demande ça à elric
french
Up From the Skies faisait trembler les fenêtres. Pour Sammy, pas question de passer Hendrix plus bas que pendant un concert, quelle que soit l’heure, et que ses parents soient ou non à la maison. C’était un des trucs que Pogo admirait chez lui.
— Comme à l’église, dit Sammy.
Puis il tira encore sur le bambou. Il gonfla les joues comme un trompettiste en essayant de retenir une quinte de toux.
— Ouais. Ce mec, c’était le bon Dieu, fit Pogo en hochant la tête. C’est le bon Dieu.
Il allait tendre la main vers le bambou, mais il décida que trop de dope bloquerait l’euphorie quand l’acide ferait son effet.
— Tu sais bien qu’il détesterait ça, dit Sammy. Toute cette merde. Gerald Ford. Presque pas d’acide. Et le disco. (Il agita la main en un geste du poignet tout mou qui résumait et rejetait les années soixante-dix jusqu’à leur moitié actuelle.) Il l’aurait vachement mauvaise.
— ’Xact.
Pogo s’affala de nouveau dans le fauteuil sacco et contempla la décoration de la chambre de Sammy. Des jaquettes d’album de Roger Dean, un dessin d’Escher avec des caméléons qui s’entr’absorbaient, et trois portraits différents de Jimi Hendrix punaisés aux murs. Les murs et le plafond avaient été peints en noir et recouverts de tourbillons d’étoiles blanches… produit final d’un speedathon de fin de semaine. Les étoiles du coin nord-ouest n’étaient guère plus que des taches. Le dimanche après-midi, se rappela Pogo, quand ils avaient commencé à redescendre sur terre.
Ça avait une gueule bien cool, songea-t-il. Comme de flotter en plein espace, mais avec des posters.
Sous ses yeux, les étoiles frémirent légèrement et le champ héraldique sable sembla reculer derrière elles.
— Hé, mec ! Tu sens ça ?
Sammy hocha la tête.
— Ça devient électrisant.
Il fouilla dans la pile latérale de disques, sa coordination motrice commençant déjà à souffrir de courts-circuits.
— Dark Side of the Moon ? Ras la patate. Surrealistic Pillow ? Ça, c’est rudement trippant. « Go ask Alice when she’s ten feet tall… » chanta-t-il dans le fameux ton de Sammy… atonal. (Il examina la pochette, puis il la lâcha et se remit à parcourir les disques.) Qu’est-ce que tu dirais de Close to the Edge ?
— Niet. Encore Hendrix. Electric Ladyland.
Sammy tenta de se lever, éclata de rire et rampa jusqu’au tourne-disque. Comme l’aiguille tombait sur le wah-wah déchirant de Voodoo Chile, Pogo eut un minuscule sourire. Oui, c’est Hendrix qu’il lui fallait tout de suite. Jimi était un ami, comme personne de la vie réelle. Jimi était… eh bien, peut-être que ce n’était pas exactement le bon Dieu, mais… un truc quelconque. Un truc. Il leva les yeux sur la photo au-dessus du lit de Sammy. L’Homme, flanqué de son Expérience… un Jésus noir et deux voleurs au teint de papier mâché, tous trois avec un halo de cheveux crépus. Hendrix avait son petit sourire mi-figue mi-raisin qui disait tu peux pas me juger, mon frère, si t’es pas passé par où je suis passé. Et son regard… Jimi… il avait la connaissance.
— Ouais, chuchota Sammy pas très loin de là.
La chambre s’assombrissait, comme si le soleil s’était couché, mais Pogo était à peu près sûr que ce n’était que le début de l’après-midi et que l’heure estivale du crépuscule était encore loin.
— Ouais. (Il gloussa, bien qu’il n’y eût encore rien de drôle. Hendrix le surveillait.) Voilà l’euphorie qui arrive.
Et comme les étoiles se précipitaient vers lui… (Laughing Sam’s Dice, songea Pogo, celle-là, elle ne parle que d’étoiles et d’acide, Jimi était accro aux étoiles), il se sentit partir, comme une barque sans rame dans une mer de glace au moment de la débâcle. Quelque chose tirait sur son esprit, qu’il avait envie d’exprimer, de partager.
— Sammy, note-moi ça. Hendrix, mec… (Cette pensée était fugitive, mais il la savait importante.) C’est comme les étoiles, mec… il disait que les étoiles jouent aux dés avec le monde, mec, avec tout l’univers. Et que quand on prend de l’acide, l’acide… il t’emmène là-bas. Là où roulent les dés.
Si Sammy répondit, Pogo ne put l’entendre. Ni le voir, d’ailleurs. Les étoiles brillantes brûlaient devant ses yeux et le noir interstitiel était vide au-delà de toute imagination. Pogo se sentit glisser en avant, comme attiré par une force gravitationnelle lente, très lente.
Il faisait noir… non, plus que noir. C’était un noir négatif, une absence de lumière si complète que le souvenir même de la lumière en était marqué.
Ce film sur la vie de Jimi, se rappela Pogo, et il fut soulagé d’avoir au moins ses propres pensées pour lui tenir compagnie. Le type racontait que Hendrix se trouvait quelque part entre le sommeil et la mort, qu’il avait simplement choisi un trip différent… qu’il était parti flotter ailleurs. Est-ce que c’est ça qui m’est arrivé ? Est-ce que je suis mort ?
Il eut une vague vision intérieure de lui-même, Pogo Cashman, allongé sur le plancher de Sammy. Est-ce qu’il y aurait des ambulanciers ? Les parents de Sammy ? Mais Sammy ne redescendrait pas avant plusieurs heures, alors il s’écoulerait facilement des heures avant qu’il remarque que son copain était mort.
Bizarrement, sans s’en faire, Pogo espéra que Sammy ne le retrouverait pas durant l’état gris et abominable qui suit le trip. Ça, ça le déglinguerait pour un bon bout de temps, or Sammy était un brave type.
Seigneur, qu’il faisait sombre ! Et quel silence ! Et quel vide !
Alors, je suis mort ? Parce que si ça doit être comme ça pour l’éternité, c’est rudement barbant.
Et s’il était simplement devenu sourd et aveugle ? Voilà qui serait plus en accord avec les histoires d’horreur sur les mauvais trips dont il avait entendu parler. Mais ça serait presque aussi bordélique que d’être mort. Pas de musique, pas de films. Enfin, au moins, il n’aurait plus besoin d’aller à l’école. Peut-être qu’il pourrait apprendre à jouer au flipper, comme dans Tommy.
Tandis qu’il se mettait sérieusement à réfléchir sur l’amusement que le flipper pouvait apporter à un sourd-muet-aveugle, les ténèbres furent effacées par une légère tache de lumière.
Je redescends sur Terre, songea-t-il avec un certain soulagement. Peut-être que j’aurais dû fumer du Colombie et couper un peu l’extase. Cette came est vachement forte…
La lumière bourgeonna, tremblota, puis se stabilisa en un dessin d’anneaux concentriques. Plusieurs instants s’écoulèrent avant qu’il reconnaisse ce qu’il apercevait. Il se tenait dans un long couloir en pierre, un peu comme dans un film de Dracula… avec des torchères aux murs tapissés de mousse, des mares d’eau boueuse reflétant des fantômes de flammes. Ce tunnel était long, et il se perdait devant lui dans un virage, une centaine de mètres plus loin.
Bordel, qu’est-ce que…
Pogo baissa les yeux et fut soulagé de découvrir qu’il était encore attaché à son propre corps, inchangé depuis qu’il avait quitté la chambre de Sammy… des chaussures montantes, un Levis rapiécé, son tee-shirt Rock and Roll Animal couvrant son petit début de bedon dû à la bière.
Quand on est mort, on a donc le droit de garder son tee-shirt Lou Reed. Impénétrables et bizarres sont les voies de Dieu… ou un truc comme ça.
Mais plus il restait là sans bouger, plus il se sentait nerveux. Quelque chose l’appelait… non, pas exactement, ça l’attirait, comme une brise fraîche pouvait l’attirer à la fenêtre, un jour de canicule. Ça lui chatouillait l’esprit. Quelque chose devant lui dans le couloir. Il y avait là quelqu’un qui avait besoin de lui… qui l’appelait. Quelqu’un…
Hendrix. Cette pensée le galvanisa. Je pensais à Jimi. Ça doit être lui… disons son esprit ou un truc comme ça. Il a un message à donner à l’humanité. Et je serai son messager.
Il se hâta d’avancer dans le couloir et remarqua au passage que, tout comme dans les films de Dracula, ses pas provoquaient des échos désagréables et que de petites créatures à fourrure décampaient sous ses pieds pour disparaître dans l’obscurité.
S’il faut que je sois son messager, il devra m’apprendre à jouer de la guitare comme lui. Comme ça, les gens m’écouteront. Je répandrai le message de Jimi dans le monde entier et je ferai un bœuf avec Page, Clapton et tous les autres.
Il se délecta d’une vision où Jeff Beck secouait la tête pour écarter les cheveux devant ses yeux en disant :
— P’tain, merde, Pogo, t’as vraiment fait chanter c’t’axe… Jimi a choisi le bon poulain.
Et pendant ce temps-là, ils se régalaient des applaudissements ravis sur une scène à Wembley (ou un de ces grands trucs en Angleterre), tous couverts d’une sueur de bœuf bien virile.
Pete Townsend apparut soudain à son côté, son visage de whippet déformé par l’appréhension.
— Tu avais dit que tu planerais avec moi, Pogo, et que tu me parlerais de Jimi. Tu me l’avais promis.
La réponse furieuse de Beck, prononcée sur un ton de propriétaire, fut interrompue par un grincement et un craquement. Pogo baissa les yeux et découvrit qu’il avait marché sur l’une des petites créatures à fourrure. À la lumière de la torche, il vit que ce n’était pas un rat, mais la masse sanguinolente sur sa chaussure ne permettait guère d’identification précise. Jeff, Pete et les autres ne revinrent pas, mais c’était sans grande importance : les pensées de Pogo étaient totalement occupées par ce qui se présentait maintenant devant lui.
Une porte en fer massif au ras de la paroi du couloir, plus grande que Pogo et couverte de sculptures en bosse… des démons et des monstres qui se tortillaient, vit-il en se penchant. Il posa les mains contre la porte et elle lui parut bien solide, impossible à bouger. Pourtant, le sentiment qu’on avait besoin de lui le poussait de plus en plus fort, et il n’avait aucun doute que la source en était située de l’autre côté.
— Il y a quelqu’un, là-dedans ? lança-t-il.
Mais il n’entendit rien même en posant l’oreille contre le trou de la serrure. Il recula, chercha un pied-de-biche ou un autre instrument lourd (ou mieux encore, une clé de secours), mais, hormis les torches et les petits rongeurs, qui semblaient désormais plus nombreux, le couloir était vide.
Jimi Hendrix se trouvait de l’autre côté, Pogo en avait la certitude, avec pour lui un message de l’au-delà. Et des leçons gratuites de guitare, par-dessus le marché. La situation était déjà assez bizarre pour qu’une simple porte verrouillée ne puisse l’arrêter… probablement.
— « Quand logique et proportion / meurent négligemment »…
La mélodie lui parcourait l’esprit, sans qu’il y prenne vraiment garde, puisque Sammy la chantait plus ou moins… mais les paroles de la vieille rengaine pro-drogue du Jefferson Airplane lui semblait particulièrement appropriée. Dans un trou, comme Alice au Pays des Merveilles, coincé dans un mauvais trip. Qu’avait fait Alice ? Pour une gamine qui n’avait sans doute jamais entendu parler d’Owsley ou de Haight-Ashbury (Pogo avait vaguement l’impression que le bouquin d’origine avait été écrit bien longtemps auparavant, aux alentours de la Première ou de la Seconde Guerre mondiale), elle avait toujours paru s’en tirer honorablement. Bien entendu, elle avait des petits gâteaux magiques et autres trucs, qui lui permettaient de…
… rétrécir…
La porte se mit soudain à grandir. Le trou de la serrure se trouvait à plus d’un mètre au-dessus de sa tête et s’éloignait de plus en plus. En même temps, l’eau lui montait autour des genoux. Et les murs s’écartaient progressivement…
— Vingt dieux ! Je rétrécis ! Vacherie !
