la mort d’ilalotha
french
Selon la coutume de l’antique Tasuun, les obsèques d’Ilalotha, dame d’honneur de la reine veuve Xantlicha, avaient été l’occasion de grandes réjouissances et de fêtes prolongées. Pendant trois jours Ilalotha avait été exposée, vêtue de vêtements d’apparat, sur un catafalque drapé de soies d’Orient aux vives couleurs, sous un dais aux teintes roses qui aurait pu abriter quelque couche nuptiale, au milieu de l’immense salle des festins du palais royal de Miraab. Tout autour d’elle, de l’aube au coucher du soleil, de la fraîcheur du crépuscule aux aurores torrides, la marée fébrile des orgies funèbres avait déferlé sans répit. Nobles, courtisans, gardes, souillons, astrologues, eunuques, grandes dames et esclaves de Xantlicha avaient pris part à cette débauche de luxure qui, croyait-on, pouvait le mieux honorer les disparus. On chanta des chansons obscènes, on dansa jusqu’au vertige aux sons lascifs des luths infatigables. Les vins et les liqueurs coulèrent à flots, versés d’amphores géantes ; les tables croulaient sous les mets épicés et les monceaux de viande sans cesse renouvelés. Les buveurs offraient des libations à Ilalotha, au point que les soieries du catafalque furent bientôt assombries par d’innombrables taches de vin renversé. Tout autour d’elle, dans des attitudes désordonnées ou abandonnées, gisaient ceux qui avaient été vaincus par le délire amoureux ou l’excès de boisson. Les yeux mi-clos, les lèvres entrouvertes, dans l’ombre rosée du dais, elle ne présentait aucun des aspects de la mort mais ressemblait plutôt à une impératrice endormie régnant impartialement sur les vivants et les morts. Cette apparence, ainsi qu’une étrange accentuation de sa beauté naturelle, fut remarquée par beaucoup d’assistants ; et certains affirmèrent qu’elle semblait plutôt attendre le baiser d’un amant que celui des vers.
Le troisième soir, alors que les lampes de bronze aux multiples mèches avaient été allumées et que les rites tiraient à leur fin, le seigneur Thulos, amant en titre de la reine Xantlicha, revint à la cour après une semaine passée à visiter son domaine des marches occidentales du royaume, ignorant tout de la mort d’Ilalotha. Il entra dans la salle à cette heure où la saturnale commençait à décliner et où les fêtards endormis étaient plus nombreux que ceux qui dansaient et buvaient et chantaient encore.
Il contempla le chaos-de la salle sans grande surprise, car depuis son enfance de telles scènes lui étaient familières. Et puis, en approchant du catafalque, il reconnut la gisante avec quelque saisissement. Parmi les nombreuses dames de Miraab qui s’étaient attiré les faveurs libertines de Thulos, Ilalotha avait retenu plus longtemps que d’autres son attention ; et l’on disait que plus que toute autre elle avait pleuré son abandon. Elle avait été remplacée un mois plus tôt par Xantlicha, qui avait signifié ses désirs à Thulos sans ambiguïté ; et Thulos, peut-être, n’avait pas abandonné Ilalotha sans regret car le rôle d’amant de la reine, en dépit de ses avantages et de ses agréments, était quelque peu précaire. Tout le monde racontait que Xantlicha s’était débarrassée du roi Archain grâce à une fiole de poison découverte dans un tombeau, qui devait sa subtilité et sa virulence à l’art d’anciens sorciers. Après ce meurtre, elle avait pris de nombreux amants, et ceux qui cessaient de lui plaire connaissaient une fin non moins prématurée que celle d’Archain. Elle était violente, exigeante, réclamait une fidélité absolue qui irritait assez Thulos ; lequel, prétextant une affaire urgente dans ses lointains domaines, avait été heureux de s’échapper de la cour pour une semaine.
À présent, devant la jeune morte, Thulos oubliait la reine et songeait à certaines nuits d’été embaumées par le parfum, des jasmins et la pâle beauté d’Ilalotha. Moins encore que les autres il ne pouvait la croire morte, car son aspect actuel ne différait en rien de celui qu’elle avait souvent assumé au cours de leur liaison. Pour satisfaire les caprices de Thulos, elle avait feint l’inertie du sommeil ou de la mort ; et dans ces moments-là, il l’avait aimée, avec une ardeur qui ne venait pas troubler la véhémence féline qu’en d’autres instants elle déployait pour le satisfaire ou provoquer ses caresses.
