le Trotteux. Je suis mort !
— Mort, dirent les ombres, toutes ensemble.
— Miséricorde ! Et le Nouvel An…
— Il est passé, dirent les fantômes.
— Quoi ! s’écria-t-il en frissonnant. Je me serais fourvoyé et, parvenu à l’extérieur de ce clocher dans les ténèbres, je serais tombé… il y a un an ?
— Il y a neuf ans ! » répondirent les fantômes.
En donnant cette réponse, ils retirèrent leurs mains tendues ; et là où avaient été les ombres se trouvèrent les cloches.
Et elles sonnaient, leur heure étant de nouveau venue. Et derechef de vastes multitudes de gobelins revinrent soudain à l’existence ; une fois encore ils se trouvèrent, comme auparavant, engagés dans des occupations incohérentes ; une fois encore, ils s’évanouirent quand le carillon s’arrêta, et se résorbèrent en néant.
« Quels sont ces personnages, demanda-t-il à son guide. Si je ne suis pas fou, quels sont-ils ?
— Ce sont les esprits des cloches. Leur résonance dans l’air, répondit l’enfant. Ils assument les formes et les occupations que leur confèrent les espérances et les pensées des mortels, ainsi que les souvenirs qu’ils ont amassés.
— Et vous ? dit le Trotteux. Qu’êtes-vous donc ?
— Chut, chut ! répondit l’enfant. Regarde ! »
Dans une pauvre et misérable chambre, travaillant au même genre de broderie qu’il avait si souvent vue devant elle, Margot, sa fille chérie, se présentait à ses yeux. Il ne fit aucun effort pour imprimer ses baisers sur ce visage ; il ne tenta pas de la serrer contre son cœur aimant ; il savait que, pour lui, pareilles caresses n’étaient plus. Mais il retint son souffle frémissant et écarta les larmes qui l’aveuglaient, afin de la pouvoir mieux regarder, afin d’au moins la voir.
Ah ! Qu’elle était changée ! Combien changée ! La lumière de cet œil clair, comme elle était ternie. La fraîcheur, comme elle s’était évanouie de ces joues. Belle, elle l’était encore comme toujours, mais l’espérance, l’espérance, l’espérance, ah ! où était la fraîche espérance qui lui avait parlé, à lui, comme une voix ?
Elle leva les yeux de son ouvrage pour regarder une compagne. Suivant la direction de ce regard, le père eut un mouvement de recul.
Dans la femme faite, il la reconnut du premier coup. Dans les longs cheveux soyeux, il voyait les mêmes boucles ; autour de la bouche la même expression enfantine s’attardait encore. Voyez ! Dans les yeux, maintenant tournés d’un air interrogateur vers Margot, brillait le regard même qui avait sondé ces traits lorsqu’il l’avait ramenée chez lui !
Mais alors, qui était-ce donc, là, près de lui ?
Regardant avec crainte son visage, il y vit régner une certaine expression ; une expression altière, quelque chose de vague, d’indéfini, qui n’évoquait guère plus qu’un souvenir de l’enfant — que cette figure là-bas pouvait être — et pourtant c’était bien la même ; la même, et vêtue de façon identique.
Écoutez ! Elles parlent.
« Margot, dit Liliane avec hésitation. Comme tu lèves souvent la tête de sur ton ouvrage pour me regarder !
— Mes traits ont-ils donc tellement changé qu’ils te fassent peur ? demanda Margot.
— Non, non, ma chérie ! Mais tu en souris toi-même ! Pourquoi ne souris-tu pas aussi quand tu me regardes, Margot ?
— C’est bien ce que je fais, non ? répondit-elle en lui souriant.
— En ce moment, oui, dit Liliane, mais pas d’ordinaire. Quand tu crois que je suis occupée et que je ne te vois pas, tu as l’air si inquiet, si indécis que j’hésite à levers les yeux. Il n’y a guère de quoi sourire dans notre dure et laborieuse existence, bien sûr, mais tu étais si gaie autrefois !
— Ne le suis-je donc plus ? s’écria Margot sur un ton de singulière alarme, tout en se levant pour l’embrasser. Serait-il vrai que je te rends plus fastidieuse encore notre fastidieuse vie, Liliane ?
— Tu as été la seule chose qui en ait fait une vie, dit Liliane, l’embrassant avec ferveur ; tu as même été parfois la seule chose qui m’ait rendu possible de vivre ainsi, Margot. Tant de labeur, tant de labeur ! Tant d’heures, tant de jours, tant de longues, longues nuits de labeur sans espoir, sans joie, sans fin — non pour amasser des richesses, non pour vivre sur un grand pied ou dans le plaisir, non même pour vivre dans l’aisance, fût-ce la plus commune ; mais pour gagner du pain sec, pour racler tout juste de quoi continuer à peiner, à manquer de tout, à maintenir en nous la conscience de notre dur sort ! Oh, Margot, Margot ! (elle élevait la voix et se tordait les bras en parlant, comme quelqu’un qui souffre). Comment ce monde cruel peut-il supporter de voir de telles existences et continuer à tourner ?
— Lily ! dit Margot, tentant de la calmer et relevant les cheveux de la jeune fille qui voilaient son visage mouillé de pleurs. Lily, voyons ! Toi ! Si jeune et si jolie !
— Oh ! Margot ! s’écria-t-elle, l’interrompant et la maintenant à distance pour regarder son visage d’un air implorant. C’est le pire de tout, le pire de tout ! Frappe-moi de vieillesse, Margot ! Flétris-moi, racornis-moi et libère-moi des affreuses pensées qui assaillent ma jeunesse ! »
Le Trotteux se retourna pour regarder son guide. Mais l’esprit de l’enfant avait pris son vol et disparu.
Mais lui-même ne resta pas au même endroit ; car Sir Joseph Bowley, le Frère et l’Ami du Pauvre, donnait une grande fête à Bowley Hall, pour célébrer l’anniversaire de Lady Bowley. Et comme cette dame était née le Jour de l’an (ce que les journaux locaux considéraient comme une disposition toute spéciale de la Providence pour désigner le chiffre un comme la place prédestinée de Lady Bowley dans la Création), c’était le Jour de l’An que cette grande fête avait lieu.
Bowley Hall était plein de visiteurs. Le monsieur à la figure rubiconde était là ; M. Filer était là ; le grand alderman Cute était là (l’alderman Cute éprouvait de la sympathie pour les grands, et grâce à sa prévenante lettre, il avait considérablement amélioré ses relations avec Sir Joseph Bowley ; en fait, depuis lors, il était devenu tout à fait l’ami de la famille) ; une foule d’invités enfin étaient là. Le spectre du Trotteux était là, qui errait tristement de-ci de-là, le pauvre fantôme, à la recherche de son guide.
Il devait y avoir un grand dîner dans la grande salle, au cours duquel Sir Joseph Bowley devait prononcer son grand discours en sa qualité bien connue d’Ami et de Père du Pauvre. Ses Amis et Enfants devaient d’abord manger certain pudding aux prunes dans une autre salle ; puis, à un signal donné, les Amis et Enfants viendraient tous parmi leurs Amis et pères pour former une belle assemblée de famille que nul œil humain ne pourrait contempler sans être mouillé d’émotion.
Mais il devait se passer encore autre chose ; quelque chose d’encore plus important que cela. Sir Joseph Bowley, baronnet et membre du Parlement, devait faire une partie de quilles — de véritables quilles — avec ses fermiers.
« Ce qui me rappelle tout à fait, dit l’alderman Cute, l’époque du vieux roi Hal, du vigoureux roi Hal, de ce roi Hal si rond ! Ah, quel beau caractère !
— Très beau, dit sèchement M. Filer. Pour ce qui est d’épouser des femmes et de les assassiner ensuite. Le nombre de ses épouses dépassait considérablement la moyenne, soit dit en passant.
— Vous, vous épouserez les belle dames sans les assassiner, hein ? dit l’alderman Cute à l’héritier des Bowley, âgé de douze ans. Gentil garçon ! Nous verrons ce petit monsieur au Parlement avant même de nous en rendre compte, dit l’alderman, le saisissant par les épaules et prenant un air aussi réfléchi que possible. On entendra parler de ses succès aux élections, de ses discours à la Chambre, des ouvertures que lui feront les gouvernements, de ses brillants exploits de tous genres ; ah ! nous ferons nos petites allocutions à son sujet au Conseil Municipal avant même d’avoir eu le temps de nous retourner, croyez-m’en !
— Ah ! quelle différence font les bas et les souliers ! » pensa le Trotteux.
Mais son cœur était plein de compassion envers cet enfant, pour l’amour de ces mêmes va-nu-pieds, prédestinés (par l’alderman) à mal tourner, qui auraient pu être les fils de la pauvre Margot.
« Richard, disait le Trotteux en gémissant tandis qu’il errait parmi la compagnie, où est-il ? Je ne puis trouver Richard ! Où est Richard ? »
Sa présence en un tel lieu était bien improbable, s’il vivait toujours ! Mais le chagrin et la solitude du Trotteux lui troublaient l’esprit, et il continuait d’errer au milieu de cette belle société, cherchant son guide et répétant :
« Où est Richard ? Montrez-moi Richard ! »
Il allait et venait ainsi, lorsqu’il rencontra M. Fish, le secrétaire particulier, en proie à une violente agitation.
« Mon Dieu, mon Dieu ! s’écria M. Fish. Où est l’alderman Cute ? Personne n’a-t-il vu l’alderman ? »
Vu l’alderman ? Ma parole, qui aurait jamais pu éviter de le voir ? Il était si prévenant, si affable, il tenait toujours tellement compte du désir bien naturel qu’éprouvaient les gens de le voir que, s’il avait un défaut, c’était d’être toujours exposé aux regards. Et où que se trouvassent les grands, on pouvait être sûr de voir Cute, attiré par la sympathie qui lie les grandes âmes.
Plusieurs voix répondirent qu’il se tenait dans le cercle formé autour de Sir Joseph. M. Fish se dirigea de ce côté, trouva son homme et l’attira en secret dans l’embrasure d’une fenêtre voisine. Le Trotteux les rejoignit. Non de son propre chef : il sentit ses pas entraînés dans cette direction.
« Mon cher alderman Cute, dit M. Fish. Venez un peu par ici. Il vient de se passer la chose la plus affreuse. J’ai reçu à l’instant la nouvelle. Mieux vaut, je crois, ne pas en informer Sir Joseph avant la fin de cette journée. Vous le connaissez : donnez-moi votre avis. L’événement le plus affreux et le plus déplorable !
— Fish ! répondit l’alderman. Fish, mon bon, qu’y a-t-il donc ? Rien de révolutionnaire, j’espère ! Non… aucune tentative d’ingérence dans les affaires des magistrats ?
