Korimba

Stories / Poems

Stories by richard lee byers

kingsfire

french

Save as PDF
L’elfe, du moins ce fut ma première impression en le voyant, était agenouillé au bord d’un ruisseau, ses cheveux blancs comme la neige volant au vent glacé de novembre, une énorme épée, noire comme une vieille marmite en fer, serrée dans ses mains pâles. Il peina pour la soulever, puis soupira quand sa pointe retomba au sol. Les cinq brigands dépenaillés qui l’entouraient poussèrent un hourrah et le cernèrent de près.
Ce matin-là, je me sentais si amer, si furieux contre moi-même et contre le monde que, l’espace d’un instant, je me dis que cela ne me concernait pas, que je devrais simplement faire volte-face et m’éloigner. Mais j’abaissai ma lance et lançai Ébène au galop. Ma cape en haillons voleta et les sabots de mon destrier soulevèrent des feuilles brunes tandis que nous nous précipitions en bas de la pente. L’un des malfrats, un homme trapu à la barbe noire, aux joues décorées de cicatrices, virevolta et se mit à crier. Ma lance lui entra dans la poitrine et lui ressortit dans le dos.
À présent, ignorant leur proie d’origine qu’ils jugeaient sans doute trop décrépite pour présenter une menace, les autres hors-la-loi lâchèrent un grognement et se ruèrent sur moi. Je laissai frénétiquement tomber ma lance et me saisis de mon épée, la tirant juste à temps pour recevoir leur attaque.
Ébène effectua une croupade pour se débarrasser de quelqu’un qui nous avait pris à revers. Un brigand au nez rougeâtre et gonflé visa ma cuisse avec sa hache. Je me protégeai de mon bouclier, puis je lui lançai un coup d’épée. Il bondit en arrière, glissa et trébucha en direction de l’homme pâle.
Tremblant, les dents serrées, l’elfe finit par arriver à lever sa lame. Le bandit tomba et s’empala dessus. Un sifflement affreux, un hurlement aigu, qui se transforma en grondement de basse à vous ébranler les os, emplit les airs.
Tandis que les hors-la-loi se tournaient pour en découvrir la source, l’homme à la peau d’ivoire se dressa d’un bond et marcha sur eux en faisant tournoyer d’une main son arme pesante. Sa lame de jais brillait maintenant comme de l’obsidienne polie et des runes rougeoyaient comme des tisons sur toute sa longueur.
Sans peur comme à l’accoutumée, même au face surnaturel, Ébène me porta au beau milieu de l’échauffourée, mais il aurait pu s’éviter cette peine. L’elfe ouvrit un gredin en deux, de la gorge au bas-ventre, et décapita les deux autres, tout cela avant même que j’aie pu assener un nouveau coup.
L’épée noire joua d’estoc et de taille dans le vide pendant quelques instants, me rappelant bizarrement un molosse qui tire sur sa laisse. L’homme pâle fit alors une grimace et les muscles des bras et des épaules se gonflèrent. Le gémissement mourut et l’arme s’apaisa. D’un mouvement sec du poignet, son propriétaire débarrassa la lame de tout le sang qui y était resté collé, puis il la fourra dans son étui.
Je sentais mon cœur battre la chamade et je me rendis compte que j’étais aussi déconcerté par l’apparence et l’attitude mystérieuse de l’elfe que par le fait que je venais de risquer ma vie. Je déglutis péniblement, car j’avais la bouche desséchée.
— Dommage que je ne puisse me laver aussi facilement les mains, commentai-je. Vous allez bien ? Vous me paraissiez paru très faible, quand je vous ai aperçu avant l’attaque.
— J’ai voyagé longtemps sans m’alimenter, répondit-il d’une voix de baryton cultivée. Je me sens en forme, désormais, et je te remercie de m’avoir sauvé la vie. Je m’appelle Elric.
Je me demandai de quelle manière, s’il était sur le point de mourir de faim, il avait pu retrouver des forces sans manger, mais j’eus peur qu’il ne méjugeât discourtois si je l’interrogeais plus avant. Et je ne souhaitais nullement lui faire offense. Je vis alors que ses vêtements, bien qu’usés et souillés comme les miens, étaient en cuir teint finement travaillé et en brocart de velours, ce qui me permit de nourrir l’espoir qu’il était en position de me récompenser. Je rengainai mon épée, mis pied à terre, ôtai mon gantelet et avançai la main.
— Martin Rivers, chevalier errant, monseigneur.
Sa poignée de main était ferme et son contact tout à fait normal, ce qui me rassura, démontrant que, malgré son aspect inquiétant, il était quand même fait de chair et de sang.
— Quel est ce lieu ? me demanda-t-il.
— Nous ne sommes pas loin d’Augsbourg, répondis-je, surpris. (S’il était déboussolé au point d’avoir oublié cela, peut-être n’avait-il pas vraiment récupéré.) Où… (J’hésitai et cherchai mes mots.) Où espériez-vous vous trouver ? Où allez-vous ?
Ses yeux écarlates scintillèrent dans le mince visage de patricien.