Il fallait qu’il arrive à arrêter le processus. Sinon, ce serait une catastrophe absolue.
Comme l’espace sous la porte s’élargissait (l’immense portail en fer noir paraissait désormais aussi grand que le Chrysler Building), Pogo pataugea en dessous avec une grimace tandis que l’eau crasseuse lui clapotait contre la poitrine. Une fois franchie la masse de la porte, il se traîna jusqu’à un banc de poussière boueuse et pensa très fort qu’il fallait qu’il grandisse. Cela marcha, et il fut presque aussi surpris que la première fois.
Pogo regarda son entourage se rapprocher comme un film qu’on passe à l’envers, les murs rétrécissant comme des manches de chandail lavé à l’eau chaude. Quand le processus ralentit et s’arrêta, il inspecta toutes les parties de son corps pour s’assurer que tout avait recouvré sa taille correcte (il se demanda brièvement s’il pourrait en agrandir sélectivement certaines parties, ce qui pourrait attirer quelques nanas), puis il regarda autour de lui.
Il n’y avait qu’une seule torche qui se débattait courageusement contre l’air humide et froid ; la grande salle était en majeure partie enfoncée dans l’obscurité. Quelques touffes de brins de paille éparses jonchaient le sol ; de l’une d’elles, tels des œufs de Pâques dans des nids d’herbe en plastique, dépassaient des crânes et autres ossements humains.
Pogo était tout à fait à même de déceler un lieu inquiétant.
— Oouuh ! fit-il sur un ton respectueux. Une chambre de torture. Ça, c’est macabre, les mecs.
Comme pour lui répondre, un raclement retentit de l’autre côté de la pièce. Pogo plissa les yeux, mais il ne vit rien. Il prit la torche et se rapprocha. L’impression d’appel était plus forte qu’auparavant, sans être désagréable. Son cœur battit plus vite quand il aperçut la forme contre le mur… une forme humaine. Jimi, l’Homme en personne, le Gitan Électrique… ça devait être lui ! Il avait appelé Pogo Cashman par-delà le temps et l’espace et toutes sortes d’autres merdes. Il avait… il…
Il n’avait pas la couleur de peau normale, d’abord.
L’homme pendu aux chaînes contre le mur de pierre était blanc… pas seulement de race blanche, mais sans pigmentation, aussi blanc que Casper le Gentil Fantôme. Même ses longs cheveux étaient aussi incolores que le lait ou la neige fraîche. Il portait certes un curieux assortiment de haillons et de hardes de style vedette de rock, mais il avait des yeux rouges comme des rubis enfoncés dans des orbites assombries. Ce n’était pas du tout Hendrix, se rendit compte Pogo. C’était…
— … Johnny Winter ?
L’homme pâle cligna les yeux.
— Arioch. Te voilà enfin.
Il ne parlait pas comme Johnny Winter, songea Pogo. Le guitariste de blues venait du Texas, et ce type-ci parlait plutôt comme Peter Cushing ou l’un des gars dans les vieux films d’horreur de la Hammer. En outre, il ne parlait pas en anglais, ce qui était on ne peut plus bizarre. Car Pogo le comprenait parfaitement, mais une partie de son cerveau percevait bien que les paroles non seulement n’étaient pas en anglais, mais encore qu’il ne s’agissait pas d’un langage humain.
— Ne me tourmente point par ton silence, monseigneur ! s’écria l’homme. Je suis prêt à passer un marché pour ma liberté. Je te donnerai volontiers le sang et l’âme de ceux qui m’ont emprisonné ici, en premier lieu.
Toujours perturbé par le processus de langage dual, Pogo avait les yeux en boules de loto.
— Arioch ! (L’homme pâle se débattit désespérément dans ses chaînes, puis s’écroula.) Ah ! je vois que tu es d’humeur joueuse. Le temps que tu as mis pour me répondre et la forme bizarre que tu as adoptée auraient dû me mettre en garde. Je t’en prie, Seigneur des Sept Ténèbres, je me suis toujours plié à notre marché, même quand tu t’es retourné contre moi. Libère-moi maintenant, ou laisse-moi souffrir, si tel est ton bon plaisir.
— Hum, commença Pogo. Euh, je ne suis pas… celui que tu crois. Je m’appelle Pogo Cashman. Je suis de Réséda, en Californie. Et je plane pas mal. Est-ce que tu comprends ce que je veux dire ?
Elric commençait à croire qu’il ne s’agissait pas d’Arioch, finalement. Même l’humeur imprévisible du Duc de l’Enfer n’allait pas aussi loin, habituellement. Cette étrange créature dépenaillée devait donc constituer un nouveau stratagème des bourreaux d’Elric, ou bien une âme qui avait rompu ses amarres avec sa propre sphère pour dériver dans celle-ci, peut-être en raison de son appel. Il était certain que le fait qu’Elric comprenait la langue de cet étranger dénommé Pogokhashman tout en sachant que ce n’était pas une langue humaine qu’il eût rencontrée révélait que quelque chose allait de travers.
— Qui que tu sois, viens-tu torturer Elric, qui bien souvent fut torturé ? Ou bien, si tu n’es point mon ennemi, peux-tu me libérer ?
Le jeune homme considéra les lourdes menottes en fer qui emprisonnaient les poignets de l’albinos, et il fronça les sourcils.
— Ben, je pense pas, vieux. Désolé.
Ce qu’il avait voulu dire était clair, même si certains termes demeuraient obscurs.
— Trouve donc un objet assez pesant pour m’écraser le crâne et me faire échapper à ces souffrances, souffla le Melnibonéen. Je faiblis rapidement et comme je ne suis apparemment pas en mesure d’obtenir de l’aide, je resterai impuissant entre les mains d’un individu qui n’a nul droit de toucher l’ombre d’un Empereur-Dragon, et encore moins de se servir de lui pour se distraire. (À la pensée du sourire édenté de Baditchar Tchon, une onde brûlante de haine le balaya ; il s’agita dans ses chaînes en lâchant des sifflements.) Je préférerais encore lui abandonner mon cadavre. Sa victoire serait bien inutile et la vie n’a plus beaucoup à m’apporter.
L’étranger le regardait fixement, nettement inquiet. Il écarta de devant ses yeux une mèche de cheveux douteuse.
— Vous voulez que je… vous tue ? Hum… je ne pourrais pas vous rendre un service différent ? Vous offrir de quoi manger ? Ou boire ?
Il regarda autour de lui comme s’il s’attendait à ce que le Prêtre-Roi eût équipé son oubliette de distributeurs d’eau fraîche.
L’albinos se demanda encore si l’apparition de cet idiot n’était pas une nouvelle torture de celui qui l’avait capturé, mais, dans ce cas, elle se caractérisait par une subtilité que Tchon n’avait jamais manifestée. Il se maîtrisa pour conserver sa patience qui fléchissait.
— Si tu ne peux me libérer, l’ami, laisse-moi donc souffrir en paix. Baditchar Tchon le trois fois maudit a pris Stormbringer et, sans la force qu’elle me procure, mon corps perfide ne tardera pas à réaliser tout seul l’œuvre de l’exécuteur.
— Storm… ?
— Stormbringer. Mon sombre jumeau, mon démon favori. Mon épée.
L’étrange adolescent hocha la tête.
— Pigé. Votre épée. Vous savez, elle est rudement bizarre, cette installation. On dirait un calendrier en hommage à Tolkien ou autre. Il y a aussi des hobbits, par ici ?
Elric secoua la tête, repu d’absurdités.
— Va, maintenant. Celui qui s’est assis sur le Trône des Dragons préfère souffrir en silence. Je t’en saurais gré.
— Ça vous arrangerait, si je récupérais cette épée ?
L’albinos eut un rire aigu et douloureux.
— M’arranger ? Peut-être. Mais Tchon ne te la donnera probablement pas et les quarante assassins de sa Garde Topaze risquent d’avoir leur mot à dire en la matière.
— Hé, tout passe, vieux. Essaie un peu de rester cool.
L’adolescent tourna les talons et se dirigea vers l’entrée de la cellule. La vue faiblissante d’Elric ne lui permit par de le suivre dans l’obscurité, mais il n’entendit pas la porte s’ouvrir. Il connut un instant de répit dans sa douleur et sa fureur bouillonnante. Pourtant, que l’étranger fût un démon, une hallucination ou un voyageur impuissant attiré entre les sphères par les appels désespérés d’Elric, le Melnibonéen doutait jamais le revoir.
— De plus en plus curieux. Qui avait dit ça ?
Pogo reprit sa taille normale de l’autre côté de la porte. C’était assurément le voyage le plus étrange qu’il eût jamais fait, et il ne s’améliorait pas avec le temps. Enfin, il avait dit au pâlichon qu’il irait lui chercher son épée, et qui savait combien de temps il faudrait avant que l’acide commence à perdre son effet ? Mieux valait continuer.
Il choisit une direction de couloir à partir du choix plutôt limité et se mit en route. Le corridor en pierre serpenta sur une bonne distance, sans aucune décoration en dehors d’une torche de temps à autre. La maigreur de son imagination embarrassait Pogo.
Sammy s’est retrouvé à bord d’un vaisseau spatial quand on a fait notre Libellule à quatre, avec des insectes bleus qui le pilotaient, une créature en forme de beignet géant, et tout. Sûr, il lit plus de science-fiction que moi… tous ces types avec des drôles de noms comme Moorcock et Dick… Ils devraient plutôt écrire des partitions de musique.
Quoi qu’il en soit, si son imagination ne s’était pas particulièrement décarcassée en matière de décoration d’oubliettes, il était impressionné par l’opiniâtre réalisme de l’expérience. L’air était indubitablement humide et froid, et ce dans quoi pataugeaient ses chaussures montantes ressemblait par l’apparence, l’odeur et le bruit à la plus immonde des vases. Quant au nommé Elric, avec son maquillage de mime, il était aussi rudement convaincant.
Le couloir donna enfin sur un escalier, ce qui interrompit quelque peu la monotonie. Pogo grimpa pendant un bon bout de temps. Il était toujours terriblement déçu que ce ne soit pas Jimi Hendrix qui l’ait appelé. Il était pourtant tellement sûr de lui…
Encore quelques marches, et il arriva à un palier qui partait dans plusieurs directions. Pour la première fois, il entendit des bruits autres que ceux produits par ses pas traînants. Il choisit au petit bonheur l’une des entrées en voûte. Au bout de quelques instants, il se retrouva entouré d’un nombre assez incroyable de personnes (peut-être avait-il sous-estimé sa propre créativité) très affairées, toutes vêtues comme si elles répétaient pour Le Voleur de Bagdad ou l’un de ces films de son enfance qui passaient le matin. Des hommes-moustachus au crâne rasé circulaient à toute allure, portant des tapis roulés sur l’épaule. De petits groupes de femmes, voilées à un point désespérant, chuchotaient entre elles en frôlant les murs. Dans une grande salle, des douzaines de personnes en sueur et couvertes de farine semblaient préparer un repas d’une ampleur fantastique. Le vacarme était incroyable.
Aucun de ces personnages ne paraissait s’intéresser à Pogo. Il n’était pas invisible (aucun ne le heurta et plusieurs prirent garde de l’éviter), mais personne ne se permit de lui accorder davantage qu’un regard rapide avant de retourner vaquer vivement à la tâche qui monopolisait son attention. Il en força quelques-uns à s’arrêter pour leur demander où se trouvait l’épée magique, mais ils ne lui fournirent aucune réponse et s’écartèrent à la manière des pom-pom girls qui évitent un perdant ivre au cours de la troisième mi-temps.
