le chant du loup blanc
french
I
Un événement insolite sur la route de Xanardwys
Le cavalier était d’une maigreur presque étique, mais doté d’une musculature subtile. Il possédait des traits ascétiques sensibles et une peau d’une blancheur laiteuse. À l’intérieur des orbites profondes dans ce visage maussade, les yeux écarlates brûlaient comme des fleurs infernales. Il se tourna une ou deux fois pour regarder derrière lui.
Une tribu d’hermaphrodites alofiens sur les talons, l’homme chevauchait vers l’est à travers la steppe Dakwinsi, dans l’espoir de rejoindre la mythique Xanardwys avant que le col fût paralysé par les neiges.
La jument à la robe argentée, la plus robuste de toutes les Bastanes, était aguerrie à ce terrain et s’accrochait à la vie avec autant de détermination que l’albinos d’aspect maladif qui devait se restaurer grâce à des drogues ou à la substance vitale de ses semblables.
Il se serra dans la cape en phoque noir et son visage se figea pour affronter les frimas. Il portait le nom d’Elric, il était prince dans son pays, dernier d’une longue lignée sans issue légitime, paria presque partout dans un monde qui en était venu à haïr et rejeter sa race étrangère tandis que s’éteignait le pouvoir de Melniboné et croissait la puissance des Jeunes Royaumes. Il ne plaçait pas sa sécurité au premier plan, mais il était déterminé à survivre, à retourner dans son royaume insulaire pour être réuni à sa douce cousine Cymoril, qu’il épouserait un jour. Seule cette ambition lui permettait d’avancer dans le blizzard.
Accroché à la crinière du cheval tandis que le robuste animal peinait dans les congères de plus en plus profondes qui menaçaient d’ensevelir le monde, Elric sentait sa raison s’engourdir en même temps que sa chair. Désireuse de rester en terrain élevé, la jument suivait lentement les crêtes et s’éloignait toujours du soleil vespéral. La nuit tombée, Elric leur creusait un trou dans la neige pour les envelopper dans ses toiles de lin. Il transportait l’équipement habituel des Kardik, dont c’étaient là les terrains de chasse.
Elric ne rêvait plus. Il avait presque perdu toute pensée consciente. Pourtant, son cheval avançait régulièrement vers Xanardwys, où les sources brûlantes produisaient un été éternel, où les roses écarlates fleurissaient face à la neige.
Au soir du cinquième jour de son voyage, Elric prit conscience d’une froideur accrue dans l’atmosphère. Bien que le grand disque cramoisi du soleil couchant projetât des ombres allongées sur le paysage blanc, sa lumière ne pénétrait pas très loin. Elric aperçut alors une vaste muraille de glace qui se dressait devant lui, à l’instar des murs d’une gigantesque forteresse surnaturelle. Elle paraissait curieusement dépourvue de substance. Elric avait peut-être découvert l’un des mirages monumentaux qui, suivant les Kardik, étaient annonciateurs de mort pour tous ceux qui les contemplaient.
Elric avait affronté plus d’une mort inévitable et il ne ressentait aucune terreur devant celle-ci, mais la curiosité l’arracha à l’espèce d’état de stupeur dans lequel il avait sombré. En se rapprochant de la glace imposante, il distingua parfaitement son reflet et celui de son cheval. Sa maigreur le surprit et lui arracha un sourire lugubre. Il paraissait deux fois son âge et se sentait cent fois plus vieux. Les rencontres avec le surnaturel avaient tendance à détruire le sens moral, ainsi que pouvaient aisément l’attester nombre de ceux qu’il avait rencontrés…
Son reflet grandit régulièrement jusqu’au moment où il l’engloutit… soudain uni avec sa propre image ! Il se retrouva en train de chevaucher dans une vallée paisible et verdoyante qu’il espérait sincèrement être la vallée de Xanardwys. Il regarda par-dessus son épaule et aperçut un nuage bleu qui descendait brutalement sur un coteau avant de disparaître. L’effet de miroir était peut-être en rapport avec les bizarres conditions climatiques de la région. Il était profondément soulagé que Xanardwys… ou du moins sa vallée… se fût avérée une légende quelque peu pourvue de substance. Il rejeta toutes les questions concernant le phénomène qui lui avait permis d’entrer en ce lieu et c’est avec bonne humeur qu’il reprit son avance. Il était entouré par les signes du printemps… l’air chaud et embaumé, les fleurs sauvages éclatantes, les arbres et les buissons en bourgeons, l’herbe luxuriante… et il s’émerveillait devant ce magnifique paradoxe géographique qui, suivant les contes qu’il avait entendus, avait rendu service à un grand nombre de fugitifs et de voyageurs. Il ne tarderait pas à parvenir aux flèches d’ivoire et aux toits d’ébène de la ville où il pourrait enfin se reposer, acheter des provisions, trouver un abri, puis reprendre sa route pour Elwher, qui était située au-delà de toutes les cartes de son monde.
La vallée étroite ressemblait à un tunnel, avec ses versants abrupts, et les racines et les branches des arbres vert sombre s’enchevêtraient au-dessus de lui dans la terre meuble. Elric éprouva un agréable sentiment de bien-être et avala de longues goulées d’air frais en se délectant de l’exquise fécondité dans laquelle il baignait. Cette luxuriance de la nature, après le supplice des glaces, lui apportait une vigueur et des espoirs renouvelés. Sa jument elle-même avait adopté un pas plus joyeux.
Cependant, au bout de près d’une heure, quand les versants se firent de plus en plus abrupts et rapprochés, le prince albinos commença à se poser des questions. Jamais il n’avait rencontré un tel phénomène naturel et il se demandait à présent si cette formidable luxuriance printanière n’était pas finalement d’origine surnaturelle. Or, au moment même où il songeait sérieusement à faire demi-tour pour suivre la voie de la prudence qu’il feignait habituellement d’ignorer, les flancs de la vallée reprirent une pente plus douce et s’élargirent pour révéler dans le lointain une silhouette brumeuse qui ne pouvait être que Xanardwys.
Après un temps d’arrêt pour boire à un ruisseau, Elric et sa jument se remirent en route. Ils traversèrent alors une vaste étendue gazonnée encadrée par des montagnes lointaines, ponctuée de bouquets d’arbres, de prairies fleuries, d’étangs et de cours d’eau. Ils se rapprochèrent lentement des toits de Xanardwys dont l’aspect rural et familier avait tout pour le rassurer.
Elric exhala un long soupir de contentement.
Et un immense grondement surgit dans ses oreilles. Un soleil nouveau qui s’élevait à l’orient l’aveugla, des flammes multicolores créant une aura palpitante, hurlant et se lamentant telle une âme échappée de l’enfer. Le bruit s’intensifia, en une unique note grave qui s’éteignit lentement.
Le cheval d’Elric était comme hypnotisé, pétrifié. L’albinos mit pied à terre avec un juron et leva le bras pour se protéger les yeux. Les larges rayons se répandaient sur des lieues à la ronde ; ils jaillissaient du globe palpitant et portaient avec eux d’énormes formes ténébreuses qui se tortillaient et paraissaient se débattre et lutter au cours même de leur chute. L’air était désormais empli de bruits absolument horrifiants, comme le battement d’un million de paires d’ailes monstrueuses. Des trompettes sonnaient, voix de cuivre d’une armée, annonciatrices d’un son encore plus horrible… le gémissement désespéré des âmes d’une planète entière qui exprimaient leur souffrance, plaintes affaiblies et cris d’agonie des guerriers au stade ultime d’une bataille.
Elric scruta la vigueur troublée de la lumière violente et sentit de gigantesques formes lourdes et musclées à l’odeur puante, animale et presque omniprésente, qui atterrissaient avec des bruits sourds, ébranlant le sol avec une force telle que le terrain tout entier menaçait de s’effondrer. Cette pluie de monstres ne connaissait nul répit. Seule la chance permit à Elric d’éviter de se faire écraser par l’un de ces corps en chute. Il avait l’impression d’entendre des bruits de tintements et d’entrechoquements métalliques, de voix qui hurlaient des appels, d’ailes qui battaient sans cesse, comme des phalènes contre une vitre, dans une sorte de désespérance frénétique. Et les monstres continuaient de tomber d’un ciel dont la lumière était en train de se transformer subtilement, de plus en plus sombre et stable, au point que le monde était éclairé par une illumination régulière et écarlate sur laquelle les formes volantes et tombantes se découpaient en silhouettes… ailes, heaumes, armures, épées… tordues dans des postures de défaite. L’odeur prédominante rappela alors à Elric l’Automne et l’odeur douceâtre de pourriture, les richesses de l’été retournant à leur origine, mais toujours mêlée à la puanteur fétide des bêtes furieuses.