— Oh ! je me suis lancé dans une nouvelle quête, dit-il d’un ton sardonique. Une reine vertueuse et son vertueux royaume doivent être délivrés des hordes immondes du Chaos et je recherche la magie qui repoussera cette abomination. Je soupçonne malheureusement que la chaste monarque et une portion notable de sa cour ne risquent de périr au cours de l’invocation, mais ce n’est pas vraiment mon problème, n’est-ce pas ? Je ne puis assurément noircir davantage ma réputation. Et toi, quelle est ta quête ?
Je clignai les yeux, interdit. Je n’avais pas considéré ma mission en ces termes. Les quêtes étaient réservées aux créatures féeriques telles que lui, ou aux héros qui vivaient en un autre temps, pas aux gaillards ordinaires comme moi, et pourtant l’expression était appropriée.
— Je recherche également un objet magique. Kingsfire. (Il haussa un sourcil et, stupidement, je me sentis un peu déçu, mais peut-être ne s’était-il jamais aventuré hors de Faërie auparavant et ignorait-il tout de l’histoire humaine.) L’épée perdue de Richard Cœur de Lion.
Ses yeux s’étrécirent.
— Ah ! fit-il en considérant les cadavres qui jonchaient le sol. Cette racaille la cherchait-elle aussi ? (Il toucha le pommeau de l’épée noire.) Ont-ils pensé que c’était elle ?
La présence des corps m’ayant été rappelée, je me penchai pour en fouiller les bourses et découvris sans surprise mais avec une certaine répugnance qu’ils n’avaient que quelques piécettes.
— Cela est possible, mais Kingsfire est censée briller d’une couleur rouge de la pointe à la garde.
— À moins qu’ils ne m’aient pris pour un objet de répugnance. L’un d’eux m’a traité de diable et un autre m’a accusé d’être dépourvu d’âme.
D’après son ton méprisant, je compris qu’il y était habitué.
— Je suppose qu’ils vous ont pris pour un elfe. Comme moi.
— Mais tu m’as aidé.
Je haussai les épaules.
— J’ai rencontré des personnes qui possédaient du sang de fées. Elles n’étaient pas plus mauvaises que quiconque. D’ailleurs, ils étaient à cinq hommes valides contre quelqu’un d’apparemment infirme.
— Eh bien, en fait, je ne suis pas un elfe. (Il eut un sourire désagréable.) Je suis un Melnibonéen, ce qui est sans doute considérablement plus grave. Je n’en reconnais pas moins mes dettes. (Mon cœur fit un bond.) Je n’ai nul argent… (Mon moral retomba.) Mais je t’aiderai bien volontiers dans ta quête. Si tu acceptes de partager la compagnie de quelqu’un que l’on a considéré Traître et Régicide.
Je perçus qu’il pouvait être véritablement fou ou maudit, et assurément de périlleuse compagnie. Mais la façon dont il s’en vantait, avec un apitoiement sur lui-même et un orgueil pervers, me contrariait et m’amusait, me donnait envie de le garder à mon côté par pur esprit de contradiction. D’ailleurs, qu’il fût un elfe, une autre sorte de créature surnaturelle ou un simple voyageur venu d’un lointain royaume où, peut-être, tout un chacun possédait une peau couleur de cendre et des yeux écarlates, il portait manifestement un glaive enchanté et avait des dons qui pourraient m’aider utilement.
— Et votre propre mission ?
— On dirait que je me suis égaré, pour l’instant, répondit-il, et une nouvelle fois je me demandai ce qu’il voulait dire. Autant rester occupé en attendant de trouver un passage.
— Dans ce cas, je suis honoré de vous accepter en tant que camarade d’armes.
Je lui offris alors la moitié de mon maigre butin, qu’il déclina d’un mouvement de sa main allongée. Quand je retirai la lance du cadavre du bandit couvert de cicatrices, je découvris que le bois s’était brisé. Si ma fortune s’améliorait, je pourrais en acheter une autre, mais, pour l’instant, il me faudrait m’en passer. Je marmonnai un juron, rompis la pointe, la nettoyai et la rangeai dans l’un des sacs de selle d’Ébène. Puis nous nous engageâmes dans le lit du ruisseau. Je tenais le cheval par la bride pour lui permettre de se reposer et faciliter la conversation avec mon nouveau compagnon.
Le cours d’eau bouillonnait, ma cotte de mailles tintait et les cailloux grinçaient sous nos pieds. Elric ne cessait de regarder à gauche et à droite en souriant, les narines palpitantes, appréciant de toute évidence le spectacle des écureuils qui bondissaient le long des branches nues ainsi que le parfum des feuilles en décomposition. Il était légèrement vêtu, mais le froid ne semblait pas l’affecter.
— Aurais-tu quelque raison de penser que l’épée serait à proximité, ou bien cherches-tu au petit bonheur ? demanda-t-il au bout d’un moment.
Je me hérissai en m’imaginant qu’il me prenait pour un idiot, puis je me rappelai qu’il cherchait plus ou moins au hasard, lui aussi.