— Le banquier Deadles, dit le secrétaire, haletant. Deadles Frères… qui aurait dû être ici aujourd’hui… qui occupait des fonctions éminentes dans la Compagnie des Orfèvres…
— Il n’a pas été arrêté ! s’écria l’alderman. Ce n’est pas possible !
— Il s’est suicidé !
— Grand Dieu !
— Il s’est mis un pistolet à deux coups dans la bouche, dans ses propres bureaux, dit M. Fish, et il s’est brûlé la cervelle. Sans aucun motif. Une situation princière !
— Sa situation ! s’écria l’alderman. C’était un homme qui jouissait d’une fortune magnifique, un homme des plus respectables. Un suicide, monsieur Fish ! De sa propre main !
— Ce matin même, répliqua M. Fish.
— Ah ! le cerveau, le cerveau ! s’écria le pieux alderman, levant les mains au ciel. Ah ! les nerfs, les nerfs ; les mystères de cette machine appelée l’Homme ! Ah ! qu’il faut peu de chose pour la détraquer, pauvres créatures que nous sommes ! Un dîner, peut-être. Ou peut-être la conduite de son fils, qui, à ce que j’ai entendu dire, mène une vie déréglée et qui a pris l’habitude de tirer des traites sur son père sans la moindre autorisation. Un homme très respectable — un des plus respectables que j’aie jamais connus. Un bien triste cas, monsieur Fish. Une calamité publique ! Je me ferai un devoir de porter le deuil le plus sévère. Un homme très respectable ! Mais il y a Quelqu’un là-haut. Nous devons nous soumettre, monsieur Fish. Nous devons nous soumettre ! »
« Comment, alderman ! Pas un mot sur “en Venir à Bout” ? Rappelez-vous, monsieur le Juge, cette haute valeur morale dont vous vous vantiez et qui faisait votre orgueil. Allons, alderman ? Ajustez cette balance. Jetez-moi dans ce plateau vide l’absence de dîner et les fontaines de la Nature taries chez quelque pauvre femme par une misère famélique et inexorablement refusées aux revendications de son rejeton, pourtant accréditées par notre sainte mère Ève. Pesez-moi ces deux cas, nouveau Daniel, en allant au jugement quand votre jour sera venu ! Pesez-les, sous les yeux de milliers d’êtres souffrants, auditoire (attentif) de la sinistre farce que vous jouez. Ou bien supposez que vous-même, perdant vos esprits (il n’y aurait pas tant de chemin à faire pour que ce soit possible), portiez les mains à votre gorge, avertissant vos pareils (si vous avez votre pareil) qu’ils croassent leur confortable perversité à des têtes en délire et à des cœurs accablés. Qu’en dites-vous alors ? »
Les mots s’élevaient dans la poitrine de Tobie comme si quelque autre voix les prononçait en lui. L’alderman Cute s’engagea à aider M. Fish à annoncer le triste drame à Sir Joseph lorsque la journée serait terminée. Puis, dans toute l’amertume de son âme, étreignant, avant qu’ils ne se séparassent, la main de M. Fish, il s’écria : « Le plus respectable des hommes ! » et ajouta qu’il ne comprenait pas (même lui) pourquoi pareilles afflictions étaient permises sur terre.
« C’en serait presque assez pour faire croire, si l’on n’avait quelque expérience, dit l’alderman Cute, qu’à certains moments s’élève au sein des choses une sorte de vague de fond qui menace l’économie générale de l’édifice social. Deadles Frères ! »
La partie de quilles se déroula avec un immense succès. Sir Joseph abattit les pièces avec beaucoup d’adresse ; M. Bowley fils y prit part aussi, mais à une distance moindre ; et tout le monde déclara que maintenant qu’un baronnet et un fils de baronnet jouaient aux quilles, le pays revenait à lui, et rapidement.
Le banquet fut servi à l’heure dite. Le Trotteux gagna involontairement la grande salle avec les autres, car il s’y sentait conduit par quelque impulsion plus forte que son libre arbitre. Le spectacle était d’une extrême gaieté ; les dames, fort élégantes ; les convives enchantés, joyeux, d’excellente humeur. Lorsqu’on ouvrit les petites portes et que la foule se pressa à l’intérieur en vêtements rustiques, la beauté du spectacle fut à son apogée ; mais le Trotteux ne fit que murmurer de plus en plus : « Où est Richard ? Il devrait l’aider et la réconforter ! Je ne vois pas Richard ! »
Quelques discours avaient été prononcés ; on avait porté un toast en l’honneur de Lady Bowley ; Sir Joseph Bowley avait remercié, il avait fait son grand discours, dans lequel il avait démontré avec diverses preuves à l’appui qu’il était l’Ami et le Père né, etc. ; et il venait de donner comme objet à son toast ses Amis et Enfants et la Dignité du Travail, quand une légère perturbation au fond de la salle attira l’attention de Tobie. Après un moment de confusion, de bruit et de résistance, un homme se fraya un chemin parmi les autres et se tint seul en avant de la foule.
Ce n’était pas Richard. Non. Mais quelqu’un à qui Tobie avait pensé, qu’il avait cherché bien des fois. La lumière eût-elle été moins abondante, il aurait pu douter de l’identité de cet homme usé, si vieux, si gris, si courbé ; mais avec le flamboiement des lampes sur la tête noueuse et rêche, il reconnut Will Fern aussitôt que celui-ci se fut avancé.
« Qu’est-ce que c’est ? s’écria Sir Joseph, se levant. Qui a permis à cet homme d’entrer ? C’est un criminel échappé de la prison ! Monsieur Fish, voulez-vous avoir l’obligeance…
— Une minute ! dit Will Fern. Une minute ! Milady, vous êtes née ce jour, en même temps qu’une nouvelle année. Obtenez-moi une minute pour parler. »
La dame intercéda donc en sa faveur, et Sir Joseph se rassit avec toute la dignité qui lui était naturelle.
Le loqueteux (il était misérablement vêtu) jeta un regard circulaire sur la compagnie et lui rendit l’hommage d’une humble révérence.
« Messieurs et dames ! dit-il. Vous avez bu à la santé du Travailleur. Regardez-moi.
— Juste sorti de prison, dit M. Fish.
— Juste sorti de prison, répéta Will. Et ce n’est pas la première, ni la deuxième, ni la troisième, ni même la quatrième fois. »
On entendit M. Filer observer avec humeur que quatre fois, cela dépassait la moyenne, et que l’homme devrait avoir honte.
« Messieurs et dames ! répéta Will Fern. Regardez-moi ! Vous le voyez, je suis au plus bas. J’ai dépassé le point où l’on peut me blesser ou me faire du mal ; vous ne pouvez plus rien pour moi ; car le temps où des paroles ou des actes de bienveillance auraient pu me faire du bien (il se frappa la poitrine en hochant la tête) est passé avec l’odeur des fèves et des trèfles de l’an dernier. Laissez-moi vous dire un mot pour ceux-ci (il montrait les travailleurs assemblés dans la salle) et puisque vous êtes réunis, entendez la Vérité vraie, pour une fois qu’on vous la dit.
— Il n’est personne ici, dit l’hôte, qui voudrait de lui pour porte-parole.
— C’est bien probable, Sir Joseph. Je le crois. Cela n’enlève rien, peut-être, à la vérité de ce que je dis. C’en est même peut-être une preuve. Messieurs et dames, j’ai vécu bien des années dans ces lieux. Vous pouvez voir ma chaumière du Saut de Loup, là-bas. J’ai vu cent fois les dames la dessiner dans leur album. Elle fait bien dans un tableau, ai-je entendu dire ; mais il n’y a pas de mauvais temps dans les tableaux, et peut-être est-elle mieux faite pour cela que pour abriter des humains. Enfin ! C’est là que je vivais. De quelle dure, de quelle amère vie, je ne le dirai pas. Vous pourrez en juger par vous-mêmes n’importe quel jour de l’année et chaque jour, si vous le jugez bon. »
Il parlait comme il avait parlé le soir où le Trotteux l’avait rencontré dans la rue. Sa voix était plus profonde, plus rauque et secouée de temps à autre d’un tremblement ; mais à aucun moment la passion ne la lui fit élever, et il ne dépassa que rarement le ton ferme et sévère qui convenait aux simples faits qu’il énonçait.
« Il est plus dur que vous ne le pensez, messieurs et dames, de rester honnête, tout simplement honnête, en un pareil endroit. Que je fusse devenu un homme — comme je l’étais alors — et non une brute, en dit long en ma faveur. Quant à ce que je suis devenu depuis, il n’y a rien à dire, rien à faire pour moi. Je suis au-delà de toute aide.
— Je suis heureux que cet homme soit entré, fit observer Sir Joseph, jetant alentour un regard serein. Ne l’inquiétez pas. Il semble que cela soit ordonné d’En Haut. C’est un exemple : un exemple vivant. J’espère, je pense, j’ai confiance qu’il ne sera pas perdu pour mes Amis ici présents.
— J’ai continué à traîner, dit Fern après un moment de silence, d’une façon ou d’une autre. Je ne sais, nul ne sait comment ; mais cette existence était si pesante qu’il m’était impossible de faire bon visage ou de prétendre être autre chose que ce que j’étais réellement. Eh bien, messieurs — vous autres messieurs qui siégez aux Sessions —, quand vous voyez un homme sur le visage duquel s’inscrit le mécontentement, vous vous dites les uns aux autres : “Il est suspect. J’ai mes doutes, (que vous dites), sur ce Will Fern. Prenez garde à ce gaillard !” Je ne dis pas, messieurs, que c’est pas tout naturel, mais je dis que c’est comme ça ; et à partir de ce moment-là, quoi que fasse Will Fern — ou qu’il s’abstienne de faire, c’est tout un — ça se tourne contre lui. »
L’alderman Cute se planta les pouces dans les goussets, se rejeta en arrière sur son siège et, souriant, adressa un clin d’œil à un lustre voisin. Comme pour dire : — « Naturellement. Je vous l’avais bien dit. La lamentation habituelle. Ma parole, nous savons à quoi nous en tenir sur ce genre de choses, moi-même et la nature humaine ».
