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Stories by arthur conan doyle

le fiasco de los amigos

french

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J’étais alors le principal médecin de Los Amigos. Naturellement, tout le monde a entendu parler de sa centrale électrique qui alimente la ville ainsi que les douzaines de bourgs et de villages qui l’entourent. Il y a donc beaucoup d’usines dans la région. Les habitants de Los Amigos affirment qu’elles sont les plus grandes de la terre ; ils disent aussi que tout ce qui existe à Los Amigos est ce qu’il y a de plus grand sur la terre : sauf la prison et le taux de mortalité qui sont, à les en croire, les plus petits du monde.
Avec une centrale aussi magnifique, nous réfléchissions que nous nous livrerions à un coupable gaspillage de chanvre si les criminels de Los Amigos étaient exécutés comme au bon vieux temps. Nous savions que des électrocutions avaient eu lieu dans l’est, mais que leurs résultats après tout n’avaient pas été aussi instantanés qu’on l’avait espéré. Nos ingénieurs arquèrent le sourcil quand ils apprirent par les journaux quelles faibles charges avaient été utilisées pour faire périr des hommes ; ils jurèrent qu’à Los Amigos, lorsqu’un irrécupérable leur serait remis, il serait traité avec décence et bénéficierait du concours de toutes les grosses dynamos. Les ingénieurs disaient qu’il ne fallait pas être mesquin dans des circonstances pareilles, et qu’un condamné à mort devait avoir « toute la sauce » ; aucun ne se risquait à prédire avec exactitude l’effet obtenu, mais tous s’accordaient pour certifier qu’il serait dévastateur et mortel. Certains pensaient que le condamné serait littéralement consumé ; d’autres envisageaient sa désintégration. Seule l’expérience pouvait trancher le débat. C’est à ce moment que Duncan Warner fut capturé.
Warner était depuis plusieurs années réclamé par la loi, et par personne d’autre. Cerveau brûlé, assassin, auteur d’innombrables agressions dans les trains ou sur les routes, il se situait au-delà de la pitié humaine. Il avait douze fois mérité la mort, et les gens de Los Amigos lui en promirent une fastueuse. Comme s’il s’estimait indigne de leurs attentions, il tenta à deux reprises de s’évader. Il était grand, puissant, musclé ; il avait une tête de lion, des tresses noires emmêlées, une barbe en éventail qui lui recouvrait le buste. Quand il passa en jugement, il n’y avait pas plus bel homme dans la foule qui emplissait le prétoire. Il arrive parfois que c’est au banc des accusés qu’on trouve la meilleure tête. Cependant sa bonne apparence n’aurait su compenser ses mauvaises actions. Son avocat fit l’impossible, mais Duncan Warner fut remis à la discrétion des grosses dynamos de Los Amigos.
J’assistais à la réunion du comité quand son affaire fut discutée. Le conseil municipal avait en effet désigné une commission de quatre experts pour la mise au point de l’exécution. Trois sur quatre étaient parfaits : Joseph McConnor avait inventé et construit les dynamos, Joshua Westmacott présidait aux destinées de la Compagnie d’Électricité de Los Amigos, j’étais le premier médecin de la ville. Le quatrième était un vieil Allemand qui s’appelait Peter Stulpnagel. Les Allemands étaient nombreux à Los Amigos ; ils votèrent tous pour leur compatriote ; voilà comment il fut élu au comité. On disait qu’il avait été en Allemagne un électricien extraordinaire, et il s’affairait continuellement sur des fils, des isolateurs et des bouteilles de Leyde ; mais comme rien ne sortait de ces travaux, comme il n’avait obtenu aucun résultat digne d’être publié, on avait fini par le considérer comme un maniaque inoffensif qui avait fait de la science sa marotte. Nous trois, hommes pratiques, nous sourîmes quand nous sûmes qu’il allait siéger à nos côtés. À la réunion du comité nous arrangeâmes les choses entre nous sans nous soucier du vieux bonhomme qui écoutait, la main en cornet autour de l’oreille, car il n’avait pas l’ouïe fine ; il ne participa pas plus aux débats que les représentants de la presse qui prenaient des notes sur les bancs du fond.
Il nous fallut peu de temps pour tout régler. À New-York une décharge de deux mille volts avait eu lieu, et la mort du condamné n’avait pas été instantanée ? Le voltage avait été insuffisant, voilà tout ! Los Amigos ne renouvellerait pas cette erreur. Le courant serait six fois plus fort ; il aurait donc six fois plus d’efficacité. Rien n’était plus logique. Toute la puissance concentrée des grosses dynamos serait utilisée sur Duncan Warner.