— Kingsfire a mystérieusement disparu il y a un siècle et demi, lui répondis-je. Richard était alors emprisonné au château de Dürrenstein, non loin d’ici. L’épée est censée posséder des pouvoirs miraculeux et les aventuriers la recherchent en vain depuis lors. Enfin, il y a trois semaines, un ange du Seigneur est apparu devant la cathédrale d’Augsbourg et a annoncé que l’arme reposait dans les terres à l’est, à l’intérieur d’une forteresse de bois, et que l’homme qui la retrouverait deviendrait le plus grand chevalier de notre époque. Une heure après, la forêt était remplie de chasseurs de trésors. Pourriez-vous… (J’hésitai, car la plupart des hommes, s’ils n’avaient pas une goutte de sang fée dans les veines, auraient pu croire que je laissais entendre qu’ils avaient vendu leur âme à Satan.) … jeter un sort qui nous guide jusqu’à l’épée avant eux ?
Elric hocha la tête, comme si ma requête n’avait strictement rien de remarquable.
— Ma sorcellerie est faible en ces lieux, mais il se peut que j’y parvienne. Recule de quelques pas et ne parle pas tant que je n’aurai pas fini.
J’écartai Ébène et m’assis le dos appuyé contre un sorbier. Le Melnibonéen saisit son arme par la garde, puis oscilla. Les paupières s’abaissèrent et ses traits se détendirent au point qu’il paraissait endormi. Un habillement de syllabes gutturales, aussi hideuses et inhumaines que le ululement de son épée, jaillit de sa gorge. Un instant plus tard, une volute de vapeur bleu vert se formait devant lui.
Il ouvrit les yeux. Il chuchota à l’adresse de la brume, qui s’étira, se tortilla, me rappelant un chaton dont on gratte le ventre. Puis elle partit flotter entre deux arbres.
— Viens, dit Elric. Nous devons la suivre. Si elle nous perd de vue, elle oubliera sans doute l’objet de sa course.
Je me levai d’un bond, saisis mon bouclier et la bride d’Ebène, puis trottinai pour le rattraper.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Un sylphe, un esprit mineur de l’air.
— Sait-il où se trouve Kingsfire ?
— Non, mais il possède des sens dont nous sommes dépourvus et, avec un peu de chance, il détectera les émanations de l’arme.
Nous suivîmes le sylphe à la trace pendant une heure, pour finir par déboucher en trébuchant dans une clairière envahie par des relents de sang. Les corps de trois hommes d’armes gisaient dispersés sur le gazon, chacun décapité, nettement démembré et équarri par une lourde épée ou un merlin. De toute évidence, leur boucher appréciait à ce point son œuvre qu’il les avait réduits en pièces après les avoir abattus.
— Seigneur des Sept Ténèbres ! s’écria Elric. Quelqu’un mène-t-il une guerre dont tu aurais négligé de me parler ? (L’estomac en émoi, je secouai la tête.) Même selon mes critères fort exigeants, ton royaume est donc un lieu dangereux.
— Ce n’est pas mon royaume. Je suis Anglais. Je crois qu’un chasseur de trésors assassine ses rivaux.
— Ou bien Kingsfire est dotée d’un gardien. C’est souvent le cas, pour l’objet d’une quête. Je ne voudrais pas contester ton courage, mais, si tu n’es pas habitué à ce genre de chose, tu souhaiteras peut-être réévaluer le degré de ta convoitise pour cette épée.
— Elle est assez vive, répondis-je, tout en soupçonnant que ma résolution venait de m’introduire dans la confrérie des ânes bâtés.
Je m’abaissai pour dépouiller les cadavres, jurant quand une douzaine de fourmis me remontèrent le long des doigts. Malgré sa pauvreté évidente, Elric déclina de partager le butin, moins, à mon avis, par respect envers les morts, sentiment que je me serais permis en des temps meilleurs, que par une délicatesse qui lui interdisait de mettre les mains dans le sang.
Mon pillage accompli, nous repartîmes à la suite du sylphe. Au bout d’un moment, Elric me demanda si le « Cœur de Lion » était un grand homme.
J’allais répondre que oui, bien entendu, ainsi que l’eût fait n’importe quel chevalier, mais je marquai un temps d’arrêt en me rappelant l’histoire que ma mère et mes tuteurs m’avaient apprise. La rébellion de Richard contre son père et donc son propre peuple, ainsi que son règne négligent et ruineux. Ses rages légendaires et le massacre des prisonniers de Saint-Jean-d’Acre.
— C’était un magnifique combattant et un habile commandant, répondis-je enfin. Il passa tout son règne à remporter des victoires contre les Sarrasins et les Français.
Le pâle sorcier hocha la tête, songeur, ses yeux en amande à demi fermés, et j’eus la désagréable impression qu’il avait entendu mes pensées aussi clairement que les paroles que j’avais prononcées. Il tendit alors le bras.
— Un autre mort.
Oui, et découpé en plusieurs fragments comme les autres. Au fur et à mesure qu’avançait le jour, nous en découvrîmes une douzaine encore.
Au crépuscule, la créature brumeuse se mit à virevolter avec excitation. Elle se précipita vers Elric, fit deux fois le tour de sa tête et repartit à toute allure.
— A-t-il découvert Kingsfire ? demandai-je.
— Pas encore, mais il a trouvé quelque chose.
