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didier daeninckx

les sorciers de la bessède (fr)

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Au dixième claquement du métal, j’ai plaqué ma main sur le combiné pour épargner l’accès de mauvaise humeur à mon correspondant.
— Tu peux arrêter de faire joujou avec le couvercle de ton briquet ? Je bosse et ça m’empêche de réfléchir.
— Excuse-moi, c’est nerveux… Depuis que j’ai cessé de fumer, c’est plus fort que moi, il faut que je m’occupe les mains.
Il était arrivé vingt minutes plus tôt, au débotté, avec sa boîte de photos sous le bras, des tirages de 20 cm sur 30 cm qu’il avait étalés sur le bureau, la commode, la photocopieuse, puis il en avait tapissé le sol lorsque toutes les possibilités aériennes avaient été épuisées. Des visages barbouillés, en noir et blanc. Quand la sonnerie du téléphone avait retenti, il s’était collé une cigarette entre les lèvres avant de faire jouer le mécanisme de son Zippo, à vide, comme pour la narguer. Clic, clac, merci Kodak. De temps à autre, je devais déplacer une de ses œuvres pour prendre un document, et il la remettait en surface dès que je reposais mon papier griffonné. J’ai fini par raccrocher, écourtant la conversation.
— C’est quoi ce cinéma, Bertrand ? Tu ne peux pas attendre tranquillement ? On se connaît depuis la maternelle, mais ce n’est pas une raison pour que tu te comportes comme un môme !
Il a fini par s’asseoir, une fesse en équilibre sur l’accoudoir du fauteuil.
— Ne me dis pas que c’était l’affaire du siècle… Un cocu en goguette ?
J’ai haussé les épaules, fataliste.
— Ils me font vivre, et je ne crache pas dans la soupe. Comme l’amour est aveugle, je suis l’œil des jaloux. C’est ta prochaine exposition ?
Un sourire a furtivement éclairé ses traits.
— Oui… En fait, ça dépend de toi, Michel…
— Tu as frappé à la mauvaise porte, je suis tout sauf mécène. En fouillant bien, je peux trouver un marteau et des clous, pour l’accrochage.
Bertrand s’est baissé pour se saisir d’un des portraits qu’il a brandi devant moi. Le regard, sur le papier mat, m’a transpercé. Les yeux globuleux, à la Peter Lorre, l’acteur traqué de M le maudit, émergeaient d’un visage noirci par la suie et l’on ne pouvait qu’être bouleversé par l’immense tristesse qui les noyait. Au second plan, le fantôme d’un camion-grue au toit défoncé disparaissait dans la brume épaisse qui montait d’une clairière.
— J’ai besoin que tu le retrouves…
— Tu me payes comment ? Son poids en antidépresseurs ?
Il a lancé la photo sur mon bureau.
— Je suis très sérieux, Michel. Depuis que j’ai capté ce désarroi, il y a six mois, impossible de m’en défaire. Je ne me suis jamais pris pour un génie, mais une photo de cette force, on n’en fait pas deux dans sa vie. C’est la pièce maîtresse de mon expo, celle autour de quoi tout s’organise. Le problème c’est que si pour toutes les autres j’ai obtenu les autorisations écrites et signées d’utilisation, pour celle-là, je n’ai rien. Le gars était d’accord pour que je le « shoote », mais la rencontre a été tellement forte que je n’ai pas pensé à sortir le formulaire… Je suis redescendu la semaine dernière. C’est là qu’on m’a appris qu’il avait disparu depuis plusieurs semaines.
J’ai retourné la photo pour échapper à son naufrage.
— On dirait un homme des bois… J’ai du mal à croire qu’il pourrait se pointer dans une galerie branchée du sixième arrondissement pour faire un scandale… Qu’est-ce que tu risques ?