D’instant en instant, comme s’il était le jouet d’une puissante nécromancie, il se sentit devenir victime d’une étrange hallucination, et il lui sembla qu’il était de nouveau l’amant de ces nuits perdues, qu’il pénétrait dans cette tonnelle au fond des jardins du palais où Ilalotha l’attendait sur une couche de pétales de fleurs, parfaitement immobile et comme morte. Il n’avait plus aucune conscience de la foule dans la salle, de la lumière vacillante des torches, des visages congestionnés : tout se transformait en un parterre au clair de lune où la brise caressait les fleurs endormies, et les voix des courtisans n’étaient que le soupir du vent dans les cyprès et les jasmins. Les tièdes parfums aphrodisiaques de la nuit de juin l’environnaient ; et comme autrefois il lui sembla qu’ils montaient tout autant du corps d’Ilalotha que des fleurs. Cédant à un désir intense, il se pencha et sentit le bras froid frémir imperceptiblement sous son baiser.
Alors, ahuri comme un somnambule réveillé trop brutalement, il entendit une voix qui siffla venimeusement à son oreille :
— Deviens-tu fou, mon seigneur Thulos ? En vérité, cela ne me surprend guère. Car nombreux sont ceux de mes gentilshommes qui prétendent qu’elle est plus belle morte que vivante.
Se détournant d’Ilalotha, tandis que l’étrange charme se dissipait, il vit Xantlicha à côté de lui. Ses vêtements étaient en désordre, ses cheveux dénoués et ébouriffés, et elle vacillait un peu, se retenant à son épaule avec une main aux ongles pointus. Ses lèvres charnues couleur de pavot étaient retroussées par la rage et, sous les paupières lourdes, ses yeux dorés luisaient de jalousie comme ceux d’une tigresse amoureuse.
Thulos, l’esprit bizarrement confus, ne se rappelait qu’à peine l’enchantement auquel il avait succombé ; il ne savait plus s’il avait réellement embrassé Ilalotha et senti sa chair frémir sous ses lèvres. En vérité, se dit-il, cette chose n’a pu se passer, j’ai fait un rêve éveillé. Mais il était troublé par les paroles de Xantlicha et par sa colère, comme par les petits rires avinés et les chuchotements salaces qu’échangeaient les gens autour de lui.
— Prends garde, mon Thulos, murmura la reine, semblant oublier son étrange colère. Car l’on dit qu’elle était une sorcière.
— Comment est-elle morte ? demanda Thulos.
— De nulle autre fièvre que celle de l’amour, selon la rumeur.
— Alors, sûrement, elle ne peut être sorcière, répliqua Thulos avec une légèreté bien étrangère à ses sentiments et à ses pensées. Car la véritable sorcellerie y aurait trouvé remède.
— C’était d’amour de toi, dit sombrement Xantlicha, et, comme toutes les femmes le savent, ton cœur est plus noir et plus dur que le jais. Aucune sorcellerie, quelle que soit sa puissance, ne peut prévaloir contre cela.
Alors même quelle parlait, son humeur parut s’adoucir brusquement.
— Ton absence a été bien longue, mon seigneur. Viens me voir à minuit ; je t’attendrai dans le pavillon du sud.
Puis, après l’avoir considéré un instant entre ses cils et lui avoir pincé le bras de telle façon que ses ongles percèrent l’étoffe et la peau comme les griffes d’un chat, elle se détourna de Thulos pour héler certains eunuques du harem.
Thulos, dès que la reine eut détourné de lui son attention, s’enhardit et regarda de nouveau Ilalotha, tout en réfléchissant aux curieuses réflexions de Xantlicha. Il savait qu’Ilalotha, comme bien des dames de la cour, s’était intéressée aux charmes et aux philtres ; mais il n’avait jamais été concerné par sa sorcellerie, car il ne pouvait s’intéresser à d’autres charmes et enchantements que ceux de la nature a accordés au corps de la femme. Et il lui était tout à fait impossible de croire qu’Ilalotha était morte d’une passion fatale puisque, d’après sa propre expérience, la passion ne pouvait jamais être mortelle.
À vrai dire, tandis qu’il la contemplait en proie à des émotions confuses, il fut encore une fois frappé par l’impression qu’elle n’était pas vraiment morte. La singulière hallucination d’un autre temps et d’un autre lieu ne se répéta pas ; mais il lui sembla qu’elle avait changé de position sur le catafalque taché de vin, tournant légèrement sa tête vers lui, comme le fait une femme pour regarder l’amant qu’elle attendait ; que le bras qu’il avait embrassé (en rêve ou dans la réalité) était un peu plus écarté de son flanc.