Tous les trois, nous avions pris les décisions adéquates et nous allions lever la séance quand notre silencieux compagnon ouvrit la bouche pour la première fois.
– Messieurs, nous dit-il, vous me paraissez particulièrement ignorants des effets de l’électricité. Vous ne connaissez pas les premiers principes de son action sur un être humain.
Le comité allait répliquer vertement à ce commentaire désobligeant, mais le président de la Compagnie d’Électricité passa une main sur son front pour réclamer de l’indulgence envers un maniaque.
– Voudriez-vous nous indiquer, Monsieur, demanda-t-il avec un sourire ironique, ce que vous trouvez de défectueux dans nos conclusions ?
– Votre supposition qu’une forte dose d’électricité accroîtra l’effet d’une dose plus petite. Ne croyez-vous pas possible qu’elle provoque un effet totalement différent ? Savez-vous quelque chose, par des expériences réelles, sur les effets d’un choc pareil ?
– Nous le savons par analogie, répondit le président. Toutes les drogues ont un effet accru quand on augmente la dose. Par exemple… par exemple…
– Le whisky ! souffla Joseph McConnor.
– Certes ! Le whisky. La preuve est là.
Peter Stulpnagel hocha la tête en souriant.
– Votre argument n’est pas fameux, dit-il. Quand je prends du whisky, je m’aperçois qu’un verre m’énerve, mais que six verres me font tomber de sommeil, ce qui est juste le contraire. Supposez maintenant que l’électricité agisse de même, avec une efficacité inversement proportionnelle à sa force ; que ferez-vous ?…
Nous trois, hommes pratiques, nous éclatâmes de rire. Nous savions que notre collègue était pittoresque, mais nous n’aurions jamais cru qu’il poussait la fantaisie jusque-là.
– …Et alors ? insista Peter Stulpnagel.
– Nous assumerons nos risques, répondit le président.
– Je vous prie de réfléchir, dit Peter, que des ouvriers qui ont touché des fils et qui ont reçu une décharge de quelques centaines de volts seulement sont morts sur-le-champ. Le fait est bien connu. Et cependant quand une force plus grande a été utilisée sur un criminel de New-York, l’homme s’est débattu quelque temps. Ne voyez-vous pas nettement qu’une dose plus petite est plus mortelle ?
– Je pense, Messieurs, que cette discussion a suffisamment duré, déclara le président en se levant. Ce point, je crois, a déjà été tranché par la majorité du comité, et Duncan Warner sera électrocuté mardi par une décharge de tout le courant des dynamos de Los Amigos. Est-ce exact ?
– Je suis d’accord, approuva Joseph McConnor.
– Moi aussi, dis-je.
– Et moi, je proteste ! murmura Peter Stulpnagel.
– La motion est donc adoptée, mais votre protestation sera enregistrée au procès-verbal, conclut le président.
Et la séance fut levée.
Les assistants à l’exécution étaient peu nombreux. Les quatre membres du comité, naturellement, ainsi que le bourreau qui devait agir sous leurs ordres ; en outre, le grand-prévôt des États-Unis, le directeur de la prison, l’aumônier et trois journalistes. La salle, petite pièce en briques, était une dépendance de la station centrale électrique ; elle avait servi de blanchisserie ; il y avait encore dans un coin un poêle et du petit bois, mais pas d’autre meuble, à l’exception d’une seule et unique chaise pour le condamné. Une plaque métallique, placée devant elle pour les pieds de Warner, était reliée à un gros câble isolé. Au-dessus de la chaise, un autre câble pendait du plafond ; il pouvait être relié à une petite baguette métallique sortant d’une sorte de bonnet qui devait être placé sur sa tête. Quand cette connexion serait établie, ce serait pour Duncan Warner la minute fatale.
Nous attendions en silence l’arrivée du prisonnier. Les ingénieurs paraissaient un peu pâles, et ils jouaient nerveusement avec les câbles. Le grand-prévôt lui-même, pourtant endurci, était mal à l’aise, car une simple pendaison était une chose, et cet anéantissement de chair et de sang une autre. Quant aux journalistes, ils étaient plus blancs que leurs feuilles de papier. Le seul qui semblât ne subir aucunement l’influence de ces sinistres préparatifs était le petit maniaque allemand, qui allait de l’un à l’autre avec le sourire aux lèvres et les yeux pétillants de malice. Il s’oublia même au point d’éclater de rire deux ou trois fois, ce qui lui valut un rappel à l’ordre de l’aumônier.
