PREMIER GRÉSILLEMENT
C’est la bouilloire qui commença ! Ne venez pas me répéter ce que dit Mme Peerybingle : moi, je sais. Mme Peerybingle peut bien affirmer pour la fin des temps qu’elle ne saurait dire qui commença, je déclare, moi, que ce fut la bouilloire. Je devrais le savoir, tout de même ! La bouilloire commença cinq bonnes minutes, au petit coucou à la face cireuse suspendu dans le coin, avant que le grillon n’émît un seul grésillement.
Comme si la pendule n’avait pas fini de sonner et comme si le petit faneur convulsif qui la surmontait n’avait pas abattu, à force de saccades de droite et de gauche devant un palais mauresque, un demi-arpent d’herbe imaginaire avant que le grillon se manifestât le moins du monde !
Ma foi, je ne suis pas péremptoire de nature, chacun le sait. Pour rien au monde je n’opposerais mon avis personnel à celui de Mme Peerybingle si je n’en étais absolument sûr. Rien ne saurait m’y induire. Mais il s’agit d’un fait ; et le fait est que c’est la bouilloire qui commença, cinq minutes au moins avant que le grillon ne donnât aucun signe de vie. Si vous voulez chicaner, je dirai même dix.
Permettez que je raconte exactement comment les choses se passèrent. Je l’aurais fait dès le premier mot, n’eût été cette simple considération : pour raconter une histoire, il faut bien commencer par le début, et comment serait-il possible de commencer par le début sans commencer par la bouilloire ?
Entendez qu’il y eut, semble-t-il, une sorte de compétition ou d’assaut de talent entre la bouilloire et le grillon. Or, voici ce qui l’amena et comment la chose arriva.
Mme Peerybingle qui, sortie dans l’âpre crépuscule avec une paire de patins, les avait fait cliqueter sur les pavés humides en imprimant par toute la cour des empreintes vaguement figuratives de la première proposition d’Euclide, Mme Peerybingle remplit la bouilloire au tonneau d’eau de pluie. Bientôt rentrée, patins en moins (et cela faisait sensiblement moins, car ils étaient hauts et elle assez courte), elle installa la bouilloire sur le feu. Ce faisant, elle perdit patience ou tout au moins l’égara un instant, car l’eau désagréablement froide, qui affectait pour lors cet état glissant et fangeux de la neige détrempée où elle semble pouvoir pénétrer toute substance, fût-ce des fers de patins, avait saisi les orteils de Mme Peerybingle et même éclaboussé ses jambes. Or lorsque, tirant (à juste titre) une certaine vanité de ses jambes, on met sa coquetterie à avoir toujours des bas particulièrement nets, pareille atteinte vous semble sur le moment assez pénible à supporter.
Sans compter que la bouilloire faisait preuve d’un entêtement exaspérant : elle refusait de se laisser ajuster sur la barre supérieure ; elle ne voulait rien entendre pour s’adapter docilement aux morceaux de charbon ; elle tenait à pencher en avant d’un air d’ébriété et à baver, comme une idiote de bouilloire, sur le devant de l’âtre. Elle se montrait d’humeur batailleuse, elle sifflait et crachait d’un air chagrin sur le feu. Et pour conclure le tout, le couvercle, résistant aux doigts de Mme Peerybingle, commença par se renverser sens dessus dessous, puis, avec une ingénieuse obstination digne d’une meilleure cause, plongea de côté, jusqu’au fin fond de la bouilloire. Et la coque du Royal George n’offrit certes jamais la moitié de la monstrueuse résistance à sortir de l’eau que déploya le couvercle de cette bouilloire avant que Mme Peerybingle ne parvînt à le repêcher.
Même alors, la bouilloire garda un aspect passablement rétif et obstiné, portant haut son anse d’un air de défi et dressant vers Mme Peerybingle un bec effronté et moqueur, comme pour dire : « Je ne bouillirai pas. Rien ne m’y contraindra ! »
Mais Mme Peerybingle, qui avait recouvré sa bonne humeur, frotta l’une contre l’autre ses petites mains potelées pour en retirer la poussière et s’assit en riant devant la bouilloire. Cependant, la joyeuse flambée s’avivait et retombait tour à tour, jetant éclat ou lueurs sur le petit faneur qui surmontait le coucou de Hollande, au point que l’on eût pu le croire rigoureusement immobile devant le palais mauresque, rien d’autre ne bougeant que la flamme.
Il était en mouvement, pourtant, et il avait bien ses spasmes, réguliers à souhait, à la cadence de deux par seconde. Mais ses souffrances, au moment où la pendule allait sonner, étaient affreuses à voir ; et quand un coucou passa la tête par un abat-foin du palais pour chanter six fois, chaque note le secoua comme une voix fantomatique — ou comme quelque fil de fer accroché à la jambe.
Ce ne fut pas avant qu’un violent ébranlement et un ronronnement parmi les poids et les chaînes qui pendaient en dessous se fussent entièrement apaisés que ce faneur terrifié redevint lui-même. Ses alarmes n’étaient d’ailleurs pas sans motif ; car les squelettes osseux et cliquetants des pendules, quand ils fonctionnent, sont fort déconcertants, et je me demande bien comment un groupe d’hommes quelconque et en particulier les Hollandais ont jamais pu prendre goût à les inventer. Les Hollandais ont la réputation d’aimer faire bénéficier la partie inférieure de leur propre personne d’amples gaines et de beaucoup de vêtements ; ils pourraient donc mieux faire, sans nul doute, que de laisser leurs pendules aussi nues et aussi décharnées.
C’est alors, notez-le, que la bouilloire commença sa soirée. C’est alors que, se faisant musicale et tendre, elle commença d’avoir dans la gorge des gargouillements irrépressibles et de se livrer à de brefs et sonores ronflements, qu’elle réprimait dans l’œuf, comme si elle ne s’était pas encore tout à fait déterminée à être de bonne compagnie. C’est alors qu’après deux ou trois de ces vaines tentatives pour étouffer ses joviaux sentiments, elle rejeta toute réserve morose et se lança dans un chant si douillet, si joyeux que jamais rossignol en transe n’en eut la moindre idée.
Un chant si simple aussi ! Mon Dieu, il se comprenait comme un livre ouvert — mieux, peut-être, que certains livres que vous et moi pourrions citer. De sa chaude haleine jaillissant en un léger nuage qui s’élevait avec grâce et gaieté à quelques pieds pour ensuite se suspendre au coin de la cheminée comme à son propre empyrée domestique, elle poussait sa chanson avec la puissante énergie de belle humeur que son corps de fer dégageait en fredonnant sur le feu ; et le couvercle lui-même, ce couvercle naguère rebelle — tel est l’effet d’un exemple entraînant —, se mit à exécuter une sorte de gigue et à tintinnabuler comme une jeune cymbale sourde-muette qui n’aurait jamais connu l’usage de sa sœur jumelle.
Que ce chant de la bouilloire fût un chant d’invitation et de bienvenue adressé à quelqu’un de l’extérieur, à quelqu’un qui approchait à ce moment de la douillette petite maison et de son feu vif, ne fait aucun doute. Mme Peerybingle le savait bien, tandis qu’elle restait assise à rêvasser devant l’âtre. « Il fait nuit noire, chantait la bouilloire ; les feuilles mortes s’entassent, pourrissantes, au bord de la route ; au-dessus, tout est brouillard et ténèbres, au-dessous argile et boue ; un seul allégement à toute cette triste et fuligineuse atmosphère et je ne suis pas sûre que c’en soit un, car ce n’est qu’un éclat de pourpre sombre et violente où le soleil et le vent se sont entendus pour bouter le feu aux nuages coupables d’un pareil temps ; la plus grande étendue perceptible n’est qu’une longue bande noire ; le poteau indicateur est tout engivré, le verglas recouvre le chemin, la glace n’est point de l’eau et l’eau n’est plus courante ; on ne peut dire que rien soit dans l’ordre ; mais il approche, il approche, il approche…! »
C’est alors, si vous y tenez, que le grillon fit chorus, d’un cri-cri, cri-cri, cri-cri de telle ampleur, d’une voix si étonnamment disproportionnée à sa taille en comparaison de celle de la bouilloire (sa taille, on ne pouvait même l’apercevoir !), que s’il eût éclaté dans l’instant comme un canon trop chargé, s’il fût tombé sur la place en holocauste, si son chant eût éparpillé son petit corps en cinquante morceaux, ce n’eût paru être qu’une conséquence naturelle et inévitable en vue de laquelle il eût expressément œuvré.
La bouilloire avait vu la fin de son solo. Elle persévéra d’une ardeur non diminuée ; mais le grillon joua les premiers violons et s’y tint. Mon Dieu, comme il grésilla ! Sa voix aiguë, crissante, stridente, résonna par toute la maison, et l’on eût dit qu’elle allait scintiller au travers des ténèbres extérieures comme une étoile. Il y avait, à son plus fort, un petit trille, une vibration indicible qui laissait supposer que l’insecte était emporté, qu’il bondissait à nouveau dans l’élan de son enthousiasme intense. Ils s’entendaient cependant fort bien, le grillon et la bouilloire ! Le refrain de la chanson était toujours le même ; et plus fort, plus fort, plus fort encore le chantaient-ils à l’envi.
La jolie petite auditrice — car jolie elle l’était, et jeune, encore que quelque peu boulotte ; quant à moi, d’ailleurs, je ne déteste pas cela —, la jolie petite auditrice alluma une bougie, jeta un coup d’œil au faneur de la pendule qui rentrait une assez belle moisson de minutes, et regarda par la fenêtre, où, étant donné l’obscurité, elle ne vit rien d’autre que sa propre image reflétée dans la vitre. À mon avis (et sans doute eût-ce été aussi le vôtre), elle eût pu regarder fort loin sans rien voir qui fût moitié aussi agréable. Quand elle revint s’asseoir dans le même fauteuil que devant, le grillon et la bouilloire maintenaient toujours leur duo, avec une parfaite fureur dans la compétition. Le point faible de la bouilloire étant nettement qu’elle ne voyait pas le moment où elle était battue.
Il y avait là-dedans toute l’excitation d’une course. Cri-cri-cri ! Le grillon a un mille d’avance. Hum-hum-hum-m-m ! La bouilloire s’escrime au loin, comme une grosse toupie ronflante. Cri-cri-cri ! Le grillon a passé le tournant. Hum-hum-hum-m-m ! La bouilloire le serre à sa façon ; pas question d’abandonner. Cri-cri-cri ! Le grillon est plus frais que jamais. Hum-hum-hum-m-m ! La bouilloire prend son temps. Cri-cri-cri ! Le grillon s’élance pour en venir à bout. Hum-hum-hum-m-m ! La bouilloire ne se laisse pas battre comme cela. Tant qu’à la fin tous deux se trouvèrent si bien entraînés dans le pêle-mêle et le tohu-bohu de la compétition qu’il eût fallu une tête plus solide que la vôtre ou la mienne pour décider à coup sûr si la bouilloire grésillait ou si le grillon ronronnait, si le grillon grésillait ou si la bouilloire ronronnait ou encore si tous deux grésillaient et tous deux ronronnaient. Quoi qu’il en soit, une chose est certaine : c’est que bouilloire et grillon, au même instant et par quelque pouvoir de fusion d’eux seuls connu, lancèrent l’un et l’autre leur chant de coin du feu tout au long d’un rayon de la chandelle qui se répandait au travers de la fenêtre assez loin sur la route. Et cette lumière, allant frapper une certaine personne qui s’avançait vers elle à ce moment dans l’obscurité, lui révéla tout, littéralement dans un éclair, et lui cria :
« Bienvenue à la maison, mon vieux ! Bienvenue à la maison, mon gars ! »
Cette fin atteinte, la bouilloire, exténuée, déborda et fut retirée du feu. Mme Peerybingle s’élança alors vers la porte, où les roues d’une voiture, le piétinement d’un cheval, une voix d’homme, l’entrée et la sortie en coup de vent d’un chien surexcité et l’apparition mystérieuse et surprenante d’un bébé firent bientôt un diable de brouhaha.
D’où provenait le bébé ou comment Mme Peerybingle put le saisir ainsi en un tournemain, pour ma part, je ne le sais. Toujours est-il qu’un bébé bien vivant se trouvait dans les bras de Mme Peerybingle ; et elle semblait en tirer une certaine dose de fierté quand l’entraîna vers le feu un homme de robuste carrure, beaucoup plus grand et plus âgé qu’elle-même, qui dut se baisser de moitié pour l’embrasser. Mais elle valait l’effort : un mortel de six pieds six pouces, même avec un lumbago, l’eût accompli.
« Ah, mon Dieu, Jean ! s’écria Mme Peerybingle. Comme te voilà fait, avec ce temps ! »
Le temps, en effet, n’avait pas amélioré son apparence, on ne pouvait le nier. L’épais crachin s’était caillé sur ses cils comme du verglas cristallisé ; et, sous l’action combinée du brouillard et du feu, des arcs-en-ciel luisaient jusque dans ses favoris.
« Hé, tu vois, Dot, répondit Jean lentement tout en déroulant le châle qui lui enveloppait le cou et en se chauffant les mains ; ce… ce n’est pas précisément un temps d’été. Alors, quoi d’étonnant ?
— J’aimerais bien que tu ne m’appelles pas Dot, Jean. Je n’aime pas cela, dit Mme Peerybingle, dont la moue charmante montrait clairement qu’elle l’aimait au contraire, et beaucoup.
— Mais qu’es-tu donc d’autre ? répliqua Jean, abaissant sur elle un regard souriant et lui serrant la taille d’une étreinte aussi légère que le permettaient une main et un bras énormes. Une mioche et (à ce moment, il regarda le bébé)… une mioche et sa pou… non, je ne le dirai pas, de peur de gâter le tableau ; mais j’étais bien près de faire une plaisanterie ; je n’en ai jamais été si près, je crois. »
Il était souvent près de dire quelque chose de très spirituel, à l’en croire, ce lourd, ce lent, cet honnête Jean ; ce Jean si pesant, mais d’esprit si léger ; si rude en surface, mais si doux de cœur ; si épais au-dehors, et si vif au-dedans ; ce Jean si flegmatique, mais si bon ! Ah, Mère Nature, accorde à tes enfants la véritable poésie du cœur qui se cachait dans la poitrine de ce pauvre commissionnaire de roulage, (car ce n’était qu’un commissionnaire, soit dit en passant), et nous pourrons supporter de les entendre s’exprimer en prose et de les voir mener une vie prosaïque ; nous te serons même reconnaissants de leur compagnie !
Il était plaisant de voir Dot, avec sa petite tournure et dans les bras son bébé, une véritable poupée de bébé, regarder le feu d’un air de coquette méditation et incliner de côté sa délicate petite tête juste assez pour la laisser reposer d’une curieuse façon, mi-naturelle et mi-affectée, dans l’agréable nid offert par la grande et rude forme du commissionnaire. Il était plaisant de le voir, lui, avec sa tendre gaucherie, s’efforcer d’adapter son robuste appui à la légère exigence et de faire de sa solide quarantaine un étai qui ne fût pas inapproprié à cette jeunesse en fleur. Il était plaisant d’observer comment Tilly Slowboy, attendant à l’arrière-plan qu’on lui remît le bébé, contemplait (encore qu’âgée seulement de quatorze ans) le groupe ainsi formé et restait, la bouche et les yeux grands ouverts et la tête en avant, à inhaler ce spectacle comme une bouffée d’air pur. Non moins agréable était-il d’observer la façon dont Jean le Commissionnaire, sur une remarque de Dot au sujet dudit bébé, retint sa main au moment de toucher l’enfant, comme s’il eût craint de le briser, et dont, penché en avant, il le regarda d’une distance sûre avec une sorte de fierté embarrassée, telle qu’en pourrait montrer un aimable mâtin qui se trouverait un beau jour le père d’un jeune canari.
« Est-il pas beau, Jean ? Comme il est joli quand il dort !
— Très joli, dit Jean. Pour ça, oui. Et il dort presque tout le temps, n’est-ce pas ?
— Oh ! Dieu non, Jean !
— Ah ! dit Jean d’un ton méditatif. Il me semblait qu’il avait généralement les yeux fermés. Holà !
— Ciel, Jean, comme tu fais sursauter les gens !
— C’est pas mauvais pour lui de les lever comme ça, dis ? s’écria le commissionnaire, étonné. Vois comme il cligne des deux yeux à la fois ! Et regarde sa bouche ! Mais il bée comme un poisson rouge !
— Tu ne mérites pas d’être père, pour ça non, dit Dot avec toute la dignité d’une femme d’expérience. Mais comment saurais-tu de quels petits malaises sont indisposés les enfants, Jean ? Tu n’en connais même pas le nom, grand balourd. »
Et, après avoir retourné le bébé sur son bras gauche et lui avoir tapoté le dos en guise de cordial, elle pinça en riant l’oreille de son mari.
« Non, dit Jean en se débarrassant de sa houppelande. C’est bien vrai, Dot. Je n’y connais pas grand-chose. Tout ce que je sais, c’est que j’ai dû lutter assez rudement contre le vent, ce soir. Il soufflait du nord-est en plein dans la charrette, tout le long du retour.
— Mon pauvre vieux, c’est bien vrai ! s’écria Mme Peerybingle, qui se fit instantanément très active. Voyons, Tilly, prends ce doux trésor, pendant que je me rends utile. Mon Dieu, je serais capable de l’étouffer de baisers, vrai ! Holà, bon chien ! Holà, Boxeur, mon gros ! Laisse-moi d’abord te faire ton thé, Jean ; et après, je t’aiderai aux colis — comme la diligente abeille : “Comment fait la petite, etc.” tu connais la suite, Jean. As-tu jamais appris “Comment fait la petite abeille” quand tu allais à l’école, Jean ?
— Pas tout à fait assez pour le savoir par cœur, répondit Jean. J’y suis presque arrivé à un moment. Mais je n’aurais fait que l’écorcher, il me semble.
— Ha, ha, fit Dot, riant (elle avait le rire le plus joyeux que l’on ait jamais entendu). Quel vieil âne chéri tu fais, Jean, pour sûr ! »
Sans contester aucunement cette assertion, Jean sortit afin de s’assurer que le garçon à la lanterne, qui avait passé ce temps à danser de-ci de-là devant la porte et la fenêtre tel un feu follet, s’occupait comme il convenait du cheval, beaucoup plus gros que vous ne voudriez le croire si je vous donnais son volume, et si âgé que la date de sa naissance se perdait dans la nuit des temps. Boxeur, sentant qu’il devait ses attentions à la famille entière et qu’il lui appartenait de les distribuer avec impartialité, se précipitait au-dehors et rentrait avec un manque ahurissant d’esprit de suite ; tantôt décrivant un cercle de brefs aboiements autour du cheval que l’on pansait devant la porte de l’écurie ; tantôt feignant une furieuse ruée vers sa maîtresse et s’arrêtant soudain facétieusement ; tantôt arrachant un cri à Tilly Slowboy, assise devant le feu sur la petite chaise basse à bascule, par l’application inattendue d’un museau humide sur son visage ; tantôt montrant un intérêt indiscret pour le bébé ; tantôt tournoyant devant le foyer avant de se coucher comme s’il s’installait pour la nuit ; puis se relevant et emmenant son petit bout de queue de rien du tout dans la froidure extérieure, comme s’il venait de se rappeler quelque rendez-vous et partait au grand trot pour ne pas le manquer.
« Là ! Voilà la théière toute prête sur la plaque ! dit Dot avec autant d’alerte affairement qu’une enfant jouant au ménage. Et voici ce fier jambonneau ; et le beurre, et puis la miche croustillante, et tout ! Voici le panier à linge pour les petits paquets, Jean, si tu en as… Où es-tu, Jean ? Ne laisse pas ce cher bébé tomber sous la grille, Tilly, quoi que tu fasses ! »
On peut noter que Mlle Slowboy, en dépit de la vivacité avec laquelle elle rejeta cet avertissement, était douée d’un rare et surprenant talent de placer le bébé dans des positions difficiles et qu’elle avait à maintes reprises mis en péril sa brève existence avec une tranquillité qui n’appartenait qu’à elle. Cette jeune personne avait une tournure à tel point raide et sèche que ses vêtements semblaient constamment en passe de glisser des patères pointues que représentaient ses épaules et auxquelles ils se trouvaient vaguement suspendus. Son costume se distinguait par le déploiement partiel, en toutes les occasions possibles, de certain vêtement de flanelle d’une structure singulière et aussi par le fait qu’il offrait de temps à autre, dans la région du dos, la vision momentanée d’un corset ou d’une brassière de couleur vert éteint. En état perpétuel de béante admiration devant toutes choses, absorbée de plus dans la contemplation constante des perfections de sa maîtresse et du bébé, on peut bien dire que les petites erreurs de jugement de Mlle Slowboy faisaient également honneur à sa tête et à son cœur ; et, bien qu’elles en fissent moins à la tête du bébé, à qui elles offraient parfois l’occasion d’entrer en contact avec les portes, buffets, rampes d’escalier, quenouilles de lit et autres substances étrangères, elles étaient pourtant l’honnête résultat du constant étonnement qu’éprouvait Tilly Slowboy à se trouver traitée avec tant de bonté et installée dans une maison aussi confortable. Car les Slowboy père et mère étaient, l’un comme l’autre, inconnus de la Renommée ; Tilly, enfant trouvée, avait été élevée par la charité publique, et chacun sait qu’enfant trouvée n’a jamais été synonyme d’enfant aimée.
La vue de la petite Mme Peerybingle, qui revenait avec son mari en tirant le panier à linge et en déployant les efforts les plus énergiques pour ne rien faire du tout (car il le portait), vous aurait amusé presque autant qu’elle l’amusait lui-même. Peut-être ce spectacle réjouit-il aussi le grillon, pour autant que je sache ; en tout cas, il se remit sans nul doute à grésiller, et avec véhémence.
« Vive Dieu ! dit Jean à sa façon lente. Il est plus gai que jamais, ce soir, il me semble.
— Et il nous portera sûrement chance, Jean ! Il l’a toujours fait. Avoir un grillon dans son foyer, c’est la plus heureuse chose au monde ! »
Jean la regarda comme s’il était bien près de s’être mis en tête qu’elle était son grillon en chef et qu’il acquiesçait entièrement. Mais ce fut là sans doute encore une de ces occasions où il s’en fallut de peu qu’il ne fît une de ses bonnes plaisanteries, car il ne dit rien.
« La première fois que j’ai entendu sa petite note réjouissante, Jean, ce fut le soir où tu m’amenas à la maison… à ma nouvelle maison, ici, en tant que sa petite maîtresse. Il y a près d’un an. Tu te rappelles, Jean ? »
Oh ! oui, Jean se le rappelait ; pour sûr !
« Quelle bienvenue pour moi que son grésillement ! Il me prodiguait tant de promesses et d’encouragements ! Il semblait me dire que tu serais plein de douceur et de prévenance à mon égard, et que tu ne t’attendrais pas (j’en avais bien peur, à ce moment-là, Jean) à trouver une tête mûrie par les ans sur les épaules de ta sotte de petite femme. »
Jean lui tapota gentiment l’épaule, puis la tête, comme pour dire « Non, non », qu’il ne s’était pas attendu à pareille chose ; qu’il avait été bien content de les prendre telles qu’elles étaient. Et il avait de bonnes raisons pour cela, car elles étaient fort avenantes.
« Il disait vrai, Jean, en me le faisant espérer : tu as toujours été pour moi le meilleur, le plus attentionné, le plus affectueux des maris. Ç’a été un heureux foyer que celui-ci, Jean ; et c’est pour cela que j’aime le grillon !
— Eh bien, moi aussi alors, dit le voiturier. Moi aussi, Dot.
— Je l’aime pour les nombreuses fois que je l’ai entendu et les nombreuses pensées que m’a inspirées son innocente musique. Le soir, parfois, au crépuscule, quand je me sentais un peu seule et déprimée, Jean… quand le bébé n’était pas encore là pour me tenir compagnie et égayer la maison… quand je pensais à la solitude qui serait la tienne si je mourais, au chagrin que j’éprouverais si je pouvais savoir que tu m’avais perdue, mon chéri, son cri-cri-cri venant du foyer semblait m’annoncer une autre petite voix, si douce, si chère à mon cœur, au son futur de laquelle ma peine s’évanouissait comme un mauvais rêve. Et quand je craignais (car j’ai eu cette crainte, tant j’étais jeune, tu sais, Jean !) que ce mariage se révélât mal assorti entre moi, si enfant, et toi, mieux fait pour être mon tuteur que mon mari, quand je redoutais que tu fusses incapable, en dépit de tous tes efforts, d’apprendre à m’aimer comme tu l’espérais et comme tu demandais dans tes prières de pouvoir le faire, son cri-cri-cri me réconfortait à nouveau et me remplissait d’un nouvel espoir, d’une nouvelle confiance. Je pensais à tout cela ce soir, mon chéri, tandis que je t’attendais ; et c’est pour tout cela que j’aime le grillon !
— Et moi aussi, répéta Jean. Mais, Dot, espérer et demander dans mes prières que je puisse, moi, apprendre à t’aimer ? En voilà une pensée ! Je savais déjà le faire bien avant de t’amener ici pour être la petite maîtresse du grillon, Dot ! »
Elle posa un instant la main sur son bras et leva vers lui un visage troublé, comme si elle eût désiré lui dire quelque chose. Mais, le moment d’après, elle était agenouillée devant le panier et parlait d’une voix enjouée, tout en s’affairant avec les paquets :
« Il n’y en a pas beaucoup, ce soir, Jean ; mais j’ai aperçu des marchandises derrière la voiture tout à l’heure ; et, si elles donnent peut-être plus de peine, elles rapportent tout autant ; nous n’avons donc pas lieu de nous plaindre, n’est-ce pas ? D’ailleurs, tu as dû déjà faire quelques livraisons en rentrant, je pense ?
— Oh ! oui, dit Jean. Pas mal, même.
— Mais qu’est-ce que c’est que cette boîte ronde ? Ma parole, Jean, c’est un gâteau de mariage !