« Eh bien, messieurs, dit Will Fern, les mains tendues en avant et son visage hâve un instant empourpré, voyez comme vos lois sont faites pour nous traquer et nous piéger quand nous avons été amenés là. J’essaie d’aller vivre ailleurs. Et je ne suis qu’un vagabond. Ouste, en prison ! Je reviens ici. Je vais cueillir des noix dans vos bois et, ce faisant — à qui cela n’arrive-t-il pas ? —, je casse une ou deux branches. Ouste, en prison ! Un de vos gardes-chasse me voit, en plein jour, près de mon propre petit lopin de terre avec un fusil. Ouste, en prison ! Je lui dis naturellement son fait, un peu vivement, quand je suis de nouveau libre. Ouste, en prison ! Je coupe un bâton. Ouste, en prison ! Je mange une pomme pourrie ou un navet. Ouste, en prison ! Elle se trouve à vingt milles d’ici, et, en revenant, je mendie un brin sur la route. Ouste, en prison ! À la fin, le garde champêtre, le gardien, n’importe qui, me trouve n’importe où, faisant n’importe quoi. Ouste, en prison ! ce n’est qu’un vagabond, un gibier de prison bien connu et son seul domicile, c’est la prison ! »
L’alderman eut un hochement de tête sagace, comme pour dire : « Et quel excellent domicile ! »
« Est-ce que je dis tout cela pour servir ma cause personnelle ? s’écria Fern. Qui pourrait me rendre ma liberté, qui pourrait me rendre ma bonne renommée, qui pourrait me rendre l’innocence de ma nièce ? Pas même tous les seigneurs et toutes les dames de la vaste Angleterre. Mais, messieurs, quand vous aurez affaire à d’autres hommes comme moi, commencez par le bon bout. Donnez-nous, par pitié, de meilleurs logements quand nous sommes encore au berceau ; donnez-nous de meilleure nourriture quand nous travaillons pour vivre ; donnez-nous des lois plus bienveillantes quand nous prenons un mauvais chemin ; et ne placez pas toujours la Prison, la Prison, la Prison devant nous, de quelque côté que nous nous tournions. Alors, vous n’aurez pas un seul geste de condescendance pour le travailleur qu’il n’accepte avec tout l’empressement, toute la reconnaissance possibles, car il a le cœur patient, paisible, rempli de bonne volonté. Mais il vous faut d’abord implanter en lui l’esprit qui doit être le sien ; car, qu’il soit une épave, une ruine comme moi, ou qu’il soit comme un de ceux qui sont ici aujourd’hui, son esprit est séparé d’avec vous. Ramenez-le, messieurs, ramenez-le ! Ramenez-le avant le jour où sa Bible même changera de sens dans sa pensée modifiée et où il croira y lire, comme je l’ai fait moi-même — en prison : “Où que tu ailles, je ne puis aller ; où que tu demeures, je ne demeure point ; ton peuple n’est pas mon peuple ; ni ton Dieu, mon Dieu !” »
Un certain émoi, un remue-ménage se produisit dans la salle. Le Trotteux crut tout d’abord que plusieurs personnes s’étaient levées pour expulser l’homme et que telle était la cause du changement qui se produisait. Le moment suivant lui montra cependant que la salle et toute la compagnie avaient disparu et que sa fille était de nouveau devant lui, assise à son ouvrage. Mais c’était un galetas encore plus misérable, et Liliane n’était plus auprès d’elle.
Le métier auquel sa compagne avait travaillé était mis de côté sur une étagère et recouvert. La chaise sur laquelle elle était naguère assise se trouvait tournée contre le mur. Une histoire s’inscrivait dans ces petits faits et dans le visage de Margot, usé par le chagrin. Ah ! qui eût pu manquer de la lire !
Margot écarquilla les yeux sur son ouvrage jusqu’à ce qu’il fît trop sombre pour distinguer les fils ; et, quand la nuit fut tout à fait tombée, elle alluma une chandelle pour continuer à travailler. Son vieux père était toujours invisible près d’elle, la contemplant, l’aimant — ô combien chèrement ! — et lui parlant d’une voix tendre du vieux temps et des cloches, quoiqu’il sût, le pauvre Trotteux, qu’il sût bien qu’elle ne pouvait l’entendre. Une grande partie de la soirée s’était ainsi lentement écoulée, quand un coup résonna à la porte. Elle l’ouvrit. Un homme était là sur le seuil. Un ivrogne débraillé à l’allure molle et à l’air atrabilaire, ravagé par l’intempérance et le vice, les cheveux emmêlés et la barbe inculte, mais qui portait encore sur sa personne quelques traces indiquant que ç’avait été dans sa jeunesse un homme bien taillé et de belle mine.
Il s’arrêta jusqu’à ce que Margot lui permît d’entrer, et elle, s’éloignant d’un ou deux pas de la porte ouverte, le contempla en silence et d’un air attristé. Les vœux du Trotteux se réalisaient : il voyait Richard.
« Je peux entrer, Marguerite ?
— Oui. Entrez. Entrez ! »
Il était heureux que le Trotteux l’eût reconnu avant que le nouveau venu ouvrît la bouche, car, s’il lui était resté le moindre doute, la voix rauque et criarde l’eût persuadé que ce n’était pas Richard, mais bien quelqu’un d’autre.
Il n’y avait que deux chaises dans la pièce. Elle lui donna la sienne et se tint à quelque distance, prête à entendre ce qu’il avait à dire.
Mais il resta à considérer le plancher d’un regard perdu, accompagné d’un sourire terne et stupide. Il offrait le spectacle d’une telle dégradation, d’un état si abjectement désespéré, d’un effondrement si misérable qu’elle se couvrit le visage de ses mains et se détourna, de peur qu’il ne vît à quel point elle en était émue.
Tiré de sa torpeur par le bruissement de la robe ou quelque autre son insignifiant, il leva la tête et se mit à parler comme s’il n’y avait eu aucune pause depuis son entrée.
« Encore à l’ouvrage, Marguerite ? Vous travaillez tard.
— C’est en effet mon habitude.
— Et tôt ?
— Et tôt.
— C’est ce qu’elle m’a dit. Elle m’a dit que vous ne vous fatiguiez jamais ou que vous ne reconnaissiez jamais que vous étiez fatiguée. Non, pas de tout le temps que vous avez vécu ensemble. Pas même quand vous vous évanouissiez sous l’effet combiné du travail et du jeûne. Mais je vous ai déjà dit cela la dernière fois que je suis venu.
— Oui, répondit-elle. Et je vous ai supplié de ne rien ajouter ; et vous m’avez solennellement promis, Richard, de ne le point faire.
— Solennellement promis, répéta-t-il avec un ricanement imbécile et un regard hébété. Solennellement promis. Bien sûr. Solennellement promis ! »
Mais après un moment, s’éveillant, eût-on dit, de la même façon qu’auparavant, il dit avec une animation soudaine :
« Comment pourrais-je m’en empêcher, Marguerite ? Que dois-je donc faire ? Elle est encore venue me voir !
— Encore ! s’écria Margot, joignant les mains. Ah, pense-t-elle donc si souvent à moi ? Elle est revenue ?
— Vingt fois, dit Richard. Elle m’obsède, Marguerite. Elle s’approche de moi par-derrière dans la rue, et me glisse la chose dans la main. J’entends son pas sur les cendres quand je suis à mon travail (ha ! ha ! ce n’est pas souvent, ça !) et, avant que j’aie eu le temps de tourner la tête, sa voix résonne à mon oreille et me dit : “Ne vous retournez pas, Richard. Pour l’amour du Ciel, donnez-lui ceci !” Elle me l’apporte chez moi ; elle l’envoie dans des lettres ; elle frappe au carreau et la pose sur le rebord de la fenêtre. Que puis-je faire ? Regardez cela ! »
Il tendit, dans sa paume ouverte, une petite bourse et fit tinter les pièces qu’elle contenait.
« Cachez-la, dit Margot. Cachez-la ! Quand elle reviendra, dites-lui, Richard, que je l’aime de toute mon âme. Que je ne me couche jamais sans la bénir et prier pour elle. Que, dans mon travail solitaire, sa pensée ne me quitte pas un instant. Que, si je devais mourir demain, je me souviendrais d’elle dans mon dernier soupir. Mais que je ne puis regarder cette bourse ! »
Il ramena lentement sa main et, serrant la bourse à l’écraser, dit d’un air de somnolente réflexion :
« Je le lui ai bien dit. Je le lui ai dit tout net. J’ai rapporté ce cadeau et l’ai déposé à sa porte une douzaine de fois depuis. Mais quand elle est venue enfin, quand elle se tenait devant moi, face à face, que pouvais-je faire ?
— Vous l’avez vue ! s’écria Margot. Vous l’avez vue ! Oh, Liliane, ma chère petite ! Oh, Liliane, Liliane !
— Je l’ai vue, poursuivit-il, non en réponse, mais simplement parce qu’il suivait le cours lent de ses propres réflexions. Elle se tenait là, tremblante : “Comment va-t-elle, Richard ? Parle-t-elle quelquefois de moi ? A-t-elle maigri ? Mon ancienne place à la table, qu’y a-t-il à mon ancienne place ? Et le métier sur lequel elle m’a enseigné à travailler, l’a-t-elle brûlé, Richard ?” Voilà. Je l’ai entendue me dire cela. »
Margot étouffait ses sanglots et, les yeux inondés de larmes, elle se penchait sur lui pour l’écouter sans rien perdre de son récit.
Les bras appuyés sur ses genoux, assis le buste en avant comme si ses paroles étaient inscrites sur le sol en caractères lisibles qu’il s’occupait à déchiffrer et à épeler, il poursuivit :
« Je suis tombée bien bas, Richard ; et vous pouvez aisément deviner combien j’ai souffert de m’être vu retourner cette bourse, alors que je puis supporter de vous l’apporter de ma propre main. Mais vous l’avez aimée autrefois, tendrement, à ma propre souvenance. D’autres se sont mêlés de vous séparer ; des craintes, des jalousies, des doutes, des vanités vous ont indisposé contre elle ; mais vous l’avez aimée, je m’en souviens bien ! » Je pense que oui, dit-il, s’interrompant un instant. Oui, mais ça, c’est une autre histoire. « Oh ! Richard, si jamais vous l’avez aimée, si vous avez la moindre mémoire de ce qui fut et qui a été perdu, rapportez-la-lui encore une fois. Une seule fois ! Dites-lui comment j’ai posé ma tête sur votre épaule, là où la sienne aurait pu se poser, et combien j’ai été humble devant vous, Richard. Dites-lui que vous avez scruté mon visage et que vous avez vu évanouie, entièrement évanouie, cette beauté tant prisée d’elle autrefois et, à sa place, de pauvres joues creuses et blêmes, dont la vue lui ferait monter les larmes aux yeux. Dites-lui tout, et si vous lui rapportez la bourse, elle ne la refusera pas à nouveau. Elle n’en aura pas le cœur ! »
Il demeura ainsi, répétant ces derniers mots d’un air rêveur, jusqu’au moment où, s’étant de nouveau éveillé, il se leva.
