le gardien de la porte
french
I
L’albinos ne regarda pas derrière lui pour vérifier si les loups le rattrapaient. Il les entendit traverser avec fracas le fourré qu’il venait de quitter tandis qu’il fonçait dans la nuit. L’une de ses bottes s’enfonça dans la terre meuble, et il trébucha. Sa main gantée se tendit, attrapa une plante grimpante, et il se releva, escaladant en courant le coteau perfide. Il entendait maintenant des mouvements des deux côtés en même temps que derrière lui.
S’il parvenait en terrain élevé avant que les créatures ne convergent sur lui, il aurait l’avantage. Autrement, il dégainerait Stormbringer et livrerait bataille là où il serait pris au piège. L’épée runique noire fredonnait de plaisir à la perspective de la bataille, car ce n’étaient pas des loups ordinaires. Ils étaient doués de raison, et il les suspectait de posséder une âme.
Il ahanait, et une lassitude profonde s’insinua dans son corps pâle aux larges épaules. Devant lui s’étendait le plateau où il s’était reposé plus tôt dans la journée, avant de descendre vers le village maudit où avaient commencé ses ennuis. Encore quelques pas, un dernier bond, et il serait prêt à affronter son ennemi.
L’un des loups jaillit de derrière un buisson à sa gauche. Il n’eut qu’un instant pour se retourner et lever le bras tandis qu’une vision cauchemardesque de mâchoires qui claquent et d’yeux d’ambre brûlant l’envahissait. L’animal lâcha un cri de surprise et de douleur quand ses crocs se serrèrent sur le bracelet d’acier qu’Elric avait acheté sur le marché l’après-midi même. L’albinos recula en titubant sous l’impact. Ils s’écroulèrent ensemble.
D’où venait donc celui-ci ? se demanda-t-il tandis que le loup roulait sur le côté et qu’il en entendait un autre se précipiter vers son dos exposé. L’albinos se tortilla pour l’éviter et se redressa précipitamment. Sa main se posa sur la garde de Stormbringer tandis que le loup aux yeux d’ambre bondissait dans les airs en direction de sa gorge. Si une arme différente avait été glissée dans son fourreau, l’albinos n’aurait eu aucune chance. Mais Stormbringer se déplaçait à une vitesse surnaturelle. Il maintint son étreinte sur l’arme tout en la laissant guider sa main. En un mouvement aussi rapide que l’éclair, l’épée runique se libéra du fourreau et lui souleva brutalement le bras pour tenter de frapper l’animal en plein vol.
Un seul problème s’opposa au plan de Stormbringer pour festoyer avec l’âme du loup aux yeux d’ambre : la créature s’était mystérieusement figée dans les airs, juste hors de portée de l’épée. Non, elle n’était pas exactement figée, mais suspendue, et elle se débattait en soufflant, en crachant de rage. Un homme avait surgi des ténèbres et attrapé l’animal par le cou, à la manière dont une chienne récupère un petit de sa portée qui s’est égaré. Les autres loups avaient stoppé net leur attaque et se rassemblaient en silence autour d’Elric et de l’intrus. Il vit qu’il y en avait au moins huit et peut-être jusqu’à douze à l’avoir poursuivi. Le ululement de frustration de Stormbringer calma l’animal aux yeux d’ambre, et il rejoignit ses congénères dans leur bizarre quiétude.
— Je parierais que vous préféreriez quitter ce monde en vie et sans que votre tête soit mise à prix, déclara l’intrus.
Elric le distinguait nettement. Il avait une barbe grise et une poitrine large comme une barrique. Une cicatrice lui courait sur le côté du visage : trois marques, certainement l’œuvre des loups. Une blessure ancienne. Il souriait chaleureusement et ne semblait pas avoir peur des prédateurs qui se rapprochaient de lui. Il avait des yeux noirs tachetés de cramoisi.
— Vous êtes soit un fou, soit un dément, répondit l’albinos.
L’homme à la barbe grise cligna les yeux.
— Je me rappellerai dans des années que ce furent les premiers mots que vous m’avez adressés. Mais, pour l’instant, faites ce que je vous demande et déplacez votre maigre postérieur vers la clairière devant nous. Je vais tenter de parvenir pour vous à une sorte d’accord avec ces bêtes.