Comme la lumière s’adoucissait et le grand disque commençait à s’éteindre, Elric prit conscience d’autres couleurs et de détails supplémentaires. La puanteur altérait ses sens… haleine âcre et putride de bêtes titanesques, le menaçant d’une mort brutale et alertant en lui la moindre de ses fibres revitalisées. Elric apercevait des écailles d’airain, d’énormes plumes argentées, des yeux et des gueules d’insectes d’une beauté hideuse, des corps et des visages à demi cristallins aux déformations admirables. On eût dit Léviathan et toute sa race émergeant après des millions d’années d’une mer qui avait incrusté en eux des myriades de couleurs et de formes asymétriques, en faisant des monuments de corail mobiles, les yeux à facettes fixant dans une souffrance aveugle des cieux que traversaient, les ailes battantes, papillonnantes, repliées, ou trop endommagées pour porter leur poids, les formes divines de leurs surnaturels semblables. Claquant leurs rangées de crocs massifs et émettant des sons dont la tonalité et la force auraient suffi à ébranler toute la vallée, à renverser les tours de Xanardwys, à en fendre les murailles et en chasser les habitants, un sang noir jaillissant de tous les orifices, les monstres continuaient de tomber.
Seul Elric, cuirassé contre le surnaturel, ses sens et son corps en harmonie avec les orchestrations étrangères, ne subissait point le sort de ces pauvres créatures malchanceuses.
Sur des lieues à la ronde, dans une lumière qui avait viré au rose sanglant tacheté de cuivre et de bronze, le paysage était encombré de titans au sol : certains à genou ; d’autres s’appuyant sur des épées, des piques ou des boucliers ; certains titubant à l’aveuglette avant de s’écrouler sur les corps de leurs compagnons ; d’autres encore allongés, respirant lentement, profitant d’un repos prudent, les yeux braqués sur les cieux. Et les anges puissants continuaient de tomber.
Malgré toute son expérience, toutes ses années d’études mystiques, il ne pouvait se représenter l’immensité de la bataille d’où ils s’enfuyaient. Elric, dont le propre protecteur, Duc du Chaos, possédait le pouvoir de détruire tous ses ennemis mortels, tenta de s’imaginer la puissance collective de cette armée multiple, dont le moindre soldat devait appartenir à l’aristocratie de l’Enfer. Car c’étaient là des Seigneurs du Chaos, et chacun d’eux disposait d’un vaste et complexe réseau de sujets et de féaux. De cela, Elric était certain.
Il se rendit compte que son cœur battait la chamade et qu’il respirait péniblement par à-coups. Il reprit lentement son sang-froid, convaincu que la simple présence de cette aimée débraillée finirait par le tuer. Déterminé enfin à connaître tout ce qu’il pourrait avant d’être consumé par le pouvoir de ces monstres, Elric allait s’avancer quand il entendit une voix derrière lui. Elle était humaine, sardonique, et son accent était subtilement étrange, mais elle employait le Haut Langage de l’Ancienne Melniboné.
— J’ai assisté à quelques miracles au cours de mes voyages, monsieur, mais par les cieux ce doit être la première fois que je suis le témoin d’une pluie d’anges. Pouvez-vous me l’expliquer, monsieur ? Ou bien seriez-vous aussi abasourdi que moi ?
II
Un dilemme se révèle à Xanardwys
L’étranger devait avoir à peu près la même taille et la même carrure qu’Elric et il possédait des traits délicats, bronzés, des yeux bleu pâle comme un acier tranchant. Il portait des vêtements lâches et bouffants de barbare, de la couleur de la crème, avec une ceinture de cuir marron et une bourse qui devait contenir une arme ou une amulette. Son chapeau à bord large était de la même couleur que le pantalon et la chemise et il portait en bandoulière sur l’épaule droite une autre arme curieuse, à moins que ce ne fût un instrument de musique, fait de noisetier, de cuivre et d’acier.
— Seriez-vous un résident de cette région, monsieur, ou bien, tout comme moi, auriez-vous été traîné contre votre gré à travers quelque maudit vortex du chaos ? Je suis le comte Renark von Bek, autrefois domicilié dans les Confins. Et vous, monsieur ?
— Je suis le Prince Elric de Melniboné. Je me croyais à Xanardwys, mais j’en doute désormais. Je suis perdu, monsieur. Que pensez-vous de tout ceci ?
— Si je devais faire appel à la mythologie et à la religion de mes ancêtres, je dirais que nous avons contemplé la Légion vaincue du Chaos, ces archanges qui se sont alliés à Lucifer pour défier le pouvoir de Dieu. Tous les peuples ont leur propre version de cette guerre parmi les anges qui doit certainement se faire l’écho d’un véritable événement de ce type. C’est ce qu’on dit, monsieur. Voyageriez-vous le long des rayons de lune, tout comme moi ?
— Cette question ne signifie rien pour moi.
Elric avait fixé son attention sur l’un des milliers des Seigneurs du Chaos qui gisaient désormais partout et assombrissaient collines et plaines jusqu’au bout de l’horizon. Il avait suffisamment reconnu certains aspects de la créature pour l’identifier comme étant son propre patron, Arioch, Duc de l’Enfer.
La curiosité de von Bek en fut éveillée.
— Que voyez-vous. Prince Elric ?
L’esprit confus, l’albinos marqua un temps d’arrêt. Tout ceci représentait un mystère qu’il ne comprenait pas, et il était trop terrifié pour vouloir le percer. Tout son être aspirait à se retrouver ailleurs, en un endroit qui n’eût rien à voir avec celui-ci ; pourtant, ses pieds se déplaçaient déjà et le portaient en direction de son protecteur, à travers les rangs gémissants de corps gigantesques.
— Seigneur Arioch ? Seigneur Arioch ?
Une voix frêle et lointaine.
— Ah ! toi, le plus doux de mes esclaves. Je te croyais mort. M’as-tu apporté mon aliment, petit cœur ? Une confiserie pour ton seigneur ?
Le ton d’Arioch ne pouvait prêter à confusion, mais jamais sa voix n’avait été aussi faible. Le Seigneur Arioch songeait-il déjà à sa propre mort paradoxale ?
— Je n’ai ni sang ni âmes pour toi en ce jour, ô Duc. (Elric se fraya un chemin vers un personnage massif allongé, pantelant, au flanc d’une colline.) Je suis aussi affaibli que toi.
— Je ne t’aime donc point. Va-t’en… (La voix ne fut plus qu’échos mourants alors même qu’Elric approchait de sa source.) Retourne, Elric. Retourne d’où tu viens… Ton heure n’est point arrivée… Tu ne devrais point te trouver ici… Prends garde… Obéis-moi, sinon je devrai…
Mais la menace était vaine, et tous deux le savaient fort bien. Arioch avait épuisé ses dernières forces.
— Je t’obéirais avec plaisir, Duc Arioch. (Elric mettait toute son âme dans ses paroles.) Car j’ai l’impression que même un sorcier ne survivrait pas longtemps dans un monde où réside tant de Chaos. Mais j’ignore comment m’y prendre. Je suis arrivé ici par accident. Je me croyais à Xanardwys.
Il y eut un silence, puis quelques mots haletés péniblement.
— Ceci… est… Xanardwys… mais point celle de ton plan. Il n’est… ici… nul espoir… Ceci est l’extrémité du Temps… Il fait froid… si… froid… Ta destinée… n’est… point… située… ici.
— Seigneur Arioch ? (La voix d’Elric se faisait pressante.) Je te l’ai dit… j’ignore le chemin du retour.
La tête massive s’abaissa et le considéra de ses yeux complexes de mouche, mais nul son ne sortit d’entre les suaves lèvres rouges d’adolescent. La peau du Duc Arioch ressemblait à du vif-argent, miroitant sur son corps, émettant des étincelles, des auréoles et des explosions soudaines de poussière brillante et multicolore, reflétant les invisibles feux de l’enfer. Elric savait que si son patron s’était manifesté dans toute sa gloire d’origine et non sous cette forme chétive, il eût été consumé par la présence du démon. Le Duc Arioch était obligé de rassembler ses forces pour parler de nouveau.
— Ton épée… possède… le… pouvoir… de t’ouvrir une porte… vers… chez toi…
La vaste bouche s’ouvrit pour aspirer l’air nécessaire à la subsistance du corps monstrueux. Les dents argentées claquèrent comme cent mille flèches ; la bouche rouge lâcha une éruption de chaleur et de puanteur suffisante pour faire reculer l’albinos. De curieuses volutes de flamme se déversèrent hors des narines. La voix était pleine d’une ironie lasse.
— Tu es… trop… précieux pour moi, doux Elric… J’ai à présent besoin de… tous mes alliés… même mortels. Cette bataille… doit être… la dernière… que nous livrerons… contre le pouvoir… de… la Balance… et tous ceux qui… se sont alliés… aux immondes serviteurs de la Singularité… qui voudrait réduire… toute la substance de… du multivers… en un pénible ennui terne et cohérent…
Ce discours finit de le vider de son énergie. Un ultime halètement, un geste douloureux.