— On peut se fier à une femme pour découvrir cela ! dit Jean avec admiration. Un homme n’y aurait jamais pensé. On aurait beau mettre un gâteau de mariage dans une caisse à thé, dans un lit pliant, dans un baril de saumon mariné ou dans tout autre emballage invraisemblable, une femme le découvrira tout de suite, c’est sûr et certain. Oui, c’est un gâteau de mariage ; je suis passé le prendre chez le pâtissier.
— Et il pèse je ne sais combien, un quintal pour le moins ! s’écria Dot en affectant de faire de grands efforts pour le soulever. Pour qui est-ce, Jean ? Où va-t-il ?
— Lis ce qui est écrit de l’autre côté, dit Jean.
— Mais, Jean ! Dieu du Ciel !
— Hein ! Qui l’aurait cru ? répliqua Jean.
— Tu ne vas pas me dire, poursuivit Dot, s’asseyant par terre et secouant la tête en le regardant, que c’est pour Gruff & Tackleton, le fabricant de jouets ! »
Jean fit de la tête un signe affirmatif.
Mme Peerybingle agita aussi la tête une quinzaine de fois au moins, en signe non d’acquiescement, mais bien de muette et compatissante surprise, tandis qu’elle serrait les lèvres de toute leur petite force (elles n’avaient jamais été faites pour cela, c’était évident) et que son regard distrait perçait son brave mari de part en part. Pendant ce temps, Mlle Slowboy, qui avait le talent mécanique de reproduire de petites bribes de la conversation en cours pour la délectation du bébé non sans en avoir retiré toute signification et mis tous les noms au pluriel, demandait à haute voix à ce petit être si le paquet était bien destiné aux fabricants de jouets Gruffs et Tackletons, s’il voulait passer chercher des gâteaux de mariage chez les pâtissiers, si ses mamans reconnaissaient les boîtes quand ses papas les rapportaient dans les maisons, et patati et patata.
« Et cela va vraiment se faire ! dit Dot. Mais elle et moi, nous étions ensemble sur les bancs de l’école, Jean ! »
Peut-être la voyait-il, ou presque, telle qu’elle était en ce même temps de l’école. Il la regardait en tout cas avec une expression de plaisir rêveur, mais il ne répondit rien.
« Il est si vieux ! Si différent d’elle ! Combien d’années de plus que toi crois-tu qu’il a, Gruff & Tackleton, Jean ?
— Combien de tasses de thé boirai-je de plus ce soir en une séance que Gruff & Tackleton n’en prit jamais en quatre, c’est ce que je me demande, répondit Jean avec bonne humeur, tandis qu’il approchait une chaise de la table ronde et s’attaquait au jambon froid. Pour ce qui est de manger, je mange peu ; mais ce peu-là, je le goûte pleinement, Dot. »
Même cette assertion, reflet du sentiment habituel qu’il éprouvait au moment des repas et l’une de ses innocentes illusions (car son appétit toujours tenace le contredisait catégoriquement), n’amena nul sourire sur le visage de sa petite femme, laquelle, debout au milieu des paquets, repoussa lentement du pied la boîte du gâteau sans même jeter un seul regard, malgré ses yeux baissés, sur la coquette chaussure à laquelle elle accordait d’ordinaire tant d’attention. Absorbée dans ses pensées, elle restait là sans se soucier du thé ni de Jean (bien que celui-ci l’appelât et cherchât à la tirer de sa rêverie en cognant la table de son couteau), jusqu’à ce qu’il finît par se lever pour lui toucher le bras ; elle le regarda alors un moment et se hâta de gagner sa place derrière la table à thé en riant de sa négligence. Mais son rire n’était plus le même. La manière et la musique en étaient toutes changées.
Le grillon lui aussi s’était tu. La pièce n’était plus en quelque sorte aussi riante qu’auparavant. Ce n’était plus du tout la même chose.
« Ainsi, ce sont là tous les paquets, n’est-ce pas, Jean ? demanda Dot, rompant un long silence que le brave voiturier avait consacré à l’illustration pratique d’une part de son sentiment favori, car il goûtait certainement ce qu’il mangeait, s’il était impossible d’admettre qu’il mangeât peu. Ainsi, ce sont là tous les paquets, n’est-ce pas, Jean ?
— C’est tout, dit Jean. Enfin… non… je… (posant couteau et fourchette, il respira profondément). Par ma foi…, j’ai complètement oublié le vieux monsieur !
— Le vieux monsieur ?
— Dans la voiture, dit Jean. Il dormait, sur la paille, la dernière fois que je l’ai vu. J’ai été bien près de penser à lui par deux fois depuis que je suis entré ; mais il m’est ressorti de la tête. Holà ! Hep ! Levez-vous ! »
Jean prononça ces derniers mots au-dehors, où il s’était précipité la chandelle à la main.
Mlle Slowboy, consciente de quelque mystérieuse allusion au Vieux Monsieur et dont l’imagination déroutée appliquait à l’expression certaines associations de nature religieuse, fut si troublée que, s’étant levée en hâte de la chaise basse au coin du feu pour chercher protection près des jupes de sa maîtresse et heurtant, tandis qu’elle passait devant la porte, un vieillard inconnu, elle l’attaqua instinctivement avec le seul instrument offensif qu’elle eût à sa portée. Cet instrument se trouvant être le bébé, il s’ensuivit une grande commotion et beaucoup d’alarme, que la sagacité de Boxeur eut quelque tendance à accroître encore, car ce bon chien, plus réfléchi que son maître, était resté, semble-t-il, à surveiller le sommeil du vieux monsieur, de peur que celui-ci ne s’en fût en emportant certains jeunes peupliers liés derrière la voiture ; et il le serrait encore de très près, lui taquinant en fait les guêtres, devant les boutons desquelles il faisait les plus beaux arrêts.
« Vous êtes indéniablement bon dormeur, monsieur, dit Jean, quand le calme fut revenu (dans l’entre-temps, le vieux monsieur s’était tenu, immobile et la tête découverte, au milieu de la pièce) ; si bon dormeur que je serais assez tenté de vous demander où sont les six autres… mais cela, ce serait une plaisanterie, et je sais que je la gâterais. J’ai été bien près de la faire, pourtant, murmura le commissionnaire avec un petit rire étouffé, bien près ! »
L’étranger, qui avait de longs cheveux blancs, de beaux traits singulièrement hardis et bien dessinés pour un vieillard, et des yeux sombres, brillants, pénétrants, jeta en souriant un regard circulaire et salua la femme du voiturier d’une grave inclinaison de la tête.
Sa mise était bizarre et inhabituelle, à la mode d’un temps depuis longtemps révolu. La teinte générale en était brune. À la main, il tenait un gros gourdin, une sorte de canne, brune aussi, et quand il en frappa le sol, elle s’ouvrit pour former un siège, sur lequel il s’assit très posément.
« Voilà, dit le voiturier en se tournant vers sa femme. C’est ainsi que je l’ai trouvé, assis au bord de la route ! Droit comme une borne. Et presque aussi sourd.
— Assis en plein vent, Jean !
— En plein vent, répondit le commissionnaire, juste à la nuit tombante. “Port payé”, qu’il m’a dit ; et il m’a donné dix-huit pence. Après quoi, il est monté. Et le voilà.
— Il s’en va, Jean, je crois ! »
Nullement. Il allait seulement parler.
« Excusez-moi. Je dois rester en consigne jusqu’à ce qu’on vienne me chercher, dit doucement l’étranger. Ne faites pas attention à moi. »
Ce disant, il sortit une paire de lunettes d’une de ses vastes poches, un livre d’une autre, et il se mit à lire tranquillement. Sans plus s’occuper de Boxeur que si c’eût été un agneau domestique !
Le voiturier et sa femme échangèrent un regard perplexe. L’étranger leva la tête et, promenant ses yeux de l’un à l’autre, dit :
« C’est votre fille, mon bon ami ?
— Ma femme, répondit Jean.
— Votre nièce ? demanda l’étranger.
— Ma femme ! hurla Jean.
— Ah oui ? dit l’étranger. Vraiment ? Elle est très jeune ! »
Il se détourna et reprit sa lecture. Mais, avant d’avoir pu lire deux lignes, il s’interrompit de nouveau pour dire :
« Ce bébé, il est à vous ? »
Jean lui fit un gigantesque signe de tête, équivalant à une réponse affirmative criée dans un portevoix.
« C’est une fille ?
— Un ga-a-arçon ! rugit Jean.
— Très jeune aussi, hein ? »
Mme Peerybingle intervint aussitôt :
« Il a deux mois et trois jou-ours ! On l’a vacciné il y a juste six semai-ai-aines ! Ça a très bien pri-i-is ! Le docteur a trouvé que c’était un remarquablement bel enfan-ant ! Aussi avancé que la plupart des enfants de cinq moi-ois ! Il observe les choses de façon tout à fait extraordinai-aire ! Vous ne me croirez peut-être pas, mais il se tient déjà sur ses jam-ambes ! »
Là-dessus, la petite maman, tout essoufflée d’avoir hurlé ces courtes phrases dans l’oreille du vieillard au point que son joli visage en était tout cramoisi, tint l’enfant debout devant lui en manière de témoignage triomphant et irrécusable ; tandis que Tilly Slowboy, au cri mélodieux de « Trappela ! Trappela ! » (qui avait la sonorité de mots inconnus adaptés à un éternuement populaire), effectuait autour de son petit innocent totalement insensible certaines gambades semblables à celles d’une vache dans un pré.
« Écoutez ! On vient le chercher, pour sûr, dit Jean. Il y a quelqu’un à la porte. Va ouvrir, Tilly. »
Avant que celle-ci eût pu atteindre la porte, cependant, on l’ouvrit de l’extérieur, car c’était une espèce de porte assez primitive dont n’importe qui pouvait soulever le loquet s’il lui chantait — et cela chantait à bon nombre de gens, toutes sortes de voisins aimant à venir bavarder cordialement avec le voiturier, encore qu’il ne fût pas lui-même grand causeur. Une fois ouverte, elle livra passage à un petit homme maigre, pensif, au visage défraîchi, qui semblait s’être taillé une houppelande dans une toile d’emballage ayant servi à envelopper quelque vieille caisse ; car, lorsqu’il se retourna pour fermer la porte afin de ne pas laisser pénétrer le froid du dehors, il révéla sur le dos de ce vêtement l’inscription G & T tracée en grandes majuscules noires. Il y avait aussi le mot VERRERIE en gros caractères.
« Bonsoir, Jean ! dit le petit homme. Bonsoir, madame, Bonsoir, Tilly. Bonsoir, Inconnu ! Comment va le bébé, madame ? Boxeur est en bonne forme, j’espère ?
— Tout le monde prospère, Caleb, répondit Dot. Je suis sûre qu’il vous suffira de regarder ce cher enfant pour vous en rendre compte en ce qui le concerne.
— Et je suis sûr qu’il suffit de vous regarder aussi pour ce qui vous concerne », dit Caleb.
Il ne la regardait pas, cependant ; il avait un regard distrait et rêveur qu’il semblait toujours projeter en quelque autre lieu et en quelque autre temps, quoi qu’il fût en train de dire, et cette même description s’appliquait aussi bien à sa voix.
« Ou encore Jean, dit Caleb. Ou Tilly, pour autant. Et certainement Boxeur.
— Tu as du travail pour le moment, Caleb ? demanda le commissionnaire.
— Oui, pas mal, Jean, répondit-il de l’air distrait d’un homme occupé pour le moins à la recherche de la pierre philosophale. Pas mal. Les arches de Noé sont en vogue pour l’instant. J’aurais aimé améliorer la famille, mais je ne vois pas comment ce serait possible au prix qu’on demande. Ce serait pourtant une satisfaction pour l’esprit de pouvoir mieux faire voir quels sont les Sem et les Cham et leurs femmes. Et puis, les mouches ne sont pas à l’échelle, quand on les compare aux éléphants, vous savez ! Enfin… As-tu quelque chose pour moi en fait de paquets, Jean ? »
Le voiturier plongea la main dans une poche du manteau qu’il venait de retirer, et il en sortit un minuscule pot de fleurs, minutieusement protégé par de la mousse et du papier.
« Voici ! dit-il en l’arrangeant avec grand soin. Pas la moindre feuille abîmée. Il est plein de boutons ! »
L’œil terne de Caleb brilla, tandis qu’il le prenait avec des remerciements.
« C’est cher, Caleb, dit le commissionnaire. Très cher, en cette saison.
— Ça ne fait rien. Je le trouverais bon marché à n’importe quel prix, répliqua le petit homme. Rien d’autre, Jean ?
— Une petite boîte, répondit le commissionnaire. La voici !
— “Pour Caleb Plummer”, dit le petit homme, épelant la suscription. “Avec sous.” Avec sous, Jean ? Ça ne doit pas être pour moi.
— Avec soin, répondit le voiturier, regardant pardessus l’épaule de l’homme. Où vois-tu “sous” ?
— Ah ! bien sûr, dit Caleb. C’est vrai. Avec soin ! Oui, c’est bien pour moi. Ç’aurait bien pu être “avec sous” si mon cher garçon qui était parti pour l’Eldorado des Amériques avait vécu, Jean. Tu l’aimais comme un fils, hein ? Inutile de le dire, je le sais bien. “Pour Caleb Plummer. Avec soin.” Oui, oui, c’est bien ce qui me convient. C’est une boîte d’yeux de poupée pour le travail de ma fille. Je voudrais bien que ce fût sa propre vue qui se trouvât dans cette boîte, Jean !
— Ah ! je voudrais bien que ce fût possible ! s’écria le voiturier.
— Merci, dit le petit homme. Tes paroles viennent du cœur. Penser qu’elle ne pourra jamais voir ces poupées, qui, elles, la dévisagent à longueur de journée avec tant d’effronterie ! C’est cela qui fait mal. Combien est-ce que je te dois, Jean ?
— C’est moi qui vais devoir me fâcher si tu insistes, répondit Jean. Dot ! Ça y était presque, non ?
— Allons, je te reconnais là, fit remarquer le petit homme. C’est bien ta gentillesse. Voyons. Je crois que c’est tout.
— Je ne crois pas, dit le commissionnaire. Réfléchis un peu.
— Il y a quelque chose pour notre patron, hé ? dit Caleb après un instant de réflexion. Bien sûr. C’est pour cela que j’étais venu ; mais j’ai la tête si farcie de ces arches de Noé et de tout ça ! Il n’est pas venu ici, n’est-ce pas ?
— Lui ? répliqua le voiturier. Il est bien trop occupé à faire sa cour.
— Il va faire un tour par ici, en tout cas, dit Caleb, car il m’a dit de me tenir sur le côté gauche de la route en rentrant, parce qu’il y avait neuf chances sur dix qu’il me ramasse en chemin. Je ferais bien de partir, à propos… Auriez-vous la bonté de me laisser pincer un instant la queue de Boxeur, madame ?
— Mais, Caleb ! Quelle drôle de question !
— Oh ! ça ne fait rien, madame, dit le petit homme. Peut-être qu’il n’aimerait pas cela. Il y a une petite commande qui vient de rentrer, une commande de chiens en train d’aboyer, et je voudrais approcher de la Nature, autant qu’il est possible pour six pence. C’est tout. Ça ne fait rien, madame. »
Il arriva heureusement que Boxeur, sans avoir reçu le stimulant proposé, se mit à aboyer avec beaucoup de zèle. Mais comme cela impliquait l’approche de quelque nouveau visiteur, Caleb, remettant son étude d’après nature à une occasion plus favorable, chargea la boîte ronde sur son épaule et prit rapidement congé. Il eût pu s’en épargner la peine, car il rencontra le visiteur sur le seuil.
« Ah ! vous êtes là ? Attendez un moment : je vous ramènerai. Serviteur, Jean Peerybingle. Et plus encore celui de votre charmante épouse. Plus charmante de jour en jour ! Et plus en forme aussi, si c’est possible ! Et plus jeune, ajouta-t-il pensivement à mi-voix, c’est bien là le diable !
— Je serais étonnée d’entendre de tels compliments de votre bouche, monsieur Tackleton, dit Dot d’assez mauvaise grâce, n’était votre position.
— Vous êtes donc au courant ?
— Il m’a bien fallu le croire, dit Dot.
— Non sans difficulté, je suppose ?
— Certes. »
Tackleton, le marchand de jouets assez généralement connu sous le nom de Gruff & Tackleton (car c’était là le nom de la maison, encore que Gruff eût été éliminé depuis longtemps, ne laissant dans l’affaire que son nom et, aux dires de bien des gens, le caractère attaché à la définition que donne de ce nom le dictionnaire), Tackleton, le marchand de jouets, était un homme dont les parents et les tuteurs avaient interprété la vocation à tort et à travers. Eussent-ils fait de lui un usurier, un avoué retors, un huissier ou un courtier, qu’il eût pu jeter sa gourme dans sa jeunesse et, après s’être répandu à son gré en transactions perverses, se révéler en fin de compte aimable par simple désir de fraîcheur et de nouveauté. Mais, confiné dans le paisible état de fabricant de jouets, c’était un ogre domestique, qui avait toujours vécu des enfants dont il était l’implacable ennemi. Il méprisait tous les jouets et n’en aurait acheté pour rien au monde ; dans sa malice, il se complaisait à glisser une expression sardonique dans les traits des fermiers de carton-pâte menant leur cochon au marché, des crieurs publics annonçant la perte de quelque conscience d’avocat, des vieilles dames mécaniques reprisant des bas ou découpant des pâtés, et d’autres pareils articles de son fonds. Son âme tirait une délectation parfaite des masques épouvantables ; des diables à ressort hideux, hirsutes, aux yeux rouges ; des cerfs-volants vampires ; des poussahs démoniaques qui refusaient de se coucher et s’élançaient perpétuellement en avant pour le plus grand effroi des marmots. C’était là son soulagement, son exutoire. Il excellait en de pareilles inventions. Tout ce qui pouvait évoquer le cauchemar faisait ses délices. Il avait même mangé de l’argent (joujou auquel il était pourtant fort attaché) pour faire des verres de lanternes magiques sur lesquels les Puissances des Ténèbres étaient figurées comme des sortes de crustacés surnaturels nantis de visages humains. Il avait englouti tout un petit capital en accentuant la physionomie de géants ; et, tout en n’ayant personnellement aucun talent de peintre, il était capable d’indiquer d’un coup de craie, pour l’instruction de ses artistes, certain regard en dessous dans l’expression de ces monstres, susceptible de détruire la paix d’esprit de tout jeune garçon de six à onze ans pour toute la durée des vacances de Noël ou d’été.
Ce qu’il était dans les jouets, il l’était (comme la plupart des hommes) dans les autres branches. On imaginera donc sans aucune peine que, sous la grande pèlerine verte qui lui descendait aux mollets, se trouvait emmitouflé jusqu’au menton un personnage d’une amabilité peu commune ; que cet esprit de choix, cet agréable compagnon pouvait rivaliser avec tout ce que jamais l’on vit chaussé de solides bottes aux revers couleur d’acajou.
Et pourtant, Tackleton, le marchand de jouets, allait se marier. Oui, en dépit de tout cela, il allait se marier. Et, qui plus est, avec une toute jeune femme, une ravissante jeune femme.
Il n’avait guère l’air d’un fiancé, comme il se tenait là dans la cuisine du commissionnaire, avec quelque chose de tordu dans ses traits secs, le corps de travers, le chapeau rejeté sur l’arête du nez, les mains enfoncées dans les profondeurs de ses poches et le coin de ses petits yeux laissant percer sa méchante et sarcastique personnalité telle l’essence concentrée d’un nombre infini de corbeaux. C’était cependant bien un fiancé qu’il avait la prétention d’être.
« Dans trois jours. Jeudi prochain. Le dernier jour du premier mois de l’année. Ce sera le jour de mes noces », reprit Tackleton.
Ai-je dit qu’il avait toujours un œil grand ouvert et l’autre presque fermé ; et que c’était cet œil presque fermé qui était toujours le plus expressif ? Il ne me semble pas.
« Ce sera le jour de mes noces ! répéta-t-il, faisant sonner les pièces qu’il avait dans la poche.
— Hé, mais ce sera aussi l’anniversaire des nôtres, s’écria le voiturier.
— Ha, ha ! fit Tackleton, riant. Voilà qui est curieux ! Vous formez donc un autre couple pareil. Tout pareil ! »
On ne saurait décrire l’indignation de Dot devant cette présomptueuse assertion. Qu’allait-il vous sortir, après cela ? Peut-être allait-il imaginer la possibilité d’un autre bébé tout pareil ! Cet homme était fou.
« Euh, j’aurais un mot à vous dire, murmura Tackleton en donnant un coup de coude au voiturier et en l’attirant un peu à l’écart. Vous assisterez à la noce ? Nous sommes logés à la même enseigne, vous savez.
— Comment cela, à la même enseigne ? demanda le commissionnaire.
— Pour ce qui est de la petite différence d’âge, vous comprenez, dit Tackleton avec un nouveau coup de coude. Venez donc passer une soirée avec nous avant.
— Pourquoi donc ? demanda Jean, étonné de cette hospitalité pressante.
— Pourquoi ? répliqua l’autre. Voilà une façon inattendue d’accueillir une invitation. Mais pour le plaisir, par sociabilité, quoi — vous savez bien !
— Je croyais que vous n’étiez jamais sociable, dit Jean avec la franchise qui lui était coutumière.
— Allons ! Il est inutile de tourner autour du pot avec vous, à ce que je vois, dit Tackleton. Eh bien, la vérité est que vous donnez vous deux, quand vous êtes ensemble, une… ce que les buveurs de thé appellent une impression de confort. Nous savons ce qu’en vaut l’aune, mais…
— Non, nous ne savons pas ce qu’en vaut l’aune, dit Jean, lui coupant la parole. Qu’est-ce que vous racontez là ?
— Bon ! nous ne savons pas, alors, dit Tackleton. Mettons que nous ne sachions pas. Comme vous voulez ; qu’est-ce que cela peut faire ? J’allais dire que, comme vous donnez cette impression-là, votre compagnie aura un effet des plus favorables sur la future Mme Tackleton. Et quoique je n’aie pas l’impression que votre épouse me porte des sentiments très amicaux, en l’occurrence elle ne peut éviter de répondre à mes vues, car il règne autour d’elle une atmosphère d’union et de douce chaleur qui est éloquente, même dans le cas le moins favorable. Dites-moi que vous viendrez.
— Nous avons convenu de célébrer notre anniversaire de mariage (pour ce qui est de cela) à la maison, dit Jean. Nous nous le promettons depuis six mois. Nous trouvons que la maison, vous comprenez, …
— Bah ! Qu’est-ce que c’est que la maison ? s’écria Tackleton. Quatre murs et un plafond ! (Pourquoi ne tuez-vous donc pas ce grillon ? Je le ferais, moi ! Je le fais toujours. J’ai horreur de leur vacarme.) Il y a quatre murs et un plafond à ma maison : venez chez moi !
— Ainsi, vous tuez vos grillons ! dit Jean.
— Je les écrase, monsieur ! répliqua l’autre en appuyant lourdement le talon sur le sol. Dites que vous viendrez. Il est autant de votre intérêt que du mien, vous savez, que nos femmes se persuadent mutuellement qu’elles sont tranquilles et contentes et qu’elles ne sauraient trouver mieux. Je connais bien leurs façons. Quoi que dise une femme, une autre femme est toujours décidée à le confirmer. Il y a chez elles cet esprit d’émulation, monsieur, qui fait que si la vôtre dit à la mienne : “Je suis la plus heureuse femme du monde ; mon mari est le meilleur mari qui soit, et je l’adore”, la mienne dira la même chose à la vôtre ou en rajoutera, et le croira plus qu’à moitié.
— Voulez-vous dire que ce n’est pas le cas ? demanda le voiturier.
— Le cas ! s’écria Tackleton, avec un rire bref et aigu. Quel cas ? »
Le commissionnaire avait bien envie d’ajouter : « qu’elle ne vous adore pas ». Mais, ayant par hasard rencontré l’œil à demi fermé et clignant à son adresse par-dessus le col relevé de la pèlerine qui était à deux doigts de l’énucléer, il trouva si improbable que ledit œil pût faire partie intégrante d’aucun objet d’adoration, qu’il substitua à ces mots la formule : « qu’elle ne le croit pas ? »
« Ah ! coquin ! vous plaisantez », dit Tackleton.
Mais le voiturier, bien que lent à comprendre toute la portée de ce qu’il voulait dire, le regarda avec une expression si sérieuse qu’il dut se faire un peu plus explicite.
« Il me plaît, dit Tackleton en levant les doigts de sa main gauche et en en tapotant l’index pour signifier : “Me voilà, moi, Tackleton”, il me plaît, monsieur, d’épouser une jeune femme (sur quoi, il frappa son petit doigt, qui représentait la future, non pas avec retenue, mais brutalement, avec un sentiment de puissance). Je suis en état de me passer cette fantaisie, et je le fais. C’est mon bon plaisir. Mais… regardez donc par là ! »
Il montrait l’endroit où Dot était assise, pensive, devant le feu, son menton à fossette appuyé au creux de la main et les yeux fixés sur la flamme brillante. Le voiturier l’observa, puis ramena son regard sur son interlocuteur, puis de nouveau sur elle et encore sur lui.
« Elle vous honore et vous obéit, sans nul doute, vous savez, dit Tackleton ; et cela, comme je ne fais pas de sentiment, c’est tout ce que je demande. Mais croyez-vous qu’il y ait plus que cela, chez elle ?
— Je crois, fit observer le commissionnaire, que je jetterais par la fenêtre quiconque prétendrait que non.
— Parfaitement, répondit l’autre en acquiesçant avec un empressement inhabituel. Bien sûr ! Sans aucun doute. Naturellement. J’en suis bien certain. Bonsoir ! Faites de beaux rêves ! »
Le voiturier était perplexe et se sentait malgré lui troublé, mal assuré. Il ne put s’empêcher de le laisser paraître dans ses façons.