— La question n’est pas là. Je veux qu’elle soit imprimée en première page du catalogue, que ce soit le cliché fourni à la presse, pour les articles, qu’il circule sur Internet, que le monde entier y soit confronté… Je ne passe pas dans la clandestinité. Le directeur de la galerie refuse de prendre le risque et je le comprends. Il a traîné un procès pendant trois ans pour avoir diffusé la photo d’un tatouage. Un papillon guerrier en gros plan sur une épaule anonyme. Le tribunal l’a lourdement condamné, ainsi que le photographe, en reconnaissant au seul manieur d’aiguilles la propriété artistique du motif. Depuis, il est traumatisé. On ne sait plus quoi cadrer. Tout le monde réclame sa dîme, les propriétaires de bicoques, les architectes, les aménageurs de carrefours… L’image du monde est à péage. Je cogne rarement à ta porte, Michel. Rends-moi ce service…
Il n’avait pas à en dire davantage pour rappeler tout ce que je lui devais. À une époque, boire m’empêchait de voir. Je m’étais usé les phalanges sur sa porte, non qu’il refusait de me l’ouvrir, mais bien parce que je revenais souvent. J’avais un pied dans le ruisseau et l’autre en était jaloux. Tout le monde se détournait de moi, jusqu’à mon reflet, et Bertrand avait été le seul à me tendre la main. Pendant des mois, il m’avait accompagné dans mes minables virées nocturnes, équipé d’un appareil à visée infrarouge. Peu à peu, les clients m’avaient refait confiance. Moi qui ne tenais plus à la vie que du bout des ongles, j’avais réussi, grâce à lui, à ce qu’une plaque porte mon nom autre part que dans un cimetière. Depuis quelque temps, il essayait, sans trop de succès, de me rabibocher avec mon fils. J’ai poussé un long soupir.
— Tu as de la chance, il me restait quelques jours de RTT sur les bras. Où est-ce qu’elle se trouve, ton école de maquillage ?
Il a déplié une carte de France et pointé son doigt assez bas.
— Là !
Le lendemain, à deux heures de l’après-midi, j’y étais. Bertrand m’avait confectionné un petit album photocopié avec tous ceux qui s’étaient laissé photographier lors de son reportage dans la région. Dans la marge, il avait noté les coordonnées de chacun en regard de son image. Je m’étais garé sous les remparts de la cité cloîtrée, le nez de la voiture surplombant la vallée de la Nauze et les forêts serrées du Périgord noir. Bien que le mois de septembre fût bien avancé, des groupes de touristes sillonnaient les rues escarpées, l’œil aux aguets, buvant les paroles d’un guide lyrique : « Belvès est un petit bouquet urbain serré et aérien brandi par-dessus les arbres… » Je les ai suivis un moment, dans le seul but de me dégourdir les jambes après six cents kilomètres d’autoroute. Ils ont fait halte dans une venelle, se sont massés devant un filet de ferraille incrusté dans la pierre, se sont penchés vers une plaque minuscule, les mirettes écarquillées pour lire un hommage au docteur Quinquet qui inventa là, trois siècles plus tôt, l’éclairage public auquel il offrit son nom. J’ai pris une rue couverte, une enfilade de passages en traboule pour déboucher sur la place d’Armes au centre de laquelle se dressaient les potences d’une halle. C’est ici, au-dessus de l’agence du Crédit agricole, qu’habitait la sœur de Boris Achelard, le charbonnier disparu. J’ai jeté un regard à la façade à colombages, aux balcons en fer forgé avant de grimper l’escalier. Une femme en bigoudis, visage fatigué, a ouvert avant même que je ne frappe à sa porte. Elle m’a toisé en faisant la moue.
— C’est pas vous que j’attendais. Qu’est-ce que vous voulez ?
— Je cours après votre frère. Il a oublié de signer un papier… Vous savez où je peux lui mettre la main dessus ?
Elle a sorti une boîte familiale d’allumettes et un paquet de cigarettes de la poche ventrale de son tablier, en a prélevé une dans chaque.