— Chante la chanson… la chanson de l’épée… chantez à l’unisson… pour que son pouvoir te pousse sur… les routes…
— Seigneur Arioch, je ne puis te comprendre. Il m’en faut savoir davantage.
Mais les yeux gigantesques s’étaient éteints, comme recouverts par une sorte de membrane. Le Seigneur Arioch dormait, ou sombrait dans la mort. Elric s’interrogea devant ce pouvoir capable d’abaisser l’un des grands Seigneurs du Chaos. Quel pouvoir pouvait donc étouffer la substance vitale d’immortels invulnérables ? Était-ce celui de la Balance ? Ou uniquement le pouvoir de la Loi… que les Seigneurs de l’Entropie dénommaient « La Singularité » ? Elric n’avait qu’une vague idée des mobiles et des ambitions de ces forces supérieures.
Il se retourna et trouva von Bek à côté de lui. L’homme affichait une expression déterminée et tenait des deux mains son instrument bizarre, comme pour se défendre.
— Que vous a dit cette bête immonde, Prince Elric ?
Car il s’était exprimé dans une forme de haut melnibonéen élaborée au cours des millénaires comme moyen de communication entre mortels et démons.
— Rien de bien concret. Je crois que nous devrions nous diriger vers ce qu’il reste de la cité. Ces seigneurs de l’enfer abattus semblent ne lui porter aucun intérêt.
Le comte Renark acquiesça. La contrée résonnait encore du fracas des épées contre les écus et de la descente tonitruante des corps cuirassés, du battement bruyant des ailes immenses et de la puanteur de leur haleine. L’odeur était inévitable, car ce qu’ils exhalaient… poussière, vapeurs, pluies de flammes papillonnantes et gaz délétères de toute nature… recouvrait le monde de son linceul. Telles des souris décampant parmi des pieds d’éléphants, les deux hommes traversèrent la pénombre en titubant et en évitant les mouvements lents et las de l’armée défaite. Les effets du Chaos se manifestaient tout autour d’eux. Les roches et les arbres ordinaires se modifiaient. Au-dessus d’eux, le ciel n’était plus qu’une cacophonie rageuse d’éclairs, de beuglements et de nuées agitées aux couleurs étincelantes. Ils parvinrent néanmoins jusqu’aux murs abattus de Xanardwys. Là, les cadavres se transformaient déjà, adoptant une partie de l’aspect de ceux qui, vaincus et détruits, avaient entraîné cette catastrophe dans leur chute à travers le multivers en déchirant le tissu même de la réalité.
Elric savait que ces corps seraient bientôt ranimés par l’énergie aléatoire du Chaos qui, quoique incapable d’aider les Seigneurs du Chaos eux-mêmes, suffirait largement pour donner un semblant de vie à un être auparavant mortel.
Sous les yeux de von Bek et d’Elric, le corps d’une jeune femme se liquéfia, puis se reforma avec une apparence quelque peu humaine, mais constitué désormais d’un mélange prédominant d’oiseau et de singe.
— Le Chaos arrive partout, expliqua Elric à son compagnon. C’est toujours la même chose : ces gens sont morts dans la souffrance et ils ne pourront même pas bénéficier de la dignité de la mort…
— Vous êtes un sentimental, monsieur, répondit le comte Renark avec quelque ironie.
— Je n’éprouve aucun sentiment pour ces gens, le rassura Elric avec peut-être un peu trop de hâte. Je déplore simplement tout ce gaspillage.
Les deux hommes enjambèrent les corps en métamorphose et les éléments architecturaux en ruine qui commençaient également à changer de forme, et ils atteignirent enfin un petit édifice surmonté d’un dôme de marbre et de cuivre, apparemment immunisé contre les atteintes du Chaos.
— Une sorte de temple, sans doute, avança von Bek.
— Assurément défendu par la sorcellerie, ajouta l’albinos. Car nulle autre bâtisse ne subsiste ainsi. Nous devrions nous en approcher avec quelque prudence.
Il plaça alors la main sur son épée runique, qui frémit, murmura et sembla gémir pour exiger du sang. Von Bek jeta un coup d’œil en direction de l’épée et un petit frisson le parcourut. Il s’engagea ensuite vers le temple. Elric le suivit en se demandant s’il ne s’agissait pas d’une sorte de porte conduisant à son propre monde. Était-ce là ce dont Arioch avait voulu parler ?
— Voilà de singulièrement désagréables manifestations du Chaos, commentait le comte von Bek. Le Chaos a assurément mal tourné… tout ce qui était vertu est devenu vice. Je l’ai constaté plus d’une fois… chez les individus comme les civilisations.
— Vous avez beaucoup voyagé, comte von Bek ?
— J’eus en quelque sorte pour profession d’errer entre les mondes pendant bien des années. Je suis entré dans le Jeu du Temps, monsieur. Comme vous, je présume.
— Je ne participe à nul jeu, monsieur. Votre expérience vous indiquerait-elle si cette bâtisse marque le début d’une route conduisant de son royaume jusqu’au mien ?
— Je ne saurais dire, monsieur. Car j’ignore quel est votre niveau, par exemple.
— La sorcellerie protège ce lieu, dit l’albinos en portant la main à la garde de son épée runique.
Mais Stormbringer émit un petit avertissement, comme pour lui dire qu’il ne pouvait l’utiliser contre cette étrange magie. Le comte von Bek s’était rapproché et inspectait les murs.
— Tenez, voyez, Prince Elric. Un savoir particulier est à l’œuvre ici même. Regardez. Quelque chose d’étranger au Chaos, peut-être. (Il indiqua des fentes à la surface du bâtiment et, sortant un petit couteau pliable, il gratta et révéla du métal.) Cet endroit a toujours eu une destination surnaturelle.
Comme si le voyageur avait déclenché un mécanisme, le dôme commença à tourner, une auréole bleu pâle se répandit et les enveloppa avant qu’ils aient pu battre en retraite. Ils se tenaient immobiles quand une porte s’ouvrit dans la base et un personnage humain les considéra. C’était sans doute la créature la plus bizarre qu’Elric eût jamais vue, et elle portait le même modèle de vêtements que von Bek, mais avec une casquette blanche pointue et pas très nette sur des cheveux en broussaille, une barbe de deux jours sur le menton, les yeux injectés de sang mais d’une intelligence sardonique, tandis qu’il mâchait un bout de racine brûlée baveux (sans nul doute un talisman tribal) qui dépassait du coin de la bouche.
— Salutations, messires. Vous me semblez aussi embarrassés que moi, dans cette affaire. Est-ce que cela ne vous rappellerait pas quelque peu Milton, oui ? « Chérubins et Séraphins roulant dans les flots, armes et enseignes brisées » ? Le paradis perdu, en vérité, mes chers camarades dans l’adversité. Et je ne m’avancerais guère en prédisant que ce n’est pas tout ce que nous allons perdre… Si vous voulez bien entrer…
L’excentrique étranger se présenta : capitaine Quelch, soldat de fortune qui, en plein milieu d’une juteuse vente d’armes, s’était retrouvé en train de plonger à travers l’espace pour atterrir dans cette bâtisse.
— J’ai le sentiment que tout ceci est la faute de ce vieux gaillard, messieurs.
L’intérieur était très simple. Il était baigné d’une lumière bleue tombant de la coupole et ne contenait ni mobilier ni le moindre signe rituel. Le sol portait un dessin géométrique et les vitraux étaient placés très haut près du toit.
Les lieux étaient envahis par des enfants de tous âges rassemblés autour d’un vieillard allongé près du centre du temple, sur le dallage.
Il agonisait, cela était clair. Il fit signe à Elric de s’approcher. C’était comme si, à l’instar des seigneurs du Chaos, il avait été vidé de toute son essence vitale. Elric s’agenouilla et demanda s’il désirait quoi que ce fût, mais le vieil homme branla du chef.
— Rien qu’une promesse, monsieur. Je suis Patrius, Grand Prêtre de Donblas le Justicier. J’ai réussi à sauver ces enfants parce qu’ils suivaient ma classe. J’ai utilisé les propriétés de ce temple pour nous protéger. Mais l’effort nécessaire pour une magie aussi puissante et désespérée m’a tué, je le crains. Je ne souhaite plus que voir ces enfants conduits en sécurité. Trouvez le chemin qui mène hors de ce monde, car il ne tardera pas à se réduire en matière informe, à redevenir le tissu primordial du Chaos. Cela est inévitable. Il n’est aucun espoir pour ce niveau, monsieur. Le Chaos est en train de nous dévorer.
Une fillette basanée commença alors à pleurer et le vieillard tendit la main pour la réconforter.
