voici que se brise un noble cœur
french
Le soleil se couchait quand il atteignit les lieux, mince silhouette revêtue d’une armure noire et juchée sur un destrier d’un noir de jais qui trépignait impatiemment, nerveusement. Le spectacle devant lui était similaire à d’autres dont le souvenir lui revenait sans peine à l’esprit, réminiscences de batailles qu’il avait livrées ou provoquées.
Il balaya une mèche de cheveux blancs soyeux qui lui était tombée sur les yeux et éperonna sa monture pour pénétrer dans le vallon. La bête se fraya prudemment un chemin à travers les masses de chevaliers blessés et agonisants, les membres brisés ou tranchés, les corps allongés selon des angles inimaginables, leurs cris résonnant aux oreilles du prince albinos qui chevauchait parmi leurs rangs. Ses yeux écarlates fouillaient le terrain, dans l’espoir qu’à la dernière lumière du jour il trouverait l’homme qu’il était venu chercher, un homme dont il redoutait qu’il fût trop tard pour le sauver.
À son côté, l’épée runique murmurait de frustration, percevant les âmes clignotantes si proches et si nombreuses. Pourtant, Elric, bien qu’affaibli par sa longue chevauchée et quoiqu’il sût qu’elle pourrait lui procurer la nourriture dont il avait tant besoin, ne tira point son arme. Non, il fallait s’occuper d’autres questions. Il continua d’avancer, descendit en remarquant que les corps des victimes se faisaient moins nombreux à chaque pas. Mais aucun mouvement, ni rien qu’il pût voir ou sentir pour lui indiquer si son voyage avait été vain ou non.
Une brise déplaça l’air et la bannière de Médraut flotta paresseusement, le tissu moucheté de boue et de sang, les bords dépenaillés, déchirés. Elric savait qu’il trouverait Médraut et le Roi son oncle à proximité de cet étendard. Il fit tourner la tête de son cheval et se dirigea vers cette balise.
Au bout de quelques instants, il aperçut le prince et le roi, le prétendant et le monarque. Médraut était allongé, soufflant pour reprendre sa respiration, transpercé par une lance ennemie, le sang coulant lentement de la blessure. Arthur était assis à moins de quarante yards de son neveu, appuyé contre une pile de sacs de selle. Elric vit qu’il ne se portait pas mieux que Médraut. Le heaume était fendu, le crâne entamé. Elric s’approcha d’Arthur qui remua, le dernier habitant de la Ville qui Rêve d’Imrryr approchant des derniers représentants de Camelot. Le roi s’adressa à Bedwyr, debout à son côté, d’une voix inaudible pour Elric, et il lui tendit son épée. Comme Bedwyr prenait congé, Arthur tourna son attention vers Elric.
— Tu arrives trop tard, je le crains, lui apprit le roi d’une voix douce mais encore pleine de puissance. Mon heure est venue. Il ne reste plus rien à faire ici, mon ami. Si seulement ta quête s’était avérée fructueuse ! Nous ne serions pas en train d’assister à ce douloureux spectacle.
— Je le regrette également, Arthur. (Elric mit pied à terre et s’agenouilla à côté du roi à l’agonie.) Je fus capable de tenir à l’écart les sortilèges de Morgane, mais je ne pus trouver Myyrrhn, bien que j’eusse fait appel à toutes les forces dont j’ai le contrôle. Les pouvoirs qui les enchaînent sont plus importants que je n’imaginais. Il reste hors d’atteinte et lui seul aurait pu gagner cette bataille.
— Ne te sens pas responsable, Elric. Si Morgane n’avait pas envoyé la vipère sur le terrain de négociation, tous les braves que tu vois autour de toi… (Il fit un geste las englobant toute la plaine de Camlann) seraient encore sains et saufs, festoyant dans la grande salle de Camelot ou reposant avec leur dame de cœur. À présent, il ne reste plus rien.
Sa voix se perdit tandis que son regard se fixait dans la pénombre.
Une toux légère attira l’attention d’Elric.
— Je fus peut-être incapable d’empêcher ceci, mais je puis assurément participer à sa fin, dit-il au roi à terre.
En se levant, il tira l’épée runique de son fourreau et se déplaça en direction du bruit qu’il avait entendu, vers la bannière de Médraut. Bedwyr passa à côté de lui, les mains libres, pour rejoindre Arthur. Elric l’observa un moment, penché pour parler au roi. Le vent soufflait, hachant les paroles qu’il percevait.
— Je n’ai rien vu d’autre que le vent sur les eaux, disait Bedwyr.
— Tu n’as donc point fait ce que je t’avais ordonné, répondit Arthur. Retourne, et exécute mon commandement. Lance-la et reviens ici.
Bedwyr se redressa et s’écarta d’Arthur, une expression troublée sur le visage. Elric savait qu’il se déroulait des événements auxquels il ne devait pas participer, mais il reprit sa route en direction de la bannière de Médraut.
L’usurpateur était proche de la mort, le visage presque aussi pâle que celui d’Elric. L’albinos se tint devant lui, ses yeux écarlates brûlant à la lumière blafarde d’une lune montante, Stormbringer bourdonnant avidement dans sa main. Médraut leva les yeux, qui s’écarquillèrent quand il reconnut l’apparition.
