dernier quart d’heure (fr)
Ce matin-là, j’étais restée près de deux heures à écouter le délire suicidaire d’un de mes patients, et avant d’aller faire la toilette de mamie Vanneau, je me suis arrêtée au bar-tabac du carrefour Paul-Bert, pour boire un café. Bien serré. Dix ans que je fais le métier, c’est dire que normalement je devrais être blindée, sauf que l’humanité résiste, on croit toujours que ça va glisser comme la pluie sur la plumaille des oies… Contre toute attente, ça transperce, le malheur des autres ; on a le cœur qui saigne et le sang, incolore par correction, vous pisse des yeux.
Je prends beaucoup de café quand je sors de chez « man ». Trop. Si on lui parle, il faut dire « man » à tout bout de champ, comme dans les polars américains. « Ça va, man ? », « T’as bien mangé, man ? » Son prénom, c’est Ousmane, et il n’en veut pas. Je lui ai apporté des articles sur celui que je considère comme le plus grand sculpteur vivant, Ousmane Sow, aussi sénégalais que « man » est malien. Il a regardé les photos, sans émotion apparente pendant que je lui expliquais qu’à ses débuts Sow faisait à peu près le même boulot que moi, kinésithérapeute, dans un hôpital de la région parisienne.
— Il ne pouvait sculpter que le soir, le dimanche, pendant les vacances. Et encore, il fallait qu’il se batte : sa femme le prenait pour un illuminé. Il en a eu marre. Il est reparti à Dakar.
« Man » s’est arrêté sur un cliché, me l’a montré : Ousmane Sow lisse l’argile rouge d’un visage indien de sa série sur la bataille de Little Big Horn. Il a haussé les épaules.
— Elle n’y comprenait rien, sa femme. J’espère qu’il ne l’a pas emmenée en Afrique. Kinési et sculpteur, c’est pareil.
J’ai chahuté ses dreadlocks, façon de lui dire qu’il avait touché juste. C’est immédiatement après que les choses se sont gâtées. Je cherche chaque fois, en touillant le moka, à reconstituer minutieusement ce qui a précédé le déclenchement de la crise : nos paroles, nos regards, les images qui se sont succédé sur l’écran de télé, les objets qu’il regardait, ceux qu’il touchait… Il m’est arrivé une seule fois de vivre en direct l’un de ces accès de folie et d’en comprendre la raison. Je venais de refaire son pansement, une plaie à la cuisse, conséquence d’une chute de moto. Machinalement, j’ai sorti une paire de ciseaux pour couper le sparadrap. Il a fixé l’outil : à cet instant, l’acier brillait bien moins que ses yeux. Tout a volé dans la pièce, trousse de soins, chaises, table, fracas de vaisselle accompagné de cris, de pleurs, puis il s’est jeté à terre, hurlant, ses ongles acérés crissant sur le parquet. J’ai jeté les ciseaux dans mon sac en me mordant les lèvres. Dix lignes, lues dans son dossier, me revenaient en mémoire : cinq ans plus tôt son père avait été grièvement blessé, dans la chambre d’hôpital où il se remettait des suites d’une opération lourde, par un dément revêtu d’une blouse d’infirmier et armé d’une paire de ciseaux. Il n’avait jamais réussi à surmonter l’agression, ni son fils. Je savais qu’avec « man », il fallait se tenir aux aguets, mais pour une journée de sa vie dont j’avais la clef, combien de trousseaux égarés…
J’ai posé un euro près de la tasse, éparpillé quelques minuscules pièces oxydées, histoire de m’en débarrasser, puis je me suis glissée dans la file des accros qui attendaient pour acheter des cigarettes, des morpions, des Black-Jack ou faire valider leurs tickets de loto, de pari mutuel urbain. Je ne fume pas, je n’ai jamais joué à rien de tout ça : si je poireaute dans les brouillards de nicotine, c’est seulement pour rendre service à mes malades. Il n’était pas tout à fait dix heures quand j’ai mis le cap sur le quartier pavillonnaire, à l’autre bout de la ville. Une armée de grues cernait le terrain de l’ancienne raffinerie Elf dont on n’avait conservé que l’imposante grille d’entrée. Un panneau annonçait le transfert imminent des laboratoires de recherche du groupe pétrolier. Dans tout ce secteur, rongé depuis plus de vingt ans par les friches, on se préparait à accueillir près d’un millier d’ingénieurs. Chaque semaine, je constatais l’avancement du chantier et les autres signes annonciateurs de la renaissance : couche de bitume sur une ruelle délaissée, rénovation d’un commerce, ravalements, ouverture de tranchées pour l’installation du câble, plantation d’arbres… Les voitures des ouvriers envahissaient toutes les