Tandis que Pogo continuait son avance, le corridor s’élargissait et se couvrait de décors plus généreux, des arbres en fleurs et des oiseaux en vol se dessinaient sur les murs. Il voyait de moins en moins de monde et, finalement, après avoir parcouru l’équivalent de la distance qui séparait sa maison du lycée Xavier-Cugat, il se retrouva dans une partie déserte du vaste palais (ou autre bâtisse). Déserte en dehors de sa personne. Et du chuchotement.
Il suivit le bruissement en jetant un coup d’œil dans toutes les pièces de part et d’autre du couloir ; elles étaient toutes vides, à l’abandon, tout en paraissant être utilisées régulièrement. Il se trouva enfin à la porte d’une grande salle qui, elle, était en cours d’utilisation. C’était de là que sortait le chuchotement.
Au centre d’une immense salle au plafond élevé se dressait une estrade en pierre. Sur celle-ci, marmonnant et sifflant entre eux, se trouvait une demi-douzaine d’hommes barbus vêtus de robes aux couleurs théâtrales et aux dessins fantaisistes, toutes différentes, comme s’ils participaient à une sorte de concours de mode. Ils formaient un cercle irrégulier et examinaient avec attention une épée noire posée sur la pierre comme un serpent congelé.
Autour de l’estrade, plusieurs dizaines d’hommes au visage sévère et à l’armure étincelante incrustée de joyaux bruns surveillaient les alentours, un épieu inquiétant à la main et un sabre tout aussi menaçant dans un fourreau accroché à la taille.
Ça doit être les gardes dont parlait Elric, réfléchit-il. Et l’épée que les autres types regardent doit être la fameuse Stormbanger.
Sa confiance dans un bon trip commença un peu à faiblir. Assurément, même s’ils ne pouvaient lui faire vraiment de mal (ce n’était qu’une hallucination, après tout), subir une correction avec tous ces trucs pointus risquait de transformer le voyage en catastrophe, voire lui donner la nausée pendant encore deux jours après qu’il aurait atterri.
Il hésita un peu, réfléchit soigneusement, puis se sentit recommencer à rétrécir.
Ce fut une bien étrange marche le long des interstices séparant les carreaux, tandis que les rebords s’étendaient au-dessus de sa tête, telles les parois d’une vallée. Il était plus curieux encore de lever les yeux entre les jambes des colossaux Gardes de Topaze, chacune désormais aussi haute qu’un pilier de pont.
Ça serait rudement cool de faire ça sous Diana Darwent et ses jockettes. À condition qu’elles portent des jupes…
Il éclata de rire, puis resta figé, effrayé d’avoir été entendu. Après quelques instants de réflexion (a-t-on jamais entendu parler d’un insecte qui éclate de rire ?), il reprit sa route.
Il lui fut difficile de grimper sur l’estrade, mais, sous sa forme actuelle, les irrégularités de la pierre lui fournirent d’excellentes prises. Les hommes barbus autour de l’épée continuaient de parler et, tout comme pour Elric, il les comprenait parfaitement… du moins il comprenait les mots, bien qu’ils fussent aussi tonitruants que les basses à un concert de Deep Purple. Le sens lui-même des paroles était moins clair.
— C’est une forme congelée de Vapeur éthérée. Sans les rites d’enchaînement, elle se retransmogrifierait en Vapeur absolue et disparaîtrait. Si nous essayions encore une fois le Sort de Désunion…
— Ton raisonnement est aussi mince qu’un cul de vipère, Dalwezzar. La Vapeur éthérée n’a rien à voir avec ceci. C’est une épée tout à fait ordinaire qui a été attirée à travers une connexion multiverselle, et ses monades individuelles se sont donc… euh… renversées. Plus ou moins.
— Vous alors ! Si seulement vous pouviez examiner un objet sans essayer de le faire cadrer avec vos petites idées fixes, ces pseudo-certitudes de têtes de linotte que vous dorlotez et caressez comme des gitons dans vos lits de solitaires… Baditchar Tchon veut des réponses. Enfin ! on sait bien qu’il ne faut jamais demander à un Thaumaturge théoricien de réaliser le travail d’un Thaumaturge pragmatique.
Tandis qu’il écoutait ceci, sans le comprendre d’ailleurs, et se demandait comment il pourrait atteindre l’épée (en remettant à plus tard la question : « Et ensuite ? »), quelque chose d’énorme et de sombre se posta au-dessus de lui comme un nuage d’orage.
— Et ça, qu’est-ce que c’est ? Regarde, Dalwezzar, un homoncule ! À présent, dis-moi comment ton absurdité de Vapeur éthérée va expliquer la génération des homoncules par l’objet de notre étude ! Ah ! s’il fut jamais meilleure preuve que ceci est un produit de la Connexion multiverselle…
Pogo, surpris, leva les yeux en se rendant compte que l’homotruc dont ils parlaient, c’était lui. Il se demanda si c’était la faute de ses chaussures montantes (il avait dit à sa mère qu’il voulait de vraies chaussures de randonnée, mais elle lui avait répondu que s’il voulait une paire de chaussures à semelle en Vibram qui coûtaient soixante dollars rien que pour traîner sur le parking, il n’avait qu’à se trouver un boulot), une paire de pinces à épiler de la taille d’un lampadaire se referma sur son tee-shirt et le souleva dans les airs.
Il se retrouva accroché devant un machin tellement plein de trous et de poils qui ressemblaient à des souches d’arbres brûlés que, un instant, il se crut kidnappé par un terrain de camping. Quelques instants s’écoulèrent encore avant qu’il comprenne que c’était… un visage de géant.
— Vite, le bocal d’exécution ! (Les vapeurs en provenance de la caverne béante aux dents irrégulières suffirent pour le dégoûter à jamais des oignons.) Ah ! Dalwezzar, tu te ratatineras d’embarras, quand je publierai ceci ! Tu te ratatineras et tu te tortilleras ! Vapeur éthérée deviendra un terme de dérision pour les siècles à venir !
— Espèce de porc ! Bien sûr que tu veux le placer dans un bocal d’exécution ! Si j’avais la possibilité de le bouillir vivant, tu verrais parfaitement qu’il ne s’agit que d’un pur distillât de la Vapeur ! Donne-le-moi !
Une espèce de poulpe rose gigantesque se leva et s’empara de la pince. Pogo se sentit balancé dans les airs comme s’il se trouvait dans des montagnes russes en folie. Le tissu de son tee-shirt commença à se déchirer.
Oh, merdouille ! songea-t-il, pris de panique. Être petit c’est dangereux ! Petit dangereux ! Mais grand parfait !
Les barbus se mirent soudain à se ratatiner autour de lui, comme la pièce elle-même, et les rangs serrés de Gardes de Topaze. Au bout de quelques secondes, la demi-douzaine de Savants avait disparu. Ou plutôt, se rendit soudain compte Pogo, ils étaient toujours là, mais il était assis dessus. Il entendait leurs cris d’agonie sous la poche arrière de son Levis, et il sentait leurs ultimes spasmes contre son postérieur. C’était plutôt dégueulasse, mais il ne pouvait pas se relever, car il avait la tête coincée contre les carreaux du plafond.
Les Gardes de Topaze, tous des anciens combattants aguerris, regardèrent fixement la soudaine apparition d’un adolescent californien en tee-shirt Lou Reed haut de quatorze mètres, puis ils poussèrent des hurlements et s’enfuirent de la grande salle. Le dernier épieu tomba bruyamment au sol et Pogo se retrouva seul.
Quelque chose lui piquait désagréablement l’arrière-train. Il essuya de la main les robes sales et humides qui collaient à cet endroit de son individu et essaya d’ôter l’épine.
Dès que ses doigts touchèrent l’épée noire, il retrouva sa taille normale, et la transition fut si brutale que, pendant quelques minutes, pris de vertiges, il fut obligé de rester assis parmi les restes insalubres de ce qui était naguère le Collège de Thaumaturges de Baditchar Tchon.
Elric leva les yeux en entendant un bruit, un léger grattement douloureux. Un événement se produisait dans les ténèbres près de la porte de sa cellule. Il se sentait si faible qu’il lui était difficile de fixer son regard, et encore plus son attention.
— Euh… hé ! Ça va ?
C’était encore le drôle de petit adolescent. Il était sorti des ténèbres tout aussi mystérieusement qu’il s’était évaporé. Elric haussa tristement les épaules, ce qui eut pour effet de faire tinter ses chaînes.
— J’ai connu de meilleurs moments, admit-il.
— Elle est coincée à mi-chemin. Ça ira, il suffit que je tire encore un peu. Dommage que personne ici n’ait jamais entendu parler de chatière. Ç’aurait été impec.
Cette obscure annonce terminée, l’étranger se retourna et se dirigea vers l’entrée de la cellule. Il avait une sorte de tache sur le fond du pantalon. On eût dit du sang.
Après de nouveaux raclements, l’apparition revint. Les yeux d’Elric s’agrandirent.
— C’est bien ça, non ?
Il tenait Stormbringer entre ses bras comme un bébé. Il n’avait manifestement jamais tenu d’épée.
— Par mes ancêtres, comment as-tu… ?
Elric sentait la proximité de sa lame runique comme un courant d’air frais sur le visage.
— C’est une longue histoire. Tenez, vous pouvez la prendre ? Elle me fait une drôle d’impression. Ne m’en veuillez pas.
Les doigts blancs d’Elric se tendirent vers le manche, que l’étranger avait mis à sa portée. Quand sa paume se referma sur l’arme, il sentit un minuscule filet d’énergie, mais celui-ci s’interrompit au bout de quelques instants. Elric se sentait toujours très faible.
— La lame ne fonctionne pas normalement. Peut-être s’est-il écoulé trop de temps depuis qu’elle a capturé une âme. Elle ne me fortifie pas ainsi qu’elle le devrait. (Il se tordit le poignet ; malgré la force additionnelle dont il avait bénéficié, il était encore incapable de la soulever.) Elle est avide d’âmes.
L’étranger… quel nom s’était-il donné ? Pogokhashman ?… plissait les yeux d’un air soupçonneux.
— Il faudrait un peu l’amener à un concert de James Brown, non ? Mais ne la braquez pas sur moi comme ça, okay ? Ce truc est plus affolant que du shit.
Le Melnibonéen se laissa retomber mollement.
— Bien entendu, mon ami. Je ne te veux aucun mal, au vu surtout du service inattendu que tu m’as rendu. Mais, sans le pouvoir de Stormbringer, je demeure un pauvre prisonnier. Et si le Tchon a été averti du vol, il s’approchera très prudemment de moi ; je n’aurai pas le loisir de la tremper dans le sang. (Il marqua un temps d’arrêt pour considérer la lame noire.) Mais si, épuisée, elle est à la recherche d’âmes à dévorer, je ne comprends pas pour quelle raison elle n’a point tenté de me forcer à te tuer. Elle se comporte habituellement comme un gros chien mal élevé et se précipite toujours sur mes amis.
Pogokhashman haussa les épaules.
La frustration montait en Elric. Le dernier rejeton de son peuple fier en était réduit à mourir lentement dans une cellule, prisonnier d’un satrape de bas niveau, l’épée à la main mais dans l’incapacité de l’utiliser !
— Ah ! Duc Arioch ! s’écria-t-il soudain. Le sort m’a joué un bien vilain tour ! Pourquoi ne viens-tu point te gausser de moi ? Ton amour de l’ironie devrait t’attirer ici comme le sang le fait d’une tique ! Allons, Arioch, réjouis-toi de mon lot ! Viens, Seigneur du Chaos !
Et, comme l’écho de la voix d’Elric mourait contre les murs humides et le sol souillé, Arioch arriva.
La lumière de la torche parut plier ; la cellule s’assombrit, en dehors d’un point unique où la paille se mit à brûler. À cet endroit, l’obscurité devint un nuage bourdonnant de mouches, qui prit la forme d’une spirale jusqu’à devenir un tube mobile de ténèbres lumineuses. Le tube s’élargit, se déplia et devint un magnifique jeune homme vêtu d’un curieux costume de velours rouge. Il portait un chapeau cylindrique à large bord et ses cheveux étaient presque aussi pâles que ceux d’Elric.