Thulos se pencha, fasciné par le mystère et attiré par quelque chose de plus étrange encore qu’il ne pouvait nommer. Sûrement, il avait rêvé ou il s’était trompé. Mais alors même que le doute s’affirmait, il lui sembla que le sein d’Ilalotha bougeait imperceptiblement au rythme d’une faible respiration et il entendit un murmure presque inaudible qui lui fit battre le cœur :
— Viens vers moi à minuit. Je t’attendrai… dans le tombeau.
Au même instant surgirent, près du catafalque, plusieurs hommes portant la tenue sombre des fossoyeurs, et qui étaient entrés silencieusement dans la salle, à l’insu de Thulos et du reste de la compagnie. Ils portaient un sarcophage aux parois minces, en bronze récemment fondu et bruni. Leur tâche était d’emporter la morte vers le sépulcre de sa famille, situé dans la vieille nécropole qui s’étendait au nord des jardins du palais.
Thulos voulut crier pour les en empêcher, mais sa langue resta collée à son palais ; et il fut incapable de faire le moindre geste. Ignorant s’il dormait ou s’il était éveillé, il regarda les hommes du cimetière placer Ilalotha dans le sarcophage et l’emporter discrètement, sans attirer l’attention des participants de l’orgie. Ce fut seulement lorsque le lugubre cortège eut disparu qu’il put enfin se mouvoir. Ses pensées étaient troublées, son esprit confus, plein de ténèbres et d’indécision. Succombant à une immense fatigue, assez normale après son long voyage, il se retira dans ses appartements et tomba aussitôt dans un profond sommeil.
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Se libérant graduellement des branches de cyprès, comme des longs doigts griffus de sorcières, un quartier de lune plongea ses rayons d’argent par la fenêtre de la chambre où Thulos s’éveillait. Il comprit qu’il devait être près de minuit, et se rappela le rendez-vous de la reine Xantlicha ; un rendez-vous qu’il ne pouvait négliger sans encourir le déplaisir mortel de sa souveraine. Et aussi, avec une singulière précision, il se souvint de l’autre rendez-vous… à la même heure mais dans un autre lieu. Ces incidents et ces impressions aux obsèques d’Ilalotha qui, sur le moment, lui avaient parus si ténus et douteux, lui revenaient à l’esprit avec une stupéfiante clarté, comme s’ils avaient été gravés dans son âme par quelque acide mordant du sommeil… ou par le pouvoir d’un charme ensorcelé. Il était sûr, maintenant, qu’Ilalotha avait réellement bougé sur son catafalque et lui avait parlé ; que les fossoyeurs l’avaient emportée vivante au tombeau. Peut-être cette mort supposée n’avait-elle été qu’une espèce de catalepsie ; ou alors elle avait délibérément feint la mort dans un dernier effort pour ranimer sa passion. Ces pensées suscitèrent en lui une fièvre brûlante de curiosité et de désir ; et il revit sous ses yeux sa beauté pâle, inerte, luxurieuse, évoquée comme par enchantement.
Égaré, il descendit par l’escalier obscur et longea les sombres corridors, jusqu’au labyrinthe des jardins au clair de lune. Il maudit les exigences de Xantlicha, venues si mal à propos. Cependant, il se dit que fort probablement la reine, continuant de s’abreuver des liqueurs de Tasuun, devait avoir atteint depuis longtemps un état qui ne lui permettrait pas de se rendre au rendez-vous ni même de se le rappeler. Cette idée le rassura ; dans son esprit étrangement confus, elle devint bientôt une certitude ; et il ne se hâta point vers le pavillon du sud mais se promena au hasard dans le sombre bocage.
Il lui semblait de plus en plus improbable que d’autres que lui fussent éveillés ; car les longues ailes du palais étaient sombres et silencieuses et dans les jardins il n’y avait que des ombres mortes et des bassins d’odeurs immobiles où les vents s’étaient noyés. Et sur tout cela, comme un monstrueux pavot pâle, la lune distillait son sommeil livide.
