Korimba

Stories / Poems

Stories by nictzin dyalhis

la deesse de saphir

french

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Le suicide ne m’a jamais semblé le meilleur moyen d’échapper aux ennuis. J’avais étudié l’occultisme et je savais quelles pouvaient être les conséquences de cet acte.
Mais j’en avais assez de la vie. J’étais dans la misère, et je n’avais pas d’amis capables de m’aider même si je faisais appel à eux. À quarante-huit ans, on ne redevient pas aisément solvable. Et, peu à peu, j’avais perdu toute ambition. Il ne me restait même plus l’espoir.
Si seulement il y avait eu une autre issue – une porte, par exemple, s’ouvrant sur les régions hypothétiques de la quatrième dimension… cette région ne devait certainement pas être pire que tout ce que j’avais vécu depuis trois ans… Je pouvais toujours essayer…
Je m’assis en tailleur sur le plancher. Si je me concentrais assez fortement, le miracle se produirait peut-être… au moins j’aurais fait un effort, tenté un dernier recours… Graduellement, je sombrai dans un état vague qui n’était pas l’inconscience car je savais encore que j’étais moi, cependant, j’étais curieusement détaché de tout. Il y avait un univers, mais je n’en faisais plus partie…
Clic !
Comme une porte à glissière, un panneau s’ouvrit dans le mur, révélant un bien singulier corridor… et un Être étrange qui me souriait. Il ne parla pas et cependant j’entendis son défi :
— Oseras-tu ?
D’un mouvement souple je me levai et franchis l’ouverture…
Ah, l’atroce douleur, l’agonie de cette transition ! Tous mes nerfs, toutes mes fibres brûlèrent et se glacèrent en même temps. Mon cerveau bouillonnait comme dans un chaudron chauffé à blanc. Mon sang, se transformait en acide corrosif. Des larmes perlaient à mes yeux douloureux. J’étouffais, incapable d’émettre les gémissements que ma souffrance me contraignait à pousser…
Était-ce l’enfer ? J’en avais bien l’impression !… Et puis, brusquement, tout se termina. J’étais toujours moi, mais tout à fait différent. J’étais libre, avec des sens dépassant de loin ceux de la Terre, une puissance allant bien au-delà de la force musculaire terrestre. Je compris que je me trouvais dans un royaume différent dont j’ignorais les lois, et que je devrais être prudent, de crainte d’être pris dans quelque piège d’où je ne pourrais facilement me dégager. Mais où, me demandai-je, était l’Être qui m’avait défié ?…
— Ici !
— Mais… Vous n’êtes plus le même… il y avait une vague brume rouge… maintenant vous êtes distinct.
— De nombreuses ondes lumineuses de haute vélocité formaient un voile à travers lequel des yeux terrestres ne pouvaient voir nettement.
— Cela explique… l’atroce douleur de la transition ?
— Précisément ! Les vibrations ont altéré ta structure atomique. Mais tu es toujours toi-même.
— Peut-être, avouai-je, mais qui êtes-vous, et pourquoi m’avez-vous fait venir ?
— Je suis Zarf, et tes sujets ont besoin de toi, pour ne rien dire de…
Nous fûmes interrompus par des hurlements des plus discordants et soudain une vingtaine de nains hideux nous entourèrent. Ils étaient armés de longues épées, vêtus d’une espèce d’armure d’écailles iridescentes, ne mesuraient pas plus d’un mètre cinquante et avaient les figures les plus laides que j’avais jamais vues.
— Le roi Karan d’Octolan… et le commandant de sa garde, Zarf !
Une exultation insensée résonnait dans leurs voix aiguës. Manifestement, ils considéraient notre capture comme un événement considérable.
Je n’aimais pas du tout leur aspect. Leur attitude insolente et triomphale m’indisposait. Sur Terre, j’avais perdu toute ambition matérielle, mais soudain il m’en vint une que j’entrepris de réaliser sur-le-champ.
Enhardi par ma force nouvelle, j’enfonçai mon poing crispé dans la face d’un nain particulièrement trapu qui se trouvait à ma portée. Sa tête fut rejetée en arrière et il s’effondra ; j’arrachai l’épée de sa main et me mis au travail. Je frappai, encore et encore, m’habituai au poids de l’arme, et vis une tête se séparer de son corps, alors je hurlai :
— Une épée pour toi, Zarf !
La lame n’avait pas touché le sol qu’il s’en emparait déjà, puis il vint se poster derrière moi, dos à dos… Je me sentis envahi d’une folle exultation, mêlée d’un vague étonnement… Où diable avais-je appris à manier l’épée ? Car sur Terre je n’en avais jamais eu une dans la main !
Ces nains se battaient comme des séides de l’enfer. Plus d’une fois, je sentis le baiser brûlant d’une pointe d’acier. Une fois, j’entendis Zarf jurer quand une épée déchira sa chair, et une autre fois il gémit de douleur. C’était une bataille insensée et jamais je ne m’étais autant amusé… Dans la brume rouge du massacre je vis qu’il ne restait plus que deux nains face à mon épée. Un écart – tierce et quarte – une parade – estoc et taille – plus qu’un – je pris mon élan – mais une autre lame que la mienne transperça le dernier nain – et j’entendis comme dans le lointain la voix triomphante de Zarf :
— Seigneur roi, tu te bats encore mieux aujourd’hui que jadis ! Tant mieux… car tu vas encore avoir à lutter avant de pouvoir te rasseoir sur le trône de chrysolite de tes ancêtres !
Je m’écroulai comme une masse sur le sol, épuisé par la perte de sang. Je ne pouvais parler… et j’entendis Zarf jurer avec véhémence, et puis je perdis connaissance…
Je repris lentement mes sens. J’étais allongé sur une paillasse posée sur un sol de terre battue. La faible lumière d’une lampe éclairait à peine des parois de pierres moussues cimentées par de la boue. Une hutte, sûrement, mais où ? Et puis j’aperçus Zarf. Il était assis sur un petit tabouret, le coude sur le genou, le menton sur son poing, la figure bandée, le bras gauche en écharpe. En m’examinant, je m’aperçus que j’étais plus couvert de pansements que lui.
— Zarf, murmurai-je, nous avons l’air d’avoir livré une sacrée bataille.
— C’est vrai, dit-il en hochant la tête, ce qui lui arracha une grimace de douleur. Mais aucun de ces Vulmins n’en livrera jamais une autre, alors que nous ne faisions que nous entraîner un peu !
— Zarf, repris-je, avec insistance, qui êtes-vous et pourquoi m’avez-vous appelé « Seigneur » ? Il doit y avoir un malentendu. Vous savez bien que je ne suis qu’un Terrien dont vous avez eu pitié et à qui vous avez ouvert la porte de ce royaume de l’Espace…
Il me considéra fixement, d’un air sombre.
— Roi Karan, quelle pitié y avait-il dans le cœur de ces nains vulmins quand ils ont tenté de nous découper en gigots pour leurs festins ? Pourtant ils t’ont reconnu et t’ont nommé « Karan d’Octolan, le royal maître de Zarf ». Est-il possible que tu ne conserves nul souvenir du passé, que tu ne saches plus qui tu es, ce que tu es ? As-tu oublié le sorcier rebelle, Djl Grm, qui a détruit ton corps et poussé ton âme dans un tortueux corridor pour te faire tomber sur la Terre, où tu as acquis un nouveau corps de Terrien ? N’as-tu aucune souvenance de ton impériale épouse ? Cette grande dame, si aimée de tous jusqu’aux plus lointains confins de ton immense royaume qu’elle a été déclarée déesse, ne sera-t-elle pas vengée ? Nul ne sait ce que ce maudit sorcier a fait d’elle. On sait seulement qu’il a cherché à la séduire, et quand elle l’a repoussé, elle a disparu ! Cependant, je suis certain qu’il ne l’a pas projetée sur la Terre car alors vous vous seriez retrouvés, et vous auriez tous deux provoqué sa défaite. Non, roi Karan, elle est ici ! Dans la nuit, son esprit vient murmurer au mien : « Zarf, je suis toujours ta reine. Trouve mon seigneur, où qu’il soit… Veille sur lui… si c’est possible, ouvre-lui une porte. Il me retrouvera, il me délivrera, grâce à son amour. » Karan, mon roi, est-ce que l’esprit de notre souveraine attendra en vain, en croyant que Zarf est un traître, et toi un mauvais époux ?
— Je ne me souviens pas, murmurai-je dans un gémissement.
Mais j’étais convaincu, je croyais implicitement les paroles de Zarf. Et quelle ne fut pas mon angoisse en cet instant terrible ! L’amnésie, comme on l’appelait sur la Terre. L’impossibilité de se souvenir, la perte de l’identité… Et puis, dans les brumes de mon esprit, une objection insurmontable dressa sa tête hideuse : « Si le sorcier a détruit mon corps, et a projeté mon entité sur la Terre, où au moyen de la naissance j’ai retrouvé un corps et suis devenu ce que je suis, comment peut-on me reconnaître ici comme Karan le roi d’Octolan ? Ce n’est pas possible, Zarf. Vous devez vous tromper. »
— Mon roi, répliqua-t-il avec pitié, tu as vraiment l’esprit troublé ! Sur Terre, ton corps a été façonné par l’hérédité parentale. Mais ici, quand la douleur t’a fait frémir sur le seuil, ton corps a repris sa véritable identité et sa propre substance. Crois-moi ! Tu es bien Karan d’Octolan et aucun de ceux qui t’ont vu durant ton règne ne peuvent réfuter ton identité, quand bien même d’autres seraient trop heureux de te tuer pour t’empêcher de remonter sur ton trône.
« Seigneur, le mal règne aujourd’hui à la place du bien, et un bel et heureux pays est devenu une antichambre de l’enfer. Les corps de ton peuple sont la proie des vampires et des goules. Les ennemis nous assaillent de l’extérieur et les démons nous attaquent à l’intérieur. Tes sujets, apeurés, découragés, sans espoir, se détournent de leur allégeance à la dynastie Karanate. Nous serons heureux si nous trouvons cent âmes loyales parmi les huit provinces d’Octolan. Moi-même, je ne suis plus qu’un fugitif ; et considérable est la rançon que paierait Djl Grm pour la tête de Zarf le Proscrit ! Quant à notre gracieuse reine Mehul-Ira…
Son cœur lourd ne lui permit pas d’en dire davantage ; et je sentis sur mes joues deux larmes brûlantes.