« Vous ne voulez décidément pas la prendre, Marguerite ? »
Elle hocha négativement la tête et fit un geste pour le prier de la laisser.
« Bonsoir, Marguerite.
— Bonsoir ! »
Il se retourna pour la regarder, frappé par le chagrin et peut-être aussi la pitié qui tremblaient dans sa voix. Ce fut un mouvement rapide et, l’espace d’un instant, son ancienne façon d’être revint en lui comme un éclair. La minute d’après, il partit comme il était venu. Et cette faible lueur d’un feu maintenant éteint ne sembla pas l’éveiller au sentiment plus vif de son avilissement.
Quelle que fût l’humeur de Margot, quel que fût son chagrin, quelles que fussent ses tortures physiques ou morales, il fallait bien que sa tâche se fît. Elle reprit donc son ouvrage et s’y appliqua avec ardeur. La nuit. Minuit. Elle travaillait toujours.
Elle avait un maigre feu, car la nuit était glaciale, et elle se levait par moments pour l’attiser. Les cloches sonnèrent la demie de minuit tandis qu’elle était ainsi occupée ; et quand elles se turent, elle entendit frapper doucement à la porte. Avant qu’elle eût eu seulement le temps de se demander qui ce pouvait être à une heure aussi avancée, la porte s’ouvrit.
Ô jeunesse, ô beauté, tout heureuses comme vous devez l’être, regardez ceci ! Ô jeunesse, ô beauté, bienheureuse bénédiction de tout ce qui vous approche, vous qui accomplissez les desseins de votre bienfaisant Créateur, regardez ceci !
Elle vit la forme qui entrait et cria son nom : « Liliane ! »
La seconde d’après, la forme tombait à genoux devant elle, s’agrippant à sa robe.
« Debout, ma chérie ! Debout ! Liliane ! Mon adorée !
— Jamais plus, Margot ; jamais plus ! Ici ! Ici ! Tout près de toi, je veux m’accrocher à toi, je veux sentir ton cher souffle sur ma figure !
— Ma douce Liliane ! Ma Liliane chérie ! Enfant de mon cœur — nul amour de mère ne saurait être plus tendre —, pose ta tête sur mon sein !
— Jamais plus, Margot. Jamais plus ! La première fois que j’ai regardé ton visage, tu étais agenouillée devant moi. C’est à genoux devant toi que je veux mourir. Que ce soit ici !
— Tu es revenue. Mon trésor ! Nous vivrons ensemble, nous travaillerons ensemble, nous espérerons ensemble, nous mourrons ensemble !
— Ah ! baise mes lèvres, Margot ; enveloppe-moi dans tes bras ; presse-moi contre ton sein ; abaisse sur moi un regard bienveillant ; mais ne me relève pas. Que ce soit ici ! Laisse-moi voir ton visage pour la dernière fois, à genoux. »
Ô jeunesse, ô beauté, tout heureuses comme vous devez l’être, regardez ceci ! Ô jeunesse, ô beauté, vous qui accomplissez les desseins de votre bienfaisant Créateur, regardez ceci !
« Pardonne-moi, Margot ! Tant, tant chérie ! Pardonne-moi ! Tu me pardonnes, je le vois ; mais dis-le-moi, Margot ! »
Elle le dit en posant les lèvres sur la joue de Liliane et en enlaçant dans ses bras ce cœur qu’à présent elle savait brisé.
« Que Dieu te bénisse, mon amour adoré. Embrasse-moi une fois encore ! Le Christ a souffert qu’elle s’assît à ses pieds, qu’elle les essuyât avec ses cheveux. Ô Margot, quelle miséricorde, quelle compassion ! »
Comme elle se mourait, l’esprit de l’enfant revenant, innocent et radieux, effleura de la main le vieillard et lui fit signe de le suivre.
QUATRIÈME QUART
Quelque nouveau souvenir des fantomatiques figures issues des cloches ; quelque vague impression de la sonnerie du carillon, quelque sentiment vertigineux d’avoir vu se reproduire et se reproduire encore ce pullulement de fantômes jusqu’à ce que leur souvenir se perdît dans la confusion née de leur nombre même ; quelque connaissance précipitée, à lui transmise il ne savait comment, que plusieurs années s’étaient encore écoulées ; et le Trotteux, escorté de l’esprit de l’enfant, se trouva en train d’observer une compagnie humaine.
Compagnie grasse, compagnie aux joues vermeilles, compagnie à l’aise. Ces humains n’étaient que deux, mais rubiconds pour dix. Ils étaient assis devant un feu vif et séparés par une petite table basse ; et, à moins que le parfum du thé chaud et des muffins ne s’attardât plus longuement dans cette pièce que dans la plupart des autres, cette table avait servi encore très récemment. Mais toutes les tasses et toutes les soucoupes étaient propres et rangées à leur place dans l’encoignure, la fourchette à rôtir en cuivre, suspendue à son coin habituel, étendait ses quatre doigts inoccupés comme pour prendre la mesure d’un gant ; il ne restait donc aucun autre signe du repas qui venait de se terminer que ceux qui se manifestaient dans le ronron et le léchage de moustaches du chat à la chaleur du feu ou dans l’étincellement des faces gracieuses, pour ne pas dire grasses, de ses maîtres.
Ce couple douillettement installé (évidemment mari et femme) se partageait équitablement le feu et contemplait les étincelles rougeoyantes qui retombaient dans la grille, tantôt dodelinant de la tête dans son assoupissement et tantôt se réveillant en sursaut quand quelque braise plus grosse tombait en crépitant comme si tout le feu la suivait.
Il n’y avait aucun danger que celui-ci s’éteignît soudain, en tout cas ; car le reflet ne s’en étendait pas seulement à la petite pièce, aux panneaux vitrés de la porte et au rideau à demi tiré devant celle-ci, mais encore à la petite boutique qui s’étendait au-delà. Une petite boutique bourrée jusqu’à l’étouffement de toute une abondance de marchandises ; une petite boutique parfaitement vorace avec une panse aussi accommodante, aussi pleine que celle d’un requin. Fromage, beurre, bois de chauffage, savon, marinades, allumettes, lard, bière de table, toupies, bonbons, cerfs-volants, millet, jambon, balais de bouleau, blanc d’Espagne, sel, vinaigre, cirage, harengs saurs, papeterie, saindoux, sauce piquante aux champignons, lacets de corset, miches de pain, volants, œufs et crayons d’ardoise, tout était poisson pour le filet de cette petite boutique goulue et tous les articles s’y trouvaient pris. Combien d’autres sortes de menues marchandises il y avait là, il serait bien difficile de le dire ; mais des pelotes de ficelle, des chapelets d’oignons, des livres de chandelle, des filets à provisions et des brosses pendaient en grappes du plafond comme autant de fruits extraordinaires ; tandis que de curieuses boîtes, d’où s’exhalaient des senteurs aromatiques, justifiaient l’inscription placée au-dessus de la porte extérieure et informant le public que le propriétaire de cette petite boutique était un marchand patenté de thé, de café, de poivre et de tabac à priser et à fumer.
Jetant un coup d’œil sur ceux de ces articles qui étaient visibles à la lueur de la flamme et au rayonnement moins vif de deux lampes fumeuses dont la mèche ne brûlait que faiblement dans la boutique, comme si la pléthore qui y régnait pesait de tout son poids sur leurs poumons étouffés, puis, ramenant ses regards sur l’une des deux figures placées à côté du feu, le Trotteux n’eut pas de peine à reconnaître en la grosse vieille dame Mme Chickenstalker, qui avait toujours eu une propension à l’embonpoint, même à l’époque où il l’avait connue tenant une boutique d’approvisionnements en tous genres dans laquelle il avait un compte légèrement débiteur.
Les traits de son compagnon lui étaient moins familiers. Le large et lourd menton aux plis assez vastes pour y cacher le doigt ; les yeux étonnés, qui semblaient se reprocher de sombrer de plus en plus profondément dans la complaisante graisse de cette face molle ; le nez affligé de ce désordre fonctionnel communément appelé enchifrènement ; le cou épais et court et la poitrine haletante, ainsi que d’autres beautés du même ordre ; bien que tous ces traits fussent bien faits pour s’imprimer dans la mémoire, le Trotteux ne put tout d’abord les attribuer à personne de sa connaissance ; et pourtant il en avait en même temps un certain souvenir. Finalement, en l’associé de Mme Chickenstalker aussi bien dans la voie du commerce général que dans celle, plus tortueuse et plus excentrique, de la vie, il reconnut l’ancien portier de Sir Joseph Bowley, un apoplectique innocent qui, voici des années, s’était associé dans l’esprit du Trotteux à Mme Chickenstalker pour l’avoir introduit dans la maison où il avait confessé ses dettes envers cette dame, attirant ainsi sur sa malheureuse tête de si graves reproches.
Le Trotteux s’intéressa peu à un changement comme celui-ci, après ceux qu’il avait vus ; mais les associations d’idées ont parfois une grande force, et il regarda involontairement derrière la porte de l’arrière-boutique, où se trouvaient généralement inscrits à la craie les comptes en retard. Il n’y avait rien qui le concernât. On y lisait bien quelques noms, mais inconnus de lui et beaucoup moins nombreux que par le passé ; d’où il conclut que le portier était partisan des transactions au comptant et qu’en entrant dans l’affaire il avait surveillé de très près les payeurs défaillants de Mme Chickenstalker.
Le Trotteux était si affligé, il pleurait tant la jeunesse et les promesses de son enfant flétrie qu’il ressentit encore comme une peine de n’avoir plus place au registre de Mme Chickenstalker.
« Quel temps fait-il, ce soir, Anne ? demanda l’ex-portier de Sir Joseph Bowley, étendant ses jambes devant le feu tout en en frottant ce que pouvaient attendre ses bras courts ; avec une expression qui semblait ajouter : “S’il fait mauvais, je suis bien ici, et s’il fait beau, je n’ai aucune envie de sortir”.
— Il vente et il pleut très fort, répondit sa femme ; et la pluie tourne à la neige. Il fait noir. Et très froid.
— Je suis content qu’il y ait eu des muffins, dit l’ex-portier du ton de quelqu’un qui a mis sa conscience en repos. C’est un genre de soirée exactement fait pour les muffins. Et pour les crumpets, ou encore pour les pains au lait. »
L’ex-portier mentionnait chaque espèce successive de gâteaux comme s’il récapitulait pensivement ses bonnes actions. Après quoi, il recommença à frotter ses grosses jambes et, tournant les genoux pour présenter au feu les parties encore à rôtir, il se mit à rire comme sous l’effet d’un chatouillement.
« Tu es en pleine forme, Tugby, mon cher », fit observer son épouse.