— Je vous souhaite bien du courage… Je n’ai plus aucune nouvelle de lui depuis trois mois. Il doit prier dans les bois.
Je me suis reculé pour échapper à son nuage de fumée.
— Trois mois dans les bois ? Il faut bien qu’il sorte de temps en temps, ne serait-ce que pour faire les courses…
Elle a marché vers la salle à manger en me faisant signe de la suivre.
— Ils sont quelques-uns à passer leur vie dans la forêt de la Bessède qui démarre en bas du village jusqu’au plateau de Cadouin. Ils connaissent tous les chênes, toutes les sources, les habitudes des animaux. On dit que, pendant la guerre, certains sont restés cachés durant trois ans sous les branches sans franchir la lisière. Il est pressé, votre papier ?
— Assez… Normalement, je dois repartir demain soir…
Elle a versé du café dans deux verres Duralex.
— La dernière fois qu’il a fait une crise, on ne l’a pas revu pendant six mois ; c’est les grands froids qui l’ont obligé à se montrer.
Je me suis servi deux cuillerées de sucre en poudre.
— C’est quel genre, ses crises ?
— Pas méchantes, rassurez-vous. Il se prend pour un arbre déraciné.
J’ai avalé une assiette de charcuterie dans un bistrot de la rue du Fort avant de prendre la route de Villefranche-du-Périgord sur quelques kilomètres. Sur la droite, une route en lacet menait à Mondo, un lieu-dit de la commune de Larzac. Je roulais, le bloc-notes ouvert sur le portrait de Jean-Michel, moustache anthracite, yeux charbonneux, bob avachi sur le crâne. Il m’attendait assis sur une pierre, devant sa ferme, un chien de berger allongé à ses pieds. On s’est installés dans la cuisine entre la cheminée et une télé qui diffusait une novela à destination d’un couple de perruches immobiles dans leur cage. Sa femme nous a quittés pour accompagner un contrôleur des impôts qui venait vérifier que le nombre de plants de tabac n’était pas en excédent, dans leur champ. Jean-Michel s’est servi une dose de pastis sans alcool.
— Il y en a du vrai si vous préférez…
J’ai fait le sobre. On a trinqué : ça avait un goût doucereux, proche de la boisson à l’antésite de mon enfance. Il a regardé les photos, s’est attardé sur la sienne en souriant.
— Je ne comprends pas pourquoi vous vous donnez tant de mal pour retrouver Boris. C’est tout juste s’il sait lire et écrire. Une croix suffirait et tout le monde n’y verrait que du feu… Tout petit, il courait déjà les bois avec son aïeul, le père Igor…
Les perruches ont voleté, affolées par une engueulade brésilienne.
— Ce n’est pas spécialement des prénoms d’ici…
— Le boulot de charbonnier est tellement difficile qu’il n’y a pas beaucoup de volontaires. Il faut être pris à la gorge pour le faire. J’ai arrêté au début de l’année, à cause de problèmes de santé. Je bossais avec des Marocains, des Portugais, des Espagnols, des Algériens… Lui, Boris, ça remonte à plus loin, des soldats russes qui sont restés après la guerre de 14-18 quand il n’y avait plus personne pour s’occuper des champs. Il paraîtrait que c’étaient des déserteurs ou des mutins. En tout cas, ils connaissaient bien la forêt. Le vieux ne supportait pas d’être commandé, il travaillait à son compte. Dès que le môme a su marcher, il l’a pris sous son aile. Ils s’enfonçaient dans les futaies, trouvaient une clairière ou en aménageaient une à proximité d’un ruisseau pour construire leur hutte. Ensuite, ils abattaient des arbres, du chêne, qu’ils débitaient pour monter la meule. J’en ai vu qui faisaient jusqu’à cinq mètres de hauteur. Elles mettaient près d’une semaine à se consumer pour donner six ou sept tonnes de charbon de bois. La seule différence avec nous, c’est qu’ils ne le mettaient pas en sacs, ils livraient tout en vrac, sans trier.