— Je suis Elric de Melniboné. Nul ne me parle sur ce ton.
— C’est peut-être une erreur, grommela l’homme. À présent, maniez-vous.
Elric resta sur place. La plainte de Stormbringer s’était éteinte, remplacée par un bourdonnement irrité, comme celui d’une horde d’insectes.
L’intrus lâcha le loup aux yeux d’ambre. La créature retomba à quatre pattes, puis en leva une et commença à se soulager sur la botte du guerrier à la large poitrine. Il lui lança un coup de pied et s’éloigna, méprisant un claquement de crocs qui visait l’air juste à côté du mollet charnu.
— Ce n’est pas votre arme qui garde ces bâtards à distance, expliqua le vieux guerrier avec un soupir. Rangez-la. Je suis certain que vous seriez à même de tous les massacrer et de retourner chez vous. La question est de savoir si vous souhaitez que d’autres de leur race vous suivent à la trace jusqu’à la fin de vos jours.
Le courroux d’Elric était brûlant, mais il se faisait un point d’honneur d’être capable de dépasser sa colère pour vivre rationnellement, malgré l’influence à laquelle l’avaient récemment soumis les Seigneurs du Chaos. Mais c’était là une autre histoire. Pour l’instant, il décida de se fier au jugement du vieillard. Il fut assez difficile de rengainer son arme, mais il y parvint. En signe de défi, il tourna le dos aux loups bien avant que cela ne fût nécessaire et il se dirigea très lentement vers le plateau.
II
Heureusement, il n’eut pas très longtemps à attendre le guerrier à la barbe noire. Entre-temps, Elric se rendit compte de quelle manière les loups avaient réussi à lui tendre une embuscade. La majorité de la meute avait couru à travers bois en faisant autant de bruit que possible pour couvrir les sons produits par leurs éclaireurs. Le loup aux yeux d’ambre et son compagnon étaient donc bien plus près et presque silencieux.
L’albinos entendit un bruissement, se retourna et vit le guerrier qui approchait. La meute lancée à la poursuite d’Elric avait disparu. Il entendait les animaux qui retournaient sur leurs pas. L’un d’eux se mit à hurler et sa voix le perça de la même manière que la bise qui s’était levée à l’arrivée du vieillard.
— Je m’appelle Chatham, annonça-t-il avec un clignement d’œil. Originaire de nulle part, bien que ce monde soit connu sous le nom d’Automne.
Elric hocha la tête comme s’il savait déjà cela.
— Quelques règles de base simples règnent sur ce monde. Les loups sont la main droite de l’invisible, les avatars de la justice de notre Dieu. Commettez un crime, et les loups reçoivent en rêve votre châtiment. Ils n’auront de repos qu’ils vous aient puni.
— J’ai tué un voleur, ce matin, déclara Elric.
Il ne précisa nullement qu’il avait simplement voulu agiter Stormbringer devant le visage du criminel afin de lui faire peur. Mais l’épée runique était affamée et elle avait détaché la tête des épaules de l’homme et ingurgité son âme.
— Un voleur. Nous y voilà donc. Si vous l’aviez maîtrisé de toute autre manière, les loups vous auraient laissé tranquille. À présent, ils doivent vous arracher la vie pour vous punir.
— Je l’avais deviné.
— Qu’est-ce qui vous amène en ce monde ? Les voyageurs tels que vous sont plutôt rares.
Elric haussa les épaules.
— Je dois trouver un lieu précis. On m’a dit qu’il est situé non loin d’ici. Si les loups ne m’avaient pas poursuivi, j’y serais sans doute arrivé, à cette heure-ci.
— Un lieu de pouvoir, peut-on présumer.
— On le peut.
— Peut-on également présumer qu’une fois cet endroit découvert et pris ce que vous y recherchez, vous disposez du moyen de quitter Automne pour ne jamais y revenir ?
— Je n’ai aucun choix. La magie que j’ai employée a ses limites.
Chatham hocha la tête.
— Les loups comprennent désormais que vous n’êtes pas de ce niveau et que vous ignoriez nos lois. Ils sont prêts à vous accorder le pardon à condition que vous meniez à bien votre mission et soyez parti avant le matin. Pourrez-vous parvenir à ce but ?
— Oui.