Thulos, oubliant presque le rendez-vous de Xantlicha, céda sans plus de résistance au désir qui le poussait vers un autre but… En vérité, il éprouvait rien de moins qu’une obligation à visiter les tombeaux pour savoir si oui ou non il avait été trompé à l’égard d’Ilalotha. Peut-être, s’il n’allait pas au cimetière, étoufferait-elle dans le sarcophage clos, et sa prétendue mort deviendrait vite réalité. Encore une fois, comme s’ils étaient émis devant lui dans le clair de lune, il entendit les mots qu’elle avait chuchotés, ou paru murmurer, sur le catafalque : « Viens à moi à minuit… Je t’attendrai… dans le tombeau. »
Avec les pas rapides et le cœur battant de celui qui se dirige vers la couche parfumée d’une maîtresse adorée, il quitta les jardins du palais par une poterne du nord dépourvue de sentinelle et traversa le terrain herbeux séparant le palais du vieux cimetière. Sans le moindre frisson, sans crainte, il franchit les portes toujours ouvertes de la mort, où des monstres de marbre noir à têtes de goules, aux yeux creux hideux, tordus dans d’étranges postures, soutenaient les pylônes croulants.
L’immobilité même des pierres tombales, la pâle rigidité des hautes colonnes, la profondeur des ombres des cyprès noirs, l’inviolabilité de la mort investissant toutes choses ne firent qu’accentuer la singulière excitation qui enfiévrait le sang de Thulos, comme s’il avait bu un philtre corsé de mummia. Tout autour de lui le silence mortuaire semblait frémir et brûler des mille souvenirs d’Ilalotha, et de ces espérances auxquelles il n’osait encore donner une forme…
Une fois, avec Ilalotha, il avait visité le tombeau souterrain de ses ancêtres ; et, se rappelant nettement sa situation, il arriva sans aucune hésitation à l’arche basse et obscure de l’entrée. Des orties et des herbes à l’odeur fétide, envahissant ce seuil rarement franchi, avaient été piétinées par ceux qui étaient entrés là avant Thulos ; et la porte de fer forgé rouillé pendait lourdement sur ses gonds affaissés. À ses pieds, il vit un flambeau, lâché sans doute par un des fossoyeurs. En le voyant, il s’aperçut qu’il n’avait apporté avec lui ni chandelle ni lanterne pour explorer le caveau, et la découverte providentielle de cette torche lui parut un heureux auspice.
Portant le flambeau allumé, il commença son exploration. Il n’accorda que peu d’attention aux sarcophages poussiéreux empilés dans la première salle du souterrain ; car au cours de leur visite de naguère Ilalotha lui avait montré une niche, tout au fond du caveau où, à sa mort, elle reposerait parmi les membres de cette lignée décadente. Étrangement, insidieusement, comme l’haleine de quelque jardin verdoyant, le parfum langoureux et prenant du jasmin vint à sa rencontre dans l’atmosphère moisie, parmi les morts, et l’attira vers le sarcophage qui était posé, ouvert, entre d’autres solidement fermés. Alors il put contempler Ilalotha, gisant revêtue des habits d’apparat de ses obsèques, les yeux mi-clos et les lèvres entrouvertes ; elle rayonnait de la même étrange et radieuse beauté, de la même pâleur voluptueuse qui avait attiré Thulos par quelque charme nécromantique.
— Je savais que tu viendrais, ô Thulos, souffla-t-elle en bougeant un peu, comme involontairement, sous l’ardeur de ses baisers qui glissèrent rapidement de la gorge aux seins…
La torche, échappée à la main de Thulos, s’éteignit dans la poussière…
Xantlicha, qui s’était retirée fort tard dans sa chambre, dormit mal. Peut-être avait-elle trop bu, ou pas assez, des sombres crus vieillis ; peut-être son sang s’était-il enfiévré au retour de Thulos, et par sa jalousie encore troublée d’avoir vu le baiser brûlant qu’il avait posé sur le bras d’Ilalotha durant les obsèques. Elle se sentait agitée, et elle se leva bien avant l’heure de son rendez-vous avec Thulos pour aller à la fenêtre de sa chambre et respirer la fraîcheur de la nuit.
L’air, cependant, lui parut surchauffé comme par des fournaises secrètes ; elle eut l’impression que son cœur se gonflait dans son sein et l’étouffait et son agitation s’accrut plus qu’elle ne se calma au spectacle des jardins dormant sous la lune. Elle aurait volontiers couru à son rendez-vous dans le pavillon mais malgré son impatience, elle se dit qu’il serait plus sage de laisser Thulos attendre. Accoudée à son balcon elle le vit passer entre les arbres et les massifs de fleurs. Elle fut frappée par sa hâte insolite et par son pas résolu, et s’étonna de la direction qu’il prenait, qui le conduirait à l’opposé du lieu de rendez-vous qu’elle lui avait précisé. Il disparut à sa vue dans l’allée bordée de cyprès menant à la poterne du nord ; et bientôt son étonnement se mêla d’alarme, puis de rage en ne le voyant pas revenir.
