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Stories / Poems

Stories by charles dickens

un chant de noël

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PREMIER COUPLET
LE FANTÔME DE MARLEY
Il faut dire, avant tout, que Marley était mort. Là-dessus, pas de doute possible. Le registre mortuaire avait été signé par le pasteur, son clerc, l’entrepreneur des pompes funèbres et le principal deuilleur. Scrooge l’avait signé. Et le nom de Scrooge était une garantie en Bourse, quel que fût le papier qu’il lui plaisait d’endosser.
Le vieux Marley était aussi mort qu’un clou de porte.
Attention ! Je ne veux pas insinuer par là que je sache, d’après ma propre expérience, ce qu’il y a de particulièrement mort dans un clou de porte. J’aurais été tenté, quant à moi, de considérer un clou de cercueil comme le morceau de ferraille le plus mort qui soit sur le marché. Mais la sagesse de nos ancêtres réside en cette image et mes mains profanes n’iront pas l’y troubler, ou c’en est fait de ce pays. Permettez-moi donc de répéter, avec emphase, que Marley était aussi mort qu’un clou de porte.
Scrooge le savait-il ? Bien sûr. Comment eût-il pu l’ignorer ? Scrooge et lui étaient associés depuis je ne sais combien d’années. Scrooge fut son seul exécuteur testamentaire, son seul curateur, son seul mandataire, son légataire universel, son seul ami, le seul qui eût pris son deuil. Et Scrooge lui-même, à vrai dire, ne fut pas si terriblement ému par ce triste événement qu’il ne se montrât excellent homme d’affaires le jour même des funérailles, dont il marqua la date par un marché des plus avantageux.
Cette allusion aux funérailles de Marley me ramène à mon point de départ. Il n’est pas douteux que Marley était mort. Il faut bien le comprendre, sinon l’histoire que je vais conter ne contiendrait pas le moindre mystère. Si nous n’étions pas absolument convaincus que le père de Hamlet est mort avant le commencement de la pièce, il n’y aurait rien de plus remarquable à le voir faire un petit tour le soir, en plein vent d’est, sur les remparts de son propre château, qu’il n’y en aurait à voir tout autre monsieur d’âge mûr se promener la nuit, au milieu des courants d’air de… mettons, du cimetière de St-Paul, à seule fin d’impressionner l’esprit débile de son fils.
Scrooge n’effaça jamais sur l’enseigne le nom du vieux Marley. Il était encore là, bien des années après, au-dessus de la porte du magasin : SCROOGE & MARLEY. La raison sociale était connue pour être celle de Scrooge et Marley. Parfois, des nouveaux venus dans les affaires appelaient Scrooge Scrooge, et parfois Marley, mais il répondait aux deux noms : pour lui, c’était tout un.
Oh ! c’est qu’il maniait la meule d’un poing ferme, notre Scrooge ! Le vieux pendard savait mieux que personne pressurer, tordre, arracher, serrer, gratter et tondre. Dur et tranchant comme le silex, un silex dont jamais acier ne fit jaillir une étincelle généreuse ; secret, renfermé et aussi solitaire qu’une huître. Le froid qui l’habitait glaçait les traits de son vieux visage, pinçait son nez pointu, fripait sa joue, rendait sa démarche roide, ses yeux rouges, ses minces lèvres bleues ; et s’exhalait en âpreté dans sa voix grinçante. Un givre blanc couvrait sa tête, ses sourcils, son menton maigre. Il transportait toujours et partout avec lui sa propre température à frimas ; il glaçait son bureau pendant la canicule et ne le dégelait pas d’un degré à Noël.
Les changements de climat avaient peu de prise sur Scrooge. L’été le plus brûlant ne le réchauffait pas, l’hiver le plus dur n’aurait pu le faire grelotter. L’aquilon n’était pas plus âpre, ni la neige plus opiniâtre, ni la pluie torrentielle moins accessible à la prière. Le mauvais temps ne pouvait parvenir à lui damer le pion. Les plus fortes averses, la neige, la grêle et le grésil n’avaient l’avantage sur lui que d’une manière : ils tombaient sans lésiner. Scrooge lésinait jamais et partout.
Personne ne l’arrêtait jamais dans la rue pour lui dire d’un air joyeux :
« Mon cher Scrooge, comment allez-vous ? Quand viendrez-vous me voir ? »
Aucun mendiant n’implorait de lui la plus petite aumône, aucun enfant ne lui demandait l’heure. Jamais, de toute sa vie, homme ou femme ne pria Scrooge de lui indiquer le chemin de tel ou tel endroit. Les chiens d’aveugle eux-mêmes semblaient le connaître et, lorsqu’ils le voyaient approcher, tiraient leur possesseur sous les portes cochères et jusqu’au fond des cours ; après quoi, ils remuaient la queue comme pour dire : mieux vaut pas d’œil du tout que le mauvais œil, mon ténébreux maître.
Mais qu’importait à Scrooge ? C’était précisément cela qui lui plaisait. Se faufiler le long des chemins de la vie qu’encombrent ses semblables en faisant savoir à toute sympathie humaine qu’elle devait se tenir à distance, c’était pour lui ce que les connaisseurs appellent du nanan.
Un jour, et parmi tous les bons jours de l’année, la veille de Noël, le vieux Scrooge était en train de travailler, assis à son bureau. Il faisait un froid noir, glacial, pénétrant, avec du brouillard par-dessus le marché ; et il entendait dans la ruelle le souffle bruyant des gens qui passaient dans un sens et dans l’autre en se frappant la poitrine pour se réchauffer les mains et en battant la semelle pour se réchauffer les pieds. Trois heures venaient de sonner aux horloges de la Cité, mais il faisait déjà complètement nuit (il n’avait pas fait jour de toute la journée), et les bougies qui flambaient aux fenêtres des bureaux voisins mettaient des éclaboussures rougeâtres dans l’air palpable et brun. Le brouillard pénétrait à flots par toutes les fentes et tous les trous de serrure, et il était si épais au-dehors que, bien que la cour fût des plus exiguës, les maisons d’en face avaient pris l’aspect de fantômes. À voir s’abattre ce nuage humide et sale qui obscurcissait tout, on eût pu croire que la Nature avait installé près de là quelque vaste brasserie, et y brassait sur une grande échelle.
La porte du bureau de Scrooge demeurait entrouverte, afin qu’il pût avoir l’œil sur son commis qui, assis à côté dans une lugubre petite cellule, une espèce de citerne, était occupé à copier des lettres. Scrooge avait un très petit feu, mais le feu du commis était encore bien plus maigre, si menu qu’il semblait contenir un seul morceau de charbon. Mais il ne pouvait pas le regarnir, car Scrooge gardait le seau à charbon chez lui, et, toutes les fois que le commis entrait avec la pelle, son patron lui annonçait qu’il se verrait forcé de se séparer de lui. Là-dessus, le commis mettait son cache-nez blanc et essayait de se réchauffer à la chandelle, mais comme il n’était pas doué d’une imagination très vive, ses efforts échouaient.
« Joyeux Noël, mon oncle, et que Dieu vous ait en sa garde ! » cria une voix enjouée.
C’était le neveu de Scrooge qui était entré si vivement que cette voix fut le premier signe qu’il donna de sa présence.
« Bah ! grogna Scrooge, sornettes ! »
Il s’était si bien réchauffé à marcher d’un pas rapide dans le brouillard et le froid, ce neveu de Scrooge, qu’il en était tout en feu ; ses joues rouges embellissaient son visage, il avait les yeux brillants et son haleine fumait encore.
« Des sornettes, Noël ! mon oncle, dit le neveu de Scrooge. Vous ne parlez pas sérieusement.
— Si fait, dit Scrooge. Joyeux Noël ! Quel droit avez-vous d’être joyeux ? Quelle raison avez-vous d’être joyeux ? N’êtes-vous pas pauvre ?
— Allons, mon oncle, répliqua le neveu gaiement. Quel droit avez-vous d’être maussade ? Quelle raison avez-vous d’être sombre ? N’êtes-vous pas riche ? »
Scrooge, qui ne trouva rien à répondre du tac au tac, se contenta de faire : « Bah !… » et de répéter ensuite : « Sornettes ! »
« Ne soyez pas grognon, mon oncle, dit le neveu.
— Comment ne pas l’être, rétorqua l’oncle, lorsqu’on vit dans un monde d’insensés ? Joyeux Noël ! Au diable, votre joyeux Noël. Qu’est-ce pour vous que Noël, en vérité ? Le moment où vous devez payer vos billets échus sans en avoir l’argent ; le moment où vous vous trouvez plus vieux d’une année et pas plus riche d’une heure ; le moment où vous faites la balance de vos livres pour découvrir qu’au long des douze mois chacun de leurs articles s’inscrit à votre passif. Si je pouvais agir à ma guise, poursuivit Scrooge avec indignation, tous les imbéciles qui parcourent la ville en criant : “Joyeux Noël”, seraient mis à bouillir avec leur pudding et enterrés avec une branche de houx plantée dans le cœur. Et voilà !
— Oncle ! protesta le neveu.
— Neveu ! répondit l’oncle d’un ton sévère. Célébrez Noël comme il vous plaira et laissez-moi le célébrer à ma manière.
— Le célébrer ! dit le neveu. Mais justement, vous ne le célébrez pas !
— Alors laissez-moi ne pas le célébrer. Grand bien vous fasse-t-il ! Pour le bien qu’il vous a fait jusqu’à présent !
— Il y a beaucoup de choses, je le reconnais, dont je n’ai pas tiré tout le bien que j’aurais pu, répondit le neveu, et Noël en est une. Mais du moins ai-je toujours considéré cette fête (mis à part le respect dû au caractère sacré de son nom et de son origine, si l’on peut séparer ce respect de tout ce qui s’y rapporte) comme un très beau jour, et la saison de Noël comme une ère de bonté, de pardon, de charité, de joie ; le seul moment que je sache dans le long calendrier de l’année où hommes et femmes semblent d’un commun accord ouvrir librement leurs cœurs longtemps fermés et traiter les gens qui leur sont inférieurs non en créatures d’une race différente marchant vers une autre destinée, mais comme leurs vrais compagnons de voyage sur le chemin du tombeau. Et c’est pourquoi, mon oncle, quoiqu’il n’ait jamais mis une once d’or ou d’argent dans mes poches, je crois que Noël m’a fait du bien et qu’il m’en fera encore. Aussi, je répète : “Vive Noël !”
Le commis, du fond de sa citerne, applaudit involontairement. S’apercevant aussitôt qu’il venait de commettre une inconvenance, il se mit à tisonner le feu dont il anéantit à jamais l’ultime et frêle étincelle.
« Que je vous entende encore faire le moindre bruit, cria Scrooge, et vous fêterez Noël en perdant votre place ! Vous êtes un orateur fort éloquent, monsieur, ajouta-t-il en se tournant vers son neveu. Je m’étonne que vous ne soyez pas au Parlement.
— Ne vous fâchez pas, mon oncle. Allons, venez dîner chez nous demain. »
Scrooge déclara qu’il verrait son neveu aller au d… Oui, il employa cette expression blasphématoire et déclara qu’il verrait son neveu réduit à cette extrémité, avant que d’accepter son invitation.
« Mais pourquoi ? s’écria le neveu de Scrooge. Pourquoi ?
— Pourquoi vous êtes-vous marié ? demanda Scrooge.
— Parce que j’étais amoureux.
— Parce que vous étiez amoureux ! grogna Scrooge comme si c’était la seule chose au monde qui fût plus ridicule encore que de fêter Noël. Bonsoir.
— Mais, mon oncle, vous ne veniez jamais me voir avant cet événement. Pourquoi me donner cette raison pour refuser de venir maintenant ?
— Bonsoir, dit Scrooge.
— Je n’attends rien de vous. Je ne vous demande rien. Pourquoi ne sommes-nous pas amis ?
— Bonsoir, dit Scrooge.
— Je suis peiné jusqu’au fond du cœur de vous voir si obstiné. Nous n’avons jamais eu de querelle, où j’aie pris part, du moins. Allons, j’ai fait cette tentative en l’honneur de Noël et je veux conserver jusqu’au bout mon humeur de Noël. Donc, mon oncle, je vous souhaite un joyeux Noël !
— Bonsoir, dit Scrooge.
— Et une bonne et heureuse année.
— Bonsoir », dit Scrooge.
Son neveu quitta pourtant la pièce sans un mot de colère. Il s’arrêta au seuil de la porte extérieure pour présenter les vœux de la saison au commis qui, tout transi qu’il fût, les reçut plus chaudement que Scrooge, et y répondit cordialement.
« En voilà un autre ! marmonna Scrooge qui l’entendit de sa place ; mon commis, qui a quinze shillings par semaine, avec une femme et des enfants, et qui parle d’un joyeux Noël ! Je finirai par me retirer chez les fous ! »
Le dément en question, en reconduisant le neveu de Scrooge, avait introduit deux autres personnes. C’étaient deux imposants messieurs, à l’air avenant, qui se présentèrent devant Scrooge, le chapeau à la main. Ils tenaient sous le bras des registres et des papiers. Ils le saluèrent.
« Scrooge et Marley, je crois ? dit l’un des visiteurs en consultant sa liste. Est-ce à M. Scrooge ou à M. Marley que j’ai le plaisir de parler ?
— M. Marley est mort depuis sept ans, dit Scrooge. Il est mort voici sept ans tout juste, ce soir même.
— Nous ne doutons pas que sa générosité ne soit bien représentée par son associé survivant », dit le gentleman en tendant ses papiers justificatifs.
Elle l’était certainement, car les deux associés avaient possédé des âmes sœurs. En entendant ce mot alarmant : générosité, Scrooge fronça le sourcil et, secouant la tête, rendit au visiteur ses certificats.
« En cette époque de l’année dédiée à la joie, commença ce dernier en prenant une plume, il est plus désirable encore qu’en temps ordinaire de recueillir quelque obole pour les pauvres et les nécessiteux qui souffrent cruellement des rigueurs de la saison. Bien des milliers manquent du strict nécessaire, des centaines de milliers ignorent le plus modeste confort, monsieur.
— N’y a-t-il pas de prisons ? demanda Scrooge.
— Un grand nombre de prisons, dit le gentleman, laissant retomber sa plume.
— Et les asiles et hospices des paroisses, demanda Scrooge, ont-ils été fermés ?
— Non pas. Je voudrais pouvoir dire qu’ils l’ont été.
— Le moulin de discipline et la Loi des pauvres sont donc en pleine vigueur ?
— En pleine activité, monsieur.
— Oh ! j’avais craint, d’après ce que vous me disiez au début, que quelque circonstance fâcheuse n’eût entravé la bonne marche de ces utiles institutions, dit Scrooge, je suis enchanté d’apprendre qu’il n’en est rien.
— Ayant toutefois l’impression que la multitude n’y saurait puiser le contentement chrétien du corps ou de l’âme, quelques-uns d’entre nous s’efforcent de réunir des fonds destinés à donner aux pauvres nourriture et boisson, ainsi que le moyen de se chauffer. Nous avons choisi cette saison parce que, plus que toute autre, c’est celle où la pénurie se fait cruellement sentir et où l’opulence triomphe. Pour quelle somme dois-je vous inscrire ?
— Pour rien, répliqua Scrooge.
— Vous désirez demeurer anonyme ?
— Je désire qu’on me laisse en paix. Puisque vous me demandez ce que je désire, messieurs, telle est ma réponse. Je ne me goberge pas à Noël et n’ai point les moyens de permettre aux oisifs de se goberger. J’aide à l’entretien des établissements dont je vous ai parlé. Ils coûtent très cher, et ceux qui sont dans le besoin n’ont qu’à y entrer.
— Beaucoup ne le peuvent pas, et beaucoup préféreraient mourir.
— S’ils préfèrent mourir, dit Scrooge, qu’ils le fassent : cela diminuera l’excédent de la population. Au surplus, excusez-moi, j’ignore tout cela.
— Mais vous pourriez ne pas l’ignorer, fit remarquer le gentleman.
— Ce ne sont pas mes affaires, répliqua Scrooge. Un homme a bien assez de ses propres affaires, sans se mêler de celles des autres. les miennes occupent tous mes instants. Bonsoir, messieurs. »
Voyant clairement qu’il serait vain d’insister, les deux visiteurs se retirèrent. Scrooge se remit à ses travaux, fort satisfait de lui-même, et d’une humeur plus enjouée que de coutume.
Pendant ce temps, le brouillard et la nuit avaient tellement épaissi que l’on voyait courir en tous sens des porteurs de torches qui offraient leurs services pour guider les voitures en marchant devant les chevaux. L’antique tour d’église, du haut de laquelle une vieille cloche bougonne passait son temps à épier Scrooge par une fenêtre gothique percée dans le mur, devint invisible et sonna les heures et les quarts dans les nuages, en les faisant suivre de tremblantes vibrations comme si ses dents claquaient là-haut dans sa tête gelée. Le froid devenait intense. Dans la grand-rue, au coin de la cour, des ouvriers occupés à réparer les conduites de gaz avaient allumé un grand feu dans un brasero, autour duquel se pressait un groupe d’hommes et de gamins en haillons qui se chauffaient les mains et clignaient des yeux devant la flamme d’un air ravi. La pompe à eau, abandonnée à sa solitude, se figea par mauvaise humeur et transforma son trop-plein en glaçons misanthropiques. L’éclairage brillant des vitrines de magasins où les rameaux et les baies de houx craquaient à la chaleur des lampes, mettait un reflet rougeâtre sur le visage pâle des passants. les commerces d’épicerie et de volailles étaient devenus un splendide divertissement, un spectacle fastueux avec lequel il était à peu près impossible de croire que des principes aussi ennuyeux que l’achat et la vente eussent le moindre rapport. Le Lord-Maire, dans sa forteresse de l’imposante Mansion House, donnait des ordres à ses cinquante cuisiniers et à ses cinquante sommeliers, afin que Noël fût célébré comme il se doit dans la maison d’un lord-maire ; et même le petit tailleur que le potentat avait condamné le lundi précédent à cinq shillings d’amende pour s’être montré dans les rues ivre et altéré de sang, mélangeait dans sa mansarde les ingrédients du pudding, tandis que sa maigre épouse, son bébé dans les bras, sortait pour acheter le bœuf.
Le brouillard et le froid continuaient de croître. Un froid vif, pénétrant, cuisant. Si le bon saint Dunstan avait pincé le nez du Malin avec un peu de ce temps-là au lieu d’employer ses outils familiers, c’est alors que le diable aurait eu des raisons pour rugir de douleur. Le possesseur d’un jeune et maigre nez, grignoté et mâchonné par le froid comme les os sont rongés par les chiens, se baissa devant le trou de serrure de Scrooge pour le régaler d’un chant de Noël, mais aux premiers accents de :
Dieu vous bénisse, joyeux messieurs,
Que rien ne vienne vous troubler !
Scrooge s’empara de la règle avec un geste d’une telle énergie que le chanteur s’enfuit épouvanté, abandonnant le trou de la serrure au brouillard et au gel, mieux approprié encore.
Enfin l’heure de fermer le comptoir arriva. À contrecœur, Scrooge descendit de son haut tabouret, donnant ainsi le signal du départ au commis qui l’attendait impatiemment dans la citerne, et qui mit son chapeau, tout en éteignant la bougie d’un coup de mouchettes.
« Vous voulez disposer de toute la journée de demain, je suppose ? dit Scrooge.
— Si cela ne vous dérange pas, monsieur.
— Cela me dérange, dit Scrooge, et cela n’est pas équitable. Si je vous retenais une demi-couronne pour cette journée, vous vous croiriez lésé, si je ne m’abuse. »
Le commis eut un pâle sourire.
« Et pourtant, poursuivit Scrooge, vous ne pensez pas que moi, je sois lésé si je vous paie une journée à ne rien faire. »
Le commis lui fit observer que cela n’arrivait qu’une fois par an.
« Bonne excuse pour détrousser un homme tous les vingt-cinq décembre, dit Scrooge en boutonnant sa pelisse jusqu’au menton, mais je suppose que vous devez avoir la journée entière. Arrivez d’autant plus tôt le lendemain matin. »
Le commis promit qu’il tâcherait, et Scrooge sortit en maugréant. Le bureau se trouva fermé en un clin d’œil et le commis, avec les deux bouts de son cache-nez blanc qui lui pendaient plus bas que la taille (car il ne possédait pas de pelisse), s’élança sur la pente de Cornhill derrière une file de gamins et fit avec eux une vingtaine de glissades en l’honneur de la veille de Noël. Il regagna ensuite, à bride abattue, son domicile de Camden Town, pour y jouer à colin-maillard.
Scrooge absorba son dîner mélancolique dans sa mélancolique taverne habituelle ; et après avoir lu tous les journaux et charmé le reste de sa soirée par l’étude de ses livres de caisse, il rentra se coucher. Il habitait un appartement où avait vécu feu son associé. C’était une enfilade de pièces lugubres situées dans un bâtiment sombre, au fond d’une impasse où il avait si peu de raisons d’être qu’on ne pouvait s’empêcher d’imaginer qu’il s’y était égaré dans sa jeunesse en jouant à cache-cache avec d’autres petites maisons et qu’il n’avait pas retrouvé la sortie. À l’époque dont nous parlons, il était vieux et très triste, car personne n’y habitait, hormis Scrooge, tous les autres appartements étant occupés par des bureaux. La cour était si sombre que Scrooge lui-même, qui en connaissait le moindre pavé, fut obligé de tâtonner pour se diriger. Le brouillard et la glace s’étaient accrochés de telle sorte au vieux porche noir de la maison qu’on y croyait voir le Génie de l’Hiver assis sur le seuil et plongé dans une morne méditation.
Or, il est certain que le marteau de la porte n’avait absolument rien de spécial, sauf qu’il était très gros ; il est certain aussi que Scrooge l’avait vu, matin et soir, tous les jours depuis qu’il habitait cette maison ; il est non moins certain que Scrooge possédait aussi peu de ce qu’il est convenu d’appeler imagination que tout autre habitant dans la Cité de Londres, y compris même — et ce n’est pas peu dire ! — la municipalité tout entière : notables et membres des guildes. Qu’on ait en outre bien à l’esprit le fait que Scrooge n’avait pas accordé une seule pensée à Marley, depuis l’allusion faite cet après-midi-là à son ancien associé mort depuis sept ans. Qu’on m’explique alors, si l’on peut, comment il advint que Scrooge, ayant introduit sa clef dans la serrure, vit dans le marteau de porte, sans qu’une métamorphose graduelle l’y eût préparé, non plus un marteau, mais le visage de Marley.
Le visage de Marley. Il ne baignait pas, ainsi que tous les autres objets de la cour, dans une ombre impénétrable, mais s’entourait d’une phosphorescence sinistre, comme un homard avarié dans une cave obscure. Il n’était ni furieux, ni féroce, il regardait Scrooge avec l’expression habituelle de Marley et portait des spectres de lunettes relevées sur son front de spectre. Ses cheveux étaient bizarrement agités, comme par une haleine ou par des vibrations d’air chaud ; et bien que ses yeux fussent grands ouverts, ils étaient absolument immobiles. Ce détail, et sa couleur livide, en faisaient un objet d’horreur ; mais cette horreur semblait extérieure au visage et hors de son contrôle, plutôt qu’elle n’appartenait à son expression elle-même.
Pendant que Scrooge considérait fixement ce phénomène, le marteau redevint un marteau.
Dire qu’il ne tressaillit pas, ou qu’il ne sentit pas courir dans ses veines certaine sensation d’effroi qu’il n’avait pas éprouvée depuis sa petite enfance serait mentir. Mais il remit la main sur la clef qu’il avait lâchée, la fit tourner avec énergie, entra et alluma sa bougie.
Il eut bel et bien un moment d’hésitation avant de refermer la porte et il regarda bel et bien avec précaution par-derrière, comme s’il s’attendait, ou presque, au spectacle terrifiant de la perruque de Marley pointant sa queue de rat vers le vestibule. Mais il n’y avait rien derrière la porte que les vis et les écrous qui maintenaient le marteau, aussi Scrooge fit-il : « Peuh, peuh !… » en claquant la porte pour la fermer.
Le bruit résonna dans toute la maison comme un coup de tonnerre. Chacune des chambres aux étages, chacune des barriques dans les caves du négociant en vins sembla, pour y répondre, faire entendre sa propre gamme d’échos particuliers. Scrooge n’était pas homme à se laisser effrayer par des échos. Il verrouilla la porte, traversa le vestibule et monta l’escalier ; le monta lentement, qui plus est, en mouchant sa chandelle chemin faisant.