Le sylphe nous conduisit au bas d’une pente, à travers un bosquet d’ifs et sur une piste étroite envahie par les herbes qui serpentait entre deux pierres dressées. Je jetai un coup d’œil entre les menhirs couverts de mousse, puis je clignai les yeux et regardai à nouveau, certain que mes yeux me jouaient des tours. Mais, derrière les monolithes, la sente remontait un coteau qui ne semblait pas exister si l’on ne plongeait pas le regard entre eux.
— Mon Dieu ! Une route menant en Faërie.
Elric eut un large sourire.
— Tu m’as porté chance, mon ami. Si nous n’avions pas été à la recherche de Kingsfire, Xiombarg sait combien de temps j’aurais erré avant de tomber sur une porte conduisant de ton plan au suivant.
Comme je l’ai déjà indiqué, je ne craignais point les fées pur-sang comme la plupart des chrétiens. Pourtant, je me rappelai en cet instant tous les contes à faire peur que j’avais entendus au sujet des mortels qui faisaient intrusion dans le monde des Fées, et un frisson me descendit le long du dos.
— L’épée est donc là-dedans ?
Il hocha la tête, ses yeux de démon pétillant.
— Peur ?
Je repris mon souffle.
— Pas suffisamment pour faire demi-tour.
Il eut un sourire, d’approbation ou de moquerie, je ne saurais dire, et adressa un geste au sylphe. Il flotta entre les pierres et nous le suivîmes.
Le premier aperçu que j’eus de la terre mythique de Faërie, qu’aucun homme vivant n’avait vraiment vue, fut à la fois inquiétant et décevant. Les trouvères nous chantent un Pays d’Été, où il fait toujours beau, où tout est adorable et verdoyant, bien que cette beauté soit souvent malveillante, dangereuse. Mais le royaume derrière les menhirs était encore plus froid que celui que je venais de quitter, comme si nous étions passés de l’automne à l’hiver. L’herbe était cassante et brune, les arbres nus et atrocement noueux, tels des corps tordus et mutilés par un maître bourreau. Un voile de nuages gris foncé obscurcissait le soleil couchant et une légère puanteur de pourriture flottait dans les airs. Elric grimaça et annonça :
— J’ai déjà vu des panoramas plus inquiétants, mais rarement plus sinistres.
J’acquiesçai et, quelques minutes plus tard, nous trouvions les corps de deux gnomes frêles d’apparence, créatures imberbes à la peau grise, à la tête tachetée en forme de crâne de hanneton, et qui me rappelèrent des champignons vénéneux. Le meurtrier les avait mutilés aussi minutieusement que leurs contreparties humaines.
Nous plantâmes notre camp quand la nuit tomba et découvrîmes que nous devrions nous passer de feu. Les baguettes de bois au sol paraissaient capables de brûler, mais elles se transformèrent en bouillie dès que nous les ramassâmes. Nous nous enveloppâmes de notre mieux, mais même Elric frissonnait, tant l’air refroidissait. Je fus quelque peu surpris quand il consentit à partager mon pain noir rassis, mes pommes séchées et mon restant de vin jaune acidulé ; de toute évidence, il ne vivait pas que de magie.
— À quoi ressemblait ce bavard d’« ange du Seigneur » ? me demanda-t-il tandis que nous finissions notre repas.
— Je ne l’ai pas vu. J’en-ai simplement entendu parler.
Il inclina légèrement la tête d’un air intrigué, personnage d’un bleu vert sinistre à la lumière de feu follet du sylphe qui dansait au-dessus de nous.
— Tu me sembles trop têtu pour t’embarquer dans une quête sur la foi de ce qui n’était pour toi davantage qu’une histoire racontée dans une taverne.
Je haussai les épaules.
— Ce n’est pas comme si j’avais autre chose à faire. L’année où j’ai gagné mes éperons, le pape… les deux papes, en fait… ont décrété une trêve et, leurs royaumes étant ravagés par des décennies de guerres et de pestes, les princes de la chrétienté l’ont acceptée. Je suppose que ce fut une bénédiction pour la plupart des gens, mais pas pour les nouveaux chevaliers encore dépourvus de réputation et de relations. Je n’ai pu trouver un seigneur prêt à m’ajouter à sa suite, aussi ai-je subvenu à mes besoins grâce aux tournois. Cela a marché tant que j’ai gagné, mais, cette année, j’ai commencé à perdre, et à présent je n’ose plus entrer en lice. Je n’ai pas d’argent pour racheter Ébène… (Le destrier renâcla en entendant son nom.) ou mes armes si quelqu’un me désarçonne.
— Mais ta fortune a maintenant tourné d’un seul coup. Que feras-tu quand tu tiendras l’épée du Cœur de Lion ? Tu conquerras le monde ?
J’éclatai de rire.
— Non, un royaume me satisfera, pourvu qu’il soit riche et doté d’une reine magnifique.
Il fronça les sourcils et je me souvins un peu tard de la reine qu’il servait, celle qui périrait probablement si sa propre quête aboutissait.
— Tu sais, murmura-t-il, j’ai possédé le genre de puissance que tu recherches. (L’épée noire ronronna, et je sentis les poils se hérisser sur ma nuque.) Elle a son lot de chagrins et d’impératifs sinistres. Quelle que soit ta situation, tu as la liberté et les mains propres. J’espère que tu te rends compte…
Je serrai les poings.