Xantlicha ne pouvait comprendre comment Thulos, ou aucun autre homme, oserait oublier le rendez-vous, s’il était dans son état normal ; et, cherchant une explication, elle supposa que cette attitude était causée par quelque redoutable et puissante sorcellerie. Et il lui fut facile, à la lumière de certains incidents qu’elle avait observés et au souvenir de nombreuses rumeurs, d’identifier la sorcière probable. Ilalotha, la reine le savait, avait aimé Thulos à la folie, et s’était montrée inconsolable quand il l’avait quittée. On disait qu’elle avait concocté des philtres et préparé des charmes pour le ramener à elle, en vain ; qu’elle avait, en vain, invoqué les démons et leur avait fait des sacrifices, qu’elle avait même tenté d’envoûter et de faire mourir Xantlicha. Finalement, elle était morte de jalousie et de désespoir, ou peut-être s’était-elle tuée avec un poison secret !… Mais, comme on le croyait communément au Tasuun, une sorcière mourant ainsi, rongée de désirs inassouvis, pouvait se transformer en lamie ou vampire et parvenir à la consommation de tous ses charmes…
La reine frémit, en se rappelant ces choses ; et elle se souvint aussi de la hideuse et maléfique transformation qui, disait-on, accompagnait l’accomplissement de telles fins : car ceux qui utilisaient de cette façon les puissances de l’enfer devaient assumer le caractère même et l’aspect des créatures infernales. Elle n’imaginait que trop bien le but de Thulos, et le danger qu’il affronterait si ses soupçons étaient réels. Et, sachant qu’elle aurait peut-être à affronter un danger semblable, Xantlicha décida de le suivre.
Elle ne fit guère de préparatifs car elle n’avait pas de temps à perdre, mais elle prit sous les coussins de soie de son lit une petite dague à lame droite qu’elle gardait toujours à portée de la main. La lame avait été ointe de la pointe au manche avec un venin que l’on estimait efficace contre les vivants ou les morts. Tenant la dague à la main droite et portant de l’autre une lanterne sourde dont elle aurait certainement besoin plus tard, Xantlicha sortit sans bruit du palais.
Les dernières vapeurs des libations de la nuit se dissipèrent de son esprit et furent remplacées par une sombre terreur qui semblait lui chuchoter des avertissements avec la voix de fantômes ancestraux. Cependant, bien résolue, elle suivit le chemin emprunté par Thulos ; le sentier pris auparavant par les fossoyeurs qui avaient porté Ilalotha à sa sépulture. Planant d’arbre en arbre, la lune l’accompagnait comme un visage rongé par les vers. Le léger claquement pressé de ses cothurnes, rompant le silence blanc, semblait déchirer le voile de toiles d’araignées qui la protégeait d’un monde d’abominations spectrales. De plus en plus vivement, elle se rappelait les légendes concernant les êtres comme Ilalotha ; et son cœur tremblait, car elle savait qu’elle ne rencontrerait pas une femme mortelle mais une chose surgie du septième cercle de l’enfer. Malgré tout, alors qu’elle se sentait glacée par ces horreurs, la pensée de Thulos dans les bras d’une lamie était comme un fer rouge qui lui brûlait le sein.
À présent, la nécropole s’étendait devant Xantlicha, et ses pas l’entraînèrent vers les ténèbres de l’allée passant sous la voûte des arbres funèbres. On eût dit qu’elle pénétrait dans une monstrueuse bouche obscure dont les dents eussent été les monuments funéraires. L’atmosphère devint nauséabonde, comme si une haleine fétide s’échappait de cryptes ouvertes. Là, la reine hésita, car il lui semblait que des noirs démons s’élevaient autour d’elle de la terre du cimetière, plus hauts que les colonnes et les cyprès, et tout prêts à l’assaillir si elle s’aventurait plus avant. Néanmoins, elle parvint finalement à l’ouverture noire qu’elle cherchait. D’une main tremblante, elle haussa la mèche de sa lanterne sourde ; et, la tenant devant elle pour percer de son faisceau lumineux les ténèbres souterraines, elle pénétra avec terreur et répugnance dans ce domaine des morts… et peut-être aussi des non-morts.