— Arioch ! Te voici enfin !
Le Duc de l’Enfer le contempla d’un air amusé.
— Ah ! Doux Elric. Je te retrouve encore dans une terrible situation.
Appuyé contre le mur, Pogokhashman le regardait fixement, les yeux comme des boules de loto.
— Je te reconnais ! lâcha-t-il. Tu es ce type des Rolling Stones… Mais Sammy a raconté que tu t’étais noyé dans ta piscine. (Il l’examina davantage.) Chouette smoking.
Arioch se retourna pour inspecter l’étranger avec une expression inchangée d’indifférence bienveillante.
— Hum ! fit-il d’une voix musicale aussi langoureuse que le chant d’un essaim estival. Le goût que tu manifestes dans le choix de tes compagnons sera toujours inimitable, mon petit Melnibonéen.
Elric se sentit obligé de défendre Pogokhashman, tout obscur et étranger qu’il fût.
— Cet homme m’a rendu un grand service. Il m’a rendu Stormbringer.
— Ah, oui ! Stormbringer. Qui te fut arrachée au cours d’une embuscade, oui ? (Arioch arpenta prudemment les détritus qui jonchaient le sol en évitant de trop salir les revers de son pantalon écarlate.) Ta lame runique te fut enlevée par Baditchar Tchon, je crois que tel est son nom, et soumise à mille expériences par ses sorciers favoris. À présent, elle ne… fonctionne plus correctement, n’est-ce pas ?
Il parlait avec la même sollicitude qu’affectionnait le Grand Inquisiteur d’Elric, le docteur Jocus, qui compatissait avec les prisonniers qu’il venait lui-même de soumettre aux pires outrages.
— Oui. Oui ! Elle ne me soulage plus de ma faiblesse. Je ne puis me libérer.
— Sans doute en raison du Sort de Désunion… et du Chronophage.
Elric fronça les sourcils.
— Je n’ai jamais entendu parler de tout ça.
— Le premier est très simple… primitif, voire. (Arioch croisa les jambes en tailleur et se mit à flotter à un mètre au-dessus du sol. De l’autre côté de la pièce, le visage de Pogokhashman s’était fendu d’un large sourire.) Tu manipulais davantage de puissance magique quand tu n’étais qu’un principion. Baditchar Tchon a ratissé large pour remplir son Collège de Thaumaturges… mais son royaume est bien secondaire, après tout ; les candidats étaient de catégorie très inférieure. Malgré tout, le Sort de Désunion qu’ils ont utilisé dans leur effort pour déverrouiller les secrets de Stormbringer s’avéra grossièrement efficace, bien que, dans leur ignorance, ils n’aient su reconnaître leur réussite. Ils parvinrent en partie à en défaire les énergies… un instant seulement, bien entendu, mais grâce à l’une de ces délicieuses coïncidences qui font la ruine d’êtres moins souples que moi, c’était le moment approprié : une partie de l’essence de ton épée runique fut absorbée.
— Absorbée par quoi ? Et ce Chronophage ? Est-ce un démon, ou un sorcier qui déroba le pouvoir de Stormbringer ?
Arioch eut un sourire et se mit à flotter bien au-dessus de la tête d’Elric. Un tube apparut dans sa main, sorti de quelque brèche dans la réalité, le Seigneur du Chaos en porta à la bouche le bec en cuivre et inhala. Au bout d’un moment, il souffla un grand anneau de fumée bleue qui s’envola au-dessus de sa tête pour ne plus bouger.
— Cela ne servirait à rien de trop t’en dire, joli Elric. Il est antithétique pour le Chaos de dérober leur libre arbitre aux individus.
— Des jeux, Duc Arioch, toujours des jeux. Eh bien donc, je trouverai les sorciers de Baditchar Tchon et je découvrirai ce qu’ils ont fait avec leurs sorts maladroits.
Le sourire d’Arioch apparut derrière le bec.
— Tu n’auras pas à chercher bien loin, je pense. (Il pencha la tête en direction de Pogokhashman. De la fumée lui sortit des narines.) Tourne-toi.
L’étranger regarda fixement Arioch, puis il pivota lentement jusqu’à ce qu’apparaisse la tache sur son postérieur.
— Si tu as des questions à l’intention du Collège de Thaumaturges, gloussa Arioch, tu peux les poser tout de suite.
— C’était… euh… un accident, expliqua calmement Pogokhashman.
Elric secoua la tête.
— Je ne comprends rien.
Arioch fit apparaître un nouveau rond de fumée.
— Tu dois retrouver l’essence volée de Stormbringer ; elle te conduira au Chronophage. Cela suffira pour commencer. Adieu, mon tragique sous-fifre.
— Attends ! (Le Melnibonéen se pencha en avant ; ses chaînes tintèrent.) Je suis toujours pris au piège, trop faible pour m’échapper…
— Ce qui rendra ton aventure d’autant plus piquante.
Arioch commença brutalement à devenir transparent, puis il s’évapora. Les derniers ronds de fumée le suivirent dans l’oubli quelques secondes plus tard.
— Mille jurons ! hurla Elric à l’adresse du néant avant de laisser son menton retomber sur sa poitrine. (Même la colère l’épuisait ; il sentait ses dernières forces filer comme le sable entre des doigts écartés.) Trahi une nouvelle fois. Le marché de ma famille avec le Chaos s’est à nouveau avéré douteux.
— Ben, mec je suis désolé. (Pogokhashman s’avança et tapota gauchement sur l’épaule de l’albinos.) Je ne suis pas très au courant, mais j’ai l’impression que ça urge. (Il marqua un temps d’arrêt, puis fouilla dans sa poche.) Est-ce que ceci pourrait vous servir ?
Elric ouvrit de grands yeux devant le porte-clés.
— L’un des Gardes de Toupie les a laissées tomber. Quand ils se sont enfuis au pas de course.
— Au pas de course… ?
— C’est une longue histoire, je vous l’ai dit.
L’adolescent se mit à essayer les clés dans les serrures des menottes d’Elric. La troisième émit deux cliquetis et les menottes tombèrent.
Elric éprouvait des difficultés à saisir ce qui lui arrivait. Il considéra son insolite sauveteur et hocha la tête.
— Je te remercie, Pogokhashman. Si je puis un jour te rendre…
— J’espère seulement que vous arriverez à réparer votre épée. Si j’ai bien compris ce que racontait le gars de la piscine.
Elric leva Stormbringer devant lui. C’était toujours une lame vivante, mais son essence était inerte, comme endormie. Il la secoua à titre d’essai, puis se tourna vers son compagnon.
— Je crois que tu as de plus détruit le Collège de Thaumaturges… les sorciers du Tchon ?
L’expression embarrassée refit son apparition.
— Je ne voulais pas. Disons que je me suis assis dessus.
Elric hocha la tête, mais il n’insista pas.
— Il me faut donc trouver une autre méthode pour rechercher l’essence perdue de Stormbringer. Tu sembles regorger de pouvoirs cachés, mon ami. Peux-tu m’apporter assistance ? Ma dette envers toi est déjà immense.
— Je ne crois pas, mec. Ce que je veux dire, c’est que je ne sais pas vraiment comment j’ai atterri ici. On a simplement pris un peu d’acide, Sammy et moi, et je pensais à… enfin, je ne crois pas.
— Il me faut donc t’aider à résoudre cette énigme.
En secret, Elric se sentait un peu soulagé. L’aisance avec laquelle l’étranger avait défait les sorciers et la garde choisie du Tchon, puis récupéré Stormbringer, donnait au Melnibonéen un embarrassant sentiment d’impuissance. Sa constitution chétive l’avait fréquemment placé dans une situation similaire, mais l’habitude ne l’empêchait pas de la détester. À présent, bien qu’il fût dans une position désespérée, il pouvait au moins résister ou tomber en se défendant.
Il se tortura l’esprit pour trouver un sortilège lui permettant de suivre à la trace l’essence dérobée de Stormbringer. Le processus fut rendu d’autant plus pénible par sa faiblesse, ainsi que par Pogokhashman qui arpentait la cellule en sifflant et en fredonnant, ses pieds faisant craquer la paille pourrie. Elric grimaça, mais il persévéra et, enfin, une miette de souvenir remonta des confins de son esprit.
— Apporte-moi la torche, lança-t-il.
Son nouveau compagnon alla la retirer de sa fixation, puis resta manifestement stupéfait tandis que l’albinos plaçait dans les flammes les longs doigts de sa main droite.
— Qu’est-ce que… hé… ?
— Silence ! souffla Elric entre ses dents serrées.
Quand il estima qu’il s’était écoulé un laps de temps suffisant, il ressortit la main. La douleur était terrible, mais nécessaire : la liaison d’Elric avec son épée devait être renforcée, car Stormbringer était aussi somnolente qu’il était lui-même affaibli. De sa main atrocement torturée, il se saisit du pommeau de l’arme runique ; ignorant de son mieux la souffrance, il ferma les yeux et chercha à tâtons le cœur endormi de Stormbringer.
— Par la flamme et le sang notre pacte fut scellé.
Il prononça l’incantation dans une langue qui était antique avant même qu’Imrryr se fût élevée au-dessus des vagues. Il crut percevoir un vague mouvement dans les ténèbres intérieures.
— Par la mort et les âmes le traité s’alimenta.
Or j’ai perdu ma sombre amie,
Ses secrets se sont enfuis.
« Dans le sang notre pacte fut jadis trempé,
Par la mort et les âmes le lien fut tissé,
Que l’ombre par la lumière soit brûlée,
Que tout soit à présent révélé.
« Par les anciens pouvoirs que je maîtrise,
Par tous ceux qui répondent à mes ordres,
Par le sang de mon cœur et de ma main droite,
Que le fossé soit comblé !
Quand il eut terminé son incantation, il marqua un temps d’arrêt et guetta un son inaudible, quelque chose d’informe. Dans une obscurité plus sombre, plus profonde que le noir derrière ses paupières, un mouvement se dessina. Il le sentit et perçut son incomplétude. Stormbringer était elle-même à la recherche de ce qui s’était perdu. C’étaient les reliefs d’essence de l’arme qui se déroulaient et commençaient à s’écarter de lui. Il s’en empara par l’esprit et se sentit attiré.
— Pogokhashman ! croassa-t-il, les yeux toujours bien fermés. Prends-moi la main !
Il sentit qu’on lui prenait la main gauche au moment même où il plongeait dans ses propres pensées, aspiré dans un terrier qui palpitait sombrement et conduisait dans le néant.
De plus en plus curieux, mon cul ! C’est tout simplement… prodigieux.
Pogo s’était saisi de la main blanche d’Elric… non sans inquiétude ; il était presque sûr que l’albinos allait lui placer aussi les doigts dans la torche. Un instant plus tard, il se trouvait au Pays des Merveilles.
Ou ailleurs. En fait, ce qui rendait tout ça effrayant, c’est que ça ne ressemblait à rien. La comparaison la plus précise qu’il pouvait trouver, c’était les effets spéciaux de la plongée vers Jupiter dans 2001. Mais ça, c’était de la gnognote à côté de ce qu’il vivait à présent.
Désincarné mais souffrant terriblement du froid, il se précipitait comme une météorite à travers des ténèbres hurlantes. Des banderoles de machins aux minces couleurs lui passaient à côté, mais, si elles ressemblaient un peu à des nuages, il sentait qu’elles étaient vivantes, que c’étaient leurs voix qui lui grondaient et beuglaient dans les oreilles, enragées par sa chaleur et sa mobilité relatives. Il avait aussi la nette impression qu’elles auraient voulu lui faire des trucs qu’il n’aimerait pas du tout.
Pogo ferma les yeux, mais cela ne changea rien. Soit il n’avait vraiment plus de corps (il ne voyait pas ses mains, ses jambes, ni même ses affreuses chaussures montantes en suédine), donc il n’avait pas d’yeux, soit l’endroit où il se trouvait, les créatures qui lui criaient après étaient situés derrière ses paupières… dans son cerveau.