« Bonsoir, mon cher ami ! dit Tackleton avec compassion. Je m’en vais. Je vois que nous sommes en réalité exactement semblables. Ne nous accorderez-vous pas la soirée de demain ? Enfin… Demain, vous allez en visite, je le sais. Je vous rencontrerai là-bas, et j’amènerai ma future. Cela lui fera du bien. Vous êtes d’accord ? Merci. Qu’est-ce que c’est ? »
C’était un grand cri en provenance de la femme du voiturier : un cri violent, aigu, soudain, qui fit résonner la pièce comme un vase de verre. Elle s’était dressée et elle restait comme pétrifiée par l’effroi et la surprise. L’étranger s’était avancé vers le feu pour se réchauffer, et il se tenait debout près de sa chaise, mais tout à fait immobile.
« Dot ! cria le voiturier. Marie ! ma chérie ! Qu’y a-t-il ? »
En un instant, ils furent tous rassemblés autour d’elle. Caleb, qui s’était assoupi sur la boîte du gâteau, en commençant à reprendre conscience, saisit Mlle Slowboy par les cheveux, mais il s’en excusa aussitôt.
« Marie ! s’écria le voiturier, soutenant sa femme dans ses bras. Es-tu malade ? Qu’y a-t-il donc ? Dis-le-moi, ma chérie ! »
Elle ne répondit qu’en se frappant les mains l’une contre l’autre et en se laissant aller à un violent accès de rire. Puis, échappant à son étreinte, elle glissa à terre, se couvrit le visage de son tablier et fondit en larmes. Après quoi, elle recommença à rire, puis à pleurer ; enfin elle dit qu’il faisait bien froid et se laissa mener vers le feu, devant lequel elle s’assit comme auparavant. Le vieillard restait toujours là debout, absolument immobile.
« Je vais mieux, Jean, dit-elle. Je suis tout à fait bien, maintenant… Je… »
« Jean ! » Mais Jean était à son côté. Pourquoi se tourner vers le vieil étranger comme si elle s’adressait à lui ? Sa tête battait-elle la campagne ?
« Ce n’était que de l’imagination, Jean, mon chéri… une sorte de choc… quelque chose qui m’est venu brusquement devant les yeux… je ne sais pas ce que c’était. C’est passé, tout à fait passé.
— J’en suis heureux, murmura Tackleton, regardant alentour de son œil expressif. Je me demande où ça a passé et ce que c’était. Hum ! Venez par ici, Caleb ! Qui est cet homme à cheveux gris ?
— Je ne sais pas, monsieur, répondit Caleb à voix basse. Je ne l’ai jamais vu de ma vie. Une magnifique tête pour casse-noisettes d’un type tout nouveau. Avec une mâchoire à vis qui s’ouvrirait en descendant dans son gilet, il serait parfait.
— Pas assez laid, dit Tackleton.
— Pour une boîte à feu aussi bien, fit observer Caleb, perdu dans sa contemplation, quel modèle ! On dévisserait la tête pour y fourrer les allumettes ; on lui mettrait les talons en l’air pour avoir du feu ; et quelle boîte à feu pour la cheminée d’un gentleman, tel qu’il se tient là debout !
— Pas moitié assez laid, dit Tackleton. Bonsoir, Jean Peerybingle ! Faites attention à votre façon de porter cette boîte, Caleb. Si vous la laissez tomber, je vous étrangle ! Il fait noir comme dans un four et le temps est pire que jamais, hein ? Bonsoir ! »
Et, après avoir jeté un nouveau regard aigu autour de la pièce, il sortit, suivi de Caleb portant le gâteau de mariage sur sa tête.
Le commissionnaire avait été si atterré par sa petite femme, il était si occupé à la calmer et à la soigner qu’il avait à peine eu conscience de la présence de l’étranger jusqu’au moment où il le vit de nouveau là debout, leur seul hôte à présent.
« Il n’est pas des leurs, tu vois, dit Jean. Il faut que je lui suggère de s’en aller.
— Je vous demande pardon, mon ami, dit le vieux monsieur en s’avançant vers lui, et ce d’autant plus que votre femme n’était pas très bien, je crois ; mais, le compagnon que mon infirmité rend presque indispensable (il toucha son oreille et hocha la tête) n’étant pas arrivé, je crains qu’il n’y ait eu quelque erreur. Le vilain temps de ce soir, qui m’a rendu si agréable l’abri de votre confortable voiture (Dieu veuille que je n’en aie jamais de pire !), ne s’est amélioré en rien. Me permettriez-vous, par bonté, de coucher chez vous, moyennant dédommagement, bien entendu ?
— Oui, oui, s’écria Dot. Mais bien sûr !
— Ah, dit le commissionnaire, surpris de la rapidité de cet assentiment. Eh bien, je n’y vois pas d’inconvénient ; mais je ne suis pas bien certain, pourtant, que…
— Chut ! dit-elle, l’interrompant. Jean, mon chéri !
— Oh, il est sourd comme un pot, fit valoir Jean.
— Je le sais bien, mais… Oui, monsieur, certainement ! Oui, certainement ! Je vais lui faire un lit tout de suite, Jean. »
Comme elle se précipitait hors de la chambre à cette fin, son agitation et son émoi parurent si étranges au voiturier qu’il la suivit des yeux, tout confondu.
« Ses mamans lui font-elles un lit alors ? s’écria Mlle Slowboy, s’adressant au bébé ; et ses cheveux sont-ils bruns et frisés quand on a ôté ses bonnets et qu’on l’a effrayé, ces trésors, assis près des feux ! »
Avec cet inexplicable intérêt pour les vétilles qui résulte souvent d’un état de doute et de confusion, le voiturier, tandis qu’il arpentait la pièce à pas lents, se trouva répéter à maintes reprises ces paroles absurdes. À tant de reprises, en fait, qu’il les sut bientôt par cœur et qu’il les ressassait encore comme une leçon quand Tilly, après avoir administré de la main à la petite tête chauve autant de frictions qu’elle le jugea salutaire (selon la pratique des nourrices), eut de nouveau assujetti le bonnet du bébé.
« Et qu’on l’a effrayé, ces trésors, assis près des feux. Qu’est-ce qui a bien pu effrayer Dot, je me demande ! » dit rêveusement le voiturier, qui continuait à faire les cent pas.
Il repoussait de son cœur les insinuations du marchand de jouets, mais elles l’emplissaient néanmoins d’un malaise vague et indéfini. Car Tackleton était doué d’un esprit vif et malin, alors que lui-même avait le pénible sentiment d’être un homme de perception lente, ce qui faisait qu’une allusion à bâtons rompus le tourmentait toujours. Il n’avait aucune intention, certes, de relier quoi que ce fût des paroles de Tackleton à la conduite inhabituelle de sa femme, mais les deux sujets de réflexion se présentaient en même temps à son esprit, et il ne parvenait pas à les séparer.
Le lit fut bientôt prêt, et le visiteur, ayant refusé tout autre rafraîchissement qu’une tasse de thé, se retira. Alors Dot (complètement remise, dit-elle, complètement remise) disposa le grand fauteuil au coin de la cheminée pour son mari, bourra sa pipe et la lui tendit, avant de s’installer sur son petit tabouret accoutumé, près de lui, devant le foyer.
Elle y revenait toujours, à ce petit tabouret ; elle devait avoir dans l’idée, m’est avis, que c’était un enjôleur, un embobineur de petit tabouret.
Dot était sans nul doute la meilleure bourreuse de pipes des quatre parties du globe. C’était vraiment un spectacle capital que de la voir introduire dans le fourneau son petit doigt potelé, puis souffler dans la pipe pour nettoyer le tuyau, et, cela fait, affecter de croire qu’il y avait réellement quelque chose dedans, pour recommencer une douzaine de fois l’opération avant de le placer devant son œil comme un télescope en imprimant la plus provocante des contorsions à son ravissant petit visage. Quant au tabac, elle était parfaitement maîtresse de son sujet ; et sa façon d’allumer la pipe, une fois que le voiturier l’avait à la bouche, en approchant un tortillon de papier tout près du nez de son mari sans cependant le lui griller, c’était de l’Art, du grand Art.
Le grillon et la bouilloire le reconnurent bien en se manifestant à nouveau ! Le feu flambant le reconnut bien en jetant derechef tout son éclat ! Le petit faneur de l’horloge le reconnut bien dans ses travaux auxquels nul ne prêtait attention ! Et le voiturier le reconnut plus que tous, le laissant voir à son front déridé et son visage épanoui.
Et tandis qu’il tirait d’un air grave et pensif sur sa vieille pipe, que le coucou tictaquait, que le feu rougeoyait, que le grillon grésillait, ce Génie du Foyer (car il n’était rien de moins) s’avança sous une forme enchantée dans la pièce et appela à lui maintes formes familières. Des Dot de tous âges et de toutes tailles emplirent la chambre. Des Dot enfants joyeuses, qui couraient devant lui pour cueillir les fleurs des champs ; des Dot timides, tantôt se dérobant et tantôt cédant aux instances de sa propre rude image ; des Dot nouvelles mariées descendant devant la porte pour prendre admirativement possession des clefs du ménage ; de petites Dot maternelles, servies par des Slowboy imaginaires, portant des bébés au baptême ; des Dot mûres, encore jeunes et fraîches cependant, surveillant de petits Dot qui dansaient à des bals champêtres ; des Dot opulentes, entourées et assaillies par des troupes de petits-enfants vermeils ; des Dot fanées, appuyant sur des cannes leurs pas chancelants. De vieux commissionnaires apparurent aussi, avec de vieux Boxer aveugles couchés à leurs pieds ; et des voitures plus neuves menées par des conducteurs plus jeunes (avec l’inscription « Peerybingle frères » sur la bâche) ; et de vieux commissionnaires malades, soignés par les plus douces des mains ; enfin des tombes de commissionnaires morts et enterrés, aux tertres verdoyants dans le cimetière. Et tandis que le grillon lui montrait toutes ces choses (il les voyait distinctement, encore que ses yeux fussent fixés sur le feu), le cœur du voiturier se fit léger et heureux, et il rendit grâces de toute son âme aux deux domestiques, sans plus se préoccuper de Gruff & Tackleton que vous ne le faites vous-même.
Mais quelle était donc cette jeune silhouette masculine que le même grillon enchanté plaça si près de son tabouret à elle, et qui demeura là, seule et solitaire ? Pourquoi restait-elle immobile, si près d’elle, le bras appuyé sur la cheminée, répétant sans cesse : « Mariée ! et pas avec moi ! » ?
Ô Dot ! Ô Dot défaillante ! Il n’y a pas de place pour cela dans toutes les visions de ton mari ; pourquoi cette ombre est-elle tombée sur son foyer ?
DEUXIÈME GRÉSILLEMENT
Caleb Plummer et sa fille aveugle vivaient seuls et solitaires, comme disent les livres de contes (et que toutes mes bénédictions, accompagnées des vôtres, je l’espère, aillent à ces livres de contes qui ont encore quelque chose à dire en ces temps prosaïques !), Caleb Plummer et sa fille aveugle vivaient donc seuls et solitaires dans une sorte de coquille de noix de baraque, qui ne valait guère mieux en vérité qu’une pustule sur le nez rouge brique et proéminent de Gruff & Tackleton. L’immeuble de Gruff & Tackleton était la particularité marquante de la rue ; mais on aurait pu abattre le logement de Caleb Plummer de quelques coups de marteau et en emporter les morceaux dans une charrette.
Si, après pareille incursion, quelqu’un avait fait au logement de Caleb Plummer l’honneur de s’apercevoir de sa disparition, l’eût été sans nul doute pour louer sa démolition comme un progrès important. La baraque était collée à l’immeuble de Gruff & Tackleton telle une bernicle à la quille d’un navire, tel un escargot à une porte ou tel un petit bouquet de champignons vénéneux au pied d’un arbre. Mais c’était le germe d’où était sorti le tronc vigoureux de Gruff & Tackleton ; et sous son toit délabré, l’avant-dernier Gruff avait fabriqué des jouets sur une petite échelle pour une génération passée de garçons et de filles qui s’en étaient amusés, les avaient démontés ou cassés, puis s’étaient endormis.
J’ai dit que Caleb et sa pauvre fille aveugle habitaient là. J’aurais dû dire que Caleb y habitait, mais que sa pauvre fille aveugle résidait ailleurs — dans une demeure enchantée meublée par son père, où ne régnait nulle pénurie, nul délabrement, et où les soucis n’avaient point accès. Caleb n’avait rien d’un magicien ; mais dans la seule magie qui nous reste encore, l’enchantement d’un amour fervent, d’un amour impérissable, la Nature avait été maîtresse de ses études, et c’est de son enseignement que le prodige était né.
La jeune aveugle n’avait jamais su que les plafonds étaient ternis, les murs couverts de taches et, par endroits, dépouillés de leur plâtre, que de profondes crevasses restaient ouvertes, plus béantes de jour en jour, que les poutres vermoulues s’affaissaient de plus en plus. Elle n’avait jamais su que les ferrures rouillaient, que le bois pourrissait, que le papier s’en allait en lambeaux, que la forme et la physionomie mêmes du logis se dégradaient. Elle n’avait jamais su qu’une vilaine vaisselle de faïence et de terre garnissait la table ; que le chagrin et le découragement hantaient la maison ; que les rares cheveux de Caleb grisonnaient de plus en plus devant son visage sans regard. La jeune aveugle n’avait jamais su qu’ils avaient un maître froid, exigeant, insensible — bref, que Tackleton était Tackleton ; mais elle vivait dans la croyance que c’était un aimable original, qui se plaisait à badiner avec eux et qui, tout en étant l’ange gardien de leur existence, dédaignait d’entendre un seul mot de remerciement.
Et tout cela était l’œuvre de Caleb ; tout était l’œuvre de cet innocent père ! Mais lui aussi avait un grillon à son foyer ; et, tandis qu’il écoutait tristement sa musique durant la prime enfance de la jeune aveugle sans mère, cet esprit lui avait inspiré la pensée que, grâce à ces petits artifices, il pourrait presque muer en bienfait cette grande privation et rendre la jeune fille heureuse. Car toute la gent des grillons sont de puissants esprits, même si les personnes qui entretiennent des rapports avec eux n’en savent rien (ce qui est fréquemment le cas) ; et il n’est pas dans le monde invisible de voix plus douces et plus fidèles, de voix auxquelles on puisse accorder une confiance plus implicite et qui donnent plus sûrement de tendres conseils et ceux-là seuls, que les voix par lesquelles les Esprits du coin du feu et du foyer s’adressent à l’espèce humaine.
Caleb et sa fille travaillaient ensemble dans leur atelier accoutumé, qui, d’ailleurs, leur tenait aussi bien lieu de salon ; et c’était un endroit étrange. On y voyait des maisons, terminées ou non, pour des poupées de toutes conditions. Des habitations de banlieue pour poupées de moyens modestes ; des appartements d’une pièce et une cuisine pour poupées de classe inférieure ; de magnifiques résidences urbaines pour poupées du grand monde. Certaines de ces maisons étaient déjà meublées à forfait pour la commodité de poupées à revenu limité ; d’autres pouvaient être aménagées à la première demande sur le pied le plus luxueux grâce à des étagères entières de chaises et de tables, de sofas, de lits et autres articles d’ameublement. Les aristocrates et les bourgeois, et le public en général à l’installation de qui ces habitations étaient destinées, gisaient çà et là dans des paniers, les yeux fixés au plafond ; mais en indiquant leur degré dans l’échelle sociale, en les cantonnant dans leurs positions respectives (ce qui, l’expérience le montre, est déplorablement difficile dans la vie réelle), les créateurs de ces poupées avaient fait infiniment mieux que la Nature, qui se montre souvent d’une perversité obstinée ; car eux, loin de s’en tenir à des signes aussi arbitraires que le satin, l’indienne et les bouts de chiffons, avaient ajouté des différences personnelles frappantes, qui ne permettaient aucune méprise. Ainsi la dame-poupée distinguée avait des membres de cire parfaitement symétriques, privilège qu’elle ne partageait qu’avec ses égales. Le degré suivant dans l’échelle sociale était fait de cuir, et celui d’après de toile grossière. Quant aux gens du commun, ils n’avaient, en guise de bras et de jambes, qu’autant d’allumettes prises à la boîte, et les voilà donc établis dès l’abord dans leur sphère, sans aucune possibilité d’en sortir.
Outre les poupées, on voyait dans la chambre de Caleb Plummer bien d’autres spécimens de son habileté manuelle. Il y avait des arches de Noé, dont les oiseaux et les animaux formaient un lot d’une finesse d’ajustement peu commune, je vous assure ; bien qu’on pût les entasser, de toute façon, par le toit et les réduire au volume le plus restreint à force de secousses. Par une audacieuse licence poétique, la plupart de ces arches avaient à leur porte un marteau, accessoire assez illogique peut-être, puisqu’il évoquait des visiteurs matinaux ou quelque facteur, mais agréable finissage de l’extérieur du bâtiment. Il y avait un grand nombre de mélancoliques petites charrettes qui, lorsque tournaient leurs roues, émettaient la plus plaintive musique ; des petits violons, des tambours et autres instruments de torture ; des canons, des boucliers, des épées, des lances et des fusils, à n’en plus finir. Il y avait de petits acrobates en culotte rouge, dont l’essaim gravissait incessamment de hauts obstacles de bolduc rouge pour redescendre la tête la première de l’autre côté ; et encore d’innombrables vieux messieurs d’apparence respectable, pour ne pas dire vénérable, qui sautaient comme des insensés par-dessus des chevilles horizontales fichées à cette fin dans la propre porte de leur maison. Il y avait des animaux de toute espèce : en particulier des chevaux de toutes les races, du simple cylindre pommelé monté sur quatre bouts de bois avec pour crinière une petite bande de fourrure, jusqu’au plus fougueux pur-sang à bascule. De même que c’eût été tâche ardue que de faire le compte des douzaines et des douzaines de figures grotesques prêtes à commettre toutes sortes d’absurdités sur un simple tour de manivelle, il aurait été bien difficile de citer quelque folie, travers ou faiblesse humaines qui n’eût pas son modèle, immédiat ou lointain, dans la chambre de Caleb Plummer. Et non sous une forme exagérée, car il suffit de bien petites manivelles pour mouvoir hommes et femmes et leur faire accomplir des actions non moins étranges que toutes celles que l’on a jamais imposées à de simples jouets.
Au milieu de tous ces articles, Caleb et sa fille étaient assis à travailler. La jeune aveugle s’employait à habiller les poupées ; Caleb peignait et vernissait la façade à quatre étages d’un agréable hôtel particulier.
Les soucis empreints dans les rides du visage de Caleb, son air absorbé et songeur, qui eussent bien convenu à quelque alchimiste ou quelque chercheur abscons, contrastaient singulièrement, à première vue, avec ses occupations et la banalité de ce qui l’entourait. Mais pour triviaux que soient les objets, lorsqu’on les invente et qu’on les exécute pour gagner son pain, cela devient une affaire extrêmement sérieuse ; et, indépendamment de cette considération, je n’affirmerai aucunement pour ma part que, Lord Chambellan, membre du Parlement, homme de loi ou même grand spéculateur, Caleb aurait eu affaire à des jouets moins baroques, tandis que je doute fort qu’ils eussent été aussi innocents.
« Ainsi, papa, tu es sorti hier soir sous la pluie avec ton beau pardessus neuf, dit la fille de Caleb.
— Avec mon beau pardessus neuf, répondit Caleb en jetant un coup d’œil à une corde à linge tendue dans la pièce et sur laquelle avait été soigneusement mis à sécher le vêtement en toile de sac décrit plus haut.
— Que je suis heureuse que tu l’aies acheté, papa !
— Et chez un tel tailleur, aussi, dit Caleb. C’est un excellent faiseur, et ce vêtement est vraiment trop beau pour moi. »
La jeune aveugle s’interrompit dans son travail et eut un petit rire de joie.
« Trop beau, papa ! Qu’est-ce qui serait trop beau pour toi ?
— J’ai un peu honte de le porter, tout de même, dit Caleb, observant l’effet de ses paroles sur le visage épanoui de sa fille. Ma parole, quand j’entends les gamins et les gens dire dans mon dos : “Hé bien, en voilà un rupin !” je ne sais plus où me fourrer. Et, hier soir, quand le mendiant ne voulait plus me lâcher ! J’avais beau lui affirmer que je n’étais qu’un homme très ordinaire, il répliquait : “Que non, Votre Honneur ! Dieu bénisse Votre Honneur, mais ne me dites pas cela !” J’étais vraiment gêné, tant je sentais que je n’avais pas le droit de porter un manteau pareil. »
L’heureuse petite aveugle ! Comme son exultation la rendait joyeuse !
« Je te vois d’ici, papa, dit-elle en battant des mains, aussi clairement que si j’avais les yeux dont je n’ai jamais besoin quand tu es avec moi. Un manteau bleu…
— Bleu vif, dit Caleb.
— Oui, oui ! Bleu vif ! s’écria la jeune fille, levant vers lui son visage radieux ; de cette couleur que je me rappelle dans le beau ciel ! Tu m’as déjà dit qu’il était bleu ! Un manteau bleu vif…
— D’une coupe ample, suggéra Caleb.
— D’une coupe ample ! s’écria l’aveugle en riant de tout cœur ; et là-dedans, toi, papa chéri, avec ton œil joyeux, ton visage souriant, ton pas dégagé et tes cheveux bruns… toi, l’air si jeune et si élégant !
— Allons, allons ! dit Caleb. Tu vas bientôt me rendre fat !
— Je crois que tu l’es déjà, s’écria la jeune aveugle, le montrant du doigt dans son allégresse. Je te connais, papa ! Ha, ha, ha ! Je lis en toi, tu vois ! »
Quelle différence entre l’image qu’elle se faisait et le Caleb qui l’observait, assis devant elle ! Elle avait parlé de pas dégagé. En cela, elle n’avait pas tort : depuis des années, il n’avait pas une seule fois passé le seuil avec la lenteur qui était sienne, mais bien d’un pas feint destiné à son oreille à elle ; et jamais il n’avait oublié, alors qu’il avait le cœur le plus lourd, le pas léger qui devait donner au cœur de sa fille tant de gaieté et de courage !
Dieu le sait ! Mais je crois que le vague ahurissement dont était empreint le comportement de Caleb pouvait avoir en partie pour origine la confusion qu’il s’imposait, pour l’amour de sa fille aveugle, touchant sa propre personne et tout ce qui l’entourait. Comment le petit homme eût-il pu être autrement qu’ahuri, après s’être efforcé durant tant d’années de détruire son identité et celle de tous les objets qui s’y rattachaient !
« Voilà ! dit Caleb, reculant d’un pas ou deux pour mieux juger de son œuvre : c’est aussi près de la réalité que blanc bonnet de bonnet blanc. Quel dommage que tout le devant de la maison s’ouvre d’un coup ! Si seulement il y avait un escalier et de vraies portes pour entrer dans les chambres ! Mais c’est le mauvais côté du métier : je passe mon temps à m’illusionner, à me flouer moi-même.
— Tu parles bien bas. Tu n’es pas fatigué, papa ?
— Fatigué ! répéta Caleb, avec un grand éclat de vivacité, pourquoi serais-je fatigué, Berthe ? Je n’ai jamais été fatigué. Qu’est-ce que cela signifie ? »
Pour donner plus de force à ces mots, il arrêta net son imitation involontaire de deux personnages posés sur la cheminée, qui, avec leurs étirements et leurs bâillements, personnifiaient à partir de la taille un état permanent de lassitude, et se mit à fredonner une bribe de chanson. C’était un refrain bachique, dans lequel il était question d’une coupe pétillante. Il le chantait avec une affectation de j’m’en-fichisme dans la voix qui faisait paraître sa figure mille fois plus maigre et plus méditative.
« Comment ! Mais vous chantez, ma parole ! dit Tackleton en passant la tête par l’entrebâillement de la porte. Allez toujours ! Moi, je ne sais pas. »
Personne ne l’en eût soupçonné. Il n’avait pas ce que l’on considère généralement comme une tête à chanter, loin de là.
« Je ne puis pas me permettre de chanter, dit Tackleton. Je suis heureux de voir que vous, vous le pouvez. J’espère que vous pouvez aussi travailler. On n’a guère le temps de faire les deux choses à la fois, je pense ?
— Si seulement tu pouvais voir le clin d’œil qu’il me fait, Berthe ! murmura Caleb. Quel pince-sans-rire ! Tu pourrais croire, si tu ne le connaissais pas, qu’il parle sérieusement, non ? »
La jeune aveugle sourit et acquiesça.
« Quand un oiseau sait chanter et qu’il ne le veut pas, il faut l’y contraindre, dit-on, grogna Tackleton. Mais que dire d’un hibou qui ne sait pas chanter, qui ne devrait pas chanter, et qui s’obstine à chanter ; que doit-on lui faire ?
— Ah ! à quel point il cligne de l’œil en ce moment ! murmura Caleb à l’oreille de sa fille. Ah ! bonté divine !
— Toujours gai et enjoué avec nous ! s’écria la souriante Berthe.
— Ah, vous êtes là, vous ? répliqua Tackleton. Pauvre idiote ! »
Il la croyait vraiment idiote ; et il fondait cette croyance (je ne saurais dire si c’était consciemment ou non) sur le fait qu’elle l’aimait bien.
« Eh bien, puisque vous êtes là… Comment allez-vous ? dit Tackleton avec sa mauvaise grâce habituelle.
— Oh ! bien, tout à fait bien. Je suis aussi heureuse que vous pourriez me le souhaiter. Aussi heureuse que vous rendriez heureux le monde entier, si vous le pouviez.
— Pauvre idiote ! murmura Tackleton. Pas une lueur de raison. Pas la moindre lueur ! »
La jeune aveugle lui saisit la main et la porta à ses lèvres ; elle la tint un moment serrée entre les siennes et posa tendrement sa joue contre elle avant de la laisser aller. Il y avait dans ce geste une affection si indicible, une gratitude si fervente, que Tackleton lui-même fut ému au point de dire dans un grognement moins brutal que l’ordinaire :
« Allons ! Qu’est-ce qui vous prend ?
— Je l’ai mis tout près de mon oreiller en m’endormant hier soir, et j’y ai pensé dans mes rêves. Et quand le jour s’est levé et que le magnifique soleil rouge… il est bien rouge, papa ?