— Je ne puis me souvenir, murmurai-je dans un soupir. Peut-être suis-je Karan, mais je n’ai plus sa mémoire ! Quel roi serais-je, quel chef, avec le corps de Karan et l’esprit d’un Terrien !
Je me laissai retomber sur ma couche, tremblant de rage et d’impuissance.
Zarf réfléchit longuement, puis il me dit :
— Seigneur, il semble que Djl Grm, avant de te chasser et de te jeter sur la Terre, a projeté une inhibition sur ta mémoire. Si je ne me trompe pas, nous pouvons être certains qu’il ne te libérera jamais. Mais, Seigneur, je crois savoir que non loin d’ici vit un autre magicien, Agnot Halit, aussi redoutable que Djl Grm et tout aussi puissant. Peut-être serait-il capable de te rendre le souvenir, mais reste à savoir s’il le voudrait. On dit qu’ils se haïssent, comme seuls peuvent se haïr deux sorciers. C’est notre seul espoir. Je crois qu’il serait bon, dès que tu seras en mesure de voyager, d’aller voir, cet Agnot Halit pour essayer de le persuader de nous aider.
— Qu’il en soit ainsi, répliquai-je. Nous partirons à l’aube. Sommes-nous des femmes, pour rester couchés pour quelques égratignures ?
— Mais tu es encore affaibli par tes blessures, protesta-t-il.
— Pas plus que toi ! Nous partirons à l’aube, comme je l’ai dit. Si je suis véritablement ton roi, c’est à moi de commander, et à toi d’obéir ! Mais pour ce soir… nous allons dormir, si nous pouvons dormir sans crainte ici.
— Tu ne pourras jamais dormir sans crainte, rétorqua-t-il, tant que tu ne seras pas rétabli sur le trône de chrysolite, entouré de tes gardes du corps. Cependant, nous pouvons prendre quelques petites précautions pour éviter une mauvaise surprise.
Il prit une cuvette de métal et deux bâtons avec lesquels il façonna une espèce de système d’alarme contre la porte, qui tomberait bruyamment si on essayait de la pousser.
— Voilà, grogna-t-il. Maintenant nous pouvons dormir. Nous en avons besoin.
Le tintamarre de la cuvette tombant sur le sol me réveilla en sursaut. Je me dressai, l’épée à la main, sur des jambes flageolantes. Zarf me jeta un regard apitoyé mais il ne dit rien. Lentement, la porte s’ouvrit, et un visage absolument grotesque apparut. Zarf poussa un soupir de soulagement.
— Entre, mon bon Koto, dit-il d’une voix douce, comme pour parler à un enfant timide. Le roi Karan ne te fera pas de mal. Et moi non plus.
Puis Zarf tourna légèrement la tête vers moi et murmura à mi-voix :
— C’est à Koto que cette hutte appartient. C’est un Hybride, né d’une femme perdue de la race Rodar et d’un Élémentaire du Désert Rouge. Mais Koto est tout à fait doux et timoré. Et il n’est pas aussi stupide qu’il le paraît, car lorsque je lui ai appris ton identité, cette malheureuse créature a pleuré parce que son taudis n’était pas digne de ta royauté. Jusqu’à la fin de ses jours, Koto sera fier de…
— Ces « Rodars » ? demandai-je tout bas. Et ce « Désert Rouge » ?
— Les Rodars ? De gigantesques sauvages, qui vivent entièrement nus. Assez doux, avec des âmes d’enfants. Et le Désert Rouge est une vaste étendue aride, qui t’appartient mais qui n’a aucune valeur.
— Entre, bon Koto, ordonnai-je. Moi, Karan, roi d’Octolan, je te commande d’entrer et de venir t’agenouiller devant moi.
Reniflant, gémissant de terreur, l’Hybride avança gauchement et se jeta à plat-ventre à mes pieds. Il saisit sa tête entre ses deux mains semblables à des pattes, ouvrit sa vilaine bouche et émit un hurlement rauque. Il bafouilla, dans un paroxysme de frayeur :
— Je le savais ! Je le savais ! Cette hutte est indigne du roi Karan le Splendide ! Et maintenant il va trancher la tête de Koto avec son épée, et trancher aussi celle de Zarf ! Roi Karan, c’est lui qui m’a forcé de…
— Tu te trompes, bon Koto, assurai-je. Je n’ai nulle intention de te couper la tête, ni celle de Zarf.
Je frappai alors légèrement son épaule avec le plat de mon épée.
— Lève-toi, baron Koto, Seigneur du Désert Rouge et de tous les Rodars qui y vivent. C’est ainsi que moi, Karan, te récompense de nous avoir secourus dans le besoin.
Zarf sursauta, rendu furieux par l’audace de mon geste. Pour lui, c’était une insulte à toute la chevalerie. Et puis, soudain, il éclata de rire.
— Seigneur, s’écria-t-il, si tout autre que toi avait agi ainsi, je l’aurais fait périr de ma propre main. Mais je me souviens qu’autrefois tu étais coutumier de ce genre de fredaines. Toute folle que soit celle-ci, elle pourrait bien te servir. Tu es trop faible pour voyager, malgré ton courage, et nous devrons attendre en ce château du baron Koto que les forces nous reviennent. Alors Koto aura peut-être eu la chance de nous trouver des animaux de monte qui nous permettront de nous déplacer plus vite que sur nos jambes.
Ce dernier argument me contraignit à capituler.
C’était une assez bonne raison pour attendre. Cependant, j’interrogeai Zarf sur notre prochain voyage.
— Quels territoires devrons-nous traverser ? Quels habitants rencontrerons-nous en chemin ? Des sauvages, des êtres civilisés ? Hostiles, amicaux ? Et nos épées suffiront-elles à nous protéger ?
— Ce sera un long trajet, fort dangereux, me répondit-il gravement. Notre chemin nous fera traverser ce même Désert Rouge dont tu viens de faire don à Koto, et franchir ensuite la Mer des Morts où d’affreux fantômes se dressent hors des eaux immondes ; et puis nous devrons passer par les Collines de Silex pour gagner les Monts de l’Horreur où abondent les vampires et les démons ; et de là notre route nous conduira vers une ville diabolique où l’on adore le Prince de tous les démons. Et là, si nous avons de la chance, peut-être trouverons-nous le sorcier que nous cherchons.
— Charmante perspective, grommelai-je aigrement. Mais est-ce que tous ces suppôts de l’enfer sont assez solides pour être transpercés par du bon acier, ou bien sont-ce des esprits à l’abri de toute blessure ?
— Certains sont assez charnels, alors que d’autres sont immatériels et d’autant plus dangereux. Et puis il y a diverses tribus de sauvages, toutes hostiles aux étrangers. Nous pouvons, certes, nous attendre à un voyage plein de surprises !
— Zarf, demandai-je brusquement en songeant avec nostalgie aux fusils et aux pistolets de la Terre, pourrais-tu me faire retourner sur Terre pour une brève visite, et puis me ramener ici chargé de certains colis assez lourds ? Et peux-tu me procurer de l’or et des gemmes en quantité ?
— Seigneur, répliqua-t-il tristement, je n’ai rien à te donner, sinon ma vie et ma loyauté. Je ne possède ni or ni pierres précieuses, sans quoi tu n’aurais même pas besoin de me les demander. Et je ne puis te faire retourner sur Terre non plus… mais pourquoi désires-tu si brusquement y repartir ?
Je le lui expliquai, et il me comprit, mais il me répéta qu’il était incapable de me satisfaire.
— Des armes à feu, s’exclama-t-il avec envie. Quel dommage que nous n’en possédions point. Les couteaux, les lances, c’est tout ce que nous avons.
— Koto, dis-je en me détournant tandis qu’une nouvelle idée se formait dans mon esprit, as-tu une sorte de bois qui pourrait se plier ainsi ?
Je dégainai mon épée, pinçai la pointe et la courbai en arc et puis la lâchai brusquement.
Koto hocha la tête et sortit de la hutte. Je l’entendis fendre du bois et bientôt il revint avec un long bâton de bois dur qu’il me tendit avec hésitation. J’exultai, car c’était précisément ce que je désirais.
— Des arcs et des flèches ! m’écriai-je. Maintenant je me sens plus rassuré ! Zarf, nous avons une bonne raison de nous attarder ici encore un peu.
Brièvement, je m’expliquai, en me servant d’un petit bâton pointu pour dessiner sur le sol ce que je voulais dire. Sur Terre, j’avais pratiqué le tir à l’arc et je connaissais bien mon sujet, même si je n’avais guère manié l’épée.
Malgré mon impatience, nous dûmes attendre trois semaines avant de quitter tous les trois le château de Koto au bord du Désert Rouge. Nous étions trois, parce que Koto avait protesté, en poussant des hurlements lugubres, qu’il ne voulait pas être abandonné. Je l’avais fait baron, déclarait-il, et il avait le devoir de me suivre à la guerre ! Zarf l’approuva en riant, et j’acceptai de l’emmener.
Nos montures étaient les plus extraordinaires qui se pussent imaginer. D’énormes oiseaux, que je ne puis comparer qu’à des coqs de combat géants, avec des éperons plus longs et plus aigus, et des becs plus gros. Leur caractère était exécrable. Zarf affirmait qu’ils se battraient farouchement si nous avions à nous défendre. Et combien rapide était leur course !
Je demandai à Koto où il se les était procurés et il me répondit qu’il était sorti par une nuit sans lune et les avait choisis parmi un troupeau appartenant à un petit hobereau du voisinage. Lorsque je ris et le traitai de voleur, Koto protesta.
— Le roi Karan n’avait-il pas besoin de montures ? Et tout le royaume et ce qu’il contient n’appartiennent-ils pas au roi ?