— Bien entendu, je vous accompagnerai.
— Je n’ai nul besoin d’un gardien.
— Non ? Peut-être pourrez-vous alors me servir comme tel, puisque vous êtes clairement bien plus au fait que moi des coutumes de ce pays.
Elric fronça les sourcils.
— Pourquoi avoir voulu m’aider ?
Le vieux guerrier éclata de rire.
— Vous m’avez mis entre les mains le moyen d’irriter ces bêtes prétentieuses. Le moins que je puisse faire est de veiller à ce que vous obteniez ce que vous voulez et m’assurer que leur proie leur échappe.
Chatham tendit la main. Elric la prit. Ce simple contact permit à l’albinos de prendre conscience que l’homme était bien plus qu’il ne paraissait : le guerrier à la barbe grise était revêtu de chair humaine, mais le pouvoir qu’il irradiait ressemblait plus à celui des protecteurs assoiffés de sang dont ce monde était doté.
Plus tôt, au village, Elric s’était procuré un talisman qui devait lui permettre de trouver son chemin : une petite pierre pétillante de vie chaque fois qu’il la pointait dans la direction de sa destination. Il prit la route de l’est et Chatham le suivit fidèlement en continuant son petit bavardage irritant.
— N’avez-vous donc aucune curiosité ? lui demanda enfin Elric tandis qu’ils grimpaient plus haut parmi les montagnes qui encerclaient le village.
— À quel sujet ? Votre but en ce monde ?
— Oui.
— Tant que vous n’avez nulle intention de réveiller les Dieux Endormis, premiers-nés de l’invisible, ni de provoquer la destruction de notre monde… franchement, non.
— La destruction du monde, fit l’albinos d’une voix piteuse tandis que ses doigts de porcelaine frôlaient la garde de l’épée runique. Pas de ce monde. Loin de là.
— Parfait, donc !
Ils continuèrent de marcher en silence. Les pensées d’Elric revinrent à la veille et à la conversation qui l’avait lancé sur cette route.
III
La table de l’albinos était située dans le recoin le plus caché de la taverne la plus crasseuse qu’il ait pu trouver dans cette ville singulière. Il était déçu sur plus d’un point. Ses vêtements étrangers, habituellement affligeants, se fondaient assez bien avec ceux des autochtones, au point d’être passés de mode ; la taverne elle-même, bien qu’assurément la plus sale qu’il eût jamais connue, était aussi proche de l’impeccable qu’on pouvait l’espérer ; quant à sa peau blanche comme l’ivoire et ses yeux d’une écarlate brûlante, ils n’avaient, ces dix dernières minutes, nullement attiré l’attention. Même les serveuses feignaient de l’ignorer.
Quand une femme aux cheveux acajou portant une simple robe noire finit par s’approcher, il était prêt à passer commande. Elle s’assit à côté de lui, et il se rendit rapidement compte de son erreur.
— Si je te donnais ce que tu désires le plus, me rendrais-tu la pareille ? demanda-t-elle d’une voix douce comme la soie.
— Je ne cherche nulle faveur ; et je n’en accorde pas davantage.
— Tu ne sais même pas ce que je te propose.
— Je crois en avoir une idée assez précise.
La femme éclata de rire. Ses yeux verts comme le jade étincelaient. Elle était d’une grande beauté.
— L’oubli. L’innocence. La confiance. Une délivrance par rapport à ta destinée. Si, un seul fugitif moment, je pouvais te les procurer, ferais-tu ce que je te demande ?
— Non.
Elle eut un sourire.
— Dans ce cas, Elric de Melniboné, tu es en vérité l’homme que je cherchais. L’on dit de toi que, bien que tu paraisses en assez bonne santé, ta vigueur n’est qu’une illusion perpétuée par les drogues, la magie et une épée qui dévore les âmes.
— Et tu peux changer cela.
— D’une certaine, manière.
— Peux-tu prendre mon pauvre sang et le remplacer par le liquide robuste qui coulait dans les veines de mes ancêtres, le vent des rêveurs et des vrais rois ? Je ne vois que les dieux qui puissent posséder le pouvoir d’accomplir un tel exploit. Les apparences sont souvent trompeuses, comme tu l’as dit, mais mon instinct m’indique que tu n’es pas une déesse sous forme humaine, ni même l’un de leurs messagers.