Il arrive que, parlant en l’air, on dise qu’on peut faire passer un carrosse à six chevaux par un de ces bons vieux escaliers d’autrefois (ou par les trous d’un mauvais Acte du Parlement frais éclos), mais moi j’affirme qu’il eût été possible de faire monter un corbillard par l’escalier de Scrooge, et même de le mettre en travers, avec le timon tourné vers le mur et la portière vers la rampe, sans la moindre difficulté ; il avait bien assez de largeur pour cela et plus encore. C’est sans doute pour cette raison que Scrooge crut voir monter devant lui dans la pénombre un corbillard locomobile. Une demi-douzaine des becs de gaz de la rue n’auraient pas suffi à éclairer le vestibule ; vous pouvez donc imaginer qu’il y faisait sombre autour de la chandelle à mèche que portait Scrooge.
Il poursuivit son ascension se moquant de cela comme d’une guigne. L’obscurité ne coûte pas cher, c’est pourquoi Scrooge l’aimait. Pourtant, avant de fermer sa lourde porte, il parcourut les pièces de son logement pour s’assurer que tout y était en bon ordre. Il se rappelait juste assez le visage pour éprouver le besoin de faire cela.
Salon, chambre à coucher, cabinet de débarras étaient exactement dans l’état où ils devaient être. Rien sous la table, personne sous le canapé ; un maigre feu dans la grille, le bol et la cuiller préparés et la petite casserole de tisane de gruau (Scrooge avait un rhume de cerveau) au chaud sur la grille. Personne sous le lit, personne dans le placard, personne dans sa robe de chambre qui pendait le long du mur dans une attitude suspecte. Le cabinet de débarras comme d’habitude. Un vieux garde-feu, de vieilles chaussures, deux bourriches à poisson, une table de toilette sur trois pieds et un tisonnier.
Tout à fait rassuré, il tira la porte et s’enferma à clef ; il s’enferma à double tour, ce qui n’était pas son habitude. Ainsi à l’abri de toute surprise, il ôta sa cravate et revêtit sa robe de chambre, ses pantoufles et son bonnet de nuit. Puis il s’assit devant le feu pour boire sa tisane de gruau.
C’était en vérité un très petit feu : autant dire rien par un soir aussi glacial. Il fut obligé de s’en rapprocher, de le couver, avant de parvenir à extraire la moindre sensation de chaleur de cette poignée de combustible. La cheminée était très ancienne, elle avait été construite autrefois par un marchand hollandais, et son pourtour était garni de vieilles céramiques hollandaises représentant des scènes de l’Écriture. Il y avait là des Caïn et des Abel, des filles de Pharaon, des reines de Saba, des messagers angéliques descendant du ciel sur des nuages pareils à des édredons, des Abraham, des Balthazar, des apôtres qui faisaient prendre le large à des saucières, des centaines de personnages capables de retenir ses pensées ; et cependant, le visage de Marley, mort depuis sept ans, s’interposa et, comme la verge du Prophète antique, engloutit tous les autres. Si tous ces carreaux lisses avaient été vides d’images et doués du pouvoir d’en faire surgir une, en utilisant les fragments disjoints de la pensée de Scrooge, il y aurait eu un portrait du vieux Marley sur chacun des carreaux de céramique.
« Sornettes ! » dit Scrooge qui se mit à arpenter la pièce.
Après quelques allées et venues, il vint se rasseoir. Comme il appuyait la tête en arrière sur le dossier de son fauteuil, ses yeux se posèrent par hasard sur une cloche, une cloche depuis longtemps inutilisée, qui pendait dans un coin de la pièce et communiquait à quelque fin oubliée avec une chambre située tout en haut de l’immeuble. Ce fut avec une extrême surprise, accompagnée d’une terreur étrange, inexplicable, qu’au moment où il la regardait, il vit cette cloche se mettre en mouvement. Elle bougea si peu au début qu’elle sonnait à peine, mais son carillon retentit bientôt à grand bruit, accompagné par toutes les autres sonnettes de la maison.
Cela ne dura peut-être qu’une demi-minute ou une minute, mais Scrooge eut l’impression que c’était une heure. Les cloches cessèrent de sonner, comme elles avaient commencé, toutes en même temps. Elles furent suivies d’un bruit de ferraille montant des profondeurs de la maison, comme si quelqu’un traînait une lourde chaîne sur les tonneaux du marchand de vin. Scrooge se souvint alors d’avoir entendu dire que, dans les maisons hantées, les fantômes traînaient des chaînes.
La porte de la cave s’ouvrit brusquement avec un grand fracas et Scrooge perçut ce bruit de plus en plus distinctement au rez-de-chaussée d’abord, puis montant l’escalier, enfin se dirigeant droit vers sa porte.
« Sornettes aussi que tout cela, dit Scrooge. Je ne veux pas y croire. »
Il changea pourtant de couleur quand, sans s’être arrêté, cela traversa la lourde porte et pénétra dans la pièce, sous ses yeux. Au moment où la chose entra, la flamme mourante bondit dans l’âtre, comme pour dire : « Je le connais : c’est le fantôme de Marley », puis elle retomba.
Le même visage, exactement le même. Marley, avec sa perruque à queue de rat, son gilet habituel, sa culotte collante et ses bottes ; les glands de ses lacets, la queue de sa perruque, les basques de son habit, les cheveux qui couvraient sa tête, se dressaient roides autour de lui. La chaîne qu’il traînait lui entourait la taille ; elle était longue et se déroulait comme une queue ; et elle était faite (car Scrooge l’observa de près) de coffres-forts, de clefs, de cadenas, de Grands Livres, d’exploits, et de pesantes bourses forgées dans l’acier. L’apparition était transparente, et Scrooge, qui regardait son gilet, put voir les deux boutons cousus par-derrière à son habit.
Scrooge avait souvent entendu dire que Marley n’avait pas d’entrailles, mais il ne l’avait encore jamais cru.
Non. Et même à ce moment-là il refusait d’y croire. Il avait beau examiner le spectre de part en part et le voir debout devant lui ; il avait beau se sentir glacé par le regard de ces yeux morts, et distinguer jusqu’à la trame du tissu d’un mouchoir qui passait sous son menton pour s’attacher au sommet de sa tête (et que Scrooge venait tout juste de remarquer), il demeurait incrédule et luttait contre le témoignage de ses sens.
« Eh bien ! dit Scrooge, plus caustique et plus froid que jamais, que me voulez-vous ?
— Beaucoup de choses. »
C’était la voix de Marley, sans erreur.
« Qui êtes-vous ?
— Demandez-moi qui j’étais.
— Bon. Disons qui étiez-vous ? Vous êtes bien tatillon, pour une ombre.
— De mon vivant, j’étais votre associé, Jacob Marley.
— Pouvez-vous… pouvez-vous vous asseoir ? demanda Scrooge en le regardant d’un air sceptique.
— Je le puis.
— Alors, asseyez-vous. »
Scrooge avait posé cette question parce qu’il se demandait si un fantôme aussi transparent était en état de prendre un siège, et parce qu’il pensait que, dans le cas où cela serait impossible, il serait contraint de se livrer à une explication embarrassante. Mais le Fantôme s’assit de l’autre côté de la cheminée comme s’il en avait l’habitude.
« Vous ne croyez pas en moi, dit-il.
— Non, répondit Scrooge.
— Quelle preuve de ma réalité vous faut-il donc, outre le témoignage de vos sens ?
— Je n’en sais rien, dit Scrooge.
— Pourquoi doutez-vous de vos sens ?
— Parce que la plus petite chose suffit à les troubler. Un léger malaise d’estomac en fait des imposteurs, et vous pourriez bien n’être qu’une bouchée de bœuf mal digérée, une boulette de moutarde, une parcelle de fromage, un fragment de pomme de terre mal cuite. Qui que vous soyez, vous sortez plutôt de la cave que du caveau. »
Scrooge n’avait pas pour habitude de faire des calembours et, dans le fond de son cœur, il ne se sentait pas, il faut bien le dire, enclin à la plaisanterie juste à ce moment-là. La vérité, c’est qu’il faisait le malin dans l’espoir de distraire sa propre attention et de surmonter sa terreur, car la voix du Fantôme le bouleversait jusqu’à la moelle des os.
Demeurer silencieux, ne fût-ce qu’un moment, à regarder ces yeux fixes et vitreux suffirait, Scrooge le sentait, à lui faire perdre la tête. Il y avait, en outre, quelque chose de terrifiant dans l’atmosphère infernale qui entourait le spectre comme son propre élément. Scrooge ne la sentait pas lui-même, mais il n’en pouvait douter, car, bien que le Fantôme se tînt parfaitement immobile, ses cheveux, les basques de son habit, les glands de ses bottes étaient encore agités comme par la vapeur chaude qui s’échappe d’un four.
« Voyez-vous ce cure-dent ? demanda Scrooge, revenant vivement à la charge pour la raison que nous venons de dire et souhaitant, ne fût-ce qu’un instant, détourner de lui-même le regard fixe du Fantôme.
— Oui, répondit ce dernier.
— Vous ne le regardez pas, protesta Scrooge.
— Je le vois néanmoins, dit le Fantôme.
— Eh bien, répliqua Scrooge, il me suffirait de l’avaler pour être persécuté jusqu’à la fin de mes jours par une légion de lutins, tous sortis de mon imagination. Sornettes, vous dis-je, sornettes ! »
À ce mot, le spectre poussa un cri épouvantable, et secoua sa chaîne en faisant un bruit si lugubre et si menaçant que Scrooge dut se cramponner à son fauteuil pour se retenir de tomber évanoui. Mais combien plus grande encore fut son horreur quand le Fantôme, détachant le bandage qui entourait sa tête comme s’il faisait trop chaud dans la pièce pour le garder, laissa sa mâchoire inférieure retomber sur sa poitrine.
Scrooge s’écroula, agenouillé, les mains jointes devant son visage.
« Pitié, s’écria-t-il, pitié ! Apparition terrible, pourquoi viens-tu me tourmenter ?
— Homme à l’esprit mondain, dit le Fantôme, crois-tu en moi, oui ou non ?
— J’y crois, dit Scrooge, il faut bien que j’y croie. Mais pourquoi les esprits errent-ils sur la terre et pourquoi me visitent-ils ?
— C’est pour tout homme, reprit le Fantôme, une obligation que de se mêler par l’imagination à la vie de ses semblables et d’étendre en tous sens son universelle sympathie ; si son âme s’y refuse pendant la vie, il ne peut y échapper après sa mort. Il est condamné à errer de par le monde — oh ! malheur à moi ! — pour être le témoin de ce qu’il ne peut plus partager, de ce qu’il aurait pu partager sur la terre et transformer en source de bonheur. »
Le spectre poussa un nouveau cri, secoua sa chaîne et tordit ses mains spectrales.
« Vous êtes enchaîné, observa Scrooge en tremblant, dites-moi pourquoi.
— Je porte la chaîne que j’ai forgée pendant ma vie, répondit le Fantôme. C’est moi qui l’ai faite, anneau par anneau, aune par aune ; je l’ai attachée autour de moi librement, et je la porte de mon plein gré. Son modèle te surprend-il, toi ? »
Scrooge tremblait de plus en plus.
« Ou bien voudrais-tu connaître, poursuivit le Fantôme, le poids et la longueur de l’énorme câble que tu portes toi-même ? Tes fers étaient aussi importants et aussi pesants, il y a ce soir sept veilles de Noël, que le sont aujourd’hui les miens. Tu y as ajouté depuis. Ah, c’est une chaîne considérable ! »
Scrooge jeta un coup d’œil sur le plancher, comme s’il s’attendait à se voir entouré de cinquante ou soixante brasses de câble de fer, mais il ne vit rien.
« Jacob, dit-il d’une voix suppliante, mon vieux Jacob Marley, parle encore, dis-moi quelques mots de réconfort.
— Je ne saurais le faire, dit le Fantôme ; c’est d’autres régions que vient le réconfort, Ebenezer Scrooge, et il est dispensé par d’autres ministres à des hommes d’une autre espèce. Je ne puis non plus te dire tout ce que je voudrais. Quelques mots encore et j’aurai épuisé ce que j’ai le droit de te révéler ; je ne puis me reposer, je ne puis séjourner, je ne puis m’attarder nulle part. Mon esprit n’a jamais quitté jadis notre maison de commerce, note bien mes paroles ; quand je vivais, mon esprit n’a jamais vagabondé au-delà des étroites limites de ce trou où nous amassions de l’or, aussi me reste-t-il à accomplir de longs et pénibles voyages. »
Scrooge avait l’habitude, pour réfléchir, d’enfoncer les mains dans les poches de sa culotte. Retournant dans sa tête les paroles du Fantôme, il fit ce geste, mais sans relever les yeux et toujours à genoux.
« Il faut que tu aies avancé très lentement, Jacob, remarqua-t-il, parlant en homme d’affaires, mais avec humilité et déférence.
— Lentement ! répéta le Fantôme.
— Mort depuis sept ans, rumina Scrooge, et tout le temps en chemin !
— Tout le temps, dit le Fantôme. Sans trêve ni repos. L’incessante torture du remords.
— Et tu voyages vite ? demanda Scrooge.
— Sur les ailes du vent, répliqua le Fantôme.
— Tu as dû parcourir beaucoup de chemin en sept ans ! »
Le spectre, en entendant ces mots, poussa une nouvelle clameur et, secouant sa chaîne, troubla d’un si horrible fracas le silence de cette heure morte que l’homme du guet aurait eu le droit strict de le poursuivre pour tapage nocturne.
« Oh ! captif, lié, chargé de doubles chaînes, s’écria le Fantôme, pour ne pas savoir qu’il doit s’écouler dans l’éternité des siècles d’incessant labeur accompli pour cette terre par d’immortelles créatures avant que les bienfaisants effets ne s’en fassent sentir ! Pour ne pas savoir qu’une âme chrétienne, œuvrant avec bonté dans sa petite sphère, quelle que soit cette sphère, trouvera sa vie terrestre trop courte pour les innombrables moyens qu’elle a de s’employer. Pour ne pas savoir qu’une éternité de regrets ne peut réparer les possibilités négligées d’une seule vie ! Et j’étais ainsi ! Oh ! j’étais ainsi !
— Mais, Jacob, tu as toujours été un excellent homme d’affaires, dit d’une voix brisée Scrooge qui commençait à s’appliquer toutes ces condamnations à lui-même.
— Les affaires ! s’écria le Fantôme, se tordant les mains de nouveau. L’humanité était mon affaire. Le bien commun était mon affaire ; la charité, la compassion, la tolérance et la bonté, telles étaient mes affaires. Les opérations de mon commerce n’étaient qu’une goutte d’eau dans l’immense océan de mes affaires. »
Il tenait sa chaîne à bout de bras et l’on eût dit qu’il voyait en elle la cause de toutes ses stériles douleurs ; puis il en frappa lourdement le sol à nouveau.
« Au cours de l’année qui se déroule, reprit le Fantôme, c’est à cette époque-ci que je souffre le plus. Pourquoi ai-je jadis traversé la foule de mes semblables, les yeux baissés vers la terre, sans les lever jamais pour contempler l’Étoile bénie qui conduisit les Rois vers une humble demeure ? N’y avait-il pas autour de moi de pauvres foyers où sa lumière eût pu me mener ? »
Scrooge était très inquiet d’entendre le Fantôme discourir avec véhémence et il se mit à trembler de tous ses membres.
« Écoute-moi, cria le Fantôme, mon temps s’achève.
— J’écoute, dit Scrooge. Mais, épargne-moi, Jacob. Ne t’étends pas trop, je t’en prie.
— Comment se fait-il que je me trouve devant toi sous une forme que tu puisses voir, je ne saurais le dire. Mainte et mainte fois, je suis venu m’asseoir invisible à tes côtés. »
Ce n’était pas une idée agréable. Scrooge grelotta, en essuyant la sueur qui coulait de son front.
« Ce n’est pas la moindre peine qui me soit imposée, poursuivit le Fantôme. Je suis ici ce soir pour t’avertir qu’il te reste encore une chance, un espoir d’échapper à mon sort. Une chance et un espoir que tu me dois, Ebenezer.
— Tu as toujours été pour moi un bon ami, dit Scrooge. Merci beaucoup.
— Tu vas être hanté par trois Esprits. »
Le visage de Scrooge s’allongea presque autant que l’avait fait celui du Fantôme.
« Est-ce la chance, l’espoir dont tu viens de me parler, Jacob ? demanda-t-il d’une voix qui se brisait.
— Oui.
— Je crois… je crois que j’aimerais mieux m’en passer.
— Sans leurs visites, ajouta le Fantôme, aucun espoir pour toi d’éviter le sort qui est le mien. Attends-toi à voir le premier demain quand une heure sonnera.
— Ne pourrais-je les avoir tous les trois d’un seul coup et que ce soit fini, Jacob ? suggéra Scrooge.
— Attends le second la nuit suivante à la même heure. Le troisième viendra la troisième nuit, quand aura cessé de vibrer le dernier coup de minuit. Ne compte pas me revoir, mais aie grand soin, dans ton intérêt, de n’oublier rien de ce qui vient de se passer entre nous. »
Ayant ainsi parlé, le spectre reprit le mouchoir qu’il avait posé sur la table et se l’attacha autour de la tête, comme auparavant. Scrooge le comprit au claquement sec que firent entendre ses dents lorsque les deux mâchoires furent réunies par le bandage. Il se hasarda à relever les yeux, et trouva son visiteur surnaturel debout en face de lui, portant sa chaîne enroulée autour du bras.
Le spectre s’éloigna à reculons et, chaque fois qu’il faisait un pas, la vitre de la fenêtre se soulevait un peu, de sorte que lorsqu’il y arriva, elle était grande ouverte.
Il fit signe à Scrooge d’approcher et Scrooge obéit. Lorsqu’ils furent à deux pas l’un de l’autre, le Fantôme de Marley leva la main, l’avertissant de ne plus avancer. Scrooge s’arrêta.
Il s’arrêta moins par obéissance que par crainte et surprise car, au moment où cette main s’était levée, il avait distingué des bruits confus qui s’élevaient dans l’espace : bribes incohérentes de lamentations et de regrets ; plaintes d’une inexprimable tristesse, gémissements de consciences tourmentées. Le spectre, ayant écouté un moment, se joignit à ce chœur funèbre et plongea dans cette nuit sombre et glacée qui l’engloutit.
Scrooge, que la curiosité rendait téméraire, le suivit jusqu’à la fenêtre. Il regarda au-dehors.
L’air était rempli de fantômes, errant çà et là, dans une agitation constante, sans cesser de gémir. Tous étaient chargés de chaînes, comme le Fantôme de Marley ; quelques-uns (c’étaient peut-être des gouvernements coupables) étaient attachés ensemble ; nul n’était libre. Scrooge en reconnaissait beaucoup qu’il avait rencontrés pendant leur vie. Il avait été intimement lié avec un vieux fantôme en gilet blanc, qui portait à la cheville un énorme coffre-fort et pleurait de façon déchirante parce qu’il ne pouvait venir au secours d’une pauvresse tenant un bébé dans les bras et qu’il voyait au-dessous de lui, assise sur le pas d’une porte. Leur supplice à tous était, visiblement, qu’ils essayaient d’intervenir dans les affaires des hommes, pour leur être secourables, et qu’ils en avaient perdu à jamais le pouvoir.
Ces formes finirent-elles par se dissoudre dans la brume, ou la brume les enveloppa-t-elle de son linceul, Scrooge ne put le discerner. Les spectres et leurs voix spectrales s’évanouirent ensemble, et la nuit retrouva l’aspect qu’elle avait eu lorsqu’il était rentré chez lui.
Scrooge referma la fenêtre et alla examiner la porte par laquelle le Fantôme était entré. Elle était fermée à double tour, ainsi qu’il l’avait fermée de ses propres mains, et les verrous poussés étaient intacts. Il essaya de dire : « Sornettes », mais ne put dépasser la première syllabe. Et se sentant, à cause de l’émotion qu’il venait d’éprouver, ou des fatigues du jour, ou du rapide coup d’œil qu’il avait jeté sur le Monde Invisible ou encore de l’ennuyeuse conversation du Fantôme, en grand besoin de repos, il alla tout droit se mettre au lit sans se déshabiller, et s’endormit incontinent.
DEUXIÈME COUPLET
LE PREMIER DES TROIS ESPRITS
Quand Scrooge s’éveilla, il faisait si noir qu’en regardant de son lit, il pouvait à peine distinguer la fenêtre transparente des murs opaques de sa chambre. Ses yeux de furet essayaient vainement de percer les ténèbres lorsque l’horloge d’une église voisine sonna les quatre quarts. Il tendit l’oreille pour entendre l’heure.
À son grand étonnement, la lourde cloche passa de six à sept, puis de sept à huit et continua ainsi régulièrement jusqu’à douze ; puis elle se tut. Minuit ! Il était plus de deux heures quand il était allé se coucher. L’horloge était détraquée. Un glaçon avait dû s’introduire dans les rouages. Minuit !
Scrooge appuya sur le ressort de sa montre à répétition pour corriger cette horloge erronée. Le petit pouls rapide de la montre battit douze fois et s’arrêta.
« Comment, dit Scrooge, il n’est pas possible que j’aie dormi toute une journée et une grande partie de la nuit suivante. Il n’est pas possible qu’il soit arrivé quelque chose au soleil et que ces douze coups soient ceux de midi ! »
L’idée était alarmante, aussi Scrooge descendit-il de son lit pour se diriger à tâtons vers la fenêtre. Il fut obligé d’essuyer le givre qui couvrait la vitre avec la manche de sa robe de chambre, avant de pouvoir distinguer quoi que ce fût, et encore ne put-il voir grand-chose. Tout ce qu’il découvrit, c’est que le brouillard était encore très épais, que le froid demeurait intense, et qu’on n’entendait pas les gens aller et venir bruyamment, ce qui aurait sans aucun doute été le cas si la nuit avait vaincu la lumière du jour et pris possession du monde. Il en ressentit un grand soulagement car « à trois jours de vue, payez à M. Ebenezer Scrooge ou à son ordre… » et ainsi de suite, n’aurait pas eu plus de valeur qu’un chiffon de papier s’il n’avait plus été possible de compter par jours.
Scrooge se remit au lit et réfléchit, réfléchit, réfléchit à la question, qu’il tourna et retourna dans sa tête sans y rien comprendre. Plus il y pensait, plus il était perplexe ; et plus il s’efforçait de n’y pas penser, plus il y pensait.
Le Fantôme de Marley le tracassait excessivement. Toutes les fois qu’après un mûr examen il décidait en lui-même que toute cette aventure n’était qu’un rêve, son cerveau, comme un puissant ressort qui cesse d’être comprimé, reprenait d’un bond sa position première et le remettait en face du même problème à résoudre : « Était-ce ou n’était-ce pas un rêve ? »
Scrooge demeura dans cet état jusqu’à ce que l’horloge eût sonné trois nouveaux quarts d’heure, et c’est alors qu’il se rappela, brusquement, l’avertissement du Fantôme : un esprit devait le visiter sur le coup d’une heure. Il décida de rester éveillé jusqu’à ce que l’heure fût passée et, si l’on considère qu’il ne lui était pas plus possible de s’endormir que de s’envoler au Ciel, cette décision était sans doute la plus sage qu’il pût prendre.
Ce quart d’heure dura si longtemps qu’il crut à plusieurs reprises s’être assoupi sans s’en apercevoir et n’avoir pas entendu sonner l’horloge. Elle frappa enfin son oreille tendue.
« Ding, dong !
— Le quart, dit Scrooge, en comptant.
— Ding, dong !
— La demie, dit Scrooge.
— Ding, dong !
— Moins le quart, dit Scrooge.
— Ding, dong !
— L’heure, s’écria triomphalement Scrooge, et rien d’autre que l’heure ! »
Il avait parlé avant que retentît le coup annonçant l’heure même, ce qui se produisit ensuite : un « bang ! » grave, sourd, creux, mélancolique. Une vive lueur inonda aussitôt la chambre et les rideaux de son lit furent tirés.