— Elle pleure ses parents, expliqua l’homme. Elle pleure ce qu’ils sont devenus et ce qu’ils deviendront. Tous ces enfants ont le don de seconde vue. Je leur ai enseigné les voies du multivers. Conduisez-les jusqu’aux routes, monsieur. Ils survivront, j’en suis sûr. Vous n’aurez que cela à faire. Conduisez-les jusqu’aux routes.
Le silence tomba. Le vieillard mourut.
Elric murmura à von Bek :
— … des routes ? Il me confie une tâche dont je n’entends rien.
— Ce n’est pas mon cas, Prince Elric.
Von Bek regardait avec méfiance dans la direction du capitaine Quelch. Celui-ci avait grimpé un escalier de pierre et regardait par les vitraux dans la direction des légions de l’Enfer qui avaient été vaincues. Il semblait soliloquer dans une langue étrangère.
— Vous avez compris l’ancien ? Vous connaissez le moyen de quitter ces lieux condamnés ?
— Oui-da, Prince Elric. Je suis un initié. Un jugadero. Je prends part au Jeu du Temps et j’écume les routes entre les mondes. Je perçois que vous êtes l’un de nous… peut-être même davantage… et que vous n’avez aucune conscience de votre destinée. Il ne me revient point de vous révéler plus que je ne dois… mais si vous voulez bien vous joindre à moi dans le Jeu du Temps, devenir un muckhamir, il vous suffit d’un mot.
— Mon unique intérêt est de retourner dans ma propre sphère et retrouver la femme que j’aime, répondit simplement Elric.
Il tendit sa longue main blanche comme l’ivoire sur laquelle palpitait un Actorios solitaire, et il caressa les cheveux de l’enfant qui sanglotait. Ce fut un geste qui permit à von Bek de comprendre un peu mieux ce morose seigneur. La jeune fille leva des yeux désespérément avides de réconfort, mais elle ne découvrit guère d’espoir dans les prunelles rubis de la créature étrangère qui la fixait avec une expression remplie de tristesse, mais aussi d’une impossible ambition. Elle demanda tout de même :
— Nous sauverez-vous, monsieur ?
— Madame, répondit le Prince des Ruines avec un petit sourire et une inclinaison du buste, j’ai le regret de me trouver dans une piètre position pour me sauver moi-même, et encore moins tout un collège de devins débutants, mais mon propre intérêt exige que nous nous libérions tous de cette situation. Soyez donc assurée que…
Le capitaine Quelch descendit les marches d’un pas chaloupé et avec un gloussement joyeux mais peu convaincant.
— Nous serons sortis d’ici en un rien de temps, petite dame, soyez-en certaine.
Mais c’était Elric que la jeune personne regardait toujours, et ce fut à Elric qu’elle s’adressa.
— On me donne les noms de Clairvoyante et Première-de-son-Sang. Le premier nom explique mon don. Le second explique mon avenir et demeure pour moi un mystère. Vous disposez du moyen de nous sauver, monsieur. Cela, je le vois.
— Une jeune sorcière ! (Le capitaine Quelch gloussa une nouvelle fois, mais avec une note bizarre qui était presque de l’autocritique.) Fort bien, ma chère. Avec tant de sorcellerie à notre disposition, nous serons certainement sauvés !
Elric plongea son regard dans les yeux de Clairvoyante et fut presque ébranlé par la beauté qu’il y distingua. Il sut qu’elle faisait partie intégrante de sa destinée. Mais peut-être pas encore. Ou jamais, s’il ne réussissait pas à échapper à la mort qui s’abattait inéluctablement sur Xanardwys. Ils n’étaient pas immédiatement menacés par les Seigneurs du Chaos ; seulement par l’influence inconsciente des démons, qui infusait d’une vitalité immonde ceux mêmes qu’ils venaient de tuer et les transformait en travestis d’humains. Nonchalamment, sans y prendre garde, l’aristocratie de l’enfer détruisait son propre sanctuaire, comme les mortels qui, sans y prendre garde, empoisonnent leurs propres puits avec leurs déchets. Un comportement aussi bestial horrifiait Elric et le plongeait dans le désespoir. Après tout, peut-être n’étaient-ils que de simples jouets entre les mains de bêtes folles et immortelles. Des bêtes sans conscience ni mobile.
L’heure n’était pas à l’introspection abstraite ! En regardant derrière lui, Elric vit les murs du temple qui commençaient à frémir, à perdre leur substance pour se reformer. Mais ceux qui se trouvaient à l’intérieur ne pouvaient s’enfuir. Ils entendirent des grognements et des hurlements à l’extérieur.
Les créatures déjetées du Chaos griffaient le bâtiment, car leur sensibilité était trop grossière pour saisir les arguments de la science ou de la sorcellerie. Les citoyens ressuscités de Xanardwys ne connaissaient plus désormais qu’un besoin aveugle, une horrible faim qui les poussait à dévorer toute forme de chair. Cela seul leur permettait de garder une prise fragile sur la vie et le souvenir de leur existence. Ils étaient mus par la connaissance d’une extermination absolue et éternelle ; leurs âmes injustement damnées étaient devenues simple pâture pour les Seigneurs de l’Enfer.
Jadis, la race d’Elric avait signé un pacte avec le Chaos alors qu’elle était dans toute sa vitalité somptueuse, dans toute sa puissance et sa créativité flamboyantes. Ils n’avaient vu que la promesse dorée du Chaos, et non la vile décadence en laquelle l’avidité et une ambition aveugle pouvaient le transformer. Pourtant, une fois qu’ils eurent découvert le Mal et qu’ils furent mariés au Chaos, l’immoralité absolue de leurs actes s’était révélée à tous sauf à eux-mêmes. Ils avaient perdu la volonté de voir au-delà de leur propre culture et convictions, de leurs propres besoins et survie bestiale. Leur décadence était bien trop évidente aux yeux des Jeunes Royaumes et d’un unique héritier maladif du Trône de Rubis dénommé Elric ; lequel, aspirant à découvrir de quelle manière son grand peuple avait sombré dans la cruauté et l’inceste mélancolique, avait confié son héritage à son cousin ; il avait laissé la femme qu’il aimait plus que la vie pour chercher une réponse à ses questions… Mais, songea-t-il, voilà qu’il était venu à Xanardwys pour trouver la mort.
Renark von Bek se dirigea en courant vers l’escalier, l’arme à la main. Au moment où il en atteignit le palier, une créature, battant ses ailes parcheminées en une parodie des Seigneurs du Chaos, fit exploser un vitrail. Von Bek porta son arme à l’épaule. Il y eut une détonation aiguë et la créature lâcha un cri en tombant en arrière, un trou énorme lui ayant déchiqueté la tête.
— Fusil à éléphant, lança von Bek. Il ne me quitte plus, désormais.
Quelch parut comprendre et l’approuver.
S’il était incapable de saisir la nature de cette arme, Elric la respecta, car la porte du temple n’était plus qu’une bosse.
Il sentit une main légère sur son poignet. Il baissa les yeux et vit la fille qui le regardait fixement.
— Votre épée doit entonner son chant, dit-elle. Je sais cela. Votre épée doit entonner son chant… et il faut que vous chantiez à l’unisson. Cela nous ouvrira la route.
Elle avait les yeux dans le vague. Elle voyait dans l’avenir, ainsi que l’avait fait Arioch, ou bien était-ce dans le passé ? Elle parlait d’une voix lointaine. Elric se savait en présence d’une formidable médium… mais ses paroles n’avaient pas encore beaucoup de sens.
— Certes… l’épée va chanter, madame, et dans peu de temps, dit-il en lui caressant les cheveux, regrettant sa jeunesse, son bonheur et sa Cymoril. Mais je crains que vous n’appréciiez point la mélodie de Stormbringer.
Il la poussa doucement en direction des enfants pour qu’elle aille les réconforter. Son bras droit se mit alors à osciller comme un lourd pendule, son gantelet se posa sur la garde noire de l’épée runique ; d’un mouvement soudain, il tira la lame de son fourreau et Stormbringer lâcha un glapissement de jubilation, tel un chien assoiffé de sang.
— Ces âmes sont miennes, Seigneur Arioch !
Mais il savait que, ô ironie, il allait voler une partie de la substance vitale de son protecteur ; car c’était elle qui animait ces créatures du Chaos, leurs difformités créant une immonde forêt de chair alors qu’elles se pressaient par la porte du temple. L’énergie qui avait déjà détruit ce plan conférait aussi une apparence de vie aux semi-créatures rampantes qui se présentaient maintenant face à Elric et von Bek. Le capitaine Quelch, ayant affirmé qu’il ne possédait aucune arme, était allé rejoindre les enfants, les bras écartés en une parodie de protection.