La raison sociale du magasin était Tugby, anciennement Chickenstalker.
« Non, dit Tugby. Non. Pas particulièrement. Je suis simplement un peu émoustillé. Ces muffins sont venus si à propos ! »
Sur quoi, il gloussa au point que son visage en devint tout noir ; et il eut si fort à faire pour reprendre une autre couleur que ses grosses jambes décrivirent dans l’air les plus étranges mouvements. Elles ne retrouvèrent un semblant de décorum qu’après que Mme Tugby lui eut assené une violente bourrade dans le dos et l’eut ensuite secoué comme un énorme flacon.
« Bonté divine, mon Dieu, miséricorde, que le Seigneur vienne en aide à ce bon homme ! s’écria Mme Tugby, terrifiée. Que fait-il donc ? »
M. Tugby s’essuya les yeux et répéta d’une voix faible qu’il se sentait assez en train.
« Eh bien, ne recommence pas, tu seras bien gentil, dit Mme Tugby, si tu ne veux pas me faire mourir de peur à te voir gigoter et te débattre comme ça ! »
M. Tugby promit qu’il ne le ferait plus ; mais son existence entière était un combat dans lequel, à en juger par son manque croissant de souffle et le cramoisi de plus en plus accentué de sa figure, il avait toujours le dessous.
« Ainsi donc il vente, il pleut et il menace de neiger ; et il fait noir et très froid, n’est-ce pas, ma chérie ? dit M. Tugby, les yeux fixés sur le feu, et revenant au plus friand de sa jubilation temporaire.
— C’est un bien vilain temps, certes, répondit sa femme avec un hochement de tête.
— Oui, oui, dit M. Tugby. Les années sont comme les chrétiens sous ce rapport : certaines ont une mort difficile, les autres douce. Celle-ci n’a plus beaucoup de jours à vivre et elle lutte pour son existence. Je ne l’en aime que davantage. Voilà un client, mon amour ! »
Attentive au bruit de la porte, Mme Tugby s’était déjà levée.
« Allons ! dit la dame, passant dans la petite boutique. Que désirez-vous ? Oh ! je vous demande pardon. Je ne croyais pas que c’était vous. »
Elle s’excusait ainsi auprès d’un monsieur vêtu de noir, qui, les manchettes relevées, le chapeau négligemment incliné sur l’oreille et les mains dans les poches, s’assit à califourchon sur le tonneau de bière et répondit par un signe de tête.
« Cela va mal là-haut, madame Tugby, dit le personnage. L’homme ne vivra pas.
— Ce n’est pas de la mansarde de derrière qu’il s’agit ! s’écria Tugby, venant dans la boutique pour prendre part à l’entretien.
— La mansarde de derrière, monsieur Tugby, dit le monsieur, dégringole l’escalier à toute vitesse et ne tardera pas à être plus bas que le rez-de-chaussée. »
Tout en regardant tour à tour Tugby et sa femme, il donnait de petits coups au tonneau avec l’articulation du doigt pour voir où en était le niveau de la bière et, quand il l’eut trouvé, il se mit à jouer un petit air sur la partie vide.
« La mansarde de derrière, monsieur Tugby, s’en va, dit le monsieur, voyant que le boutiquier était resté planté là dans une muette consternation.
— Eh bien, dit Tugby, se tournant vers sa femme, il faut qu’il s’en aille avant de s’en être allé tout à fait, tu sais.
— Je ne crois pas qu’il soit transportable, dit le monsieur avec un hochement de tête. Je ne prendrais pas, personnellement, la responsabilité de dire que ce soit faisable. Vous feriez mieux de le laisser où il est. Il ne peut vivre longtemps.
— C’est le seul sujet, dit Tugby, amenant brutalement le plateau de la balance à beurre contre le comptoir sous le poids de son poing, le seul sujet sur lequel nous ayons jamais eu une discussion, elle et moi, et voyez où l’on en arrive ! Il va mourir ici, après tout. Mourir sur les lieux. Mourir chez nous !
— Et où donc aurait-il dû mourir, Tugby ? s’écria sa femme.
— À l’hospice, répliqua-t-il. À quoi donc servent les hospices ?
— Pas à cela, dit Mme Tugby avec la plus grande énergie. Pas à cela ! Et ce n’est pas non plus pour cela que je t’ai épousé. Ne te l’imagine pas, Tugby. Je ne veux pas de cela. Je ne le tolérerai pas. Je préférerais nous séparer d’abord et ne jamais revoir ta figure. Quand mon nom de veuve se lisait au-dessus de cette porte, comme il en a été pendant bien des années, cette maison était connue partout sous le nom de Chickenstalker et connue pour son honnête crédit et sa bonne réputation ; quand mon nom se lisait au-dessus de cette porte, Tugby, je l’ai connu, lui, sous l’aspect d’un beau et sage jeune homme, viril et indépendant ; je l’ai connue, elle, sous l’aspect de la jeune fille la plus douce de traits et la plus aimable de caractère qu’on ait jamais vue ; j’ai connu son père (le pauvre vieux, il est tombé du haut du clocher en marchant dans son sommeil, et il s’est tué) pour l’homme le plus simple, le plus travailleur, le plus innocent de cœur qui ait jamais respiré sur cette terre ; et si jamais je les mettais à la porte de ma maison et de mon foyer, que les anges me ferment celles du Ciel ! C’est ce qu’ils feraient ! Et je n’aurais que ce que je mériterais ! »
Tandis qu’elle prononçait ces paroles, la lumière semblait irradier de son vieux visage, qui, avant que les changements ne fussent survenus, avait été grassouillet et s’était orné de fossettes ; et quand elle se sécha les yeux et secoua en même temps la tête et son mouchoir à l’adresse de Tugby avec une expression de fermeté dont il était bien visible qu’on ne lui résisterait pas aisément, le Trotteux dit : « Bénie soit-elle ! Bénie soit-elle ! »
Puis il écouta, le cœur battant, pour connaître la suite. Car il ne savait rien encore, sinon qu’ils parlaient de Margot.
Si Tugby avait été assez exalté dans l’arrière-boutique, il fit mieux qu’équilibrer ce compte en étant plus qu’à demi déprimé dans la boutique, où il se tenait pour lors les yeux écarquillés sur sa femme sans oser la moindre réplique ; tout en faisant secrètement passer — soit dans un moment de distraction, soit par mesure de précaution — tout l’argent du tiroir-caisse dans une de ses poches.
Le monsieur assis sur le tonneau de bière, qui paraissait être quelque autorité médicale chargée de soigner les pauvres, était de toute évidence bien trop habitué à ces petits différends entre mari et femme pour avancer la moindre remarque dans le cas présent. Il demeura donc où il était, sifflant doucement et faisant couler quelques gouttes de bière du robinet sur le sol, jusqu’au moment où s’établit de nouveau un calme parfait ; il leva alors la tête et dit à Mme Tugby, ex-Chickenstalker :
« Il y a quelque chose d’intéressant chez cette femme, même encore maintenant. Comment se fait-il qu’elle l’ait épousé ?
— Oh ! dit Mme Tugby, s’asseyant près de lui, ce n’est pas la partie la moins cruelle de son histoire, monsieur. Vous comprenez, ils se fréquentaient, elle et Richard, il y a bien des années. À l’époque où ils formaient un jeune et beau couple, tout avait été réglé, et ils devaient se marier au Jour de l’An. Mais, pour une raison ou une autre, Richard se mit dans la tête, d’après ce que lui dirent certains messieurs, qu’il avait mieux à faire, qu’il ne tarderait pas à s’en repentir, qu’elle n’était pas assez bonne pour lui et qu’un jeune homme de caractère n’avait que faire de se marier. Et ces mêmes messieurs l’effrayèrent, elle, la rendirent mélancolique en lui faisant craindre l’abandon de Richard et la potence pour ses enfants, en lui faisant imaginer qu’ils seraient coupables s’ils devenaient mari et femme, et que sais-je encore ? Bref, ils traînèrent, traînèrent ; leur confiance mutuelle fut rompue, et finalement aussi leurs fiançailles. Mais la faute en incomba à Richard. Elle, monsieur, l’aurait épousé avec joie. J’ai vu son cœur se gonfler bien souvent, par la suite, en le voyant passer fier et insouciant ; et jamais femme ne s’affligea plus sincèrement pour un homme qu’elle ne le fit pour Richard quand il commença de mal tourner.
— Ah ! il tourna mal, vraiment ? dit le monsieur, tirant le fausset du tonneau et essayant de voir par le trou.
— Eh bien, monsieur, je ne sais trop s’il se comprenait bien lui-même, voyez-vous. Je crois que leur rupture lui avait troublé l’esprit, et que, n’eût été la honte qu’il éprouvait devant les messieurs et peut-être aussi une certaine incertitude sur la façon dont elle prendrait la chose, il aurait supporté n’importe quelle épreuve pour obtenir de nouveau la promesse de Margot et la main de Margot. C’est là mon opinion. Il ne l’a jamais dit ; ce n’en est que plus dommage ! Il donna dans la boisson, dans la fainéantise, dans les mauvaises fréquentations ; dans toutes ces belles distractions qui devaient remplacer si avantageusement pour lui le foyer qu’il aurait pu avoir. Il perdit sa bonne mine, sa bonne réputation, ses forces, ses amis, son travail, tout !
— Il ne perdit pas tout, madame Tugby, répliqua le monsieur, puisqu’il gagna une épouse ; et je voudrais bien savoir comment.
— J’y viendrai, monsieur, dans un instant. Cela dura des années et des années, lui se dégradant de plus en plus, elle, la pauvre, endurant assez de misères pour consumer sa vie. À la fin, il fut si bas, si honni, que personne ne voulut plus lui octroyer ni emploi ni attention, et toutes les portes lui furent fermées où qu’il voulût aller. S’adressant en tous lieux, frappant de porte en porte, il arriva pour la centième fois chez un certain monsieur qui lui avait souvent fourni du travail (il était resté habile ouvrier jusqu’à la fin), et celui-ci, qui connaissait son histoire, lui dit : — “Je pense que vous êtes incorrigible ; il n’y a qu’une seule personne au monde qui aurait des chances de vous amender ; ne me demandez pas de vous faire encore confiance avant qu’elle ne s’y soit essayée”, ou quelque chose comme cela, tant il était fâché et irrité.
— Ah ! dit le médecin des pauvres. Et alors ?
— Eh bien, monsieur, il alla la trouver, se jeta à ses pieds, dit que c’était vrai, que ce l’avait toujours été, et la supplia de le sauver.
— Et elle ?… Ne vous affligez pas, madame Tugby.