— Ah ! La Mort. Tu es venu me chercher, n’est-ce pas ? Tu es venu pour porter mon âme à ton maître.
— Je suis venu pour toi, oui-da, répondit Elric. Mais la mort que je t’apporte est bien pis que ce que tu peux imaginer. Il n’existe nul lendemain pour ton âme, je le crains.
Médraut éclata de rire, son arrogance reprenant le dessus face au désastre.
— Tu n’as sur moi nul pouvoir. Ce jour restera éternel, car le grand Roi Arthur est mort des mains de son neveu ; ce sera le jour où périt un rêve.
— Je pense que tu sous-estimes sa valeur, répondit patiemment Elric. On parlera éternellement de ce jour, de ce champ de bataille, ce Camlann, il est vrai. Mais si ton oncle survivra dans les rêves d’espoir de beaucoup, ton nom sera maudit davantage que tu ne peux l’appréhender. Si c’est là la renommée que tu recherches, tu l’as bel et bien trouvée.
— Épargne-moi tes monologues, l’ami. (Médraut cracha faiblement en direction des pieds d’Elric.) Les forces que je sers sont plus puissantes et plus redoutables que tout ce que tu peux imaginer.
Elric eut un sourire devant ces paroles téméraires.
— Tu ignores de quoi tu parles, je le crains. Tant que tu ne sauras ce que représente le service d’un Seigneur du Chaos, tes paroles resteront forfanteries vides de sens. Si tu n’as point senti le pouvoir de l’épée runique te parcourir le corps, tu ne peux discourir avec sagesse de sentiments tels que la peur. Il se peut que tu serves des seigneurs des ténèbres. Je n’en doute nullement. Pourtant, leur pouvoir se réduit à néant, comparé aux forces que je puis contrôler. Tu n’as rien fait que détruire ce qui était ici bon et honnête. Ton châtiment sera prompt et juste.
À ces mots, il plongea l’épée runique dans le corps du prince, à côté de la blessure que lui avait infligée Arthur, et il regarda avec une satisfaction muette Médraut se rendre compte que son âme était absorbée par la lame noire.
Elric sentit la vitalité de Médraut entrer en lui, le revigorant, lui permettant de prononcer les runes d’un antique sortilège qui ouvrait les portes entre les univers et donnerait quelque répit au roi.
L’albinos remit son arme dans son fourreau, perçut la répugnance qu’elle manifestait, et il retourna au côté du roi. Celui-ci avait sombré dans un délire fiévreux.
— Où est Bedwyr ? demanda Elric.
Arthur se tourna dans la direction de sa voix. Il lui répondit faiblement.
— Je l’ai envoyé réaliser une mission dont tu n’es pas capable, car tu ne peux manier Excalibur. Il doit la renvoyer à sa source. À trois reprises, je lui ai ordonné d’agir, et par deux fois il a échoué. Je prie qu’il réussisse, car je sens la vie me quitter à chaque souffle.
— Tu ne mourras pas, Arthur. Tu dormiras d’un sommeil sans rêve, attendant le jour où tu pourras te relever. (Il se redressa et regarda en direction d’une lueur dans les ténèbres.) Ton véhicule est d’ailleurs en train d’approcher, une barge qui fend le multivers et qui te conduira jusqu’à Tanelorn.
— Tes paroles m’embrouillent, Elric ; tu parles d’événements que je ne puis sonder, que Merlin tenta de m’enseigner, mais que je ne puis saisir. Pardonne-moi.
Elric resta coi et observa la barge lumineuse qui se posait près du roi à terre. Trois femmes élancées, dont les traits rappelaient étrangement ceux du Melnibonéen, soulevèrent délicatement Arthur et le placèrent sur un lit de coussins. Le véhicule magique partit alors, pour voguer sur les mers du temps et de l’espace avant d’atteindre la paix de Tanelorn.
Soufflant sous l’effort, Bedwyr arriva au côté d’Elric pratiquement au moment où la barge du roi disparaissait. Elric ne se retourna pas, mais il demanda :
— L’as-tu fait ?
Les larmes aux yeux, Bedwyr hocha la tête.
— J’ai jeté l’épée aussi loin que j’ai pu ; avant qu’elle eût touché le cours d’eau, la main d’une femme apparut pour la prendre dans les airs. Un instant, elle la tint triomphalement avant de l’emporter sous les ondes. Je n’oublierai jamais ce spectacle. (Il suivit la barge du regard.) Ni ceci. Où l’emporte-t-elle ?
— En un lieu appelé Avallach, répondit Elric tandis que la barque disparaissait dans un scintillement. Pour un repos que je ne connaîtrai jamais, je le crains.
Les deux hommes restèrent silencieux sans bouger, chacun perdu dans ses propres pensées. Ensuite, sans plus qu’un simple hochement de tête d’adieu, Elric monta sur son cheval et s’éloigna de la mort qui régnait sur Camlann, pour rejoindre la terre des vivants, abandonnant Bedwyr dans la pénombre.