— Rouge le matin et le soir, Berthe, dit le pauvre Caleb, qui jeta un regard misérable à son patron.
— Quand il s’est levé et que la brillante lumière, contre laquelle je crains presque de me heurter en marchant, a pénétré dans la chambre, j’ai tourné vers elle le petit arbre en bénissant le Ciel d’avoir créé des choses aussi précieuses, et je vous ai béni, vous, d’avoir pensé à me les envoyer pour me réjouir le cœur !
— Une vraie échappée de Bedlam ! dit Tackleton à mi-voix. On en sera bientôt à la camisole de force et au cabanon. Ça fait de nouveaux progrès tous les jours ! »
Caleb, les mains mollement jointes, regardait droit devant lui d’un air absent tandis que sa fille parlait, comme s’il ne savait pas au juste (je croirais assez que c’était le cas) si Tackleton avait, oui ou non, fait quelque chose pour mériter ces remerciements. Si, à ce moment, il avait eu pleine liberté d’agir à sa guise, et qu’on eût exigé de lui qu’il choisît sous peine de mort de flanquer des coups de pied au marchand de jouets ou de tomber à ses pieds en reconnaissance de ses mérites, je ne sais laquelle des solutions il aurait adoptée. Et pourtant Caleb savait bien qu’il avait apporté de ses propres mains, avec mille soins, le petit rosier à sa fille, et que c’était de sa propre bouche qu’il avait forgé l’innocente trompette destinée à l’empêcher de soupçonner à quel point, oh ! oui, à quel point ! il se privait chaque jour pour la rendre plus heureuse.
« Berthe ! dit Tackleton, montrant pour la circonstance un peu de cordialité. Venez ici.
— Oh ! je peux aller droit à vous ! Il est inutile de me guider ! répondit-elle.
— Dois-je vous révéler un secret, Berthe ?
— Si vous le voulez bien ! » répondit-elle avec empressement.
Quelle lumière sur ce visage enténébré ! Combien elle était parée de clarté, cette tête attentive !
« C’est aujourd’hui que la petite je ne sais plus quoi, cette enfant gâtée qu’est la femme de Peerybingle, vient vous faire sa visite habituelle et apporte ici son extravagant pique-nique, n’est-ce pas ? dit Tackleton avec une expression marquée d’aversion pour toute cette affaire.
— Oui, répondit Berthe. C’est aujourd’hui.
— Il me semblait bien, dit Tackleton. J’aimerais me joindre à votre petite fête.
— Tu entends cela, papa ? s’écria la jeune aveugle dans le ravissement.
— Oui, oui, j’entends, murmura Caleb, dont le regard était celui d’un somnambule ; mais je n’y crois pas. C’est encore un de mes mensonges, sans doute.
— Vous comprenez, je… je voudrais amener les Peerybingle à se rapprocher un peu plus de May Fielding, fit Tackleton. Je vais épouser May Fielding.
— L’épouser ! s’écria la jeune aveugle en s’écartant brusquement.
— Elle est tellement idiote, murmura Tackleton, que j’aurais cru ne jamais pouvoir me faire comprendre. Ah ! Berthe ! Un mariage ! L’église, le pasteur, le clerc, le bedeau, le carrosse tout en glaces, les cloches, le déjeuner, le gâteau, les cocardes, l’orphéon, et tout le reste des simagrées. Un mariage, vous savez bien ; un mariage. Ne savez-vous pas ce que c’est qu’un mariage ?
— Je sais, répondit avec douceur la jeune aveugle. Je comprends parfaitement !
— Vraiment ? murmura Tackleton. Je n’en attendais pas tant. Eh bien ! C’est pour cela que je voudrais me joindre à vous et amener ici May et sa mère. Je vous enverrai un petit quelque chose d’ici cet après-midi. Un gigot froid ou quelque autre nourrissante bagatelle de ce genre. Vous compterez sur moi ?
— Oui », répondit-elle.
Elle avait baissé la tête et s’était détournée ; et elle restait ainsi, debout, pensive, les mains croisées.
« Je ne le crois pas, murmura Tackleton en la regardant ; car vous semblez avoir déjà tout oublié. Caleb !
— Je puis m’aventurer à dire que je suis là, je suppose, pensa Caleb. Monsieur ?
— Prenez soin qu’elle n’oublie pas ce que je viens de lui dire.
— Elle n’oublie jamais, répliqua Caleb. C’est une des rares choses qu’elle ne sache pas faire.
— Chacun prend ses propres oies pour des cygnes, fit observer le marchand de jouets, haussant les épaules. Pauvre diable ! »
Après avoir émis cette remarque avec un infini dédain, le vieux Gruff & Tackleton se retira.
Berthe restait où il l’avait laissée, perdue dans sa méditation. La gaieté s’était évanouie de son visage abattu, empreint d’une grande tristesse. Elle hocha la tête à trois ou quatre reprises, comme si elle se lamentait sur quelque souvenir ou quelque perte ; mais ses réflexions affligées ne s’exhalèrent pas en paroles.
Caleb était occupé depuis quelque temps déjà à atteler une paire de chevaux à une charrette par le procédé sommaire consistant à clouer le harnais dans les chairs vives de leur corps, quand elle approcha son tabouret de travail et, s’étant assise, lui dit :
« Papa, je suis seule dans le noir. Je voudrais mes yeux, mes yeux si pleins de patience, de bonne volonté.
— Les voici, dit Caleb. Ils sont toujours prêts. Ils t’appartiennent plus qu’à moi, Berthe, à toute heure du jour et de la nuit. Que doivent faire pour toi tes yeux, ma chérie ?
— Promène-les autour de la pièce, papa.
— Bon, dit Caleb. Aussitôt dit, aussitôt fait, Berthe.
— Raconte-moi ce que tu vois.
— Elle est tout à fait comme à l’ordinaire, dit Caleb. Simple, mais très confortable. Les couleurs gaies des murs, les fleurs vives des assiettes et des plats, le bois poli là où il y a des poutres ou des panneaux, la gaieté et la propreté générales de la maison en font quelque chose de très joli. »
Gai et propre, ce l’était bien partout où les mains de Berthe pouvaient s’affairer. Mais la gaieté et la propreté n’étaient possibles nulle part ailleurs dans la vieille baraque croulante, que l’imagination de Caleb transformait ainsi.
« Tu es en tenue de travail, et pas aussi élégant que quand tu portes ton beau manteau ? dit Berthe, le touchant.
— Pas tout à fait aussi élégant, répondit Caleb. Mais assez fringant tout de même.
— Papa, dit la jeune aveugle, se serrant contre lui et lui passant un bras autour du cou, parle-moi de May. Elle est très jolie ?
— Certes », dit Caleb.
Et pour une fois, c’était vrai. Il était bien rare que Caleb n’eût pas à recourir à son invention.
« Elle a les cheveux noirs, dit Berthe, plus noirs que les miens. Sa voix est douce et musicale, cela je le sais. J’ai souvent eu plaisir à l’entendre. Sa tournure…
— Il n’y a pas une poupée dans la pièce qui puisse rivaliser avec elle, dit Caleb. Et ses yeux !… »
Il s’arrêta, car Berthe lui serrait un peu plus le cou et, de ce bras qui se cramponnait à lui, venait une pression avertisseuse qu’il ne comprenait que trop bien.
Il toussota, donna quelques coups de marteau, puis entonna de nouveau la chanson de la coupe pétillante, sa ressource infaillible en pareilles difficultés.
« Notre ami, papa, notre bienfaiteur ? Je ne me lasse jamais, tu le sais, d’entendre parler de lui… Ce n’est pas vrai ? dit-elle précipitamment.
— Bien sûr, répondit Caleb — et à juste titre.
— Ah ! oui, à combien juste titre ! » s’écria la jeune aveugle.
Elle le disait avec une telle ferveur que Caleb, en dépit de toute la pureté de ses mobiles, ne put supporter de voir son visage ; il baissa les yeux comme si elle avait pu y lire son innocente duperie.
« Alors parle-moi encore de lui, papa chéri, dit Berthe. Encore et encore ! Il a une figure bienveillante, bonne et tendre. Franche et honnête, j’en suis sûre. Le cœur viril qui tente de cacher ses bienfaits sous une affectation de rudesse et de mauvaise grâce bat dans chacun de ses regards.
— Et l’ennoblit ! ajouta Caleb dans son calme désespoir.
— Et l’ennoblit, s’écria la jeune aveugle. Il est plus âgé que May, papa.
— Ou-i, dit Caleb à contrecœur. Il est un peu plus âgé que May. Mais ça n’a pas d’importance.
— Oh si, papa ! Être sa patiente compagne dans l’infirmité et la vieillesse ; être sa douce infirmière dans la maladie et sa fidèle amie dans la souffrance et l’affliction ; ne connaître aucune fatigue en travaillant pour lui ; le veiller, le soigner, s’asseoir à son chevet pour lui parler éveillé, prier pour lui endormi : quels privilèges ce seraient là ! Quelles occasions de lui prouver toute sa fidélité, tout son dévouement ! Crois-tu qu’elle ferait tout cela, papa chéri ?
— Sans aucun doute, dit Caleb.
— Je la chéris, papa ; je la chéris du fond du cœur ! » s’écria la jeune fille.
Ce disant, elle posa sa pauvre tête aveugle sur l’épaule de Caleb et, dans cette posture, pleura, pleura, au point qu’il regretta presque de lui avoir procuré un bonheur si plein de larmes.
Pendant ce temps-là, il avait régné chez Jean Peerybingle une agitation assez vive, car la petite Mme Peerybingle ne pouvait naturellement penser à aller où que ce fût sans le bébé ; et ce n’était pas l’affaire d’une minute que de le mettre en état. Non qu’il représentât beaucoup quant au poids et à la taille, mais il y avait un monde de choses à faire à son propos, et tout cela, il fallait l’accomplir par petites étapes. Ainsi quand on fut arrivé d’une façon ou d’une autre à un certain point de son habillement, alors que vous auriez pu supposer avec quelque raison qu’il suffirait d’un ou deux petits finissages pour en faire un bébé fin prêt à affronter le monde, il fut mis sous l’éteignoir inopiné d’un bonnet de flanelle et fourré au lit, où il mitonna, pour ainsi dire, entre les couvertures durant près d’une heure. Après quoi on le tira de cet état d’inertie, tout luisant et rugissant violemment, pour prendre… eh bien, je dirai, si vous me permettez d’employer un terme général, un léger repas. Après quoi, il se rendormit. Mme Peerybingle profita de cet intervalle pour se faire aussi élégante, à sa petite façon, que jamais vous vîtes quiconque ; et durant cette même trêve, Mlle Slowboy s’introduisit dans une camisole d’une coupe si surprenante et si ingénieuse que ce vêtement n’avait aucun rapport avec elle-même ni avec rien d’autre dans l’univers : c’était, ratatiné et hérissé de larrons, un fait indépendant qui poursuivait sa carrière solitaire sans aucune considération pour personne. Cependant le bébé, de nouveau rendu à la vie, fut revêtu par les efforts conjugués de Mme Peerybingle et de Mlle Slowboy d’un manteau de couleur crème quant au corps et d’une sorte de tourte de nankin quant à la tête. Et ainsi, à la longue, ils descendirent tous trois à la porte, où le vieux cheval avait déjà coûté au Trust des Routes à Péage plus que n’en valait tout son péage de la journée tant il avait défoncé la route de ses impatients autographes, et d’où l’on pouvait vaguement apercevoir Boxeur, arrêté dans le lointain, la tête retournée pour encourager l’autre à le suivre sans attendre les ordres.
Mais si vous croyez qu’une chaise ou tout autre moyen fût nécessaire pour aider Mme Peerybingle à monter dans la charrette, c’est que vous connaissez bien mal Jean ! Avant même que vous ayez pu le voir la soulever de terre, elle était déjà installée, toute fraîche et rose, et elle disait :
« Jean, voyons ! Comment peux-tu ? Pense à Tilly ! »
S’il m’est permis de faire aucune mention des jambes d’une jeune personne, je ferai remarquer que, pour celles de Mlle Slowboy, certaine fatalité leur donnait une singulière propension à être constamment écorchées, et qu’elle n’effectuait jamais la moindre ascension ni la moindre descente sans cocher le fait d’une entaille, tout comme Robinson Crusoë marquait les jours sur son calendrier de bois. Mais cela pouvant passer pour peu convenable, j’y réfléchirai.
« Jean ! Tu as bien pris le panier qui contient le pâté de veau et de jambon et le reste, sans oublier les bouteilles de bière ? dit Dot. Sinon, il faut retourner tout de suite.
— Tu es bien gentille ! répliqua le commissionnaire. Venir me parler de retourner après m’avoir fait attendre assez longtemps pour me mettre en retard d’un bon quart d’heure !
— Je regrette bien, Jean, dit Dot avec beaucoup de confusion, mais je ne pourrais vraiment songer à aller chez Berthe, je ne le ferais pour rien au monde, Jean, sans le pâté de veau et de jambon, les bouteilles de bière, et tout ça. Arrière ! »
Ce dernier mot s’adressait au cheval, qui ne s’en préoccupa aucunement.
« Oh ! retourne, Jean ! dit madame Peerybingle. Je t’en supplie.
— Il en sera temps, répliqua Jean, quand je commencerai à oublier les choses. Le panier est là, en toute sûreté.
— Quel monstre au cœur de pierre tu dois être, Jean, pour ne pas me l’avoir dit tout de suite afin de m’épargner une pareille émotion ! Je protestais que pour tout l’or du monde je n’irais pas chez Berthe sans le pâté et le reste, et les bouteilles de bière. C’est régulièrement tous les quinze jours depuis que nous sommes mariés, Jean, que nous allons là-bas faire notre petit pique-nique. Je croirais presque, s’il devait souffrir de quelque anicroche, que nous ne serions plus jamais heureux par la suite.
— C’était avant tout une bonne pensée, dit le voiturier, et qui te fait honneur à mes yeux, petite bonne femme.
— Mon cher Jean, répliqua Dot, rougissant fortement, ne parle pas de me faire honneur, à moi. Bonté divine !
— À propos…, fit observer le commissionnaire. Ce vieux monsieur… »
La voilà derechef embarrassée, et combien visiblement !
« C’est un curieux personnage, dit le voiturier, les yeux fixés droit devant lui sur la route. Je n’arrive pas à me l’expliquer. Je ne pense pas qu’il y ait chez lui de malice.
— Aucune. Je… je suis bien sûre qu’il n’y en a aucune.
— Oui, dit le voiturier, dont les yeux furent attirés sur le visage de sa femme par l’ardeur qu’elle avait mise dans sa réponse. Je suis heureux que tu t’en sentes si certaine, parce que c’est pour moi une confirmation. C’est curieux qu’il se soit mis en tête de nous demander la permission de continuer à loger chez nous, tu ne trouves pas ? Les choses arrivent d’une si étrange façon !
— Oui, de bien étrange façon, répondit-elle d’une voix basse, à peine perceptible.
— Mais c’est un vieillard d’un bon naturel, dit Jean ; il paie en gentleman, et je crois que l’on peut se fier à sa parole comme à celle d’un gentleman. J’ai eu avec lui toute une conversation, ce matin : il m’entend déjà beaucoup mieux, à ce qu’il dit, à mesure qu’il s’habitue à ma voix. Il m’a raconté quantité de choses sur lui-même, je lui en ai dit beaucoup sur moi, et il m’a posé bon nombre de questions. Je lui ai raconté comme quoi j’avais deux tournées, tu sais, dans mon métier : un jour en partant de chez nous vers la droite et retour, et le lendemain vers la gauche et retour (car, étant étranger, il ne connaît pas le nom des endroits de par ici), et il a eu l’air tout content. “Eh bien, alors, je rentrerai ce soir par votre itinéraire, m’a-t-il dit, alors que je croyais que vous viendriez de la direction exactement opposée. C’est magnifique. Peut-être pourrais-je vous demander de m’emmener encore une fois ; mais je m’engage à ne pas sombrer dans le même profond sommeil !” Pour ça, il avait le sommeil profond, il n’y a pas de doute !… Dot, à quoi penses-tu ?
— À quoi je pense, Jean ?… Je… je t’écoutais.
— Ah ! Bon ! dit le brave commissionnaire. J’avais peur, à voir ton visage, d’avoir divagué si longtemps que je t’avais amenée à penser à autre chose. J’en ai été bien près, je parie. »
Dot ne répondit point, et ils continuèrent quelque temps leur petit bonhomme de chemin en silence. Mais il n’était pas commode de rester longtemps silencieux dans la charrette de Jean Peerybingle, car chacun sur la route avait quelque chose à lui dire. Ce pouvait n’être que « Bonjour », et en fait ce n’était souvent rien d’autre ; mais retourner ce compliment avec toute la cordialité requise n’exigeait pas seulement un simple signe de tête et un sourire : il y fallait encore un effort de poumons aussi soutenu qu’un discours parlementaire en trois points. Parfois, des voyageurs à pied ou à cheval cheminaient à côté de la voiture dans l’intention expresse de bavarder un peu, et il y avait alors beaucoup à dire d’un côté comme de l’autre.
Et puis, Boxeur donnait lieu à plus d’amicales salutations à l’adresse ou de la part du voiturier que ne l’eussent fait une demi-douzaine de chrétiens ! Tout le monde le connaissait, tout au long de la route, et surtout les volailles et les cochons, qui, le voyant approcher, le corps tout d’un côté, les oreilles dressées d’un air inquisiteur et son bout de queue s’agitant dans l’air pour se donner le plus d’importance possible, se retiraient immédiatement dans les plus lointaines arrière-cours, sans attendre l’honneur d’un commerce plus intime. Il avait affaire partout, s’engageait dans tous les détours, regardait dans tous les puits, faisait une apparition dans toutes les chaumières, se jetait dans toutes les écoles enfantines, effarouchait tous les pigeons, hérissait les queues de tous les chats et entrait en habitué dans tous les cabarets. Partout où il allait, on était sûr d’entendre quelqu’un s’écrier : « Ohé ! Voilà Boxeur ! » et ce quelqu’un sortait aussitôt, en compagnie de deux ou trois autres, donner le bonjour à Jean Peerybingle et à sa jolie épouse.
Les colis et paquets à confier au commissionnaire étaient nombreux, il y avait des arrêts fréquents pour les charger ou les distribuer, et ce n’était certes pas la partie la moins agréable du voyage. Certaines gens attendaient leurs paquets avec tant d’impatience, d’autres les recevaient avec tant de surprise, d’autres avaient tant d’interminables recommandations à faire sur les leurs, et Jean prenait un intérêt si vif à tous que tout cela valait bien la meilleure des comédies. Et puis il y avait des articles dont le transport nécessitait réflexion et discussion et pour l’ajustement et la disposition desquels un conseil devait se tenir entre le commissionnaire et les expéditeurs, conseil auquel assistait généralement Boxeur, tantôt plongé dans la plus profonde attention et tantôt en proie à des accès de tournoiement autour des sages assemblées et d’aboiements poussés jusqu’à l’enrouement. De tous ces petits incidents, Dot, assise sur sa chaise dans la voiture, était la spectatrice éveillée et amusée ; et devant le charmant petit portrait qu’elle formait, admirablement encadrée par la bâche, les coups de coude, les œillades, les murmures d’envie ne manquaient pas parmi les jeunes gens assemblés. Et cela enchantait par-dessus tout Jean le commissionnaire, car il était fier que sa petite femme fût admirée, sachant qu’elle n’y voyait pas d’inconvénient, qu’elle y prenait peut-être même plutôt plaisir.
Le voyage n’était pas exempt de brouillard, bien sûr, par ce temps de janvier âpre et froid. Mais qui se préoccupait de telles vétilles ? Pas Dot, incontestablement. Pas Tilly Slowboy, car elle estimait qu’être assise dans une charrette, en n’importe quelles circonstances, était le fin du fin des joies humaines, le couronnement de toutes les espérances en ce bas monde. Pas le bébé, j’en jurerais ; car nul bébé ne saurait avoir plus chaud ni dormir d’un sommeil plus profond, quelles que puissent être sous ce rapport les capacités infantiles, que le petit Peerybingle tout le long du chemin.
On ne pouvait pas voir bien loin dans ce brouillard, naturellement ; mais on pouvait voir bien des choses ! C’est étonnant combien on peut voir de choses par un brouillard même plus épais que celui-là, si l’on veut seulement s’en donner la peine. Par exemple, rester simplement à chercher des yeux les ronds des fées dans les champs ou les plaques de gelée blanche qui demeuraient encore dans l’ombre des haies et des arbres, constituait une agréable occupation ; sans parler des formes inattendues sous lesquelles les arbres eux-mêmes sortaient de la brume avant de s’y perdre à nouveau. Les haies enchevêtrées et dénudées agitaient au vent une multitude de guirlandes flétries ; mais il n’y avait rien d’attristant en cela. C’était un spectacle agréable, car il faisait ressortir la chaleur du coin de feu dont on jouissait et la verdeur future du printemps que l’on espérait. La rivière avait l’air glaciale, mais elle était en mouvement et même elle allait à bonne allure, ce qui était un grand point. Le canal était plutôt lent et engourdi, il fallait l’admettre. Mais peu importait. Il prendrait d’autant plus vite quand le gel s’établirait franchement, après quoi on pourrait patiner et faire des glissades ; et les lourdes vieilles péniches, immobilisées par la glace près de quelque appontement et fumant de tous les vieux tuyaux rouillés de leurs cheminées, en profiteraient pour tirer leur flamme.
En un certain endroit brûlait un grand tas d’herbes ou de chaume, et ils contemplèrent le feu, si blanc à la lumière du jour, qui flamboyait à travers le brouillard avec seulement par-ci par-là un trait de rouge, jusqu’au moment où Mlle Slowboy, à cause, comme elle le remarqua, que la fumée « lui montait au nez », se mit à suffoquer (ce à quoi elle était sujette, à la moindre provocation) et réveilla le bébé, qui ne voulut plus se rendormir. Mais Boxeur, qui courait un quart de mille au moins en avant, avait déjà franchi les avant-postes de la ville et gagné le coin de la rue où habitaient Caleb et sa fille ; et bien avant que la voiture eût atteint la porte, ceux-ci se tenaient sur le trottoir, prêts à les accueillir.
Boxeur, soit dit en passant, faisait, dans ses rapports avec Berthe, certaines distinctions délicates, qui me convainquent pleinement qu’il la savait aveugle. Il ne cherchait jamais à attirer son attention en la regardant comme il le faisait souvent pour les autres gens, mais il ne manquait jamais de la toucher. Quelle expérience pouvait-il avoir eue de personnes ou de chiens aveugles, je l’ignore. Il n’avait jamais vécu avec aucun maître aveugle, et ni M. Boxeur père, ni Mme Boxeur, ni aucun des membres de son honorable famille de l’un ou l’autre côté n’avaient jamais été affligés de cécité, que je sache. Peut-être l’avait-il découvert par lui-même, en tout cas il l’avait saisi ; et en conséquence il avait également saisi Berthe par la jupe, qu’il ne lâcha pas avant que Mme Peerybingle et le bébé, Mlle Slowboy et le panier fussent tous bel et bien entrés dans la maison.
May Fielding était déjà arrivée, ainsi que sa mère, un petit bout de vieille dame chagrine, au visage atrabilaire, qui, du fait qu’elle avait conservé un tour de taille du genre quenouille de lit, passait pour une personne transcendante, et qui, parce qu’elle avait connu des jours meilleurs ou se persuadait qu’elle en eût pu connaître s’il était arrivé quelque chose qui n’était jamais arrivé et ne semblait d’ailleurs jamais avoir eu beaucoup de chances de se produire (mais peu importe), prenait des airs très distingués et protecteurs. Gruff & Tackleton était là également, faisant l’aimable avec le sentiment évident d’être aussi parfaitement à l’aise, aussi parfaitement dans son élément qu’un jeune saumon fraîchement éclos au sommet de la Grande Pyramide.
« May ! Ma chère vieille amie ! s’écria Dot, courant à sa rencontre. Quel bonheur de te voir. »
Sa vieille amie était non moins chaleureuse, non moins contente qu’elle-même ; et ce fut vraiment, si vous voulez m’en croire, un bien aimable spectacle que leur embrassade. Tackleton était homme de goût, incontestablement. May était très jolie.
Il arrive parfois, vous ne l’ignorez pas, que, lorsqu’on est habitué à un joli visage et que celui-ci se trouve placé auprès d’un visage aussi joli, il paraît pour un moment ordinaire, il semble avoir perdu tout éclat et ne plus mériter la haute idée que l’on s’en faisait. Eh bien, ce n’était nullement le cas ni pour Dot, ni pour May ; car le visage de l’une mettait si naturellement et si plaisamment en valeur celui de l’autre et vice versa que (comme Jean Peerybingle fut bien près de le dire en pénétrant dans la pièce) elles auraient dû naître sœurs — seul surcroît d’agrément que l’on aurait pu suggérer.
Tackleton avait apporté son gigot et, fait digne de remarque, une tarte en plus ; mais on ne regarde pas à un peu de prodigalité quand il s’agit de fiancées ; on ne se marie pas tous les jours ; et en plus de ces gourmandises, il y avait le pâté de veau et de jambon et « le reste », comme disait Mme Peerybingle, qui se composait principalement de noix, d’oranges, de gâteaux et autres bagatelles. Quand le repas fut disposé sur la table, flanqué de la contribution de Caleb, laquelle était une grande jatte de bois remplie de pommes de terre fumantes (une convention solennelle lui interdisait de fournir aucune autre victuaille), Tackleton mena sa future belle-mère à la place d’honneur. Afin de mieux orner celle-ci en ce grand festin, la majestueuse vieille personne s’était parée d’un bonnet fait pour inspirer aux étourdis des sentiments de religieux respect. Elle portait aussi des gants : plutôt mourir que de ne pas se montrer distinguée !
Caleb s’assit auprès de sa fille ; Dot et sa compagne d’école étaient l’une à côté de l’autre ; et l’honnête commissionnaire tenait le bas bout de la table. Mlle Slowboy resta isolée, pour le moment, de tout autre article mobilier que la chaise sur laquelle elle était assise, afin de n’avoir rien d’autre contre quoi cogner la tête du bébé.