— Elle vint me trouver ce soir-là pour me demander s’il lui serait possible d’habiter ici. “Ce qu’il fut autrefois pour moi, dit-elle, est maintenant enterré, côte à côte avec ce que je fus pour lui. Mais j’y ai réfléchi, et je vais tenter l’essai. Dans l’espoir de le sauver, pour l’amour de la jeune fille enjouée (vous vous souvenez d’elle) qui devait se marier un Jour de l’An ; et pour l’amour de son Richard.” Et elle ajouta qu’il était venu la voir de la part de Liliane, que celle-ci avait mis sa confiance en lui et qu’elle ne pourrait jamais oublier cela. Ils se marièrent donc ; et lorsqu’ils vinrent habiter ici, j’ai souhaité en les voyant que les prophéties du genre de celle qui les avait séparés dans leur jeunesse ne se réalisent pas souvent comme elles l’ont fait dans ce cas, sans quoi je ne voudrais pas, pour tout l’or du monde, avoir été de ces prophètes. »
Le monsieur descendit du tonneau et, s’étirant, fit remarquer :
« Et il la maltraita aussitôt qu’ils furent mariés, je suppose ?
— Je ne crois pas qu’il soit jamais allé jusque-là, dit Mme Tugby, s’essuyant les yeux avec un hochement de tête. Il se comporta mieux durant un court laps de temps ; mais ses habitudes étaient trop anciennes et trop bien ancrées pour qu’il pût s’en défaire ; il ne tarda pas à retomber un peu, et il était en train de retomber rapidement quand son mal le prit si rudement… Je crois qu’il a toujours eu un grand sentiment pour elle. J’en suis sûre. Je l’ai vu, dans ses crises de larmes et de tremblements, essayer de lui baiser la main ; et je l’ai entendu l’appeler “Margot” et dire que c’était son dix-neuvième anniversaire. Voilà des semaines et des mois qu’il est couché. Partagée entre lui et son bébé, elle n’a plus pu faire son ancien travail, et, désormais incapable de régularité, elle l’aurait perdu quand bien même elle aurait pu le faire. Comment ils ont vécu, je me le demande !
— Moi, je le sais, marmonna M. Tugby, jetant successivement un regard au tiroir-caisse, à la boutique et à sa femme, tout en roulant la tête d’un air fort sagace. Comme des coqs en pâte ! »
Il fut interrompu par un cri, un son de lamentation, qui venait du dernier étage de la maison. Le monsieur se précipita vers la porte.
« Inutile de discuter s’il doit être transporté ailleurs ou non, mon ami, dit-il en se retournant. Il a dû vous épargner cette peine, je pense. »
Sur ce, il courut en haut, suivi de Mme Tugby, tandis que M. Tugby haletait et grommelait tout à loisir derrière eux, le souffle rendu plus court encore qu’à l’ordinaire par le poids des pièces de cuivre qui avaient garni en quantité incommode le tiroir-caisse. Le Trotteux, accompagné de l’enfant, monta l’escalier en flottant comme une simple brise.
« Suis-la ! Suis-la ! Suis-la ! lui répétaient les voix fantomatiques des cloches à mesure qu’il s’élevait. Apprends-le de la bouche de l’être le plus cher à ton cœur ! »
C’en était fini. C’en était fini. Et la voici, elle, la joie et l’orgueil de son père ! Cette femme hâve et pitoyable, qui pleurait près du lit (si l’on pouvait appeler cela ainsi) et serrait contre son cœur un petit enfant en laissant retomber sur lui sa tête. Qui pourrait dire à quel point il était fluet, malingre, misérable, cet enfant ! Qui pourrait dire à quel point il était aimé !
« Dieu soit loué ! s’écria le Trotteux, élevant ses mains jointes. Ah ! Dieu merci ! Elle aime son enfant ! »
Le monsieur, qui n’était pas plus insensible ou indifférent que quiconque à pareilles scènes, sinon qu’il en voyait chaque jour de semblables et qu’elles ne représentaient que des chiffres insignifiants dans les totaux de M. Filer, de simples grincements de plume dans l’établissement de ses comptes, posa la main sur le cœur qui avait cessé de battre, constata que le souffle faisait défaut et dit :
« Ses souffrances sont terminées ! C’est mieux ainsi ! »
Mme Tugby tenta de réconforter la femme avec douceur. M. Tugby essaya de la philosophie.
« Voyons, voyons ! dit-il, les mains dans les poches. Il ne faut pas vous laisser aller, vous savez. Cela ne ferait pas l’affaire. Il faut réagir. Que serait-il advenu de moi si je m’étais laissé aller, moi, quand j’étais portier et que nous avons eu à notre porte jusqu’à six chevaux attelés en couple qui avaient pris le mors aux dents le même soir ! Mais j’ai eu recours à toute ma force d’âme et je n’ai pas ouvert ! »
De nouveau, le Trotteux entendit les voix lui dire : « Suis-la ! » Il se tourna vers son guide et le vit s’élever et s’éloigner dans les airs. « Suis-la ! » dit-il encore. Et il disparut.
Tobie plana autour d’elle, s’assit à ses pieds, guetta sur son visage une trace de son ancien moi, prêta l’oreille dans l’espoir d’entendre une note de son ancienne voix si douce. Il voleta autour de l’enfant, si pâlot, si prématurément vieux, si effrayant dans sa gravité, si plaintif dans son faible, triste et pitoyable gémissement. Il éprouvait pour lui presque de l’adoration. Il s’accrochait à lui comme à la seule sauvegarde de sa fille, au seul lien intact qui la contraignît à supporter ses épreuves. Il mit sur cette frêle tête tout son espoir, toute sa confiance de père, observant chacun des regards que la mère posait sur le bébé qu’elle avait dans les bras et s’écriant à mille reprises : « Elle l’aime ! Dieu soit loué, elle l’aime ! »
Il vit la femme s’occuper d’elle la nuit ; retourner vers elle quand le mari rechigneur dormait et que tout était silencieux ; l’encourager, pleurer avec elle, placer de la nourriture devant elle. Il vit venir le jour et de nouveau la nuit ; le jour, la nuit ; il vit le temps passer ; la maison funèbre délivrée de la mort ; la pièce laissée entièrement à elle et à l’enfant ; il entendit celui-ci gémir et pleurer ; il le vit la harceler, la harasser — et quand, épuisée, elle sombrait dans le sommeil, l’en arracher derechef et, de ses petites menottes, la maintenir sur le chevalet ; mais elle lui demeurait fidèle, conservant toute sa douceur, toute sa patience à son égard. Patiente ! Comme elle l’était, cette mère aimante ; elle l’était jusqu’au tréfonds de son cœur et de son âme, et l’existence de l’enfant était aussi fortement rivée à la sienne que lorsqu’elle le portait en elle.
Durant tout ce temps, elle était dans le besoin ; elle dépérissait dans un implacable et lancinant besoin. Le bébé dans les bras, elle errait de-ci de-là en quête d’ouvrage ; et, le pauvre petit visage maigre enfoui dans son sein ou levé vers le sien, elle accomplissait n’importe quelle tâche pour un salaire de famine : un jour et une nuit de labeur pour autant de farthings qu’il y a de chiffres sur le cadran. Si elle l’avait querellé, si elle l’avait négligé, si elle l’avait considéré avec une haine d’un moment seulement, si, dans la fureur de cet instant, elle l’avait frappé ! Mais non. Le réconfort du Trotteux, ce fut qu’elle l’aimait toujours.
Elle ne parlait à personne de l’extrémité où elle était et elle errait au-dehors dans la journée par crainte des questions de sa seule amie, car tout secours qu’elle recevait de ses mains provoquait de nouvelles disputes entre la digne femme et son mari ; et c’était une amertume supplémentaire que d’être chaque jour cause de conflits et de discorde là où elle avait tant d’obligations.
Elle l’aimait toujours. Elle l’aimait de plus en plus. Mais un changement intervint dans l’aspect de son amour. Une nuit.
Elle chantait doucement à l’oreille de l’enfant endormi et se promenait dans la chambre pour l’apaiser, quand la porte s’ouvrit sans bruit et un homme passa sa tête dans l’entrebâillement.
« Pour la dernière fois, dit-il.
— William Fern !
— Pour la dernière fois. »
Il écouta comme un homme traqué, puis il dit à voix basse :
« Ma carrière est presque finie, Marguerite. Je ne pouvais l’achever sans vous dire adieu. Sans une parole de reconnaissance.
— Qu’avez-vous fait ? » demanda-t-elle, l’observant avec terreur.
Il la regarda, mais sans répondre.
Après un court silence, il fit un geste de la main, comme pour écarter, pour balayer sa question, et dit :
« Il y a bien longtemps maintenant, Marguerite ; mais ce soir-là est aussi présent que jamais à ma mémoire. Nous ne pensions guère, alors, nous retrouver dans des circonstances pareilles, ajouta-t-il, jetant un regard circulaire. C’est votre enfant, Marguerite ? Laissez-moi le prendre dans mes bras. Laissez-moi tenir votre enfant. »
Il posa son chapeau à terre et prit le bébé. Et, ce faisant, il tremblait de la tête aux pieds.
« C’est une fille ?
— Oui. »
Il mit la main devant le petit visage.
« Voyez combien je suis devenu faible, Marguerite : je n’ai même pas le courage de la regarder. Laissez-la-moi un moment. Je ne lui ferai pas de mal. Il y a bien longtemps, mais… Comment s’appelle-t-elle ?
— Marguerite, répondit-elle vivement.
— J’en suis heureux, dit-il. Bien heureux ! »
Il parut respirer plus librement ; et après un moment de silence, il retira sa main et regarda le visage du bébé. Mais il le recouvrit tout aussitôt.
« Marguerite ! dit-il, lui rendant l’enfant. Elle ressemble à Liliane.
— À Liliane !
— J’ai tenu la même tête dans mes bras quand la mère de Liliane est morte, me la laissant.
— Quand la mère de Liliane est morte, la laissant ! répéta-t-elle d’un air égaré.
— Comme vous parlez de façon perçante ! Pourquoi me regardez-vous ainsi fixement ? Marguerite ! »
Elle se laissa tomber sur une chaise, serrant l’enfant contre son sein, et pleura sur elle. Elle relâchait parfois son étreinte pour regarder anxieusement le petit visage ; puis la pressait de nouveau contre son cœur. Tandis qu’elle la contemplait ainsi, quelque chose de farouche et de terrible commença de se mêler à son amour. Et ce fut alors que son vieux père défaillit.
« Suis-la ! (L’ordre résonna de nouveau dans la maison.) Apprends-le de l’être le plus cher à ton cœur !