Les rideaux de son lit furent tirés, vous dis-je, par une main. Pas les rideaux qui étaient à ses pieds, ou derrière sa tête, mais ceux vers lesquels son visage était tourné. Les rideaux de son lit furent écartés ; dans un sursaut, Scrooge s’assit à moitié et se trouva face à face avec le visiteur surnaturel qui venait de les écarter : aussi près de lui que je suis près de vous en ce moment, moi qui vous coudoie en esprit.
C’était un personnage étrange : un enfant et qui pourtant ressemblait moins à un enfant qu’à un vieillard vu à travers quelque élément surnaturel qui lui donnait l’air de s’être éloigné au point de n’avoir plus que la taille d’un enfant. Ses cheveux qui flottaient autour de son cou et sur ses épaules étaient blanchis comme par l’effet de l’âge, bien que son visage n’eût pas une ride et que son teint fût de la fraîcheur la plus tendre. Il avait les bras très longs et musclés, les mains de même, et l’on devinait que ces mains devaient étreindre avec une force peu commune. Ses jambes et ses pieds, d’une forme très fine, étaient nus comme ses membres supérieurs. Il portait une tunique d’un blanc immaculé et il avait la taille serrée dans une ceinture brillante, dont le chatoiement était magnifique. Il tenait à la main une branche de houx fraîchement cueillie, et par un contraste singulier avec cet emblème de l’hiver, sa robe était garnie de fleurs d’été. Mais ce qu’il y avait en lui de plus étrange, c’était que du sommet de sa tête jaillissait un vif et clair faisceau de rayons lumineux qui rendaient visible tout ce que je viens de décrire, et sans doute était-ce pourquoi, dans ses moments de tristesse, il employait en guise de chapeau le grand éteignoir qu’il tenait alors sous son bras.
Mais cela, lorsque Scrooge l’examina avec une attention croissante, n’était pas encore son attribut le plus extraordinaire. Car, de même que sa ceinture brillait et scintillait tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, si bien que les objets s’éclairaient un instant, puis disparaissaient dans l’ombre, de même les parties distinctement visibles du personnage changeaient sans cesse, et il apparaissait tantôt avec un seul bras, tantôt avec une seule jambe, tantôt avec vingt jambes, tantôt avec deux jambes sans tête, tantôt avec une tête sans corps, et, des membres invisibles, aucune trace ne restait dans l’obscurité épaisse où ils se dissolvaient. Cependant, parmi tous ces prodiges, il restait lui-même, aussi clair et distinct que jamais.
« Monsieur, demanda Scrooge, êtes-vous l’Esprit dont la venue me fut annoncée ?
— C’est moi. »
La voix était douce et harmonieuse, singulièrement basse comme si l’Esprit, au lieu d’être tout près de lui, avait été très loin.
« Qui êtes-vous et qu’êtes-vous ? demanda Scrooge.
— Je suis le Fantôme des Noëls passés.
— Passés depuis longtemps ? demanda Scrooge, ayant observé sa taille de nain.
— Non, de ton propre passé. »
Le lui eût-on demandé, Scrooge aurait sans doute été incapable de dire pourquoi, mais il éprouvait un vif désir de voir l’Esprit mettre son chapeau. Il le pria de se couvrir.
« Quoi ! s’écria l’Esprit, voudrais-tu éteindre si vite, de tes mains charnelles, la lumière que je répands ? Ne te suffit-il pas d’être l’un de ceux dont les passions ont façonné cette calotte et m’ont forcé à la porter pendant de longues années enfoncée sur le front ? »
Scrooge protesta respectueusement qu’il n’avait jamais eu d’intention injurieuse et qu’à aucun moment de sa vie, il n’avait volontairement et consciemment « calotté » l’Esprit. Il s’enhardit ensuite jusqu’à lui demander ce qui l’amenait.
« Je suis ici pour ton bien », dit le Fantôme.
Scrooge se déclara très reconnaissant, mais ne put s’empêcher de penser qu’une nuit de repos ininterrompu aurait contribué davantage à produire ce résultat. L’Esprit dut l’entendre penser, car il s’écria aussitôt :
« Disons ta rédemption, alors… Prends garde. »
Il tendit sa forte main tout en parlant et saisit Scrooge doucement par le bras.
« Lève-toi et viens ! »
En vain, Scrooge aurait-il allégué que le temps et l’heure se prêtaient mal aux plaisirs de la promenade, que son lit était chaud et le thermomètre fort au-dessous de zéro, qu’il n’était que légèrement vêtu, en robe de chambre, pantoufles et bonnet de nuit, et que justement il avait un rhume. L’étreinte de cette main, aussi douce pourtant que celle d’une femme, était irrésistible. Il se leva, mais s’apercevant que l’Esprit se dirigeait vers la fenêtre, il s’accrocha à sa robe en le suppliant :
« Je ne suis qu’un mortel, lui rappela-t-il, exposé à tomber.
— Il suffit que ma main te touche là, dit l’Esprit, posant ses doigts sur le cœur de Scrooge, et tu seras soutenu, de plus d’une manière. »
Tandis qu’il parlait, ils avaient traversé la muraille et se trouvaient sur une route en rase campagne, avec des champs de part et d’autre. La ville avait entièrement disparu : on n’en voyait plus le moindre vestige. La nuit et le brouillard s’étaient évanouis en même temps qu’elle, car c’était un jour d’hiver, clair et glacé, et la neige couvrait le sol.
« Mon Dieu ! s’écria Scrooge, les mains jointes et regardant autour de lui. C’est ici que j’ai été élevé ; c’est ici que j’ai passé mon enfance ! »
L’Esprit le considéra avec bonté. Le contact de sa main, si léger et bref qu’il eût été, demeurait encore présent et sensible pour le vieillard. Il avait conscience qu’un millier d’odeurs flottaient dans l’air, dont chacune lui rappelait un millier de pensées, d’espérances, de joies et d’angoisses oubliées depuis bien, bien longtemps.
« Ta lèvre tremble, dit l’Esprit, et que vois-je, là, sur ta joue ? »
Scrooge murmura, d’une voix entrecoupée d’un chevrotement insolite, que c’était un bouton ; puis il pria l’Esprit de l’emmener où il voudrait.
« Tu te rappelles le chemin ?
— Si je me le rappelle ! cria Scrooge avec ferveur, je m’y retrouverais les yeux bandés.
— Bizarre que tu l’aies oublié pendant de si nombreuses années ! remarqua le Fantôme. Allons. »
Ils avancèrent le long de la route, où Scrooge reconnaissait chaque grille, chaque poteau, chaque arbre, jusqu’à ce qu’apparût au loin une petite bourgade, avec son pont, son église et sa rivière sinueuse. Quelques poneys à long poil trottaient vers eux, portant sur leur dos de petits garçons qui appelaient d’autres petits garçons montés dans des cabriolets et des carrioles rustiques conduits par des fermiers. Tous ces enfants étaient de belle humeur et ils échangeaient tant de cris d’allégresse que les vastes champs s’emplissaient d’une musique joyeuse et que l’air sec et vif riait de les entendre !
« Ce ne sont là que les ombres de choses qui ont été, dit l’Esprit, elles sont insensibles à notre présence. »
Les gais voyageurs continuaient d’avancer, et à mesure qu’ils s’approchaient, Scrooge les reconnaissait et appelait chacun par son nom. Pourquoi était-il immodérément heureux de les voir ? Pourquoi son œil glacé brillait-il et pourquoi son cœur bondissait-il dans sa poitrine à leur passage ? Pourquoi débordait-il d’aise en les entendant se souhaiter un Joyeux Noël lorsqu’ils se séparaient aux carrefours et aux chemins de traverse pour gagner leurs diverses demeures ? Joyeux Noël ! Quel sens ces mots avaient-ils pour Scrooge ? Au diable, leur joyeux Noël ! Quel bien en avait-il jamais tiré ?
« L’école n’est pas tout à fait vide, dit l’Esprit. Un enfant solitaire, oublié de tous ses amis, y est resté. »
Dans un sanglot, Scrooge répondit qu’il le savait.
Ils quittèrent la grand-route et, par un chemin que Scrooge se rappelait bien, se dirigèrent vers un grand bâtiment en brique d’un rouge terne, avec sur le toit un petit campanile surmonté d’une girouette et où pendait une cloche. La maison était vaste, mais on voyait qu’elle avait connu des temps meilleurs : ses spacieuses dépendances ne servaient plus guère, leurs murs humides se couvraient de mousse, leurs fenêtres étaient brisées, leurs portes disloquées. Des volailles se pavanaient en gloussant dans les écuries, et l’herbe envahissait les remises et les hangars. À l’intérieur, il ne restait pas trace non plus de sa prospérité d’autrefois ; car, en entrant dans le sombre vestibule et en jetant un regard par les portes ouvertes de nombreuses pièces, Scrooge et l’Esprit les trouvèrent pauvrement meublées, froides et nues. Il y avait un goût de terre dans l’air qu’on respirait et une sensation de vide glacial en ces lieux qui faisaient penser, je ne sais comment, à trop de levers matinaux à la bougie et à trop de maigres repas.
Ils traversèrent le vestibule et gagnèrent une porte de derrière. Elle s’ouvrit devant eux et ils découvrirent une longue pièce mélancolique et nue que faisaient paraître encore plus nue des rangées de bancs et de pupitres en bois blanc. À l’un de ces pupitres, un petit garçon solitaire lisait près d’un feu chétif. Scrooge s’assit sur un banc et pleura de revoir le pauvre enfant oublié qu’il avait été.
Pas un écho endormi dans toute cette maison, pas un cri des souris trottinant derrière les boiseries, pas une goutte d’eau tombant du robinet à demi gelé dans la triste cour, pas un soupir du vent dans les branches sans feuilles d’un unique peuplier désabusé, pas un vain battement de porte de garde-manger vide, non, pas le moindre craquement du feu qui ne résonnât dans le cœur de Scrooge, pour le pénétrer d’une grande douceur et donner plus libre cours à ses larmes.
L’Esprit lui toucha le bras et lui montra son jeune lui-même plongé dans sa lecture. Brusquement l’image d’un homme portant un costume exotique leur apparut, merveilleuse de netteté : il se tenait debout à l’extérieur de la fenêtre, une hache plantée dans sa ceinture, et conduisant par la bride un âne chargé de bois.
« Mais c’est Ali-Baba ! s’écria Scrooge en extase. C’est ce brave, honnête Ali-Baba, ce vieil ami ! Oui, oui, je sais. Un certain Noël où cet enfant abandonné avait été oublié ici, tout seul, Ali-Baba est venu pour la première fois, exactement de cette manière. Pauvre gamin ! Et Valentin, poursuivit Scrooge, et son frère sauvage Orson, les voilà ! et cet autre, comment s’appelle-t-il, qui fut déposé en caleçon, pendant son sommeil, à la Porte de Damas. Le voyez-vous ? Et le palefrenier du Sultan, tourné à l’envers par les Génies, le voici la tête en bas ! C’est bien fait pour lui. J’en suis fort aise. Quel besoin avait-il de rechercher la Princesse en mariage ? »
Entendre Scrooge gaspiller tout le sérieux et toute la gravité de sa nature à de telles histoires, et cela d’une voix tout à fait extraordinaire entre le rire et les larmes, avec un visage rouge d’animation, aurait causé une grande surprise en vérité aux hommes d’affaires de la Cité qui le connaissaient.
« Voilà le Perroquet, poursuivit-il, corps vert et queue jaune, avec une espèce de laitue qui lui pousse sur le haut de la tête, le voilà ! Pauvre Robinson Crusoë, cria-t-il quand son maître revint au logis après avoir fait le tour de l’île en canot, pauvre Robinson, où es-tu allé, Robinson Crusoë ? Robinson croyait rêver, mais non : c’était le Perroquet, figurez-vous ! Et voilà Vendredi qui court vers la petite crique pour échapper à la mort. Hardi, vite, cours, cours ! »
Puis, passant d’un sujet à l’autre avec une rapidité tout à fait étrangère à son caractère habituel, il dit, pris de pitié pour son jeune lui-même : « Pauvre enfant ! » et se remit à pleurer.
« J’aurais voulu… murmura Scrooge en mettant la main dans sa poche et en regardant autour de lui lorsqu’il se fut essuyé les yeux avec sa manche, mais il est trop tard.
— Que voulais-tu ? demanda l’Esprit.
— Oh ! rien, répondit Scrooge. Rien. Il y avait un petit garçon qui chantait un noël, hier soir, à ma porte. J’aurais voulu lui donner quelque chose, c’est tout. »
L’Esprit sourit d’un air pensif et fit un geste de la main, en disant :
« Voyons un autre Noël. »
Tandis qu’il parlait, l’enfant qu’avait été Scrooge grandit et la pièce devint un peu plus noire et plus sale. Les boiseries se délabrèrent, quelques vitres se fendirent ; des écailles de plâtre tombèrent du plafond, découvrant les lattes de bois ; mais comment tous ces changements se produisirent-ils, Scrooge n’en savait pas là-dessus plus que vous. Il savait seulement que les choses étaient telles qu’elles devaient être, que tout s’était passé ainsi, qu’il était là, seul une fois de plus, pendant que tous les autres élèves passaient à leur foyer de joyeuses vacances.
Il ne lisait pas cette fois, mais se promenait de long en large, en proie au désespoir. Scrooge regarda l’Esprit, puis avec un mélancolique hochement de tête tourna vers la porte son regard anxieux.
La porte s’ouvrit et une petite fille, beaucoup plus jeune que le garçon, entra rapide comme l’éclair, lui jeta les bras autour du cou et, le couvrant de baisers, l’appela son cher, cher frère.
« Je suis venue te chercher pour te ramener à la maison, frère chéri, dit la fillette, frappant ses toutes petites mains l’une contre l’autre et riant à en être courbée en deux. Je te ramène chez nous, chez nous, chez nous !
— Chez nous, petite Fanny ? interrogea son frère.
— Oui, répondit la petite, débordante de joie. Chez nous, pour de bon et pour toujours. Papa est tellement plus gentil qu’avant : la maison est un vrai paradis ! Il m’a parlé avec tant de bonté, un soir béni, au moment où j’allais me coucher, que je n’ai plus eu peur et que je lui ai demandé une fois de plus si tu pouvais revenir ; et il a répondu que oui, et il m’a envoyée te chercher en voiture. Et maintenant, tu vas être un homme, poursuivit-elle en ouvrant de grands yeux, et tu ne reviendras plus jamais ici. Mais d’abord nous allons passer ensemble toutes les fêtes de Noël et les célébrer le plus joyeusement du monde !
— Comme tu as grandi, ma petite Fanny ! » s’écria le garçon.
Elle battit des mains et se mit à rire en essayant de lui toucher la tête, mais, comme elle était trop petite, ses rires redoublèrent et elle se dressa sur la pointe des pieds pour l’embrasser. Puis, dans son impatience enfantine, elle l’entraîna vers la porte et lui, sans se faire prier, se laissa guider.
Une voix terrible cria dans le vestibule : « Descendez la malle de maître Scrooge, et vite ! » Et, dans le vestibule, apparut le Directeur de l’école en personne qui jeta sur maître Scrooge un féroce regard protecteur et plongea l’adolescent dans une confusion horrible en lui donnant une poignée de main. Il escorta ensuite le frère et la sœur jusque dans le grand parloir qui était la vieille cave la plus glacée qui fût au monde, où le froid et l’humidité mettaient une couche visqueuse sur les cartes géographiques pendues aux murs et sur les globes terrestres et céleste placés dans l’embrasure des fenêtres. Là, il tira d’un placard un flacon de vin singulièrement léger et un bloc de gâteau singulièrement lourd et dispensa aux deux enfants des parts de ces friandises ; en même temps, il envoyait un serviteur chétif offrir au postillon un verre de « quelque chose », lequel postillon répondit qu’il remerciait le monsieur, mais que si ça sortait du même tonneau que la dernière fois il préférait ne rien boire. Quand la malle de maître Scrooge fut solidement attachée sur le toit de la chaise de poste, les enfants prirent très volontiers congé du pédagogue et, montant en voiture, descendirent gaiement l’allée du jardin où les roues rapides faisaient jaillir comme une blanche écume le givre et la neige qui couvraient les sombres feuillages persistants des arbustes.
« Ce fut toujours une créature délicate qu’un souffle aurait suffi à flétrir, dit l’Esprit, mais quel grand cœur elle avait !
— Oh, oui, s’écria Scrooge, vous avez raison ! Ce n’est pas moi qui vous contredirai, Esprit, Dieu m’en garde.
— Elle était mariée quand elle est morte, dit l’Esprit, et elle avait, je crois, des enfants.
— Un seul, corrigea Scrooge.
— C’est vrai, dit l’Esprit, ton neveu ! »
Scrooge parut préoccupé par quelque chose et il répondit brièvement :
« Oui. »
Quoiqu’ils eussent quitté l’école à l’instant même, ils se trouvaient déjà dans les rues encombrées d’une ville où des ombres de passants allaient et venaient, où des ombres de charrettes et de voitures se disputaient la chaussée et où régnaient le brouhaha et le tumulte d’une vraie cité. On voyait nettement, d’après les étalages des magasins, que là aussi l’on fêtait Noël ; mais c’était le soir et les rues étaient éclairées.
L’Esprit s’arrêta devant la porte d’un certain magasin et demanda à Scrooge s’il reconnaissait l’endroit.
« Si je le reconnais ! s’écria Scrooge. N’ai-je pas fait ici mon apprentissage ? »
Ils entrèrent. À la vue d’un vieux monsieur à perruque ronde, assis devant un pupitre tellement élevé que, si le monsieur avait été un peu plus grand, il se serait cogné la tête contre le plafond, Scrooge très surexcité s’écria :
« Mais c’est le vieux Fezziwig ! Dieu le bénisse ! Le vieux Fezziwig ressuscité ! »
Le vieux Fezziwig posa sa plume et regarda la pendule qui marquait sept heures. Il se frotta les mains, rajusta son vaste gilet en riant de toute sa personne depuis les chaussures jusqu’au sommet de la tête, où se trouve le siège de la bénévolence, et appela d’une bonne voix sonore, onctueuse, généreuse et joviale :
« Eh là ! Ho ! Ebenezer ! Dick ! »
Le Scrooge d’autrefois, devenu un jeune homme, entra d’un pas leste, accompagné de son camarade d’apprentissage.
« Et lui, c’est Dick Wilkins, je ne me trompe pas, dit Scrooge à l’Esprit, mon Dieu oui, c’est lui-même. Il avait beaucoup d’amitié pour moi, Dick. Pauvre Dick ! Mon Dieu, mon Dieu !
— Allons, mes garçons, dit Fezziwig, assez travaillé pour aujourd’hui. Veille de Noël, Ebenezer ! Que les volets soient en place, cria le vieux Fezziwig en frappant gaiement dans ses mains, avant que j’aie le temps de dire ouf ! »
Vous ne croiriez jamais à quelle allure les deux gaillards lui obéirent. Ils se précipitèrent dans la rue avec les volets, un, deux, trois ; les mirent en place, quatre, cinq, six ; fixèrent les barres et les clavettes, sept, huit, neuf ; et ils étaient de retour avant que vous ayez compté jusqu’à douze, haletants comme des chevaux de course.
« Ohé ! cria le vieux Fezziwig, dégringolant du haut de son grand tabouret avec une agilité merveilleuse. Débarrassez tout, les gars, et faites-nous beaucoup de place libre. Vas-y, Dick ! De l’entrain, Ebenezer ! »
Débarrasser ! Il n’y avait rien qu’ils n’eussent voulu ou pu débarrasser sous l’œil du vieux Fezziwig. Cela se fit en un tournemain. Tout ce qui était transportable fut déménagé, comme si cela disparaissait à tout jamais de la vie publique ; le sol fut balayé et arrosé, les lampes fourbies et garnies, le charbon entassé sur le feu ; et quand ce fut fini, l’on n’eût pu souhaiter salle de bal plus chaude, plus sèche, plus brillante et plus agréable par un soir d’hiver, que ce magasin.
Entra un violoneux avec son livre de musique : il escalada le haut pupitre, en fit un orchestre et accorda son instrument en produisant le vacarme de cinquante embarras gastriques. Entra Mme Fezziwig, toute souriante, et bien en chair. Entrèrent les trois demoiselles Fezziwig, radieuses et faites pour plaire. Entrèrent les six jeunes galants dont elles brisaient le cœur. Entrèrent tous les jeunes hommes et toutes les jeunes femmes qui travaillaient dans l’affaire. Entra la chambrière, accompagnée de son cousin le boulanger. Entra la cuisinière, flanquée de l’ami intime de son frère, le laitier. Entra le petit domestique d’en face qu’on soupçonnait de ne pas manger à sa faim chez son maître, et qui essayait de se cacher derrière la servante de deux maisons plus loin, laquelle avait les oreilles tirées par sa patronne. Ils entrèrent tous, les uns timidement, les autres hardiment, les uns avec grâce, les autres en lourdauds, les uns poussant, les autres tirant, ils entrèrent tous n’importe comment et de toutes les manières. Et ils se mirent à danser, vingt couples à la fois : tour de main et chassé, demi-promenade et retour au point de départ ; ils tournèrent et virevoltèrent pour arriver par degrés à se grouper d’un air tendre ; l’ancien couple de tête surgissant toujours au mauvais endroit ; le nouveau couple de tête repartant sans attendre les autres, tous les couples se trouvant en tête, finalement, sans danseurs derrière eux pour les suivre ! Quand ce brillant résultat eut été obtenu, le vieux Fezziwig, frappant dans ses mains pour arrêter la danse, cria : « Bravo ! » Et le violoneux plongea son visage en feu dans un pot de bière spécialement préparé à cette intention. Mais lorsqu’il en émergea, dédaignant tout repos, il se remit à jouer dare-dare, bien qu’il n’y eût pas encore de danseurs, comme si le violoneux du début avait été emporté chez lui, épuisé, sur un volet, et remplacé immédiatement par un musicien flambant neuf, résolu à effacer la mémoire du premier ou à mourir.
Il y eut d’autres danses, et l’on joua aux gages ; puis d’autres danses et l’on servit du gâteau, et l’on servit du punch ; il y eut une grosse pièce de Rôti Froid et une grosse pièce de Bouilli Froid ; et il y eut des mince-pies et de la bière en abondance. Mais le clou de la soirée, ce fut — après le Rôti et le Bouilli — quand le violoneux (un fin matois, croyez-moi, le genre de gaillard qui connaît son affaire et pourrait nous en remontrer, à vous et à moi) attaqua l’air de « Sir Roger de Coverley ». Alors, le vieux Fezziwig se leva pour conduire la danse avec Mme Fezziwig. Couple de tête, naturellement, et avec une belle besogne à abattre : vingt-trois ou vingt-quatre couples à conduire, des gens avec qui l’on ne plaisantait pas, qui voulaient danser et n’avaient pas du tout l’intention de marcher.
Mais eussent-ils été deux fois — que dis-je, quatre fois — plus nombreux, le vieux Fezziwig aurait pu encore leur tenir tête et Mme Fezziwig aussi. Car elle était digne d’être sa partenaire dans tous les sens du mot : si ce n’est pas un bel éloge, soufflez-m’en un meilleur et je l’emploierai. Une véritable lumière semblait irradier des mollets de M. Fezziwig. On les voyait briller dans toutes les figures de la danse comme deux lunes. On n’aurait pu prévoir, à quelque moment que ce fût, l’endroit où ils se trouveraient la seconde suivante. Et quand le vieux Fezziwig et Mme Fezziwig eurent exécuté toutes les figures : les visites, les moulinets, les révérences, le tire-bouchon, enfilez-les-aiguilles, et chacun-à-sa-place, Fezziwig exécuta des entrechats avec tant d’agilité qu’il avait l’air de cligner de l’œil avec ses jambes, avant de retomber sur ses pieds, sans vaciller.
Quand onze heures sonnèrent à la pendule, ce bal de famille prit fin. M. et Mme Fezziwig allèrent se placer de chaque côté de la porte et, serrant personnellement la main des invités, homme ou femme, leur souhaitèrent à tous un Joyeux Noël. Lorsqu’il ne resta plus que les deux apprentis, ils en firent de même pour eux, et peu à peu, les voix joyeuses se perdirent au loin et les garçons regagnèrent leurs lits, qui étaient sous un comptoir de l’arrière-boutique.