– Comment pouvez-vous manifester une légèreté aussi déplacée, Monsieur Stulpnagel ? s’étonna-t-il. Vous riez en présence de la mort !
Mais l’Allemand ne se laissa pas décontenancer.
– Si je me trouvais en présence de la mort, répondit-il, je ne rirais pas. Mais comme je n’y suis point, je suis libre d’agir comme il me plaît.
Cette réplique irrévérencieuse allait sans doute en provoquer une autre, plus sévère encore, de la part de l’aumônier, mais la porte s’ouvrit, et deux gardiens poussèrent Duncan Warner dans la salle. Il regarda autour de lui d’un air résolu, avança d’un pas ferme et s’assit sur la chaise électrique.
– Allez-y ! dit-il.
Il aurait été barbare de prolonger son attente. L’aumônier lui chuchota quelques paroles à l’oreille, le bourreau le coiffa du bonnet ; nous retînmes tous notre souffle : la connexion fut établie entre le câble et le métal.
– Grands dieux ! cria Duncan Warner.
Il avait bondi sur sa chaise quand la terrible décharge avait éclaté dans son organisme. Mais il n’était pas mort. Au contraire, ses yeux brillaient d’un éclat plus vif. Il n’avait subi qu’une modification, mais celle-ci inattendue : le noir avait disparu de ses cheveux et de sa barbe tout comme une ombre se retire d’un paysage. Ses cheveux et sa barbe étaient maintenant blancs comme neige. En dehors de cela, il ne portait aucune trace de décomposition. Il avait la peau fraîche, lisse, lustrée d’un enfant.
Le grand-prévôt lança au comité un coup d’œil chargé de reproches.
– J’ai l’impression qu’il y a quelque chose qui cloche, Messieurs ! dit-il.
Nous trois, hommes pratiques, nous nous regardâmes les uns les autres.
Peter Stulpnagel souriait d’un air pensif.
– Je pense qu’une autre décharge ferait l’affaire, dis-je.
À nouveau le courant passa ; à nouveau Duncan Warner sauta sur sa chaise et cria ; mais ce fut bien parce qu’il était demeuré sur la chaise que nous le reconnûmes. En une fraction de seconde, il avait perdu sa barbe et ses cheveux, et la salle ressemblait à un salon de coiffure le samedi soir. Il était toujours assis, les yeux encore brillants, la peau luisant d’une santé parfaite, mais il avait le crâne nu comme un fromage de Hollande et un menton débarrassé du moindre duvet. Il commença à faire tourner l’un de ses bras ; lentement et avec scepticisme au début, mais avec de plus en plus de confiance.
– J’avais des ennuis à ce bras-là, dit-il. Les médecins du Pacifique y perdaient leur latin. Or à présent, il est comme s’il était remis à neuf, et aussi souple qu’un rameau de hickory.
– Vous vous sentez bien ? interrogea le vieil Allemand.
– Je ne me suis jamais senti si bien de toute ma vie, répondit gaiement Duncan Warner.
La situation était pénible. Le grand-prévôt braqua ses yeux étincelants en direction du comité. Peter Stulpnagel souriait de toutes ses dents et se frottait les mains. Les ingénieurs se grattaient la tête. Le prisonnier scalpé faisait tourner son bras et paraissait ravi.
– Je pense qu’une nouvelle décharge…, hasarda le président.
– Non, Monsieur ! interrompit le grand-prévôt. Nous avons eu suffisamment de bêtises pour une seule matinée. Nous sommes ici pour une exécution ; l’exécution aura lieu !
– Que proposez-vous ?
– Il y a un anneau convenable au plafond. Allez chercher une corde, et l’affaire sera réglée.
Pendant que les gardiens se mettaient en quête d’une corde, un certain temps s’écoula dans un malaise croissant. Peter Stulpnagel se pencha vers Duncan Warner, et lui dit quelques mots à l’oreille. Le condamné le regarda avec ahurissement.
– Ce n’est pas vrai ?… demanda-t-il.
L’Allemand fit un signe de tête affirmatif.
– …Comment ! Pas moyen de ?…
Peter secoua la tête, négativement cette fois, et les deux hommes éclatèrent de rire comme s’ils avaient échangé une bonne plaisanterie.