Nous partîmes donc tous trois ainsi montés, et armés de petits arcs courts mais puissants et de flèches épaisses et redoutables. Zarf et moi avions en outre les épées que nous avions prises aux Vulmins, et Koto une lourde massue façonnée dans le tronc d’un jeune arbre et à l’extrémité arrondie, dans laquelle il avait enfoncé une dizaine de pointes de bronze verdi, une arme des plus efficaces et tout à fait terrible si l’on avait le courage de s’en servir dans un corps à corps. Zarf affirmait que Koto serait si avide de me plaire qu’il lutterait comme un dément si l’occasion s’en présentait.
La traversée du Désert Rouge ne fut pas une partie de plaisir. Les jours étaient torrides, balayés de tempêtes de sable, et la nuit des vents glacés hurlaient comme tous les démons de l’enfer. Nous parvînmes enfin au bord de la Mer des Morts, et aucun nom n’aurait pu mieux définir cette étendue désolée et putride.
Des eaux grisâtres se soulevaient lourdement, des vagues grasses venaient s’écraser sur des plages d’un gris brunâtre ou au pied de falaises sombres et sinistres. Un véritable paysage de cauchemar !
— Zarf, murmurai-je en frémissant, ne serait-il pas possible de contourner cette mer ?
— Peut-être… Mais cela nous prendrait quatre fois plus de temps que la traversée.
— Mais comment allons-nous passer ? Je ne vois ni bateaux ni bois pour fabriquer un radeau.
— J’ai entendu parler d’une tribu qui vit dans ces parages, me répondit Zarf d’une voix songeuse. Il est possible que nous puissions la persuader, de gré ou de force, de nous construire un esquif qui nous permettra de franchir cette mer pestilentielle. Mais avant tout, nous devons trouver un lieu propice pour camper cette nuit.
Nous nous éloignâmes de la plage, jusqu’à ce que la mer disparaisse de notre vue… et de notre odorat. Un cri joyeux de Koto nous fit faire halte. Il venait de découvrir, près d’un amas de rochers entassés par quelque ancien cataclysme, une sorte de grotte assez grande pour nous fournir un abri à nous et à nos montures.
Ce qui avait plus particulièrement séduit Koto, c’était un amoncellement de pierres semblables à de l’ambre mais d’une curieuse couleur rouge. Quand il en eut ramassé assez pour satisfaire son projet, il les disposa en rang, sur une longue ligne, devant l’entrée de la grotte et y mit le feu. Ces pierres brûlaient comme du charbon en dégageant une flamme blanche et claire et une odeur tout à fait agréable, sans la moindre fumée.
— Cette région est infestée de démons, la nuit, nous dit très sérieusement Koto. Mais aucun diable n’osera jamais franchir cette ligne de feu.
Il avait raison. Aucun démon ne passa, mais après la tombée de la nuit nombreux furent ceux qui le tentèrent. Ayant échoué dans cette louable tentative, ils se massèrent au-delà, et nous contemplèrent avidement.
Nous partageâmes la nuit en trois tours de veille. Zarf et moi nous enveloppâmes dans nos manteaux et dormîmes sans que rien ne trouble notre repos. Mais Koto, lorsqu’il m’éveilla, me dit qu’il avait vu un grand nombre de démons s’agiter au-delà de notre rempart de feu. Puis il s’enroula dans sa cape et ne bougea plus. Cependant, n’entendant aucun ronflement, je soupçonnai bientôt son sommeil d’être mensonger car depuis que nous avions quitté son fief il avait toujours ronflé comme le tonnerre incarné. Je finis par l’obliger, par ruse, à se trahir. D’un mouvement de la tête, je l’appelai à mon côté.
— Koto, crois-tu que ton roi est incapable de monter la garde, que tu refuses de dormir ?
— Seigneur, répondit-il, il y a de nombreux démons dans les parages, et certains sont très dangereux, et rusés aussi. Je connais leurs façons mieux que mon seigneur, et suis plus capable de leur résister. Et puis, aussi, j’attends le plus grand de tous, car j’ai à lui parler.
— Ton père, Koto ?
— Oui, mon Roi. Koto lui a fait parvenir un message par un diable inférieur, et il va sûrement venir.
— Koto ! m’écriai-je sévèrement. Trahirais-tu ton roi ?
Il me regarda d’un air peiné.
— Non, Sire. Je ne cherche qu’à servir mon maître !
J’eus honte de mes soupçons et me hâtai de l’apaiser :
— Je remercie mon baron. Koto, me permets-tu de rencontrer ton père ?
— Si mon roi le veut, dit-il après avoir réfléchi un moment. Mais il me faudra d’abord l’avertir, sans quoi il serait fâché.
Nous attendîmes en silence, pendant un long moment. Et puis dans les ténèbres au-delà du feu deux yeux cramoisis énormes se mirent à luire farouchement. Calmement, Koto se leva, enjamba la ligne rutilante de notre barrière de sécurité, et s’éloigna dans la nuit, vers ces deux globes lumineux. Mille craintes m’assaillirent. J’écarquillai les yeux mais ne pus rien voir. Les yeux cramoisis eux-mêmes avaient disparu. Mon seul réconfort, c’était de me dire que si jamais Koto était en danger, ses hurlements m’en avertiraient. Je tendis l’oreille, mais ne pus percevoir le moindre murmure. Enfin, après une attente anxieuse, Koto reparut, toujours aussi calme, et me murmura :
— Si le roi Karan désire voir le père de Koto, il est temps ! Viens. Il est terrible à contempler mais il m’a promis de ne pas faire de mal à mon roi. Seulement, n’éveille pas Zarf… pas encore !
Je dus faire appel à tout mon courage pour enjamber la ligne de feu et m’aventurer dans ces ténèbres infestées de démons. Koto les craignait bien moins que moi. L’atmosphère était imprégnée de maléfices. D’étranges visages abominables me dévisageaient, des voix sourdes gémissaient et marmonnaient à mes oreilles, des mains glacées et moites saisissaient mes bras, mes vêtements, mais ne pouvaient s’y cramponner.
À un moment donné, des lèvres de glace m’embrassèrent sur la bouche et… Ah ! la fétidité de cette haleine !
Brusquement, Koto s’arrêta. Une gigantesque masse noire se détachant sur l’obscurité de la nuit barrait notre chemin. Nous restâmes pétrifiés, pour attendre… quoi ? Je finis par m’impatienter, las d’être planté là comme une bûche, et portai la main à mon épée.
— Eh bien ? demandai-je sèchement à Koto. Qu’est-ce qui nous retient ici ? Et où est ton père si puissant ? J’ai bien envie de frapper de mon épée cette barrière noire, pour voir si elle est infranchissable !
Avant qu’il puisse me répondre, la barrière disparut ! Et je vis alors deux yeux brûlant d’un feu cramoisi et démoniaque plongeant dans les miens, à les toucher presque… pas de visage, pas de corps… aucune forme… rien que du vide, et deux yeux. Avec un reniflement de mépris je tournai le dos à l’apparition.
— Koto, dis-je sévèrement, je suis Karan, le roi d’Octolan. Les jeux d’enfants ne m’amusent pas, et je ne suis pas effrayé par des Élémentaires, diables ou démons, farfadets ou suppôts de l’enfer qui peuvent hanter mon royaume. Je suis leur souverain comme je suis le tien ! Que ton père me montre du respect, sinon nous retournerons à notre abri…
Un Être se dressa devant moi ! Il était plus grand que Koto ou moi, sans pour autant être un géant. Cependant, je savais qu’un Élémentaire était capable de prendre à volonté n’importe quelle forme. Ses traits n’avaient rien d’humain et pourtant son expression n’inspirait en aucune façon l’horreur ni la répugnance. Mais une indiscutable puissance s’y devinait, qui luisait aussi dans ces yeux immenses.
L’être me considérait froidement, sans aucune hostilité, amitié ni curiosité, et je soutins ce regard tout aussi imperturbablement. Si la chose cherchait à me terrifier, elle n’y réussissait guère. Et puis je m’aperçus que, par télépathie, elle lisait dans mon âme. Le plus étrange, c’était que je commençais à comprendre de même ses pensées.
— En vérité, tu es le roi Karan d’Octolan, revenu régner sur ton peuple. Et moi, pour qui le présent, le passé et l’avenir ne font qu’un, je te dis que tu réussiras dans ton entreprise. Plus que tu ne peux le rêver aujourd’hui, ah oui ! Et parce que tu as traité Koto comme un homme, et parce que tu feras de lui un être dont je pourrai être fier, je te transporterai, toi, Koto et ton sombre Zarf ainsi que vos montures au-delà de la Mer des Morts et au-delà des Collines de Silex. Mais pour franchir les Monts de l’Horreur, vous devrez trouver votre chemin. Je contrôle certaines puissances de la nature et ne crains rien ; mais il existe un ancien pacte entre le magicien que tu recherches et moi. Par conséquent, je ne désire point susciter sa colère en vous transportant à son insu dans son royaume.
« Mais je puis te dire ceci, qui te servira : il exigera de toi un service. Si tu le lui rends, tout ira bien pour toi et tu réaliseras tes projets. Si tu refuses, tu le regretteras jusqu’au dernier jour de ta vie. À l’aube, tenez-vous prêts et j’accomplirai ma promesse. Ne crains rien, quoi qu’il advienne, car mes moyens sont incompréhensibles, et dépasseraient ton entendement même si je les expliquais. Et maintenant au revoir, jusqu’au jour !
Sur ce… je ne vis plus rien ! Le père de Koto s’était tout simplement évaporé !
En retournant à la grotte nous trouvâmes un Zarf fort inquiet, qui jurait comme un troupier. Mais il se calma lorsque je lui racontai ce qui s’était passé, encore qu’il hochât la tête d’un air sceptique, comme s’il n’avait guère confiance dans le père de Koto et l’aide proposée.
— Il va plutôt nous fourrer dans les ennuis que nous en tirer, grommela-t-il. Cependant, comme nous n’avons pas le choix, je suppose que nous devons accepter son secours et tenter notre chance.