— Marguerite, dit Fern, se penchant sur elle et l’embrassant sur le front. Je vous remercie pour la dernière fois. Bonsoir. Adieu ! Mettez votre main dans la mienne et dites-moi que vous m’oublierez à partir de ce moment, que vous tâcherez de penser que ma fin s’est produite ici.
— Qu’avez-vous fait ? demanda-t-elle encore.
— Il y aura un incendie cette nuit, dit-il, s’éloignant d’elle. Il y aura des incendies cet hiver, pour éclairer les nuits sombres, à l’Est, à l’Ouest, au Nord et au Sud. Quand vous verrez au loin le ciel tout rouge, ne pensez plus à moi ; ou si vous le faites, rappelez-vous quel enfer fut allumé en moi et pensez que vous voyez ses flammes réfléchies sur les nuages. Bonsoir. Adieu ! »
Elle l’appela ; mais il était parti. Elle s’assit, pétrifiée de stupeur, jusqu’à ce que son enfant éveillât en elle la conscience de la faim, du froid et de l’obscurité. Elle se promena dans la pièce toute la nuit, la tenant dans ses bras pour la calmer et la faire taire. Elle disait par intervalles : « Comme Liliane, quand sa mère mourut et la laissa seule ! » Pourquoi son pas se faisait-il si rapide, son regard si égaré, son amour si violent et si terrible, chaque fois qu’elle répétait ces mots ?
« Mais c’est l’amour, dit le Trotteux. C’est l’amour. Elle ne cessera jamais de l’aimer. Ma pauvre Margot ! »
Le lendemain matin, elle habilla l’enfant avec un soin inhabituel — ah ! quelle vaine dépense de soins pour de si misérables vêtements ! — et elle tenta une fois de plus de trouver des moyens d’existence. C’était le dernier jour de la vieille année. Elle essaya jusqu’au soir, sans jamais manger une miette. Elle essaya en vain.
Elle se mêla à une foule abjecte, qui s’attardait dans la neige jusqu’à ce qu’il plût à quelque préposé de dispenser la charité publique (la charité légale ; non celle qui fut un jour prêchée sur le Mont des Oliviers), de les appeler à l’intérieur, de les questionner, de dire à celui-ci « Allez à tel endroit », à celui-là « Revenez la semaine prochaine », de jouer à la balle avec tel autre en le faisant passer de-ci de-là, de main en main, de maison en maison, jusqu’à ce que, lassé, il se couchât pour mourir ou bien qu’il se levât brusquement pour aller voler et devenir ainsi un criminel d’un genre plus élevé, dont les demandes ne supportent aucun délai. Là aussi, elle échoua.
Elle aimait son enfant et voulait l’avoir sur son sein. Cela lui suffisait.
Il faisait nuit, une nuit froide, aigre, obscure, lorsque, serrant l’enfant contre elle pour lui donner un peu de chaleur, elle arriva à la porte de ce qu’elle appelait son foyer. Elle était si faible et si étourdie qu’elle ne vit personne devant cette porte avant d’en être tout près et sur le point même d’entrer. Elle reconnut alors le maître de maison, qui s’était posté, de telle sorte qu’il en bouchât toute l’ouverture — ce qui n’était pas difficile, vu sa corpulence.
« Ah ! dit-il doucement. Vous voilà donc revenue ? »
Elle regarda l’enfant et hocha la tête.
« Ne croyez-vous pas avoir logé ici assez longtemps sans payer de loyer ? Ne trouvez-vous pas que, sans avoir un sou, vous avez été une assez fidèle cliente de ce magasin ? » dit M. Tugby.
Elle répéta le même appel muet.
« Si vous essayiez de vous accommoder ailleurs ? dit-il. Si vous vous procuriez un autre logement ? Vous ne pourriez pas vous arranger pour cela, vous croyez ? Allons ! »
Elle répondit d’une voix étouffée qu’il était bien tard. Demain.
« Oui, je vois ce que vous voulez, dit Tugby ; je comprends vos intentions. Vous savez qu’il y a deux partis à votre sujet dans cette maison et vous vous complaisez à les mettre en opposition. Je ne veux pas de querelles ; je vous parle doucement pour en éviter une ; mais si vous ne partez pas, je parlerai haut et vous vous attirerez un concert aussi bruyant que vous pourrez le souhaiter. Mais vous n’entrerez pas. J’y suis bien décidé. »
De la main, elle rejeta ses cheveux en arrière et regarda brusquement le ciel et l’espace sombre et menaçant.
« C’est la dernière nuit d’une année finissante, et je ne vais pas reporter les querelles et les rancunes et les tracas dans la nouvelle pour vous faire plaisir, à vous ou à quiconque, dit Tugby, véritable Ami et Père au petit pied. Je m’étonne que vous n’ayez pas honte de reporter de telles pratiques dans une année nouvelle. Si vous n’avez rien d’autre à faire sur terre que d’être toujours à vous laisser aller et à créer le trouble entre mari et femme, vous feriez mieux de ne pas y être. Allez-vous-en.
— Suis-la ! Jusqu’au désespoir ! »
De nouveau le vieillard entendit les voix. Il leva les yeux et vit les formes planer dans l’air, montrant le chemin qu’elle suivait le long de la rue noire.
« Elle l’aime ! s’écria-t-il dans une supplication angoissée pour sa fille. Ô mes cloches ! Elle l’aime toujours !
— Suis-la ! »
L’ombre avançait rapidement, comme un nuage, dans le sillage de Marguerite. Le Trotteux se joignit à la poursuite ; il resta tout près d’elle ; il observa son visage. Il vit la même expression farouche et terrible se mêler à son amour et s’allumer dans ses yeux. Il l’entendit dire :
— « Comme Liliane ! Être changée comme Liliane ! » et elle redoubla de vitesse.
Ah ! que quelque chose l’éveille ! Que quelque objet aperçu, quelque son entendu, quelque odeur perçue vienne ramener de doux souvenirs dans ce cerveau embrasé ! Que quelque douce image du passé s’élève devant elle !
« J’étais son père ! J’étais son père ! s’écria le vieillard, tendant les mains aux sombres formes qui continuaient de flotter au-dessus de lui. Ayez pitié d’elle, et de moi ! Où va-t-elle ? Ramenez-la ! J’étais son père ! »
Mais elles se contentèrent de la montrer du doigt dans sa course précipitée et dirent :
« Jusqu’au désespoir ! Apprends-le de l’être le plus cher à ton cœur ! »
Cent voix le répétèrent en écho. L’atmosphère était faite du souffle exhalé dans ces mots. Tobie semblait les aspirer à chaque halètement. Elles étaient partout, il ne pouvait les éviter. Et elle se hâtait toujours, le même éclat dans les yeux, les mêmes mots à la bouche : — « Comme Liliane ! Être changée comme Liliane ! »
Tout à coup, elle s’arrêta.
« Ah ! maintenant, ramenez-la ! s’écria le vieillard, arrachant ses cheveux blancs. Mon enfant ! Margot ! Ramenez-la ! Père Tout-Puissant, ramène-la ! »
Elle enveloppa le bébé dans son châle misérable pour lui donner un peu de chaleur. De ses mains fiévreuses, elle caressa les petits membres, composa le visage, arrangea la pauvre mise. Elle l’enlaça de ses bras décharnés, comme si elle ne consentirait jamais à s’en séparer davantage. Et de ses lèvres desséchées, elle l’embrassa avec une angoisse finale, dans une ultime et longue agonie d’amour.
Puis, ayant placé la minuscule menotte autour de son cou et la tenant là à l’intérieur de sa robe près de son cœur déchiré, elle pressa contre elle, tout contre elle et bien fermement, la petite tête endormie, et s’élança vers le fleuve.
Vers le fleuve, roulant ses eaux rapides et sombres, sur lesquelles semblait ruminer la nuit d’hiver ainsi que les dernières et noires pensées des nombreux égarés qui, avant Marguerite, avaient cherché là un refuge. Vers le fleuve, sur les rives duquel les lumières éparpillées luisaient maussades, rouges et ternes, telles des torches brûlant là pour indiquer le chemin de la Mort. Vers le fleuve où nulle demeure de vivants ne projetait son ombre dans l’obscurité profonde, impénétrable, lugubre.
Vers le fleuve ! Ses pas désespérés l’emmenaient vers ce portail de l’Éternité aussi vite que les eaux rapides couraient vers la mer. Tobie essaya de la toucher comme elle passait près de lui en descendant à son noir niveau ; mais la forme égarée, impétueuse, avec son amour farouche et terrible, son désespoir sur lequel ne pouvait plus agir nul frein, nulle prise humaine, passa près de lui comme le vent.
Il la suivit. Elle s’arrêta un moment sur le bord avant l’affreux plongeon. Il tomba à genoux et, dans un cri, s’adressa aux figures des cloches qui planaient pour lors au-dessus d’eux.
« Je l’ai appris ! cria le vieillard. De l’être le plus cher à mon cœur ! Ah ! sauvez-la, sauvez-la ! »
Il put glisser ses doigts dans les plis de la robe ; il put la saisir ! Comme ces mots s’échappaient de sa bouche, il sentit revenir la sensation du toucher, et il sut qu’il la retenait.
D’en haut, les figures le contemplaient fixement.
« Je l’ai appris ! cria le vieillard. Ah ! ayez pitié de moi en cette heure, si, entraîné par mon amour pour elle, si jeune et si bonne, j’ai calomnié la Nature dans le cœur des mères livrées au désespoir ! Ayez pitié de ma présomption, de ma méchanceté, de mon ignorance ; et sauvez-la. »
Il sentit que sa prise se relâchait. Elles restaient silencieuses encore.
« Ayez pitié d’elle ! s’écria-t-il. Comme de quelqu’un chez qui ce crime horrible a été suscité par l’amour perverti, par l’amour le plus fort, le plus profond que nous autres créatures déchues, puissions connaître ! Pensez à ce qu’a dû être sa misère, pour que pareille semence porte pareil fruit ! Le Ciel la voulait bonne. Il n’est pas au monde de mère aimante qui ne puisse en arriver là après une telle existence. Ah ! miséricorde pour mon enfant, qui, même en cette passe, cherche la miséricorde pour la sienne et meurt elle-même au péril de son âme immortelle, pour la sauver. »
Elle était dans ses bras. Il la tenait maintenant. Sa force était celle d’un géant.