rues, grimpaient sur les trottoirs. Je suis allée me garer au milieu d’une petite place, face au stade de la zone industrielle transformé en dépôt de matériel. J’ai sonné une première fois, appuyée à la clôture de bois dont la peinture verte s’écaillait, et j’ai attendu que mamie Vanneau trottine jusqu’au bouton qui permettait l’ouverture électrique de la serrure. Il fallait compter cinq bonnes minutes, le temps qu’elle quitte son fauteuil, saisisse son déambulateur, traverse la salle à manger, la cuisine, remonte le long couloir au sol carrelé recouvert d’un tapis dans lequel ses cannes articulées s’accrochaient, et atteigne enfin la commande. Comme ça s’éternisait, j’ai sonné une nouvelle fois tout en poussant la porte, machinalement. Elle s’est ouverte. J’ai contourné la petite pièce d’eau entourée de pots de fleurs pour accéder au perron. La porte du pavillon était entrebâillée, elle aussi. Intriguée, j’ai appelé « Mamie » à trois reprises. Personne ne m’a répondu. Je me suis avancée. Tout semblait plus calme encore que d’habitude et j’ai seulement compris pourquoi en pénétrant dans la cuisine : ce qui manquait, c’étaient les effusions du chien, ses petits cris de contentement. Le temps en était définitivement révolu. Rex gisait devant l’évier, la tête fracassée, un rouleau à pâtisserie sanglant abandonné à ses côtés. Je me préparais au pire en avançant vers la salle à manger, mais elle était vide. Le cadavre de mamie Vanneau m’attendait dans la chambre, jeté au travers du lit, gorge tranchée, les jupes relevées sur des bas épais. Je suis tombée à genoux en balbutiant une série de « pourquoi ? », puis j’ai fini par plonger la main dans mon sac, à la recherche de mon téléphone portable. J’avais à peine donné l’alerte que trois policiers sont arrivés du commissariat annexe, bientôt rejoints par deux lieutenants de la brigade criminelle, venus eux de la préfecture. On ne s’est pratiquement pas quittés de la journée. Il a fallu que je raconte ce que je venais faire chez elle : des soins corporels, de la pommade sur ses œdèmes, le dosage de son assiette quotidienne de médicaments… Ils m’ont demandé les ordonnances de son médecin traitant, et j’ai bien été obligée d’avouer que je n’avais ni diplômes ni autorisations, que je soulageais à ma manière les misères de tout un tas de gens laissés sur le bord de la route. Au noir. Nous avons fait le tour de la maison, pour essayer de savoir ce qui avait été dérobé. J’avais la curieuse impression que quelque chose m’échappait, sans pouvoir l’identifier. Le lendemain, on parlait beaucoup d’elle et un peu de moi dans l’édition locale du Parisien. Les enquêteurs privilégiaient la piste d’un rôdeur surpris par mamie Vanneau en plein cambriolage, d’autant que plusieurs agressions violentes s’étaient produites au domicile de personnes âgées, dans le quartier, au cours des mois précédents. Quinze jours plus tard, coup de théâtre, un article claironnait que le mystère était résolu : le neveu de mamie, dans la dope jusqu’aux oreilles, lui soutirait une partie de l’argent nécessaire à ses voyages immobiles et cela depuis des mois. Il niait, expliquant qu’il était venu sonner à la porte tôt le matin, poussé par l’irrépressible besoin de combler le vide, dans ses veines. Il prétendait que sa tante lui avait confié sa carte bleue avec laquelle il avait tiré le maximum autorisé, 450 euros, un peu avant onze heures le jour du meurtre, et qu’il avait oublié de lui rapporter le rectangle de plastique. La mémoire du distributeur automatique faisait état d’un premier prélèvement effectué trois quarts d’heure après que j’ai découvert le cadavre du chien et le corps de mamie Vanneau. D’autres avaient suivi, dont un le jour de l’enterrement. On l’avait sevré pour de bon croyait-on, à la Santé. En fait, il n’y avait passé que trois nuits : ses empreintes ne correspondaient pas à celles prélevées par les enquêteurs sur le rouleau à pâtisserie utilisé par le tueur pour régler son compte au chien, ni aux traces, identiques, retrouvées sur le manche du couteau à pain que l’assassin était allé prendre dans un tiroir de la cuisine.
Avant de tomber sur le cadavre mutilé de mamie Vanneau, je n’avais vu que des morts ordinaires, figés dans une immobilité proche du sommeil. Là, c’était un corps qui résistait, et sur le lit défait, dans les éclaboussures de sang, on savait que le repos lui serait à jamais interdit.