Pendant toute cette scène, Scrooge s’était comporté comme s’il avait perdu la tête. Son cœur et son âme avaient pris part aux réjouissances avec son autre lui-même. Il reconnaissait tout, se rappelait tout, s’amusait de tout et était en proie à la plus étrange émotion. Ce ne fut qu’à la fin, lorsque les visages joyeux de Dick et du jeune garçon qu’il avait été se furent détournés, qu’il se rappela l’Esprit et qu’il s’aperçut que celui-ci le regardait bien en face, tandis que sur sa tête le jet de lumière brillait d’une vive clarté.
« Il faut bien peu de chose, dit l’Esprit, pour inspirer à ces sottes gens tant de gratitude !
— Peu de chose !… » répéta Scrooge.
L’Esprit lui fit signe d’écouter les deux apprentis qui épanchaient leurs cœurs en chantant les louanges de Fezziwig. Puis, il ajouta :
« Eh ! oui, peu de chose. Il n’a dépensé que quelques livres de votre monnaie terrestre : trois ou quatre peut-être. Cela vaut-il la peine de tant le louer ?
— Ce n’est pas cela, répliqua Scrooge, échauffé par cette remarque et parlant inconsciemment comme le Scrooge d’autrefois et non comme celui qu’il était devenu, ce n’est pas cela, Esprit. C’est qu’il a le pouvoir de nous rendre heureux ou malheureux, de faire que notre tâche soit légère ou pesante, devienne un plaisir ou une lourde peine. Vous allez dire que ce pouvoir est fait de paroles et de regards, de choses si insignifiantes et si ténues qu’il est impossible de les grouper pour en faire le compte…, et puis après ? Le bonheur qu’il répand est aussi grand que s’il coûtait une fortune. »
Il sentit peser sur lui le regard de l’Esprit et se tut.
« Qu’y a-t-il ? demanda le Fantôme.
— Rien de particulier, dit Scrooge.
— Je crois pourtant qu’il y a quelque chose, insista l’Esprit.
— Non, dit Scrooge, non. J’aimerais pouvoir dire un mot ou deux à mon commis en ce moment, c’est tout. »
Comme il exprimait ce regret, l’apprenti qu’il avait été éteignit les lampes et Scrooge se retrouva en plein air, l’Esprit toujours à ses côtés.
« Mon temps s’écoule, dit l’Esprit, hâtons-nous. »
Cette parole ne s’adressait ni à Scrooge ni à quelqu’un qu’il pût voir, mais elle produisit un effet immédiat. De nouveau, Scrooge se revit dans le passé. Il était devenu un homme dans la fleur de l’âge. Son visage n’était pas encore marqué des lignes dures et austères des dernières années, mais il commençait à porter les rides que creusent le souci et le goût du lucre. Il y avait dans son regard une mobilité ardente, avide, inquiète, qui trahissait la passion déjà enracinée, et l’on voyait d’avance où tomberait l’ombre de l’arbre grandissant.
Il n’était pas seul. Près de lui était assise une jeune fille en vêtements de deuil ; et les yeux de cette jeune fille étaient pleins de larmes qui brillaient dans la lumière répandue par l’Esprit des Noëls passés.
« Cela importe peu, disait-elle d’une voix douce ; pour vous, très peu. Une autre idole a pris ma place, et si elle peut vous apporter, dans les années à venir, la joie et le réconfort que j’aurais essayé de vous donner, je n’ai pas de raison légitime de m’en affliger.
— Quelle idole a pris votre place ? demanda-t-il.
— Le dieu de l’or.
— Voilà bien le jugement impartial du monde, s’écria-t-il. Il n’est rien qu’il condamne aussi durement que la pauvreté, et rien qu’il fasse profession de juger avec autant de sévérité que la poursuite de la richesse.
— Vous craignez trop l’opinion du monde, répondit-elle calmement. Toutes vos ambitions se sont effacées devant l’unique espoir d’échapper à ses sordides critiques. J’ai vu vos aspirations les plus nobles se détacher de vous, une à une, jusqu’à ce que la passion dominante, celle du Gain, vous absorbe tout entier. N’est-ce pas vrai ?
— Et quand cela serait ? répliqua-t-il. Même si j’ai acquis cette sagesse, où est le mal ? Je ne suis pas changé à votre égard. »
Elle secoua la tête.
« Le suis-je ?
— L’accord qui nous lie est ancien. Nous l’avons conclu quand nous étions tous les deux pauvres et satisfaits de notre pauvreté, jusqu’à ce que vienne le moment où, par notre patiente industrie, nous pourrions améliorer notre situation dans le monde. Si, vous êtes changé. En ce temps-là, vous étiez un homme différent.
— J’étais un gamin, répliqua-t-il avec humeur.
— Vous sentez bien que vous étiez différent. Moi, je suis restée la même. Ce qui nous promettait le bonheur quand nos deux cœurs ne faisaient qu’un, n’est plus qu’une source de souffrance maintenant qu’ils sont désunis. Combien de fois j’y ai pensé, et avec quelle acuité, il est inutile que je vous le dise. Il suffit que j’y aie réfléchi et que je puisse vous délier de votre promesse.
— Ai-je jamais cherché à m’en libérer ?
— Jamais en paroles. Non.
— De quelle manière, alors ?
— Par un changement de nature, un jugement différent, une autre atmosphère dans votre vie, un autre Espoir pour son ultime fin. Par tout ce qui donnait à mon amour quelque valeur et quelque sens à vos yeux. S’il n’y avait pas eu cet accord entre nous, ajouta-t-elle en le regardant avec douceur mais fermeté, dites-moi, me rechercheriez-vous, et tenteriez-vous de me conquérir aujourd’hui ? Oh, non ! »
Il sembla céder malgré lui à la vérité de cette suggestion. Mais il se débattit encore et lui dit :
« C’est vous qui le pensez.
— Je serais trop heureuse de penser autrement si je le pouvais, répondit-elle. Le Ciel m’en est témoin. Pour que je me sois rendue à une vérité semblable, il faut qu’elle ait une force irrésistible. Mais si vous étiez libre aujourd’hui, demain, hier, pourrais-je croire (même moi !) que vous iriez choisir une fille sans fortune, vous qui, dans vos conversations les plus confiantes avec elle, pesez tout au poids de l’or ; ou si vous trahissiez pour un moment votre principale règle de conduite au point de faire ce choix, est-ce que je ne sais pas que, très vite, vous en viendriez à le regretter et à vous en repentir ? Mais si. Et je vous rends votre liberté. D’un cœur très lourd, en pensant à l’amour qui m’unissait à celui que vous étiez. »
Il allait parler, mais elle reprit en détournant la tête :
« Peut-être — le souvenir du passé me le fait presque espérer — peut-être cette décision vous fera-t-elle souffrir. Pendant très, très peu de temps ; et puis vous bannirez ce souvenir de votre mémoire, avec empressement, comme un rêve sans profit dont il est bon que vous soyez éveillé. Puissiez-vous trouver le bonheur dans la vie que vous avez choisie ! »
Elle le quitta et ils se séparèrent.
« Esprit, dit Scrooge. Ne me montre plus rien. Ramène-moi à la maison. Pourquoi te plais-tu à me torturer ?
— Une ombre encore ! dit l’Esprit.
— Non, cira Scrooge, non, plus rien. Je ne veux plus rien voir. Ne m’en montre pas davantage. »
Mais l’Esprit inexorable le saisit solidement à pleins bras et le força de regarder les scènes suivantes.
Ils se trouvaient dans un lieu et devant un spectacle tout à fait différents. C’était une chambre, ni très vaste ni très élégante, mais agréable. Près d’un bon feu était assise une ravissante jeune fille, si semblable à celle qu’ils venaient de quitter que Scrooge crut que c’était la même, jusqu’au moment où il la reconnut, assise en face de sa fille, sous les traits d’une mère de famille encore belle. Il régnait dans cette pièce un véritable tumulte, car il y avait là plus d’enfants que Scrooge, dans l’agitation de son esprit, n’en pouvait compter ; et, au contraire du célèbre troupeau dont parle le poème, ce n’étaient pas quarante enfants se conduisant comme un seul, mais un groupe d’enfants dont chacun se conduisait comme quarante. Il en résultait un vacarme dont il est difficile de se faire une idée ; mais personne ne paraissait s’en soucier ; au contraire, la mère et la fille riaient de bon cœur et s’amusaient beaucoup ; même, la jeune fille, s’étant bientôt mêlée à leurs jeux, fut mise au pillage par les impitoyables petits bandits. Ah ! que n’aurais-je donné pour être l’un d’eux ! Mais je n’aurais jamais pu montrer tant de rudesse, oh non ! Pour tout l’or du monde, je n’aurais pas voulu décoiffer et dérouler aussi brutalement ces belles tresses ; quant au précieux petit soulier, je ne m’en serais jamais emparé, grand Dieu ! dût-il m’en coûter la vie ! Pour ce qui est de mesurer sa taille en manière de jeu, comme le faisaient ces jeunes audacieux, jamais je ne m’y fusse risqué ; j’aurais craint que, pour mon châtiment, mon bras ne prît à jamais la forme de cette taille ronde et ne se redressât plus. Et pourtant, à dire vrai, j’aurais bien aimé toucher ses lèvres ; lui poser une question afin qu’elle les entrouvrît pour y répondre ; contempler sans la faire rougir les cils de ses yeux baissés ; dénouer sa chevelure ondoyante dont la moindre mèche aurait été le plus précieux des souvenirs : en somme, j’aurais aimé, je le confesse, jouir du plus petit des privilèges dont ces enfants abusaient, tout en étant assez homme pour en connaître le prix.
Mais l’on entendit frapper, et ce fut le signal d’une telle ruée que la jeune fille, riant toujours et les vêtements en désordre, fut entraînée vers la porte par le groupe des enfants turbulents au visage empourpré, juste à temps pour accueillir leur père qui rentrait, suivi d’un homme chargé de jouets et de cadeaux de Noël. Alors quels cris, quelles batailles, quels assauts livrés au commissionnaire sans défense ! Ce fut à qui l’escaladerait, en se servant de chaises comme d’échelles, pour plonger dans ses poches, le dépouiller des paquets enveloppés de papier d’emballage, se pendre à sa cravate, l’étrangler à demi, lui donner des coups de poing dans le dos et des coups de pied dans les jambes, en signes d’irrépressible affection. Puis, quels cris d’émerveillement et de joie saluèrent l’ouverture de chaque paquet ! La nouvelle épouvantable que le bébé venait d’être surpris au moment où il s’enfonçait une poêle à frire de poupée dans le gosier, et qu’on le soupçonnait fortement d’avoir déjà englouti une petite dinde en carton collée sur une assiette en bois ! L’immense soulagement lorsqu’on découvrit que c’était une fausse alarme ! Leur joie, leur gratitude, leur émerveillement ne sauraient se décrire. Disons seulement que peu à peu les enfants et leur émoi quittèrent le salon et, marche par marche, montèrent l’escalier jusqu’en haut de la maison ; là, ils se couchèrent et tout redevint calme.
Alors Scrooge regarda la scène avec une attention redoublée, car le maître de la maison, sa fille tendrement appuyée contre lui, s’était assis au coin du feu, en face de sa femme ; et quand Scrooge pensa qu’une créature semblable, aussi gracieuse et aussi pleine de promesses, aurait pu l’appeler son père et faire fleurir le printemps dans le triste hiver de sa vie, sa vue devint en vérité très trouble.
« Belle, dit le mari, se tournant vers sa femme avec un sourire, j’ai vu l’un de vos vieux amis tantôt.
— Qui cela ?
— Devinez.
— Comment le pourrais-je ?… Bah ! je m’en doute… M. Scrooge, ajouta-t-elle aussitôt, riant avec son mari.
— Lui-même, en passant devant la fenêtre de son bureau. Il y avait une bougie sur sa table et comme les volets n’étaient pas fermés, je n’ai pu m’empêcher de le voir. Son associé se meurt, à ce qu’on dit. Et Scrooge était là, seul, tout seul au monde, je crois.
— Esprit, dit Scrooge d’une voix brisée, éloigne-moi d’ici.
— Je t’ai averti, dit l’Esprit, que tu allais voir les ombres de choses qui se sont passées. Qu’elles soient ce qu’elles sont et non point autres ne dépend pas de moi, ne m’en fais pas reproche.
— Emmène-moi, s’écria Scrooge, je ne puis le supporter. »
Il se dressa devant l’Esprit et voyant dans son visage, par un étrange phénomène, des fragments de tous les visages qu’il lui avait montrés, il se jeta sur lui.
« Laisse-moi, cria-t-il. Remmène-moi ! Cesse de me hanter ! »
Dans la lutte, si l’on peut appeler lutte un corps à corps où le Fantôme, sans aucune résistance visible de sa propre part, n’était ébranlé par aucun des efforts de son adversaire, Scrooge remarqua que la lumière de sa tête brillait d’une flamme haute et claire et, associant vaguement dans sa pensée cette source de clarté avec l’influence qu’exerçait sur lui le fantôme, il saisit l’éteignoir et, d’un geste rapide, le lui enfonça sur la tête.
L’Esprit s’affaissa sous le choc et l’éteignoir le recouvrit complètement ; mais Scrooge avait beau peser de toutes ses forces, il ne parvenait pas à cacher la lumière qui sortait à flots de dessous le cornet et couvrait le sol d’une nappe continue.
Il fut bientôt saisi d’une grande fatigue et d’un irrésistible besoin de dormir ; il avait en outre conscience d’être dans sa chambre à coucher. En un dernier effort, il pressa sur l’éteignoir, mais sa main se détendit et il eut à peine le temps de gagner son lit en titubant, avant de sombrer dans un profond sommeil.
TROISIÈME COUPLET
LE SECOND DES TROIS ESPRITS
S’éveillant au milieu d’un ronflement d’une sonorité prodigieuse et se mettant sur son séant pour rassembler ses pensées, Scrooge n’eut pas besoin d’être informé qu’une fois de plus le coup d’une heure allait sonner. Il sentit qu’il était rendu à la vie consciente juste au bon moment, dans le but exprès d’entrer en conférence avec le deuxième messager qui lui serait dépêché grâce à l’intervention de Jacob Marley. Mais comme il s’aperçut qu’un frisson glacé le saisissait lorsqu’il se demandait lequel des rideaux de son lit ce nouveau spectre allait tirer, il les ouvrit tous de ses propres mains et, s’allongeant de nouveau, se mit aux aguets pour surveiller les abords de son lit avec vigilance ; car il désirait affronter bravement l’Esprit au moment même où il apparaîtrait, et ne voulait pas se laisser prendre par surprise ni perdre son sang-froid.
Messieurs les gens désinvoltes qui se targuent de ne s’étonner de rien et d’être, quoi qu’il arrive, à la hauteur des circonstances, décrivent le vaste champ de leur pouvoir d’affronter les aventures en se déclarant prêts à n’importe quoi, du jeu de pile ou face à l’homicide ; points extrêmes entre lesquels se présente, sans aucun doute, un choix de sujets nombreux et variés. Sans m’engager aussi hardiment pour Scrooge, je n’hésiterai pas à vous prier de croire qu’il était prêt à voir surgir bon nombre d’apparitions bizarres, et que peu de choses, d’un petit bébé à un rhinocéros, auraient pu le surprendre.
Or, s’il s’attendait à tout, ou peu s’en faut, il n’était nullement préparé à ce qu’il n’arrivât rien ; par conséquent, lorsqu’une heure sonna à la pendule sans qu’aucune apparition eût fait son entrée, il fut saisi de tremblements violents. Cinq minutes, dix minutes, un quart d’heure passèrent, rien ne se produisit. Pendant ce temps, il reposait sur son lit, au centre et au cœur même d’une grande lueur rougeâtre dont les rayons avaient convergé sur lui au moment précis où sonnait l’heure. N’étant que lumière, la chose était plus alarmante pour lui qu’une douzaine de fantômes, car il lui était impossible de savoir ce qu’elle signifiait ou présageait ; il craignait même par instants d’offrir, sans avoir la consolation de le savoir, un cas fort intéressant de combustion spontanée. À la fin, toutefois, il lui vint à l’idée ce que vous ou moi nous aurions pensé dès le début (car c’est toujours la personne qui ne s’est pas trouvée dans l’embarras qui sait ce qu’il aurait fallu faire, ce qu’elle-même aurait fait indubitablement), à la fin, dis-je, il lui vint à l’idée que la source et le secret de cette lumière spectrale pourraient bien se trouver dans la chambre voisine, d’où, lorsque Scrooge la suivit à la trace, il eut l’impression qu’elle émanait. Cette idée s’étant complètement emparée de son cerveau, il se leva doucement, enfila ses pantoufles et se glissa jusqu’à la porte.
Au moment où il posait la main sur le loquet, une voix inconnue l’appela par son nom et lui enjoignit d’entrer. Il obéit.
C’était son propre petit salon, cela ne faisait aucun doute. Mais la pièce avait subi une étonnante transformation. Les murs et le plafond étaient si bien ornés de feuillages verts qu’on eût dit un vrai bocage où, de tous côtés, scintillaient de brillantes baies. Les feuilles luisantes du houx, du gui et du lierre reflétaient la lumière comme autant de petits miroirs éparpillés parmi la ramure ; et, dans la cheminée, montait en rugissant une flambée magnifique, dont ce triste foyer pétrifié n’avait jamais connu l’ardeur ni au temps de Scrooge, ni au temps de Marley, depuis bien des hivers. Entassés sur le plancher et formant une sorte de trône, on voyait des dindes, des oies, du gibier, des volailles, de la charcuterie, de grands quartiers de viande, des cochons de lait, de longs chapelets de saucisses, des petits pâtés, des puddings de Noël, des tonnelets d’huîtres, des châtaignes grillées toutes chaudes, des pommes aux joues écarlates, de juteuses oranges, de succulentes poires, d’immenses gâteaux des Rois, et des bols d’un punch bouillant qui obscurcissait la pièce de sa délicieuse vapeur. Trônant nonchalamment sur cette pyramide, était assis un joyeux Géant, magnifique à voir ; il tenait à la main une torche allumée dont la forme évoquait une corne d’abondance, et il l’éleva très haut, afin de répandre sa lumière sur Scrooge, lorsque ce dernier passa la tête par la porte.
« Entre, s’écria le Fantôme, entre et apprends à mieux me connaître, l’ami. »
Scrooge s’avança timidement, et se tint devant l’Esprit la tête basse. Ce n’était plus le Scrooge rétif des heures précédentes ; mais, bien que les yeux de l’Esprit fussent clairs et pleins de bonté, il n’aimait pas rencontrer leur regard.
« Je suis l’Esprit du Noël Présent, dit le Fantôme. Regarde-moi en face ! »
Scrooge obéit avec respect. L’Esprit était vêtu d’une robe simple, une tunique bordée de fourrure blanche. L’étoffe se drapait si négligemment autour de son corps que sa vaste poitrine était nue, comme s’il dédaignait d’user d’un artifice pour se garantir ou se cacher. Ses pieds qui dépassaient des amples plis du vêtement étaient nus pareillement ; et, pour seule coiffure, il portait une couronne de houx, parsemée de glaçons brillants. Les longues boucles de sa chevelure brune flottaient librement, sans plus de contrainte qu’il n’y en avait dans son visage franc, son œil clair, sa main ouverte, sa voix gaie, ses manières aisées et son air jovial. À sa taille pendait un antique fourreau, mais il était vide de toute épée et rongé par la rouille.
« Tu n’as jamais vu mon pareil ! s’écria l’Esprit.
— Jamais, répondit Scrooge.
— Tu n’as jamais fréquenté les plus jeunes membres de ma famille… je veux dire (car je suis très jeune) mes frères aînés de ces dernières années ? poursuivit le Fantôme.
— Je ne le crois pas, dit Scrooge, je regrette, mais je ne le crois pas. Avez-vous eu beaucoup de frères, Esprit ?
— Plus de dix-huit cents, répondit l’Esprit.
— Famille énorme et ruineuse à entretenir ! » murmura Scrooge.
L’Esprit du Noël Présent se leva.
« Esprit, dit Scrooge avec soumission, conduisez-moi où vous voudrez. Je me suis promené la nuit dernière, malgré moi, et j’ai reçu une leçon qui commence à porter ses fruits. Si vous avez ce soir quelque chose à m’enseigner, je veux en faire mon profit.
— Touche ma robe. »
Scrooge fit ce qu’on lui disait et saisit la robe d’une main ferme.
Houx, gui, baies rouges, lierre, dindes, oies, gibier, volaille, charcuterie, viandes, cochons, saucisses, huîtres, pâtés, puddings, fruits et punch, tout disparut à l’instant. S’évanouirent de même le feu, la pièce, la lueur rougeâtre, l’heure nocturne ; et ils se trouvèrent le matin de Noël dans les rues de la ville, où les gens faisaient une sorte de musique fruste, mais alerte et assez plaisante, en raclant la neige qui couvrait le trottoir devant leur maison et en la faisant tomber du toit, à l’immense joie des gamins ravis de la voir s’écraser sur la route avec un plouf ! et s’éparpiller en minuscules avalanches.
Les façades des maisons paraissaient très noires et les fenêtres encore plus noires, par contraste avec la nappe de neige lisse et blanche des toits et avec la neige moins propre dont la dernière couche, sur le sol, avait été labourée de profonds sillons par les roues pesantes des charrettes et des voitures ; ces sillons se croisaient et se recroisaient des centaines de fois au carrefour des grandes artères, et creusaient un réseau compliqué d’ornières dont le tracé se perdait dans la boue épaisse et jaune mêlée d’eau glacée. Le ciel était sombre, et les rues les plus courtes étaient bouchées par une brume noirâtre, moitié glace, moitié eau, où les particules plus pesantes descendaient en averse de suie, comme si toutes les cheminées de la Grande-Bretagne avaient pris feu d’un commun accord et flambaient à cœur joie. Il n’y avait rien de très gai dans le climat ni dans la ville, et pourtant il régnait partout un air de liesse que le ciel d’été le plus clair, le plus brillant soleil d’été auraient en vain tenté de diffuser.
Car les gens qui pelletaient la neige sur les toits étaient affables et de bonne humeur : ils s’appelaient d’un appentis à l’autre et, de temps en temps, en manière de plaisanterie, ils échangeaient une boule de neige (projectile assurément plus inoffensif que bien des plaisanteries en paroles) ; ils riaient aux éclats quand ils atteignaient leur cible et d’aussi bon cœur quand ils la manquaient.
Les boutiques des marchands de volailles étaient encore à demi ouvertes, et celles des fruitiers rayonnaient de toute leur splendeur. Il y avait de grands paniers de châtaignes, ronds et ventrus comme de vieux messieurs bons vivants à la panse rebondie, s’étalant à la porte et débordant jusque sur le trottoir dans leur apoplectique prospérité. Il y avait des oignons d’Espagne, aux larges flancs, rougeâtres et basanés, luisants et obèses comme les moines de ce pays, lançant du haut de leur étagère d’aguichantes œillades aux jeunes filles qui passaient, puis regardant d’un air innocent le gui suspendu au plafond. Il y avait des poires et des pommes amoncelées en brillantes pyramides ; il y avait des grappes de raisin que le boutiquier avait suspendues par bonté à des crochets bien visibles, pour que les passants en eussent gratis l’eau à la bouche ; il y avait des piles de noisettes, brunes et moussues, rappelant par leur parfum les promenades dans les bois, et le plaisir d’enfoncer lentement dans les feuilles mortes jusqu’à la cheville ; il y avait des chaussons aux pommes, trapus et dorés, dont le hâle faisait ressortir le jaune des oranges et des citrons et qui, de toute la densité de leur juteuse personne, priaient et suppliaient avec instance qu’on les emportât dans des sacs en papier pour les manger après le dîner. Les poissons rouges eux-mêmes, placés dans un bocal au milieu de ces fruits de choix, bien qu’appartenant à une race apathique dont le sang stagne, paraissaient savoir qu’il se passait quelque chose, et tournaient en rond du premier au dernier, la bouche ouverte, autour de leur petit univers, en proie à une excitation lente et sans passion.