— Je me rends compte qu’il y a des mois que je n’ai pas envoyé un penny à ma mère. Elle vit de mendicité, si elle n’est pas morte de faim. Je me rends compte que mon écuyer… mon ami… Geoff est au lit avec la fièvre et que je n’ai pas les moyens de lui payer le médecin qu’il lui faudrait pour qu’il guérisse. Et je me rends compte que je n’aurai bientôt d’autre choix que de vendre ma monture et mon jaseran, et qu’après cela je ne serai plus chevalier. Je me fiche d’écouter vos beaux discours sur les bénéfices de la pauvreté, Seigneur Elric, car je ne vous crois pas familiarisé avec le sujet. Malgré les péchés et les calamités que vous connaissez, il est clair que vous, vous êtes né riche, et que, même si votre bourse s’est parfois vidée depuis, je doute que vous ayez jamais éprouvé de grande difficulté à la remplir. Bon sang, je vous imagine très bien en train de faire apparaître de l’or dans le sol, si besoin est !
Il resta assis en silence pendant plusieurs instants, puis il répondit :
— Je te présente mes excuses. Tu as raison. Nul ne sait quel peut être le poids du fardeau de son prochain, et je me suis montré présomptueux en voulant apporter mes conseils de mon propre chef. Je vais prendre le premier tour de garde.
Il se leva et s’éloigna à grands pas.
Je l’observai un moment, ombre se glissant parmi les arbres torturés, puis je sombrai dans le sommeil. L’instant d’après, je sentis une main qui me secouait l’épaule.
— Réveille-toi, chuchota Elric. J’entends des pas.
— Le tueur ?
— Je l’ignore, répondit-il avec un sourire féroce. Allons voir.
Je rejetai ma couverture, me levai d’un bond et saisis mon épée et mon bouclier. Puis nous nous enfonçâmes dans les ténèbres.
En avançant, j’entendis quelque chose qui bruissait dans les fourrés. Une seconde plus tard, un cor sonna, note brève issue d’une trompette d’enfant. Nous accélérâmes le pas en suivant les sons, en direction d’un saule immense. À la différence de la plupart des arbres de la forêt moribonde, celui-ci conservait une partie de son feuillage.
— Vois-tu quoi que ce soit ? demanda Elric.
— Non.
Les branches du saule s’abattirent alors sur nos têtes, s’enroulèrent autour de nos corps et nous soulevèrent dans les airs.
Nous avions nos armes à la main, mais, pris dans l’étreinte du saule, nous ne pouvions les utiliser. Son enlacement se resserrait inexorablement, son écorce me griffait la peau, et je craignais qu’il ne nous réduise en bouillie. Une bande de gobelins glapissants semblables à ceux dont nous avions découvert les cadavres surgirent des buissons et levèrent leurs longs épieux pour nous transpercer.
Je pris mon souffle de mon mieux et lançai de toutes mes forces un sifflement. Des bruits de sabots retentirent, puis Ébène jaillit au beau milieu des gnomes, ruant, se cabrant, mordant, fouettant l’air. Les créatures minuscules hurlèrent et se dispersèrent.
Elric beugla une autre incantation cacophonique. Le sylphe fila hors de l’obscurité et tournoya autour de nous, créant une espèce de tourbillon grondant. Je fus soudain incapable de reprendre ma respiration. J’eus quelques instants peur de suffoquer, mais le maelström arracha les branches et les réduisit en petit bois au fur et à mesure qu’elles se reformaient. Mon camarade et moi-même retombâmes lourdement au sol et l’arbre reprit son immobilité. Je levai les yeux, vis que notre brumeux allié avait disparu et me rendis compte qu’il avait donné sa vie pour nous sauver.
Le visage blanc transformé en masque de fureur, Elric leva son épée et courut à la poursuite des gnomes. Je le saisis par les épaules et haletai :
— Inutile de les tuer.
— Serais-tu dément ? souffla-t-il. Ils ont tenté de nous assassiner. Ils ont tué des gens par dizaines.
— Je ne crois pas. D’abord, nous avons aussi trouvé des gobelins morts. Ensuite, il leur manque la stature, la musculature et les armes appropriées pour infliger les blessures que nous avons constatées. Je ne serais pas surpris qu’ils nous aient attaqués parce qu’ils ont vu un personnage de grande taille avec une énorme épée en train de rôder dans la nuit qu’ils ont pris pour le tueur. Et même si ce n’était pas le cas, quel honneur auriez-vous à les massacrer inutilement ? Mon Dieu, ils sont minuscules, ils n’auraient pas la moindre chance dans un combat loyal.
La fureur quitta soudain son visage.
— Tu as raison.
L’épée noire renâcla. Le sorcier aux cheveux blancs frémit brutalement et, une seconde, je craignis qu’il ne fût incapable de rentrer l’épée dans son fourreau.
— Ça va ? lui demandai-je.
— Oui, répondit-il en détournant le regard. Stormbringer possède une volonté propre et elle aime tuer. Il m’arrive de la décevoir et je dois prendre sur moi pour lui rappeler qui de nous deux est le maître.