Tandis que Tilly ouvrait des yeux ronds sur les poupées et les jouets, ceux-ci le lui rendaient bien, comme à toute la compagnie d’ailleurs. Les vieux messieurs vénérables, tous en pleine action aux portes de leurs maisons, montraient un intérêt particulier pour les invités : s’arrêtant à l’occasion, comme attentifs à la conversation, avant de bondir, puis sautant et ressautant je ne sais combien de fois avec extravagance, sans même s’arrêter pour reprendre haleine, comme plongés dans une joie délirante à la vue de tout ce qui se passait.
Il n’y a pas de doute que si ces vieux messieurs se montraient enclins à éprouver une joie diabolique devant la déconfiture de Tackleton, ils avaient de bonnes raisons d’être satisfaits. Le marchand n’arrivait pas à se dérider : plus sa future épouse s’animait dans la compagnie de Dot, moins il y prenait plaisir, bien qu’il les eût réunies justement à cette fin. Car c’était un vrai chien du jardinier que Tackleton ! Et quand elles riaient sans qu’il pût faire comme elles, il se mettait aussitôt dans la tête qu’il faisait l’objet de leur gaieté.
« Ah ! May ! dit Dot. Mon Dieu, mon Dieu, que de changements ! Comme cela nous rajeunit de reparler de ces heureux jours de l’école !
— Mais vous n’êtes pas particulièrement âgées de toute façon, si ? dit Tackleton.
— Regardez donc mon mari, là, pesant et rassis ! répliqua Dot. Il ajoute au moins vingt ans à mon âge. Ce n’est pas vrai, Jean ?
— Quarante, répondit Jean.
— Combien vous en ajouterez quant à vous à celui de May, je ne saurais le dire ! ajouta Dot, en riant. Mais elle ne saurait avoir moins de cent ans à son prochain anniversaire.
— Ha, ha, ha ! fit Tackleton (mais ce rire-là avait le son creux du tambour ; et, à le voir, on sentait que le marchand de jouets eût volontiers tordu le cou à Dot).
— Mon Dieu, mon Dieu ! dit Dot. Quand on se rappelle comment nous parlions, à l’école, des maris que nous choisirions ! Combien le mien devait être jeune, élégant, gai, vivant ! Quant à celui de May !… Ah, mon Dieu ! je ne sais plus s’il faut rire ou pleurer en pensant aux filles stupides que nous étions ! »
May semblait le savoir, elle ; car le rouge lui monta aux joues et les larmes aux yeux.
« Nous fixions même parfois notre choix sur les personnes… sur des jeunes gens qui existaient réellement ! dit Dot. Nous nous doutions peu du tour que prendraient les choses. Pour moi, je n’avais certes pas fixé mon choix sur Jean ; je n’avais même pas pensé à lui. Et si jamais je t’avais dit que tu devais épouser un jour M. Tackleton, tu m’aurais tout simplement giflée. N’est-ce pas, May ? »
Si May ne dit pas oui, en tout cas elle ne dit pas non, ni ne fit aucun signe de dénégation.
Tackleton rit, il éclata même d’un rire particulièrement bruyant. Jean Peerybingle rit aussi, à la façon bon enfant, contente, qui lui était coutumière, mais ce n’était qu’un rire léger à côté de celui de Tackleton.
« Vous n’y pouviez pourtant rien. Impossible de nous résister, vous voyez, dit Tackleton. Nous voici là ! Nous voici là ! Et où sont vos galants jeunes futurs maintenant ?
— D’aucuns sont morts, dit Dot, et d’aucuns oubliés. Certains, s’ils pouvaient se tenir parmi nous en ce moment, ne croiraient pas que nous sommes les mêmes créatures, ne croiraient pas que ce qu’ils verraient et entendraient fût vrai et que nous ayons pu les oublier ainsi. Non ! Ils n’en croiraient pas un mot !
— Mais Dot ! s’écria le voiturier. Ma petite ! »
Elle s’était exprimée avec une telle ardeur, une telle fougue qu’elle avait besoin d’être quelque peu rappelée à elle-même sans nul doute. L’admonestation de son mari était très douce, car il n’intervenait, pensait-il, que pour couvrir le vieux Tackleton ; mais elle se révéla efficace, car Dot s’arrêta et ne dit plus rien. Une agitation inhabituelle était perceptible même dans son silence, ce que le cauteleux Tackleton, qui avait fixé sur elle son œil à demi fermé, nota soigneusement et se remémora ensuite à bon escient.
May ne prononçait pas un mot, bon ou mauvais ; elle restait assise, immobile, les yeux baissés, sans marquer par aucun signe qu’elle s’intéressât à ce qui s’était passé. Sa bonne dame de mère intervint alors pour observer, en premier lieu, que les jeunes filles étaient des jeunes filles, que le passé était le passé et que, tant que les jeunes personnes seraient de jeunes étourneaux, elles se conduiraient en jeunes étourneaux, aphorismes accompagnés de deux ou trois déclarations d’une nature non moins solide et irrécusable. Elle remarqua ensuite avec dévotion qu’elle remerciait le Ciel d’avoir toujours trouvé en sa fille May une enfant soumise et obéissante, ce dont elle ne se glorifiait aucunement, encore qu’elle eût toute raison de croire que le mérite lui en revenait entièrement. Pour ce qui était de M. Tackleton, qu’il fût du point de vue moral un homme irréprochable et du point de vue matrimonial un gendre désirable, aucune personne douée de bon sens n’en pouvait douter (elle appuya fortement sur ces mots). En ce qui concernait la famille dans laquelle il allait bientôt, après beaucoup d’instances, être admis, M. Tackleton savait sans doute que, bien que sa bourse fût un peu réduite, elle avait quelques prétentions à la distinction ; et que, si certaines circonstances non sans lien, irait-elle jusqu’à dire, avec le commerce de l’indigo, mais sur lesquelles elle ne voulait pas s’appesantir avec plus de précision, s’étaient déroulées autrement, elle eût pu être en possession d’une belle fortune. Elle fit alors remarquer qu’elle ne voulait pas faire allusion au passé ni mentionner que sa fille avait durant quelque temps rejeté la demande de M. Tackleton ; et qu’elle ne dirait pas un grand nombre d’autres choses qu’elle dit en fait, et très longuement. Elle prononça finalement, en conséquence générale de son observation et de son expérience, que les mariages dans lesquels il y avait le moins de ce qu’on appelle avec une romanesque bêtise l’amour, étaient toujours les plus heureux ; et qu’elle attendait des noces à venir la plus grande somme de félicité, non de cette félicité qui vous transporte, mais de cette félicité solide qui est un article d’usage. Elle conclut en informant la compagnie que le lendemain était le jour pour lequel elle avait vécu, expressément ; et qu’après cela, elle n’ambitionnait rien d’autre que d’être emballée et expédiée dans le premier venu des cimetières de quelque distinction.
Comme ces remarques n’étaient susceptibles de recevoir aucune réponse, ce qui est l’heureuse propriété de toutes les remarques d’une portée suffisamment étendue, elles détournèrent le cours de la conversation et portèrent l’attention générale sur le pâté de veau et de jambon, le mouton froid, les pommes de terre et la tarte. Pour ne point faire fi de la bière en bouteille, Jean Peerybingle proposa de porter un toast au lendemain, jour du mariage ; puis il appela les autres convives à boire une rasade en cet honneur, avant qu’il ne se remît en route.
Car, il faut que vous le sachiez, il n’était là que pour souffler un peu et donner un instant de repos à son cheval. Il avait encore quatre ou cinq milles à parcourir, et au retour, le soir, il repasserait chercher Dot et prendrait un autre moment de détente. C’était là le programme consacré pour tous les jours de pique-nique et ce l’avait été dès leur institution.
Deux personnes de l’assistance, outre la future et le fiancé élu, ne firent que peu d’honneur au toast. L’une était Dot, trop troublée et enfiévrée pour s’adapter aux menues circonstances du moment ; l’autre était Berthe, qui se leva précipitamment avant tout le monde et quitta la table.
« Au revoir ! dit le robuste Jean Peerybingle, rajustant son paletot-pilote. Je serai là à l’heure habituelle. Au revoir, tous !
— Au revoir, Jean », répondit Caleb.
Il parut dire cela machinalement et saluer de la main de la même façon inconsciente, car il était occupé à observer Berthe avec un regard d’inquiète surprise qui ne changea à aucun moment.
« Au revoir, moutard ! dit le jovial voiturier en se penchant pour embrasser l’enfant, que Tilly Slowboy, pour lors tout entière à son couteau et à sa fourchette, avait déposé endormi (et, aussi étrange que cela puisse paraître, sans dommage) dans un petit berceau fourni par Berthe. Au revoir ! Le jour viendra, je suppose, où ce sera toi qui sortiras dans le froid, mon petit ami, laissant ton vieux père jouir de sa pipe et de ses rhumatismes au coin du feu, hein ? Où est Dot ?
— Je suis là, Jean, dit-elle avec un sursaut.
— Voyons, voyons ! reprit le voiturier en faisant claquer ses mains sonores. Et ma pipe ?
— Je l’ai complètement oubliée, Jean. »
Oublié la pipe ! Avait-on jamais entendu chose aussi surprenante ! Elle avait oublié la pipe !
« Je… je vais la bourrer tout de suite. Ce sera vite fait. »
Mais ce ne fut pas vite fait. La pipe se trouvait à sa place accoutumée (la poche du manteau-pilote du commissionnaire), ainsi que la petite blague, œuvre de ses propres mains, où elle avait l’habitude de puiser le tabac ; mais sa main tremblait tant qu’elle l’y empêtra (cette main était pourtant assez petite, sans nul doute, pour se dégager aisément) et se montra d’une maladresse affreuse. Le bourrage et l’allumage de la pipe, ces deux petites fonctions pour lesquelles j’avais tant vanté ses talents, furent remplis d’exécrable façon du début à la fin. Durant tout ce processus, Tackleton la dévisageait malicieusement de son œil à demi fermé, qui, chaque fois qu’il rencontrait celui de la jeune femme, ou plutôt l’attrapait (car il serait difficile de dire qu’il en rencontrait jamais un autre : c’était plutôt une sorte de trappe faite pour le happer), augmentait sa confusion à un point extrême.
« Mais quelle maladroite de Dot tu fais, cet après-midi ! dit Jean. Je l’aurais mieux bourrée moi-même, j’ai l’impression ! »
Sur ces mots pleins de bonhomie, il s’éloigna, et l’on ne tarda pas à l’entendre, en compagnie de Boxeur, du vieux cheval et de la voiture, faire résonner la route d’une joyeuse musique. Cependant que Caleb, rêveur, restait à contempler sa fille aveugle avec la même expression sur le visage.
« Berthe ! dit-il doucement. Qu’est-il arrivé ? Comme tu as changé, ma chérie, en quelques heures… depuis ce matin. Toi, rester silencieuse et triste toute la journée ! Qu’y a-t-il donc ? Dis-le-moi !
— Oh ! papa, papa ! s’écria la jeune aveugle, fondant en larmes. Ah ! quel dur, quel cruel destin que le mien ! »
Caleb passa la main sur ses yeux avant de répondre.
« Mais pense donc combien tu as été gaie et heureuse, Berthe ! Combien tu as été bonne, aimée de tous.
— C’est bien ce qui me point le cœur, papa chéri ! Toi qui es toujours si attentif, si bienfaisant à mon égard ! »
Caleb se demandait bien ce qu’il devait comprendre.
« La… la cécité, Berthe, ma pauvre chérie, dit-il en bredouillant, est une grande affliction ; mais…
— Je n’en ai jamais souffert ! s’écria la jeune aveugle. Je n’en ai jamais pleinement souffert. Jamais. J’ai parfois souhaité d’être capable de te voir, ou de le voir lui… une seule fois, papa, juste un instant… pour connaître ce que je chéris, dit-elle en portant la main à son cœur, et que je garde ici ! Afin d’être sûre que je me le représente bien ! Et il m’est arrivé (mais j’étais alors une enfant) de pleurer dans mes prières à la pensée que les images qui montaient de mon cœur au Ciel pouvaient ne pas vous représenter fidèlement. Mais ce sentiment n’a point duré. Il a passé, me laissant calme et satisfaite.
— Et il en sera de même à nouveau, dit Caleb.
— Mais, papa ! Oh ! mon bon, mon tendre papa, sois indulgent si je suis méchante ! dit la jeune aveugle. Ce n’est pas ce chagrin-là qui m’accable ! »
Son père ne put retenir ses yeux humides de déborder, tant elle était convaincue et pathétique, mais il ne la comprenait toujours pas.
« Amène-la-moi, dit Berthe. Je ne puis garder le secret enfermé en moi-même. Amène-la-moi, papa ! »
Elle sentit qu’il hésitait, et elle ajouta :
« May ! Amène-moi May ! »
May entendit que l’on prononçait son nom et, s’étant doucement approchée, lui toucha le bras. La jeune aveugle se retourna aussitôt et lui saisit les deux mains.
« Regarde-moi en face, mon cher, mon doux cœur ! dit Berthe. Que tes beaux yeux lisent dans mon visage, et dis-moi si la vérité y est inscrite.
— Oui, Berthe, oui ! »
La jeune aveugle, levant toujours vers elle son visage privé de regard le long duquel coulaient d’abondantes larmes, lui adressa ces mots :
« Il n’est pas dans mon cœur de souhait ou de pensée qui ne soit pour ton bonheur, belle May ! Il n’est pas de souvenir reconnaissant gravé plus profond en mon âme que celui des nombreuses fois où toi qui jouissais des splendeurs de la vue et de la beauté, tu as montré de la sollicitude à la pauvre Berthe, alors même que nous n’étions que deux enfants ou que Berthe était aussi enfant que la cécité peut le permettre ! Que toutes les bénédictions du Ciel descendent sur toi ! Que ton heureuse carrière soit inondée de lumière ! Et qu’il n’en soit pas moins ainsi, ma chère May (elle se serra plus fortement contre son amie), qu’il n’en soit pas moins ainsi, ma colombe, parce qu’aujourd’hui la nouvelle que tu vas devenir sa femme m’a étreint le cœur presque à le briser ! Papa, May, Marie ! Ah ! pardonnez-moi ce sentiment à cause de tout ce qu’il a fait pour soulager ma vie enténébrée, et au nom de la confiance que vous avez en moi quand j’atteste le Ciel que je ne pourrais lui souhaiter épouse plus digne de sa bonté ! »
Tout en parlant, elle avait lâché les mains de May Fielding et elle s’accrochait à ses vêtements dans un geste où se mêlaient la supplication et la tendresse. S’affaissant de plus en plus à mesure qu’elle avançait dans son étrange confession, elle finit par tomber aux pieds de son amie et par enfouir son visage aveugle dans les plis de sa robe.
« Bonté divine ! s’écria son père, frappé d’un seul coup par la vérité, ne l’ai-je donc abusée dès le berceau que pour finir par lui briser le cœur ? »
Il fut heureux pour tous que Dot, la rayonnante, l’utile, l’active petite Dot, car elle était tout cela quels que fussent ses défauts et dans quelque mesure que vous soyez appelé à la détester le moment venu, il fut heureux, dis-je, qu’elle se trouvât là ; sans quoi, il serait bien difficile de dire à quoi tout cela aurait abouti. Mais Dot, recouvrant son sang-froid, intervint avant que May eût pu répondre ou Caleb ajouter un mot.
« Allons, allons, ma chère Berthe ! Viens-t’en avec moi ! Donne-lui le bras, May ! Voyez : elle a déjà retrouvé son calme ; et comme c’est gentil de sa part de se soucier de nous, dit l’enjouée petite bonne femme en lui baisant le front. Viens, chère Berthe. Viens donc ; et voici son bon père qui l’accompagnera aussi, n’est-ce pas, Caleb ? Cer-tai-ne-ment ! »
Eh oui, elle se révélait une noble petite Dot en pareilles occasions, et il eût fallu avoir le caractère bien opiniâtre pour se soustraire à son influence. Quand elle eut éloigné le pauvre Caleb et sa Berthe afin qu’ils se réconfortassent et se consolassent mutuellement comme elle savait que seuls ils le pouvaient, elle revint vivement de son pas léger, aussi fraîche qu’une rose, comme on dit (plus fraîche, dirai-je quant à moi), monter la garde auprès du petit monument de roideur chapeauté et ganté, et éviter que cette bonne vieille créature ne fît quelques découvertes.
« Eh bien, apporte-moi ce trésor, Tilly, dit-elle, approchant une chaise du feu ; et pendant que je l’aurai sur les genoux, voici Mme Fielding, Tilly, qui me donnera tous les conseils nécessaires sur la façon de s’occuper des bébés, et qui redressera sur vingt points toutes les bêtises que je commets. Vous voulez bien, madame Fielding ? »
Le géant gallois lui-même, qui fut assez « lent », comme on dit, pour accomplir sur sa propre personne une fatale opération chirurgicale en imitation d’un tour de passe-passe exécuté au petit déjeuner par son ennemi insigne, ce géant lui-même ne se laissa pas prendre plus aisément au piège ainsi tendu que la vieille dame ne tomba dans cet adroit traquenard. Le fait que Tackleton était sorti et qu’en outre deux ou trois personnes avaient parlé ensemble à l’écart pendant deux minutes, l’abandonnant à ses propres ressources, avait amplement suffi à la faire se retrancher derrière sa dignité et reprendre pour vingt-quatre heures au moins ses lamentations sur le mystérieux bouleversement survenu dans le commerce de l’indigo. Mais cette marque de déférence de la jeune mère envers son expérience fut si irrésistible qu’après une brève affectation d’humilité, elle se mit à l’éclairer de la meilleure grâce du monde ; et, assise droite comme un I devant la malicieuse Dot, elle débita en effet, une demi-heure durant, plus de recettes et de préceptes domestiques infaillibles qu’il n’en aurait suffi (en admettant qu’on les suivît) pour consommer la destruction du jeune Peerybingle, eût-il été l’enfant Samson en personne.
Pour changer de thème, Dot fit un peu de couture, (je ne sais comment elle s’en tirait, mais elle portait toujours dans sa poche le contenu de toute une boîte à ouvrage), puis elle berça un peu l’enfant, puis elle refit un peu de couture ; puis elle profita d’un assoupissement de la vieille dame pour bavarder un moment à voix basse avec May ; et ainsi découpée en petites bribes d’occupation, ce qui était bien dans sa manière habituelle, l’après-midi lui parut fort court. Alors, comme il commençait à faire sombre et que cela faisait solennellement partie intégrante de cette institution du pique-nique qu’elle effectuât toutes les tâches domestiques de Berthe, elle arrangea le feu, balaya le devant du foyer, dressa la table du thé, tira le rideau et alluma une chandelle. Après quoi, elle joua un air ou deux sur une harpe rudimentaire que Caleb avait confectionnée pour Berthe, et elle les joua fort bien ; car la Nature lui avait donné une oreille délicate aussi bien faite pour la musique qu’elle l’eût été pour des bijoux si elle en eût eu à porter. L’heure fixée pour le thé étant alors venue, Tackleton rentra pour participer au repas et passer la soirée.
Caleb et Berthe étaient revenus quelque temps auparavant, et le premier s’était installé devant sa besogne de l’après-midi. Mais il ne pouvait s’y mettre, le pauvre homme, tant il était inquiet et rempli de remords envers sa fille. Il était émouvant de le voir assis, inactif sur son tabouret de travail, à la regarder d’un air triste et songeur, tandis que son expression répétait sans cesse : « Ne l’ai-je donc abusée dès le berceau que pour finir par lui briser le cœur ? »
Quand la nuit fut tombée et le thé terminé et que Dot en eut fini de laver tasses et soucoupes, bref (car il faut bien que j’y vienne et rien ne sert de lanterner), quand le moment approcha de guetter le retour du voiturier à chaque lointain bruit de roues, sa manière changea de nouveau ; elle pâlissait et rougissait tour à tour, et ne pouvait plus tenir en place. Non comme les bonnes épouses attentives au retour de leur mari. Non, non, non. C’était une autre sorte d’agitation.
Un bruit de roues. Le pas d’un cheval. L’aboi d’un chien. L’approche graduelle de tous ces sons. La patte de Boxeur qui gratte à la porte !
« De qui donc est-ce le pas ? s’écria Berthe, se levant en sursaut.
— De qui ? répondit le commissionnaire, debout sur le seuil, sa figure hâlée rougie comme des baies de houx par l’air vif du soir. Mais c’est le mien.
— L’autre pas, dit Berthe ; le pas d’homme qui suit le vôtre.
— On ne saurait la tromper, observa le commissionnaire en riant. Avancez donc, monsieur. Vous serez le bienvenu, n’ayez crainte ! »
Il dit cela à voix très haute, et tandis qu’il parlait le vieux monsieur sourd entra.
« Il n’est pas si étranger que tu ne l’aies déjà vu une fois, Caleb, dit le voiturier. Tu lui feras bien une petite place jusqu’à notre départ ?
— Bien sûr, Jean ; ce sera un honneur pour moi.
— C’est la meilleure compagnie du monde quand on a envie de raconter des secrets, dit Jean. J’ai d’assez bons poumons, mais il les met à rude épreuve, je te le dis. Asseyez-vous, monsieur. Tous ici sont des amis, et heureux de vous voir ! »
Après avoir donné cette assurance d’une voix qui confirmait amplement ce qu’il avait dit de ses poumons, il ajouta de son ton habituel :
« Une chaise au coin de la cheminée et qu’on le laisse rester assis sans parler en regardant agréablement autour de lui, c’est tout ce qu’il demande. Il n’est pas difficile à contenter. »
Berthe avait écouté avec attention. Elle appela Caleb auprès d’elle quand il eut disposé la chaise, pour lui demander à voix basse de lui décrire le visiteur. Après qu’il l’eut fait (véridiquement, cette fois ; avec une surprenante fidélité), elle fit un mouvement, le premier depuis l’entrée de l’étranger, soupira et parut se désintéresser de lui.
Le voiturier se montrait plein d’entrain, bon garçon qu’il était, et plus épris que jamais de sa petite femme.
« C’était une maladroite de Dot, cet après-midi ! dit-il en lui passant son rude bras autour de la taille tandis qu’elle se tenait à l’écart des autres ; ce qui ne m’empêche pas de l’aimer. Regarde là-bas, Dot. »
Il désignait le vieillard. Elle baissa les yeux. Je crois qu’elle tremblait.
« Il… ha, ha, ha !… il est plein d’admiration pour toi ! dit le commissionnaire. Il n’a parlé de rien d’autre durant tout le trajet. Hé, c’est un brave type. Je l’en aime bien !
— J’aurais préféré qu’il eût un meilleur sujet de conversation, Jean, dit-elle en jetant un regard gêné autour de la pièce et plus particulièrement sur Tackleton.
— Un meilleur sujet ! s’écria le jovial Jean. Il n’en est pas. Allons, débarrasse-moi de cette houppelande, de cet épais cache-nez, de ces lourdes couvertures ! Que je jouisse d’une bonne demi-heure au coin du feu ! Votre humble serviteur, madame. Voulez-vous que nous fassions une partie de cribbage, vous et moi ? Bon ! Les cartes et la table, Dot. Et un verre de bière pour moi, s’il en reste, ma petite femme ! »
Son offre s’adressait à la vieille dame et, celle-ci l’ayant acceptée avec un gracieux empressement, la partie fut bientôt engagée. Au début, le voiturier regardait parfois alentour avec un sourire, ou bien il appelait de temps à autre Dot pour qu’elle vînt jeter un coup d’œil sur son jeu par-dessus son épaule et lui donner un conseil dans un cas difficile. Mais son adversaire, qui avait une discipline rigide et, à l’occasion, la faiblesse de marquer plus de points qu’il ne lui en revenait, requérait une telle vigilance de sa part qu’il dut bientôt consacrer entièrement ses yeux et ses oreilles au jeu. Toute son attention se trouva ainsi graduellement absorbée par les cartes ; et il ne pensa plus à rien d’autre jusqu’au moment où une main posée sur son épaule le ramena au sentiment de la présence de Tackleton.
« Je m’excuse de vous déranger… mais je voudrais vous dire un mot tout de suite.
— C’est à moi de donner, répondit le voiturier. Le moment est critique.
— Il l’est, en effet, dit Tackleton. Venez donc, mon cher ! »
Il y avait sur sa pâle figure une expression qui fit que l’autre se leva immédiatement en lui demandant avec précipitation de quoi il s’agissait.
« Chut, Jean Peerybingle ! dit Tackleton. Je déplore cette affaire. Vraiment. J’ai craint, j’ai soupçonné la chose dès le début.
— Quoi donc ? demanda le commissionnaire, d’un air effrayé.
— Chut ! Je vais vous montrer, si vous voulez venir avec moi. »
Le voiturier l’accompagna sans ajouter un mot. Ils traversèrent une cour à la clarté des étoiles, et pénétrèrent par une petite porte de derrière dans le propre bureau de Tackleton, où se trouvait une vitre donnant sur le magasin, alors fermé pour la nuit. Il n’y avait aucune lumière dans le bureau même, mais des lampes étaient allumées dans le long et étroit magasin, ce qui éclairait la vitre.
« Un moment ! dit Tackleton. Croyez-vous pouvoir supporter de regarder par cette fenêtre ?
— Pourquoi pas ? répondit le commissionnaire.
— Un instant encore, dit Tackleton. Ne vous laissez aller à aucune violence. Cela ne sert à rien. Et c’est dangereux. Vous êtes fortement bâti ; et vous pourriez commettre un meurtre avant de vous en rendre compte. »
Le voiturier le dévisagea et recula d’un pas, comme frappé en pleine poitrine. D’un bond, il fut à la fenêtre, et là, il vit…
Oh ! ombre sur le Foyer ! Oh ! fidèle grillon ! Oh ! épouse perfide !