Les Épiceries ! Oh ! les Épiceries ! Presque fermées. Tous les volets en place sauf un ou deux peut-être, mais par ces fentes quelles perspectives ! Ce n’était pas seulement le son joyeux des plateaux de balance descendant sur le comptoir, ni l’allégresse avec laquelle la ficelle se séparait de sa bobine, ni le cliquetis des boîtes de fer-blanc montant et descendant comme dans un tour de jongleur, ni même les arômes mêlés du thé et du café si agréables à l’odorat, l’abondance et la beauté des raisins secs, l’extrême blancheur des amandes, la longueur des bâtons de cannelle si droits, la qualité exquise des autres épices, les fruits confits, couverts d’une couche inégale de sucre fondu, si épaisse qu’on se sentait pris, en les voyant, d’une légère faiblesse et de tiraillements d’estomac. Ce n’était pas non plus parce que les figues étaient moites et charnues ou parce que les pruneaux au goût un peu acidulé rougissaient modestement dans leurs boîtes hautes en couleur, ou parce que tout était bon à manger et paré pour Noël. Mais c’est que les clients se hâtaient, si impatients de goûter les joies promises par ce jour, qu’ils se bousculaient en franchissant la porte, écrasant l’un contre l’autre leurs paniers à provisions dans leur hâte fiévreuse, oubliaient leurs emplettes sur les comptoirs, revenaient les chercher en courant et commettaient mille erreurs de cette sorte, de la meilleure humeur du monde ; tandis que l’Épicier et ses garçons montraient tant de franche gentillesse que les cœurs de métal poli qui agrafaient leur tablier par-derrière auraient pu être leurs propres cœurs exposés aux yeux de tous et livrés aux petites corneilles de Noël s’il leur plaisait de les picorer.
Mais les cloches invitèrent bientôt toutes les bonnes gens à se rendre à l’église ou à la chapelle. Ils sortirent en troupe et se répandirent dans les rues, ayant arboré leurs plus beaux habits et leur visage le plus joyeux. En même temps, d’une quantité de rues latérales, d’impasses et de courettes sans nom, sortaient d’innombrables personnes portant leur dîner à cuire chez le boulanger. La vue de ces pauvres festins parut intéresser vivement l’Esprit, car il alla se poster, avec Scrooge à ses côtés, sur le seuil d’une boulangerie et, soulevant les couvercles à mesure que passaient leurs porteurs, il répandait sur leur dîner quelques grains de l’encens qui brûlait dans sa torche. C’était, en vérité, une torche peu commune que la sienne : une fois ou deux, quelques coltineurs de dîner qui s’étaient heurtés rudement ayant échangé des mots de colère, l’Esprit fit tomber sur eux quelques gouttelettes et la bonne humeur leur revint immédiatement ; car, disaient-ils, ce serait une honte de se quereller le jour de Noël, et rien de plus vrai, Dieu soit loué, rien de plus vrai !
Peu à peu, les cloches se turent, les boulangeries se fermèrent et l’on vit apparaître le réconfortant présage de tous ces dîners en cours de cuisson dans la tache de neige fondue qui s’élargissait près des fours de boulanger, où le trottoir fumait comme si ses pierres étaient en train de cuire, elles aussi.
« Y a-t-il une saveur spéciale dans ce que vous répandez avec votre torche ? demanda Scrooge.
— Oui, ma propre saveur.
— Peut-elle agir sur n’importe quel dîner aujourd’hui ?
— Sur tous ceux qui sont offerts de bon cœur. Les plus pauvres, spécialement.
— Pourquoi les plus pauvres ?
— Parce qu’ils en ont le plus besoin.
— Esprit, dit Scrooge après un moment de réflexion, je m’étonne que de tous les êtres habitant les divers mondes qui nous entourent, vous soyez celui qui cherche à priver ces pauvres gens des occasions de prendre un plaisir innocent.
— Moi ! s’écria l’Esprit.
— Vous voulez leur ôter la possibilité de dîner le septième jour et c’est souvent le seul où l’on puisse dire qu’ils dînent. N’est-ce pas vrai ?
— Moi ! s’écria l’Esprit.
— N’est-ce pas vous qui entreprenez de fermer ces boutiques le jour du sabbat, ce qui revient au même ? dit Scrooge.
— Moi, entreprendre cela !…
— Pardonnez-moi si je me trompe ; cela s’est fait en votre nom, ou du moins au nom de votre famille.
— Il y a sur cette terre que tu habites, dit l’Esprit, des hommes qui ont la prétention de nous connaître et qui couvrent de notre nom leurs actes de passion, d’orgueil, de méchanceté, de haine, d’envie, de bigoterie et d’égoïsme : or, ils nous sont aussi étrangers, à nous et à tous les nôtres, que s’ils n’avaient jamais vécu. Rappelle-toi cela et rends-les responsables de ce qu’ils font, au lieu de nous en accuser. »
Scrooge promit qu’il le ferait et, toujours invisibles, ils continuèrent à cheminer en pénétrant dans les faubourgs de la ville. C’était une faculté remarquable de l’Esprit (Scrooge l’avait observée chez le boulanger) qu’en dépit de sa taille gigantesque, il pouvait s’adapter, sans en être gêné, à n’importe quel endroit et qu’il se tenait sous le toit le plus bas avec autant de grâce et avec la même majesté surnaturelle qu’il l’aurait fait dans la salle la plus haute.
Peut-être fut-ce le plaisir que le brave Esprit éprouvait à exhiber ce talent, peut-être fut-ce seulement son bon naturel, généreux et aimant, et sa sympathie pour les êtres pauvres qui le conduisit tout droit chez le commis de Scrooge ; car c’est là qu’il dirigea ses pas, entraînant Scrooge, cramponné à sa robe. Et sur le seuil de la porte, l’Esprit s’arrêta en souriant et bénit la demeure de Bob Cratchit en l’aspergeant de sa torche. Pensez donc ! Bob n’avait que quinze « bobs » par semaine ; il n’empochait, chaque samedi, que quinze exemplaires de son propre nom et cependant le Fantôme du Noël Présent bénissait sa maison de quatre pièces.
Alors se leva Mme Cratchit, la femme de Cratchit, parée de sa plus belle robe, qui n’était qu’une vieille robe retournée, mais qu’elle avait enjolivée de rubans (car ils sont bon marché et font de l’effet pour quelques sous) ; et elle commença à mettre la table, aidée de Belinda Cratchit, sa seconde fille, tout aussi enrubannée qu’elle ; tandis que maître Peter Cratchit plongeait une fourchette dans la casserole de pommes de terre, après avoir ramené dans sa bouche les coins de son monstrueux col de chemise (propriété personnelle de Bob concédée en l’honneur de Noël à son héritier présomptif, heureux de se sentir si bien mis et brûlant d’aller faire le gandin dans les parcs à la mode). Alors deux petits Cratchit, un garçon et une fille, entrèrent en trombe, hurlant que, devant la boulangerie, ils avaient senti le fumet de l’oie et reconnu que c’était la leur ; et se plongeant voluptueusement dans les délices anticipées de la sauge et de l’oignon, ces jeunes Cratchit se mirent à danser autour de la table, et portèrent aux nues maître Peter Cratchit qui soufflait sur le feu (en toute simplicité, bien que son col de chemise l’étouffât à moitié) et qui souffla si bien que les nonchalantes pommes de terre se décidèrent à bouillonner et à cogner contre le couvercle de la casserole pour dire qu’elles étaient bonnes à prendre et à peler.
« Qu’est-ce qui peut bien retenir votre chenapan de père à cette heure ? dit tendrement Mme Cratchit. Et Tiny Tim ?… Et Marthe ? Au dernier Noël, elle était là une demi-heure plus tôt pour le moins.
— Marthe est là, maman ! s’écria une jeune fille en entrant.
— Voici Marthe, maman ! s’écrièrent les deux jeunes Cratchit. Si tu savais comme l’oie est belle, Marthe !
— Mon Dieu, que tu es en retard, ma chérie, dit Mme Cratchit en l’embrassant une douzaine de fois et en la débarrassant de son châle et de son bonnet avec plus de zèle que de coutume.
— Nous avons eu beaucoup de travail à terminer hier soir, répondit la jeune fille, et ce matin il a fallu mettre de l’ordre, maman.
— Bon, n’y pensons plus, puisque te voilà, dit Mme Cratchit. Assieds-toi devant le feu, ma grande, et réchauffe-toi bien.
— Non, non ! crièrent les deux jeunes Cratchit qui étaient partout à la fois, papa arrive : cache-toi, Marthe, cache-toi ! »
Marthe se cacha, et l’on vit entrer le petit Bob, le père, avec un bon mètre de cache-nez (sans compter la frange) qui pendait devant lui, et ses vêtements râpés, reprisés et brossés pour leur donner un air de fête, et Tiny Tim juché sur ses épaules. Hélas, le pauvre Tiny Tim marchait avec une petite béquille et ses jambes étaient soutenues par une armature de fer !
« Eh ! bien, où est notre Marthe ? demanda Bob Cratchit en regardant autour de lui.
— Elle ne vient pas, dit Mme Cratchit.
— Elle ne vient pas ! répéta Bob, perdant brusquement sa belle humeur, lui qui avait servi de pur-sang à Tiny Tim et qui était revenu de l’église au grand galop. Elle ne vient pas le jour de Noël ! »
Marthe eut du chagrin de le voir si déçu, fût-ce par plaisanterie ; elle sortit donc prématurément de sa cachette derrière la porte du placard et courut se jeter dans ses bras, tandis que les deux jeunes Cratchit s’emparaient de Tiny Tim et l’emportaient dans la buanderie pour lui faire écouter le pudding qui chantait dans la lessiveuse.
« Est-ce que le petit Tim a été sage ? demanda Mme Cratchit après avoir taquiné Bob au sujet de sa crédulité, et quand Bob eut embrassé sa fille autant qu’il en avait envie.
— Sage comme une image, et mieux encore ! dit Bob. On dirait qu’à rester si longtemps assis tout seul, il réfléchit à des tas de choses et qu’il lui vient les idées les plus étranges du monde. Il m’a dit, en revenant, qu’il espérait que les gens l’avaient bien regardé à l’église parce qu’il est infirme et que cela doit leur être agréable, surtout le jour de Noël, de penser à Celui qui fit marcher les mendiants paralysés et rendit la vue aux aveugles. »
La voix de Bob tremblait en répétant ces mots, et elle trembla bien davantage lorsqu’il ajouta que Tiny Tim prenait tous les jours plus de force et d’entrain.
On entendit résonner sur le plancher son active petite béquille et, avant qu’une autre parole eût été prononcée, Tiny Tim entra, escorté de son frère et de sa sœur qui l’installèrent sur son tabouret près du feu ; et tandis que Bob, ayant remonté ses manches (comme si, le pauvre garçon, il avait risqué de les abîmer davantage !), composait dans une cruche un mélange chaud où entraient du gin et des citrons qu’il agita et tourna un bon moment et qu’il mit à mijoter au coin du feu, maître Peter, et les deux petits Cratchit, ces prodiges d’ubiquité, s’en allèrent chercher l’oie, qu’ils rapportèrent bientôt en cortège triomphal.
À entendre le tumulte causé par leur entrée, on aurait pu croire qu’une oie était le plus rare de tous les oiseaux : un phénomène emplumé auprès duquel un cygne noir serait l’objet le plus banal… et c’était en vérité plus ou moins le cas dans cette maison. Mme Cratchit fit chauffer la sauce (préparée d’avance dans une petite casserole) ; maître Peter écrasa les pommes de terre avec une vigueur incroyable ; miss Belinda sucra la compote de pommes ; Marthe essuya les assiettes chaudes ; Bob attabla le petit Tim près de lui dans un tout petit coin, les deux jeunes Cratchit avancèrent des chaises pour tout le monde, et n’eurent garde de s’oublier, puis ils se mirent en faction chacun à son poste, une cuiller enfoncée dans la bouche pour être sûrs de ne pas réclamer de l’oie avant que vînt leur tour d’être servis. Enfin les plats furent posés sur la table, et l’on dit le bénédicité. Il fut suivi d’un long silence haletant lorsque Mme Cratchit, examinant lentement, du manche à la pointe, le couteau à découper, se prépara à le plonger dans la poitrine de l’oie ; mais à peine l’eut-elle fait, à peine une bouffée de la farce longtemps attendue s’en fut-elle échappée, qu’un ronronnement de béatitude monta du cercle des convives et que Tiny Tim lui-même, excité par les deux jeunes Cratchit, martela la table du manche de son couteau et cria d’une voix ténue : Hourra !
Jamais l’on ne vit pareille oie. Bob déclara qu’il ne croyait pas qu’on en eût jamais fait cuire de telle. Sa chair tendre, son goût exquis, sa grosseur et la modicité de son prix furent les thèmes de l’admiration universelle. En y ajoutant la compote de pommes et la purée, ce fut un dîner suffisant pour toute la famille ; et même, comme le fit remarquer Mme Cratchit avec beaucoup de joie, l’œil fixé sur un atome d’os qui restait dans le plat, ils n’avaient pas tout mangé. Pourtant, chacun en avait eu assez et les plus jeunes Cratchit en particulier étaient barbouillés de sauge et d’oignons jusqu’aux yeux ! Mais lorsque les assiettes eurent été changées par miss Belinda, Mme Cratchit quitta la pièce seule — trop émue pour supporter la présence de témoins — afin de démouler le pudding et de l’apporter sur la table.
Et s’il n’était pas assez cuit ! et s’il allait se casser quand elle le démoulerait ! Et si quelqu’un était passé par-dessus le mur de la courette et l’avait volé pendant qu’ils se régalaient d’oie ! (À cette dernière supposition, les deux jeunes Cratchit devinrent blêmes.) Toutes sortes d’horreurs furent supposées.
Ho, ho ! Un grand nuage de vapeur : le pudding était sorti du baquet. Une odeur de jour de lessive : c’était la mousseline qui l’enveloppait. L’odeur d’un restaurant qui serait à côté d’une pâtisserie voisine d’une blanchisserie : c’était le pudding ! Une minute après, Mme Cratchit faisait son entrée, le visage rouge mais souriant d’un air fier, portant le pudding semblable à un boulet de canon moucheté, dur et ferme à souhait, imbibé d’un quart de pinte d’eau-de-vie enflammée, et adorné d’une branche de houx plantée à son sommet en l’honneur de Noël.
Oh ! le merveilleux pudding ! Bob Cratchit déclara, et il parlait avec pondération, qu’il considérait ce pudding comme le plus grand succès de la carrière de Mme Cratchit depuis leur mariage. Mme Cratchit répondit que, n’ayant plus ce poids sur la conscience, elle pouvait bien avouer qu’elle avait eu quelques doutes sur la quantité de farine. Chacun eut son mot à dire, mais personne n’insinua ou ne pensa que c’était en réalité un très petit pudding pour une si nombreuse famille. Ç’aurait été pure hérésie ; pas un seul Cratchit qui n’eût rougi de le suggérer.
Enfin, le dîner achevé, la table fut desservie, le foyer balayé, et le feu attisé. La mixture de la cruche ayant été goûtée et jugée parfaite, on plaça des oranges et des pommes sur la table et une pelletée de châtaignes sous les cendres. Puis toute la famille Cratchit s’installa devant le foyer, formant ce que Bob appela un cercle, voulant dire un demi-cercle. À portée de sa main, Bob avait toute la verrerie de la famille : deux gobelets et un petit pot à crème qui avait perdu son anse.
Ces récipients, toutefois, continrent la boisson chaude de la cruche, aussi bien que l’eussent fait des timbales d’or. Bob la servit, d’un air rayonnant, tandis que sur le feu les châtaignes sautaient et se fendaient à grand bruit.
Alors, Bob leva son verre.
« Joyeux Noël à tous, mes chéris. Que Dieu nous bénisse ! »
La famille entière fit écho.
« Dieu nous bénisse tous ! » dit Tiny Tim qui parla le dernier.
Il était assis sur son petit tabouret, très près de son père. Bob tenait sa menotte flétrie dans la sienne, comme s’il aimait l’enfant d’une tendresse spéciale et désirait le garder à ses côtés de peur qu’il ne lui fût ravi.
« Esprit, dit Scrooge avec un intérêt qu’il n’avait jamais ressenti auparavant, dites-moi si Tiny Tim vivra.
— Je vois une place vacante au coin du pauvre foyer, répondit l’Esprit, et une béquille sans propriétaire, conservée comme une relique. Si l’avenir ne change rien à ces ombres, cet enfant va mourir.
— Non, non, dit Scrooge. Oh ! non, bon Esprit, dites qu’il sera épargné !
— Si l’avenir ne change rien à ces ombres, répéta l’Esprit, aucun de mes successeurs ne le trouvera ici. Et puis après ? S’il doit mourir, qu’il le fasse, cela diminuera l’excédent de la population. »
Scrooge inclina la tête, accablé de remords et de tristesse, en entendant l’Esprit citer ses propres paroles.
« Ô Homme, dit l’Esprit, si tu as un cœur d’homme et non un cœur de pierre, cesse d’employer cet hypocrite jargon jusqu’à ce que tu aies découvert ce qu’est ce surplus et où il est. Vas-tu décider quels êtres doivent vivre et quels êtres doivent mourir ? Il se peut qu’aux yeux du Ciel tu sois moins précieux et moins digne de vivre que des millions d’êtres semblables à l’enfant de ce pauvre homme. Grand Dieu ! Entendre l’insecte sur la feuille décréter qu’il y a trop peu de mortalité parmi ses frères affamés luttant dans la poussière ! »
Tout tremblant, Scrooge subit la réprimande de l’Esprit les yeux baissés. Mais il les releva vivement en entendant prononcer son nom.
« À la santé de M. Scrooge, disait Bob, je propose de boire à M. Scrooge, le patron de la Fête !
— Le patron de la Fête, vraiment ! s’écria Mme Cratchit en rougissant. Si je le tenais, je le régalerais de toutes les bonnes choses que je pense de lui, et il lui faudrait un fier appétit pour les digérer, je vous en réponds !
— Ma bonne, dit Bob, les enfants… le jour de Noël !…
— Il faut que ce soit le jour de Noël, en effet, dit-elle, pour que nous buvions à la santé d’un homme aussi odieux, aussi pingre, aussi dur et aussi insensible que M. Scrooge. Tu sais qu’il est tout cela, Robert. Personne ne le sait mieux que toi, pauvre garçon !
— Ma chérie… protesta Bob avec douceur, le jour de Noël…
— Je boirai donc à sa santé, pour l’amour de toi et à cause de ce jour, dit Mme Cratchit. Mais ce n’est pas pour l’amour de lui. Je lui souhaite une longue vie, un joyeux Noël et une heureuse année. Il sera très joyeux et très heureux, je n’en doute pas. »
Les enfants burent à la santé de Scrooge après elle ; de toute la soirée ce fut la première chose qu’ils ne firent pas de bon cœur. Tiny Tim leva son verre le dernier, mais sans entrain. Scrooge était l’Ogre de la famille. Son nom seul avait jeté sur leur petite fête une ombre qui mit bien cinq minutes à se dissiper.
Lorsqu’ils eurent chassé de leur esprit l’image de Scrooge le Maléfique, le seul soulagement les rendit vingt fois plus gais qu’avant. Bob Cratchit leur apprit qu’il avait en vue pour maître Peter une situation dans laquelle il pourrait gagner (s’il l’obtenait) jusqu’à cinq shillings et demi par semaine. Les deux jeunes Cratchit rirent à gorge déployée en imaginant Peter sous les traits d’un homme d’affaires ; et Peter lui-même contempla le feu d’un air pensif entre les pointes de son col, comme s’il réfléchissait d’avance aux placements qu’il honorerait de son choix quand il serait en possession de ce revenu étourdissant. Marthe, pauvre petite apprentie chez une marchande de modes, leur parla alors des besognes qui lui étaient assignées, du nombre d’heures qu’elle passait à travailler sans s’arrêter, et leur déclara qu’elle avait l’intention de rester au lit très tard le lendemain matin pour se reposer, le lendemain étant un jour de congé qu’elle passait à la maison. Elle leur raconta aussi que peu de jours auparavant, elle avait vu un lord et une comtesse, et que le lord était « à peu près de la taille de Peter » ; sur quoi Peter tira sur sa chemise et se haussa tellement le col que, si vous aviez été là, vous auriez perdu sa tête de vue. Pendant tout ce temps, les châtaignes et la cruche circulaient à la ronde ; et puis Tiny Tim leur chanta une romance où il était question d’un enfant perdu dans la neige ; Tiny Tim, qui avait une petite voix plaintive, la chanta très joliment, en vérité.
Il n’y avait là rien de très élégant. Les gens de cette famille n’étaient pas beaux, ils n’étaient pas bien habillés, leurs chaussures avaient depuis longtemps cessé d’être imperméables, leurs vêtements étaient minables et Peter connaissait bien, j’en jurerais, la boutique du prêteur sur gages. Pourtant, ils étaient heureux de vivre et pleins de gratitude, satisfaits les uns des autres et de la fête qu’ils célébraient. Et lorsqu’ils s’effacèrent peu à peu au regard, l’air encore plus ravis à la lueur des brillantes étincelles dont l’Esprit les aspergea en partant, Scrooge tint les yeux fixés sur eux, surtout sur Tiny Tim, jusqu’à ce qu’ils eussent complètement disparu.
À ce moment, la nuit tombait et il neigeait assez fort ; et tandis que Scrooge et l’Esprit cheminaient le long des rues, les feux qui ronflaient dans les cuisines, dans les salons, dans toutes sortes de pièces, répandaient de merveilleuses lueurs. Ici, la clarté de la flamme vacillante révélait les préparatifs d’un bon petit repas, avec les assiettes chauffant à qui mieux mieux devant le foyer et les rideaux rouge foncé qu’on allait tirer bientôt pour empêcher la nuit et le froid de pénétrer dans la pièce. Là, tous les enfants de la maison s’élançaient dans la neige pour courir à la rencontre de leurs sœurs mariées, de leurs frères, de leurs cousins, oncles et tantes, et pour être les premiers à leur souhaiter un joyeux Noël. Ailleurs, l’on voyait sur le store de la fenêtre l’ombre des convives assemblés ; et plus loin, une bande de jolies filles, encapuchonnées et chaussées de bottes fourrées, trottinaient d’un pas léger, en bavardant toutes à la fois, vers quelque maison voisine ; alors, malheur au pauvre célibataire qui les verrait entrer — et les rusées magiciennes le savaient bien ! — les joues rosies par le froid.
D’ailleurs, à en juger par le nombre de gens qui se rendaient à d’amicales réunions, on aurait pu croire qu’il ne resterait personne au logis pour les accueillir quand ils y arriveraient ; or, il n’y avait pas de maison où l’on n’attendît de la compagnie et où l’on n’empilât le charbon sur les grilles jusqu’à mi-cheminée. Dieu du Ciel, comme l’Esprit exultait ! Comme il dénudait sa large poitrine et ouvrait sa vaste paume ! Comme il allait flottant, versant d’une main généreuse sa vive et innocente allégresse sur les objets qui étaient à sa portée ! Jusqu’à l’allumeur de réverbères qui courait devant eux, piquant de petits points de lumière la rue ténébreuse, déjà en grande toilette pour aller passer la soirée quelque part, et qui se mit à rire tout haut lorsque passa l’Esprit, bien qu’il se doutât peu, cet allumeur de réverbères, qu’il n’avait d’autre compagnon que Noël.
Et, tout à coup, sans un mot d’avertissement de l’Esprit, ils se trouvèrent sur une lande froide et déserte, parsemée çà et là d’énormes masses de pierre brute, comme si c’eût été un lieu de sépulture pour géants ; l’eau s’y répandait partout où elle voulait, ou du moins elle se serait répandue si la gelée ne l’avait retenue prisonnière ; rien n’y poussait que la mousse et l’ajonc, entourés d’une herbe rare et grossière. Le soleil couchant avait laissé à l’horizon de l’ouest une traînée rouge ardent semblable à un œil menaçant et maussade dont le regard flamba un instant sur ce paysage désolé avant de tomber plus bas, plus bas encore, et de se perdre enfin dans les épaisses ténèbres d’une nuit profonde.
« Quel est cet endroit ? demanda Scrooge.
— Un endroit où vivent les mineurs qui travaillent dans les entrailles de la terre. Mais ils me connaissent, dit l’Esprit. Regarde. »
Une lumière brillait à la fenêtre d’une hutte et c’est vers elle qu’ils allèrent d’un pas vif. Traversant le mur de boue et de pierre, ils trouvèrent une joyeuse compagnie assemblée autour d’un grand feu : un homme très, très vieux, et sa femme, avec leurs enfants, leurs petits-enfants et encore une autre génération, tous vêtus de leurs habits de fête. Le vieillard, d’une voix qui parvenait rarement à dominer les hurlements du vent sur la lande stérile, leur chantait un chant de Noël (déjà fort ancien au temps de sa jeunesse) et, de temps en temps, tous reprenaient le refrain en chœur. Chaque fois qu’ils entonnaient le chant, le vieillard retrouvait joie et vigueur, et sitôt qu’ils se taisaient, il perdait cet élan de vie et redevenait débile.