Les gardiens rapportèrent la corde, et le grand-prévôt passa personnellement le nœud coulant autour du cou du criminel. Ensuite les deux gardiens, le bourreau et lui-même hissèrent leur victime en l’air où il se balança. Pendant une demi-heure il resta pendu au plafond ; c’était un spectacle affreux. Puis, dans un silence solennel, ils baissèrent la corde ; l’un des gardiens sortit pour aller chercher une bière. Mais au moment où il toucha le sol. Duncan Warner porta les mains à son cou, écarta le nœud coulant et aspira une longue et profonde bouffée d’air.
– Le commerce de Paul Jefferson marche bien ! déclara-t-il. De là-haut je voyais la foule se presser dans sa boutique.
Il indiqua le crochet du plafond.
– En l’air encore une fois ! rugit le grand-prévôt. Nous finirons bien par lui arracher la vie !
Ils le pendirent à nouveau.
Ils le laissèrent une heure les pieds dans le vide ; quand ils le redescendirent, sa loquacité ne s’était point tarie.
– Le vieux Plunket va trop souvent au bar Arcady ! affirma-t-il. En une heure je l’ai vu entrer trois fois. Dire qu’il a une famille ! Le vieux Plunket ferait bien de renoncer à l’alcool.
C’était monstrueux, incroyable, mais réel. Il n’y avait pas à ergoter : le condamné bavardait alors qu’il aurait dû être mort. Nous étions complètement désemparés, en plein désarroi, mais le grand-prévôt Carpenter n’était pas homme à se laisser rouler aussi facilement. Il nous entraîna dans un coin ; le prisonnier resta tout seul au milieu de la pièce.
– Duncan Warner, lui dit-il lentement, vous êtes ici pour jouer votre rôle, et je suis ici pour jouer le mien. Votre rôle consiste à vivre le plus longtemps possible ; le mien consiste à faire exécuter la loi. Vous nous avez battus en électricité ; je vous accorde un point. Vous nous avez battus à la corde, qui m’a l’air de ne pas vous avoir mal réussi. Mais c’est à mon tour de vous battre maintenant, car je dois accomplir mon devoir.
Il tira de son habit un revolver à six coups, et déchargea toutes ses balles dans le corps du prisonnier. La salle se remplit d’une telle fumée que nous ne pouvions rien voir ; quand elle se dissipa, le prisonnier n’avait pas bougé de place ni d’attitude ; simplement il considérait avec dégoût le devant de son habit.
– Les vêtements ne doivent pas coûter cher par ici ! dit-il. Cet habit m’a coûté trente dollars, et regardez ce que vous en avez fait ! Six trous par devant, c’est déjà assez moche ! Mais quatre balles m’ont traversé de part en part ; le dos ne doit pas être en meilleur état.
Le grand-prévôt lâcha son revolver qui tomba à terre, et il baissa les bras ; c’était un homme vaincu.
– Peut-être quelqu’un d’entre vous, Messieurs, pourra-t-il me dire ce que cela signifie ? demanda-t-il avec désespoir au comité.
Peter Stulpnagel fit un pas en avant.
– Je vais tout vous expliquer.
– Vous me paraissez être le seul ici à savoir quelque chose.
– Je suis ici le seul à tout savoir. J’ai essayé d’avertir ces gentlemen ; mais ils n’ont pas voulu m’écouter ; alors j’ai tenu à ce qu’ils apprennent par l’expérience. Savez-vous ce que vous avez fait avec votre électricité massive ? Tout simplement, vous avez accru la vitalité du condamné ; à présent il est capable de défier la mort pendant des siècles.
– Des siècles !
– Oui. Il faudra des centaines d’années pour épuiser l’immense énergie nerveuse que vous lui avez injectée. L’électricité est de la vie ; vous l’en avez pourvu au maximum. Peut-être dans cinquante ans pourrez-vous l’exécuter, mais je n’en mettrais pas ma tête à couper.
– Grands dieux ! Mais que vais-je faire de lui ? s’écria l’infortuné grand-prévôt.
Peter Stulpnagel haussa les épaules.
– Et si nous le vidions de son électricité en le pendant par les pieds ? hasarda le président.
– Non ; ce serait inutile.
– En tout cas, il ne fera plus de dégâts à Los Amigos, reprit le grand-prévôt avec décision. Il ira dans la prison neuve. Elle durera plus longtemps que lui.
– Au contraire, répliqua Peter Stulpnagel. Je crois qu’il durera plus longtemps que la prison.
C’était plutôt un fiasco ; et pendant des années nous n’en avons guère parlé entre nous. Mais à présent le secret est levé, et j’ai pensé que vous aimeriez coucher cette histoire dans votre recueil de jurisprudence.
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