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didier daeninckx

nous sommes tous des gitans belges ! (fr)

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Déméter était tombé amoureux de Fantaisie au premier regard, un mois plus tôt. Ce n’était pas sa robe isabelle luisante, son crin tressé ni ses courbes généreuses qui l’avaient séduit, mais plutôt cette manière qu’il avait, les babines retroussées, d’imiter Fernandel dans un hennissement proche du rire humain. Son propriétaire s’en débarrassait, inquiet de tout ce noir que portaient les nuages qui s’amoncelaient vers l’Est. On ne garde pas un haras dans la tourmente. D’après ce qu’on lui avait dit, Fantaisie avait pour géniteur un étalon persan dont le palmarès s’ornait d’un Prix d’Amérique, de quelques trophées à Ostende, d’une tape du Roi sur sa croupe. On avait eu l’honnêteté de lui avouer que sa jument de mère était des plus anonymes. Une pataude selon toute vraisemblance puisque Fantaisie n’était pas taillé pour la course, trop court de rein, trop ensellé, mais vigoureux et trapu. Déméter s’était installé sur son dos creusé pour le conduire, à travers champs, jusqu’au campement installé à la lisière d’une forêt à égale distance de Bruxelles et de Soignies. La sympathie semblait être réciproque puisque le demi-sang avait accepté sans le moindre mouvement de mauvaise humeur d’être attelé à la roulotte. Déméter lui avait appris en quelques jours à tirer la charge, à répondre à ses sollicitations. Il parvint même à l’arrêter court, ce qu’il n’avait jamais réussi avec les trois bêtes de trait précédentes. Le défaut de Fantaisie lui venait de son ascendance : il était impatient et la simple vue d’une ligne droite lui échauffait les sangs. Il piaffait, remuait la queue en tous sens, tremblait des naseaux, dans le désir d’effacer la distance. Déméter se rejetait alors en arrière, tirait sur les rênes pour le contredire. Ce soir-là, il alimentait un feu pour le ferrer de neuf, quand un véhicule de la gendarmerie quitta la nationale et cahota sur le chemin de terre qui menait aux roulottes. Deux hommes sanglés dans leurs uniformes descendirent tout d’abord de la fourgonnette suivis d’un homme d’une trentaine d’années court sur pattes, le visage barré d’une épaisse moustache, dans lequel Déméter reconnut un paysan qui les avait dix fois menacés d’expulsion. C’est Andres qui s’avança à leur rencontre tandis que toute la communauté se rassemblait pour observer l’échange à distance. Le premier militaire ébaucha un salut.
— Il va falloir que tu dégages de là avec toute ta smala, au plus tard demain matin…
Andres tendit les bras vers ses interlocuteurs.
— C’est pas possible… On a donné rendez-vous à une partie de la famille qui vient d’Allemagne… Ils ont eu du mal à sortir… S’ils ne nous voient pas, ils vont être complètement perdus… Laissez-nous un peu plus de temps… Une semaine…
Le deuxième gendarme s’avança.
— Si tu commences à discuter, c’est pas demain que tu vas déguerpir, mais tout de suite… M. Demuyck a déjà été bien bon de vous laisser vous installer sur ses terres pendant deux semaines. Demain à huit heures, il doit faire couper deux rangées de peupliers. Si vos carrioles et vos bestioles sont dessous, tant pis pour vous, il ne faudra pas venir vous plaindre !
La caravane prit la route du sud en direction de Soignies, au petit matin, les enfants et les anciens sous les bâches, les chiens accompagnant le mouvement depuis les bas-côtés. On les refoula, de village en village et ce n’est qu’à la faveur de la nuit qu’ils purent faire halte sur un terrain vague délimité par les murs d’une usine et une haie vive. Andres fut d’avis de ne pas allumer de feu, et l’on mangea froid. Au lever du soleil, Déméter profita de la douceur de mai pour seller Fantaisie et pousser jusqu’au plus proche village. Une animation inhabituelle s’était emparée des rues que des dizaines de personnes sillonnaient en gesticulant, en parlant haut. Après avoir attaché sa monture à un œillet, devant un estaminet, il aborda un ouvrier qui venait de descendre de son vélo.
— Qu’est-ce qui se passe ? Il y a eu un accident ?
L’autre le regarda un moment avant de répondre.
— Vous n’êtes pas au courant ?
— Au courant de quoi ?