L’Esprit ne s’attarda pas dans cette demeure ; il ordonna à Scrooge de bien tenir sa robe et, survolant la lande, se dirigea rapidement vers… Pas vers la mer ? Si, vers la mer. À sa grande terreur, Scrooge, en tournant la tête, vit s’éloigner l’effrayant alignement de rochers du rivage ; et ses oreilles furent assourdies par le tonnerre des vagues rugissantes, battant et martelant les effroyables grottes que leur fureur avait creusées dans un effort impétueux pour miner la terre.
Bâti sur un morne récif de brisants à fleur d’eau, se dressait à une ou deux lieues de la côte un phare solitaire sur lequel les flots venaient frapper rageusement, sans répit, tout le long de l’année. D’épaisses masses de varech s’accrochaient à sa base et les oiseaux de mer — nés du vent, sans doute, comme les algues de l’eau — volaient alentour, montant et descendant comme les vagues qu’ils rasaient de l’aile.
Mais même en ce lieu, les deux hommes qui surveillaient la lampe avaient allumé un grand feu qui, par la meurtrière aménagée dans l’épais mur de pierre, jetait un rayon brillant sur l’océan sinistre. Leurs mains calleuses jointes par-dessus la table grossière à laquelle ils étaient assis, ils se souhaitèrent un joyeux Noël en buvant leur pot de grog ; et l’un des deux, le plus âgé, dont le visage était racorni et ravagé par les intempéries autant que le peut être la figure de proue d’un vieux navire, entonna un chant rude, qui était lui-même une sorte de coup de vent tempétueux.
L’Esprit poursuivit sa course rapide au-dessus de la mer noire et houleuse, toujours plus avant, jusqu’à ce qu’ayant laissé loin derrière eux tout rivage, ainsi qu’il en informa Scrooge, ils vinssent se poser sur un navire. Ils se tinrent auprès du timonier à la barre, auprès de la vigie du bossoir, auprès des officiers de quart ; sombres silhouettes indistinctes, chacun à son poste, sans exception, fredonnait un refrain de Noël, pensait à Noël, ou rappelait à voix basse à son compagnon le souvenir de quelque Noël passé mêlé à l’espoir du retour au foyer. Et tous les hommes du bord, éveillés ou endormis, bons ou méchants, avaient échangé ce jour-là des paroles plus bienveillantes qu’en aucun autre jour de l’année ; tous avaient pris une part plus ou moins grande à sa célébration ; tous avaient évoqué leurs chers absents, avec la certitude que, là-bas, ceux qu’ils aimaient pensaient à eux en ce jour.
Ce fut une grande surprise pour Scrooge, tandis qu’il prêtait l’oreille aux lamentations du vent et qu’il songeait à l’austère majesté de ce voyage à travers la nuit déserte, au-dessus d’un abîme inconnu dont les profondeurs recelaient des mystères aussi impénétrables que la mort, ce fut, dis-je, une grande surprise pour Scrooge, ainsi plongé dans ses pensées, que d’entendre soudain un jovial éclat de rire. Il fut encore bien plus surpris en reconnaissant le rire de son propre neveu et en s’apercevant qu’il se trouvait dans une pièce agréable, sèche, bien éclairée, avec l’Esprit qui souriait, debout à ses côtés, en observant ce même neveu d’un air aimable et approbateur.
« Ha, ha, ha ! faisait le neveu de Scrooge, ha, ha, ha ! »
Si, par un hasard peu probable, il vous arrive de rencontrer un homme qui sache rire de meilleur cœur que le neveu de Scrooge, tout ce que je puis dire, c’est que j’aimerais, moi aussi, le rencontrer. Présentez-le-moi et je cultiverai sa connaissance.
Par une juste, noble et légitime répartition des choses de ce monde, si la maladie et la tristesse sont contagieuses, il n’est rien qui se communique aussi irrésistiblement que le rire et la bonne humeur. Quand le neveu de Scrooge riait de cette façon, se tenant les côtes, roulant la tête, se contorsionnant les traits jusqu’aux plus extravagantes grimaces, la nièce par alliance de Scrooge riait d’aussi bon cœur que son mari. Et les amis réunis chez eux ce soir-là ne se laissaient pas distancer et riaient à gorge déployée.
« Ha, ha ! Ha, ha, ha, ha…
— Il m’a dit que les vœux de Noël étaient des sornettes, voilà ce qu’il m’a dit ! criait le neveu de Scrooge. Parole d’honneur ! Et il le croit.
— Ce n’en est que plus honteux, Fred », dit la nièce de Scrooge, indignée.
Ah ! les femmes ! Elles ne font jamais les choses à moitié. Elles prennent tout au sérieux.
Elle était très jolie, extrêmement jolie, avec son charmant visage à l’air étonné, tout couvert de fossettes ; sa petite bouche charnue, faite pour recevoir des baisers, et qui en recevait sûrement ; son menton, où toutes sortes de gentils petits creux se fondaient l’un dans l’autre lorsqu’elle riait ; et les yeux les plus ensoleillés que vous ayez jamais vus dans le visage d’une jeune femme. Toute sa personne était ce que vous auriez qualifié de provocant, vous savez ; mais en même temps vous l’auriez regardée avec plaisir, oh ! avec un plaisir sans mélange.
« C’est un cocasse vieux bonhomme en vérité, dit le neveu de Scrooge, et il pourrait être plus aimable. Mais ses défauts portent avec eux leur propre châtiment et je n’ai rien à dire contre lui.
— Je suis sûre qu’il est très riche, Fred, insinua la nièce de Scrooge. Du moins, tu me l’as toujours dit.
— Et quand cela serait, ma chérie, répondit le neveu de Scrooge, sa fortune ne lui sert à rien. Il ne fait pas de bien autour de lui, il ne se rend pas la vie agréable. Il n’a pas même la satisfaction de penser, ha, ha, ha !… que c’est nous qui en profiterons un jour !
— Je le trouve odieux », dit la nièce de Scrooge.
Les sœurs de la nièce de Scrooge et toutes les autres dames exprimèrent la même opinion.
« Oh ! pas moi ! dit le neveu de Scrooge. Je le trouve à plaindre. Je ne pourrais pas lui en vouloir, même en m’y appliquant. Qui souffre de ses méchantes lubies ? Lui-même, toujours. Tenez, il s’est mis dans la tête de nous détester, il a refusé de venir dîner avec nous. Conséquence ? Après tout, il ne perd pas un dîner bien mirifique !…
— Vraiment ! Eh bien, je trouve qu’il perd un très bon dîner », interrompit la nièce de Scrooge.
Tout le monde fut de son avis et l’on doit reconnaître qu’ils étaient bons juges, car ils venaient de terminer le repas : les desserts étaient encore sur la table et les convives se pressaient autour du feu, sous la lampe.
« Je suis content de l’apprendre, ma foi, dit le neveu de Scrooge, parce que je n’ai pas grande confiance dans ces jeunes maîtresses de maison. Qu’en dis-tu, Topper ? »
Topper avait nettement des vues sur une des sœurs de la nièce de Scrooge, car il répondit qu’un célibataire n’était qu’un misérable paria, qui n’avait pas le droit d’exprimer une opinion sur ce sujet. Sur quoi, la sœur de Scrooge — la petite potelée au fichu de dentelle, pas celle qui porte un bouquet de roses au corsage — rougit très fort.
« Continue, Fred, dit la nièce de Scrooge en frappant des mains. Il n’achève jamais ce qu’il a commencé de dire. Quelle manie ridicule ! »
Le neveu de Scrooge s’abandonna de nouveau à son hilarité, et comme il était impossible de se préserver de la contagion (bien que la sœur potelée s’y efforçât à l’aide d’un flacon de sels), son exemple fut unanimement suivi.
« J’allais dire, reprit le neveu de Scrooge, que la conséquence du fait qu’il ne nous aime pas et qu’il refuse de venir se réjouir avec nous est qu’il perd d’agréables moments qui ne lui auraient pas fait de mal. Je suis sûr qu’il se prive d’une compagnie plus aimable que celle qu’il peut trouver auprès de ses propres pensées, soit dans son vieux bureau moisi, soit dans son logement poussiéreux. J’ai l’intention de lui offrir chaque année, qu’il le veuille ou non, la même chance d’en sortir, car j’ai pitié de lui. Libre à lui de se moquer de Noël jusqu’à sa mort, mais je le mets au défi de ne pas être ébranlé dans son opinion lorsqu’il me verra arriver, tous les ans, régulièrement et toujours d’aussi bonne humeur pour lui dire : « Comment allez-vous, oncle Scrooge ? » Si seulement cela lui donnait l’idée de léguer une cinquantaine de livres sterling à son pauvre commis, ce serait déjà quelque chose. Et je crois qu’il était assez ébranlé après ma visite d’hier. »
Ce fut à leur tour de rire à l’idée de Fred en train d’ébranler Scrooge. Mais comme il avait un très bon caractère et que l’objet de leurs rires lui importait peu pourvu qu’il les entendît rire, il les encouragea à manifester leur joie en faisant gaiement circuler la bouteille.
Après le thé, on fit un peu de musique, car c’était une famille de musiciens, et je vous assure qu’ils savaient à merveille chanter a capella des chœurs ou des fugues. Topper, surtout, faisait gronder sa voix de basse comme personne, sans gonfler les grosses veines de son front ni devenir rouge comme un coq. La nièce de Scrooge jouait fort joliment de la harpe ; elle joua, entre autres morceaux, un petit air tout simple (un rien ; vous auriez appris à le siffler en deux minutes) ; et c’était un des airs favoris de la petite fille qui jadis allait chercher l’enfant Scrooge à l’école, comme le lui avait rappelé le Fantôme des Noëls passés. Quand cette mélodie se fit entendre, toutes les choses que l’Esprit lui avait montrées lui revinrent à la mémoire ; il s’attendrit de plus en plus et songea que, s’il avait pu l’écouter souvent, des années auparavant, il aurait sans doute cultivé les douceurs de l’amitié en cette vie, pour son propre bonheur et de ses propres mains, sans avoir recours à la pelle du fossoyeur qui avait enterré Jacob Marley.
Mais la soirée ne fut pas consacrée tout entière à la musique. Au bout d’un moment, ils jouèrent aux gages ; car il est bon de redevenir enfant de temps en temps, et Noël n’est-il pas la meilleure occasion de le faire, puisque Celui que l’on fête est un Dieu enfant ? Attendez ! Ils firent d’abord une partie de colin-maillard. Mais oui, c’est par là qu’ils commencèrent. Et vous ne me ferez pas croire que le bandeau de Topper l’aveuglait honnêtement, non, non, autant croire qu’il avait des yeux dans ses bottines ! Mon opinion est que la chose était convenue entre lui et le neveu de Scrooge, et que l’Esprit du Noël Présent le savait. La façon dont il poursuivait la sœur potelée au col de dentelle est un outrage à la crédulité de la nature humaine. Renversant la garniture de foyer, roulant par-dessus les chaises, se cognant au piano, s’enchevêtrant à y étouffer dans les rideaux, partout où elle allait, il allait ! Il savait toujours où se trouvait la sœur potelée. Il n’essayait même pas d’attraper les autres. Si vous vous étiez jeté sur lui volontairement (comme certains le firent), il aurait fait, pour essayer de vous saisir, une feinte offensante pour votre intelligence, avant de repartir aussitôt dans la direction de la sœur potelée. Elle s’écriait souvent que ce n’était pas du jeu, et elle avait raison. Mais lorsqu’il réussit à l’attraper enfin, lorsqu’en dépit de tous les froufrous de sa robe de soie, en dépit de ses fuites papillonnantes, il l’emprisonna dans un coin où elle ne pouvait plus lui échapper, alors, la conduite de Topper devint vraiment abominable. Car il prétendit ne pas la reconnaître, il prétendit avec une monstrueuse hypocrisie qu’il était nécessaire de toucher sa coiffure et de s’assurer de son identité en caressant une certaine bague qu’elle portait au doigt et une certaine chaîne qui ornait son cou. Nul doute qu’elle ne lui ait dit sa façon de penser quand, le mouchoir ayant passé sur les yeux d’un autre, ils se furent retirés derrière les rideaux pour discuter tout bas d’un air confidentiel.
La nièce de Scrooge n’était pas de la partie de colin-maillard ; on l’avait installée dans un bon petit coin du salon, sur un fauteuil, avec un tabouret sous les pieds, et Scrooge ainsi que l’Esprit se tenaient debout derrière elle. Mais elle joua aux gages et elle épuisa toutes les lettres de l’alphabet à : « j’aime mon amour à la folie ». Quant aux petits papiers, elle y excellait et, à la secrète jubilation du neveu de Scrooge, elle battit ses sœurs à plate couture ; elles étaient pourtant malignes, comme Topper aurait pu vous le dire. Il y avait là peut-être une vingtaine de personnes, jeunes ou vieilles, mais toutes jouèrent et Scrooge avec eux ; car, oubliant complètement, tant il s’intéressait à cette scène, que sa voix ne produisait aucun son à leurs oreilles, il criait parfois très fort le mot qu’il avait deviné, et il lui arrivait souvent de tomber juste, car l’aiguille la plus fine, la meilleure Whitechapel, garantie pour ne pas couper le fil, n’était pas plus aiguë que Scrooge, malgré l’air obtus qu’il s’obstinait à se donner.
L’Esprit était très satisfait de le voir de cette humeur et il le considérait d’un air de si grande bienveillance que Scrooge lui demanda en grâce, comme un enfant, la permission de rester jusqu’au départ des invités. Mais cela, répondit l’Esprit, était chose impossible.
« Voici un nouveau jeu, s’écria Scrooge, une demi-heure, Esprit, rien qu’une demi-heure ! »
C’était un jeu appelé : les Portraits ; le neveu de Scrooge devait penser à un objet ou à une personne et les autres devaient trouver ce que c’était, en lui posant des questions ; il n’y répondait que par oui ou non, suivant le cas. Le feu nourri d’interrogations auquel il fut soumis lui arracha qu’il pensait à un animal, un animal vivant, un animal assez déplaisant, un animal sauvage, un animal qui grondait parfois, qui parlait à l’occasion, qui habitait Londres, qui se promenait dans les rues, qui n’était pas exhibé en public pour de l’argent, ni mené en laisse, qui ne vivait pas dans une ménagerie, qu’on ne tuait pas à l’abattoir, qui n’était ni un cheval, ni un âne, ni une vache, ni un taureau, ni un tigre, ni un chien, ni un cochon, ni un chat, ni un ours. À chaque nouvelle question qu’on lui posait, le neveu partait d’un nouvel éclat de rire et se mettait dans un tel état de jubilation qu’il était obligé de quitter le divan pour aller trépigner sur le parquet. À la fin, la sœur potelée, prise à son tour du fou rire, s’écria :
« J’ai trouvé ! Je sais ce que c’est, Fred ! Je sais ce que c’est !
— Qu’est-ce que c’est ?
— Votre oncle Scro-o-o-o-ge ! »
C’était cela même. L’admiration fut le sentiment général, bien que quelqu’un protestât qu’à la question : « Est-ce un ours ? » Fred aurait dû répondre : « Oui. » Sa réponse négative avait suffi à détourner leurs pensées de M. Scrooge, en supposant qu’elles eussent tendu de ce côté.
« Il nous a valu bien de l’amusement, c’est sûr, dit Fred, et nous serions des ingrats si nous ne buvions pas à sa santé. Nous avons tous un verre de vin chaud à portée de la main, je propose donc : à l’oncle Scrooge !
— Soit, à l’oncle Scrooge ! s’écrièrent-ils.
— Joyeux Noël et Bonne Année au vieillard, malgré son mauvais caractère ! dit le neveu de Scrooge. Il n’a pas voulu de mes vœux, mais il les aura tout de même. À l’oncle Scrooge ! »
L’oncle Scrooge était devenu, insensiblement, si gai et si léger de cœur qu’il aurait répondu en buvant à son tour à la santé de ces gens qui ne le voyaient pas et prononcé un discours de remerciement que personne n’aurait entendu, si l’Esprit lui en avait laissé le temps. Mais au dernier mot prononcé par le neveu, la scène entière s’effaça et les deux voyageurs reprirent leur pèlerinage.
Ils virent beaucoup de pays, ils allèrent très loin et rendirent visite à de nombreuses demeures, toujours avec un résultat heureux : l’Esprit se tenait au chevet des malades, et ils reprenaient courage ; près des exilés en terre étrangère, et ils se croyaient dans leur patrie ; près d’hommes tourmentés, et ils retrouvaient la patience avec l’espoir suprême ; près des pauvres, qu’il enrichissait. Dans les asiles d’indigents, les hôpitaux, les prisons, dans tous les lieux où se réfugie la misère, lorsque l’homme orgueilleux n’avait pas usé de sa petite autorité éphémère pour en barricader les portes et en interdire l’entrée à l’Esprit, il laissait sa bénédiction et enseignait à Scrooge ses préceptes.
Ce fut une longue nuit, si cela ne dura qu’une nuit ; mais là-dessus Scrooge avait quelques doutes, car les vacances de Noël semblaient s’être condensées dans le temps qu’ils passèrent ensemble. Il était étrange aussi que Scrooge demeurât inchangé dans son aspect extérieur, tandis que l’Esprit vieillissait, vieillissait visiblement. Scrooge remarqua ce changement, mais n’en parla pas, jusqu’au moment où, sortant d’une réunion d’enfants le soir des Rois, et comme ils se tenaient côte à côte à l’air libre, il s’aperçut que l’Esprit avait les cheveux gris.
« La vie des Esprits est-elle si courte ? demanda Scrooge.
— Ma vie sur ce globe est très brève, répondit l’Esprit. Elle se termine ce soir.
— Ce soir ! s’écria Scrooge.
— Ce soir à minuit. Écoute ! Le moment approche. »
Aux horloges sonnaient au même instant les trois quarts de onze heures.
« Pardonnez-moi si j’outrepasse mes droits en vous posant cette question, dit Scrooge, les yeux fixés sur la tunique de l’Esprit, mais je vois quelque chose d’étrange et qui n’appartient pas à votre personne, dépasser de votre robe. Est-ce un pied ou une griffe ?
— À en juger par la chair qui le recouvre, ce pourrait être une griffe, répondit tristement l’Esprit. Regarde. »
Des plis de son vêtement, il fit sortir deux enfants : misérables, abjects, effrayants, hideux et pitoyables, qui s’agenouillèrent à ses pieds et se cramponnèrent à ses jupes.
« Regarde, ô homme ! Regarde, baisse les yeux et regarde ! » s’écria l’Esprit.
C’étaient un garçon et une fille. Jaunes, décharnés, en haillons, l’air renfrogné et féroce, mais rampants à force de bassesse. Alors que la grâce de la jeunesse aurait dû empreindre leurs traits et leur prêter ses plus fraîches couleurs, une main aussi flétrie et desséchée que celle du Temps les avait pincés, tordus, effilochés. Là où les anges auraient dû trôner, rôdaient les démons au regard sinistre et menaçant. Nulle métamorphose, nulle dégradation, nulle perversion de l’être humain, à quelque degré que ce soit, dans les mystères les plus étonnants de la création, n’ont produit des monstres aussi horribles et aussi terrifiants.
Scrooge recula, épouvanté. Comme on les lui présentait ainsi, il essaya de dire que c’étaient de beaux enfants, mais ses paroles s’étouffèrent d’elles-mêmes plutôt que de se faire les complices d’un aussi énorme mensonge.
« Esprit, sont-ce là vos enfants ? »
Scrooge n’en put dire davantage.
« Ce sont les enfants des hommes, dit l’Esprit, abaissant sur eux son regard. Et ils s’accrochent à moi pour échapper à leurs pères. Celui-ci est l’Ignorance, celle-ci la Misère. Garde-toi de l’un comme de l’autre et de toute leur race, mais crains surtout le garçon, car je vois écrites sur son front les paroles qui condamnent, et qui vous condamneront à moins que vous ne les effaciez. Que les hommes nient l’évidence, clama l’Esprit en étendant la main vers la cité, qu’ils calomnient ceux qui les dénoncent ! Acceptez-en l’existence pour servir vos fins égoïstes, aggravez cet état de choses, et vous verrez ce qui se produira !
— N’ont-ils pas de refuge, sont-ils sans ressources ? demanda Scrooge.
— N’y a-t-il pas de prisons ? dit l’Esprit, l’attaquant pour la dernière fois à l’aide de ses propres paroles. N’y a-t-il pas d’hospices, d’asiles des pauvres ? »
Minuit sonna.
Scrooge chercha des yeux le Fantôme et ne le vit plus. Quand le dernier des douze coups cessa de vibrer, il se rappela la prédiction du vieux Jacob Marley et, levant la tête, il aperçut un spectre à l’allure solennelle, voilé et encapuchonné, qui s’avançait vers lui comme glisse un brouillard au ras du sol.
QUATRIÈME COUPLET
LE DERNIER DES ESPRITS
Le Fantôme approchait d’un pas lent, grave et silencieux. Quand il arriva près de Scrooge, celui-ci fléchit le genou, car cet Esprit semblait répandre dans l’air même où il se mouvait une ombre triste et mystérieuse.
Un vêtement d’un noir profond l’enveloppait tout entier, dissimulant sa tête, son visage, la forme de son corps et ne laissant apercevoir qu’une de ses mains tendue en avant. N’eût été cette main, l’on aurait eu grand-peine à distinguer sa silhouette dans la nuit et à la détacher des ténèbres qui l’entouraient.
Scrooge sut que l’Esprit était d’une taille haute et majestueuse lorsqu’ils furent côte à côte, et il sentit que sa présence mystérieuse l’emplissait d’une crainte solennelle. Il n’en apprit pas plus, car l’Esprit ne prononça pas une parole et ne fit pas un geste.
« Je suis en présence de l’Esprit des Noëls à venir », dit Scrooge.
L’Esprit ne répondit pas. Il désignait de la main le chemin à prendre.
« Vous allez me montrer les ombres des choses qui ne sont pas encore arrivées, mais arriveront dans la suite des temps, poursuivit Scrooge. N’est-il pas vrai, Esprit ? »
La partie supérieure de la draperie se contracta un instant, car ses plis se rapprochèrent comme si l’Esprit avait incliné la tête. Ce fut la seule réponse qu’obtint Scrooge.
Bien qu’il fût maintenant accoutumé à la fréquentation des Esprits, Scrooge avait si peur de la forme silencieuse que ses jambes tremblantes se dérobaient sous lui et qu’il eut beaucoup de peine à se tenir debout lorsqu’il se prépara à le suivre. L’Esprit s’arrêta un moment, comme s’il avait remarqué dans quel état il se trouvait et qu’il voulût lui donner le temps de se remettre.
Mais Scrooge n’en fut que plus bouleversé. Il frissonnait, traversé d’une horreur vague, indéfinissable, en songeant que, derrière ce sombre linceul, deux yeux de fantôme le fixaient attentivement, tandis que, malgré tous ses efforts pour observer l’Esprit, ses propres yeux ne distinguaient qu’une main spectrale et une grande masse noire.
« Fantôme de l’Avenir, s’écria-t-il, je vous redoute plus qu’aucun des Esprits que j’ai vus. Mais, comme je sais que vous êtes venu pour mon bien, et comme j’espère vivre pour devenir un homme différent de ce que j’étais, je suis prêt à vous accompagner, avec reconnaissance, là où vous me conduirez. Ne voulez-vous pas me parler ? »
Pas de réponse. La main tendue désignait un point, droit devant eux.
« Conduisez-moi, dit Scrooge, conduisez-moi. La nuit est avancée, elle s’écoule vite et ces heures, je le sais, sont précieuses pour moi. Esprit, soyez mon guide. »
Le Fantôme s’éloigna de la même manière silencieuse dont il était venu. Scrooge le suivit dans l’ombre de sa robe, et il lui sembla que cette robe le soulevait et l’emportait.
On ne pourrait dire qu’ils entrèrent dans la Cité : ce fut plutôt la Cité qui sembla surgir autour d’eux et les entourer, d’elle-même. Quoi qu’il en soit, ils se trouvaient là, au cœur de la ville, à la Bourse, parmi les marchands ; ceux-ci allaient et venaient précipitamment, faisaient sonner l’argent dans leurs poches, s’arrêtaient pour causer par groupes, regardaient leurs montres ou jouaient d’un air pensif avec leurs grands cachets d’or, et ainsi de suite… comme Scrooge les avait souvent vus faire.