— J’ai discuté avec sa sœur. Elle semble dire que Boris a un grain…
Il a poussé vers moi un compotier rempli de raisin noir.
— Prenez-en une grappe, il est bien sucré. C’est la pleine saison, elle ne dure pas. J’ai une dizaine de pieds de muscat le long de la grange… Du producteur au consommateur ! Je ne mets rien dessus. Vous savez, Boris a ses manies, comme tout le monde. Peut-être un peu plus sauvage, plus enfermé dans sa tête que la moyenne… On a coutume de dire ici que le feu couve plus souvent dans une âme que dans l’âtre. On n’oublie pas qu’on est en plein cœur du pays de Cro-Magnon, avec les grottes du Grand-Roc, de Carpe-Diem, de Bara-Bahau, le gouffre de Proumeyssac, tous ces refuges où les hommes des cavernes frottaient le bois contre le bois pour donner naissance au feu. C’est toujours aussi fascinant. On se lasse de l’eau qui coule, mais jamais des flammes qui dévorent le monde en dansant.
Je l’ai regardé droit dans les yeux.
— Vous avez une petite idée d’où il se cache ?
— Franchement, non. La plus longue conversation que j’ai eue avec lui, c’est quand il m’a parlé de tous les campements où il avait vécu avec son grand-père, dans la Bessède. Il s’en souvenait avec une précision incroyable. Il était capable de vous décrire un arbre au pied duquel il avait dormi vingt ans plus tôt… S’il est parti dans ce fouillis, il n’est au pouvoir de personne de le retrouver.
Sur le chemin du retour, un lourd nuage de fumée grise noyait la route, à l’approche de Belvès. Je suis entré dedans à pleine vitesse. Le monde a aussitôt disparu. J’ai écrasé la pédale de frein sans parvenir à éviter le choc avec le véhicule qui me précédait et que je n’avais aperçu qu’au moment où je le percutais. J’ai branché les feux de détresse, je me suis rangé sur le bas-côté et je suis sorti pour constater les dégâts. Le pare-chocs fêlé, un phare éclaté, de la tôle amochée. Le paysan est descendu de son tracteur. Il a donné deux coups de pied contre sa herse relevée.
— Un jour, il va y avoir des morts à cause d’eux ! Dix ans qu’on demande qu’ils aillent fabriquer leur charbon plus loin dans la forêt… Vous voulez qu’on fasse des papiers… C’est surtout pour vous, parce que moi, j’ai rien.
Il habitait une ferme, un peu plus loin, avec vue depuis sa terrasse sur les murailles de la cité close. On a rempli le constat en buvant un apéritif maison dans lequel macéraient des cerises. J’ai plié la déclaration pour la ranger dans mon portefeuille, entre les cartes grise, verte et bleue.
— Ce serait drôlement idiot de mourir à cause d’un barbecue !
— Le seul problème, comme je vous le disais tout à l’heure, c’est qu’ils sont trop près de la route. Dès que leur bois est un peu humide, ils font tomber le rideau ! Il y a toujours eu des charbonniers dans la région, depuis des millénaires, c’est-à-dire bien avant l’invention du barbecue. Je me sers encore des outils de mes grands-parents qui ont été forgés grâce au charbon de bois… C’est comme ça que ça a démarré, la métallurgie. Les gens de la ville, même ceux d’ici, ne se souviennent plus que le maréchal-ferrant le choisissait avec soin, que le chêne bien étouffé donnait un meilleur acier… Si bizarre que ça puisse paraître, le charbon de bois dégage plus de chaleur que les bûches, que la houille… Le métal montait au rouge en un rien de temps ! Sans compter qu’à un moment, ils faisaient tourner les moteurs des voitures avec…
J’ai regardé la mienne qui faisait triste mine, du papier adhésif marron sur ses plaies.
— De l’essence de branche ! Vous êtes sûr ?