— Je suis une femme qui fut jadis une harpie décrépite, vieillie avant l’âge. Une maladie rare m’avait donné l’apparence et la santé d’une vieillarde au bord de la mort avant même que j’aie dix ans. J’ai miraculeusement survécu jusqu’à mon seizième anniversaire, quand j’ai quitté mon foyer et cherché un lieu pour poser ma tête et laisser la mort m’emporter.
« Dans mon chagrin, j’ai erré de ce monde vers un autre et je me suis retrouvée dans un palais de pierre. J’y ai dormi une nuit, déterminée à me donner la mort le lendemain si les dieux refusaient de m’emporter durant le sommeil. Quand je me suis réveillée, j’étais telle qu’aujourd’hui. Jeune, belle et robuste.
« Avant de partir, j’ai entendu un chuchotement porté par le vent qui siffle parfois dans ce palais rempli de courants d’air. Cette voix m’a donné le prix de ma fortune : dans l’année suivant ma renaissance sous les auspices du palais, je devais trouver quelqu’un de plus misérable encore pour l’envoyer bénéficier du même miracle que moi.
« Je puis te donner un seul avertissement avant que tu acceptes. Il est un gardien à la porte de ce palais ; il voudra t’empêcher d’obtenir ce que ton cœur convoite le plus.
— Un gardien ? À quoi ressemble-t-il ?
— Ce serait trahir, chuchota-t-elle.
Et elle lui révéla à la hâte les secrets pour trouver l’autre monde connu sous le nom d’Automne… ainsi que la description de la femme sur le marché qui lui donnerait le talisman et lui indiquerait le reste du chemin.
IV
Elric continuait d’avancer d’un pas pesant, se retrouvant parfois à la traîne du guerrier à la barbe grise. Son compagnon semblait connaître la route sans même consulter de talisman.
— Il est une légende en cette contrée, annonça soudain Chatham. Un palais à l’abandon aurait été taillé dans une montagne. Cette montagne-ci, en fait. Si l’on aperçoit le palais à une distance précise et à une heure donnée, on comprend que cette légende se soit répandue.
— Oui, dit Elric, qui avait justement assisté un peu plus tôt au spectacle décrit par Chatham.
— Un palais où l’on peut recouvrer jeunesse et vitalité, où guérissent les cicatrices les plus anciennes.
Elric sentit son regard se poser sur la cicatrice sous l’œil du vieillard. Il s’arrêta brutalement.
— C’est cela qui vous attire vers ce lieu ? La promesse d’un rajeunissement ?
— Je n’ai pas dit cela. Je ne faisais que bavarder.
— Bien entendu.
Elric éprouva soudain une douleur à la main, comme si une lame venait de lui transpercer la paume. Il laissa tomber la pierre, puis jura en se penchant pour essayer de trouver où elle avait atterri. Le guerrier surgit à son côté, une main lourde posée sur l’épaule de l’albinos.
— Regardez, ici, dit Chatham, les yeux tachetés de rouge paraissant étinceler au clair de lune. Une porte.
Elric releva les yeux et aperçut, droit devant lui, une tache de ténèbres plus sombres. En plissant les yeux, il distingua un passage bizarre aux bords irréguliers qui aurait pu constituer la gueule en pierre d’un golem affamé, ou simplement l’entrée d’une caverne.
Aucun gardien en vue.
L’albinos tira Stormbringer et tendit l’épée runique devant lui. Elric n’avait pas cru un seul instant l’histoire de la femme dans la taverne. Il avait présumé qu’elle le conduisait dans un piège, ou le poussait à l’aider en feignant de vouloir servir ses propres desseins. Néanmoins, il s’ennuyait, et l’entreprise pouvait le soulager de cet ennui. Au cours de la journée précédente, il avait fini par se fabriquer une image mentale du gardien que seule l’incarnation mortelle d’Arioch, le Duc de l’Enfer, eût été capable d’affronter à armes égales.
L’épée runique fredonnait, prête à la lutte, mais il n’y avait personne à combattre. La déception brûlait l’albinos, l’embrasant du pouvoir des flammes de la damnation.
— Entrons-nous ? demanda Chatham. Ou bien ne sommes-nous pas à l’endroit voulu ?