— Bonne chance avec ce fusil à éléphant, mon vieux, dit-il au comte von Bek, qui porta l’arme à l’épaule, appuya sur la gâchette et, selon ses propres paroles, « refila deux ou trois livres de bon Purdy dans ces saletés ».
Il se produisit un hideux éclaboussement d’ichor et de chair molle. Elric s’écarta avec dégoût tandis que son compagnon visait à nouveau pour repousser de nouvelles créatures.
— Il me faut toutefois vous avertir, Prince Elric, qu’il ne me reste plus que deux de ces cartouches. Après cela, je devrai m’en remettre au bon vieux Smith & Wesson, je le crains, finit-il en tapant sur la bourse.
Mais l’arme était requise ailleurs, car, contre les vitraux en haut des murs, des grattements d’écailles et de griffes se faisaient entendre. Von Bek revint couvrir le centre tandis qu’Elric s’avançait, sa sombre épée runique gémissant d’impatience, palpitant d’un feu noir, ses runes se tortillant et tressautant dans le métal impie ; l’arme terrible était devenue totalement indépendante de son maître, possédée par une vie profonde et sinistre, se levant et s’abaissant désormais tandis que le prince blanc avançait sur les créatures du Chaos, absorbant leur substance vitale. Ce qu’il restait de leur âme passait directement dans le corps déficient du Melnibonéen, dont les yeux brûlaient d’une joie impie, dont les lèvres se déformaient en un rictus de loup, le corps éclaboussé de la tête aux pieds par les fluides ignobles de ses antagonistes post-humains.
L’épée entonnait un grandiose hymne funèbre triomphateur au fur et à mesure que sa soif était étanchée et Elric lançait aussi les antiques cris de bataille de son peuple qui invoquaient l’aristocratie de l’enfer, ses démons protecteurs et le Seigneur Arioch, tandis que les cadavres difformes s’empilaient de plus en plus haut à l’entrée et que les armes de von Bek lâchaient leurs détonations pour défendre les vitraux.
— Ces créatures n’arrêteront jamais de nous attaquer, lança von Bek. Ça ne finira jamais. Il faut nous échapper. C’est notre seul espoir, si nous ne voulons pas être submergés sous le nombre.
Elric acquiesça. Il s’appuya sur sa lame en haletant et considéra son œuvre hideuse, les yeux glacés par une lumière de mort, le visage transformé en masque martial.
— J’éprouve du dégoût pour ce genre de boucherie, dit-il. Mais je ne sais que faire d’autre.
— Vous devez pousser l’épée au centre, expliqua une voix pure et fluide.
C’était la jeune fille, Clairvoyante. Elle quitta le groupe en écartant un capitaine Quelch hésitant et porta sans crainte la main sur l’épée palpitante, son métal étranger dégoulinant d’un sang corrompu.
— Au centre.
Von Bek, le capitaine Quelch et les autres enfants la fixaient dans une stupéfaction silencieuse : elle posa la main sur la terrible lame, la tira avec celui qui la maniait à travers leurs rangs qui s’écartèrent jusqu’à l’endroit où gisait le corps du vieillard.
— Le centre est situé en dessous de son cœur, continua Clairvoyante. Vous devez lui transpercer le cœur et pousser l’épée au-delà du cœur. Alors, l’épée chantera et vous chanterez avec elle.
— Je ne connais nul chant d’épée, répéta Elric, mais sa protestation n’était que rituelle.
Il se surprenait à faire confiance à la paisible certitude de la jeune fille, à ses mouvements habiles, à la façon dont elle le guida pour le placer à califourchon au-dessus du cadavre du grand sorcier.
— Il est habité par le meilleur de la Loi, expliqua Clairvoyante. C’est cela qui emplira un temps votre épée et agira pour nous, peut-être même contre ses propres intérêts.
— Vous connaissez bien mon épée, madame, commenta Elric, intrigué.
La fille ferma les yeux.
— Je suis contre l’épée, je suis de l’épée et je m’appelle Vive-Épine. (Sa voix était une incantation, comme si quelqu’un d’autre occupait son corps. Elle n’avait aucune idée de la signification des paroles qui sortaient de sa bouche.) Je suis pour l’épée et je remplace l’épée. Je suis des sœurs. Je suis des Justes. C’est notre destin de transformer l’ébène en argent, de chercher la lumière, de créer la justice.
Von Bek se pencha en avant. Les paroles de Clairvoyante lui paraissaient posséder une signification importante et pourtant il était stupéfait de les entendre. Il se passa la main devant les yeux.
Ils avaient tous leur attention fixée sur elle. Même le visage de Quelch semblait devenu sérieux, tandis qu’à l’extérieur retentissait le vacarme des créatures du Chaos qui se préparaient à une nouvelle attaque.
Elle se transforma soudain, son visage rayonna d’une chaleur rose et dorée, des rubans de lumière argentée jaillissant de ses cheveux qui paraissaient en feu, sa peau sombre et chaude vibrant d’une vie surnaturelle.
— Frappe ! s’écria-t-elle. Frappe, Prince Elric. Frappe au cœur, au centre ! Frappe maintenant, afin que notre avenir ne nous soit pas interdit !
Une toux gutturale retentit à la porte. Ils ressentirent l’impression d’un œil précieux, d’une bouche rouge qui se tordait, et ils surent qu’un Seigneur du Chaos en train d’errer avait senti le sang, les âmes, et décidé de les goûter par lui-même.
III
Où l’on marche entre les mondes
— FRAPPE ! Ô MONSEIGNEUR ! FRAPPE !
La voix de la jeune fille lançait une mélodie pure et dorée dans la cacophonie du Chaos, et elle guida le fer charnu de l’épée noire vers le cœur du vieillard.
— Frappe, monseigneur. Et chante ta chanson !
Elle effectua alors un mouvement avec les paumes et l’épée runique plongea jusque dans le cœur, dans les muscles, les os et la chair, jusque dans la pierre en dessous, et, soudain, à travers cette alchimie blanche, une flamme bleu pâle se mit à brûler à l’intérieur de la lame, se transformant petit à petit en étain, puis en bronze enflammé, et enfin en un argent brillant et stable.
Von Bek en restait pantois.
— L’épée de l’archange en personne !
Mais Elric n’eut pas le temps de lui demander de quoi il voulait parler, car l’épée runique modifiée se mit à briller plus fort encore, aveuglant les enfants qui gémirent et reculèrent, faisant jurer le capitaine Quelch qui grommela qu’il était en danger, tandis que la jeune fille disparaissait soudain, ne laissait que sa voix derrière elle, en un chant d’une beauté et d’une pureté spirituelle extraordinaires ; un chant qui paraissait jaillir de l’acier lui-même ; un chant si magnifique, qui parlait de tant de de joies et d’accomplissement qu’Elric se sentit reprendre courage, alors même que la longue langue grise du Seigneur du Chaos lui fouettait les talons. Quelque part au tréfonds de lui-même, toute sa nostalgie, toute sa tristesse, son chagrin et sa solitude, toutes ses aspirations et ses rêves, ses moments de bonheur intense, ses amours et ses haines, ses affections et ses aversions, tout cela s’exprimait dans la musique qui lui sortait de la gorge, comme si tout son être s’était concentré dans ce chant. C’était une victoire et une complainte. C’était une célébration et une souffrance intense. Ce n’était ni plus ni moins que le Chant d’Elric, le chant d’un individu solitaire dans un monde incertain, le chant d’un intellect perturbé et d’un cœur généreux, celui du seigneur de son peuple, maussade Prince des Ruines, le Loup Blanc de Melniboné.
Par-dessus tout, c’était un chant d’amour, d’idéalisme exalté et de tristesse désespérée devant le sort de ce monde.
La lumière argentée brûlait encore plus brillante et, en son centre, là où s’était trouvé le corps du vieillard et où était encore plantée l’épée d’Elric, flottait désormais un calice d’or et d’argent finement ciselés, le bord et la base incrustés de pierres précieuses qui émettaient elles aussi de puissants rayons. Elric, à peine capable de s’accrocher à son arme tandis que l’énergie blanche se déversait en lui, entendit le comte von Bek lancer un cri de reconnaissance. La vision disparut alors. Le noir, fin et soyeux tel le familier d’un boucher, s’en fut dans toutes les directions, comme s’ils se tenaient au commencement du Temps, avant la venue de la Lumière.
Sous leurs yeux, des araignées semblaient tisser toile après toile sur ce vide noir, l’emplissant de leur soie argentée.
Ils virent des formes émerger, reliées par les toiles, emplissant le vide, l’encombrant, l’enrichissant de merveilles et de couleurs, d’un nombre incalculable de sphères impressionnantes, de routes hyperboliques et d’une richesse infinie d’expérience.