Ne sachant que répondre à cela, j’en revins à la situation présente.
— Je me demande si les gobelins savent qui est le meurtrier. J’aimerais que nous puissions les persuader de nous parler.
— Moi aussi, mais la chose semble improbable.
— Oh ! Je ne sais pas. Je parie qu’ils sont en train de nous écouter. Et si nous promettions de ne pas leur faire de mal et de déposer nos armes ?
Il me regarda bouche bée.
— Il y a bien une raison pour qu’ils aient essayé de nous tuer.
Je lui répondis par un large sourire.
— Peur ?
Il éclata de rire, passa son baudrier par-dessus la tête et le déposa sur le sol avec son épée Stormbringer. Confiant dans la présence d’Ébène pour les garder durant notre absence, je posai ma propre lame et mon bouclier à leur côté. Elric me prit alors le bras et nous nous engageâmes tranquillement parmi les arbres.
Nous n’avions pas parcouru cinquante pas que les gobelins se montrèrent, nous encerclant, lances pointées sur nous. Derrière eux se tapissaient d’autres sortes de fées, des faunes à jambes de bouc et une femme à peine plus grande qu’une souris, avec une série de bras supplémentaires, des antennes sur son front chitineux et des ailes veinées et translucides.
Au bout d’un moment, un autre gnome, désarmé celui-ci, se fraya un chemin parmi les lanciers. D’après les sigles peints sur les mains et la tête, les amulettes qui lui pendaient bruyamment au cou, je supposai qu’il s’agissait du magicien qui avait donné vie au saule.
— Je m’appelle Morille Bleue, déclara-t-il d’une voix flûtée.
— Voici sire Martin Rivers d’Angleterre, fit mon compagnon. Et je suis le Prince Elric de Melniboné. Avez-vous quelque querelle avec nous ?
— Non, répondit Morille Bleue, et nous implorons votre pardon. Sire Martin avait raison. Quand nous vous avons aperçu, nous avons cru que Tyrith avait découvert notre cachette, aussi vous avons-nous attirés dans un piège. Une fois que nous avons vu que vous étiez deux, nous aurions dû nous rendre compte de notre erreur, mais nous étions alors trop envahis par la panique pour raisonner.
— Qui est Tyrith ? demandai-je.
— Avant de devenir fou, il était le roi de la forêt. À présent, il arpente les bois et les bois terrestres environnants, tuant tous ceux qu’il rencontre et infectant nos terres de son caractère malsain.
— Tyrith est sans doute un élémental, m’expliqua Elric. Bien que d’une essence différente de notre pauvre sylphe. (Il se tourna vers Morille Bleue.) Je crois pouvoir deviner le reste. Incapables de dominer vous-mêmes le roi, vous vous êtes rappelé qu’il avait volé son épée à un monarque mortel. Aussi, sachant que la plupart des semblables de Martin se méfient trop des fées pour s’intéresser à leurs flatteries ou leurs supplications, vous avez invoqué un esprit qui pouvait passer pour un séraphin et l’avez expédié à Augsbourg pour annoncer que l’on pouvait trouver l’arme dans les territoires de l’est, tout cela dans l’espoir qu’un chevalier humain suffisamment puissant pour vaincre votre oppresseur vienne la rechercher et le trucide pour s’en emparer.
Morille Bleue branla du chef.
— Je me rends compte à quel point il était méprisable d’attirer vos semblables dans ce piège mortel. Mais nous étions désespérés.
Je regardai fixement Elric.
— Comment l’avez-vous compris ?
— Disons qu’une fois que nous avons découvert que l’un de ces nains est un nécromancien, cela semblait la possibilité la plus probable. Selon mon expérience, les divinités authentiques apparaissent rarement au commun à moins d’en souhaiter l’annihilation. Maintenant que nous connaissons la vérité, qu’allons-nous faire ?
— Finir ce que nous avons commencé, répondis-je. Je me fiche que ce soit la volonté de Dieu ou une astuce de fée qui m’ait conduit ici. Kingsfire est toujours Kingsfire. Tous les capitaines d’Europe offriront une place élevée à celui qui la récupérera, et guerriers et investisseurs se précipiteront à mes côtés si je décide de fonder une compagnie à moi.
J’éprouvais également une certaine pitié pour ces fées et je voulais les aider.
Je m’attendais qu’Elric avance l’hypothèse, impossible à rejeter d’entrée de jeu une fois connue la nature particulière de Stormbringer, que c’était la possession de l’épée de Richard qui avait rendu fou Tyrith. En vérité, j’avais des arguments prêts dans la tête. Mais il se contenta de dire :
— Alors, si Morille Bleue veut bien nous diriger jusqu’au fameux château en bois de Tyrith, mettons-nous en route. Si Sa Majesté n’est point chez elle, nous l’attendrons sur place.
Les fées poussèrent des hourrahs.
Nous atteignîmes la forteresse de Tyrith aux environs de minuit. Dans les ténèbres, elle constituait un solide pilier noir au centre d’une gigantesque clairière. Assurément, seule une entité « étant liée à son domaine particulier » avait pu construire cet édifice, car c’était à la fois un fort et un arbre vivant colossal. En des temps plus heureux, il était probablement magnifique, mais il était désormais noueux et délabré comme le restant de la forêt maladive.