Aux premières lueurs de l’aube, nous étions déjà prêts et nous attendions. Nous remarquâmes dans l’air une odeur singulière, indescriptible et pourtant familière, comme celle de la foudre frappant trop près de nous. Et puis un étrange vent se leva, glacé, gémissant et puis hurlant et rugissant comme si toutes les âmes en peine de l’enfer exprimaient leur douleur – du sable, de la poussière, de petits cailloux volèrent autour de nous. Le monde disparut brusquement, ainsi que mes compagnons – il ne restait rien – j’étais aveuglé, étouffé par le sable tourbillonnant, j’avais le vertige, je ne savais plus si j’étais vivant ou bien mort et enterré. Je n’avais conscience que de mes souffrances aiguës.
Ma monture trébucha et s’écroula. Je sautai à terre, le souffle coupé, et fus pris d’une terrible nausée, après quoi je me sentis un peu mieux. Ahuri, je regardai autour de moi. Zarf et Koto se relevaient péniblement et, devant nous, il y avait le père de Koto. Le grand Élémentaire souriait et dans ses yeux brillait une lueur de réelle amitié.
— Seigneur Karan, toi et les tiens êtes à présent au-delà de la Mer des Morts et des Collines de Silex ; et devant vous se dressent les Monts de l’Horreur. J’ai tenu ma promesse au roi qu’honore et respecte mon fils. Adieu.
Et avant que je puisse exprimer ma reconnaissance, il disparut, selon son habitude. Un instant visible, la seconde d’après, plus rien !
— Je sais beaucoup de choses de mon père, murmura Koto ; mais jamais je ne m’étais douté qu’il pouvait faire ça !
Une vague piste serpentait vers une large vallée au fond de laquelle se dressaient les redoutables parois des Monts de l’Horreur. Ils méritaient bien leur nom car ils étaient hideux et recélaient des démons en leur sein.
La piste devint bientôt une route praticable, encore qu’ancienne et en grand besoin d’être réparée. J’eus l’impression que personne n’était passé par là depuis des siècles ; j’en conclus que ceux qui l’avaient construite appartenaient à une race disparue depuis longtemps, qui n’avait laissé que cette œuvre pour marquer son passage.
La route nous amena, à la tombée du soir, aux abords des ruines d’une antique cité. Plus une pierre ne restait debout. Nous décidâmes d’y camper pour la nuit, et tandis que Koto dressait nos tentes et préparait notre repas, je me hasardai parmi les décombres.
Partout, je vis de larges dalles couvertes de pétroglyphes. Quelle qu’eût été cette race, elle avait une écriture et, de plus, le goût de la décoration. Ces gens avaient dû être, comme les anciens Égyptiens, dominés par la prêtrise, à en juger par le caractère des nombreuses gravures illustrant le texte incompréhensible. Mais si l’on pouvait se fier à ces dessins, leurs dieux avaient dû naître de l’union d’un cauchemar et du délire d’un fou homicide ! Rien qu’à les voir, j’étais pris de frissons, tant étaient odieux et immondes les actes et les rites qu’ils représentaient.
Je montais la garde. Mes compagnons ronflaient à l’unisson, m’offrant un concert des plus discordants et, sans m’endormir le moins du monde, je m’étais abandonné à une sorte de rêverie. Lentement, je pris conscience d’une paire d’yeux brillant d’une lueur opalescente qui me contemplaient, d’au-delà du feu pensant que ce pouvait être le père de Koto je le saluai aimablement à voix basse. Mais, ne recevant aucune réponse, je fus pris de colère et demandai sèchement qui était là et ce que l’on voulait. Toujours pas de réponse. Alors je saisis mon petit arc et décochai une flèche entre ces deux yeux luisants.
La seule riposte fut un éclat de rire cristallin. Une flèche acérée et bien dirigée ne prête guère à rire, mais je me dis que dans ce maudit pays tout pouvait arriver.
— La petite baguette de mort n’a aucun pouvoir sur moi et ne peut me faire de mal, assura une voix aussi cristalline que le rire. Voyons, ô Étranger, comment pourrais-tu tuer une personne qui est morte depuis des ères, mais qui vit encore, et qui règne ?
— Ainsi, cette petite « baguette de mort » ne peut pas te tuer ! grinçai-je. Eh bien, nous allons bien voir ce que celle-ci va faire !
Sur quoi mon épée jaillit et s’abattit en sifflant en travers du petit feu. S’il y avait eu là une tête et un corps, ils auraient été promptement séparés l’un de l’autre ! Mais ma lame ne trancha… que du vent.
En face de moi, de l’autre côté du feu de camp, souriant avec indulgence comme pourrait le faire une mère amusée par le caprice d’un enfant par ailleurs intéressant, se tenait une fille resplendissante, une beauté brune et pulpeuse, son svelte corps d’un bronze doré recouvert d’un léger reflet verdâtre. Son vêtement, un léger voile de tissu brillant et nacré, moulait délicieusement les rondeurs de son corps exquis.
— Qui êtes-vous ? demandai-je.
— Une princesse de l’enfer, qui règne pourtant sur cette région. Il y a des siècles, j’étais la reine de cette ville alors qu’elle était au pinacle de sa gloire et de sa puissance. Mais il surgit parmi les prêtres un puissant magicien dont le pouvoir devint plus grand que le mien. Il déchaîna contre moi et mon peuple les fureurs du feu, de l’eau et de la terre, les séismes, les inondations et les incendies, et nous devînmes des ombres, mais il ne put jamais nous détruire tout à fait. Ainsi tu n’as sous tes yeux que des ruines dans lesquelles mon peuple vit encore à l’état de fantômes. Et moi, fantôme aussi, suis restée pour régner sur un peuple d’esprits et une ville détruite.
— Si tu n’es qu’un fantôme, répliquai-je sèchement, tu me parais bien tangible.
— Vraiment ? dit-elle avec un rire moqueur, Étais-je bien tangible quand tu as employé contre moi deux baguettes de mort différentes ? Cependant, tu n’as pas tout à fait tort. Je suis assez tangible à présent, comme tu pourrais t’en assurer si tu le voulais. Je façonne mon corps selon ma volonté, et le réduis en vapeur quand je n’en ai plus l’usage. Un jeu d’enfant, pour ma magie, ô Étranger… Tu ne me crois pas ? Regarde !
Elle se dressa, dans toute son attirante beauté, marcha délibérément dans le feu, et vint s’asseoir à côté de moi, si près que je sentis ses radiations magnétiques.
— Tu peux me toucher, me prendre dans tes bras si tu veux, baiser mes lèvres jusqu’à ce que ton sang prenne feu, et rafraîchir ton ardeur dans mon étreinte, et tu verras que je ne suis pas de glace !
Ses bras lisses et doux enlacèrent mon cou comme des serpents satinés.
— Alors ? souffla-t-elle. Ne suis-je pas tangible ? Et désirable ? Prends-moi, et je serai pour toi ce que nulle autre, femme ou diablesse, goule ou fantôme, ange ou démone n’aura jamais été ! Je te donnerai la puissance, la sagesse, je te ferai régner… tu connaîtras dans mes bras un amour et une passion comme tu n’as jamais osé en rêver.
Jusqu’alors j’étais resté immobile, silencieux, mais soudain je rattrapai le temps perdu. Une poussée brutale la renversa dans le feu, et de mes lèvres jaillit un mot si descriptif que les plus viles putains de la Terre auraient rougi de se voir attribuer pareille épithète.
Mais la ravissante princesse de l’enfer prit manifestement cela pour un compliment. Et si elle était fâchée d’avoir été jetée dans le feu, elle n’en montra rien. Elle surgit des flammes, plus séduisante que jamais ; pas un cheveu de ses lourdes tresses noires n’avait été déplacé ; sa peau de bronze doré était intacte et le sourire provocant frémissait toujours sur ses lèvres charnues.
— Ce que tu m’as appelée… je pourrais l’être, pour toi, murmura-t-elle langoureusement. Nous sommes faits l’un pour l’autre, toi et moi, depuis le commencement de l’éternité…
À ces mots, mon sang ne fit qu’un tour ! Fait pour cette diablesse ? Moi ? Ma main jaillit, saisit son cou délicat comme un étau, sans pitié.
— Espèce de… !
Ce mot-là était plus effroyable encore que ma précédente épithète.
— Puisque la flèche et l’épée ne peuvent rien, voyons si tu résistes à la strangulation !
Mes doigts se crispèrent, je fis appel à toute ma force. Et pour faire bon poids j’abattis mon autre poing sur sa figure… et faillis me disloquer l’épaule ! Car la princesse de l’enfer, la goule, la démone, la femme, je ne sais quoi, n’était tout simplement plus là ! En fait, je commençais à me demander si elle avait existé, et si je ne m’étais pas assoupi, si je n’avais pas rêvé…
— Ce n’était pas un rêve, roi Karan !
La voix était grave, sonore, plaisante. En levant les yeux je vis un grand vieillard très digne, tête nue, qui me souriait amicalement.
— Zarf ! Koto ! Debout ! hurlai-je en me dressant d’un bond, l’épée au poing.
Le vieillard leva une main dans un geste de paix.
— Non, roi Karan, ils dormiront tranquillement, tant que je ne les aurai pas tirés moi-même de leur sommeil. Cette démone leur a jeté un sort que seul un être plus puissant qu’elle peut dénouer. Et je ne le ferai pas tant que toi et moi n’aurons pas conféré, au sujet d’une affaire qui nous intéresse tous les deux.
— Qui êtes-vous ? criai-je. Et quelle diablerie méditez-vous contre moi et mes compagnons ?
— Ce dormeur-ci, Zarf, t’a parlé d’un magicien. Et tu as pris la route pour le rencontrer, n’est-ce pas ? Eh bien, je suis celui que tu cherches, et tu as atteint le but de ton voyage, roi Karan. Sachant que tu viendrais, j’étais prêt à t’accueillir dès que tu pénétrerais dans mes domaines, et cette ville en ruine marque ma frontière. Aussi, me voici !
« Tu n’es rien pour moi, roi Karan, et je ne suis rien pour toi. Mais nous avons un ennemi commun, Djl Grm ! Ma querelle avec lui est ancienne. À toi, il a fait du tort. Il y a un service – je le lis dans ta pensée – que tu espères que je pourrai et voudrai te rendre. Karan, roi déchu, loin de ton trône, de ta couronne, de ton royaume, tu es un homme hardi et plein de ressources et tes deux compagnons valent une armée d’hommes ordinaires. Rends-moi un service, fidèlement, sans discussions ni faux-fuyants, et je te rendrai la mémoire. Alors ?