Elric songea à faire demi-tour, puis il lui vint une idée bizarre.
Je n’ai nul besoin d’un gardien.
Il avait prononcé ces paroles à l’intention de Chatham, un peu moins d’une heure auparavant. Peut-être ne voyait-il pas de gardien à la porte parce que celui-ci se trouvait déjà avec lui.
Quelque chose d’autre le taraudait. Au tréfonds de son âme, il se demandait quelle sensation il éprouverait en étant entier, le sang appauvri qui coulait dans son corps remplacé par celui de ses ancêtres, sa dépendance de la magie et de la soif de sang de Stormbringer brutalement stoppée.
Bien entendu, cela n’était pas à sa portée. Et toute possibilité semblable eût été contrecarrée par Stormbringer.
Elric songea à l’attaque de l’épée contre le voleur et à ses conséquences presque fatales. L’arme avait-elle senti que l’histoire de la femme contenait quelque exactitude ? Tentait-elle de forcer Elric à s’éloigner de cette terre étrangère avant qu’il ne découvre la vérité ?
— Peut-être ne m’avez-vous pas entendu. Entrons-nous ? répéta Chatham.
— Oui. Je vous suis.
V
Le palais, semblait-il, était assez réel. Les murs étaient lisses et illuminés d’un étrange feu intérieur. Une lueur verdâtre baignait toutes les pièces.
Il n’était pas impressionné.
Jadis, Elric de Melniboné était assis sur le Trône de Rubis de l’île aux Dragons. En comparaison avec l’existence terre à terre du commun, il présidait coutumièrement à des miracles qui défiaient les lois des hommes et des dieux. Ce « palais » avait été taillé dans la pierre naturelle, qui cherchait à revenir rapidement à son état d’origine. Aucune bibliothèque, aucune salle du trône ni de jugement, nulle salle des fêtes. Un simple trésor de pièces vides.
Chatham était assis sur le sol, le dos au mur.
— Ce n’est pas grand-chose, je vous l’accorde.
Elric le rejoignit.
— Vous avez raison.
— Que vous attendiez-vous à découvrir ?
— L’ignoreriez-vous ?
— Faites-moi un petit plaisir.
— Un peu d’action, peut-être.
Chatham secoua la tête.
— Vous avez pris une vie humaine, aujourd’hui, et vous avez failli être démembré par des loups. Pour la plupart, cela constituerait suffisamment d’action.
— Peut-être, mais je ne suis pas comme la plupart.
— Cela est clair.
Elric ferma les yeux et passa en revue le cours de son existence à venir s’il pouvait la détacher de l’étreinte du sang et de la magie.
Non, ceci était la folie dans laquelle la femme avait tenté de l’impliquer. Innocent, il avait cru que cela était possible, que, pour une fois, on ne lui avait pas menti, on n’avait pas voulu user de lui.
L’oubli, avait-elle promis. L’innocence. La confiance. Une délivrance par rapport à sa destinée. Pure folie !
Il examina le guerrier à la barbe grise à son côté. Il n’existait qu’un seul moyen de découvrir dans quelle mesure, si mesure il y avait, cette femme lui avait dit la vérité. Il lui fallait passer la nuit dans le palais et voir s’il se réveillait différent.
Malheureusement, subsistait la question du gardien de la porte. Si c’était Chatham, ce dernier risquait de l’attaquer durant son sommeil. Comment pouvait-il se permettre de rester impuissant, vulnérable, en la compagnie du vieux guerrier ?
Stormbringer. Il devait se fier à l’épée runique pour le surveiller. Elle resterait dans sa main et le réveillerait en sursaut au premier signe de danger. Elle avait sa propre survie, sa propre destinée à prendre en compte.
Qu’allait-il faire ? Comment se déciderait-il ?
Un bruit curieux attira son attention. Il s’aperçut alors que Chatham était en train de ronfler. L’homme avait sombré dans un profond sommeil.
Elric regarda fixement le vieillard et réfléchit au choix qui se présentait à lui.