« Je vois parmi vous l’esprit des cloches ! cria le vieillard, reconnaissant l’enfant et parlant sous quelque influence inspirée par leurs regards. Je sais que c’est le Temps qui tient en réserve pour nous notre héritage. Je sais qu’il est une mer du Temps qui se soulèvera un jour et devant laquelle seront balayés comme des feuilles tous ceux qui nous font du mal ou nous oppriment. Je la vois, elle monte ! Je sais que nous devons avoir confiance et espoir et ne douter ni de nous-mêmes, ni du bien chez notre semblable. Je l’ai appris de l’être le plus cher à mon cœur. Je la serre de nouveau dans mes bras. Ô esprits miséricordieux et bons, je serre votre vérité sur ma poitrine en même temps qu’elle ! Ô esprits miséricordieux et bons, je vous suis reconnaissant ! »
Il aurait pu en dire davantage ; mais les cloches, les vieilles cloches familières, ses chères, fidèles et fermes amies du carillon, se mirent à sonner leur chant d’allégresse en l’honneur de la Nouvelle Année ; avec tant d’exubérance, tant de gaieté, tant de joie et tant de félicité qu’il bondit sur ses pieds et rompit le charme qui l’enchaînait.
« Et, quoi que tu fasses, papa, dit Margot, ne mange plus de tripes sans demander avant au médecin si elles te conviennent : ce que tu as pu t’agiter, bonté divine ! »
Elle travaillait à l’aiguille, assise à la petite table près du feu, et garnissait sa simple robe de rubans pour son mariage. Elle était si tranquillement heureuse, si fraîche et juvénile, si pleine de beauté et de promesses, qu’il poussa un grand cri, comme s’il eût vu un ange dans sa maison ; puis il s’élança pour la serrer dans ses bras.
Mais il se prit les pieds dans le journal qui était tombé devant l’âtre, et quelqu’un s’interposa précipitamment entre eux.
« Non ! cria la voix de ce quelqu’un-là (et quelle riche voix enjouée c’était !). Pas même vous. Pas même vous. Le premier baiser de Margot en cette nouvelle année me revient ! À moi ! J’ai attendu devant la maison durant toute l’heure écoulée pour entendre les cloches et revendiquer mon dû. Margot, mon précieux trésor, bonne année ! Une vie entière de bonnes années, mon épouse adorée ! »
Et Richard l’étouffait de baisers.
De votre vie vous n’avez rien vu de pareil au Trotteux après cela. Peu me chaut où vous avez vécu ou ce que vous avez vu ; jamais de votre vie vous n’avez vu quoi que ce soit d’approchant ! Il s’asseyait sur sa chaise, se frappait les genoux et pleurait ; il s’asseyait sur sa chaise, se frappait les genoux et riait ; il s’asseyait sur sa chaise, se frappait les genoux et riait et pleurait en même temps ; il se levait de sa chaise et étreignait Margot ; il se levait de sa chaise et étreignait Richard ; il se levait de sa chaise et les étreignait tous deux à la fois ; il courait sans cesse vers Margot pour serrer le frais visage entre ses mains et l’embrasser, il s’en retournait à reculons pour ne pas la perdre de vue, et il accourait de nouveau telle une figure de lanterne magique ; et, quoi qu’il fît, il s’asseyait constamment sur sa chaise sans jamais y demeurer tranquille une minute ; tant il était littéralement fou de joie.
« Et c’est demain que tu te maries, mon cœur ! s’écria le Trotteux. Ce sera le vrai, l’heureux jour de tes noces !
— C’est aujourd’hui ! cria Richard, lui serrant les mains. Aujourd’hui même. Les cloches sonnent la Nouvelle Année. Entendez-les ! »
Elles sonnaient, en effet ! Béni soit leur cœur vigoureux, elles sonnaient ! En fameuses cloches qu’elles étaient, ces mélodieuses, ces sonores, ces nobles cloches ; fondues d’un métal peu commun ; faites par un fondeur peu commun ; quand donc jusqu’alors avaient-elles carillonné ainsi ?
« Mais… aujourd’hui, mon cœur ! dit le Trotteux. Vous vous êtes querellés aujourd’hui, Richard et toi.
— C’est parce qu’il est si mauvais garçon, papa, dit Margot. Ce n’est pas vrai, Richard ? C’est un homme si têtu, si violent ! Il aurait aussi bien dit son fait à ce grand alderman, il en serait aussi bien “Venu à Bout” qu’…
— Qu’il aurait embrassé Margot, suggéra Richard, non sans joindre, ma foi, le geste à la parole !
— Non… Assez, dit Margot. Mais je n’ai pas voulu le laisser faire, papa. À quoi cela aurait-il servi ?
— Richard, mon garçon ! s’écria le Trotteux. Vous êtes né brave cœur ; eh bien, il faudra rester un brave cœur jusqu’à la mort ! Mais tu pleurais près du feu, ce soir, ma chérie, quand je suis rentré ! Pourquoi pleurais-tu au coin du feu ?
— Je pensais à toutes les années que nous avons passées ensemble, papa. C’est tout. Et je pensais que je pourrais te manquer et que tu te sentirais bien seul. »
Le Trotteux regagnait de nouveau à reculons cette extraordinaire chaise, quand l’enfant, éveillée par le bruit, entra en courant, à demi vêtue.
« Mais la voilà ! s’écria le Trotteux, la saisissant au passage et l’élevant dans ses bras. Voilà la petite Liliane ! Ha, ha, ha ! Nous y voici, nous y sommes ! Ah ! nous y voici, nous y sommes encore ! Et nous y voici, nous y sommes ! Et Oncle Will aussi ! (Il interrompit son trot pour l’accueillir cordialement.) Ah ! Oncle Will, cette vision que j’ai eue ce soir pour vous avoir logé ! Ah ! Oncle Will, les obligations que je vous ai pour votre venue, mon bon ami ! »
Avant que Will Fern eût eu le temps de répondre un seul mot, une troupe de musiciens fit irruption dans la pièce, accompagnée de quantité de voisins, qui criaient : « Bonne Année, Margot ! » « Heureuses noces ! » « Beaucoup d’autres années ! » et autres souhaits fragmentaires du même ordre. La grosse caisse (qui était un ami particulier du Trotteux) s’avança alors et dit :
« Veck le Trotteux, mon gars ! On a appris que ta fille allait se marier demain. Y a personne qui te connaisse qui ne te veuille pas du bien ou qui la connaisse et ne lui veuille pas du bien. Ou qui vous connaisse tous les deux et qui ne vous souhaite à tous deux tout le bonheur que puisse apporter la Nouvelle Année. Et nous voici venus en conséquence pour vous jouer un air et vous faire danser. »
Discours qui fut accueilli par une acclamation générale. La grosse caisse était assez ivre, soit dit en passant, mais qu’importe ?
« Quelle joie, croyez-moi, dit le Trotteux, que d’être ainsi estimé ! Comme vous êtes d’aimables et bons voisins ! Tout cela, c’est à cause de ma chère fille. Elle le mérite bien ! »
En un clin d’œil tous furent prêts pour la danse (Margot et Richard en tête) ; et la grosse caisse était sur le point de tanner sa peau d’âne de toutes ses forces, quand on entendit au-dehors un concours de sons prodigieux, et une accorte matrone, âgée de cinquante ans environ et respirant la bonne humeur, entra en courant, accompagnée d’un homme qui portait une cruche de grès de dimensions terrifiantes, et suivie de près par l’orphéon et les clochettes ; pas les cloches, bien sûr ! mais une collection portative assemblée sur un cadre.
Le Trotteux dit : « Voilà Mme Chickenstalker ! » et s’assit en se tapant à nouveau sur les genoux.
« On se marie donc sans me le dire, Margot ! s’écria la bonne dame. Jamais de la vie ! Je n’aurais pas pu dormir en cette dernière nuit de l’année sans venir vous souhaiter toutes les joies. Je n’aurais tout simplement pas pu, Margot. Fussé-je clouée au lit. Me voici donc ; et comme c’est la veille du Nouvel An, et la veille de votre mariage aussi, ma chère, j’ai fait faire un petit flip, que j’ai apporté avec moi. »
L’idée que se faisait Mme Chickenstalker d’un petit flip faisait honneur à sa réputation. La cruche exhalait autant de vapeurs et de fumées qu’un volcan, et l’homme qui l’avait portée défaillait.
« Madame Tugby ! dit le Trotteux, qui, dans son ravissement, avait tourné tout autour de la brave dame — je veux dire madame Chickenstalker. Bénie soit toute votre personne ! Je vous souhaite une bonne année, et beaucoup d’autres après ! Madame Tugby, poursuivit le Trotteux, quand il l’eut embrassée — je veux dire madame Chickenstalker. Je vous présente William Fern et Liliane. »
La bonne dame, à sa grande surprise, devint tour à tour très pâle et très rouge.
« Ce n’est pas la Liliane Fern dont la mère est morte dans le Dorsetshire ? » dit-elle.
L’oncle répondit que si et, s’étant vivement rapprochés, ils échangèrent un rapide dialogue, dont le résultat fut que Mme Chickenstalker lui saisit les deux mains, rendit de son plein gré un baiser à Tobie et attira l’enfant contre sa vaste poitrine.
« Will Fern ! dit le Trotteux, enfilant la moufle de sa main droite. Ce n’est pas l’amie que vous espériez trouver ?
— Mais si ! répondit Will, posant ses mains sur les épaules du Trotteux. Et qui semble devoir être une amie presque aussi bonne, si c’est possible, que l’ami que j’avais déjà trouvé.
— Oh ! s’écria le Trotteux. Jouez, s’il vous plaît, là-haut. Voulez-vous avoir la bonté de jouer ? »
Aux sons de la musique de l’orchestre, des clochettes, de l’orphéon tout ensemble, et tandis que les cloches poursuivaient leur puissant concert au-dehors, le Trotteux, ayant institué Margot et Richard second couple, entraîna Mme Chickenstalker dans la danse — dont il s’acquitta sur un pas inconnu avant et depuis et fondé sur le trot particulier qui lui était propre.
Le Trotteux avait-il rêvé ? Ou ses joies et ses peines, et les acteurs qui y ont eu part, ne sont-ils qu’un rêve ? Lui-même est-il un rêve ? Et l’auteur de ce conte, un rêveur qui ne s’éveille qu’à présent ? S’il en est ainsi, ô auditeur, toi qui lui étais si cher dans toutes ses visions, essaie de te rappeler les dures réalités d’où sont nées ces ombres ; et dans ta sphère — nulle n’est trop étendue, nulle trop limitée pour pareille fin — efforce-toi de les corriger, de les améliorer, de les adoucir. Et que la Nouvelle Année soit pour toi heureuse, heureuse aussi pour bien d’autres dont le bonheur dépend de toi ! Que chaque année soit plus heureuse que la précédente, et que le plus humble de nos frères, la plus pauvre de nos sœurs ne se voient pas refuser leur part légitime du lot pour la jouissance duquel le Créateur les a faits.