Cependant, alors qu’elle suivait les premiers corridors sinueux de ces catacombes, elle se persuada qu’elle n’y trouverait rien de plus abominable que de la moisissure et de la poussière, rien de plus redoutable que les sarcophages empilés qui bordaient les hautes parois de pierre, ces sarcophages qui étaient là, immobiles et silencieux, depuis l’instant où ils y avaient été déposés. Là, sûrement, le sommeil de tous ces morts n’avait pas été troublé, et le néant de la mort n’avait pas été violé.
La reine commençait même à douter que Thulos l’eût précédée dans ce lieu ; mais alors, abaissant sa lanterne vers le sol, elle distingua les traces de ses poulaines, longues et pointues, dans l’épaisse poussière, parmi les marques des chaussures grossières des fossoyeurs. Et elle vit que les pas de Thulos n’indiquaient qu’une seule direction, alors que les autres étaient visiblement allés et revenus.
Enfin, à une distance indéterminable dans les ténèbres au-devant d’elle, Xantlicha entendit un son semblable au gémissement d’une femme amoureuse se mêlant à un grondement de chacals se disputant une proie. Son sang afflua à son cœur comme de la glace tandis qu’elle continuait d’avancer lentement, pas à pas, serrant sa dague dans une main rejetée derrière elle, et levant très haut sa lanterne. Le son se précisa, plus fort et plus distinct ; et elle sentait aussi, à présent, comme un parfum de fleurs par une tiède nuit de juin. Mais à mesure qu’elle pénétrait dans le souterrain, le parfum se mêlait de plus en plus à une puanteur étouffante telle qu’elle n’en avait jamais respiré, à laquelle s’ajoutait une âcre odeur de sang.
Encore quelques pas, et Xantlicha resta figée, comme si le bras d’un démon l’avait arrêtée ; car la lumière de sa lanterne avait découvert la figure renversée et le torse de Thulos rejetés hors d’un sarcophage neuf en bronze luisant, qui occupait un étroit espace entre d’autres, couverts de vert-de-gris. Une des mains de Thulos était crispée sur le rebord du sarcophage et l’autre, bougeant faiblement, semblait caresser une forme vague qui se penchait au-dessus de lui avec des bras d’une blancheur de jasmin et des doigts sombres plongés dans son sein. La tête et le corps de Thulos paraissaient vidés, sa main accrochée au rebord de bronze était décharnée comme celle d’un squelette, et tout son être semblait avoir perdu son sang, bien plus que n’en témoignaient sa gorge et sa figure lacérées, ses vêtements et ses cheveux sanglants.
De la chose penchée, sur Thulos émanait inlassablement ce son qui était à la fois un gémissement et un grondement. Et tandis que Xantlicha se tenait pétrifiée d’effroi et d’horreur, elle crut entendre surgir des lèvres de Thulos un murmure indistinct, plus d’extase que de douleur. Le murmure se tut et sa main retomba, si bien que la reine le crut tout à fait mort. Cela lui donna un tel courage, une telle fureur qu’elle s’approcha et haussa encore sa lanterne ; car, malgré son extrême panique, l’idée lui vint que, au moyen de sa dague empoisonnée et magique, elle pourrait tuer cette chose qui avait tué Thulos.
Lentement, la lumière vacillante monta, révélant progressivement l’infamie que Thulos avait caressée dans les ténèbres… Elle illumina même les bajoues barbouillées d’écarlate, et l’orifice aux crocs pointus qui était mi-bouche, mi-bec… jusqu’à ce que Xantlicha comprît pourquoi le corps de Thulos n’était plus qu’une cosse vide… Dans ce que voyait la reine, il ne restait rien d’Ilalotha, à part les bras blancs voluptueux, et un vague contour de seins humains qui se fondirent sous ses yeux en des choses horribles, comme de l’argile modelée par un sculpteur infernal. Les bras aussi se mirent à changer et à s’assombrir ; et alors même qu’ils se transformaient, la main agonisante de Thulos s’anima encore une fois et tâtonna pour caresser cette horreur. Et la chose ne parut pas s’en apercevoir, et elle arracha ses doigts du sein de Thulos pour les tendre au-dessus de lui tandis que les membres s’étiraient horriblement, comme pour griffer la reine ou la caresser avec ses ongles ruisselants de sang.
Ce fut alors que Xantlicha laissa tomber sa lanterne et sa dague et s’enfuit en hurlant, ses cris interrompus par les éclats de rire de la folie.