— Voici ce que nous pouvons tirer du Chaos, déclara Renark von Bek. Voici donc le multivers ; ces toiles que vous apercevez sont les larges routes qui passent entre les différents plans. Nous leur donnons le nom de « rayons de lune » et c’est ici que les créatures commercent d’un monde à l’autre, que les vaisseaux arrivent du Second Éther, porteurs de terribles et exquises cargaisons indignes des yeux des mortels. Voici les niveaux infinis, toutes les possibilités, tout ce qui est bon et mauvais dans la création divine…
— Vous accordez grand crédit à votre déité, monsieur, dit Elric. Ceci représente trop pour moi. Je doute que mon cerveau soit suffisamment éduqué pour accepter tout cela.
Van Bek eut un geste gracieux de la main, comme un acteur élégant.
Des formes de toutes sortes fleurissaient devant lui, s’étendant à l’infini… des couleurs sans nom, enflammées, miroitantes, rougeoyantes, ou ternes, lointaines, froides… des toiles d’araignée complexes s’étiraient à travers toutes les dimensions, reliées entre elles, scintillantes, frissonnantes et délicates, mais portant les cargaisons et le trafic d’innombrables millions de niveaux.
— Voilà vos rayons de lune, monsieur.
Von Bek souriait comme un singe et se délectait de ce vaste multivers, varié et pourtant ordonné, éternellement fécond, éternellement reproduit, étendant éternellement ses matériaux dérivés de la matière brute, irraisonnée et imprévisible du Chaos, que rendait concrets une puissante alchimie. C’était l’ultime réalité, fondamentale, sur laquelle étaient toutes les autres réalités, que la plupart des mortels ne contemplaient que dans leurs visions, leurs rêves, dans un écho des profondeurs.
— Les toiles entre les mondes sont les grandes routes que nous empruntons pour passer d’un plan de l’univers à l’autre.
Des sphères fleurissaient et explosaient, pour se reformer et fleurir à nouveau. Des images tourbillonnantes presque familières se reproduisaient sans cesse en une variété illimitée et sur toutes les échelles. Elric voyait des mondes en forme d’arbres, des galaxies semblables à des fleurs, des systèmes solaires qui avaient poussé ensemble, racines et branches à ce point entremêlées qu’ils n’étaient plus qu’une énorme planète irrégulière ; en guise d’univers des océans d’acier ; des univers de feu instable ; des univers de désolation et de malignité glaciale ; des univers de couleur palpitante dont les êtres traversaient les flammes pour devenir des formes sereines et sacrées ; des univers de dieux, d’anges et de diables ; des univers de quiétude vivace ; des univers de honte, d’outrage, d’humiliation et de courtoisie contemplative ; des univers où régnaient perpétuellement le Chaos grondant, la Loi épuisée et stérile ; tous dominés par une pensée qu’ils avaient eux-mêmes engendrée. Le multivers était devenu totalement dépendant pour son existence des pouvoirs de la pensée, des désirs et des terreurs, du courage et de la résolution morale de ses habitants. L’un ne pouvait plus exister sans l’autre.
Et l’on percevait tout de même une présence derrière tout cela ; la présence qui tenait dans sa main la balance de la justice, la Balance Cosmique, penchant toujours d’un côté ou de l’autre, vers la Loi ou vers le Chaos, toujours stabilisée par les luttes des êtres mortels et leurs contreparties surnaturelles, leurs frères et sœurs invisibles et inconnus dans tous les plans mystérieux du multivers.
— Avez-vous entendu parler d’une Guilde d’initiés qui se donne le nom de « Justes » ? demanda von Bek, immobile comme une pierre et buvant cette vision familière, cette étendue infinie comme un autre se fût agenouillé sur sa terre natale. (Ses compagnons ne répondant pas, il reprit ;) Eh bien, mes amis, je suis de cette confession. J’ai été formé à Alexandrie et Marrakech. J’ai appris à marcher entre les niveaux. J’ai appris à faire partie du Zeitjuego, le Jeu du Temps. Je vous sais gré de votre sorcellerie, monsieur, mais il vous faut savoir que vos dons usent inconsciemment de tout ceci. Vous êtes capable d’accomplir certains rites, de décrire certaines ouvertures par lesquelles vous invoquez l’aide d’autres plans. Vous définissez ces alliés en des termes de superstition fort simple, voire primitive. Monsieur, avec tout votre savoir et votre expérience, vous ne faites guère plus. Mais si vous m’accompagnez pour prendre part au grand Jeu du Temps, je vous montrerai toutes les merveilles de ce multivers. Je vous enseignerai comment on l’explore, on le manipule, et l’on s’en souvient… car sans formation, sans les longues années où l’on apprend le métier de muckhamir, l’esprit mortel ne peut saisir ni contenir tout ce dont il est témoin.
— J’ai à faire dans mon propre royaume, lui répondit Elric. J’ai des responsabilités et des devoirs.
— Je respecte votre décision, monsieur, fit von Bek avec un petit salut, mais je la regrette. Vous eûtes fait un noble participant au Jeu. Pourtant, quoique inconsciemment, je pense que vous y avez toujours participé et continuerez d’y prendre part, que vous le vouliez ou non.
— Eh bien, monsieur, je crois que votre intention est de me faire honneur et je vous en remercie. À présent, j’apprécierais que vous me remettiez sur la route qui me ramènera sur mon propre plan.
— Je vous y conduirai en personne, monsieur. C’est le moins que je puisse faire.
Comme l’avait prédit von Bek, Elric ne devait pas se rappeler les détails de son voyage entre les niveaux. Ce ne serait plus qu’un vague rêve, mais, pour l’instant, il avait l’impression d’une prolifération constante de mondes naturels et surnaturels qui se mêlaient et se fondaient en un tout. Des êtres monstrueux écumaient les espaces vides qu’ils avaient créés. Des nations, des races et des planètes entières parcouraient leur histoire dans le temps qu’il fallait à Elric pour mettre un pied devant l’autre sur les délicates dentelles routières des rayons de lune. Des formes croissaient et pourrissaient, se transféraient et se transmutaient, devenant à la fois profondément familières et sombrement étrangères. Il avait conscience de dépasser d’autres voyageurs sur les routes argentées ; il percevait des sociétés complexes et des créatures impossibles, avait l’impression de communiquer avec certaines d’entre elles. Marchant d’un pas allongé, régulier et déterminé, von Bek conduisait l’albinos.
— Le temps ne se mesure pas comme sur votre plan, expliqua le cicérone. En vérité, c’est à peine si l’on peut le mesurer. Le besoin s’en fait rarement sentir quand on se déplace entre les mondes.
— Mais qu’est-ce que ce… ce multivers ? (Elric secoua la tête.) Cela est trop pour moi, monsieur.
— Je puis vous aider. Je vous conduirai jusqu’à la médersa d’Alexandrie ou du Caire, de Marrakech et Malador, pour que vous y appreniez l’art des initiés, tous les mouvements dans le grand Jeu du Temps.
L’albinos secoua encore la tête.
Avec un haussement d’épaules, von Bek reporta son attention sur les enfants.
— Mais qu’allons-nous faire de ceux-ci ?
— Ils seront en sécurité avec moi, mon vieux.
Le capitaine Quelch avait parlé derrière eux. Seul demeurait le sol du temple, flottant dans l’espace, les enfants rassemblés dessus. En leur centre se tenait désormais Clairvoyante, souriante, les bras étendus en un geste protecteur.
— Nous trouverons un havre sûr, mes petits.
— Avez-vous un pouvoir sur tout ceci, comte Renark ? demanda Elric.
— Il est dans le pouvoir de tous les mortels de manipuler le multivers, de créer la réalité, de tirer justice et ordre à partir de la substance brute du Chaos. Pourtant, sans le Chaos n’existerait nulle création, voire nul Créateur. C’est la vérité fondamentale de toute existence, Seigneur Elric. La promesse de l’immortalité. Il est possible d’affecter sa propre destinée. C’est là l’espoir que nous offre le Chaos.
Von Bek jetait un œil méfiant sur Quelch, qui en parut blessé.
— Si vous voulez bien me pardonner ce discours philosophique, mon ami, je devrai admettre que je me soucie de ma propre sécurité, de mon avenir et de celui de ces petits enfants dont j’ai désormais la charge. Vous, messieurs, vous avez des soucis d’un ordre de grandeur multiversel, mais je ne suis quant à moi que le simple tuteur de ces orphelins. Que devons-nous faire ? Où allons-nous ?
Il y avait des larmes dans les yeux de Quelch. Son propre sort l’avait fait sombrer dans une émotion profonde.
La fille nommée Clairvoyante éclata carrément de rire devant les protestations du capitaine Quelch.
— Nous n’avons nul besoin d’un tel tuteur, monseigneur.
Le capitaine Quelch lui adressa un sourire forcé et tendit la main vers elle.