— Réveille Zarf et Koto, ordonnai-je. Si tu es celui que je cherche, ils sauront te reconnaître et ne te feront pas de mal. Moi, Karan, je t’assure de ma protection !
Cela le fit rire, mais il y avait dans ce rire plus d’admiration que de mépris.
— Toujours aussi audacieux, roi Karan ! Très bien. J’accepte.
Il fit un geste bref et murmura des mots que je ne pus saisir.
— Maintenant parle, à voix basse si tu le veux, et vois s’ils sont endormis.
Comme j’obéissais, ils se levèrent brusquement et se mirent debout, tous leurs sens en éveil… Ils nous regardèrent. Les traits affreux de Koto exprimèrent une telle frayeur que je me hâtai de l’assurer qu’il n’y avait aucun danger. Zarf s’inclina respectueusement, sans manifester de peur. Notre visiteur parla alors, avec courtoisie :
— Tu me connais, Zarf ? Et toi, baron Koto ?
— Tu es Agnor Halit, le puissant magicien que mon roi vient voir sur mes conseils, répondit gravement Zarf.
Koto hocha vigoureusement la tête.
— Mon père dit que tu détiens plus de pouvoirs que le diable en personne, ô Agnor Halit.
— Le roi Karan est-il satisfait ?
— Je le suis, avouai-je. Mais pourquoi es-tu venu ici à ma rencontre au lieu de me faire voyager jusqu’au lieu de ton séjour ?
— Voici la raison : le service que je demande, en échange de quoi je libérerai ta mémoire prisonnière, va te forcer à retourner en arrière, jusqu’aux rives de la Mer des Morts. Ainsi, j’ai voulu t’épargner de longs jours de marche, bien des fatigues et des dangers.
— Et ce service ?
— Prête-moi toute ton attention, je vais te l’expliquer. Il existe un trésor que je rêve de posséder. Certaines bonnes raisons m’empêchent d’aller le chercher moi-même, mais ces raisons ne peuvent t’affecter. Pour dire vrai, il est caché dans le territoire gouverné par un autre magicien qui ignore sa présence. Celui qui a caché ce trésor est aussi un magicien… et il y a très longtemps qu’il a dissimulé cette chose inestimable pour de sombres raisons connues de lui seul. C’est la statue d’une très belle femme nue ; et cependant c’est un énorme joyau, un saphir sans défaut, presque grandeur nature…
— Aucun saphir au monde ne peut être aussi grand ! protestai-je.
Mais Agnor Halit se contenta de sourire.
— C’est vrai. Cependant, roi Karan, la magie peut opérer des merveilles. Ton trône est fait d’une gigantesque chrysolite, et pourtant il n’existe pas au monde de chrysolite de cette taille. Pourtant, tu es le « Roi Karan au trône de chrysolite ». La magie a façonné ton trône à partir de certaines substances et malgré tout le plus expert des joailliers affirmerait que c’est une chrysolite authentique… Cette statue de saphir a été faite de chair et de sang, par enchantement. C’est en réalité le corps d’une sorcière qui, il y a bien longtemps, a osé défier un grand magicien, jusqu’à ce qu’il parvienne à la vaincre par traîtrise. Pour la punir, il l’a transmutée en saphir, l’a réduite à la taille d’un adolescent, et n’a laissé d’elle qu’une magnifique image où son âme est emprisonnée. Mais lorsque j’aurai cette image en ma possession, je détiendrai une arme contre lui…
« Il la haïssait si profondément qu’après l’avoir transformée en pierre précieuse, il ne put supporter de l’avoir constamment sous ses yeux ; alors il l’a cachée dans une grotte submergée proche de la rive de la Mer des Morts. Mais il est possible de pénétrer dans cette grotte, à certain moment.
— Et si je t’apporte cette statue…
— Alors je dénouerai les liens qui retiennent ta mémoire prisonnière. Ainsi, dès que tu m’auras remis l’Image de Saphir, sans discussions ni faux-fuyants, tes souvenirs du passé seront nets et précis. Moi, Agnor Halit, magicien, je t’en fais le serment, roi Karan d’Octolan. Et je suis fidèle à mes serments. J’ai commis bien des péchés, bien des crimes innommables, mais il est une chose dont Agnor Halit ne s’est jamais rendu coupable : la rupture d’une promesse.
— C’est bien, répliquai-je. (Et pour ne pas être en reste je fis à mon tour un serment :) Moi, Karan, je te remettrai ce trésor si je réussis dans cette entreprise, sans en réclamer la moindre partie. Tu pourras si tu le veux le briser en mille éclats bleus si tel est ton désir, à l’instant même où je te l’apporterai.
Une lueur démoniaque brilla un instant dans les yeux sombres du sorcier tandis qu’il murmurait d’une voix étrange :
— Il se peut que je fasse une chose plus singulière encore, lorsque je l’aurai en ma possession !
— Tes mystères m’importent peu, dis-je en haussant les épaules. Tout ce qui m’intéresse, c’est que toi et moi ayons un accord que nous entendons respecter tous les deux. Maintenant dis-moi tout ce que tu sais, afin que je puisse découvrir sans tarder ce lieu où est cachée l’Image de Saphir.
Nous passâmes le reste de la nuit assis autour de ce vieillard d’aspect aimable, à l’écouter nous raconter par le menu tout ce qu’il savait de notre route, sans manquer de nous avertir franchement que nous nous dirigerions vers la plus épouvantable des antichambres de l’enfer, une fois que nous aurions atteint l’entrée de la grotte. Et, comme nous allions bientôt le découvrir, il était encore en dessous de la vérité…
— Seigneur Karan, dit Koto en tendant les bras, à moins qu’Agnor Halit n’ait menti, je crois que là-bas se trouve l’entrée de cette grotte que nous cherchons.
Après un bref coup d’œil nous mîmes pied à terre, car les signes étaient indiscutables. Cinq énormes rochers formaient les angles d’un pentagone avec, au centre, un bassin, manifestement empli par les eaux de la Mer des Morts au moyen de quelque canal souterrain. Pour confirmer cette supposition, la surface du bassin se soulevait à la même cadence que les vagues déferlant sur la plage à quelques centaines de mètres de là.
Soudain, sous nos yeux, la surface s’agita violemment ; un tourbillon se forma, se creusa en émettant d’étranges bruits de succion, de gargouillement, de bizarres gémissements sifflants. Cela dura près d’une heure, après quoi la surface redevint lisse et calme.
Et puis soudain un autre changement se produisit. Au centre même du bassin une énorme bulle s’éleva et éclata, polluant l’atmosphère d’une puanteur immonde. D’autres bulles montèrent et crevèrent en aggravant l’odeur nauséabonde. Et puis d’autres, plus nombreuses, au point que le bassin semblait bouillir comme un chaudron, emplissant l’air de cette atroce senteur. Finalement, encore une fois, les eaux se calmèrent.
Mon courage faillit bien m’abandonner alors, je l’avoue sans aucune honte. Car je savais qu’il me faudrait plonger dans ce bassin répugnant pour y être aspiré par le tourbillon et remonter – si jamais je remontais – avec les bulles ! Cette perspective n’avait rien de plaisant. Après avoir examiné le bassin pendant un long moment, Zarf parvint manifestement à la même conclusion car il me déclara brutalement :
— Seigneur, ce vieux démon d’Agnor Halit t’a tendu un piège ! Chacun sait que le roi Karan ne manque jamais à sa parole. Mais si moi, Zarf, j’ai mon mot à dire aussi, le jour est venu où pour une fois Karan d’Octolan ne respectera pas un serment, sans même hésiter. Plonger dans ce bassin serait l’acte d’un fou. Si ce maudit sorcier tient tellement à cette statue qu’il vienne donc plonger lui-même. Il ne se retrouvera qu’un peu plus tôt en enfer, en passant par une porte tout à fait idoine, et ces régions seront grandement améliorées par son absence !
— Mais ma mémoire, Zarf ?
— Une fois que tu auras plongé dans ce trou immonde tu n’en auras aucun besoin, puisque tu ne pourras remonter pour en profiter ! Non, retournons plutôt à la hutte de Koto et cherchons un autre moyen de reconquérir ton royaume. Si nous réussissons, nous pourrons alors contraindre Djl Grm à défaire son horrible magie…
— Pas si vite, Zarf, interrompit Koto. Mon père a averti notre roi de se plier à la requête d’Agnor Halit, et il a affirmé que s’il acceptait tout irait bien pour lui. Mais mon père a dit aussi que si notre roi refusait de rendre le service, il le regretterait jusqu’à la fin de ses jours !
Zarf et moi échangeâmes un long regard, car il y avait de la vérité dans ce que venait de dire Koto.
— Je me demande s’il n’y aurait pas un autre moyen de nous emparer de cette statue, hasardai-je.
— J’en connais un bon, déclara Koto avec simplicité. Il est tout simple : Koto descend et remonte avec l’image, ou reste au fond avec elle. Et si la chose tourne mal, on peut bien se passer de…
— Non, mon bon Koto, protestai-je d’une voix émue car j’étais profondément touché par l’offre généreuse de ce compagnon fidèle. Je ne puis me passer…
Un gargouillement monta du bassin. Koto se leva soudain, sans un mot, sans un geste, et plongea comme une grenouille la tête la première dans le tourbillon qui venait de se former rapidement. Ni Zarf ni moi n’avions eu le temps de le retenir car il avait été trop prompt. Nous nous regardâmes, bouche bée, stupéfaits.
La voix de Zarf s’éleva, sonore comme un clairon :
— Roi Karan ! Quand tu auras reconquis ton royaume souviens-toi du courage de ce fou, le baron Koto du Désert Rouge, et pense quelquefois à… Zarf !
Plouf !
Je me retrouvai seul, contemplant avec stupeur l’endroit où deux splendides et loyaux seigneurs avaient disparu. Le tourbillon s’affaiblissait, bientôt tout se calmerait… et puis une éternité d’attente, d’espoir… Peut-être ne remonteraient-ils jamais. Je resterais seul, ne les reverrais plus… Moi, un roi sans trône, sans royaume, sans mémoire, sans femme, sans sujets, alors que les seuls sujets que je connaissais et que j’aimais…
J’aspirai profondément, et plongeai.