VI
Dix heures plus tard, comme l’albinos écumait les salles désertes du palais à la recherche d’un indice qui répondrait au mystère du gardien absent, il remarqua un rayon de lumière isolé qui perçait une fente du plafond. Un rai solitaire et mince tombait devant lui, doigt d’un blanc bleuté qui semblait se pointer d’un air accusateur vers l’entrée de la salle où Elric avait laissé son compagnon endormi. L’albinos envisagea de laisser Chatham dormir. Après tout, ils n’étaient pas amis. Il n’existait aucune affection entre eux, aucune raison pour un adieu cordial. La magie qui le ramènerait vers son propre monde fonctionnerait aussi bien ici qu’ailleurs.
Il bâilla et ressentit une lassitude qu’il n’avait pas connue depuis des années. La perspective de s’endormir alors que le gardien était peut-être là, alors que c’était peut-être Chatham qui feignait de dormir, avait empêché l’albinos de songer sérieusement à une bonne nuit de sommeil. D’ailleurs, s’il s’abandonnait aux charmes du sommeil et se réveillait inchangé, il déferait la magie que la femme de la taverne lui avait confiée.
Ses promesses l’avaient lancé dans une quête qui n’avait rien d’habituel, son point d’orgue constitué par une bataille grandiose contre un ennemi ou un dieu. Elle avait en vérité exaucé la majeure partie de ce qu’elle avait promis, ne fussent que les quelques heures où il avait estimé impossible de penser à autre chose qu’à la localisation du mystérieux gardien.
L’oubli. L’innocence. La confiance. Une délivrance par rapport à ta destinée. Si, rien qu’un moment fugitif, je pouvais te les procurer, ferais-tu ce que je te demande ?
Il avait juré que non, mais, en fait, il avait bel et bien répondu à sa requête. Avant son apparition, il était harcelé par des loups d’un tout autre type… les loups du souvenir. Ils le dévoraient vivant, cherchaient à engloutir sa santé mentale. Il lui fallait absolument une délivrance, quelques heures précieuses pour se concentrer sur autre chose que ses ruminations sur le passé.
L’albinos était sur le point de prononcer le sort qui le ramènerait aux Jeunes Royaumes quand il entendit un grognement dans l’autre salle, là où il avait laissé Chatham.
Les loups étaient de retour. Il se demanda s’il n’allait pas partir immédiatement. Chatham avait dit que les loups suivraient Elric en tout pays, mais l’albinos n’était pas sûr que ce fût vrai. Bien qu’il se sentît épuisé, l’envie d’affronter la meute de loups le démangeait, pour permettre à Stormbringer de déchiqueter les bêtes menaçantes et de goûter l’âme de créatures effleurées par la main droite d’une déité Invisible.
Non, pensa-t-il. Mieux valait partir tout de suite, tant qu’existaient encore des mystères. Il ouvrit la porte et franchit le seuil pour rentrer chez lui. Mais, à l’instant précédant la disparition de la porte, un hurlement monta dans la salle. Il se retourna et entendit le cliquetis de pattes de loup sur les dalles et le halètement excité d’une créature en train de chasser. La porte se mit à vibrer, l’image qu’elle révélait s’évanouissait déjà.
Elric tira son arme de peur que le loup ne bondisse à travers le seuil et rejoigne son monde. Il le voyait nettement, à présent : fourrure noire avec des rayures grises, mâchoires béantes qui mastiquaient furieusement, comme si elles tenaient déjà leur proie, et des yeux d’un noir cauchemardesque.
La bête arriva au seuil et s’arrêta, gémissant pitoyablement, prête à renvoyer l’albinos vers sa mort. Un mystère résolu. Les créatures n’avaient finalement pas le pouvoir de rejoindre son royaume.
Puis il la vit. Une cicatrice juste sous l’œil de la bête, trois marques, comme un coup de griffe de loup… identique à celle qui balafrait le visage de Chatham. Elric fit un pas en avant et une secousse de Stormbringer l’éloigna de la porte donnant sur Automne.
L’instant précédant la disparition totale de la porte, Elric aperçut les yeux du loup, noirs et tachetés de cramoisi.
Puis la porte s’évapora. Elric baissa les yeux sur son épée runique qui bourdonnait joyeusement à la perspective du fleuve quasi infini d’âmes qu’elle allait avaler.
Il avait passé la nuit qui aurait pu le sauver en quête du gardien de la porte, sans jamais deviner qu’il n’aurait pas dû chercher plus loin que le fourreau qu’il portait à la ceinture.