Mais si la séquence avec Elric et le gars des Rolling Stones dans les oubliettes était également une hallucination, comment se faisait-il qu’elle donnait l’impression d’être réelle alors qu’à présent tout semblait complètement dingue ?
Pogo venait de décider que le moment était venu de songer sérieusement à arrêter ce trip et il se demandait comment y parvenir quand il sortit par un trou dans un ciel beaucoup plus normal et s’arrêta après une jolie culbute sur une plaine herbeuse infinie. Une unique colline s’élevait dans le lointain ; autrement, l’endroit était incroyablement morne, comme le genre de parc national que ses parents traversaient en voiture sans s’arrêter. Elric se redressa sur les genoux à son côté, Stormbringer agrippée dans sa main droite grillée. L’albinos avait l’air bien réel, et absolument épuisé.
— Nous y sommes, Pogokhashman… mais j’ignore où nous nous trouvons.
— Vous voulez dire que vous n’en avez aucune idée.
— Pas davantage que toi. C’est Stormbringer, et non moi, qui nous a conduits ici.
Vu tout ce qui s’était passé auparavant, ce nouvel avatar inquiéta Pogo bien plus qu’il n’aurait dû. Il se mit à regretter les oubliettes, qui avaient commencé à lui paraître tout à fait familières, presque confortables. Est-ce qu’on pouvait se perdre dans une hallucination provoquée par l’acide, dérailler et s’égarer de manière permanente ? Il se rappelait vaguement que, chez les Louveteaux, on lui avait appris que quand on se perdait dans les bois il fallait rester au même endroit jusqu’à ce qu’on vous retrouve.
Mais j’ai la nette impression que Castor Habile ne serait pas apparu avec boussole et gourde pour me ramener à la maison, même si j’étais resté dans l’oubliette.
— Oh, merde ! s’exclama-t-il avec une émotion non dissimulée. Alors, qu’est-ce qu’on fabrique ?
Avant qu’Elric ait pu répondre, une détonation assourdissante les projeta tous deux au sol, qui se mit aussi à trembler en signe de compassion. Un immense globe de lumière fleurissait sur le lointain sommet de la colline, s’élargissant et rougissant.
— Houa ! Des bombes atomiques ? demanda Pogo sans vraiment souhaiter de réponse.
Un instant plus tard se produit un bruissement dans l’herbe. Pogo baissa les yeux et fit un bond en lâchant un cri d’alerte. La plaine était envahie de serpents et de rongeurs, des centaines, des milliers peut-être, qui filaient tous dans la même direction à une vitesse accélérée par la terreur.
— Ils fuient la bombe sur la colline ! cria-t-il en fouillant dans sa mémoire pour se rappeler les informations sur les attaques nucléaires. Il faut se mettre à couvert !
Elric s’était également dressé et essayait de décrocher de sa botte un amas de petits écureuils pris de panique.
— J’ignore ce qui a pu ainsi effrayer ces créatures, cria-t-il pour couvrir le vacarme dans la prairie, et je ne reconnais pas le terme que tu as utilisé, mais c’est vers la colline qu’ils courent.
Pogo se retourna. L’albinos avait raison. La fuite des petites créatures ployait l’herbe comme un vent violent ; il y avait aussi des insectes que les bonds et les vols faisaient étinceler comme des petits joyaux… et tous se ruaient vers la colline où le globe de lumière rouge flottait toujours, bien qu’il parût faiblir.
— Regarde, Pogokhashman !
Elric indiqua la direction opposée. Pogo se retourna encore en fronçant les sourcils. Il commençait à avoir mal au cou.
Une ligne sombre était apparue sur la ligne d’horizon, une bande obscure et mobile. C’était devant ce phénomène que la faune locale battait aussi précipitamment en retraite. Sous leur regard, la ligne se rapprocha. Il était malaisé de distinguer clairement à une telle distance, surtout en raison des nuages de poussière et de menue paille soulevés par les animaux en fuite. Pogo plissa les yeux, heureux que la poussière fût là. Ce qu’il apercevait était nettement déplaisant.
— C’est des types bizarres en armure. Et… bordel ! il y en a toute une chiée. Des milliers !
— Si ce ne sont pas des hordes du Chaos, l’imitation est remarquable, commenta Elric d’un ton sinistre. Vois, ils sont distordus, contrefaits.
— Ouais, et rudement moches.
Elric accrocha Stormbringer à sa ceinture et agrippa l’épaule de Pogo.
— Ils sont trop nombreux pour que nous les combattions, surtout du fait de la faiblesse de mon arme runique. De toute façon, nous sommes trop exposés, par ici, et nous ne savons rien de ce monde.
— Ce que vous voulez dire, c’est : « Fichons le camp », hein ? Excellente idée.
Elric parut sur le point de lui donner une explication, mais il préféra faire volte-face et commença à cheminer lourdement en direction de la colline. Pogo se hâta de le rattraper.
C’est comme en classe de gym, songea-t-il en sentant déjà un début de point de côté. Mais en gym, on doit porter des tennis. Qu’est-ce que c’est donc que cette saleté de trip ?
Il était difficile de courir, dans cet océan d’animaux, mais Pogo s’était déjà habitué aux créatures à fourrure, dans l’oubliette. D’ailleurs, un regard en arrière le convainquit que les hordes de leurs poursuivants mi-hommes mi-bêtes se feraient un plaisir d’agir de même avec lui. Il haleta pour reprendre son souffle, força sur les bras avec une détermination qui eût laissé pantois M. Takagawa, son prof d’EPS, et il sprinta vers la colline isolée.
Elric faiblissait et Pogo se rendit soudain compte à quel point ceci devait être pénible pour un homme encore enchaîné quelques minutes auparavant. Il saisit l’albinos par le coude (et fut stupéfait de sa maigreur sous sa chemise en haillons), et il le traîna de son mieux, ce qui rendit leur avance douloureusement lente. Pogo se sentait effrayé à un point tel qu’une partie de lui-même songea laisser tomber l’homme pâle pour pouvoir courir à pleine vitesse.
Jadis, en primaire, il avait abandonné Sammy avec une entorse de la cheville après qu’ils eurent sonné à la porte du vieux Jacobsen. Sammy s’était fait attraper et en plus il était entré aux urgences. Pogo en avait toujours éprouvé des remords.
— Allez, on y est presque, haleta-t-il.
L’albinos continuait d’avancer péniblement.
Un son taraudait les oreilles de Pogo quand ils atteignirent le pied de la colline, un bourdonnement mystérieux, presque agréable, trop grave, trop suave pour être identifié. La façon dont il vibrait dans les os du crâne lui donnait l’impression qu’il aurait dû le reconnaître, mais il était trop occupé à tirer Elric et à éviter les rongeurs qui filaient à toute allure pour lui accorder la considération qu’il devait mériter.
Ils commencèrent à remonter la pente. Un nombre croissant d’animaux en fuite s’écartait pour éviter la colline, telle une vague autour d’une jetée, mais il en restait suffisamment pour accompagner Pogo et Elric et rendre leur escalade difficile. Une grosse créature blanche aux longues oreilles passa entre les jambes de Pogo et remonta la pente en bondissant devant lui. Il était presque certain qu’elle portait une montre de gousset.
Jamais… pris… un acide… comme ça. Ses pensées elles-mêmes s’essoufflaient.
La lumière rouge flottant au-dessus du sommet de la colline avait presque disparu. Pogo essayait à la fois d’éviter les quelques arbres rabougris qui parsemaient la côte et d’observer la cime quand il fut brutalement heurté dans le dos, et bascula en avant.
Avant qu’il ait pu enregistrer la douleur de ses paumes éraflées et remarquer qu’Elric aussi gisait à son côté sur le sol, on lui piqua la nuque.
— Les premiers de la troupe de l’Enfer, fit une voix. Et ce ne sont pas les plus laids, je parie… bien que ces deux-là n’aient rien dont ils puissent se vanter. Tu penses que le prince acceptera de les voir ?
— Non. Il est plongé dans ses sortilèges. Moi, je dis qu’on a qu’à les embrocher sur place et finir la barricade.
Une certaine difficulté à respirer se manifestait dans ces paroles sans pitié. Malgré son cœur qui battait la chamade, Pogo s’aperçut que les deux hommes avaient peur.
Eh bien, s’ils attendent ici pour combattre le Club des fanas des Monstres, ça n’a rien de surprenant.
— Nous ne sommes pas des ennemis, expliqua Elric d’une voix rauque. Nous n’appartenons pas à la horde du Chaos, nous la fuyons.
— Et ils parlent !
— Ouais, mais on y parviendrait un peu mieux si on ne mangeait pas d’herbe en même temps, se plaignit Pogo.
L’objet pointu quitta la nuque de Pogo ; il se remit péniblement sur pied et l’identifia comme étant l’extrémité utile d’un très long épieu. L’homme à l’autre extrémité et son camarade ressemblaient beaucoup aux gardes que Pogo avait rencontrés dans le palais du Tchon, à part qu’ils ne portaient pas de livrée stylée ; ils avaient des cottes de mailles rouillées, des casques cabossés et une expression d’épuisement mêlée d’inquiétude.
— Vous n’êtes pas des hommes mortels, déclara l’un des soldats d’un air soupçonneux.
— Si, quoi que vous puissiez penser de notre apparence, lui assura Elric. À présent, si vous appartenez à des forces qui s’opposent à la horde qui arrive et si, ainsi qu’il le semble, il est impossible de traiter avec elle, nous combattrons à vos côtés.
— Vraiment ?
Pogo pensait que l’idée de la fuite avait été bien plus judicieuse.
Elric se tourna vers lui. La perspective du combat semblait avoir quelque peu revitalisé l’albinos, bien qu’il parût encore terriblement affaibli.
— Nous ne pourrons les tenir éternellement à distance. Si nous devons les affronter, que ce soit ici, en compagnie d’autres âmes vaillantes.
— Comme vous voudrez, mec.
Pogo recommençait à songer sérieusement à atterrir. Le problème, c’était qu’il n’arrivait pas à trouver comment s’y prendre. Tout semblait d’un réalisme plutôt abominable et inévitable. Quand il ferma les yeux, il entendit toujours Elric et les soldats parler.
— Si vous êtes vraiment des alliés, votre apparence est bien étrange. Nous devons vous conduire à notre seigneur.
— Et qui est-il ?
— Eh bien, Shemeï Uendrijj, le Prince bohémien en personne ! (Le soldat s’était attendu à une expression de stupéfaction de la part d’Elric. Quand il reprit la parole, il sembla déçu.) Vous n’avez pas entendu parler de lui ?
— Je suis certain que c’est un homme d’une bravoure exceptionnelle, pour bénéficier d’une telle loyauté, répondit Elric. Conduisez-nous jusqu’à lui, je vous prie.
Pogo rouvrit les yeux : c’était désespéré. Le même endroit idiot, le même trip idiot. La même armée furieuse d’hommes-bêtes qui se ruaient vers eux à travers la plaine.
Les soldats leur firent remonter la colline au petit trot. Les cris de la horde résonnaient de plus en plus fort, ainsi que les étranges bruits vibrants qu’avait remarqués Pogo.
La horde voulait du sang, ses voix étaient aussi discordantes que celles d’une bande de membres d’un club d’élèves qui ouvrent leur douzième tonnelet le vendredi soir. Pogo avançait en trébuchant, de moins en moins enchanté par les produits de son imagination. Ils passèrent à côté d’autres soldats à l’air maussade et apeuré qui se retournèrent pour les examiner. Ils finirent par atteindre le sommet de la colline, nue en dehors d’un bouquet d’arbres et d’un petit groupe d’hommes en armure. Au centre, à la main une épée qui semblait sculptée dans un bloc d’ivoire, se tenait le Prince bohémien.
Pogo s’arrêta en vacillant, les yeux lui sortant de la tête.