— Et à quoi croyez-vous que ça fonctionnait, les gazogènes, pendant l’Occupation ? C’est la combustion du charbon de bois qui actionnait les pistons et entraînait la mécanique. On peut dire que c’est l’ancêtre du moteur au GPL…
Nous nous sommes séparés alors que le soleil jouait à cache-cache avec les sept clochers de Belvès. La brume s’était dissipée, seul un filet bleuté se frayait un passage entre les cimes des arbres. J’ai filé dans sa direction. Je me suis garé près d’un baraquement aux planches disjointes. Un homme me tournait le dos. Le torse moulé dans un maillot aux armes d’une université américaine, il maintenait le fer d’une hache entre ses brodequins dépourvus de lacets pour couper de la ficelle en la frottant sur la lame. Devant lui s’étendait une sorte de gangue, mélange de terre, de copeaux, de cendres, délayés dans l’eau des dernières pluies. Un camion à la carrosserie défoncée cahotait dans les ornières et la flèche dressée de sa grue balayait le paysage à la manière d’un essuie-glace démesuré. Il s’est arrêté devant l’une des cuves noircies. Le conducteur a amené les serres de l’engin au centre du couvercle qu’il a bientôt soulevé. Quelques volutes se sont échappées, vite rabattues par le vent. Un autre ouvrier a posé une échelle tordue sur le flanc de l’immense cocotte puis il a grimpé les échelons, un tuyau à la main pour arroser les ultimes flammèches. Un autre l’a rejoint, avec des pelles, pour sortir le charbon de bois et en remplir des caisses. J’ai contourné une flaque sombre dans laquelle se reflétait tout un alignement de cuves rondes ou octogonales. Le chauffeur du camion se roulait une cigarette, assis sur le marchepied. Il m’a adressé un signe de tête auquel j’ai répondu.
— Pas simple comme boulot…
— Le principal, c’est d’en avoir… Vous voulez voir le patron ?
J’ai pris le cahier de Bertrand dans la poche de ma veste.
— Non, je suis un ami du photographe qui a passé quelques semaines dans le secteur, l’année dernière… Il vous a pris dans votre cabine… Tenez, vous êtes là…
J’ai feuilleté le cahier devant lui en observant ses réactions. Il a baissé le nez, détourné le regard, quand j’ai prolongé la pause sur le visage de Boris Achelard. Je ne l’ai pas attaqué bille en tête.
— On dirait que c’est du vieux matériel… Ça marche toujours ?
— Tout part à la casse le mois prochain, on va toucher des cuves neuves équipées de tout un tas de gadgets. Il faudra quand même des bras… C’est pas sorcier, le charbon… On charge chaque vase jusqu’à la gueule, entre quatre et cinq tonnes suivant la densité du bois, après on met le feu. Le coup de main, c’est de savoir exactement à quel moment l’étouffer pour ne pas que tout parte en cendre. On ferme d’abord les ouvertures du bas puis on les rend bien étanches, ainsi que le couvercle, avec de la boue de terre fine. Le lendemain, à la même heure, on enlève le chapeau : il ne reste plus qu’à récolter…
Il a rallumé sa cigarette pour la troisième fois.
— Il travaillait où Boris ? À la coupe, à la charge, à la récolte ?
Il a laissé brûler l’allumette entre ses doigts.
— Pourquoi vous n’arrêtez pas de me parler de Boris ? Si vous avez quelque chose à lui demander, allez le chercher. Il est parti dans les bois. Je suis pas sa nounou !
J’ai marché vers le hangar où deux yeux brillaient dans l’obscurité. En me dépassant, le côté droit du camion s’est couché dans une fondrière, projetant une vague visqueuse sur mon pantalon, tout le bas de ma veste. La femme tapie dans l’ombre s’est avancée. Elle était couverte d’une pellicule de suie, de la tête aux pieds, et c’était comme si l’ombre venait avec elle.
— Faut pas lui en vouloir… Avec les nouveaux fours, il risque d’y avoir des licenciements. Tout le monde est sur les nerfs.