Le liquide immonde à l’odeur aussi nauséabonde blessait plus encore qu’il ne puait. C’était comme un acide, corrosif. Qui rongeait ! Je ne puis le comparer qu’à de la potasse ou à de la chaux vive… J’avais plongé la tête la première et j’étais aspiré vers le fond. Je tournoyais dans le tourbillon, à en avoir le vertige. L’âcre solution brûlait mes yeux et je descendais, je descendais… Une vague lueur bleue apparut, transperçant le tourbillon à l’horizontale – je distinguai deux ombres, deux silhouettes diffuses tandis que je plongeais de plus en plus vite en tournoyant. Une main puissante saisit une de mes chevilles et je crus que ma jambe allait être arrachée… Le tourbillon me retenait, mais cette poigne était plus forte… J’aperçus près de moi la figure affreuse de Koto, et puis j’entendis la voix de Zarf, lourde de reproches :
— Roi Karan ! Est-ce raisonnable ? Remonte, je t’en prie, dès que les bulles s’élèveront !
Je refusai catégoriquement, drapé dans ma royale dignité ; et je les forçai à me céder, malgré leur insistance obstinée.
Un tunnel s’enfonçait vers des lointains obscurs et nous nous y engouffrâmes pour marcher vers… vers quoi ? Peu à peu, la lueur bleue se précisait, devenait plus vive, et je commençais à être certain qu’elle émanait de la Statue de Saphir. Des figures démoniaques nous dévisageaient, dissimulées dans toutes les crevasses et les fissures du roc, mais aucun de ces diables n’eut le courage de nous attaquer.
Le tunnel déboucha dans une vaste grotte. En son centre, sur un monticule de crânes blanchis, se dressait la source de l’irradiation bleue, la Sorcière de Saphir en personne. La merveilleuse perfection de sa beauté me pétrifia d’admiration, et soudain je me mis à haïr le sorcier Agnor Halit, à qui j’avais promis de remettre cette exquise image d’un charme incomparable. Avec joie, j’aurais donné pour elle tous les empires de l’univers, si je les avais possédés, et n’aurais pas jugé ce prix exorbitant. Je la voulais, je la désirais ! Et j’avais donné ma parole…
Autour de ce monticule, formant un cercle sur le sol de la grotte, il y avait de nombreuses pierres. Grosses comme deux poings, rondes comme des balles, et toutes de couleurs différentes. Et toutes luisaient doucement comme si elles recelaient en leur cœur une source de lumière bu de feu… rouge sombre, orange, bleu profond, vert cru, violet sinistre… Nous devinions qu’elles étaient conscientes et maléfiques et qu’elles réprouvaient notre intrusion. Koto répliqua en donnant un grand coup de pied à une de ces pierres qui semblait ricaner et le mépriser ouvertement. Sous le choc, la pierre brasillante retentit comme un gong frappé et s’éleva tout droit, à la hauteur de la tête de Koto, puis se rua sur lui à une rapidité qui lui aurait fendu le crâne si Zarf n’avait pas frappé de son épée la pierre volante pour faire dévier sa course.
Une dizaine d’autres pierres quittèrent promptement le sol pour attaquer Zarf qui, tout aussi promptement, tourna les talons et s’enfuit. Mais il était mû par la prudence, plus que par la peur. Je le vis plonger dans une fissure de la paroi rocheuse, et bientôt après le démon qui y vivait en dégringola, presque coupé en deux par l’épée de Zarf. Manifestement, mon compagnon préférait affronter les diables plutôt que les pierres volantes. Koto, qui devait avoir la même idée, battit précipitamment en retraite vers l’entrée du tunnel, et je le suivis. Quelques instants plus tard Zarf nous rejoignit, en riant d’un air penaud. Les pierres volantes ne nous suivirent pas, pour ne pas s’éloigner trop de la statue bleue…
Navrés, nous nous demandions comment franchir cette redoutable garde quand, comme pour nous prouver que notre entreprise était futile, toutes les pierres volantes s’élevèrent soudain à la hauteur des épaules et de la tête d’un homme, et se mirent à tourner autour de la Sorcière de Saphir qui se dressait, sereine, sur son autel de têtes de morts. Une bien étrange déesse, en vérité, et gardée par des acolytes plus étranges encore !
De plus en plus vite, les pierres volantes tourbillonnaient, leurs lueurs colorées de plus en plus vives… si rapidement que nous ne pûmes bientôt plus distinguer chaque pierre… Elles n’étaient plus qu’un magnifique halo de feu, et un bourdonnement retentit, dont le son monta graduellement pour devenir un rugissement semblable à la musique d’un orgue puissant, à un chant d’avertissement !
Alors je fus pris d’une espèce de frénésie. J’étais venu chercher cette image pour l’emporter, et non pour la regarder de loin. Et j’entendais bien m’en emparer sans tarder ! Dans ma rage, j’oubliai tout, mon royaume, ma femme, mes sujets, ma mémoire, Agnor Halit, Djl Grm, Zarf, Koto. Même mon propre sort ne m’importait plus ! Je m’élançai en hurlant :
— Fous que vous êtes ! Je suis Karan d’Octolan ! Je suis venu chercher cette image ! Elle sera à moi ! Je vous ordonne de retomber et de ne plus bouger !
Qui étais-je, après tout, pour que ces pierres volantes m’obéissent ? Et pourtant, ce fut ce qui se passa ! L’anneau de feu retomba instantanément. Avec confiance, je m’avançai, soulevai la statue et revint vers Zarf et Koto qui me contemplaient avec stupéfaction.
— Il semble bien que mon roi connaisse la magie, murmura Koto d’une voix frémissante.
J’en étais moi-même le premier étonné. Mais le fait était que je portais la statue sous mon bras. Nous nous engouffrâmes tous les trois dans le tunnel, et rien ne vint nous inquiéter tandis que nous remontions vers l’air libre !
Une fois à la surface de la terre, nous essuyâmes la puanteur du bassin de la ravissante image et nous étions bien près d’adorer ce trésor sans prix à la lumière du jour quand, levant brusquement les yeux, nous vîmes le père de Koto et, avec lui, l’épouvantable sorcier Djl Grm.
Le magicien tendit vivement la main vers l’idole, mais tout aussi rapidement Zarf dégaina son épée et la fit tourbillonner devant elle… et le magicien recula. Mais il pointa l’index et Zarf resta paralysé. Koto s’empara de la statue, la nicha sous son bras gauche et brandit sa redoutable massue sous le nez du sorcier, d’un geste menaçant.
— Essaye ce truc sur moi ! gronda-t-il sombrement.
Mais le magicien, je ne sais pourquoi, déclina l’invitation pressante de Koto. Je saisis alors un rapide échange télépathique entre le père de Koto et Djl Grm. Le grand Élémentaire se tourna vers Koto.
— Es-tu mon fils ?
— Tu devrais le savoir mieux que moi, riposta Koto en ricanant.
Il semblait savoir ce qui allait se passer ensuite.
— Alors, ordonna son père, remets l’Image Bleue à son légitime propriétaire.
— Non ! glapit Koto en secouant la tête. Il n’est pas convenable que mon roi porte des fardeaux alors que moi, son serviteur, marche les mains vides. Je la porte pour lui. Il en est le légitime propriétaire car par sa puissance il a forcé les pierres volantes à lui abandonner ce qu’elles gardaient, et il a pu l’emporter de l’autel des crânes sans être molesté !
L’Élémentaire devint noir de rage. Ses yeux cramoisis flamboyèrent et leur regard terrifiant nous fit frémir, Zarf et moi. Koto, lui, resta imperturbable mais une vague lueur rougeâtre se mit aussi à briller au fond de ses yeux.
— Donne cette Image à Djl Grm, te dis-je ! hurla l’Élémentaire d’une voix tonnante.
Le bras de Koto se lança en arrière puis se projeta en avant, et sa massue alla s’écraser contre la figure de son père.
— Tu es peut-être mon père, glapit Koto au paroxysme de la colère, mais Karan est mon roi !
L’Élémentaire, que le coup n’avait pas blessé, rendit gravement la grosse massue à Koto. Mais ce fut à moi qu’il s’adressa.
— Roi Karan, j’ai dit que peut-être un jour je serais fier de Koto… Je le suis ! (Puis il se tourna sévèrement vers le sorcier :) Djl Grm, je connais tes pouvoirs, et aussi leurs limites. Et je sais, aussi, ce que tu médites. Convoque tes légions si tu l’oses, et je rassemblerai les miennes. Et ce que cela signifiera pour nous deux avant que tout finisse, tu le sais aussi bien que moi ! Dans une certaine mesure je t’ai aidé dans cette entreprise car je désirais savoir à quel point mon fils avait grandi au service de son roi… et je suis fier de sa loyauté. Tant que mon fils lui restera attaché, Karan d’Octolan sera mon allié et mon ami. Est-ce la paix, ou la guerre, Djl Grm ?
Le magicien sembla exploser de rage impuissante. Soudain, il disparut en poussant un cri de fureur et de frustration. Je ressentis alors une sensation terrifiante, que je ne puis comparer qu’à l’émotion que pourrait éprouver une flèche en quittant la corde d’un arc puissant.
Koto, tenant toujours la statue de saphir sous son bras gauche, la main droite crispée sur son énorme massue, Zarf et moi toujours armés de nos épées, et le père de Koto, souriant comme s’il était enchanté d’avoir ouvertement rompu avec Djl Grm, nous nous trouvions tous face à face, sans trop savoir que dire. Mais nous comprenions une chose… Le père de Koto, une fois de plus, avait révélé qu’il contrôlait les forces de la nature, et nous étions à présent dans la ville des fantômes, où j’avais promis de rencontrer Agnor Halit. L’Élémentaire murmura quelques mots à Koto qui le firent sourire d’une oreille à l’autre, puis il disparut.