L’Esprit se tint immobile à côté d’un petit rassemblement d’hommes d’affaires. Voyant que la main était tendue dans leur direction, Scrooge s’approcha pour écouter leur conversation.
« Non, disait un grand et gros homme au menton monstrueux, je n’ai guère de renseignements. Je sais seulement qu’il est mort.
— Quand est-il mort ? s’enquit un autre.
— Hier soir, je crois.
— Tiens ! et quelle était sa maladie ? demanda un troisième en prenant une énorme prise de tabac dans une très grande tabatière. J’avais cru qu’il ne mourrait jamais.
— Dieu sait, dit le premier en bâillant.
— Qu’a-t-il fait de son argent ? dit un individu au visage rubicond dont le nez portait à son extrémité une excroissance de chair qui pendait et tremblotait comme les caroncules d’un dindon.
— Je n’ai rien entendu dire, répondit l’homme au vaste menton, avec un nouveau bâillement. Il l’a peut-être légué à sa société commerciale. Tout ce que je sais, c’est que je ne suis pas son héritier ! »
Cette plaisanterie fut accueillie par un éclat de rire général.
« Ce seront probablement de piètres funérailles, reprit le même monsieur, car sur ma vie, je ne connais personne qui songerait à y aller. Si nous organisions un groupe de volontaires ?
— Je veux bien y aller si l’on donne à déjeuner, déclara le monsieur à l’excroissance au bout du nez, mais si je me joins à la délégation, il faudra me nourrir. »
Nouveaux éclats de rire.
« Je vois que c’est moi qui suis le plus désintéressé, après tout, dit celui qui avait parlé le premier, car je ne porte jamais de gants noirs et je ne mange jamais dans la journée. Mais je m’offre à y aller si quelqu’un vient avec moi. Quand j’y réfléchis bien, je ne suis pas du tout sûr de n’avoir pas été son ami le plus intime, car nous échangions quelques mots chaque fois que nous nous rencontrions. Messieurs, au revoir ! »
Les hommes qui avaient tenu ces propos se dispersèrent et se dirigèrent à pas lents vers d’autres groupes. Scrooge les connaissait tous : il regarda l’Esprit comme pour lui demander une explication.
Le Fantôme glissait le long d’une rue. Il montra du doigt deux personnes qui s’abordaient. Scrooge écouta de nouveau, dans l’espoir de trouver là le mot de l’énigme.
Il connaissait très bien ces deux hommes-là aussi. C’étaient de très riches et très influents négociants. Il s’était toujours appliqué à s’attirer leur considération, en ce qui concernait les affaires, bien entendu, strictement du point de vue des affaires.
« Bonjour, dit l’un.
— Bonjour, répondit l’autre.
— Alors, il paraît que le Diable est rentré en possession de son bien !
— C’est ce que je viens d’apprendre. Quel froid il fait !
— C’est le temps de la saison, à Noël ! Vous ne patinez pas, par hasard ?
— Non, non ! D’autres soucis en tête. Au revoir ! »
Pas un mot de plus. Telles furent leur rencontre, leur conversation, leur séparation.
Au début, Scrooge était enclin à s’étonner que l’Esprit attachât tant d’importance à des entretiens d’apparence si banale ; mais, convaincu qu’il poursuivait quelque dessein secret, il se mit à réfléchir à ce que cela pouvait être. Ces conversations ne se rapportaient sûrement pas à la mort de Jacob, son ex-associé, car cette mort appartenait au Passé et le domaine de l’Esprit était l’Avenir. Et Scrooge n’arrivait pas à trouver, dans son entourage immédiat, quelqu’un à qui les appliquer. Pourtant, quel que fût l’objet de ces entretiens, il ne doutait pas qu’ils ne continssent une morale cachée, dont le but était de le rendre meilleur ; aussi résolut-il de recueillir précieusement dans sa mémoire tous les mots qu’il entendait, toutes les scènes qu’il voyait, et d’observer avec une attention spéciale son propre personnage quand l’ombre lui en apparaîtrait. Il s’attendait en effet que la conduite de son futur lui-même lui fournît l’indice qui lui manquait et lui rendît plus facile la solution de toutes ces énigmes.
Il chercha du regard, en cet endroit, sa propre image ; mais quelqu’un d’autre se tenait dans son coin habituel, et bien que l’horloge marquât l’heure où il venait d’ordinaire, il ne vit pas sa propre apparence dans la multitude qui entrait sous le porche. Il en fut, toutefois, peu surpris ; car il avait déjà médité un changement de vie et il crut voir, il espéra voir, dans cette absence, le fruit de ses résolutions nouvelles.
Sombre et calme à ses côtés, se dressait l’Esprit, la main tendue. Quand Scrooge s’arracha à sa méditative recherche, il crut distinguer, au mouvement de cette main et à sa position par rapport à lui-même, que les yeux invisibles le fixaient d’un regard perçant : il frissonna et se sentit transi.
Quittant ce lieu affairé, ils pénétrèrent dans un quartier obscur de la ville où Scrooge n’était jamais allé, bien qu’il en connût l’emplacement et la mauvaise renommée. Les rues y étaient étroites et sales, les boutiques et les maisons misérables, les gens à demi nus, laids, ivres et traînant la savate. Les impasses et les voûtes, comme autant d’égouts, dégorgeaient leurs immondices, leurs odeurs, leurs créatures répugnantes dans les rues tortueuses. Et de tout ce quartier montaient les relents du crime, de l’ordure et de la misère.
Au fond de ce repaire d’infamie, se trouvait une boutique basse, avancée en saillie sous l’auvent de son toit, où l’on pouvait acheter de la ferraille, des vieux chiffons, des bouteilles vides, des os et des déchets graisseux. À l’intérieur, s’entassaient sur le sol clefs, clous, chaînes, gonds, limes, plateaux de balance, poids et débris de métaux de toutes sortes, couverts de rouille. Des secrets que peu de gens auraient aimé pénétrer naissaient et se cachaient sous ces montagnes de guenilles affreuses, ces masses de graisse corrompue, ces sépulcres d’ossements. Assis parmi les marchandises dont il trafiquait, près d’un poêle à charbon de bois fait de vieilles briques, était un individu aux cheveux gris, de près de soixante-dix ans ; il s’était fait un écran contre le froid de la rue en suspendant à une corde un rideau crasseux de loques hétéroclites, et il fumait sa pipe dans la béatitude d’une calme retraite.
Scrooge et le Fantôme se trouvèrent en présence de cet homme au moment où une femme portant un lourd ballot se glissait furtivement dans la boutique. Mais à peine y eut-elle pénétré qu’une autre femme, pareillement chargée, entra aussi. Cette dernière fut suivie de près par un homme aux vêtements noirs fanés, qui ne fut pas moins surpris de les voir qu’elles ne l’avaient été de se reconnaître l’une l’autre. Après quelques minutes de stupéfaction muette au cours desquelles le vieil homme à la pipe les avait rejoints, ils éclatèrent de rire tous les trois.
« Fiez-vous à la femme de charge pour arriver la première ! s’écria celle qui était entrée avant les autres, fiez-vous à la blanchisseuse pour venir en second et fiez-vous au croque-mort pour arriver le troisième ! Hein, vieux Joe, en voilà un hasard : on se rencontre ici tous les trois sans s’être donné le mot !
— Vous ne pouviez pas mieux choisir comme lieu de rendez-vous, dit le vieux Joe en ôtant sa pipe de sa bouche. Entrez au salon. Vous le connaissez depuis longtemps et les deux autres ne sont pas non plus des étrangers. Attendez que je ferme la porte de mon magasin. Ah ! comme elle grince ! Il n’y a pas dans toute ma boutique de vieille ferraille plus rouillée que ses gonds, comme il n’y a pas, bien sûr, de vieux os plus vieux que les miens. Ha, ha ! Nous sommes tous bien à notre place et parfaitement assortis. Venez dans le salon. Venez dans le salon. »
Ce qu’il appelait le salon était l’espace protégé par le rideau de chiffons. Le vieil homme tisonna le feu avec un barreau de rampe d’escalier et moucha sa lampe fumeuse (car il faisait nuit) en écrasant la mèche à l’aide du tuyau de sa pipe qu’il remit ensuite dans sa bouche.
Pendant ce temps, la femme qui avait parlé jeta son baluchon à terre, s’assit résolument sur un tabouret, les bras croisés sur les genoux et regarda les deux autres avec un air insolent, comme pour les braver.
« Et puis après ? Et puis après, madame Dilber, dit-elle. Tout le monde a le droit de penser à soi. C’est ce qu’il a toujours fait, lui.
— Ah ! pour sûr que c’est vrai, dit la blanchisseuse. Personne mieux que lui.
— Eh bien, alors, ne restez pas là plantée les yeux fixes comme si vous aviez peur. Qui le saura ? Nous n’allons pas nous chercher la petite bête les uns aux autres, je suppose ?
— Oh, non ! s’écrièrent en même temps Mme Dilber et l’homme. Il ne manquerait que ça !
— Très bien, alors, cria la femme. C’est réglé. D’ailleurs à qui ça va-t-i manquer, quelques babioles comme celles-là ? Pas à un mort, sûrement !
— Ça non ! dit Mme Dilber en riant.
— S’il voulait les garder après sa mort, ce méchant vieux grigou, pourquoi ne s’est-il pas conduit humainement pendant sa vie ? Il aurait eu quelqu’un auprès de lui pour le soigner quand la Mort l’a frappé, au lieu de rendre son dernier soupir tout seul, sans personne.
— On n’a jamais rien dit de plus vrai, dit Mme Dilber. Il a trouvé là son juste châtiment.
— Je trouve même que c’est un châtiment trop léger, répliqua la femme, et il l’aurait senti peser davantage si j’avais pu mettre la main sur autre chose, vous pouvez m’en croire. Ouvre ce baluchon, vieux Joe, et dis-moi ce que ça vaut. Parle net. J’ai pas peur de passer la première, j’ai pas peur que les autres voient ce que j’apporte. Avant de nous rencontrer ici, nous n’ignorions pas, je pense, que chacun allait se servir. Y’a pas de mal à ça. Ouvre le paquet, Joe. »
Mais, par courtoisie, ses deux amis s’y opposèrent ; et l’homme en habits noirs fanés, montant le premier sur la brèche, exhiba son butin. Il n’était pas considérable : un cachet ou deux, un porte-crayon, une paire de boutons de manchettes et une broche sans valeur, c’était tout. Chaque objet fut examiné et évalué par le vieux Joe qui inscrivit à la craie sur le mur les sommes qu’il était disposé à donner pour chacun et en fit le total quand il vit qu’il n’y avait plus rien.
« Voici votre compte, dit Joe, et je n’ajouterai pas un liard, même si je devais bouillir dans la marmite du diable. À qui le tour ? »
C’était le tour de Mme Dilber. Elle apportait des draps et des serviettes de toilette, quelques vêtements, deux vieilles cuillers à café en argent, une pince à sucre et des bottes. Son compte fut fait sur le mur, de la même manière.
« Je donne toujours trop aux dames. C’est une de mes faiblesses et c’est comme ça que je me ruine, dit le vieux Joe. Voilà ce qui vous revient. Si vous me demandez un sou de plus, si vous essayez de marchander, je me repentirai de ma générosité et je rabattrai une demi-couronne.
— Et maintenant, Joe, ouvre mon paquet », dit la première femme.
Joe se mit à genoux pour plus de commodité et, après avoir défait un grand nombre de nœuds, il ouvrit le ballot d’où il tira une grosse et lourde pièce d’étoffe sombre.
« Comment appelez-vous cela ? dit Joe. Des rideaux de lit ?
— Oui, répondit la femme en éclatant de rire, et se penchant en avant sur ses bras croisés. Des rideaux de lit !
— Vous n’allez pas nous dire que vous les avez enlevés, avec les anneaux, pendant qu’il était encore couché dessous ? dit Joe.
— Mais si, répliqua la femme, pourquoi pas ?
— Allons, dit Joe, vous êtes née pour faire fortune, et fortune vous ferez.
— J’vais sûrement pas retirer la main quand il me suffit de la tendre pour prendre quelque chose, par égard pour un homme tel que lui, Joe, je t’en réponds, rétorqua tranquillement la femme. Ne fais pas de taches d’huile sur les couvertures.
— Ses couvertures, à lui ? demanda Joe.
— D’où crois-tu qu’elles viennent ? Il n’y a guère de danger qu’il prenne froid sans couverture, va !
— J’espère qu’il n’est pas mort de maladie contagieuse, hein ? dit le vieux Joe, s’arrêtant de travailler et relevant la tête.
— Ne crains rien, répondit-elle, je n’aimais pas sa société au point de traîner près de lui, si ç’avait été le cas, pour des affaires comme celles-là. Ah ! tu peux te crever les yeux à examiner cette chemise ; tu n’y trouveras pas le moindre trou, ni même un endroit élimé. C’est la meilleure qu’il possédait et elle est belle… Elle aurait été gaspillée si je m’étais pas trouvée là.
— Qu’appelez-vous gaspillée ? demanda le vieux Joe.
— On la lui avait mise pour l’ensevelir, croyez-vous ? expliqua la femme dans un éclat de rire. Quelqu’un avait eu la bêtise de faire ça ! Mais je la lui ai ôtée. Si le calicot n’est pas assez bon pour un tel usage, je ne vois pas à quoi il servirait. C’est tout aussi seyant. Le bonhomme ne peut pas être plus laid qu’il l’était dans celle-ci ! »
Scrooge écouta ce dialogue avec horreur. Il regarda ces gens groupés autour de leur butin, sous la clarté douteuse répandue par la lampe du vieillard, avec un dégoût et une horreur qui n’auraient guère été plus grands s’ils avaient été de hideux démons occupés à vendre le cadavre lui-même.
« Ha, ha, ha ! fit la même femme, riant à gorge déployée quand le vieux Joe, sortant un sac de flanelle plein de pièces de monnaie, se mit à compter devant chacun, sur le sol, la somme qui lui revenait. Et c’est la morale de cette histoire, voyez-vous ! De son vivant, il a tenu tout le monde à l’écart, il a fait le vide autour de lui par la terreur, rien que pour nous assurer des petits profits après sa mort ! Ha, ha, ha !
— Esprit, dit Scrooge en frissonnant de la tête aux pieds, je comprends, je comprends. Le sort de ce malheureux pourrait être le mien. C’est à cela que tend une vie comme la mienne. Seigneur miséricordieux, que vois-je ? »
Il recula d’épouvante, car la scène avait changé et il se trouvait à côté d’un lit, presque à le toucher. C’était un lit nu, sans rideaux, sur lequel gisait, sous un drap déchiré, quelque chose qui par son silence même révélait sa nature en un terrible langage.
La chambre était obscure, trop obscure pour que Scrooge en pût distinguer les détails avec exactitude, bien que, poussé par une impulsion secrète, il promenât ses regards de tous côtés, cherchant à savoir ce qu’était cette pièce. Une lumière pâle, venue du dehors, tombait droit sur le lit ; et là, pillé, dépouillé, sans un être pour le veiller, le pleurer, lui rendre les derniers devoirs, était allongé le corps d’un homme.
Scrooge lança un regard vers le Fantôme dont la main immobile lui montrait la tête du mort. Elle avait été recouverte avec tant de négligence qu’en soulevant à peine le linceul (il eût suffi que Scrooge le touchât du doigt) on aurait mis à nu le visage. Scrooge y songea, sentit qu’il serait très facile de le faire et en éprouva le désir ; mais il n’avait pas plus le pouvoir d’écarter ce voile qu’il n’aurait pu congédier le spectre qui se tenait à son côté.
Ô, Mort glacée, glacée, inflexible et terrifiante, dresse ici ton autel et entoure-le de toutes les horreurs dont tu disposes, car en vérité ceci est ton domaine ! Mais d’une tête aimée, respectée, honorée, tu ne peux plier un seul cheveu à tes fins redoutables, tu ne peux rendre un seul trait repoussant. La main alourdie peut bien retomber si nous l’abandonnons, le cœur et le pouls ont pu cesser de battre, mais la main fut ouverte, loyale et généreuse, le cœur brave, chaud et tendre, et dans le pouls palpitait le sang d’un homme. Frappe, Ombre, frappe ! Et tu verras jaillir de ses blessures ses bonnes actions qui répandront dans le monde une semence de vie immortelle !
Aucune voix ne prononça ces paroles aux oreilles de Scrooge ; il les entendit, toutefois, tandis qu’il regardait le lit. Si cet homme pouvait revivre, pensait-il, où iraient ses premières pensées ? À la quête de l’or, à l’âpre combat des affaires, aux soucis mercantiles. Ils l’ont conduit à une riche fin, vraiment !
Il gisait là, dans cette maison déserte et sombre, sans qu’un seul être, homme, femme ou enfant, pût dire : « Il fut bon pour moi, dans telle ou telle circonstance, et en souvenir d’une parole bienveillante, à mon tour je vais l’entourer de bonté. » Un chat grattait à la porte et l’on entendait des rats ronger quelque chose sous la pierre du foyer. Que venaient-ils chercher dans cette chambre mortuaire, pourquoi étaient-ils inquiets et turbulents ? Scrooge n’osait y songer.
« Esprit, dit-il, ceci est un lieu d’épouvante. En le quittant, j’emporterai la leçon qu’il me donne, soyez-en sûr. Partons ! »
De son doigt immobile, le spectre lui montrait toujours la tête du mort.
« Je vous comprends, lui dit Scrooge, et je le ferais si je pouvais. Mais je n’en ai pas le pouvoir, Esprit, je n’en ai pas le pouvoir. »
De nouveau, le Fantôme sembla l’examiner avec attention.
« S’il est un seul être en cette ville qui ressente de l’émotion à la mort de cet homme, montrez-le-moi, Esprit, dit Scrooge au comble du désespoir, montrez-le-moi, je vous en conjure. »
Le Fantôme étendit un instant sa sombre robe devant lui, comme une aile ; lorsqu’il la retira, la lumière du jour éclaira une pièce où se trouvaient une mère et ses enfants.
Elle attendait quelqu’un avec une impatience inquiète, car elle allait et venait dans la chambre, tressaillant au moindre bruit ; regardait par la fenêtre ; guettait la pendule ; essayait, mais en vain, de reprendre son ouvrage de couture, et pouvait à peine supporter le bavardage de ses enfants qui jouaient.
Enfin retentit à la porte le coup si fiévreusement attendu. Elle se précipita à la rencontre de son mari. Bien qu’il fût jeune, il avait le visage triste et ravagé par les soucis. Une étonnante expression était à ce moment répandue sur ce visage : une sorte de joie grave dont il avait honte et qu’il tentait de refréner.
Il s’installa pour prendre le repas que sa femme avait tenu au chaud pour lui, et, lorsqu’elle lui demanda d’une voix hésitante (ce qu’elle ne fit qu’après un long silence) quelles étaient les nouvelles, il parut embarrassé de lui répondre.
« Sont-elles bonnes, ou mauvaises ? dit-elle pour l’aider.
— Mauvaises, répondit-il.
— Sommes-nous tout à fait ruinés ?
— Non, Caroline. Il y a encore de l’espoir.
— S’il se laisse toucher, dit-elle avec stupeur, il en reste. Qu’un tel miracle se produise, et rien ne sera désespéré.
— Il ne peut plus se laisser toucher, dit son mari. Il est mort. »
Si l’on pouvait en croire son visage, cette femme était douce et patiente ; mais, du fond de l’âme, elle remercia le Ciel pour ce qu’elle venait d’apprendre et, les mains jointes, elle ne put s’empêcher de le dire. Elle en demanda pardon l’instant d’après, et le regretta, mais son premier mouvement était parti du cœur.
« Ce que la femme à moitié ivre dont je t’ai parlé hier soir m’avait dit, quand j’ai essayé de le voir pour lui demander une semaine de délai, ce que je croyais être une simple excuse pour refuser de me voir se trouve avoir été la vérité. Il était à ce moment-là non seulement fort malade, mais mourant.
— À qui notre dette sera-t-elle transférée ?
— Je l’ignore. Mais avant qu’il en soit décidé, nous aurons la somme toute prête. Et même si nous ne l’avions pas, ce serait jouer de malheur en vérité que de trouver en son successeur un créancier aussi implacable que lui. Nous pouvons dormir ce soir le cœur léger, Caroline. »
Oui, malgré les scrupules qu’ils éprouvaient, leur cœur était plus léger. Les visages de leurs enfants silencieux groupés autour d’eux pour entendre des paroles qu’ils ne comprenaient guère, s’étaient éclairés. La mort de l’homme avait apporté du bonheur dans la maison ! La seule émotion causée par l’événement, dont le Spectre pût le rendre témoin, était une joie !
« Faites-moi voir, Esprit, dit Scrooge, une scène où quelque tendresse soit liée à l’idée de mort, afin que la sinistre chambre que nous venons de quitter ne reste pas toujours présente à mon esprit. »
L’Esprit lui fit suivre plusieurs rues qui lui étaient familières, et où Scrooge, chemin faisant, regarda de côté et d’autre pour trouver sa propre image, mais il ne la vit nulle part. Ils entrèrent dans la demeure du pauvre Bob Cratchit, qu’ils connaissaient déjà ; ils y trouvèrent la mère et les enfants assis autour du feu.
Calmes. Très calmes. Les bruyants petits Cratchit étaient assis dans un coin, immobiles comme des statues, les yeux levés vers Peter qui tenait un livre ouvert devant lui. La mère et les filles cousaient. Mais comme ils étaient calmes, tous !
Et il prit un enfant et le plaça au milieu d’eux.
Où Scrooge avait-il entendu ces paroles ? Il ne les avait pas rêvées. Sans doute le jeune garçon était-il en train de les lire au moment où Scrooge et l’Esprit franchirent le seuil. Pourquoi ne poursuivait-il pas sa lecture ?
La mère posa son ouvrage sur la table et se couvrit le visage de ses mains.
« Cette couleur me fait mal aux yeux », dit-elle.
La couleur ? Ah, pauvre Tiny Tim !
« Cela va mieux à présent, dit la femme de Bob. Mes yeux se fatiguent à force de travailler à la bougie. Et pour rien au monde je ne voudrais montrer des yeux fatigués à votre père lorsqu’il rentrera. Il ne va pas tarder, je crois.
— Il est même un peu en retard, répondit Peter en fermant le livre. Mais je trouve, Mère, que depuis quelques soirs, il marche un peu moins vite. »
Ils retombèrent dans leur silence. Enfin la mère reprit d’une voix ferme, courageuse, qui ne se brisa qu’une fois :
« J’ai connu un temps où il marchait vite, très vite, en portant… en portant Tiny Tim sur ses épaules.
— Et moi aussi, s’écria Peter, souvent !
— Et moi aussi », cria un autre.
Ils s’en souvenaient tous.
« Mais Tiny Tim était très léger, ajouta la mère, attentivement penchée sur son ouvrage. Et son père l’aimait tellement, tellement, qu’il ne le sentait pas peser. Ah, le voici, mes enfants, je l’entends à la porte ! »
Elle courut au-devant de lui ; et le petit Bob, avec son cache-nez au vent, entra dans la chambre. Son thé l’attendait au chaud sur le coin de la grille, et ce fut à qui s’empresserait pour le lui servir. Ensuite, les deux jeunes Cratchit grimpèrent sur ses genoux, et chaque enfant posa sa petite joue contre celle de leur père comme pour dire : « N’y pense plus, papa ; n’aie pas trop de peine. »
Bob se montra très gai avec eux, et eut pour tous une parole gentille. Il regarda l’ouvrage de couture qui était sur la table et loua l’habileté et la rapidité de Mme Cratchit et des jeunes filles. Elles auraient terminé bien avant dimanche, ajouta-t-il.
« Dimanche ! Tu y es donc allé aujourd’hui, Robert ! dit sa femme.
— Oui, ma bonne amie, dit Bob, et je regrette que tu n’aies pas été avec moi. Cela t’aurait fait du bien de voir comme l’endroit est vert. Mais tu le verras souvent. Je lui ai promis que j’irais en promenade tous les dimanches. Oh, mon petit, mon petit enfant ! Mon tout petit ! »
Il éclata en sanglots brusquement. Il ne put se retenir. S’il avait pu se retenir, lui et son enfant auraient été moins près l’un de l’autre, peut-être, qu’ils ne l’étaient.