Elric s’écarta des hommes qui les avaient capturés et s’avança vers le Prince bohémien en levant les mains en signe de paix. Il ne fallait pas perdre de temps par méfiance.
— Nous venons en alliés, messire. Je suis Elric de Melniboné et voici Pogokhashman de… de…
Il attendit que son compagnon ajoute les précisions appropriées, puis il remarqua que Pogo ne se trouvait plus dans son champ de vision périphérique. Il baissa les yeux.
L’adolescent était tombé à genoux, les bras tendus devant lui dans une attitude de vénération. Pour un individu aussi nonchalant dans ses manières, il paraissait bien respectueux, quand il rencontrait un roi. En un instant d’humour noir, Elric se rendit compte que lui qui naguère avait siégé sur le Trône des Dragons n’avait pas reçu tel signe d’allégeance. Il était vrai que la première impression qu’on avait de quelqu’un suspendu à ses chaînes ne pouvait être très favorable…
— Jimi ! s’écria Pogokhashman en se tapant le front contre le sol. Oh ! mon Dieu, Jimi, c’est donc toi ! Je le savais ! Ouais, je le savais ! Qu’est-ce que Sammy va râler d’avoir raté ça !
Surpris, Elric fit un pas de côté, puis il se tourna pour examiner le Prince bohémien, qui paraissait tout aussi déconcerté que l’albinos.
Shemeï Uendrijj était un bel homme à la peau noire du même âge qu’Elric. Ses cheveux noirs et bouclés en bataille étaient retenus par un foulard noué sur le front, et il portait des atours voyants qui le faisaient ressembler à un corsaire du détroit de Vilmir… en fait, il était plus ou moins habillé de la même manière qu’Elric. Encore plus étrange, tout comme le sombre Prince bohémien constituait une sorte d’image inversée de l’albinos, son épée d’ivoire était une version opposée de Stormbringer.
Était-ce pour cela que l’épée runique les avait attirés ici ?
— Ton ami semble me connaître. (La voix de Uendrijj était douce, nonchalante, mais dotée d’une force cachée ; doué de la parole, songea Elric, un léopard parlerait de la sorte.) Mais je confesserai que je ne le connais point. Lève-toi ! lança-t-il à Pogokhashman. Si je t’ai oublié, honte à moi, mais mon esprit est fort occupé, ces temps-ci. (Il se tourna vers Elric, et son regard glissa jusqu’à Stormbringer, ses yeux s’élargirent un peu, non par inquiétude mais par désir de savoir.) Si vous êtes des alliés, vous êtes les bienvenus. Mais je crains que vous n’ayez choisi ce qui sera assurément le camp des perdants.
Il sourit malgré ses paroles lugubres. Elric ne put s’empêcher d’éprouver de l’affection pour lui.
— Nous serons fiers de combattre à vos côtés, dans quelque circonstance que ce soit, répondit le Melnibonéen. (Il jeta un coup d’œil à Pogokhashman, qui ressemblait toujours à un individu perdu dans un rêve narcotique.) J’ai déjà combattu contre de telles troupes du Chaos. Elles ne sont pas invincibles.
Le Prince bohémien haussa un sourcil.
— Ah ! Mais, c’est qu’il ne s’agit que des piqueurs. Le Chronophage est notre véritable et plus redoutable ennemi.
Surpris, Elric ouvrit la bouche, impatient de questionner Uendrijj, mais, avant qu’il ait pu prononcer un seul mot, un cri haché remonta la pente de la colline :
— Ils arrivent ! Ils arrivent !
Le Prince bohémien se tourna vers Elric. Sa lèvre supérieure couverte par une moustache eut un nouveau sourire rapide.
— J’ai l’impression que nous avons beaucoup à nous dire, toi et moi, mais je crains que nous ne soyons sur le point d’être interrompus. (Il leva son épée.) Ah ! Cloudhurler, nous nous tenons encore en un lieu étranger où la mort se précipite vers nous. Je n’aurais jamais dû laisser mon destin se lier au tien.
Un étrange bourdonnement grave sortit de la lame blanche, une sorte de musique vibratoire différente de tout ce qu’avait jamais entendu Elric, bien que possédant une similarité inexplicable avec le chant de guerre de Stormbringer. Pogokhashman leva la tête et la secoua d’un air rêveur, comme si l’épée lui parlait de manière très profonde.
Les beuglements de la horde se faisaient plus tonitruants. La sombre marée de leurs formes cuirassées s’enroulait autour du pied de la colline.
— Mais qui est ce Chronophage ? cria Elric. Est-il le maître de ces créatures ?
— Non ! (Uendrijj fit signe à ses soldats de se rassembler autour de lui.) C’est une… une force. Un blasphème, une chose qui ne devrait être. Il dévore tout ce qui se trouve sur son passage. Ces créatures, ces êtres déments du Chaos, avancent en éclaireurs, saisissent une dernière occasion d’écraser, de déchirer et d’assassiner avant l’arrivée de l’ultime destructeur.
Une petite bande d’attaquants avait franchi la barricade au pied de la colline et se ruait sur la pente. Leur chef, dont la peau flasque semblait faite de cire fondue, brandissait une longue barre de fer hérissée de pointes rouillées. Ses cohortes aux visages et aux membres tout aussi difformes sautillaient et boitillaient à sa suite, aboyant comme des chiens enragés.
Elric leva Stormbringer à l’approche des hommes-bêtes. Du fait de sa faiblesse, il la trouvait très pesante ; il eut de la peine à dévier le fléau de l’homme de cire fondue. Et il ne sentit point l’habituel discernement de l’arme runique, sa soif de sang familière. Elric se baissa sous la barre et piqua vers la gorge de son adversaire. L’effort pour percer la chair ridée semblait inutile, mais l’épée s’enfonça et une pluie de sang aspergea le visage de l’albinos. Stormbringer ne but pas l’âme de la créature. Elle était aussi dépourvue de vie que n’importe quelle vieille lame en fer.
Deux des compagnons de l’homme de cire s’avancèrent lourdement comme Elric se débattait pour libérer son épée. Un éclair blanc sur le côté, et le plus proche, décapité, effectua encore quelques pas avant de s’écrouler au sol. Elric jeta un coup d’œil rapide, mais Uendrijj était déjà reparti, portant son épée d’ivoire à la rescousse de certains de ses soldats assiégés. Le deuxième homme-bête avança plus lentement, maniant une hache énorme et grossière. Sa bouche semblait avoir glissé le long du cou, où elle béait humidement.
La hache se leva et commençait à retomber quand Elric parvint enfin à libérer Stormbringer. Il virevolta, sachant qu’il ne pourrait la lever pour parer le coup. Les dents de la créature, dans le trou de sa gorge, révélaient un sourire de triomphe. Un instant plus tard, il s’envola dans les airs et disparut. Sa hache retomba sur le sol avec un bruit sourd.
Un géant qui faisait dix fois la taille d’Elric se tenait à la place de la créature, la large main protégeant ses yeux du soleil.
— Formidable, dit le géant. Il vole véritablement ! (Il eut une grimace.) Ouah ! ça fait floc.
L’albinos, abasourdi, leva les yeux et faillit être décapité par un autre membre de la horde qui se rua en avant en faisant tournoyer un long fléau d’armes. Elric commença à se baisser mais la créature disparut brutalement sous la bizarre semelle caoutchouteuse du géant.
— Pogokhashman…
— Ouais, gronda le géant. Désolé, ’Ric. J’ai été un peu surpris au début, et j’ai rétréci. Vous avez failli me marcher dessus. (Il examina le dessous de son soulier.) Beurk. J’aurais ressemblé à ça !
Elric eut un sourire las.
— Je suis trop faible pour être vraiment stupéfié, mais tu es tout de même stupéfiant. Je commence à comprendre de quelle manière tu vainquis les gardes du Tchon.
— Ouais. Raccroche pas, hein ?
Sous les yeux du Melnibonéen, Pogokhashman plissa les yeux très fort comme s’il se concentrait, puis il grandit encore. Il enjamba prudemment les soldats de Uendrijj, s’approcha du bouquet d’arbres, déracina le plus grand et le plus vieux, puis il retourna dans la bataille en tenant l’arbre par ses racines. Il lui servit à la fois de massue et de balai et, au bout de quelques instants, il avait écrasé et balayé la plupart des hommes-bêtes sur le sommet de la colline et les avait renvoyés sur la plaine, brisés et hurlant parmi le restant de la horde aplatie d’effarement. Quand Uendrijj et ses hommes eurent réglé leur compte aux derniers ennemis, un calme relatif retomba sur la colline. La horde de créatures ne semblait pas pressée de reprendre l’assaut.
— Je crois que je devrais reprendre ma taille, annonça Pogokhashman en posant son arbre. (Quelques écureuils sortirent des branches et s’en furent chercher en bondissant un logement plus paisible.) J’ai un peu le vertige.
Le Prince bohémien revint après avoir posté de nouvelles sentinelles.
— J’ignore quelle est la source de ta magie, brave jouvenceau, mais je pense que, tant que tu conserveras cette taille, l’ennemi hésitera à attaquer.
— Entendu. Il faut que je m’assoie…
Pogokhashman se baissa et s’assit en tailleur. Malgré sa position, le menton posé sur les poings, il était encore aussi grand qu’un immeuble de taille respectable.
— Je n’ai jamais rien vu de tel, commenta le prince en secouant la tête admirativement.
— Il faut que nous parlions, pendant que nous en avons le temps, Shemeï Uendrijj, dit Elric. Il est des mystères à résoudre de toutes parts, mais tu connais cette situation mieux que nous. Qu’est-ce que le Chronophage ?
— Repose-toi, ami Elric, car tu parais malade et épuisé. Je vais te l’expliquer. (Uendrijj baissa les yeux sur l’océan de créatures difformes qui encerclait leur île minuscule.) Je vais abréger mon récit.
Le Chronophage, exposa-t-il rapidement, n’était pas un être vivant, mais une force de la nature… Ou plutôt, une force de la non-nature, ainsi que ses propres mages le lui avaient présenté lorsqu’il s’était manifesté pour la première fois.
— Il fut produit par un dérapage, ou un éclatement sans précédent du multivers. Nous ignorons ce qui l’a provoqué, mais il menace toute vie, toute pensée… tout. C’est une faim aveugle qui dévore le Temps lui-même… là où il passe ne reste plus qu’un vide tournoyant et insondable. Les Seigneurs de la Loi eux-mêmes sont impuissants devant lui.
— Tout comme les Seigneurs du Chaos, je suppose, dit Elric, songeur. Déloyal comme à l’accoutumé, mon protecteur Arioch m’a manipulé pour que je livre une bataille qu’il est lui-même incapable d’affronter.
— Tu serais un serviteur du Chaos ? demanda Uendrijj, légèrement étonné. Mais l’on m’a appris que ses sous-fifres sont aussi dépourvus d’âme que les bêtes difformes que nous combattons.
— Je suis son serviteur souvent malgré moi. (Elric expliqua le pacte séculaire de sa famille avec Arioch et sa race.) D’ailleurs, le Chaos et la Loi se manifestent différemment selon les sphères.
— Pour ma part, je ne suis pas toujours heureux d’être au service de la Loi, admit Uendrijj. Je redoute le monde débilitant que mes maîtres créeraient s’ils venaient à triompher… mais ils sont faibles dans mon monde, et c’est pour maintenir l’équilibre dans lequel doit vivre mon peuple qu’il me faut soutenir leur cause.
Il continua en expliquant que son peuple avait pour la première fois entendu parler du Chronophage de la bouche des survivants fuyant des mondes où il avait déjà frappé ; et c’était ainsi que lui, le Prince, avait dû se rendre au temple de la Loi pour faire appel à une aide surnaturelle. Là, Donblas elle-même, Déesse vivante de la Sereine Paix, lui avait dit que le Chronophage menaçait non seulement l’humanité, mais la survie même de tout le multivers.