La nuit. Nous étions assis autour d’un feu de camp ardent. Nous n’avions pas sommeil. Ou plutôt nous n’avions guère envie de dormir de crainte d’être assaillis par quelque acte de traîtrise imprévu. À plusieurs reprises j’avais tenté de joindre mentalement Agnor Halit, le priant de venir chercher son Image Bleue et de m’en donner le prix convenu, afin d’en finir avec cette déplaisante affaire ; car je voulais que la statue fût mienne, et aussi parce que le vieil Agnor Halit ne me plaisait pas davantage que son collègue en sorcellerie Djl Grm. Et plus vite j’en aurais fini des agissements de ces deux personnages plus je serais heureux… Mais Agnor Halit ne venait pas. Un espoir naquit dans mon esprit… peut-être avait-il été victime de quelque désastre ? Alors Koto surprit ma pensée et anéantit cette espérance.
— Non ! Il vit. Il viendra quand il lui plaira et, jusque-là, nous ne pouvons que… qu’attendre…
Sur quoi Koto s’affala sur le côté, et se mit à ronfler ! Zarf, une seconde plus tard, en fit autant. Abasourdi, je les appelai d’une voix forte. Autant essayer de réveiller des pierres ! La peur me saisit, car je commençais à deviner ce qui se passait. Jamais, de leur propre gré, ils n’auraient agi de la sorte ! Un pouvoir maléfique les avait plongés dans le sommeil et je restais seul pour affronter je ne savais quoi !
Je le sus bientôt !
La cité en ruine se matérialisait et redevenait ce qu’elle avait été avant d’être frappée par la catastrophe. Les pierres s’entassaient les unes sur les autres, les étages s’amoncelaient, les tours, les pignons, les dômes et les clochers se dressaient dans tout leur éclat et leur puissance, bien que cette puissance évoquât la cruauté et cette beauté les maléfices.
Les rues étaient pleines de gens, hommes, femmes, petits enfants ; et aucun de ces visages n’était empreint de bonté. Je ne voyais partout que sombre méchanceté. Avant que je puisse prendre une décision, savoir que faire, un détachement de soldats se précipita vers moi et m’entoura avant que je puisse me lever. De nouveau, j’appelai Zarf et Koto ; alors, en dépit de l’enchantement qui le plongeait dans le sommeil, Koto dut avoir conscience de mon avertissement. Car il changea de position et son bras retomba lourdement sur la statue enveloppée dans mon manteau.
Brutalement, je fus relevé et mis sur mes pieds. Les soldats, j’ignore pourquoi, se désintéressèrent de mes compagnons. Ils m’entraînèrent par les rues vers un splendide édifice que je reconnus pour un temple des épouvantables dieux démoniaques que j’avais vus représentés sur diverses pierres de ces décombres.
Assise sur un trône resplendissant se tenait la ravissante princesse de l’enfer, plus séduisante encore que lorsque je l’avais vue la première fois. Souriant langoureusement, elle s’adressa à moi comme si seule la plus profonde amitié avait marqué notre brève rencontre.
— Tout cela, je l’ai accompli pour toi, ô Étranger que je désire. Je l’ai fait pour te prouver que ce n’est pas une pauvre ombre sans force qui cherche ton amour mais une âme forte, puissante et – si tu y consens – fort bien disposée à ton égard.
— Que veux-tu de moi ? demandai-je brutalement. Je ne suis pas sot au point de te croire réellement amoureuse de moi, un simple mortel !
— Un simple mortel ? ironisa la princesse souriante. Karan d’Octolan, Seigneur du trône de chrysolite, ne peut guère être considéré comme un simple mortel. Tu es trop modeste, car tu es véritablement un homme. Et il n’est pas une fille de ma suite qui ne serait heureuse de partager ta couche… et moi plus qu’elles toutes. Au fond de ton cœur, tu me considères comme une diablesse. Eh bien, j’en suis une ! Mais je veux que tu me connaisses mieux. Entre les êtres tels que moi et ceux de ta race, il existe une barrière presque infranchissable, à moins que quelqu’un de ta race invite une des nôtres à traverser cette frontière. Tu possèdes un magnétisme différent, hautement bénéfique pour nous, dans lequel nous adorons nous tremper, en donnant en échange un peu de nos puissantes vibrations personnelles. Grâce à cette imprégnation, de nouveaux pouvoirs, de nouvelles capacités seront à toi, à ton entière disposition.
« Nous autres « diablesses » ne cherchons pas vos âmes ! La plupart des âmes ne valent pas d’être enlevées ou achetées, tant elles sont faibles et embryonnaires. Elles ne sont ni assez parfaites pour mériter le royaume céleste, ni assez mauvaises pour être accueillies en enfer, et le seul avenir de ceux de ta race est de revenir inlassablement au niveau matériel, pour de nouvelles vies terrestres. Mais toi, Karan, tu possèdes un immense potentiel de Mal absolu et de Bien absolu. Ah, oui, un conjoint parfait pour quelqu’un comme moi…
— Tu en as assez dit, interrompis-je durement. M’unir à toi ? Te donner mes radiations magnétiques, et tirer de toi de nouveaux pouvoirs, de la force et des capacités ? Allons donc, démone que tu es, je préférerais passer mon éternité à adorer sans espoir…
— Cette Sorcière Bleue que tu as volée ? glapit-elle d’une voix venimeuse. Imbécile dix mille fois maudit ! Tu oses me comparer à ce cristal glacé qui ne peut même pas bouger ? Je t’aurais couronné en moins d’un siècle Seigneur de l’Enfer, si tu avais accepté mon offre. Mais comme tu oses me repousser… tu le paieras !
Et je payai, en effet !

Obéissant à un ordre muet de la démone en furie, un prêtre à l’aspect particulièrement maléfique se détacha d’un groupe de congénères. Jamais je n’avais vu de figure aussi totalement inhumaine. Quant à son corps, c’était plutôt celui d’un gorille que d’un homme.
Le prêtre posa sur mon épaule une patte préhensile… et reçut mon poing en pleine figure. Il ne changea même pas d’expression mais j’eus l’impression que ma main avait frappé un rocher. Me tenant à bout de bras il m’effleura légèrement de son index. Il connaissait l’anatomie et la neurologie, ce prêtre du diable, car ce simple attouchement m’arracha un halètement de douleur et baigna tout mon corps d’une sueur froide, tandis qu’un courant électrique à la fois brûlant et glacé parcourait toutes mes fibres nerveuses.
Ce n’était qu’un début…
Un index et un pouce comme un puissant étau sur mes tempes… Quel pouvoir surnaturel possédait donc ce prêtre diabolique ? Des élancements de douleur atroce me fouillaient le cerveau, chaque onde faisant l’effet d’un impact matériel, et chaque impact étant pire que le précédent, au point qu’à chaque fois des étincelles éblouissantes jaillissaient dans ma tête, brûlaient mes tissus cervicaux et me rendaient fou ; toute honte bue, je hurlai, je gémis, je me tordis comme un dément tandis que ces effroyables pulsations continuaient de me vriller le cerveau.
Mais cela devenait monotone. Mes hurlements continus lassèrent la princesse. Le prêtre diabolique s’y prit autrement. Lâchant mes tempes il me frappa légèrement la poitrine du plat de la main tout en soufflant son haleine sur mon front…
Une délicieuse sensation de répit après l’intolérable torture m’envahit, et je poussai un soupir de soulagement ; mais alors cet abominable prêtre passa son pouce le long de mon échine, une seule fois, et cette caresse provoqua une douleur telle que ce que j’avais souffert auparavant n’était à côté que volupté !
Reculant d’un pas, le prêtre-démon leva un bras, braqua sur moi son index raidi et je me mis à tourner sur moi-même, lentement d’abord, puis de plus en plus vite, jusqu’à ce que tout se brouille, et plus vite encore au point que je ne vis plus rien, que je ne sentis plus que mon corps tournant autour de son axe !
Crac !
Brusquement, le mouvement fut renversé et l’effet que produisit ce simple retournement fut tel qu’il m’est impossible de le décrire. Il faudrait l’avoir subi pour le comprendre, et le peu de lucidité qui me restait se dissipa totalement…
Je me réveillai ! J’étais allongé sur une couche, écrasé de fatigue indicible, conscient de douleurs endurées au-delà de toute endurance…
— Mon bien aimé ! Que de souffrances ! Mais jamais plus ! Dans mes bras, mon tendre amour, tu retrouveras tes forces et tu connaîtras un bonheur que tu ne peux imaginer !
Penchée sur moi, me tenant dans ses bras, me protégeant et me gardant de tout mal, je vis une femme d’une beauté merveilleuse. Elle avait des cheveux d’azur, sa peau, plus bleue qu’un ciel d’été, scintillait plus qu’aucune pierre précieuse ; mais ce n’était pas une statue, oh non, elle était vivante, elle respirait, c’était une femme aimante et tendre au corps de chair et de sang ! Je levai faiblement les bras pour l’enlacer, pour l’attirer contre moi… ses lèvres allaient effleurer les miennes… et puis dans ses merveilleux yeux bleus une lueur rouge tremblota…
— Infernale sorcière !
Ce n’était qu’un corps putréfié que je serrais sur mon cœur avec passion… dans lequel grouillaient déjà les vers !
La princesse de l’enfer, sur son trône admirable, éclata d’un rire joyeux en contemplant la dernière torture exquise qu’elle infligeait à celui qui avait osé repousser son amour…
Ce rire léger se changea en un cri de rage avant même que se taisent ses dernières notes cristallines ! Face au trône où elle était entourée de ses gardes et de ses courtisans se dressait une haute silhouette vêtue d’une longue robe, qui la contemplait sombrement, dans un silence plus menaçant que des paroles.
— Agnor Halit ! glapit-elle au paroxysme de la terreur, en reconnaissant le puissant magicien.
— Moi-même, ô princesse de l’enfer, reine d’une race de fantômes et d’une ville morte que j’ai détruite par magie il y a des siècles. Et voilà qu’à présent, parce que tu n’as pas senti le poids de ma main depuis longtemps, tu t’enhardis ! Tu as osé t’attaquer à cet homme, sachant qu’il était alors à mon service !