Au même instant le sol du temple s’évapora et ils se retrouvèrent tous en train de fixer Quelch sur une large route brillante qui s’allongeait à travers la multitude bariolée de sphères et de plans, gigantesque spectre aux dimensions incalculables.
— Je vais m’occuper des enfants, monsieur, annonça le comte von Bek. J’ai une idée de l’endroit où ils seront en sécurité et où ils pourront tranquillement améliorer leurs pouvoirs.
— Que laissez-vous entendre, monsieur ? se rebiffa le capitaine Quelch, comme s’il se sentait mis en accusation. Me trouveriez-vous insuffisamment responsable… ?
— Vos motivations sont suspectes, monseigneur. (Clairvoyante avait à nouveau pris la parole et sa voix pure parut emplir tout le multivers.) Je vous soupçonne de vouloir disposer de nous pour nous dévorer.
Elric, stupéfié par les paroles de la jeune fille, jeta un coup d’œil à von Bek, qui haussa les épaules avec un air dubitatif. L’affrontement se déroulait entre l’enfant et l’homme.
— Pour vous dévorer, ma chère ? Ha ! Ha ! Je suis le vieux capitaine Quelch, pas un troll cannibale.
La route blanche s’enflamma de toute part.
Elric se sentait frêle, vulnérable sous le regard de cette multiplicité de sphères et de plans. C’est à peine s’il parvenait à garder sa santé mentale face à tant de changements brutaux, tant de savoirs nouveaux. Il crut que les traits du capitaine Quelch se tordaient, s’effaçaient un peu, puis prenaient une forme tout à fait différente, avec des yeux qui lui rappelaient ceux d’Arioch. Alors, au même moment que von Bek, Elric se rendit compte qu’ils avaient été trompés. Cette créature était encore capable de changer de forme !
Un Seigneur du Chaos, sans nul doute, qui n’avait pas été aussi gravement blessé que les autres, qui avait senti la substance vitale à l’intérieur du temple et découvert le moyen d’y pénétrer. Peut-être Quelch avait-il vidé le vieillard de son énergie vitale et échoué dans sa tentative pour manger les enfants parce que la jeune fille lui résistait inconsciemment. Ceux-ci se rassemblèrent autour d’elle et formèrent un cercle compact. Leurs yeux étaient braqués sur ceux d’une espèce d’insecte, sur le visage même de la Mouche. Le corps de Quelch bougea alors, trembla, frémit, craqua et adopta sa véritable forme bizarrement baroque, carapace asymétrique et écailles scintillantes, ailes aux plumes cuivrées, avec la même puanteur immonde qui avait envahi la vallée de Xanardwys ; comme s’il ne pouvait conserver sa forme humaine, devait exploser pour retrouver son apparence réelle, avide d’âmes, impatient d’absorber la moindre bribe d’essence mortelle pour alimenter ses veines appauvries.
— Si vous cherchez à échapper à la vengeance de votre Conquérant, monseigneur, vous êtes dans l’erreur, lui annonça la jeune fille. Vous êtes déjà condamné. Voyez ce que vous êtes devenu. Voyez un peu ce que vous devriez utiliser pour vous alimenter. Regardez ce que vous détruiriez… ce que vous souhaitiez devenir, jadis. Considérez tout ceci et rappelez-vous, Seigneur Démon, que c’est là ce à quoi vous avez tourné le dos. Cela ne vous appartient nullement. Nous ne sommes pas à vous. Vous ne pouvez manger de notre chair. Nous sommes ici libres et puissants au même titre que vous. Mais vous ne m’avez nullement trompée, car j’ai pour noms Clairvoyante et Première-de-son-Sang, et je perçois désormais ma destinée, qui est de vivre ma propre histoire. Car c’est par nos histoires que nous créons la réalité du multivers, et par notre foi que nous l’entretenons. Votre histoire est presque terminée, grand Seigneur du Chaos…
Elle fut énormément surprise par le grand rire joyeux de la bête immense, la seule arme qui lui restât contre elle. Elle était agitée par une joie méphitique, ses écailles claquaient et s’agitaient. Elle tenait un bien piètre triomphe.
— C’est vous qui êtes dans l’erreur, madame Clairvoyante. Je ne suis pas du Chaos ! Je suis l’ennemi du Chaos. J’ai bien combattu, mais je fus emporté avec eux quand ils tombèrent. Leur maître n’est pas le mien. Je sers la grande Singularité, l’Annonciateur de l’Ordre Final, l’Insecte Original. Je suis Quelch et je suis, folle enfant, Seigneur de la Loi ! C’est mon groupe qui veut abolir le Chaos. Nous luttons pour le contrôle total de la Balance Cosmique. Rien de moins. Ces Ingénieurs du Chaos, ces aventuriers, ces rebelles et corsaires qui infectent ainsi le Second Éther, je suis leur antagoniste ! (La tête monstrueuse se tourna presque coquettement.) Vous ne voyez point combien je suis différent ?
En vérité, Elric et von Bek ne distinguaient que des similarités. Ce Quelch de la Loi était identique par son apparence à Arioch du Chaos. Même leurs haines et leurs ambitions paraissaient semblables.
— Il est parfois impossible de comprendre les différences entre les deux partis, murmura von Bek à Elric. Ils se combattent depuis si longtemps qu’ils sont presque devenus la même chose. Je pense que c’est un signe de décadence. L’heure est venue, je crois, pour la Conjonction.
Il n’expliqua rien, et Elric ne désirait pas en savoir davantage.
Le Seigneur Quelch les dominait de toute sa hauteur ; il se léchait sans cesse les babines qui luisaient d’une salive enflammée, il grattait sa carapace cristalline et ses yeux moroses d’insecte sondaient les tréfonds du multivers, peut-être en quête de quelques alliés.
— Je puis en appeler à l’Autorité de la Grande Singularité, se vanta le Seigneur Quelch. Vous êtes impuissants. Je dois me nourrir. Je dois continuer mon œuvre. Je vais donc vous dévorer.
Un pied reptilien s’avança, puis un autre, tandis qu’il s’approchait des enfants rassemblés, Clairvoyante le fixant bravement dans une attitude de défi. Von Bek et Elric se placèrent alors entre le monstre et ses proies. Stormbringer brillait encore d’une lueur gris vert sous l’effet de la magie blanche ; elle murmurait et chuchotait sous l’étreinte d’Elric.
Le Seigneur Quelch tourna son attention vers le prince albinos.
— Tu as pris ce qui était mien. Je suis Seigneur de la Loi. Le vieillard possédait ce qu’il me fallait. Je dois survivre. Je dois continuer d’exister. Le destin du multivers en dépend. Que représente donc le sacrifice de quelques jeunes occultistes ? La Loi croit au pouvoir de la raison, à la mesure et au contrôle des forces naturelles, à la culture de nos ressources. Je dois continuer le combat contre le Chaos. Jadis, des millions d’êtres se donnèrent à ma cause avec extase.
— Jadis, peut-être, votre cause valait un sacrifice, répondit calmement von Bek. Mais trop de sang a été répandu au cours de cette terrible guerre. Ceux d’entre vous qui refusent de parler de réconciliation ne sont guère plus que des brutes et n’ont rien à attendre du restant d’entre nous, hormis notre pitié et notre mépris.
Elric s’interrogea sur cet échange. Même quand il lisait le plus obscur des grimoires de son peuple, il n’aurait pu s’imaginer assister à une telle confrontation entre un mortel et un demi-dieu.
Le Seigneur Quelch montra de nouveau les dents. Il braqua encore ses yeux d’insecte affamés vers ses proies.
— Je me contenterai peut-être d’un ou deux.
Ni Elric ni von Bek n’était nécessaire pour défendre les enfants. De plus en plus effrayé, comme si lui seul comprenait à présent le pouvoir qu’il affrontait, Quelch s’aplatissait sous le regard de Clairvoyante.
— J’ai faim, se plaignit-il.
— Il vous faudra aller chercher ailleurs pour vous alimenter, monseigneur.
Clairvoyante et ses protégés le fixaient toujours droit dans les yeux, comme pour le mettre au défi d’attaquer.
Mais le Seigneur de la Loi reculait sur la route du rayon de lune.
— Je voudrais redevenir mortel, dit-il. Ce que vous avez vu, c’était mon être mortel. Il existe toujours. Le connaissez-vous ? Las Cascadas ? (Quelch semblait se livrer à une pathétique tentative pour attirer leur sympathie, mais il savait qu’il avait échoué.) Nous détruirons le Chaos et tous ceux qui le servent. (Il foudroya du regard Elric et son compagnon.) La Singularité triomphera de l’Entropie. La Mort sera jugulée. Nous abolirons la Mort sous toutes ses formes. Je suis Quelch, grand Seigneur de la Loi. Vous devez me servir. C’est pour la Cause…
En le regardant s’éloigner lourdement sur la longue route s’incurvant à travers le multivers, Elric éprouva une certaine pitié pour cette créature qui avait abandonné tout idéal, toute sa foi, tous ses principes moraux, afin de survivre quelques siècles encore, se repaissant des âmes mêmes qu’elle prétendait protéger.