— J’ai donc repris Cloudhurler, mon épée chantante, à l’endroit où je l’avais accrochée. J’avais fait serment de ne plus jamais la dégainer, car elle m’avait traîtreusement servi durant ma pacification des Tritons, le Peuple Sous-marin, en me conduisant à un meurtre aveugle. Mais les serments humains ne sont que poussière face à la sécurité du Temps.
Tandis qu’il parlait, il considérait l’étincelante Cloudhurler avec une expression qu’Elric connaissait trop bien.
— J’ai choisi ce site désert, un monde découvert par mes magiciens, comme lieu de confrontation avec le Chronophage. Nous sommes peu nombreux, comme tu l’as vu : le restant de mes armées aide mon peuple à fuir vers un autre monde par des portails fabriqués par mes sorciers. Des troupes importantes ne me serviront à rien, et je crains que la fuite ne puisse sauver mon peuple si j’échoue.
— Et ton épée ? (Elric se pencha un peu plus près.) Je fus conduit ici par ma propre lame, en quête de son essence perdue. Comme la tienne, Stormbringer est bien plus qu’une simple arme. Se pourrait-il qu’il existe une raison en rapport avec ton épée pour que nous ayons été attirés ici ?
Le prince fronça les sourcils.
— Cela est possible. Mon premier mage, Djaj Djandlar, m’a assisté pour créer un sortilège destiné à utiliser Cloudhurler pour appeler des alliés surnaturels… elle m’a déjà servi en ce sens, mais de manière peu fiable. Or, aucun allié n’a répondu à mes appels.
Elric s’assit pour réfléchir.
— Tu as donc utilisé ton arme pour requérir de l’aide. J’ai fait de même avec la mienne pour invoquer mon protecteur, le Duc Arioch du Chaos, afin qu’il m’aide à récupérer mon épée perdue… mais, à cet instant, les magiciens de mon ennemi altéraient la substance de mon arme runique. À présent, nous nous trouvons tous deux en ce lieu désert. Les coïncidences sont trop nombreuses. Je pense qu’il s’agit là de manipulations dues aux Seigneurs des Plans Supérieurs. (Il regarda Pogokhashman, qui essayait de nettoyer la semelle de sa chaussure longue de plusieurs mètres.) J’ai quant à moi reçu l’aide de cet allié… cet étrange adolescent. Se pourrait-il que tu aies reçu une partie de l’essence de Stormbringer ?
Le Prince bohémien le regarda fixement un instant, puis il tira sa lame blanche, par endroits décolorée par diverses teintes d’ichor d’homme-bête.
— J’ai remarqué chez elle une certaine… nervosité, mais mon Épée Chantante a toujours été une compagne imprévisible ; je pensais qu’elle réagissait à la présence du Chronophage.
Depuis un moment, Stormbringer frémissait au plus profond de son être… une espèce de cri de douleur faible, presque inaudible, mais saisissant. Elric leva son arme runique et la posa doucement contre la longueur de Cloudhurler. La sensation d’intelligence explosa soudain ; au même instant, Uendrijj bondit en arrière comme s’il venait d’être frappé.
— Par la Racine, le Chat Noir et D’Modjo Feltarr ! souffla le prince. Ton épée comporte assurément un élément vivant. J’ai cru que cela voulait me griffer l’âme !
L’albinos resta coi et serra les dents pour retenir un hurlement. Le pouvoir perdu de Stormbringer affluait dans la lame, et dans lui aussi, bouillonnant dans ses veines comme un fleuve de métal en fusion. La sueur perlait sur son front et ses muscles tremblaient convulsivement. Uendrijj leva une main aux doigts allongés comme pour l’aider, mais il s’arrêta, hésitant devant ce qui se passait.
Tandis que l’essence volée de Stormbringer se précipitait hors de l’épée blanche pour pénétrer dans sa lame noire, Elric eut un aperçu d’une partie de Cloudhurler, ainsi que de son maître. Quand le flot cessa enfin, son corps palpitait d’une vigueur renouvelée. Il lâcha un rire tonitruant qui surprit encore Uendrijj.
— Ô Prince bohémien, je sens que nous avons bien plus en commun que la possession de ces armes ! Tu as été la victime de bon nombre de plaisanteries cosmiques similaires à celles qui m’ont gâché la vie.
Avant que Uendrijj ait pu répondre, l’immense visage lunaire de Pogokhashman s’inclina soudain vers eux.
— Hé, les zarbis repassent à l’attaque, gronda le géant. Va falloir se préparer, mec.
Elric se leva d’un bond. Ses forces revenues, la perspective du combat l’électrisait. Il se rappela que cette impatience était due en partie à l’inhumaine soif de sang de Stormbringer ; il devrait prendre garde.
— Viens, Uendrijj, mon plus-que-frère ! Du travail nous attend !
Le Prince bohémien se déplia plus lentement, mais avec une grâce considérable.
— Je suis heureux de te voir en meilleure santé, ami Elric.
— Les voilà, lança Pogokhashman en se dressant de toute sa hauteur. Bôôn dieu, qu’est-ce qu’ils sont moches !
Ayant rassemblé tout leur courage pour affronter le géant, les hommes-bêtes se ruaient à présent sans hésiter, marée apparemment infinie de soif de sang brutale et dépourvue d’intelligence. Malgré leur bravoure et leur résolution, les soldats de Uendrijj étaient écrasés un à un ; certains d’entre eux mirent plusieurs heures à mourir et leurs hurlements semblaient assombrir l’atmosphère. Avant la fin du long après-midi, seuls Elric, le prince et le jeune géant résistaient encore à la horde.
Au moment où le soleil se couchait à l’ouest derrière la marée interminable d’assaillants, l’albinos et le Prince bohémien combattaient côte à côte. Elric bramait et grondait, tirant ses forces de ses ennemis défaits. Uendrijj chantait, jouant de son épée d’ivoire avec le calme féroce d’un moine guerrier. Les épées donnèrent également de la voix durant tout l’après-midi, le chant complexe et pétillant de Cloudhurler servant de couronnement et de contrepoint au hurlement exultant de Stormbringer, comme si les deux armes exécutaient quelque concert extraordinairement exotique. Des heures durant, les lames chantèrent et leurs reflets dichromes fauchèrent les hommes-bêtes maladroits comme un champ de fleurs… mais des fleurs dotées d’épines cruelles : Elric et Shemeï Uendrijj comptaient de nombreuses blessures.
Pogokhashman conservait sa forme de géant, bien que, du coin de l’œil, Elric vît que les forces de son compagnon faiblissaient. L’adolescent s’était posté à une distance respectueuse pour éviter de marcher par accident sur ses alliés, mais suffisante pour les protéger s’ils étaient serrés de trop près. Malgré sa grande lassitude, il faisait tournoyer les troncs d’arbres fendus en criant : « Un coup plein centre ! ça risque de… oui ! En plein dans le mille ! » et autres cris de guerre incompréhensibles, tout en provoquant un fabuleux carnage parmi les rangs du Chaos. Mais les hordes continuaient d’avancer. Leur nombre semblait infini.
Uendrijj s’était baissé pour ramasser son épée en ivoire qui avait glissé de ses mains ensanglantées. Elric se tenait au-dessus de lui et maintenait à distance un petit groupe d’attaquants. Stormbringer avait absorbé en abondance des demi-âmes d’hommes-bêtes, mais elle n’était pas encore rassasiée. Elric était presque soûlé par cette vitalité dérobée. S’il devait mourir, ce serait en riant, baignant dans le sang de ses ennemis.
— Je pense que tu adores ceci, cria Uendrijj au milieu du vacarme quand il se redressa. Je voudrais pouvoir en dire de même, mais pour moi ce n’est qu’un horrible et épuisant massacre.
Elric abaissa Stormbringer en un arc de cercle rapide et presque invisible, écrasant la tête grise aux oreilles de chacal de l’un de leurs attaquants.
— La guerre n’est que la vie en accéléré, ô Prince ! s’écria-t-il, bien qu’il ne sût pas exactement ce que cela voulait dire.
Avant qu’il ait pu continuer, la voix tonitruante de Pogokhashman emplit l’air.
— Le soleil ! Ouah, les mecs… regardez-moi ça !
Elric leva les yeux sur la ligne d’horizon. Le soleil était toujours accroché là, disque rouge et plat, mais un énorme objet sombre passait devant. Ce n’était pas une éclipse, à moins qu’il n’existe des éclipses dotées de bras.
— Le Chronophage ! hurla Uendrijj en plongeant parmi les hommes-bêtes devant lui pour en éclaircir les rangs.
— Prends-nous, Pogokhashman, cria Elric à son compagnon.
L’adolescent géant écrasa les ennemis qui le séparaient d’Elric et prit ses deux alliés dans une paume de la taille d’une péniche.
La forme aux bras multiples à l’horizon était une noirceur vide, dépourvue de lumière, aux bords flambants, comme si un trou brûlant en forme de poulpe avait percé la substance de la réalité. Sous leurs yeux, les tentacules fouettaient le ciel ; là où ils passaient ne demeurait plus que des ténèbres mouvantes. Des éclairs commençaient à parcourir le firmament.
Les hommes-bêtes poussèrent un hurlement aigu, vocifération terrifiante qui força Elric à se boucher les oreilles, puis toute la horde fit volte-face et s’enfuit de l’autre côté de la colline dans un grouillement clopinant qui rappelait des fourmis brûlées. Désormais, ils ne semblaient plus se soucier de détruire Elric et ses alliés, mais seulement d’échapper au Chronophage glouton. Au bout de quelques instants, il ne resta plus sur la colline que le géant et les deux hommes qu’il tenait dans la main. Les hordes du Chaos n’étaient plus qu’un nuage de poussière qui se déplaçait en direction de l’est.
— L’ennemi ultime est ici, déclara Uendrijj. La fin véritable est imminente.
Tandis qu’il haletait et s’efforçait de retrouver son souffle, Pogo décida que la remarque de Jimi était presque inutile. Le gigantesque poulpe enflammé était on ne peut plus visible.
Certes, ce n’était pas Jimi. Pas exactement, du moins. Ce n’était pas facile à accepter quand on avait l’impression de tenir dans sa main en sueur Mister Electric Ladyland en personne, mais ce type était un autre Hendrix… une réincarnation ou un autre truc. Pourtant, il était assez satisfait d’avoir découvert qu’il ne s’était pas trompé, finalement : l’Homme l’avait appelé. Ces yeux, ce sourire matois… malgré ses paroles, c’était bien Jimi.
— Alors, qu’est-ce qu’on fait ? demanda-t-il. (Il avait mal partout et son bras épuisé tremblait. Il se fit la réflexion que ce serait bien embarrassant de laisser tomber sur la tête le plus grand guitariste du multivers.) On ne peut pas composer le 17, dans ce monde, hein ? Je veux dire qu’une petite brigade d’intervention serait assez réconfortante.
Elric et Jimi grimacèrent. Pogo avait oublié que sa voix était à la mesure de sa taille gigantesque. Mais il ne pourrait sans doute pas la conserver très longtemps. Ses muscles frémissaient comme un premier jour de classe de gym, et il avait déjà la plus belle des gueules de bois.
— Nous allons nous avancer… à la rencontre de la mort, probablement, annonça Hendrix.
C’était bizarre d’entendre le genre de langage typique de la chaîne de télé culturelle sortir de la bouche de Jimi, mais Pogo avait fini par s’y habituer.
— Unis nous avons résisté, dit Elric, et unis nous tomberons.
Pogo grimaça. Elric, avec sa vigueur retrouvée, faisait un putain de cinéma… rudement inquiétant, d’ailleurs… mais on risquait d’aller un peu trop loin en jouant au Roi Arthur.
— Et si on jouait et qu’on ne meure pas ? Ça, j’aime un peu mieux.
Le sourire éclaboussé de sang qu’arbora Elric fut douloureux à contempler.
— Ce fut pour moi un rare plaisir de faire ta connaissance, Pogokhashman. Mais ce que les Seigneurs des Plans Supérieurs ne peuvent vaincre…
— Voyons, je vous ai écoutés ! Vous avez dit que ces gars des Plaines Supérieures vous ont réunis volontairement, ou un truc comme ça ! Il me semble qu’il y a des moyens quand même plus faciles de vous liquider, si c’est ça qu’ils veulent !