— Ben tout simplement que la Hollande vient de capituler et que l’armée française se dirige vers nous à toute vapeur pour stopper les Allemands ! On est pris entre deux feux…
Déméter prit juste le temps d’avaler un café, d’acheter du tabac, et il piqua des deux pour mettre Fantaisie au galop. Les chefs des quatre familles se réunirent afin d’apprécier la situation et évaluer ce qu’il convenait de faire. Il y avait longtemps que les lettres d’Allemagne avaient cessé de parvenir jusqu’à eux. Ils savaient, par les chuchotements roms qui passaient les frontières, le sort réservé dans le Reich aux Zigeuner dont les campements s’étaient mués en camps. Le choix n’existait pas : il fallait, pour survivre, marcher vers le sud de la Belgique. Ils découvraient les clochers de Mons, trois jours plus tard, quand la terreur provoquée par les premiers hurlements des Messerschmitt les jeta dans les fossés. Quelques heures suffirent pour que les routes se couvrent d’une armée de civils en débandade. Tout le pays s’était mis en marche vers la frontière, sous un ciel d’incendie, abandonnant les champs, les fermes, les commerces. On tirait des charrettes, on poussait des landaus, on se maintenait en équilibre sur d’invraisemblables chargements de chaises, de matelas, de lessiveuses, on enviait les privilégiés qui roulaient au pas dans une Rosengart, une Citroën.
Andres se décida à quitter la marée humaine une quinzaine de kilomètres avant le poste de douane. Il connaissait un ancien chemin de contrebande, tabac et café, qui longeait la voie ferrée et débouchait, après un tunnel, en territoire français. Ils n’eurent pas besoin de décourager d’éventuels suiveurs : on était contents, dans le fleuve d’exode, de voir s’éloigner les Bohémiens. Une voiture bloquait le passage, dix kilomètres plus loin, à proximité d’une mare où ils allaient faire boire les chevaux. Un cardan s’était brisé à l’avant, sous le poids de la charge, et une roue gîtait lamentablement. Une femme enceinte, un enfant en bas âge dans les bras, regardait son mari qui s’escrimait sur la mécanique, les manches de chemise relevées. Quand il se redressa, Andres et Déméter reconnurent Demuyck qui les avait fait expulser de son bois, une semaine plus tôt. Les deux Gitans sautèrent de leur siège, hachette à la main. Ils coupèrent en silence une longueur de haie pour permettre aux roulottes de passer par les champs en évitant le véhicule accidenté. Ils s’éloignaient quand Demuyck se mit à courir pour se porter à leur hauteur. Déméter tira sur les rênes, stoppant net Fantaisie.
— Vous avez quelque chose à nous dire ?
Le paysan, essoufflé, vint s’appuyer contre la roue.
— Il faudrait me remorquer jusque de l’autre côté… Il y a un garage à deux kilomètres. Ma femme est enceinte, et le bébé n’arrête pas de pleurer… J’ai de l’argent… Je peux vous dédommager… S’il vous plaît…
Les deux hommes n’eurent pas besoin de se concerter pour savoir ce qu’ils avaient à faire. Une corde passée sous le châssis puis attachée à l’essieu de la dernière roulotte fit l’affaire. On installa la femme et le petit de Demuyck sous la bâche, en compagnie de l’épouse de Déméter qui attendait un enfant pour le mois suivant. Le paysan s’était assis sur le banc de la voiture de tête, près d’Andres et c’est dans l’obscurité du tunnel qu’il trouva assez de courage pour s’excuser.
— Je regrette ce que j’ai fait, l’autre jour… Vous auriez dû me dire qu’il y avait une femme enceinte…
Andres ne se donna pas la peine de tourner la tête vers lui.
— Je ne veux pas de tes excuses. Il suffit pour ça d’ouvrir les yeux… Tu ne voulais pas de nomades sur ta terre, et aujourd’hui, regarde : tout notre pays est transformé en tribu gitane… Tout un peuple a pris la route. Ce n’est ni ta raison ni ton cœur qui font que nous sommes assis côte à côte…
Demuyck écarquilla les yeux.
— C’est quoi alors ?
— La peur, et quand elle sera dissipée, tu replanteras ton panneau « Propriété privée, interdit aux gens du voyage ».
Demuyck jura sur tout ce qu’il avait de plus cher que cette prédiction serait démentie, mais Andres instruit par cinq siècles d’histoire se refusa à lui accorder le moindre crédit.
Pourtant, en juillet 1940, dans une clinique de La Rochelle, Pascaline Demuyck donna naissance à un Wallon braillard dont on s’étonne encore aujourd’hui qu’il se prénomme Andres.
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