— Quel mal touche cette créature, von Bek ?
— Elles ne sont pas immortelles, mais presque, répondit von Bek. Le multivers n’existe pas dans l’infini, mais dans un quasi-infini. Ce ne sont pas là des paradoxes délibérés. Nos grands archanges luttent pour le contrôle de la Balance. Ils représentent deux écoles de pensée parfaitement raisonnables et, en vérité, ils sont presque semblables par les habitudes et les croyances. Et pourtant ils se combattent… le Chaos contre la Loi, l’Entropie contre la Stase… et leurs arguments se reflètent dans toutes nos histoires de mortels, nos vies quotidiennes, et ils sont reliés de manière profonde et complexe. Au-dessus de tout cela est suspendue la Balance Cosmique, penchant toujours d’un côté puis de l’autre, mais retrouvant toujours son équilibre. Un moyen coûteux de maintenir le multivers, pourrait-on dire. Je pense que notre rôle est de découvrir des procédés plus économiques de parvenir à la même fin, de créer l’Ordre sans perdre la créativité et la fécondité du Chaos. Bientôt, suivant certains initiés que j’ai rencontrés, il se produira une grande Conjonction dans les plans multiversels, un moment de stabilité maximale, et c’est à cet instant précis que la nature même de la réalité pourra être changée.
Elric se tapa sur la tête des deux mains.
— Monsieur, je vous en conjure ! Cessez ! Je me trouve ici au beau milieu d’un quelconque plan astral, sur le point d’emprunter un rayon de lune menant au quasi-infini, et la moindre partie de mon être, physique comme spirituelle, me dit que je dois être irrémédiablement atteint de démence.
— Non, répondit Renark von Bek. Ce que vous contemplez est la santé mentale ultime, la variété ultime, et peut-être l’ordre ultime. Venez, que je vous conduise chez vous.
Von Bek se tourna vers les enfants et s’adressa à Clairvoyante.
— Souhaitez-vous une escorte militaire, madame ?
Elle eut un sourire paisible.
— Je crois ne plus avoir besoin d’épée. Pour le moment. Mais je vous remercie, monsieur.
Elle conduisait déjà ses protégés loin d’eux, remontant la courbe abrupte du rayon de lune pour monter dans une brume de lumière constellée de bleu.
— Je vous remercie d’avoir chanté, Prince Elric. Pour cette chanson, vous serez en temps voulu remboursé au centuple. Mais je pense que vous ne vous rappellerez pas tout ceci, qui nous a apporté le Graal à tous trois, nous qui en sommes peut-être les dépositaires et les bénéficiaires. L’épée trouva le Graal, et le Graal nous fit passer. Merci, monsieur. Vous dites que vous n’êtes point des Justes, mais je pense que vous appartenez sans le savoir à cette corporation. Adieu.
— Où allez-vous, Clairvoyante ? demanda le seigneur de Melniboné.
— Je recherche une galaxie qu’on appelle La Rose, dont les planètes constituent un immense jardin. Je l’ai connue dans une vision. Nous serons les premières créatures humaines à s’y établir, si elle veut bien nous accepter.
— Je vous souhaite bonne fortune, madame, déclara le comte Renark avec une inclinaison du buste.
— À vous aussi, bonne chance, monsieur, dans votre grand Jeu du Temps.
L’enfant leur tourna alors le dos et conduisit sa petite troupe fatiguée vers sa destinée.
— Vous ne voyez donc pas les possibilités ? (Von Bek cherchait encore à faire adhérer Elric à sa Cause.) La variété… toutes vos curiosités satisfaites… et de nouvelles à susciter ? Ami Elric, je vous offre le quasi-infini du multivers, du Premier et du Second Éthers, et la vie trépidante d’un vrai muckhamir, un participant au grand Jeu.
— Je ne suis qu’un piètre joueur, monsieur.
Comme s’il craignait de ne pouvoir s’en souvenir, Elric absorbait toutes les merveilles autour de lui : le multivers encombré, en tourbillonnement constant, en changement constant ; un plan de la réalité sur un autre plan, la majeure partie de tout ceci ne lui donnant qu’un très vague aperçu de l’ordre grandiose dans lequel ils ne jouaient qu’un rôle ténu quoique non dépourvu d’importance. Il baissait les yeux sur la substance brumeuse sous ses pieds, qui lui paraissait aussi solide qu’un acier imrryien trois fois trempé, et il s’émerveillait des paradoxes, des conflits de logique. Il était presque impossible à son esprit de saisir ne fût-ce qu’un soupçon de ce que cela signifiait. Il comprenait malgré tout que le moindre acte dans les niveaux mortels se répétait et trouvait un écho dans le surnaturel, et vice-versa. Toutes les actions de toutes les créatures existantes possédaient une importance, une signification et une conséquence.
— J’ai jadis assisté à un combat entre des archanges et des dragons, disait von Bek en conduisant doucement l’albinos sur le rayon de lune, là où il en croisait un autre. Nous allons passer par là.
— Comment savez-vous où vous vous trouvez ? Comment se mesurent le temps et la distance, en ce lieu ?
Elric était réduit à des questions presque infantiles. Il comprenait désormais ce dont ses grimoires, inaptes ou répugnant à décrire cette surréalité, ne lui avaient donné qu’une idée imprécise. Pourtant, il ne pouvait reprocher leur échec à ses prédécesseurs. Le multivers défiait toute description. En vérité, l’on ne pouvait qu’en donner un vague aperçu. Il n’existait ni langue, ni logique, ni expérience qui prît en compte cette réalité terrifiante et enthousiasmante.
— Nous voyageons grâce à d’autres moyens et d’autres instincts, lui assura von Bek. Si vous acceptez de vous joindre à nous, vous apprendrez à naviguer non seulement dans le Premier Ether, mais aussi le Second.
— Comte Renark, vous avez accepté de me guider jusqu’à mon propre plan.
Elric était flatté par les tentatives de recrutement déployées par cet homme étrange.
Von Bek tapa sur le dos de son compagnon.
— Fort bien.
Ils descendirent le long du rayon de lune au pas de gymnastique. Elric entraperçut des planètes, des paysages, des bribes d’événements, des parfums et des sens familiers, des spectacles totalement étrangers, dans le désordre apparemment. Un moment, il sentit sa raison vaciller et les larmes lui coulèrent sur les joues tout en marchant. Il pleurait quelque chose dont il n’avait pas souvenance. Il pleurait la mère qu’il n’avait jamais connue et le père qui avait refusé de le connaître. Il pleurait tous ceux qui souffraient et souffriraient au cours des guerres inutiles qui balayaient son monde et la plupart des autres. Il pleurait en un mélange d’apitoiement sur lui-même et de compassion embrassant le multivers. Un sentiment de paix l’enveloppa soudain.
Il avait toujours Stormbringer à la main. Il ne désirait pas rengainer sa lame avant que la dernière lueur de lumière l’eût quittée. Il comprit enfin à quel point le conflit qui l’habitait, pris entre sa loyauté envers le Chaos et sa soif pour la Loi, pouvait être compliqué, voire impossible à résoudre. Peut-être cela était-il inutile. Peut-être cela était-il conciliable.
Ils déambulaient entre les mondes.
Ils marchèrent pendant des lieues intemporelles, empruntant une piste puis l’autre à travers la grande dentelle argentée de routes de rayons de lune, tandis que le multivers fleurissait partout, se tordait, entrait en éruption et rougeoyait, un million de mondes en création, un million de plans en décrépitude, et d’innombrables milliards d’âmes mortelles remplies d’aspiration et de désespérance ; ils bavardaient intimement, à voix basse, appréciant des conversations qu’un seul des deux se rappellerait. Elric avait parfois l’impression que lui et le comte von Bek n’étaient qu’un seul et même être, deux échos d’un original perdu.
On eût dit parfois qu’ils étaient à jamais libérés des liens banals du temps et de l’espace, des soucis urgents de l’humanité, libres d’explorer la merveilleuse abstraction de tout cela, l’aspect physique incroyable de cette surréalité qu’ils percevaient grâce à des sens eux-mêmes transformés et accordés à ces nouveaux stimuli. Ils finirent par se réconcilier avec l’idée que, petit à petit, leurs corps se faneraient et leurs esprits se fondraient dans la substance du multivers, pour trouver la vraie immortalité en tant que fragment d’une légende, soupçon de mythe, marque infime sur notre histoire cosmique éternelle, qui est peut-être ce que la plupart d’entre nous connaîtront jamais de mieux… prendre une part, même réduite, au grand jeu, fabuleux Jeu du Temps…