Agnor Halit tira des plis de sa robe un fort singulier reptile, ressemblant à une très grasse chenille. Il le tint entre le pouce et l’index. Et il parla d’une voix lente, grave, lourde de menaces :
— Dans cette horreur tu vas te fondre, et n’en jamais sortir tant que moi, Agnor Halit, serai vivant !
Il lança alors la chose répugnante sur l’estrade, aux pieds de la princesse. Le gros ver resta immobile, ses yeux globuleux fixés sur elle ; et elle le contempla avec une horrible fascination.
Le sorcier étendit les bras, ses doigts frémissants braqués sur la ravissante démone qui tremblait de peur sur son trône somptueux. Gardes et courtisans, prêtres et manants furent saisis d’une terreur glacée ; immobiles, incrédules, ils ouvraient de grands yeux et, moi-même, j’avais le souffle coupé tant l’attente était horrible…
La princesse de l’enfer se mit à fondre. Elle devint de plus en plus petite, elle se ratatina sous nos yeux, elle fut bientôt aussi minuscule que le reptile tout en conservant sa beauté, ses traits exquis. Une brume grise s’éleva et tourbillonna entre le reptile et la princesse… et ils ne firent qu’un !
Agnor Halit claqua des doigts avec un profond mépris. Et aussitôt la scène disparut !
Je me frottai les yeux… je ne pouvais croire… un minuscule reptile, ressemblant à une chenille, rampa autour de mon pied vers un gros rocher… et devant moi se tenait le magicien que j’avais attendu.
— Roi Karan, tu lui as échappé de peu, m’assura-t-il. Mais à présent elle est inoffensive. Ses démoniaques amis eux-mêmes ne peuvent l’aider à perpétrer de nouvelles horreurs. Elle ne sera plus qu’un ver venimeux, tant que je vivrai, et je ne puis périr que par une seule méthode que nul ne connaît à part moi ; par conséquent elle est prisonnière de cet enchantement jusqu’à la fin des temps. Sa morsure peut être dangereuse, mais la crainte que je lui inspire l’empêchera sûrement d’y avoir recours.
Tout en parlant, nous nous étions rapprochés du lieu où dormaient Zarf et Koto. À notre approche ils se redressèrent comme s’ils émergeaient d’un sommeil naturel. Zarf regarda le magicien sans masquer son hostilité. Koto, ce qui me surprit, lui sourit largement et, qui plus est, il rejeta mon manteau et permit à Agnor Halit de constater que nous avions bien la statue qu’il convoitait tant ! Cependant, Koto restait sur le qui-vive et guettait les moindres mouvements du sorcier. Les yeux d’Agnor Halit brillèrent d’un éclat mauvais, et quand il parla ce fut d’une voix où l’on percevait une exultation contenue.
— Roi Karan, je suis prêt à respecter ma partie de notre pacte. Je te le demande encore une fois, es-tu prêt toi-même à renoncer à toute prétention sur cette Statue de Saphir, me la remets-tu pour que j’en fasse ce que bon me semble ?
— Certainement, répliquai-je sèchement. Prends ton image et donne-moi ce que tu m’as promis… ma mémoire. Je suis las de cette magie et de ces mystères et j’aimerais aller à mes propres affaires.
— Pas si vite, s’exclama Koto en riant tandis que le sorcier tendait la main vers la statue. Le roi Karan a respecté sa part du marché, il te l’a montré. Mais si tu touches à cette image avant d’avoir fait ce que tu as promis, tu auras à affronter le père de Koto, et je t’assure, Agnor Halit, que son pouvoir est plus grand que le tien. Si tu en doutes, essaye un peu de discuter avec lui ! Veux-tu que je le convoque, moi, son fils ?
Agnor Halit feignit d’ignorer totalement Koto.
— Roi Karan, me dit-il, ta parole est inviolable et moi-même je suis fidèle à mes promesses. Cependant, le baron Koto a raison. Tu as apporté ce que je demandais, et je respecterai ma part du marché avant d’en prendre possession. Es-tu satisfait ?
— Magicien, m’exclamai-je impatiemment, parle moins et agis davantage ! Quant à toi, Koto, laisse-le prendre cet objet qu’il désire tant. Il m’a donné sa parole et je lui ai donné la mienne. Devons-nous donc discuter à l’infini ?
— Non, non, je vais respecter le vœu du baron Koto.
Le sorcier sourit et posa sa main gauche sur ma nuque. L’index de sa main droite s’appliqua fortement sur mon front, entre les sourcils.
Une espèce d’onde électrique partit de ce doigt et pénétra mon cerveau, jusqu’à la paume appliquée contre mon cou. Une minuscule étincelle, comme une lointaine étoile, s’alluma au centre de mon crâne. Elle grandit, s’étendit, se développa et finit par l’emplir d’un éclat doré et argenté, hérissé d’éclairs éblouissants.
Crac !
J’eus l’impression que mon crâne venait d’exploser ! Toutes les atroces tortures que j’avais connues n’étaient rien à côté de la douleur que je ressentais. J’étais tellement assommé que je ne pouvais même pas m’écrouler et mourir ! Et au fond d’un néant incommensurable retentit une voix d’airain :
— Roi Karan, j’ai tenu ma promesse !
Je clignai des yeux, mes idées confuses s’éclaircirent. Dieux et démons !… En un éclair terrifiant, je sus tout ! Pas le moindre détail mesquin du long règne de Karan au trône de chrysolite dans Octolan ne manquait à mes souvenirs ! Et soudain mon âme plongea au fond des enfers alors que je faisais face à ce sorcier maudit qui m’avait ri au nez, qui s’était repu de mon angoisse mentale… car je savais maintenant une chose qui détruisait tout le bien que j’espérais gagner en recouvrant la mémoire…
Cette Image de Saphir était le corps véritable de ma femme, la reine Mehul-Ira, transmuté par l’infernale magie du sorcier rebelle Djl Grm en un joyau sans défaut, son âme pure emprisonnée dans les profondeurs de cette merveilleuse pierre bleue… et j’avais renoncé par serment à toute prétention sur cette image, remettant ainsi ma royale épouse aux mains d’un autre sorcier tout aussi maléfique que celui à qui je l’avais arrachée !
— Karan, roi trompé et raillé, je réclame mon prix !
— Prends-le donc, diable incarné, grondai-je, alors que je sentais mon âme mourir en moi et que mon angoisse n’était que trop évidente aux yeux de mes compagnons…
— Prends l’image, magicien, dit Koto en riant.
Je fus presque tenté d’occire Koto pour oser rire ainsi alors que mon âme souffrait tous les tourments de la dissolution sans être réconfortée par la mort.
Agnor Halit ne bougea pas. Il leva simplement un doigt qu’il pointa sur la statue. Une brume rose l’enveloppa, sa couleur changea, devint écarlate puis aussi cramoisie que du sang frais. Et puis ce brouillard se dissipa et une femme bien vivante apparut, dans toute sa beauté radieuse, se dressa, se tourna vers moi et sourit. Ses grands yeux pétillèrent, elle me tendit les bras… et Koto l’enveloppa vivement de mon manteau, cachant ainsi son exquise perfection aux regards avides du sorcier. Et puis elle parla et la douceur musicale de sa voix me fendit le cœur.
— Karan ! Mon Karan ! Après tant d’années sinistres ! Je suis toujours à toi…
— Non ! cria Agnor Halit. Karan a juré de te donner à moi ! Tu es mienne à présent !
Ce magicien démoniaque, inspiré par la malice commune à son espèce, avait perpétré contre moi une traîtrise si effroyable que les démons de l’enfer eux-mêmes devaient hurler de rire sur leurs trônes chauffés à blanc !
Il ouvrit la bouche toute grande et s’abandonna à un rire hennissant, gigantesque, énorme. Stupéfait, je remarquai à peine que Koto s’était baissé et tenait maintenant dans sa main un objet… qui ressemblait à une grosse chenille…
— Agnor Halit ! s’exclama Koto d’une voix plus amère et plus méprisante encore que celle du magicien lorsqu’il s’était adressé à moi. Le roi Karan t’a donné l’image, pour en faire ce que bon te semble. Mais il ne t’a pas donné sa femme ! Tu n’as aucun droit sur elle ! À sa place, moi, Koto du Désert Rouge, je vais te donner… ceci !
Lancé d’une main parfaitement sûre, le minuscule reptile se tordant dans les airs, jaillit de la main de Koto et alla disparaître dans la bouche béante, du magicien.
Agnor Halit referma brusquement la mâchoire en étouffant un cri de surprise. Il chancela, sa figure vira au gris verdâtre, le corps qui avait si longtemps défié les ravages de la mort s’écroula sur le sol, se tordit de douleur hideuse, secoué d’abominables convulsions, et puis finit par s’immobiliser lentement. Une seconde plus tard nous contemplâmes avec stupéfaction une immonde charogne puante, déjà grouillante devers.
Koto me regarda en souriant largement.
— Moi aussi, je connais la magie, me dit-il. Alors que mon corps dormait, mon esprit a accompagné mon roi et a tout vu ; et puis, quand il est revenu, j’ai rêvé le secret qu’Agnor Halit prétendait être seul à connaître ! La princesse de l’enfer est venue se nicher dans ma main pour que je puisse l’employer et, ainsi, elle s’est vengée. Agnor Halit est maintenant au fond des enfers, où elle pourra le traiter selon sa fantaisie !
Nous enfourchâmes nos grands oiseaux. Ma reine monta devant moi, et mon bras l’enlaça pour la retenir. Le père de Koto venait d’apparaître, tout souriant, devant nous. Koto lui rendit son sourire.
— Suis-je ton fils ?
— Je n’aurais pu mieux agir moi-même, répondit le grand Élémentaire.
— Ton fils est bien désolé que son père ait perdu ses vastes pouvoirs, dit Koto d’une voix parfaitement lugubre.
— Perdu mes pouvoirs ?
— Sûrement. Mon roi aimerait se reposer ce soir dans mon château, aux marches du Désert Rouge qui est ma baronnie… et pourtant nous sommes toujours là, assis sur ces vilains oiseaux, qui ne sont guère rapides.
Encore une fois la fureur des éléments se déchaîna, pour moi… Et ce soir-là nous pûmes dormir dans le château du baron Koto !
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