Hendrix et Elric échangèrent un regard.
— Peut-être n’a-t-il pas tort, fit lentement Jimi. Peut-être que…
— Ce que je veux dire, regardez-vous un peu ! On dirait… deux images inversées, presque. Je veux dire que peut-être que vous êtes censés… je ne sais pas… former un super-groupe ! Comme Blind Faith !
Il jeta un coup d’œil rapide vers l’est. Le Chronophage s’étendait. Des bouts de terrain avaient même commencé à disparaître, comme rongés par des rats de la taille de continents.
Elric fixa Pogo d’un regard pénétrant, puis il se tourna vers Jimi.
— Lève à nouveau ta lame, Uendrijj, dit-il.
Jimi hésita, puis il souleva sa blanche épée. Elric tendit Stormbringer jusqu’à ce que les deux extrémités se touchent.
— J’ai depuis longtemps abandonné toute sorte d’espoir, aveugle ou autre, déclara l’albinos, mais peut-être…
Le point où se touchaient les deux épées commença à flamber d’une lumière bleu foncé. Sous les yeux de Pogo, hypnotisé, le bleu s’étendit et enveloppa les deux hommes. Pogo sentit un picotement dans la paume de la main, à l’endroit où ils se tenaient. Il se produisit soudain un éclair d’azur, éclatant comme une flamme de gaz tournée sur « infini ». Quand Pogo recouvra la vue, il ne restait plus qu’un personnage dans sa main. Ce n’était pas Elric.
Mais ce n’était pas Jimi non plus.
Elle était grande, mince, totalement nue, avec une peau d’une magnifique couleur café au lait, des cheveux aux rayures noires et blanches. Sous ses longs cils brillaient des yeux semblables à des pièces d’or. Dans la main, elle tenait une mince épée grise.
— Ce n’est pas trop tôt, dit-elle d’une voix aussi naturellement mélodieuse qu’un chant d’oiseau.
Pogo la regardait, bouche bée, les lèvres sèches. Il se sentait gros, bête, plein de sueur… et le fait de mesurer plus de vingt mètres entrait largement en compte. Jamais il n’avait éprouvé un coup de foudre semblable, même face à Mlle Brinkman, sa prof de seconde, qui portait des mini-jupes écossaises.
— Hum, qui êtes-vous donc ?
— Je suis l’endroit où se retrouvent la Loi et le Chaos, Pogo Cashman… répondit-elle. Mandé par l’union de deux âmes divisées. Je suis cet endroit, cet instant, où les contraires apparents se réconcilient. Le mal a besoin du bien pour exister ; la nuit doit avoir son frère le jour. La reine rouge et la blanche sont en vérité inséparables. (Elle leva les bras et tendit son épée au-dessus de la tête. Bizarrement, aucun reflet ne jouait dessus.) Tu pourrais m’appeler Harmonie… ou Mémoire, voire Histoire. Je suis ce qui maintient soudé le tissu du Temps… son gardien.
— Un peu comme Glinda dans Le Magicien d’Oz, alors ?
— Tu as joué ton rôle. À présent, je suis libre de jouer le mien.
À ces mots, elle quitta sa main comme une graine de pissenlit et se mit à flotter sur place. Il voulut contempler son corps, car elle était vraiment exquise, mais cela semblait mal, comme de vouloir toucher la Vierge Marie, ou un truc comme ça. Elle sourit, comme si elle percevait ses pensées. Ce simple spectacle suffit à stopper brièvement son cœur.
— Ton heure est presque terminée, ici, dit-elle. Mais le multivers te réserve de nombreuses aventures… si tu veux bien les chercher.
Elle se tourna brutalement et s’en fut, volant comme une héroïne de bandes dessinées en direction de l’immonde tache à l’horizon, l’épée grise levée devant elle. Pogo songea qu’elle était d’une beauté inexprimable, à vous couper le souffle. En même temps, elle lui rappelait plus ou moins le bouchon de radiateur d’une Rolls Royce.
Il la perdit rapidement de vue devant le noir palpitant du Chronophage, bien qu’il eût aussi l’impression qu’une partie de lui-même l’accompagnait. Il décida qu’il n’avait rien d’autre à faire et s’assit sur le sol pour recouvrer sa taille normale. Il poussa un soupir de plaisir au retour de sa stature naturelle : un peu comme s’il venait de quitter la paire de chaussures la plus étroite du monde.
Quelque chose clignota sur la ligne d’horizon. Sous les yeux de Pogo, encore enivré par son changement de taille, le Chronophage se ratatina ; puis un trait de lumière brûlant parcourut un des tentacules. Un hurlement inaudible envahit Pogo de ses trémolos, une vibration insonore qui le secoua jusqu’aux os. Le grand bras noir se ratatina et disparut ; là où il s’était trouvé, le soleil sembla reprendre de l’ampleur.
De nouveaux rais de lumière, tels des sillages d’astronefs de science-fiction, déchirèrent le Chronophage. Pogo se releva pour applaudir. L’un après l’autre, les autres bras se racornirent et disparurent, et le ciel et la terre ravagés commencèrent à reparaître.
Quand les bras furent tous partis, le restant du corps noir du Chronophage se mit un moment à enfler, de plus en plus gros dans le ciel, jusqu’à cacher de nouveau le soleil. Le cœur de Pogo battait la chamade. Alors, une étoile, point scintillant de lumière blanche, fleurit au milieu des ténèbres. Un frémissement encore plus profond parcourut Pogo quand le Chronophage explosa en immenses lambeaux de noir. L’ex-géant fut à ce point secoué qu’un instant tout lui échappa et, comme il basculait dans l’oubli, il se demanda si la bataille n’avait pas été perdue, finalement.
Quand Pogo rouvrit les yeux, Elric et Jimi gisaient sur le sol à côté de lui. Le ciel ne contenait rien de plus sinistre que quelques nuages et le soleil couchant.
L’albinos dut fournir de gros efforts pour s’asseoir. À côté de lui, Jimi mit plus longtemps à se redresser. Malgré leur lassitude, un seul regard vers l’horizon révéla aux deux hommes qu’ils avaient triomphé. Elric enlaça le prince noir, puis il se tourna vers Pogo, prêt à poser mille questions ; mais, comme l’albinos tendait une mince main blanche vers lui, Pogo se rendit compte qu’il apercevait l’herbe à travers. Elric le vit également.
— Je suis attiré vers mon propre monde, s’écria-t-il. Je perçois que nous ne resterons plus très longtemps réunis au même endroit, Shemeï Uendrijj. (Il regarda quelque chose que Pogo ne pouvait distinguer, et il eut un large sourire rapace.) Ah ! il semble que ma vengeance contre Baditchar Tchon soit assurée. Hah ! J’en suis fort aise ! (Il leva Stormbringer, presque transparente, pour le saluer.) Adieu, Pogokhashman. Tu as rendu un service immense, mais pas seulement à moi. Si nous ne nous revoyons jamais, souviens-toi que tu as la gratitude immortelle d’Elric de Melniboné !
— Même chose pour toi. Passe à l’ombre, mon vieux ! (Pogo regrettait vraiment de voir partir l’albinos. Ses yeux commencèrent à picoter tandis qu’Elric commençait à se dissiper.) Attends une seconde, dit-il soudain. Elric… comment je fais pour revenir chez moi ?
— Adieu…
Il ne restait plus que l’écho de la voix de l’albinos.
Sonné, Pogo s’affaissa. Il était naufragé. Comme Alice, mais pour toujours dans le terrier du lapin, et sans trou de sortie. Et sans pantoufles de rubis.
Ah, non, ça, c’était encore Oz. Enfin, il était coincé.
Une main lui toucha l’épaule.
— Je suis navré que tu aies perdu ton compagnon, Pogokhashman, le plaignit Jimi. Mais je serais honoré si tu acceptais de m’accompagner sur mon monde. Tu y seras acclamé en héros. Et nombreuses sont ses beautés.
— Ouais… ? (C’était mieux que rien, assurément. Pourtant, bien que les nécessités du moment l’en eussent distrait, il ne s’était pas rendu compte jusqu’alors à quel point il avait la nostalgie de chez lui.) Sans doute. Et il y a des trucs à faire ?
— À faire ? (Uendrijj éclata de rire.) Certes, maintes et maintes choses. Des endroits à voir… les primitifs marécages paludéens du Baahyo, les immeubles scintillants et les allées embaumées de Nov Horlian et de Jhiga-Go. De la musique à écouter… pour ma part, je me suis fait une petite réputation de harpiste, quand les batailles me laissent quelques loisirs. Et des femmes, des femmes magnifiques…
— Des femmes ? Il me semblait bien que tout ce trip manquait cruellement de nanas… (Il se rappela la créature appelée Harmonie, et il se lamenta doucement en son for intérieur.) Et… et est-ce que tu pourrais m’apprendre à jouer ?
— Assurément, répondit Uendrijj en souriant. Allez, prends-moi par la main ! Tu seras mon compagnon, Pogokhashman… et le multivers tout entier connaîtra ton nom…
Mais, au moment où la main de Pogo se refermait sur la sienne, Jimi aussi commença à s’évaporer, à devenir translucide. La plaine où ils se tenaient perdit aussi de sa netteté. Un instant, Pogo soupçonna que lui et Jimi entreprenaient un nouveau voyage magique, mais ce qu’il vit en dernier lieu lui révéla que le Prince bohémien serrait la main d’un autre Pogo, qui disparaissait avec lui tandis que le monde s’évanouissait…
— Eh ben, mon vieux ! Quel trip dingue, hein ? (Sammy bondissait dans toute la chambre comme un hamster dont la roue est tombée en panne.) Tu croiras pas ce qui m’est arrivé pendant que tu dormais là ! J’ai regardé par la fenêtre et le facteur ressemblait à une espèce de monstre ! Incroyable ! Et la rue, eh ben, c’était comme si elle faisait des bulles…
Pogo se carra dans son fauteuil en sacco en suçant son joint. Le monologue continuel de Sammy était un son aussi rassurant que la circulation nocturne pour un citadin.
— Ouais, ça paraît chouette, répondit-il d’une voix traînante en faisant passer son regard des taches de sang sur ses chaussures au poster de Jimi Hendrix accroché au mur.
C’était donc vrai ? Quelque part dans le multivers un type albinos avec une épée magique se rappelait le temps qu’il avait passé avec Pogo ? Et, encore plus bizarre et plus cool, quelque part dans le multivers, Jimi… l’Homme soi-même… et son nouveau copain Pogo Cashman allaient vivre ensemble de nouvelles aventures !
Sammy plaça Surrealistic Pillow sur la stéréo en passant comme d’habitude directement à sa chanson préférée.
— One pill makes y ou larger… « une pilule pour grandir »… fredonna-t-il de sa voix fausse, anticipant de quelques secondes le véritable début des paroles… ce qui rendait chaque fois Pogo légèrement dingue.
— Ça paraît chouette, mec, dit Pogo avec un sourire.
Sammy vint lui prendre le joint, puis il resta à contempler le poster de Jimi avec sa guitare blanche.
— Je me demande ce que veut dire « Stratocaster », au fait ? demanda Sammy d’une voix rauque, les poumons remplis de fumée.
— « Cloudhurler ».
— « Cloudhurler ? » (Sammy le regarda fixement, puis il éructa un rire enfumé.) Eh, mec, tu planes encore. Nan, ça devait avoir un rapport avec… les émissions radio, tu sais, ou un truc comme ça.
— Sans doute, ouais, répondit Pogo. Lance-moi les chips, tu veux bien ?
— Tiens. (Sammy lui laissa tomber le paquet sur les genoux.) Remplis-toi la tête. (Il gloussa. White Rabbit allait atteindre son point culminant.) « Remplis-toi la tête »… tu piges ?
— Ouais. J’ai pigé.