Laissant Ébène à l’extérieur, Elric et moi-même nous avançâmes prudemment par le portail vertigineux, dont les deux panneaux étaient déformés et celui de droite pendait de guingois, pour pénétrer dans une salle grande comme une caverne. Une sève ou un ichor blanchâtre suintait des fentes dans les murs et du plafond, les corps équarris et véreux d’une vingtaine de fées gisaient çà et là parmi les tables et les bancs brisés. La puanteur animale et la putréfaction végétale se mêlaient à l’infection la plus écœurante que j’eusse jamais sentie et, quelques instants, je fus certain que j’allais vomir.
Elric déglutit.
— Avançons, dit-il.
Nous nous mîmes donc à fouiller le fort stygien, les runes rougeoyantes de Stormbringer parfois additionnées aux rayons des appliques et aux moisissures phosphorescentes nous donnant suffisamment de lumière pour voir clair. Partout, nous trouvâmes de nouvelles preuves de la démence de Tyrith et du déclin de l’arbre-château. Des serviteurs fées abattus en plein labeur. Des meubles fracassés, des statues brisées, des livres déchirés. Des sections de plancher qui se transformaient en bave, des enchevêtrements cancéreux de bois qui bloquaient couloirs et escaliers, des plaques de moisissure qui se déployaient sur les peintures et les tapisseries.
Finalement, après ce qui nous parut une éternité, nous entendîmes devant nous une douce musique aiguë. Un son trop pur pour une gorge humaine, différent mais aussi apparenté à la terrible lamentation de Stormbringer.
Je réprimai un frisson, puis me forçai à me glisser en avant, Elric à mon côté. Derrière un coin de mur, nous découvrîmes la porte d’où émergeait le chant.
Derrière elle se trouvait une vaste chambre à coucher, son lit à baldaquin orné de sculptures, ses tapis somptueux et ses tapisseries au tissage compliqué aussi délabrés que le reste du contenu de la citadelle. D’une taille, d’une maigreur, d’une nudité et d’une crasse inhumaines, Tyrith allait et venait, sa peau d’un vert pâle et ses cheveux émeraude attestant sa parenté avec la terre de manière aussi éloquente que ses difformités (un bras plus long que l’autre, les tumeurs couvertes d’une sorte d’écorce rugueuses sur la poitrine et les cuisses, les lésions pustuleuses sur les organes génitaux) démontraient la virulence de son mal. Sur l’épaule, il portait l’épée qui fredonnait. Malgré son nom, je ne trouvai pas que la lumière écarlate de Kingsfire ressemblait beaucoup à une flamme. On eût dit une traînée de sang, ou la couleur des yeux d’Elric.
— Tyrith de Faërie, chevrota le Melnibonéen, me surprenant au point que je fis un bond. Je te somme de te rendre. Je jure par les dieux qui sont miens que nous n’avons nul désir de te faire de m…
Le roi dément hurla et nous chargea.
Je bloquai son premier coup avec mon bouclier. L’instant d’après, Elric lui bondissait dessus et le repoussait. Les lames résonnèrent, échangeant des coups trop rapides pour l’œil, hurlant un duo dissonant. Soudain, Stormbringer entra dans la poitrine de Tyrith et en ressortit comme un éclair. L’élémental s’écroula, le sang vert coulant à flot. La voix de Kingsfire baissa, et elle quitta la main pour s’abattre bruyamment sur le sol.
J’allais la prendre, mais j’hésitai. Et si c’était elle qui avait rendu Tyrith fou ?
Eh bien, si tel était le cas, le processus avait pris cent cinquante ans. Je ne vivrais pas si longtemps. Je repris mon mouvement en me moquant de mes craintes.
Elric m’avait devancé et il la ramassa avant de la lâcher. Fredonnant de nouveau, elle flotta librement. Le Melnibonéen agrippa des deux mains son propre glaive, le fit tournoyer au-dessus de la tête et l’abaissa. Stormbringer gronda. L’épée couleur rubis poussa un hurlement et se fracassa en une centaine de morceaux.
J’étais éberlué ; je supposai alors qu’Elric s’était joué de moi, que Kingsfire… que la destruction de Kingsfire… était l’objet de sa quête depuis le début. Je hurlai :
— Fils de catin !… en me mettant en garde.
Le sorcier pâle virevolta, un rictus révélant ses dents, ses yeux écarlates flamboyant d’une rage aussi démentielle que celle de Tyrith. En cet instant, mon propre courroux se réduisit en consternation et je pénétrai un secret qui m’avait jusqu’alors échappé.
Stormbringer absorbait la force et peut-être même l’âme de ceux qu’elle tuait, en transmettant à son propriétaire une dose de cette vitalité dérobée. Hélas, plus elle buvait-de vie, plus grande devenait son influence sur Elric ; à présent, gorgée de l’essence de Kingsfire, elle le dominait. Se délectant de la mort, elle était impatiente de tuer encore… et j’étais la seule proie à sa portée.