L’image, la nuit, s’imposait à mes rêves, et même la lampe allumée, les fantômes continuaient de m’accompagner. Le drame m’avait fortement déstabilisée, ainsi que les questions des policiers touchant à la façon dont je gagnais ma vie. Les centaines de conversations, aussi, qui ne portaient plus que sur un seul et même sujet. J’ai décidé de lever le pied. Ma sœur habite à Lorient, avec son mari, ses mômes, et elle loue à l’année un minuscule appartement au rez-de-chaussée d’une villa, sur l’île de Groix, qu’elle occupe surtout pendant les vacances scolaires. Je m’y suis réfugiée une quinzaine que j’ai passée à marcher sur les chemins des douaniers, le visage fouetté par les embruns, l’esprit uniquement empli du souffle du vent et du cri des mouettes, me gavant de poisson, d’huîtres, de far nappé de caramel.
Quand j’ai repris le collier chez « man », cela faisait exactement un mois et demi que le crime avait été commis. La police courait toujours derrière un assassin dont elle n’avait même pas saisi l’ombre. J’ai commencé par me frayer un chemin jusqu’à l’évier, ramassant chemises, pantalons et sous-vêtements qui jonchaient le sol. Il m’a fallu batailler une heure entière contre la graisse, la moisissure naissante, puis je suis allée réveiller « man » allongé nu, tous les attributs à l’air, sur ses draps maculés. Il a passé un slip, un maillot de corps pour se traîner vers la cuisine où je lui avais préparé du café. Il est resté inerte devant son bol, assommé par son nouveau traitement, un cocktail d’anxiolytiques, et c’est le bout du monde si nous avons réussi à échanger trois mots. En partant, je lui ai promis de revenir dans la semaine pour ranger la salle à manger que je n’avais pas eu le temps de faire. Avant de m’octroyer une pause en Bretagne, j’avais passé une petite annonce dans le gratuit distribué sur tout le département. À mon retour, une petite vingtaine de lettres emplissaient ma boîte aux lettres ornée de l’autocollant du MRIP, le Mouvement de Refus des Imprimés Publicitaires. Un premier examen m’avait permis de sélectionner trois remplaçants possibles à mamie Vanneau. Après une série de contacts téléphoniques, j’avais jeté mon dévolu sur Francis, un ancien expert-comptable qui venait d’être amputé d’une jambe à la suite d’un accident de voiture. Il n’habitait pas très loin du quartier de l’ancienne raffinerie, et je me suis arrêtée en chemin au bar-tabac du carrefour Paul-Bert. La première chose qui a attiré mon attention, c’est le sigle de M6 peint sur le flanc d’une camionnette, puis celui de TF1 collé sur le coffre d’une moto bardée d’antennes. Je me suis dit que le mystère était enfin résolu. Le patron faisait face à trois caméras et autant de micros braqués sur son visage qu’encadraient les alignements de paquets de cigarettes. Je me suis installée en terrasse, sous la véranda. J’ai retenu Marco, le serveur, quand il est venu prendre la commande.
— Qu’est-ce que c’est que tout ce cirque ? Ils ont retrouvé le meurtrier ?
Il s’est baissé pour donner un coup de lavette sur le Formica.
— Quel meurtrier ? De qui tu parles ?
— Il n’y en a pas dix mille dans le secteur, à ma connaissance ! Celui de mamie Vanneau…
J’ai eu l’impression qu’il entendait parler d’un événement contemporain des cavernes.
— Non, ça n’a rien à voir avec cette histoire. Mais alors, rien du tout de chez rien du tout… C’est à cause du tirage de la Saint-Valentin.
J’ai froncé les sourcils.
— Ils ont oublié de régler leurs montres à la télé : la Saint-Valentin, elle est passée depuis deux mois.
— Justement, c’est ça le problème. Le billet de loto qui remporte la cagnotte de la Saint-Valentin a été validé par Gérard ici, au Paul-Bert. Trois millions d’euros !
Il a effectué un aller-retour pour me servir mon café serré.
— On connaît l’heureux bénéficiaire ?
— Non… Il ne lui reste qu’une semaine pour ramasser sa monnaie, après c’est remis dans le pot. La Française des Jeux a installé un panneau avec les numéros, au-dessus du percolateur. Je les connais par cœur : 4.7.15.20.27.49. Numéro complémentaire, le 34… Gérard n’en dort plus, il se refait le film pour essayer de revoir la tête du joueur, mais c’est mission impossible.
On appelait Marco à une autre table. J’ai sorti mon porte-monnaie pour régler ma consommation. Je me suis souvenue subitement de la présence, à l’intérieur, des bordereaux de loto que mamie Vanneau me confiait de temps à autre, et que je faisais valider par Gérard. Les derniers dataient du jour même de sa mort. Penchée au-dessus de mon sac, je les ai dépliés lentement. Le 4 est apparu, puis le 7… J’ai dégluti. Le 15 et le 20 ont suivi. Mon cœur s’est mis à bondir dans ma poitrine quand le 27 et le 49 ont suivi. J’ai fermé les yeux sur le 34 complémentaire. La voix de Marco m’a fait sursauter.