Il quitta la pièce et monta dans la chambre du premier qui était joyeusement éclairée et parée de guirlandes pour Noël. Une chaise était placée à côté de l’enfant, et l’on voyait que quelqu’un était venu s’y asseoir récemment. Le pauvre Bob s’y assit et lorsqu’il eut réfléchi un peu et qu’il se sentit plus calme, il baisa le petit visage. Il avait accepté ce qui était arrivé, et il redescendit plein de sérénité.
Toute la famille se rapprocha du feu et se mit à bavarder, tandis que les jeunes filles et leur mère continuaient à coudre. Bob leur parla de l’extraordinaire bonté du neveu de M. Scrooge, qu’il avait vu une fois à peine et qui, le rencontrant ce jour-là dans la rue, et remarquant qu’il avait l’air un peu… mon Dieu, un peu abattu, vous savez, expliqua Bob, lui avait demandé ce qui lui était arrivé de fâcheux.
« Sur quoi, poursuivit Bob Cratchit, car c’est bien le monsieur le plus aimable avec qui j’aie jamais causé, je lui ai tout raconté. “Je suis sincèrement désolé pour vous, monsieur Cratchit, m’a-t-il dit, et sincèrement désolé pour votre excellente femme.” Au fait comment a-t-il pu savoir cela, je me le demande.
— Savoir quoi, mon ami ?
— Eh bien, que tu étais une excellente femme, répliqua Bob.
— Tout le monde le sait ! s’écria Peter.
— Très bien répondu, mon garçon, cria Bob. J’espère que tout le monde le sait. “Sincèrement désolé, a-t-il dit, pour votre excellente femme. Si je puis vous être utile en quoi que ce soit, a-t-il ajouté en me donnant sa carte, voici mon adresse. Venez me trouver, je vous en prie.” Eh bien, cela m’a fait un très grand plaisir, non pas à cause de ce qu’il pourrait faire pour nous, mais parce que ses façons témoignaient de tant de bonté !… On aurait vraiment dit qu’il avait connu notre Tiny Tim et qu’il souffrait avec nous.
— Je suis sûre que c’est un brave cœur, dit Mme Cratchit.
— Tu en serais encore plus sûre, mon amie, si tu avais pu le voir et lui parler. Je ne serais pas du tout surpris, rappelez-vous ce que je vous dis, s’il trouvait une meilleure place pour Peter.
— Entends-tu, Peter ? dit Mme Cratchit.
— Et alors, s’écria une des jeunes filles, Peter se mettra à fréquenter, et il se mariera.
— Ne dis pas de bêtises, protesta Peter.
— Ça finira bien par arriver un jour ou l’autre, dit Bob. Mais tu as tout le temps, mon fils. Cependant, de quelque façon et à quelque moment que nous nous séparions les uns des autres, je suis sûr que pas un de nous n’oubliera jamais le pauvre Tiny Tim, n’est-ce pas ? Nous nous rappellerons toujours cette première séparation.
— Toujours, père, s’écrièrent-ils tous.
— Et je sais, continua Bob, je sais, mes chéris, que le souvenir de la patience et de la douceur de cet enfant, qui était pourtant très, très petit, nous retiendra toujours si nous sommes tentés de nous quereller, car ce serait oublier Tiny Tim.
— Nous ne nous querellerons jamais, père, crièrent-ils tous.
— Je suis très heureux, dit le petit Bob, je suis très heureux ! »
Mme Cratchit l’embrassa, ses filles l’embrassèrent, les deux jeunes Cratchit l’embrassèrent et Peter et lui se serrèrent la main. Esprit de Tiny Tim, ton essence enfantine émanait de Dieu !
« Spectre, dit Scrooge, quelque chose m’avertit que notre séparation approche. Je le sais sans savoir comment. Dites-moi qui était l’homme que nous avons vu sur son lit de mort ? »
L’Esprit des Noëls à venir le transporta comme il l’avait déjà fait — bien que l’heure fût différente, pensa Scrooge ; à la vérité il ne semblait pas y avoir d’ordre dans ses dernières visions, si ce n’est que toutes appartenaient à l’avenir — jusqu’aux lieux que hantent les hommes d’affaires, mais il ne s’y vit point. En fait, l’Esprit ne s’arrêta nulle part : comme pressé d’arriver à son but, il poursuivit sa course et ne l’interrompit que lorsque Scrooge le supplia de faire une courte halte.
« Cette ruelle, dit Scrooge, que nous franchissons si rapidement, est celle où se trouve, et depuis longtemps, la maison où je travaille. Je la vois d’ici. Laissez-moi jeter un coup d’œil sur ce que je serai dans les jours à venir ! »
L’Esprit s’arrêta : la main se tendait dans une autre direction.
« La maison est là, protesta Scrooge, pourquoi me faites-vous signe d’aller ailleurs ? »
L’inexorable doigt ne changea pas de position.
Scrooge courut à la fenêtre de son bureau et regarda à l’intérieur. C’était toujours un bureau d’affaires, mais ce n’était plus le sien. Les meubles étaient différents et l’homme assis dans le fauteuil n’était pas lui. Le Spectre montrait toujours du doigt le même point.
Scrooge retourna vers lui et, sans savoir pourquoi il était absent de son bureau et où il était allé, se remit à marcher à côté de lui ; ils arrivèrent ainsi devant une grille de fer. Avant d’entrer, Scrooge s’arrêta pour regarder à la ronde.
Un cimetière ! Ainsi donc le malheureux dont il ignorait le nom reposait là dans la terre. C’était un digne endroit ; les maisons environnantes lui tenaient lieu de murs, il était envahi par les herbes sauvages, cette intense végétation qui est un indice de mort, non une manifestation de vie, jaillie d’une terre saturée de corps ensevelis, engraissée à satiété. Ah ! c’était un digne endroit.
Debout parmi les tombes, l’Esprit en désignait une. Scrooge s’en approcha en tremblant. L’Esprit était resté exactement le même, mais Scrooge, saisi de terreur, crut distinguer une nouvelle intention dans sa forme solennelle.
« Avant que je m’approche de la pierre que vous me désignez, dit Scrooge, répondez à cette seule question : ces ombres sont-elles l’image de ce qui doit arriver sans rémission ou de ce qui arrivera peut-être ? »
Pour toute réponse l’Esprit abaissa son doigt vers la tombe près de laquelle il se tenait.
« Les actions des hommes font prévoir certaine fin, et, s’ils persévèrent dans leur conduite, ils ne peuvent éviter cette fin. Mais s’ils changent de conduite, dit Scrooge, la fin change. Dites-moi qu’il en est ainsi pour les scènes que vous me montrez ! »
L’Esprit demeurait immuable.
Scrooge se glissa jusqu’à lui en tremblant et, suivant la direction du doigt, lut sur la pierre de la tombe abandonnée son propre nom : EBENEZER SCROOGE.
« Suis-je l’homme qui gisait sur le lit ? » s’écria-t-il, en tombant à genoux.
Le doigt du Fantôme qui désignait la tombe se dirigea vers lui puis, de nouveau, vers la tombe.
« Non, Esprit ! Oh, non, non ! »
Le doigt ne changea pas de place.
« Esprit ! s’écria-t-il en s’accrochant à sa robe, écoutez-moi ! Je ne suis plus l’homme que j’étais. Je ne serai jamais l’homme que, sans mes rencontres avec les Esprits, je serais devenu. Pourquoi me montrer ces choses, s’il ne me reste plus d’espoir de salut ? »
Pour la première fois, il lui sembla que la main tremblait.
« Bon Esprit, poursuivit-il en se prosternant à ses pieds, au fond de vous-même vous me plaignez, vous intercéderez pour moi. Assurez-moi qu’en changeant de vie je puis encore changer les images que vous m’avez montrées. »
La main trembla, avec bienveillance.
« J’honorerai Noël du fond de mon cœur et je m’appliquerai à en entretenir le culte toute l’année. Je vivrai dans le Passé, le Présent et l’Avenir. Leurs trois Esprits soutiendront mes efforts. Je ne me déroberai pas à leurs enseignements. Oh ! dites-moi qu’il m’est encore possible d’effacer l’inscription gravée sur cette pierre ! »
Dans son affreuse angoisse, il se saisit de la main du spectre. Celui-ci essaya de la dégager, mais Scrooge puisait une grande force dans l’ardeur de sa prière. Il ne lâcha pas la main. Il ne put toutefois lutter longtemps avec l’Esprit, qui le repoussa.
Les mains levées pour le supplier une fois encore de changer sa destinée, il vit une métamorphose se produire dans le capuchon et la robe du Fantôme qui diminua de taille, s’affaissa, s’amenuisa jusqu’à n’être plus qu’une colonne de lit.
CINQUIÈME COUPLET
LA FIN DE L’HISTOIRE
Oui ! Et c’était la colonne du lit de Scrooge. Le lit était son lit. La chambre était sa chambre. Mieux encore et comble de joie, le temps à venir était à lui : il allait l’employer à s’amender.
« Je vais vivre dans le Passé, le Présent et l’Avenir, répéta-t-il en dégringolant de son lit. Les trois Esprits soutiendront mes efforts. Oh, Jacob Marley ! Que le Ciel et Noël soient bénis pour ce qui m’arrive ! Je te le dis à genoux, mon vieux Jacob, à genoux ! »
Il était tellement agité, tellement débordant de bonnes intentions que sa voix brisée pouvait à peine lui obéir. Il avait sangloté violemment au cours de sa lutte avec l’Esprit et son visage était encore mouillé de larmes.
« Ils ne sont pas arrachés, cria-t-il en étreignant les rideaux de son lit. Ils ne sont pas arrachés avec leurs anneaux ! Ils sont ici… je suis ici… les ombres de ce qui aurait pu être seront chassées. Elles seront chassées à jamais, je le sais ! »
Tout en parlant ainsi, Scrooge manipulait ses vêtements, les tournait et les retournait, les mettait sur lui à l’envers, les déchirait, les égarait, les rendait complices de toutes sortes d’extravagances.
« Je ne sais pas ce que je fais ! s’écria Scrooge, pleurant et riant à la fois, et se transformant en un véritable Laocoon avec ses bas pour serpents. Je suis léger comme une plume, je suis heureux comme un ange, je suis joyeux comme un écolier. Je titube comme un homme ivre. Joyeux Noël à tous ! Bonne Année au monde entier ! Holà ! Hé ! Ho ! Holà ! »
Il avait gambadé jusque dans le salon et s’y tenait maintenant, complètement hors d’haleine.
« Voilà la casserole où était le gruau ! s’écria-t-il en repartant et en faisant le tour de la cheminée. Voilà la porte par laquelle est entré le Fantôme de Jacob Marley ! Voilà le coin où s’est assis l’Esprit du Noël Présent ! Voilà la fenêtre par laquelle j’ai vu les esprits errants. Tout est bien, tout est vrai, tout est arrivé. Ha, ha, ha ! »
Vraiment, pour un homme qui ne s’y était pas exercé depuis tant d’années, il avait un rire splendide, un rire absolument magnifique. Le père d’une longue lignée de rires éclatants !
« Je ne sais pas quel jour du mois nous sommes, poursuivit Scrooge. Je ne sais pas combien de temps je suis resté avec les Esprits. Je ne sais rien. Je n’en sais pas plus qu’un bébé. Peu importe. Ça m’est égal. Je préfère être un bébé. Holà ! Hop ! Holà ! »
Il fut interrompu dans ses transports par les cloches des églises qui se mirent à sonner les carillons les plus vigoureux qu’il eût jamais entendus. Digue, dingue, don ! Digue, dingue, don ! Drelin, drelin, drelin… Oh, merveille, merveille !
Courant à la fenêtre, il l’ouvrit et sortit la tête : ni brouillard, ni brume ; un froid sec, clair, joyeux, vivifiant, un de ces froids qui jouent du pipeau pour faire danser le sang dans les veines ; un soleil doré ; un ciel divin ; un air frais et doux ; des cloches pleines d’allégresse ! Merveille, merveille !
« Quel jour sommes-nous ? cria Scrooge de sa fenêtre à un petit garçon en habits du dimanche qui était sans doute entré en flânant dans la cour pour voir de quoi elle avait l’air.
— Quoi ? répondit l’enfant aussi ébahi qu’on peut l’être.
— Quel jour sommes-nous, mon beau petit gars ?
— Aujourd’hui ? répliqua l’enfant, mais c’est Noël !
— Le jour de Noël ! se dit Scrooge. Je ne l’ai donc pas manqué. Les Esprits ont tout fait en une seule nuit. Ils peuvent faire tout ce qu’ils veulent, bien sûr, ils sont tout-puissants. Tout-puissants ! Hé, là ! Mon beau petit garçon !
— Monsieur ?
— Connais-tu la boutique du marchand de volailles, à deux rues d’ici, au coin ? demanda Scrooge.
— Naturellement que je la connais !
— Très intelligent ce petit, dit Scrooge. D’une intelligence remarquable. Sais-tu s’ils ont vendu la dinde primée qui était suspendue à la devanture ? Pas la petite dinde primée, la grosse ?
— Celle qui est grosse comme moi ? demanda l’enfant.
— Quel charmant petit garçon, dit Scrooge, c’est un plaisir de bavarder avec lui. Oui, mon petit.
— Elle y est encore.
— Vrai ? Eh bien, tu vas l’acheter.
— Vous me faites marcher ! s’écria l’enfant.
— Non, non, dit Scrooge, je parle sérieusement. Va l’acheter et dis-leur de me l’apporter ici pour que je leur explique où ils devront la livrer. Reviens avec le vendeur et je te donne un shilling. Reviens avec lui en moins de cinq minutes et je t’en donne trois. »
L’enfant partit comme une flèche. En vérité, il eût fallu que l’archer lançât son trait d’une main ferme pour le faire voler aussi vite.
« Je vais envoyer cette dinde chez Bob Cratchit, chuchota Scrooge, en se frottant les mains et en riant aux larmes. Il ne saura pas d’où elle vient. Elle est deux fois plus grosse que Tiny Tim. Joe Miller n’a jamais imaginé de plaisanterie plus cocasse. »
Lorsqu’il écrivit l’adresse, sa main n’était pas très ferme, mais il y parvint néanmoins et descendit ensuite ouvrir la porte de la rue pour recevoir le commis du marchand de volailles. Comme il l’attendait là, debout sur le seuil, son regard fut attiré par le marteau de la porte.
« Je l’aimerai toute ma vie, déclara Scrooge en le caressant de la main. Je l’avais à peine regardé jusqu’à présent. Quelle honnête expression sur ce visage ! C’est un merveilleux marteau. Ah ! voici la dinde. Hé là ! Ho ! comment allez-vous ? Joyeux Noël ! »
Quelle dinde ! Jamais cet oiseau n’avait dû pouvoir tenir sur ses pattes. Son poids les aurait cassées net en une minute, comme de petits bâtons de cire à cacheter.
« Mais c’est impossible de porter cet animal jusqu’à Camden Town ! Il vous faut un fiacre. »
Le petit rire avec lequel il prononça ces mots, le petit rire avec lequel il paya la dinde, le petit rire avec lequel il régla le fiacre, et le petit rire avec lequel il récompensa le gamin ne furent éclipsés que par le grand rire avec lequel il se laissa tomber à bout de souffle dans son fauteuil, les yeux pleins de larmes à force de rire.
Ce ne lui fut pas chose facile que de se raser, car sa main continuait de trembler très fort ; et cette opération exige une certaine application même quand on ne danse pas en s’y livrant. Mais se fût-il tranché le bout du nez qu’il aurait collé sur la blessure un morceau de taffetas d’Angleterre et n’aurait pas perdu pour cela un atome de sa bonne humeur.
Il se mit « sur son trente et un » et s’en alla enfin dans la rue. Les gens sortaient de leurs maisons en grand nombre comme il les avait vus sortir, en compagnie de l’Esprit du Noël Présent ; tout en marchant les mains derrière le dos, Scrooge les examinait tous avec un sourire ravi. En un mot, il avait un air si aimable que trois ou quatre gaillards bien disposés lui lancèrent en passant :
« Bonjour, monsieur ! Joyeux Noël, monsieur ! »
Et Scrooge déclara souvent plus tard que de tous les sons joyeux qu’il eût jamais entendus, c’étaient ces paroles qui avaient résonné le plus joyeusement à ses oreilles.
Il n’était pas allé bien loin quand il vit venir vers lui le monsieur imposant qui la veille était entré dans son bureau en disant : « Scrooge et Marley, je crois ? » Scrooge eut un coup au cœur en imaginant le regard qu’allait lui lancer cet homme lorsqu’ils se rencontreraient ; mais il savait quel parti prendre, et il le prit sans hésiter.
« Mon cher monsieur, dit Scrooge en pressant le pas pour saisir les deux mains du monsieur dans les siennes, comment allez-vous ? J’espère que votre journée d’hier a été fructueuse. Vous faites une bonne œuvre. Joyeux Noël, monsieur, joyeux Noël !
— Monsieur Scrooge ?
— Oui, dit Scrooge, c’est mon nom et je crains qu’il ne vous soit pas très agréable. Permettez que je vous fasse mes excuses, et voulez-vous avoir la complaisance… »
Scrooge lui murmura quelque chose à l’oreille.
« Dieu me bénisse ! s’écria le monsieur d’un air suffoqué. Mon cher monsieur Scrooge, parlez-vous sérieusement ?
— Je vous en prie, répliqua Scrooge, pas un liard de moins. Cette somme couvre bien des paiements en retard, je vous assure. Voulez-vous me faire cette grâce ?
— Mon cher monsieur, dit l’autre en lui serrant la main, je ne sais comment répondre à tant de munifi…
— Ne dites rien, vous m’obligerez, interrompit Scrooge. Venez me voir un de ces jours. Voulez-vous venir me voir ?
— Bien volontiers », s’écria le vieux monsieur.
Et il était clair qu’il parlait sincèrement.
« Merci, dit Scrooge, je vous suis très reconnaissant. Je vous remercie cent fois. Dieu vous bénisse ! »
Il alla à l’église, il se promena dans les rues, il regarda les gens qui allaient et venaient d’un pas pressé, il caressa la tête de quelques enfants, interrogea des mendiants, plongea des regards dans la cuisine des maisons, leva les yeux vers les fenêtres et s’aperçut que tout ce qu’il voyait lui faisait plaisir. Il n’avait jamais imaginé qu’une promenade, que rien au monde, pût le rendre aussi heureux. L’après-midi, il dirigea ses pas vers la maison de son neveu.
Il passa et repassa devant la porte une douzaine de fois avant d’avoir le courage de monter les marches du perron et de frapper. Enfin, il s’élança et le fit.
« Votre maître est-il chez lui, mon enfant ? demanda Scrooge à la jeune servante. Charmante petite, ma foi !
— Oui, monsieur.
— Où est-il, ma mignonne ?
— Il est dans la salle à manger, avec not’ maîtresse. Je vais vous conduire au salon, monsieur, si vous voulez bien.
— Merci. Il me connaît, dit Scrooge qui avait déjà posé la main sur le bouton de la porte. J’entre dans la salle à manger, ma chère enfant. »
Il ouvrit doucement, et passa la tête par l’entrebâillement de la porte. Le mari et la femme examinaient la table (qui était dressée avec beaucoup d’élégance) car les jeunes maîtresses de maison sont toujours inquiètes en ce qui concerne le couvert et tiennent à ce que tout soit parfait.
« Fred ! » appela Scrooge.
Bonté divine, quel sursaut fit sa nièce par mariage ! Scrooge avait momentanément oublié pourquoi elle était restée assise dans le coin, avec un tabouret sous les pieds, sinon il ne lui aurait pas causé cette émotion, jamais de la vie.
« Mon Dieu, cria Fred, qui est là ?
— C’est moi. Ton oncle Scrooge. Je suis venu dîner avec vous, puis-je entrer, Fred ? »
Pouvait-il entrer ! Peu s’en fallut qu’il ne lui arrachât le bras en lui serrant la main. Scrooge se sentit chez lui au bout de cinq minutes. Nul accueil ne pouvait être plus cordial. Sa nièce était exactement telle qu’il l’avait vue. Topper aussi, lorsqu’il arriva. La sœur potelée de même, lorsqu’elle arriva. Tous les autres convives, lorsqu’ils furent là. Merveilleuse réception, merveilleux petits jeux, merveilleuse unanimité, contentement mer-veil-leux !
Mais le lendemain matin, Scrooge arriva de bonne heure à son bureau. Il y arriva de très bonne heure. S’il pouvait seulement y être le premier et surprendre Bob Cratchit en flagrant délit de retard ! C’était son plus cher désir.
Et il réussit. Oui, ses vœux furent comblés. Neuf heures sonnèrent : pas de Bob. Neuf heures et quart : toujours pas de Bob. Il avait bien dix-huit minutes et demie de retard. Scrooge avait laissé sa porte grande ouverte pour le voir entrer dans la Citerne.
Bob n’avait pas franchi le seuil qu’il avait déjà ôté son chapeau et son cache-nez. Il fut juché sur son tabouret en un clin d’œil et sa plume se mit à voler comme s’il essayait de rattraper neuf heures.
« Ho, ho ! grogna Scrooge en prenant sa voix habituelle qu’il imita du mieux qu’il put. Qu’est-ce que cela signifie d’arriver à cette heure-ci ?
— Je suis tout à fait désolé, monsieur, dit Bob. C’est vrai que je suis en retard.
— En retard ? répéta Scrooge. Oui, c’est ce qu’il me semble. Venez un peu par ici, monsieur, s’il vous plaît.
— Ce n’est qu’une fois par an, fit Bob d’une voix suppliante en émergeant de la Citerne. Cela ne se reproduira pas. Je me suis un peu amusé hier.
— Fort bien. Mais laissez-moi vous dire, mon ami, lui répondit Scrooge, que cela ne peut plus durer ainsi, je ne le souffrirai plus. Par conséquent, ajouta-t-il en sautant de son tabouret et en donnant à Bob une telle bourrade dans l’estomac que le pauvre garçon recula en chancelant jusqu’à l’entrée de la Citerne, par conséquent, je vais augmenter vos appointements. »
Bob se mit à trembler et se rapprocha de la règle du bureau. Il eut un moment la pensée de s’en servir pour assommer Scrooge, puis de le maîtriser et d’appeler quelques passants de la ruelle pour qu’ils allassent chercher de l’aide et une camisole de force.
« Joyeux Noël, Bob ! s’écria Scrooge avec une sincérité grave à laquelle on ne pouvait pas se tromper, en lui donnant des tapes amicales sur le dos. Un plus joyeux Noël, Bob, mon brave garçon, que je ne vous l’ai souhaité depuis de trop nombreuses années ! Je vous augmente et je vais m’efforcer d’aider votre laborieuse famille. Nous discuterons de vos affaires cet après-midi même, tout en buvant un bol de bishop fumant, en l’honneur de Noël. Remplissez les grilles, Bob, et courez acheter un deuxième seau à charbon avant de mettre un autre point sur un i ! »
Scrooge tint parole et fit plus encore qu’il n’avait promis. Il fit tout cela, dis-je, et davantage. Pour Tiny Tim, qui ne mourut pas, il fut un second père. Il devint un aussi bon ami, un aussi bon maître, un aussi bon homme qu’il serait possible d’en trouver un dans la bonne vieille cité de Londres, ou dans n’importe quelle autre bonne vieille cité, n’importe quelle ville ou bourgade de ce bon vieux monde. Certaines gens rirent de voir le changement qui était survenu en lui, mais il les laissa rire et ne s’en soucia guère ; car il était assez sage pour savoir que rien de bon ne se produit jamais sur ce globe dont certaines gens n’aient pas ri au début tout leur soûl ; et sachant que ces gens seraient aveugles quoi qu’il arrive, il trouvait qu’il valait mieux que leurs yeux fussent plissés à force de rire plutôt que du fait d’une maladie moins attrayante. Lui-même riait jusqu’au fond de son cœur : il n’en demandait pas davantage.
Il n’eut plus de commerce avec les Esprits, s’abstenant même, dorénavant, de tout spiritueux, mais l’on disait toujours de lui que si un homme au monde savait célébrer Noël, c’était Scrooge. Puisse-t-on en dire autant de nous, de nous tous ! Et pour reprendre la prière de Tiny Tim : « Que Dieu nous bénisse, tous tant que nous sommes ! »
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