Il la vit avec le vieillard, non plus vieux, mais droit et fier, tenant à la main la perruque blanche qui lui avait donné accès à leur foyer, maintenant désolé et misérable. Il la vit l’écouter tandis qu’il se penchait pour lui murmurer à l’oreille, le laisser lui serrer la taille comme ils suivaient lentement l’obscure galerie de bois en se dirigeant vers la porte par laquelle ils étaient entrés. Il les vit s’arrêter, il la vit se retourner (oh ! ce visage qu’il aimait tant, ainsi présenté à sa vue !) et il la vit ajuster de ses propres mains l’instrument du mensonge sur la tête de son compagnon, riant ce faisant de la crédulité de son mari !
Il serra tout d’abord sa robuste main droite, comme pour abattre un lion. Mais il la rouvrit immédiatement et l’étala sous les yeux de Tackleton (car il aimait sa femme, à ce moment encore) ; et puis, comme le couple disparaissait, il se laissa tomber sur un bureau, aussi faible que le premier enfant venu.
Il était emmitouflé jusqu’au menton, et s’affairait après le cheval et les colis quand elle rentra dans la pièce, prête pour le retour.
« Alors, Jean, mon chéri ! Bonsoir, May ! Bonsoir, Berthe ! »
Pouvait-elle donc l’embrasser ? Pouvait-elle se montrer joyeuse et gaie en leur disant adieu ? Pouvait-elle s’aventurer à montrer son visage sans rougir ? Oui. Tackleton l’observa de près, et tout cela, elle le fit.
Tilly berçait le bébé, et elle passa et repassa une douzaine de fois devant Tackleton en répétant d’un ton somnolent :
« Est-ce la nouvelle qu’elle devait être leurs femmes qui lui a point les cœurs à les briser ? Et ses papas ne l’ont-ils abusée dès leurs berceaux que pour finir par lui briser les cœurs ?
— Allons, Tilly, donne-moi le bébé ! Bonsoir, monsieur Tackleton. Où est Jean, pour l’amour du Ciel ?
— Il préfère marcher à la tête du cheval, dit Tackleton, qui l’aida à monter.
— Mon cher Jean. Marcher ? Ce soir ? »
La forme emmitouflée de son mari lui fit vivement un signe affirmatif ; et, le perfide étranger et la petite bonne étant en place, le vieux cheval se mit en chemin. Quant à Boxeur, l’innocent Boxeur, il courait en avant, il revenait toujours courant, il tournait en cercle autour de la voiture en poussant des aboiements aussi triomphants et joyeux que jamais.
Lorsque Tackleton fut également parti pour escorter May et sa mère jusque chez elles, le pauvre Caleb s’assit au coin du feu à côté de sa fille. Le cœur rempli d’inquiétude et de remords, et se disant toujours, tandis qu’il la contemplait avec une tristesse pensive : « Ne l’ai-je donc abusée dès le berceau que pour finir par lui briser le cœur ? »
Les jouets que l’on avait mis en mouvement pour le bébé s’étaient tous arrêtés à bout de course depuis longtemps. Dans la pénombre et le silence, les poupées imperturbablement calmes, les chevaux à bascule frémissants aux yeux et aux naseaux dilatés, les vieux messieurs ployés en deux sur leurs chevilles et leurs genoux défaillants devant la porte de leur maison, les casse-noix à la figure tordue, les animaux eux-mêmes se rendant dans l’arche par paires comme un pensionnat en promenade, tous permettaient d’imaginer qu’un étonnement fantastique les avait frappés d’immobilité à l’idée d’une Dot infidèle ou d’un Tackleton aimé, quelles que pussent être les circonstances.
TROISIÈME GRÉSILLEMENT
Dix heures sonnaient à la pendule hollandaise accrochée dans le coin quand le commissionnaire s’assit près du feu. Il était tellement troublé, miné par le chagrin qu’il parut effaroucher le coucou, et celui-ci, ayant abrégé autant que possible ses dix annonces mélodieuses, replongea dans le palais mauresque et claqua derrière lui sa petite porte, comme si ce spectacle insolite dépassait sa capacité de résistance.
Le petit faneur eût-il été armé de la plus tranchante des faux et eût-il entamé à chaque coup le cœur du voiturier qu’il n’aurait jamais pu l’entailler et le blesser autant que l’avait fait Dot.
Ce cœur regorgeait de tant d’amour pour elle, il était tellement lié, si bien assujetti par les innombrables fils du charmant souvenir, ces liens filés par l’œuvre quotidienne des nombreuses qualités si attachantes de sa femme ; c’était un cœur dans lequel elle s’était si doucement, si intimement enchâssée ; un cœur si honnête et si sincère dans sa vérité, si ferme dans le bien, si faible pour le mal, qu’il ne put tout d’abord nourrir aucun sentiment de colère, aucun sentiment de vengeance, et qu’il n’eut de place que pour l’image brisée de son idole.
Mais lentement, lentement, tandis que le voiturier restait assis à ruminer ses sombres pensées devant son foyer, maintenant froid et noir, d’autres idées, plus violentes, commencèrent de s’élever en lui comme un vent d’orage au milieu de la nuit. L’étranger était sous le toit qu’il avait outragé. Trois pas mèneraient Jean à la porte de la chambre. Un seul coup d’épaule l’enfoncerait. « Vous pourriez commettre un meurtre avant de vous en rendre compte », avait dit Tackleton. Comment pourrait-ce être un meurtre, s’il donnait au traître le temps de se battre corps à corps ? C’était l’autre qui était le plus jeune.
C’était là une pensée malencontreuse, mauvaise pour son humeur sombre. C’était là une pensée de colère, une incitation à un acte vengeur qui changerait la riante maison en un lieu hanté auprès duquel les voyageurs solitaires craindraient de passer la nuit, où les timorés verraient des ombres lutter derrière les fenêtres ruinées lorsque la lune serait voilée, et distingueraient des bruits barbares au milieu de la tempête.
C’était l’autre qui était le plus jeune ! Oui, oui : quelque amoureux qui avait gagné ce cœur qu’il n’avait, lui, jamais touché. Quelque amoureux antérieurement élu, auquel elle avait pensé et rêvé, pour qui elle n’avait cessé de languir, alors qu’il l’imaginait si heureuse à ses côtés. Ah ! quelle angoisse d’y penser !
Elle était montée coucher le bébé. Tandis que Jean ressassait ses sombres pensées devant le foyer, elle s’approcha tout près de lui sans qu’il s’en aperçût (les tortures infligées par sa misère le rendaient insensible à tout bruit extérieur) et plaça son petit tabouret aux pieds de son mari. Il n’en prit conscience que lorsqu’il sentit sa main sur la sienne et qu’il la vit le regarder, le visage levé vers lui.
Avec étonnement ? Non. Ce fut sa première impression, et il dut la regarder à nouveau pour vérifier. Non, pas avec étonnement. Avec une expression d’ardente interrogation ; mais pas avec étonnement. Au début, c’était une expression alarmée et grave ; mais elle se transforma en un sourire étrange, égaré, terrible, montrant qu’elle lisait ses pensées ; puis il n’y eut plus que deux mains crispées sur son front, une tête baissée, des cheveux défaits.
Eût-il pu exercer à ce moment le pouvoir du Tout-Puissant, qu’il avait encore en son sein une trop grande part de cet attribut plus divin, la miséricorde, pour en tourner contre elle le poids d’une plume. Mais il ne pouvait supporter de la voir recroquevillée sur le petit siège où il l’avait souvent contemplée avec amour et fierté, si innocente, si gaie ; et quand elle se leva et le quitta en pleurant, il ressentit un soulagement d’avoir à côté de lui cette place vide plutôt que sa présence si longtemps chérie. Cela seul était une angoisse plus aiguë que tout le reste, en lui rappelant à quelle désolation il en était venu et combien était rompue de part en part la grande attache de sa vie.
Plus il le sentait, plus il comprenait qu’il aurait mieux enduré de la voir couchée morte prématurément devant lui avec leur petit enfant sur son sein, plus il sentait croître en lui sa fureur contre son ennemi. Il chercha des yeux une arme.
Un fusil était suspendu au mur. Il le prit et fit un pas ou deux vers la chambre du perfide étranger. Il savait que le fusil était chargé. L’idée vague que l’arme devait abattre simplement cet homme comme une bête sauvage s’empara de lui, et s’amplifia dans son esprit au point de devenir un monstrueux démon qui le possédait complètement, écartant toutes pensées plus patientes et établissant son empire sans partage.
L’expression est fausse : ce démon n’écartait pas ses pensées plus patientes, mais les transformait artificieusement. Il les changeait en fouets pour le mener. Il tournait l’eau en sang, l’amour en haine, la douceur en férocité aveugle. L’image de Dot plongée dans la douleur, humiliée, mais en appelant toujours avec une force irrésistible à sa tendresse et à sa miséricorde, ne quittait pas la pensée de Jean ; fixée là, elle le poussa vers la porte, éleva l’arme jusqu’à son épaule, ajusta et assura son doigt sur la détente et lui cria : « Tue-le ! Dans son lit ! »
Il retourna le fusil pour enfoncer la porte avec la crosse ; il le tenait déjà levé ; l’idée confuse se présenta à son esprit de crier à l’autre de s’enfuir, pour l’amour de Dieu, par la fenêtre…
Quand, soudain, le feu qui avait lutté jusque-là illumina toute la cheminée d’un clair embrasement ; et le grillon du foyer se mit à grésiller !
Aucun autre son qu’il aurait pu entendre, nulle voix humaine, pas même celle de Dot, n’aurait pu l’émouvoir ni le radoucir de la sorte. Les mots candides avec lesquels sa femme lui avait dit son amour pour ce même grillon, il les entendit à nouveau ; l’expression tremblante, pénétrée, qui avait été la sienne à ce moment, se présenta de nouveau devant ses yeux ; sa douce voix (ah ! quelle voix c’était pour réjouir d’une musique familière le coin du feu d’un honnête homme !) vint faire tressaillir le meilleur de lui-même, le ranima, le remit en action.
Il recula de devant la porte, comme un somnambule éveillé d’un affreux cauchemar, et déposa le fusil. Il se rassit alors près du feu, les mains serrées devant son visage, et trouva un soulagement dans les larmes.
Le grillon du foyer s’avança dans la pièce et se tint, sous la forme d’une fée, devant lui.
« Je l’aime, dit la voix de la fée, répétant les mots dont il se souvenait bien, je l’aime pour les nombreuses fois que je l’ai entendu et les nombreuses pensées que m’a inspirées son innocente musique.
— Elle l’a dit ! s’écria le voiturier. C’est vrai !
— Ç’a été un foyer heureux que celui-ci, Jean ; et c’est pour cela que j’aime le grillon.
— Dieu sait combien il l’a été, répondit le commissionnaire. Elle l’a rendu heureux, toujours… jusqu’à maintenant.
— Si gracieuse, d’humeur si douce ; si bonne ménagère, si joyeuse, si affairée et si enjouée ! dit la voix.
— Autrement, je n’aurais jamais pu l’aimer comme je le faisais », répondit le commissionnaire.
La voix corrigea : « Comme je le fais ».
Le voiturier répéta « comme je le faisais », mais sans grande fermeté. Sa langue mal assurée, se dérobant à son pouvoir, voulait parler à sa façon pour lui-même et pour elle.
La forme, prenant une attitude d’invocation, leva la main et dit :
« Devant ton propre foyer…
— Le foyer qu’elle a souillé, dit Jean, l’interrompant.
— Le foyer qu’elle a, combien souvent ! illuminé de sa présence bénie, dit le grillon ; le foyer qui, sans elle, ne serait que l’assemblage de quelques pierres, briques et barres rouillées, mais qui, grâce à elle, a été l’Autel domestique sur lequel tu as, soir après soir, sacrifié quelque menue colère, égoïsme, ou souci pour y offrir l’hommage d’un esprit tranquille, d’une nature confiante et d’un cœur débordant ; si bien que la fumée de cette pauvre cheminée a porté au Ciel un parfum meilleur que le plus riche encens brûlé devant les plus riches châsses des fastueux temples de ce monde !… Devant ton foyer, dans son calme sanctuaire, environné de ses douces influences et de ses douces associations, écoute-la ! Écoute-moi ! Écoute tout ce qui parle le langage de ton foyer et de ta maison !
— Et qui plaide en ta faveur ? demanda le voiturier.
— Tout ce qui parle le langage de ton foyer et de ta maison ne peut que plaider en sa faveur ! répondit le grillon. Car tout cela dit la vérité. »
Et tandis que le commissionnaire, la tête dans les mains, continuait à méditer sur sa chaise, la Présence se tint à côté de lui, lui suggérant des réflexions par son pouvoir et les lui présentant comme dans un miroir ou un tableau. Ce n’était pas une Présence solitaire. De la pierre du foyer, de la cheminée, de la pendule, de la pipe, de la bouilloire et du berceau ; du plancher, des murs, du plafond et de l’escalier ; de la voiture au-dehors, de l’armoire à l’intérieur et des ustensiles ménagers, de toutes les choses et de tous les endroits avec lesquels elle avait toujours été associée et dont elle avait tissé un unique souvenir d’elle dans l’esprit de son mari, des fées s’avancèrent en foule. Non pour se tenir à côté de lui comme le grillon, mais pour s’affairer et se démener. Pour rendre tous les honneurs à l’image de Dot. Pour le tirer par les basques et la lui montrer chaque fois qu’elle apparaissait. Pour s’assembler autour d’elle, l’embrasser et répandre des fleurs sous ses pas. Pour tenter de couronner sa jolie tête de leurs mains minuscules. Pour montrer qu’elles lui étaient attachées, qu’elles l’aimaient ; et qu’il n’était pas une seule créature laide, méchante et accusatrice qui pût prétendre la connaître ; seules la connaissaient leurs propres petites personnes enjouées et approbatrices.
Ses pensées ne pouvaient se détacher de l’image de Dot. Elle était toujours là.
Elle était assise à tirer l’aiguille devant le feu en fredonnant pour elle-même. Qu’elle était gaie, prospère et bien à son affaire, cette petite Dot ! Les visages des fées se tournèrent tous à la fois d’un seul mouvement vers lui et, d’un seul regard prodigieusement concentré, semblèrent lui dire : — « Est-ce donc là l’épouse légère sur laquelle tu te lamentes ? »
Il y eut dehors des sons joyeux d’instruments de musique et de langues bruyantes et de rires. Une bande folâtre se déversa dans la pièce, parmi laquelle se trouvaient May Fielding et une vingtaine d’autres jolies personnes. Dot était la plus belle de toutes, et aussi jeune que n’importe laquelle. Ces amis venaient la prier de se joindre à leur partie. Il s’agissait d’aller danser. Si jamais petit pied fut fait pour la danse, c’était bien le sien. Mais elle se contenta de rire en hochant la tête et en montrant son dîner sur le feu et la table déjà mise, avec un joyeux défi qui la rendait plus charmante encore qu’auparavant. Et ainsi, elle les renvoya gaiement, saluant l’un après l’autre ses aspirants-cavaliers au fur et à mesure qu’ils passaient devant elle, mais avec une comique indifférence, suffisante pour envoyer se noyer aussitôt ceux d’entre eux qui pouvaient être ses admirateurs, et ils devaient bien l’être tous plus ou moins : comment s’en empêcher ? Et pourtant l’indifférence n’était pas dans sa nature. Oh, non ! Car bientôt apparut sur le pas de la porte certain voiturier ; et, Dieu la bénisse ! quel accueil elle lui réserva !
Les visages attentifs se tournèrent derechef tous à la fois vers lui, semblant lui dire : — « Est-ce donc là l’épouse qui t’a abandonné ? »
Une ombre tomba sur le miroir ou le tableau, comme vous voudrez. Une grande ombre projetée par l’étranger, tel qu’il était d’abord apparu sous leur toit ; recouvrant la surface et masquant tout autre objet. Mais les promptes fées s’activèrent comme des abeilles pour la chasser à nouveau. Et Dot fut là derechef. Toujours vive et belle.
Elle balançait son petit enfant dans le berceau, lui chantonnant à mi-voix et posant sa tête sur une épaule qui avait sa contrepartie dans la forme pensive auprès de laquelle se tenait le grillon-fée.
La nuit, j’entends la nuit véritable, non celle qui se règle aux horloges des fées, tirait à sa fin ; et à ce stade des pensées du voiturier, la lune se montra brusquement, brillant clairement dans le ciel. Peut-être quelque lumière calme et tranquille se leva-t-elle aussi dans l’esprit du voiturier, car il put alors réfléchir avec plus de sang-froid à ce qui était arrivé.
Bien que l’ombre de l’étranger tombât encore de temps à autre sur le miroir, toujours distincte et grande et parfaitement définie, elle ne fut plus jamais aussi sombre qu’au début. À chacune de ses apparitions, les fées poussaient un cri général de consternation et remuaient bras et jambes avec une inconcevable activité pour l’effacer. Et chaque fois qu’elles retrouvaient au-dessous l’image de Dot et la lui montraient encore, alerte et belle, elles se réjouissaient de la façon la plus inspirante.
Elles ne la montraient jamais qu’alerte et belle, car c’étaient des Esprits domestiques pour qui le mensonge n’est qu’annihilation ; et, dans ces conditions, qu’est-ce que Dot était pour elles, sinon le petit être actif, gai, radieux, qui avait été le lumineux soleil de la maison du voiturier ?
Les fées redoublèrent d’ardeur pour la montrer, avec le bébé, bavardant au milieu d’un groupe de sages vieilles matrones, affectant d’être elle-même étonnamment vieille et matrone, appuyée dans une attitude pleine du sérieux et de la dignité de l’âge sur le bras de son mari, et cherchant (elle, ce petit bouton de rose !) à faire croire qu’elle avait renoncé aux vanités du monde en général et qu’elle appartenait à cette catégorie de personnes pour qui la maternité n’a rien de nouveau ; mais, d’une même haleine, elles la montrèrent aussi en train de se moquer de la balourdise de son mari, de remonter le col de sa chemise pour le rendre plus élégant et de pivoter gaiement dans cette même pièce pour lui apprendre à danser !
Elles se tournèrent et le regardèrent avec des yeux tout grands en la lui faisant voir en compagnie de la jeune aveugle, car la gaieté et l’animation qui l’accompagnaient en tous lieux, elle les apportait en surabondance dans la maison de Caleb Plummer. L’affection, la confiance et la gratitude que lui portait la jeune aveugle ; la manière gentille et affairée dont elle-même écartait les remerciements de Berthe ; les adroits petits artifices par lesquels elle remplissait chaque instant de la visite et se rendait utile dans la maison, travaillant réellement ferme en feignant de prendre un jour de congé ; la généreuse provende que représentaient le pâté de veau et de jambon et les bouteilles de bière, ces invariables friandises ; son rayonnant petit visage lorsqu’elle arrivait à la porte ou prenait congé ; la merveilleuse assurance, répandue sur toute sa personne du pied coquet au sommet de la tête, qu’elle faisait partie intégrante de l’institution — qu’elle était une nécessité, sans laquelle cette institution n’existerait pas ; de tout cela les fées se délectaient, elles l’en aimaient profondément. Et une fois de plus elles le regardèrent toutes à la fois d’un air suppliant, semblant lui dire, tandis que certaines d’entre elles se nichaient dans la robe de Dot et la cajolaient : — « Est-ce donc là l’épouse qui a trahi ta confiance ? »
Plus d’une fois, plus de deux, de trois fois au cours de cette longue nuit de méditation, elles la lui montrèrent assise sur son tabouret favori, la tête baissée, les mains crispées sur son front, les cheveux défaits. Telle qu’il l’avait vue en dernier lieu. Et quand elles la trouvaient ainsi, elles ne se tournaient pas vers lui, elles ne le regardaient pas, mais elles s’assemblaient tout autour d’elle, la réconfortaient, l’embrassaient, se pressaient mutuellement de lui montrer sympathie et douceur, et le négligeaient, lui, entièrement.
La nuit passa ainsi. La lune descendit à l’horizon ; les étoiles pâlirent ; l’aube froide pointa ; le soleil se leva. Le voiturier était toujours assis, réfléchissant, au coin de la cheminée. Il était resté là, la tête dans les mains, toute la nuit. Toute la nuit, le fidèle grillon avait grésillé, grésillé, grésillé dans le foyer. Toute la nuit, Jean avait écouté cette voix. Toute la nuit, les fées domestiques s’étaient activées autour de lui. Toute la nuit, sa femme avait été aimable et irréprochable dans le miroir, sauf pour l’unique ombre qui était venue obscurcir cette image.
Quand il fit grand jour, il se leva, fit sa toilette et s’habilla. Il ne pouvait se rendre à ses joyeuses occupations coutumières (le courage lui manquait), mais cela importait d’autant moins que c’était le jour du mariage de Tackleton et qu’il s’était fait remplacer dans sa tournée. Il avait pensé se rendre gaiement à l’église avec Dot. Mais c’en était fait de pareils projets. C’était aussi l’anniversaire de leur mariage. Ah ! comme il s’était peu attendu à pareille fin pour pareille année !
Le commissionnaire pensait que Tackleton viendrait le voir de bonne heure, et il ne se trompait pas. Il n’y avait pas longtemps qu’il faisait les cent pas devant sa porte, quand il vit s’avancer sur la route le cabriolet du marchand de jouets. Lorsque la voiture fut un peu plus près, il constata que Tackleton était déjà tout paré pour la noce et qu’il avait orné la tête du cheval de fleurs et de cocardes.
L’animal avait bien plus l’air d’un fiancé que Tackleton, dont l’œil à demi fermé trahissait une expression plus désagréable que jamais. Mais le commissionnaire y prêta peu d’attention. Ses pensées étaient occupées ailleurs.
« Jean Peerybingle ! dit Tackleton d’un air de condoléance. Comment vous sentez-vous ce matin, mon bon ami ?
— J’ai passé une bien mauvaise nuit, monsieur Tackleton, car j’avais l’esprit passablement troublé, répondit le commissionnaire, hochant la tête. Mais c’est passé maintenant ! Pouvez-vous m’accorder quelque chose comme une demi-heure d’entretien particulier ?
— Je suis venu exprès pour cela, répondit Tackleton, mettant pied à terre. Ne vous occupez pas du cheval. Il restera là bien tranquille, les rênes passées autour de ce poteau, si vous voulez bien lui donner un peu de foin. »
Le commissionnaire, en ayant apporté de l’écurie, le plaça devant le cheval, et ils pénétrèrent dans la maison.
« Vous ne vous mariez pas avant midi, je crois ? dit Jean.
— Non, répondit Tackleton. Il y a tout le temps. Tout le temps. »
Quand ils entrèrent dans la cuisine, Tilly Slowboy frappait à la porte de l’étranger, qui n’en était séparée que par quelques pas. L’un de ses yeux, fort rouges (car Tilly avait pleuré toute la nuit du fait que sa maîtresse pleurait), était appliqué contre la serrure ; elle frappait très fort et paraissait effrayée.
« S’il vous plaît, j’arrive pas à me faire entendre de personne, dit Tilly en se retournant. J’espère que personne il est pas parti et qu’il a pas été mourir, s’il vous plaît. »
Mlle Slowboy souligna ce vœu philanthropique d’un redoublement de coups de poing et de pied à la porte, sans le moindre résultat.
« Voulez-vous que j’aille voir ? dit Tackleton. C’est curieux. »
Le voiturier, qui avait détourné la tête de la porte, lui fit signe d’y aller s’il lui plaisait.
Tackleton s’exécuta donc au grand soulagement de Tilly Slowboy ; et lui non plus ne réussit à obtenir aucune réponse. Mais il pensa à manœuvrer la poignée de la porte ; et, celle-ci s’étant ouverte sans difficulté, il passa la tête par l’entrebâillement, regarda, entra et ressortit presque aussitôt en courant.
« Jean Peerybingle, lui dit-il à l’oreille. J’espère qu’il ne s’est rien passé… d’inconsidéré, au cours de la nuit ? »
Le commissionnaire se tourna vivement vers lui.
« Parce qu’il est parti ! dit Tackleton ; et la fenêtre est ouverte. Je ne vois aucune trace ; il est vrai qu’elle est presque de niveau avec le jardin ; mais j’avais peur qu’il n’y ait eu quelque… quelque bagarre. Hein ? »
Il ferma presque complètement l’œil expressif, tant il fixait Jean avec attention. Et il fit subir à cet œil, à sa figure, à sa personne entière une vive contorsion. Comme s’il eût voulu lui extirper la vérité à l’aide d’un tire-bouchon.
« Rassurez-vous, dit le commissionnaire. Il s’est retiré dans cette pièce hier soir sans avoir subi de ma part aucune atteinte en paroles ni en actes, et personne n’y est entré depuis. Il est parti de son propre gré. Moi-même, je passerais avec joie cette porte afin d’aller mendier mon pain de maison pour le restant de mes jours, si cela pouvait changer le passé et faire en sorte que cet homme ne fût jamais venu. Mais il est venu, il est parti. Et j’en ai fini avec lui !
— Ah ! Eh bien, je trouve qu’il ne s’en est pas mal tiré », dit Tackleton, prenant une chaise.
Le sarcasme fut perdu pour le voiturier, qui s’assit aussi et abrita un moment son visage derrière sa main avant de poursuivre.
« Vous m’avez montré hier soir ma femme, dit-il enfin, ma femme que j’aime ; et qui, secrètement…
— Et tendrement, insinua l’autre.
— Était complice du déguisement de cet homme et lui offrait l’occasion de la rencontrer seule. Je crois qu’il n’y a pas de spectacle que je n’eusse préféré voir. Je crois qu’il n’y a pas d’homme au monde que je n’eusse choisi plutôt pour me le montrer.
— J’avoue que j’ai toujours eu mes soupçons, dit Tackleton ; et c’est ce qui fait que je n’ai jamais été le bienvenu ici, je le sais.
— Mais puisque vous m’avez montré cela, poursuivit le voiturier sans lui prêter attention, et puisque vous avez vu ma femme, ma femme que j’aime (sa voix, son regard et sa main se firent plus assurés et plus fermes tandis qu’il répétait ces mots), que vous l’avez vue à son désavantage, il est bon et juste que vous voyiez aussi par mes yeux, que vous regardiez dans mon cœur et que vous sachiez quelle est mon opinion en cette affaire. Car mon opinion est faite, dit le commissionnaire en le regardant avec attention. Et rien ne saurait l’ébranler désormais. »
Tackleton murmura quelques vagues paroles d’assentiment, comme quoi il fallait bien prendre un parti ou un autre ; mais la manière de son compagnon lui en imposait. Quelque simple et rude qu’elle fût, elle avait quelque chose de digne et de noble que seule avait pu lui impartir la généreuse probité du voiturier.