— Un euro, comme d’habitude…
J’ai farfouillé dans mes pièces, et je lui ai laissé vingt centimes de pourboire. Il fallait que je me contrôle, que je fasse comme si de rien n’était, que j’attende d’être seule pour réfléchir à la situation. Francis, mon nouveau client, s’est sûrement demandé s’il avait fait le bon choix. Il m’expliquait ce qu’il attendait de moi : l’aider à apprivoiser sa prothèse, le seconder pour le ménage, passer quelques minutes à discuter avec lui… Je me suis rendu compte que j’étais à côté de la plaque lorsqu’il a été obligé de préciser qu’il exigeait, aussi, que je prête attention à ce qu’il disait. J’ai prétexté des ennuis familiaux, une sœur à la clinique, et j’ai écourté la séance.
Dès que je suis arrivée dans mon appartement, j’ai tiré les rideaux, allumé les lampes et j’ai posé le bulletin sur la table. Le Parisien consacrait un article au « gagnant mystère », accompagné d’une liste de toutes les sommes qui n’avaient jamais été réclamées depuis la naissance du loto. Le journaliste précisait que beaucoup de gros gagnants rechignaient à se présenter devant leur buraliste. Ils attendaient le dernier jour pour aller, discrètement, se faire connaître au siège social de la Française des Jeux, à Paris. Toute la soirée je n’ai cessé de regarder « mes » chiffres alignés, en caractères gras, dans un encadré, au centre de la page.
Au cours des jours qui ont suivi, je n’ai rien changé au train-train quotidien. Tout se passait dans ma tête. Les avions en première classe, les hôtels cinq étoiles, le sable blanc des lagons… J’ai décidé que j’irais chercher le chèque la veille du jour fatidique, à la dernière heure, en fin d’après-midi, pour prendre de vitesse les équipes de journalistes qui ne manqueraient pas de faire le pied de grue à proximité de l’entrée de l’immeuble du Loto. Le matin, j’ai téléphoné à Francis, l’unijambiste, pour me décommander, mais j’ai tenu à passer chez « man », avant le grand saut, pour lui annoncer mon départ. Il dormait encore en attendant le soir. J’ai préparé du café, puis j’ai commencé à mettre un peu d’ordre dans la salle à manger, comme je le lui avais promis. J’ai secoué les tapis, remis en place les coussins éparpillés, ramassé le livre de Ousmane Sow coincé sous une des roulettes du meuble télé. Et c’est en passant le balai sous le buffet que j’ai ramené, accrochant les moutons, un collier argenté serti de pierres vertes. Je me suis mise à genoux pour le prendre, et quand j’ai relevé le visage, « man » se tenait devant moi, une serviette passée autour de la taille. Je me suis redressée. J’ai brandi le collier devant ses yeux.
— Où tu as trouvé ça ?
Il a haussé les épaules, englué dans sa chimie.
— Je ne l’ai pas trouvé. C’est à moi…
— Tu mens. C’était à mamie Vanneau… Quand je l’ai vue sur son lit, je savais bien qu’il manquait quelque chose… Sauf que je n’arrivais pas à regarder sa gorge… C’est toi qui l’as tuée…
Il a souri comme s’il était encore dans un rêve.
— Oui, je t’ai suivie plusieurs fois. C’était chouette chez elle… Problème, il n’y avait pas un rond… Tu peux le garder, mais je te préviens, c’est du toc.
Je l’ai regardé bien en face.
— Elle était pleine aux as, sauf qu’elle ne le savait pas… 4.7.15.20.27.49. Plus le 34 pour le complémentaire… Ça c’est pas du toc.
Il s’est massé le front.
— Qu’est-ce que tu me fais ? C’est un code ?
— Rien. J’arrête ce boulot. Je voulais simplement te dire au revoir. Et surtout merci.
Je l’ai embrassé sur le front et je suis sortie. J’ai arrêté la voiture près du canal pour balancer le collier dans les eaux noires, puis j’ai fait signe au premier taxi en maraude.
— Je vais au 89 de la rue de Rivoli…
Le chauffeur s’est retourné vers moi.
— Le 89 ? C’est l’adresse du Loto… Vous avez gagné le gros lot ?
J’ai éclaté de rire.
— La preuve : je vous ai rencontré !
La seule chose qu’il a fait craquer, c’est la première.
Il ne me restait plus qu’un dernier quart d’heure à vivre pauvre.