J’avais également sa photo, dans le cahier. Elle est retournée près de la trémie, pour calibrer le charbon de bois qu’elle ensachait ensuite avant de lier le paquet avec la ficelle que le type découpait au fil de la hache au moment où j’étais arrivé. De temps en temps elle cassait les plus gros morceaux à l’aide d’un bâton.
— Depuis une semaine, on fait les coupes de sapin. C’est le moins cher et c’est le plus dur à travailler. En plus, comme il est bourré d’essence, c’est pas rare qu’il reparte à flamber sur le tapis roulant. Un coup de pousse dans le tas, c’est toute la cabane qui part en fumée. J’en suis à ma vingt-cinquième palette depuis ce matin…
Elle faisait ses phrases par bribes, reprenant son souffle entre chaque groupe de trois ou quatre mots. Je n’étais pas dans le hangar depuis un quart d’heure que la gorge me grattait déjà, irritée par la suie en suspension. Je suis resté à la regarder remplir sa vingt-sixième palette pendant que les autres ouvriers de la charbonnière prenaient une douche à tour de rôle dans un autre baraquement. Je m’en suis voulu de lui tendre un piège aussi grossier, persuadé d’avance qu’elle ne manquerait pas d’y tomber.
— Il est mort quand Boris ? Vous vous en souvenez ?
Elle a posé un sachet rayé de vingt litres en haut de la pile.
— La veille de la Saint-Jean…
Elle a aussitôt voulu rattraper les mots qu’elle venait de lâcher.
— Je ne vous ai rien dit… J’y suis pour rien. Vous étiez déjà au courant…
J’ai fait comme si c’était vrai, sachant que ça allait la rassurer. Je savais aussi que cela l’amènerait à se confier à moi.
— Oui, j’ai vu sa sœur cet après-midi, ainsi que l’ancien brûleur qui fait maintenant pousser du tabac. Vous étiez là quand ça s’est passé ?
— Non. Je ne dors plus la nuit tellement ça siffle dans mes bronches. Dès que je suis couchée, j’étouffe. Je passais une radio des poumons à l’hôpital de Cahors. Je l’ai su le lendemain matin, en arrivant. Il remplissait une cuve ronde à la main, la 24, quand son cœur a lâché. Les copains ont essayé de le mettre dans une voiture, sauf qu’il a refusé. Il avait compris qu’il n’en avait plus pour longtemps et il voulait mourir en regardant les arbres. Juste avant de passer, il leur a fait promettre de ne pas l’enterrer. Il supportait pas de finir dans la pourriture. Le voile était sur ses yeux quand il leur a demandé qu’ils le mettent au-dessus des rondins, au sommet de la 24… Je peux vous dire que celle-là, je l’ai triée en chialant. Aujourd’hui, je suis sûre qu’il ne brûle pas en enfer mais qu’il brille au paradis.
Je suis rentré dans la nuit, le phare orphelin de la voiture dévorant les ténèbres. Il n’était pas encore huit heures quand j’ai sonné à la porte de l’atelier de Bertrand. Il m’a ouvert, pieds nus, enveloppé dans un drap blanc à la manière d’un empereur romain.
— C’est toi ? Tu es déjà de retour ?
— Oui. Tu as du café ?
Il m’a poussé vers la cuisine.
— Il suffit d’appuyer sur le bouton. Parle moins fort, il y a du monde.
En vidant le contenu d’un bol, je lui ai raconté tout ce que j’avais appris sur Boris auprès des prolos de la charbonnière de la Bessède.
— Je leur ai promis que tu serais le seul à être mis dans la confidence. Qu’est-ce que tu vas faire, pour ton expo ?
Il s’est dirigé droit sur son labo dont il est ressorti avec les portraits de Boris. Il a pris le Zippo sur la table puis il a basculé le couvercle du briquet avant de poser le pouce sur la molette. J’ai détourné la tête quand les flammes ont dansé dans les yeux du charbonnier.
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