« Je suis un homme simple et grossier, poursuivit le commissionnaire, et je n’ai pas grand-chose pour moi. Je ne suis pas particulièrement intelligent, comme vous le savez fort bien. Je ne suis plus jeune. J’aimais ma petite Dot parce que je l’avais vue grandir depuis son enfance dans la maison de son père ; parce que je savais quel trésor c’était ; parce qu’elle avait été toute ma vie, des années durant. Il y a bien des hommes avec qui je ne puis pas rivaliser, qui n’auraient jamais pu aimer ma petite Dot comme moi, je pense ! »
Il s’arrêta et battit le sol du pied un court moment, avant de reprendre :
« J’avais souvent pensé que, sans être à sa hauteur, je serais pour elle un bon mari, que je connaîtrais peut-être mieux qu’un autre sa valeur ; et je me suis persuadé ainsi que notre mariage pourrait être possible. Et finalement il se fit, et nous fûmes effectivement mariés.
— Ha ! dit Tackleton avec un hochement de tête significatif.
— Je m’étais étudié ; je savais à quoi m’en tenir sur moi-même ; je savais à quel point je l’aimais et combien je serais heureux, poursuivit le voiturier. Mais je n’avais pas suffisamment songé, je le sens bien maintenant, à son point de vue à elle.
— Bien sûr, dit Tackleton. L’étourderie, la frivolité, l’inconstance, le désir d’être admirée ! Vous n’y aviez pas songé ! Vous aviez omis tout cela ! Ha !
— Vous feriez mieux de ne pas m’interrompre jusqu’à ce que vous m’ayez compris, dit le commissionnaire non sans dureté ; et vous en êtes loin. Si, hier, j’aurais abattu d’un seul coup de poing l’homme qui eût osé murmurer un mot contre elle, aujourd’hui je lui écraserais du pied la figure, fût-il mon propre frère ! »
Le marchand de jouets le regarda avec ébahissement. Jean poursuivit d’un ton radouci :
« Avais-je réfléchi, dit le voiturer, que je l’enlevais, à son âge, avec sa beauté, à ses jeunes compagnons, aux nombreuses scènes dont elle faisait l’ornement et où elle était la plus brillante petite étoile qui ait jamais lui, pour la tenir enfermée jour après jour dans ma triste maison avec ma seule ennuyeuse compagnie ? Avais-je réfléchi combien peu je convenais à son caractère enjoué, combien fastidieux un lourdaud comme moi devait être pour quelqu’un de sa vivacité ? Avais-je réfléchi que je n’avais aucun mérite à l’aimer, que cela ne me valait aucun droit, puisque c’était forcément le fait de quiconque la connaissait ? Jamais. J’ai profité de sa nature confiante, de son caractère enjoué ; et je l’ai épousée. Plût au Ciel que je ne l’eusse jamais fait ! Pour son bien, non pour le mien ! »
Le marchand de jouets le contempla sans ciller. Même son œil d’ordinaire à demi fermé était ouvert.
« Dieu la bénisse, dit le voiturier, pour la sereine constance avec laquelle elle tenta d’éviter que je ne me rendisse compte de cela ! Et Dieu me soit en aide de ne pas l’avoir, avec mon esprit obtus, découvert plus tôt ! La pauvre enfant ! Pauvre Dot ! Ne pas m’en apercevoir, moi qui ai vu ses yeux s’emplir de larmes quand on parlait d’unions telles que la nôtre ! Moi qui ai vu cent fois le secret trembler sur ses lèvres, sans jamais le soupçonner avant hier soir ! La pauvre fille ! Comment ai-je jamais pu espérer qu’elle m’aimerait ? Croire même qu’elle m’aimait ?
— Elle faisait bien semblant, dit Tackleton. Elle en faisait si bien semblant que, pour ne vous rien celer, ce fut là l’origine de mes soupçons. »
Et, en cela, il marquait la supériorité de May Fielding, qui, elle, ne faisait certes aucun étalage d’affection pour lui.
« Elle s’est efforcée, dit le pauvre commissionnaire, avec une émotion plus forte qu’il n’en avait montré jusque-là, je commence seulement à voir maintenant combien elle s’est efforcée d’être pour moi une épouse dévouée et empressée. Ce qu’elle a fait, quel vaillant et ferme cœur est le sien, que le bonheur que j’ai connu sous ce toit en soit le témoignage ! Cette pensée m’apportera aide et réconfort quand je serai ici, seul.
— Ici, seul ? répéta Tackleton. Ah ! Ainsi donc vous avez bien l’intention de tenir quelque compte de l’incident ?
— J’ai l’intention, répondit le voiturier, de lui marquer la plus grande tendresse, de lui faire la meilleure réparation qu’il soit en mon pouvoir. Je puis la libérer de la souffrance quotidienne d’une union mal assortie et de la lutte destinée à la dissimuler. Elle recouvrera toute la liberté qu’il sera en mon pouvoir de lui donner.
— Lui faire réparation, à elle ! s’écria Tackleton, tortillant ses grandes oreilles des deux mains. J’ai dû mal comprendre. Ce n’est pas là ce que vous avez dit, bien sûr. »
Le voiturier saisit au collet le marchand de jouets et se mit à le secouer comme un prunier.
« Écoutez-moi ! dit-il. Et prenez bien soin de me comprendre. Écoutez-moi. Mon langage est-il clair ?
— Fort clair, certes, répondit Tackleton.
— Et exprime-t-il bien ma résolution ?
— Tout à fait bien.
— Je suis resté cette nuit, toute cette nuit, auprès de ce foyer, s’écria le commissionnaire. À l’endroit même où elle s’est si souvent assise à mes côtés, son doux visage tourné vers le mien. J’ai évoqué sa vie entière, jour après jour. J’ai revu sa chère personne dans tous les épisodes de sa vie. Et, sur mon âme, elle est innocente, aussi vrai qu’il y a un Juge pour l’innocent comme pour le coupable ! »
Sûr grillon du foyer ! Fidèles fées domestiques !
« La colère et la défiance m’ont abandonné ! dit le commissionnaire, et il ne reste plus que mon chagrin. Dans un moment malheureux, quelque ancien amoureux, mieux fait que moi pour ses goûts et son âge, abandonné peut-être pour moi, est revenu. Dans un moment malheureux, prise à l’improviste, manquant de répit pour penser à sa conduite, elle s’est faite complice de la traîtrise de cet homme en la dissimulant. Hier soir elle l’a rencontré, lors de cette entrevue dont nous avons été témoins. Elle a eu tort. Mais, à part cela, elle est innocente, si la fidélité existe sur cette terre !
— Si c’est là votre opinion…, commença de dire Tackleton.
— Ainsi donc, qu’elle s’en aille s’il lui plaît ! poursuivit le commissionnaire. Qu’elle parte, emportant mes bénédictions pour toutes les heures de félicité qu’elle m’a données, et mon pardon pour toute la douleur qu’elle a pu m’infliger. Qu’elle parte, et qu’elle obtienne la paix d’esprit que je lui souhaite ! Elle ne me haïra jamais. Elle apprendra à mieux m’aimer quand je ne serai plus pour elle un boulet et qu’elle portera plus légèrement la chaîne que je lui ai forgée. C’est aujourd’hui l’anniversaire du jour où je l’ai emmenée, avec si peu de considération pour son agrément, de chez elle. Aujourd’hui, elle y retournera, et je ne l’importunerai plus. Ses parents doivent venir en ce jour ; nous avions formé un petit plan pour le passer ensemble, et ils la remmèneront. Je peux lui faire confiance, là, comme n’importe où. Elle me quitte sans tache et elle continuera à vivre de même, j’en suis sûr. Si je meurs, comme il se peut, tandis qu’elle sera encore jeune, car j’ai quelque peu perdu courage en ces quelques heures, elle verra que j’aurai pensé à elle, que je l’aurai aimé jusqu’au bout ! C’est là la conclusion de ce que vous m’avez montré. Et maintenant, c’en est fini !
— Oh ! non, Jean, ce n’en est pas fini. Ne dis pas encore cela. Pas tout à fait encore. J’ai entendu tes nobles paroles. Je n’ai pu m’esquiver à pas de loup, feignant d’ignorer ce qui m’a émue d’une si profonde gratitude. Ne dis pas que c’en est fini avant que la pendule n’ait sonné encore une fois ! »
Dot était entrée peu après Tackleton, et elle était restée là. À aucun moment, elle ne regarda le marchand de jouets, mais elle tint les yeux fixés sur son mari. Cependant, elle restait à distance, maintenant entre eux un espace aussi large que possible ; et, malgré la chaleur passionnée de son appel, elle ne s’approcha pas même à ce moment. Quelle différence en cela avec l’ancienne Dot !
« Nulle main ne saurait fabriquer la pendule qui sonnerait de nouveau pour moi les heures passées, répondit le voiturier avec un pâle sourire. Mais qu’il en soit ainsi si tu le désires, ma chère. Elle va bientôt sonner. Peu importe ce que nous disons. J’essaierais de te complaire dans un cas plus difficile.
— Eh bien ! murmura Tackleton. Il faut que je m’en aille, car lorsque la pendule sonnera à nouveau, je devrai être en route pour l’église. Au revoir, Jean Peerybingle. Je regrette d’être privé du plaisir de votre compagnie. Je suis fâché de cette privation, et aussi de ce qui en est cause !
— Je me suis bien fait comprendre ? dit le voiturier, l’accompagnant à la porte.
— Oh ! parfaitement !
— Et vous vous rappellerez ce que j’ai dit ?
— Ma foi, si vous m’obligez à faire cette remarque, dit Tackleton non sans avoir pris la précaution de monter dans son cabriolet, ce fut si inattendu, je dois le dire, qu’il est improbable que je puisse l’oublier.
— Cela n’en vaudra que mieux pour l’un et l’autre, répliqua le voiturier. Adieu. Je vous souhaite le bonheur !
— Je voudrais pouvoir vous le donner à vous, dit Tackleton. La chose étant impossible, merci. Entre nous (je vous l’ai déjà dit, hein ?), je ne crois pas retirer moins de bonheur de ma vie conjugale du fait que May ne s’est pas montrée trop empressée ni trop démonstrative à mon égard. Adieu ! Soignez-vous bien. »
Le commissionnaire resta à le suivre du regard jusqu’à ce qu’il lui apparût plus petit dans le lointain que ne l’étaient, près de lui, les fleurs et les cocardes de son cheval ; puis, avec un profond soupir, il s’en alla errer comme une âme en peine parmi les ormes voisins, car il ne voulait pas rentrer avant que la pendule ne fût sur le point de sonner.
Sa petite femme, laissée seule, sanglotait misérablement ; mais elle s’essuyait souvent les yeux, se contenant, pour dire combien il était bon, combien excellent ! et une ou deux fois elle se prit à rire de si bon cœur, d’un tel air de triomphe, avec tant d’incohérence (elle continuait en même temps à pleurer) que Tilly en fut tout horrifiée !
« Hou-ou-ou, s’il vous plaît, non ! dit Tilly. Ça suffirait à tuer et enterrer le bébé, s’il vous plaît !
— L’apporteras-tu quelquefois pour voir son père, Tilly, demanda sa maîtresse en séchant ses larmes, quand je ne pourrai plus habiter ici et que j’aurai regagné mon ancienne maison ?
— Hou-ou-ou, s’il vous plaît, ne faites pas ça ! s’écria Tilly, rejetant la tête en arrière et lançant un long hurlement (elle ressembla étonnamment alors à Boxeur). Hou-ou-ou, s’il vous plaît, non ! Hou, qu’est-ce que tout le monde il a été lui faire à tout le monde, pour que tout le monde y soye si malheureux ! Hou, hou ! »
La tendre Slowboy s’était mise à pousser un hurlement si lamentable (d’autant plus forcené qu’elle l’avait longtemps retenu) qu’il eût infailliblement réveillé le bébé, l’effrayant au point d’entraîner des conséquences sérieuses (des convulsions, sans doute), quand ses yeux tombèrent sur Caleb Plummer, qui entrait en conduisant sa fille. Ce spectacle la ramenant au sentiment des convenances, elle se tint un moment silencieuse, la bouche grande ouverte ; puis, s’étant précipitée vers le lit sur lequel dormait le bébé, elle se livra sur le plancher à une mystérieuse danse de Saint-Guy, tout en fourrageant de la figure et de la tête dans les couvertures, opérations extraordinaires d’où elle parut tirer un grand soulagement.
« Marie ! dit Berthe. Tu n’es donc pas au mariage !
— Je lui ai dit que vous n’y seriez pas, madame, dit Caleb à voix basse. Je l’avais entendu dire hier soir. Mais, Dieu vous bénisse ! dit le petit homme, lui saisissant affectueusement les deux mains, je ne m’occupe pas de tout ce qu’ils racontent, moi. Je ne les crois pas. Je ne suis pas grand-chose, mais ce peu-là se ferait hacher menu plutôt que de se fier à un mot prononcé contre vous ! »
Il l’entoura de ses bras et la serra comme un enfant sa poupée.
« Berthe n’a pas pu rester à la maison ce matin, dit Caleb. Elle redoutait, je le sais, d’entendre sonner les cloches, et elle ne pouvait prendre sur elle d’être si près d’eux le jour des noces. Aussi sommes-nous partis de bonne heure, et nous voici. J’ai longuement réfléchi à ce que j’avais fait, dit Caleb après un instant de silence ; je me suis adressé tellement de reproches que je ne savais plus trop que faire ni vers qui me tourner pour remédier à la détresse que je lui ai causée ; et j’en suis arrivé à la conclusion que le mieux était, si vous voulez bien rester avec moi pendant ce temps, madame, de lui dire toute la vérité. Vous voulez bien rester avec moi pendant ce temps, madame ? demanda-t-il en tremblant de la tête aux pieds. Je ne sais quel effet cela produira sur elle ; je ne sais ce qu’elle pensera de moi ; je ne sais si elle aura encore la moindre affection pour son pauvre père, après cela. Mais le mieux est qu’elle soit détrompée, et il me faut supporter les conséquences que je mérite !
— Marie, dit Berthe, où est ta main ? Ah ! la voici ; la voici ! dit-elle, la passant sous son bras après l’avoir pressée contre ses lèvres avec un sourire. Je les ai entendus échanger à mi-voix des paroles de blâme contre toi, hier soir. Ils avaient tort. »
La femme du voiturier resta silencieuse. Caleb répondit pour elle.
« Ils avaient tort, dit-il.
— Je le savais ! s’écria Berthe avec fierté. Je le leur ai dit. Je me suis refusée à écouter un mot ! La blâmer elle, avec justice ! (elle pressa la main de Dot dans les siennes et sa douce joue contre son visage). Non ! Je ne suis pas aveugle à ce point-là. »
Son père vint à l’un de ses côtés, tandis que Dot restait de l’autre, lui tenant la main.
« Je vous connais tous, dit Berthe, mieux que vous ne pensez. Mais aucun de vous aussi bien qu’elle. Pas même toi, papa. Il n’y a rien autour de moi qui soit moitié aussi vrai et aussi sincère qu’elle. Si je recouvrais la vue à l’instant, je pourrais la désigner au milieu d’une foule sans qu’une parole soit prononcée ! Ma sœur !
— Berthe, ma chérie ! dit Caleb. Quelque chose me pèse sur l’esprit, que je voudrais te dire pendant que nous sommes seuls tous les trois. Écoute-moi avec bonté ! J’ai une confession à te faire, ma chérie.
— Une confession, papa ?
— Je me suis écarté de la vérité et je me suis égaré, mon enfant, dit Caleb avec une expression pitoyable sur son visage désorienté. Je me suis écarté de la vérité en cherchant à être bon pour toi ; et je n’ai été que cruel. »
Elle tourna vers lui son visage frappé d’étonnement et répéta :
« Cruel ?
— Il s’accuse avec trop de force, Berthe, dit Dot. Tu le lui diras toi-même bientôt. Tu seras la première à le lui dire.
— Lui, cruel envers moi ? s’écria Berthe avec un sourire d’incrédulité.
— Sans le vouloir, mon enfant, dit Caleb. Mais je l’ai été ; encore que je ne m’en sois jamais douté jusqu’à hier. Ma chère fille aveugle, écoute et pardonne-moi ! Le monde dans lequel tu vis, mon cœur, n’existe pas tel que je te l’ai représenté. Les yeux auxquels tu t’es fiée t’ont abusée. »
Elle tournait toujours vers lui le même visage stupéfait ; mais elle recula et se cramponna un peu plus à son amie.
« Ton chemin dans la vie était rude, ma pauvre enfant, dit Caleb, et je voulais te l’adoucir. J’ai modifié les objets, changé les caractères des gens, inventé bien des choses pour te rendre plus heureuse. Je t’ai caché des faits, je t’ai fait des tromperies, Dieu me le pardonne ! et je t’ai entourée d’un monde imaginaire.
— Mais les gens vivants ne sont pas imaginaires ! dit-elle vivement, pâlissant et se retirant encore davantage. On ne peut pas les changer.
— C’est pourtant ce que j’ai fait, Berthe, dit Caleb d’un ton suppliant. Il y a une personne que tu connais, ma colombe…
— Oh, papa ! pourquoi dis-tu que je la connais ? répondit-elle d’un ton d’amer reproche. Qui donc, quoi donc puis-je connaître ? moi qui n’ai point de guide ! moi si misérablement aveugle ! »
Dans l’angoisse de son cœur, elle tendit les mains en avant comme pour chercher sa route à tâtons ; puis elle les déploya, dans l’attitude de la tristesse la plus désespérée, devant son visage.
« Le mariage qui a lieu aujourd’hui, dit Caleb, est celui d’un homme inflexible, sordide, pressureur. D’un maître qui s’est montré dur pour moi et pour toi, ma chérie, depuis bien des années. Laid aussi bien de traits que de caractère. Froid et insensible toujours. Ne ressemblant en rien à celui que je t’ai dépeint, mon enfant. En rien.
— Ah ! pourquoi, s’écria la jeune aveugle, en proie, semblait-il, à des tortures qui passaient ses forces, pourquoi as-tu fait cela ? Pourquoi m’avoir empli le cœur d’amour pour venir ensuite, comme la Mort, m’en arracher l’objet ? Ah ! mon Dieu, que je suis aveugle ! Que je suis seule, abandonnée ! »
Son père affligé baissait la tête sans offrir d’autre réponse que sa contrition et son chagrin.
Il n’y avait pas longtemps qu’elle était livrée à ce violent accès de regret quand le grillon du foyer se mit à grésiller, entendu d’elle seule. Non gaiement, mais d’une façon faible, étouffée, affligée. Le son était si mélancolique que la jeune fille ne put retenir ses larmes, et quand la Présence qui s’était tenue toute la nuit auprès du commissionnaire apparut derrière elle, désignant son père, elles coulèrent à flots.
Elle entendit bientôt plus nettement la voix du grillon et elle eut conscience, en dépit de sa cécité, de la Présence rôdant autour de son père.
« Marie, dit la jeune aveugle, dis-moi ce qu’est mon foyer. Comment il est réellement.
— C’est un endroit pauvre, Berthe, très pauvre et très nu, en vérité. La maison ne pourra guère protéger du froid et de la pluie un hiver de plus. Elle est à peine mieux garantie des rigueurs du temps, poursuivit Dot d’une voix basse mais nette, que ton pauvre père dans son manteau en toile de sac. »
La jeune aveugle, très agitée, se leva et entraîna à l’écart la petite épouse du commissionnaire.
« Ces cadeaux dont je prenais tant de soin, qui m’arrivaient presque au moindre désir et qui m’étaient si chers, dit-elle en tremblant, d’où venaient-ils ? Est-ce vous qui me les envoyiez ?
— Non.
— Qui donc alors ? »
Dot vit qu’elle savait déjà et garda le silence. La jeune aveugle étendit de nouveau les mains devant son visage. Mais d’une tout autre façon, cette fois.
« Un instant, ma chère Marie. Un instant. Viens un peu plus par ici. Parle-moi doucement. Tu es loyale, je le sais. Tu ne me tromperais pas maintenant, n’est-ce pas ?
— Non, Berthe. Certainement pas !
— Non, j’en suis sûre. Tu as trop pitié de moi. Marie, regarde de l’autre côté de la pièce, là où nous étions il y a un instant, là où se trouve mon père, ce père si compatissant, si aimant, et dis-moi ce que tu vois.
— Je vois, dit Dot qui la comprenait parfaitement, je vois un vieillard assis sur une chaise, tristement appuyé sur le dossier, la tête dans les mains. Comme si son enfant devrait aller le consoler, Berthe.
— Oui, oui. Elle le fera. Continue.
— C’est un vieillard, usé par les soucis et les travaux. C’est un homme amaigri, découragé, pensif, grisonnant. Je le vois en ce moment abattu, courbé en deux et luttant dans le vide. Mais, Berthe, je l’ai vu souvent alors qu’il luttait de toutes ses forces et de bien des manières pour une cause grande et sacrée. Et j’honore sa tête grise, et je le bénis ! »
La jeune aveugle la quitta brusquement et, se jetant à genoux devant son père, attira cette tête grise contre son cœur.
« C’est la vue qui m’est rendue. C’est la vue ! s’écria-t-elle. J’étais aveugle, et maintenant mes yeux sont ouverts. Je ne l’ai jamais connu ! Dire que j’aurais pu mourir sans avoir jamais vu véritablement le père qui m’a montré tant d’amour ! »
L’émotion de Caleb était indicible.
« Il n’est pas ici-bas de forme, si élégante qu’elle soit, s’écria la jeune aveugle en le tenant embrassé, que je puisse aimer aussi tendrement, que je puisse chérir avec autant de dévotion que celle-ci ! Plus cette tête est grise, plus elle est usée et plus elle m’est chère, papa ! Qu’on ne dise plus jamais que je suis aveugle. Il n’y a pas une ride de ce visage, pas un cheveu de cette tête que j’oublierai dans mes prières et dans mes actions de grâces au Ciel ! »
Caleb parvint à articuler : « Ma Berthe !
— Et, dans ma cécité, je l’ai cru si différent, dit la jeune fille, dont les caresses étaient mêlées des larmes de la plus vive tendresse. Et tandis que je l’avais à mes côtés, jour après jour, sans cesse si attentif à mes désirs, je n’avais pas un moment pensé à cela !
— Cet alerte, cet élégant père en pardessus bleu, Berthe, dit le pauvre Caleb, le voilà envolé !
— Rien n’est envolé, répondit-elle. Non, papa chéri ! Tout est là, en toi. Le père que j’aimais tant ; le père que je n’ai jamais assez aimé, que je n’ai pas connu ; le bienfaiteur que j’ai d’abord commencé à vénérer et à aimer parce qu’il avait tant de sympathie pour moi, je les ai tous ici en toi. Rien n’est mort pour moi. L’âme de tout ce qui m’était le plus cher est ici, ici dans ce visage usé, dans cette tête grise. Et je ne suis plus aveugle, papa ! »
Toute l’attention de Dot, durant ce discours, s’était concentrée sur le père et la fille ; mais regardant alors vers le petit faneur du pré mauresque, elle vit qu’il ne s’en fallait que de quelques minutes que la pendule ne sonnât, et elle tomba aussitôt dans un état de nervosité et d’agitation.
« Papa, dit Berthe avec hésitation, Marie ?
— Oui, ma chérie, répondit Caleb. Elle est ici.
— Il n’y a pas de changement pour elle. Tu ne m’as jamais rien dit sur elle qui ne fût vrai ?
— Je l’aurais fait, je le crains, ma chérie, répliqua Caleb, si j’avais pu la représenter meilleure qu’elle n’est. Mais si je l’ai changée en quoi que ce soit, ce n’a pu être qu’à son détriment. Rien ne saurait l’enjoliver, Berthe. »
Toute confiante qu’eût été la jeune aveugle en posant sa question, son enchantement et son orgueil en entendant cette réponse, les étreintes renouvelées qu’elle prodigua à Dot étaient charmants à voir.
« Il peut cependant se produire plus de changements que tu ne t’y attends, ma chérie, dit Dot. Des changements en mieux, j’entends ; des changements qui signifieront de la joie pour certains d’entre nous. Il ne faudra pas te laisser trop effrayer ni trop affecter si jamais pareille chose arrivait. Sont-ce des roues que l’on entend sur la route ? Toi qui as l’oreille fine, Berthe, sont-ce des roues ?
— Oui. Et qui approchent à grande allure.
— Je… je… je sais que tu as l’oreille fine, dit Dot, portant la main à son cœur et parlant aussi vite qu’elle le pouvait, évidemment pour en dissimuler la palpitation, parce que je l’ai souvent observé et qu’hier soir encore tu as tout de suite remarqué ce pas étranger. Encore que je ne sache pas trop pourquoi tu as dit (je me rappelle fort bien que ce furent là tes paroles) : “De qui donc est-ce le pas ?” et pourquoi tu y as prêté plus d’attention qu’à tout autre. Bien que, comme je viens de le dire, il se produise de grands changements dans le monde, de grands changements, et que nous ne puissions mieux faire que de nous préparer à être surpris à tout moment. »
Caleb se demanda ce que ces paroles pouvaient bien signifier, car il se rendait compte qu’elles s’adressaient aussi bien à lui qu’à sa fille. Étonné, il voyait Dot si agitée, si émue qu’elle pouvait à peine respirer et qu’elle devait se raccrocher à une chaise pour ne pas tomber.
« Oui, ce sont des roues, s’écria-t-elle, haletante. Elles approchent ! Elles approchent ! Elles arrivent ! Et maintenant, l’entendez-vous, elles s’arrêtent à la porte du jardin ! Et maintenant, vous entendez un pas derrière la porte… le même pas, Berthe, n’est-ce pas ?… et maintenant… »
Elle poussa un immense cri, un cri d’irrépressible joie ; et, courant à Caleb, lui posa les mains sur les yeux au moment où un jeune homme se précipitait dans la pièce et, jetant son chapeau à la volée, fondait sur eux.