Plus terrifié de donner ma vie à cette arme prédatrice que par tout autre péril, je frappai en direction de la tête d’Elric. Il m’évita avec une célérité de panthère, puis il contre-attaqua et trancha la moitié supérieure de mon bouclier.
Au bout de quelques secondes, je sus que je ne pourrais le vaincre en combat chevaleresque. J’étais peut-être habile épéiste, mais je ne pouvais égaler la vigueur d’ogre qui lui parcourait le bras. Je rejetai donc le restant de mon écu, qui était de toute façon virtuellement inutile, pour libérer ma main gauche, et je battis en retraite vers une section particulière de la pièce.
Stormbringer ulula et beugla, elle me frappa à plusieurs reprises, rapide comme l’éclair, et je crus un instant que je n’atteindrais jamais mon objectif. Je marchai alors sur un objet glissant. Je m’abaissai pour éviter la lame d’Elric et la décapitation, ramassai une poignée d’ordure et la jetai en direction des yeux d’Elric.
La chance était avec moi. Je touchai dans le mille, et je me précipitai vers lui. Stormbringer dévia mon coup et frappa avec précision vers mon visage. Pris par surprise, je parai difficilement le coup, mais celui-ci brisa mon épée à la garde.
Tandis que je reculais précipitamment en évitant un coup après l’autre de si près que la lame rebondit plus d’une fois en grinçant sur mon armure, je pris conscience de mon erreur. Stormbringer était un être vivant doté de sens propres. Inutile d’aveugler l’escrimeur si l’on ne neutralisait pas également l’épée.
Je poussai donc un cri de guerre et me ruai en avant juste à côté de lui, la vitesse et la surprise constituant mes seules défenses. L’épée ululante trancha l’air juste derrière moi. Je fis alors la culbute dans les ruines du lit à baldaquin et me saisis d’une poignée de drap en décomposition avant de rouler de l’autre côté.
Elric plongea à ma suite, je lançai le tissu sur lui et sur Stormbringer, puis lui donnai un coup de pied au genou. L’articulation craqua, homme et arme hurlèrent. Je virevoltai et me précipitai vers la porte.
Une seconde plus tard, j’entendis le bruit de leur poursuite. Son pas était inégal, mais, grâce à sa vigueur volée, il était capable de clopiner aussi vite que s’il courait. Haletant, mes propres forces commençant à faiblir, glissant dans les flaques de pourriture et trébuchant sur les cadavres et les détritus, je fonçais à travers le labyrinthe de corridors obscurs tandis que Stormbringer aboyait sur mes talons. J’étais presque certain d’avoir perdu ma route.
Le portail s’ouvrit enfin devant moi. Hurlant le nom d’Ébène, je sortis en titubant à la lueur des étoiles. Le cheval accourut instantanément et se mit à galope vers l’orée du bois à la seconde même où je lui grimpai sur le dos.
Elric jaillit de la forteresse et chargea, couvrant presque l’espace qui nous séparait. Mais le destrier accélérait, courant plus vite que jamais, laissant en arrière mon adversaire… et son esclave charnel.
Même quand la ululation de Stormbringer faiblit, je voulus continuer de galoper, mais je savais que mon cheval risquait de trébucher. Malgré ma terreur, nous ralentîmes donc au pas, sans nous arrêter avant d’avoir atteint l’autre côté des menhirs.
J’étais toujours à ce point effrayé que je ne pensais pouvoir dormir. Mais j’étais également épuisé et, une fois assis, je ne tardai pas à sombrer dans le sommeil.
Je rêvai que j’étais le Roi Richard durant la Croisade. Ma dernière bataille gagnée, j’étais assis sur mon trône, Kingsfire dégainée sur mes genoux et un océan de prisonniers, hommes, femmes, enfants et bébés aplatis devant moi.
Un instant, je fus tenté de leur accorder le pardon. Alors, l’épée rouge fredonna un arpège mélodieux et je me rendis compte à quel point méritait de mourir ce troupeau d’infidèles crasseux qui avaient eu la témérité de défier un souverain chrétien. Les épargner serait faire preuve de faiblesse ; faire d’eux un exemple serait plus diplomate… voire agréable.
Tandis que mes hommes d’armes allumaient l’autodafé, je me réveillai en sueur. Après m’être repris, j’eus l’impression que j’étais revenu à moi après un long délire. Comment avais-je pu songer jouer avec ma raison et ma personnalité ? Si quelque chose venait à les corrompre, je ne serais plus le même. Même si les temps étaient durs, pourquoi avais-je tant aspiré à la magie ? Je possédais déjà un esprit vif, une formation militaire, un appui solide avec Geoff, et une splendide monture. Plus d’un avait fondé sa fortune sur bien moins.
Une fois que j’eus décidé que j’avais de la chance de ne pas avoir obtenu Kingsfire, je me mis à douter qu’Elric eût véritablement décidé d’en dérober le pouvoir. Il semblait plus probable qu’il eût brisé l’épée pour me sauver.
Peut-être parce qu’il était incapable de briser la sienne.
Peu après mon retour à Augsbourg, un abbé licencieux m’engagea pour repousser les cocus vengeurs. Geoff et moi passâmes un hiver confortable à sa solde et, au printemps, la guerre éclatait de Cadix à Constantinople.
Save as PDF