« C’est terminé ? s’écria Dot.
— Oui !
— Heureusement terminé ?
— Oui !
— Vous rappelez-vous cette voix, mon cher Caleb ? En avez-vous jamais entendu une semblable ? s’écria Dot.
— Si mon garçon parti pour l’Eldorado des Amériques vivait encore…, dit Caleb d’une voix tremblante.
— Il est vivant ! cria Dot, retirant les mains de devant ses yeux et les frappant l’une contre l’autre de ravissement. Regardez-le ! Voyez-le debout devant vous, en pleine santé, dans toute sa force ! Votre fils chéri ! Ton propre frère aimant et bien vivant, Berthe ! »
Honneur à la petite créature pour tous ses transports ! Honneur à ses larmes et à ses rires quand tous trois se tinrent embrassés ! Honneur à la sincérité avec laquelle elle rejoignit à mi-chemin le marin hâlé aux noirs cheveux flottants sans détourner à aucun moment sa petite bouche vermeille, souffrant qu’il baise ces lèvres sans contrainte et qu’il la serre contre son cœur palpitant !
Et honneur au coucou aussi — pourquoi pas ? — pour avoir jailli tel un intrus de l’abat-foin du palais mauresque et hoqueté douze fois, comme enivré de joie, à l’adresse de la compagnie assemblée.
Le commissionnaire qui entrait alors eut un mouvement de recul. Et il le pouvait bien, à se trouver en si bonne compagnie.
« Regarde, Jean ! dit Caleb tout exultant ; regarde donc ! C’est mon fils revenu de l’Eldorado des Amériques ! Mon fils à moi ! Celui-là que tu avais équipé et envoyé toi-même ! Celui-là dont tu fus toujours le si grand ami ! »
Le voiturier s’avança pour lui saisir la main ; mais, reculant soudain comme si quelque trait de ce visage évoquait le souvenir du vieillard sourd de la charrette, il dit :
« Édouard ! Était-ce toi ?
— Raconte-lui tout, maintenant ! s’écria Dot. Raconte-lui tout, Édouard ; et ne me ménage pas. Car rien ne me fera me ménager moi-même à ses yeux, jamais plus.
— Cet homme, c’était moi, dit Édouard.
— Et tu as pu t’introduire sous un déguisement dans la maison de ton vieil ami ? répliqua le voiturier. Il y eut autrefois un garçon franc — combien cela fait-il d’années, Caleb, que nous apprîmes qu’il était mort et que nous en eûmes, à ce que nous croyions, la preuve ? — un garçon franc qui n’eût jamais fait pareille chose.
— Il y eut autrefois un généreux ami, plutôt un père qu’un ami pour moi, dit Édouard, qui ne m’aurait jamais jugé, moi ni aucun autre, sans m’entendre. C’était toi. Aussi suis-je certain que tu m’écouteras maintenant. »
Le commissionnaire, ayant jeté un regard troublé vers Dot, qui se tenait toujours éloignée de lui, répondit :
« Eh bien, ce n’est que justice. Je t’écoute.
— Il faut que tu saches que lorsque je partis d’ici, tout jeune, dit Édouard, j’étais amoureux et mon amour était partagé. C’était une toute jeune fille, qui peut-être, me diras-tu, n’était pas très fixée sur ses propres sentiments. Mais moi je connaissais les miens, et j’avais pour elle un amour passionné.
— Toi ! s’écria le voiturier. Toi !
— Oui, certes, répondit l’autre. Et elle me payait de retour. Je l’ai toujours cru depuis lors, et maintenant j’en suis sûr.
— Dieu me soit en aide ! dit le voiturier. Ceci est pire que tout.
— Lui étant resté fidèle, dit Édouard, et rentrant, le cœur plein d’espérance, après bien des tribulations et des périls, pour remplir ma part de notre ancien contrat, j’ai appris à vingt milles d’ici qu’elle m’était infidèle, qu’elle m’avait oublié et qu’elle s’était donnée à un autre, plus riche. Je n’avais aucunement l’intention de lui faire des reproches ; mais je désirais la voir et m’assurer sans conteste de la vérité de la chose. J’espérais qu’elle avait pu se trouver contrainte, contre son propre désir et contre ses souvenirs. Ce n’aurait été qu’un bien léger réconfort, mais c’en aurait été un tout de même, pensais-je, et je suis venu. Afin d’obtenir la vérité, la vérité vraie, en observant librement par moi-même, en jugeant par moi-même, sans aucune obstruction d’une part et de l’autre, sans lui faire subir ma propre influence (pour autant que j’en eusse). Je revêtis un déguisement — vous savez lequel ; et j’attendis sur le bord de la route — vous savez où. Tu n’eus aucun soupçon sur moi ; non plus que… non plus qu’elle (il désignait Dot) jusqu’au moment où je lui parlai à l’oreille au coin de cette cheminée et où elle fut bien près de me trahir.
— Mais quand elle sut qu’Édouard était vivant et qu’il était revenu, dit Dot entre ses sanglots (parlant pour elle-même comme elle avait brûlé de le faire depuis le début du récit), et quand elle connut ses intentions, elle lui conseilla de garder par-dessus tout le secret ; car son vieil ami Jean Peerybingle était beaucoup trop franc de caractère et beaucoup trop maladroit en matière d’artifices — étant d’une manière générale un peu balourd, dit Dot, mi-riant et mi-pleurant, pour le garder par-devers lui. Et quand elle — c’est-à-dire moi, Jean, ajouta-t-elle dans ses sanglots — lui raconta tout et lui dit comment sa petite fiancée l’avait cru mort ; comment elle avait fini par se laisser persuader par sa mère à consentir à une union que cette chère vieille sotte appelait avantageuse ; quand elle — c’est encore moi, Jean — lui dit qu’ils n’étaient pas encore mariés (bien que ce fût imminent) et que si la cérémonie avait lieu, ce ne serait rien d’autre qu’un sacrifice, car il n’y avait aucun amour de son côté à elle ; et quand il devint presque fou de joie d’entendre cela ; alors, elle — moi encore — dit qu’elle servirait d’intermédiaire, comme elle l’avait souvent fait autrefois, Jean, et qu’elle sonderait son amie pour s’assurer que ce qu’elle — moi encore, Jean — avait dit et pensé était exact. Et c’était exact, Jean ! Et ils ont été réunis, Jean ! Et ils se sont mariés, Jean, il y a une heure ! Et voici l’épousée ! Et Gruff & Tackleton pourra mourir célibataire ! Et je suis la plus heureuse des petites femmes, May, Dieu te bénisse ! »
C’était en tout cas la plus irrésistible des petites femmes, et jamais elle ne le fut aussi complètement que dans ses présents transports. Jamais il n’y eut plus affectueuses ni plus délicieuses congratulations que celles qu’elle répandit sur elle-même et sur la jeune épousée !
Perdu dans le tumulte d’émotions déchaîné dans son cœur, l’honnête voiturier était resté confondu. Mais alors, comme il se précipitait vers elle, Dot tendit la main en avant pour l’arrêter et recula comme auparavant.
« Non, Jean, non ! Écoute-moi jusqu’au bout ! Ne m’aime plus, Jean, tant que tu n’auras pas entendu jusqu’au dernier mot ce que j’ai à te dire. J’ai eu tort d’avoir un secret pour toi, Jean. J’en suis très confuse. Je ne croyais pas que ce fût mal jusqu’au moment où je vins m’asseoir hier soir près de toi sur mon petit tabouret. Mais quand j’ai lu sur ta figure que tu m’avais vue marcher dans la galerie avec Édouard et quand j’ai su ce que tu pensais, j’ai senti à quel point j’avais été étourdie et combien j’avais eu tort. Mais, ah ! mon Jean chéri, comment as-tu pu avoir pareille pensée ! »
La petite femme, comme elle sanglota encore ! Jean Peerybingle aurait voulu la prendre dans ses bras. Mais non ; elle refusa de le laisser faire.
« Ne m’aime pas encore, Jean, je t’en prie ! Pas avant longtemps encore ! Si je fus attristée par ce prochain mariage, mon chéri, c’était parce que je me rappelais May et Édouard, tout jeunes amoureux, et que je savais son cœur à elle bien loin de Tackleton. Tu le crois, maintenant, n’est-ce pas, Jean ? »
Jean allait une nouvelle fois se précipiter à cet appel ; mais elle l’arrêta derechef.
« Non, reste là, je t’en prie, Jean ! Quand je me moque de toi, Jean, que je te traite de lourdaud, de cher vieux bêtasson et tout ça, c’est parce que je t’aime tant, Jean, et que je prends tant de plaisir à tes façons que je ne voudrais pour rien au monde t’en voir changer, fût-ce pour devenir roi demain.
— Hourra ! s’écria Caleb avec une vigueur inhabituelle. Bien mon avis !
— Et quand je parle de gens d’un certain âge, de gens posés, Jean, et que je prétends que nous formons un couple pot-au-feu et que notre vie n’est qu’un train-train monotone, c’est seulement parce que je suis un petit être si stupide, Jean, que j’aime parfois à jouer à la madame, etc., et à faire semblant. »
Elle vit qu’il venait à elle, et elle l’arrêta encore. Mais il s’en fallut de peu qu’il ne fût trop tard.
« Non, attends encore une ou deux minutes pour m’aimer, s’il te plaît, Jean ! Ce que je veux le plus te dire, je l’ai gardé pour la fin. Mon chéri, mon bon, mon généreux Jean, quand nous parlions du grillon l’autre soir, j’ai été sur le point de dire qu’au début je ne t’aimais pas tout à fait autant que maintenant ; qu’en arrivant ici dans ma nouvelle maison, j’avais quelque crainte de ne pas apprendre à t’aimer au point que j’espérais et que je priais Dieu de pouvoir le faire — j’étais si jeune, Jean ! Mais, mon Jean chéri, de jour en jour, d’heure en heure, je t’aimais davantage. Et si je le pouvais plus encore, les nobles mots que je t’ai entendu prononcer ce matin m’y auraient contrainte. Mais ce n’est pas possible. Toute l’affection que j’avais (et j’en avais beaucoup, Jean), je te l’ai donnée, comme tu le mérites bien, depuis longtemps et je n’en ai plus de reste. Et maintenant, mon mari chéri, redonne-moi ma place dans ton cœur ! C’est ma demeure, Jean ; et ne pense plus jamais à m’envoyer dans aucune autre ! »
Vous ne tirerez jamais autant de plaisir de la vue d’une belle jeune personne dans les bras d’un tiers que vous n’en auriez ressenti à voir Dot courir se blottir dans ceux du voiturier. C’était bien la plus complète, la plus entière, la plus chaleureuse petite démonstration de ferveur que l’on pût voir.
Comme vous pouvez en être sûr, le commissionnaire était dans un état de parfait ravissement ; vous pouvez être sûr aussi qu’il en était de même de Dot ; de même que de tous les gens présents, y compris Mlle Slowboy, qui pleurait copieusement de joie et qui, voulant faire participer sa jeune charge à l’échange de congratulations, tendait le bébé à chacun successivement comme s’il s’agissait d’une coupe.
Mais alors on entendit de nouveau un bruit de roues au-dehors ; et quelqu’un s’écria que Gruff & Tackleton revenait. Ce digne monsieur ne tarda pas à paraître, l’air échauffé et agité.
« Voyons, que diantre cela signifie-t-il, Jean Peerybingle ! dit-il. Il y a quelque erreur. J’avais convenu que Mme Tackleton devrait me retrouver à l’église, et je jurerais l’avoir croisée sur la route venant par ici. Ah, la voici ! Excusez-moi, monsieur ; je n’ai pas le plaisir de vous connaître, mais si vous voulez me faire la faveur de vous passer de mademoiselle, elle a ce matin un engagement un peu particulier.
— Mais je ne puis me passer d’elle, répliqua Édouard. Je ne saurais y songer.
— Que voulez-vous dire, jeune vaurien ? dit Tackleton.
— Je veux dire, répondit l’autre avec un sourire, qu’eu égard au dépit que vous êtes en droit d’éprouver, je reste aussi sourd ce matin aux propos désagréables que je l’étais hier soir à tout discours. »
Quel regard lui lança Tackleton et quel haut-le-corps l’accompagna !
« Je suis désolé, monsieur, dit Édouard en présentant la main gauche de May et particulièrement l’annulaire, que cette jeune personne ne puisse vous accompagner à l’église ; mais comme elle y a déjà été une fois ce matin, peut-être voudrez-vous bien l’excuser. »
Tackleton regarda fixement cet annulaire, puis il sortit de son gousset un petit bout de papier d’argent contenant visiblement une bague.
« Mademoiselle Slowboy, dit-il, auriez-vous l’obligeance de jeter ceci dans le feu ? Merci.
— C’est un engagement antérieur, un engagement très ancien qui a empêché ma femme d’être fidèle à son rendez-vous, je vous l’assure, dit Édouard.
— Monsieur Tackleton me rendra la justice de reconnaître que je le lui avais loyalement révélé ; et que je lui avais dit bien des fois ne pouvoir jamais l’oublier, dit May, rougissante.
— Oh ! certes ! dit Tackleton. Oh ! pour sûr. Oh ! ça va bien. C’est tout à fait exact. Madame Édouard Plummer, j’en conclus ?
— C’est bien cela, répliqua le nouveau marié.
— Ah ! je ne vous aurais pas reconnu, monsieur, dit Tackleton, qui, scrutant étroitement son visage, lui fit un profond salut. Mes félicitations, monsieur !
— Je vous en remercie.
— Madame Peerybingle, dit Tackleton, se tournant brusquement vers l’endroit où celle-ci se tenait aux côtés de son mari, je vous fais mes excuses. Vous ne m’avez pas trop bien traité, mais, par ma foi, je regrette ce qui s’est passé. Vous valez mieux que je ne croyais. Jean Peerybingle, à vous aussi je fais mes excuses. Vous me comprenez ; il suffit. Tout est dans l’ordre, mesdames et messieurs, et il n’y a rien à dire. Au revoir ! »
Il s’en tira par ces mots et se retira lui-même, se contentant de s’arrêter à la porte pour ôter les fleurs et les rubans de la tête de son cheval et donner à cet animal un coup de pied dans les côtes à seule fin de lui faire savoir qu’il y avait quelque chose de détraqué dans ses arrangements.
Ce devenait un sérieux devoir, évidemment, de célébrer la journée de telle façon que ces événements marquassent à jamais parmi les fêtes et réjouissances du calendrier des Peerybingle. Dot se mit donc à l’œuvre pour fournir une réception digne de couvrir d’un honneur immortel la maison et tous les intéressés ; et, un instant plus tard, elle avait les bras plongés jusqu’aux fossettes des coudes dans la farine, dont elle ne se faisait pas faute de blanchir la veste du voiturier en le repoussant à chacune des tentatives qu’il faisait pour l’embrasser. Le brave garçon lava les légumes, éplucha les navets, cassa les assiettes, renversa sur le feu les marmites pleines d’eau froide, bref se rendit utile de trente-six manières ; tandis qu’une couple d’aides de cuisine appelées en hâte de quelque endroit du voisinage comme pour une affaire de vie ou de mort se heurtaient l’une contre l’autre dans toutes les portes et à tous les coins, et que chacun trébuchait partout sur Tilly Slowboy et le bébé. Tilly ne s’était jamais montrée dans toute sa force avant ce jour. Son ubiquité faisait l’objet de l’admiration générale. Elle était pierre d’achoppement dans le couloir à deux heures vingt-cinq ; chausse-trape dans la cuisine à deux heures et demie précises ; et traquenard dans le grenier à deux heures trente-cinq. La tête du bébé jouait les pierres de touche, pour ainsi dire, pour toutes les catégories de matières, animales, végétales ou minérales. Point d’objet en usage ce jour-là qui ne vînt à un moment de la journée faire intimement connaissance avec elle.
Puis une grande expédition fut montrée afin d’aller à la recherche de Mme Fielding, de faire preuve d’une pénitence contrite envers cette excellente dame et de la ramener, de force si c’était nécessaire, afin de lui donner l’occasion d’être heureuse et clémente. Et quand l’expédition la découvrit, elle ne voulut tout d’abord rien entendre et répéta, un nombre incalculable de fois, qu’elle n’aurait jamais cru voir pareil jour ; et il fut impossible de tirer d’elle rien d’autre que : « Vous n’avez plus qu’à m’emporter dans la tombe », ce qui semblait assez absurde puisqu’elle n’était rien moins que morte. Après un moment, cependant, elle tomba dans un calme effrayant et observa qu’au moment où le malheureux concours de circonstances s’était produit dans le commerce de l’indigo, elle avait prévu qu’elle se trouverait exposée pour le restant de ses jours à toutes sortes d’insultes et d’outrages ; qu’elle était contente de voir que tel était le cas ; et qu’elle priait qu’on ne se souciât point d’elle — car qu’était-elle ? eh, mon Dieu ! rien du tout ! —, qu’on oubliât l’existence même de pareille créature et que chacun voulût bien poursuivre le cours de son existence sans elle. De cette humeur d’amer sarcasme, elle passa à une autre, coléreuse, dans laquelle elle émit cet aphorisme remarquable que le ver se retourne quand on lui marche dessus ; après quoi, elle s’abandonna à un doux regret, disant que si seulement on s’était confié à elle, que n’aurait-elle été en mesure de suggérer ? Profitant de cette crise de sentiments, l’Expédition l’embrassa ; aussi la bonne dame eut-elle bientôt enfilé ses gants et pris le chemin de chez Jean Peerybingle dans une tenue d’irréprochable distinction, portant à son côté, dans une enveloppe de papier, un bonnet de cérémonie à peu près aussi haut qu’une mitre, et pour le moins aussi raide.
Puis, il y eut aussi le père et la mère de Dot qui devaient venir dans un autre petit cabriolet et qui étaient en retard ; on eut des inquiétudes, et on se rendit souvent sur la route pour voir s’ils arrivaient ; et Mme Fielding regardait toujours du mauvais côté, dans une direction franchement impossible, et, quand on le lui faisait remarquer, elle exprimait l’espoir qu’elle pouvait bien prendre la liberté de regarder où il lui plaisait. Ils finirent par arriver, petit couple grassouillet trottinant d’un pas vif et aisé qui appartenait bien à la famille Dot ; et c’était merveille de voir Dot et sa mère l’une à côté de l’autre, tant elles se ressemblaient.
Après quoi, la mère de Dot eut à renouveler connaissance avec la mère de May ; et la mère de May se tint sans cesse sur son quant-à-soi, alors que celle de Dot ne se tint à aucun moment sur autre chose que ses actifs petits pieds. Et le vieux Dot (entendez par là le père de Dot ; j’oubliais que ce n’était pas son véritable nom, mais peu importe) prenait des libertés, serrait les mains à première vue, semblait considérer qu’un bonnet n’était rien d’autre qu’un ensemble d’amidon et de mousseline, et ne prenait aucunement en considération le commerce de l’indigo puisqu’on n’y pouvait plus rien ; faisant figure enfin, dans le jugement de Mme Fielding, d’une bonne pâte d’homme — mais commun, ma chère !
Pour rien au monde je n’aurais voulu manquer la vue de Dot faisant les honneurs dans sa robe de mariée ; béni soit son radieux visage ! Non, ni celle du brave voiturier, si jovial et si coloré au bas bout de la table. Ni celles du vigoureux marin au teint hâlé et de sa jolie épouse. Ni celle d’aucune des personnes présentes. Manquer pareil dîner, c’eût été manquer le repas le plus joyeux et le plus solide qu’un homme puisse manger ; et manquer les coupes débordantes avec lesquelles on but à cet anniversaire de mariage eût été la plus grande de toutes les pertes.
Après le dîner, Caleb chanta la chanson de la Coupe Pétillante. Et, aussi vrai que je suis vivant et que j’espère bien le rester encore un an ou deux, il la chanta d’un bout à l’autre.
Et, à ce propos, juste au moment où il terminait le dernier vers, se produisit un incident inattendu.
On entendit frapper à la porte, et un homme entra en chancelant sans même dire : « avec votre permission » ou « sauf votre respect », avec quelque chose de fort lourd sur la tête. L’ayant déposé au centre de la table à égale distance des pommes et des noix, il dit :
« Avec les compliments de M. Tackleton : comme il n’a que faire du gâteau pour son propre compte, il pense que vous aimerez peut-être le manger. »
Et sur ces mots, il s’en fut.
Il y eut quelque surprise parmi la compagnie, comme vous pouvez l’imaginer. Mme Fielding, qui était une dame d’un discernement infini, suggéra que le gâteau était empoisonné, et raconta l’histoire de certain gâteau qui, à sa connaissance, avait fait virer au violacé tout un pensionnat de demoiselles. Mais son avis fut rejeté par acclamations et le gâteau coupé en grande cérémonie et dans l’allégresse par May.
Je crois que personne n’y avait encore goûté quand un nouveau coup fut frappé à la porte, et le même homme reparut, portant sous le bras un gros paquet enveloppé de papier brun.
« M. Tackleton présente ses compliments, et il envoie quelques jouets pour le bébé. Ils ne sont pas à faire peur. »
S’étant acquitté de la commission, il se retira derechef.
Tous les convives auraient eu grande difficulté à trouver des mots pour exprimer leur étonnement, même s’ils avaient eu tout le temps de les chercher. Mais ils ne l’eurent aucunement car à peine le messager avait-il fermé la porte derrière lui qu’elle résonna d’un nouveau coup, et Tackleton en personne pénétra dans la pièce.
« Madame Peerybingle ! dit le marchand de jouets, son chapeau à la main. Je suis rempli de regrets. Plus encore que ce matin. J’ai eu le temps de réfléchir. Jean Peerybingle ! Je suis acariâtre de nature ; mais je ne puis m’empêcher de m’adoucir plus ou moins au contact d’un homme tel que vous. Caleb ! Cette jeune nourrice m’a fait hier soir, dans son inconscience, une bizarre allusion, dont je suis arrivé à trouver le fil. Je rougis de penser avec quelle facilité j’aurais pu vous attacher à moi, vous et votre fille, et quel misérable idiot je faisais en la prenant, elle, pour une idiote ! Mes amis, tous tant que vous êtes, ma maison est bien solitaire, ce soir. Je n’ai pas même un grillon à mon foyer. Je les ai tous fait fuir. Soyez bons pour moi ; permettez que je me joigne à votre heureuse fête ! »
En cinq minutes, il fut à l’aise. On n’avait jamais vu pareil gaillard. Qu’avait-il donc fait toute sa vie pour n’avoir pas connu jusque-là cette grande aptitude à la jovialité qui était la sienne ? Ou bien comment les fées s’y étaient-elles donc prises pour effectuer un pareil changement ?
« Jean, tu ne vas pas me renvoyer à la maison ce soir, dis ? » murmura Dot à voix basse.
Il en avait été bien près, cependant !
Il ne manquait plus qu’un être vivant pour que la réunion fût complète ; et en un clin d’œil, le voilà arrivé, fort assoiffé d’avoir tant couru et tout occupé de vains efforts pour introduire sa tête dans l’ouverture trop étroite d’une cruche. Il avait accompagné la charrette jusqu’au bout du trajet, tout dégoûté de l’absence de son maître et prodigieusement rebelle au suppléant de celui-ci. Après avoir traîné un moment du côté de l’écurie pour tenter, mais en vain, d’inciter le vieux cheval à se révolter et à rentrer de lui-même, il avait pénétré dans la salle de l’estaminet, où il s’était couché devant le feu. Mais cédant soudain à la conviction que le suppléant n’était qu’un fumiste et qu’il fallait l’abandonner, il s’était relevé, lui avait tourné le dos et était rentré.
Le soir, il y eut une sauterie. Je me serais contenté de mentionner cette récréation d’une façon générale, si je n’avais quelque raison de supposer que ce fut une danse fort originale et d’un caractère peu commun. Voici la curieuse façon dont elle prit naissance : Édouard, le marin — un beau gars, franc et hardi —, avait raconté diverses merveilles où il était question de perroquets, de mines, de Mexicains, de poudre d’or, quand il lui prit fantaisie tout à coup de se dresser de sa chaise en proposant une danse, car la harpe de Berthe était là et celle-ci en touchait avec un rare talent. Dot (quel rusé petit bout de femme elle faisait quand elle le voulait !) dit que le temps de la danse était passé pour elle, mais quant à moi je crois que c’était parce que le voiturier fumait sa pipe et qu’elle préférait rester assise à côté de lui. Après quoi, Mme Fielding n’eut d’autre ressource que de déclarer que ce temps était passé pour elle aussi ; et tous dirent la même chose, sauf May ; May, elle, était prête.
May et Édouard se levèrent donc à l’applaudissement général pour danser seuls ; et Berthe joua son air le plus entraînant.
Eh bien, vous me croirez si vous voulez, ils ne dansaient pas depuis cinq minutes que le commissionnaire jeta soudain sa pipe, saisit Dot par la taille, se précipita au milieu de la pièce et tournoya avec elle sur les talons et sur les pointes, de façon tout à fait remarquable. À peine Tackleton eut-il vu cela, qu’il glissa jusqu’à Mme Fielding, lui passa le bras autour de la taille et suivit le mouvement. À peine le vieux Dot eut-il vu cela, qu’il sauta sur ses pieds, tout alerte, et entraîna Mme Dot en plein dans la danse, dont il prit la tête. À peine Caleb eut-il vu cela, qu’il agrippa Tilly Slowboy des deux mains et s’élança, Mlle Slowboy étant bien persuadée que plonger avec acharnement parmi les autres couples en effectuant avec eux le plus grand nombre possible de collisions constituait le seul principe de la danse.
Écoutez ! comme le grillon accompagne la musique de son cri-cri-cri ; et comme la bouilloire chante !
Mais qu’est-ce donc ? Tandis que je les écoute joyeusement et que je me tourne vers Dot pour apercevoir une dernière fois une petite personne qui m’est fort plaisante, elle et les autres se sont évanouis dans l’air, et je reste seul. Un grillon chante dans le foyer ; un jouet d’enfant brisé gît sur le sol ; et rien d’autre ne demeure.