Korimba

Stories / Poems

Stories by david henry keller

le chat-tigre

french

Save as PDF
L’homme se donnait beaucoup de mal pour me vendre la maison. Il était certain qu’elle devait me plaire. À plusieurs reprises, il attira mon attention sur le panorama.
Effectivement, la vue était magnifique. La villa, située au sommet d’une montagne, dominait une vallée couverte de vignobles, une cuvette, irrégulière, très verte, parsemée de petites maisons de pierre crépies d’un blanc presque douloureusement éblouissant.
À l’endroit le plus large, la vallée s’étendait sur plus de cinq kilomètres. Du seuil de la maison un tireur d’élite armé d’un fusil à lunette aurait pu placer une balle dans chacune des petites cibles des fermes. Elles se nichaient comme des perles blanches dans une mer de vignes verdoyantes.
— Une vue admirable, Signor, répéta l’agent immobilier. Ce panorama, en n’importe quelle saison, vaut deux fois le prix que je demande pour la villa.
— Mais je puis voir tout cela sans avoir besoin de l’acheter, rétorquai-je.
— Pas sans empiéter sur les terres d’autrui.
— Mais cette maison est vieille. Elle n’a pas d’eau courante.
— Erreur ! s’écria-t-il avec un large sourire révélant des dents en or. Écoutez.
Nous nous tûmes.
Un clapotis cristallin se fit entendre. En tournant la tête, je cherchai l’origine du son. Je découvris un Cupidon de marbre déversant de l’eau dans un bassin mural, d’une façon des plus singulières. Cela me fit sourire et j’observai :
— Il y a une fontaine de ce genre à Bruxelles, et une autre à Madrid. Celle-ci est fort belle. Cependant, je faisais plutôt allusion à de l’eau courante dans une salle de bains moderne.
— Mais pourquoi se baigner quand on peut s’asseoir ici et admirer le paysage ?
Il était insupportable. Alors je libellai un chèque, pris l’acte de vente et devins propriétaire d’une montagne surmontée d’une maison de pierre qui semblait tomber à demi en ruine. Mais il ne savait pas, et je me gardai de le lui dire, que pour moi la fontaine à elle seule valait le prix que j’avais payé. En fait, j’étais venu en Italie pour acheter cette fontaine si je le pouvais, pour l’acheter et la rapporter aux États-Unis. Je n’ignorais rien de cette curieuse sculpture de marbre. George Seabrook m’en avait tout dit par écrit. Une seule lettre et puis il était reparti Dieu sait où. George était comme ça, toujours en mouvement. À présent, la fontaine était à moi, et je cherchais déjà où je la placerais dans ma demeure de New York. Sûrement pas dans la roseraie.
Je m’assis sur le banc de marbre et contemplai la vallée. L’agent immobilier avait raison. C’était un paysage délicat, unique. Les montagnes environnantes étaient juste assez hautes pour projeter leur ombre sur telle ou telle partie de la vallée, sauf en plein midi. Il n’y avait aucun signe de vie, mais j’étais certain que les vignobles étaient pleins de fermiers, de vignerons. Un aigle planait sereinement dans le ciel, s’adaptant instinctivement au jeu des courants aériens.
Je m’étirai, jetai un coup d’œil à ma voiture et entrai dans la maison.
Deux paysans, un vieillard et une vieille femme ; étaient assis dans la cuisine. À mon entrée, ils se levèrent.
— Qui êtes-vous ? demandai-je en anglais.
Ils sourirent, en agitant les mains. Je répétai ma question en italien.
— Nous servons, répondit l’homme.
— Qui servez-vous ?
— Quiconque est le maître.
— Il y a longtemps que vous êtes ici ?
— Depuis toujours. C’est notre maison.
Cela me fit sourire, et je demandai :
— Les maîtres changent, mais vous, vous restez ?
— On le dirait.
— Vous avez eu beaucoup de maîtres ?
— Hélas oui ! Ils viennent et s’en vont. De jeunes messieurs bien, comme vous, mais ils ne restent pas. Ils achètent la maison et ils regardent le paysage, et ils mangent avec nous pendant quelques jours, et puis ils s’en vont.
— Et alors la villa est remise en vente ?
L’homme haussa les épaules.
— Comment le saurions-nous ? Nous ne sommes que des serviteurs.
— Dans ce cas, allez me préparer à dîner. Et servez-moi dehors, sous la treille, d’où je pourrai admirer la vue.
La femme se leva pour m’obéir. L’homme se rapprocha de moi.
— Voulez-vous que je porte vos bagages dans la chambre ?
— Oui. Et je monterai avec vous pour commencer à les défaire.
Il me conduisit dans une chambre du premier étage. Il y avait là un lit et une très ancienne commode. Le sol, tout dans la pièce, était d’une parfaite propreté. Les murs avaient été récemment chaulés. Leur blancheur lisse suggérait d’infinies possibilités de barbouillage, le dessin d’un tableau, le texte d’un poème, le gribouillis de ma signature qui désespère mes parents et amis.
— Tous les autres maîtres couchaient ici ? demandai-je négligemment.
— Tous.
— Y en a-t-il eu un qui s’appelait George Seabrook ?
— Je crois. Mais ils viennent et repartent. Je suis vieux, ma mémoire n’est plus fidèle.
— Et de tous ces maîtres, aucun n’a jamais écrit sur les murs ?
— Oh que si ! Tous ont écrit au crayon ce qu’ils désiraient. Qui pouvait le leur interdire ? La villa leur appartenait, n’est-ce pas, du temps de leur séjour ? Mais nous avons toujours tout préparé pour le maître suivant, et repeint les murs.
— Vous avez toujours été certains qu’il y aurait un nouveau maître ?
— Certainement. Quelqu’un doit bien payer nos gages.
Gravement, je plaçai une pièce d’or dans sa paume avide, et demandai encore :
— Qu’écrivaient-ils sur les murs ?
Il posa sur moi ses yeux fixes, âgés. Des yeux de hibou ! Oui, c’était exactement ça.
— Chacun écrivait ou dessinait ce que lui dictait sa fantaisie, car ils étaient les maîtres et pouvaient agir comme ils l’entendaient.
— Mais qu’étaient les mots ?
— Je ne connais pas l’anglais, et ne puis le lire.
De toute évidence, l’homme ne voulait rien dire.
Cette situation commençait à m’intéresser vivement. Les mêmes domestiques, la même villa, des maîtres nombreux. Ils arrivaient, ils achetaient, ils écrivaient sur les murs et s’en allaient, et puis mon ami, l’agent immobilier, revendait la maison. Une affaire fort lucrative !
En bas, dehors, devant un excellent repas italien, avec ce magnifique panorama à mes pieds, je me mis à rire de mes soupçons. Je mangeai des spaghetti, des olives et du pain noir, et bus du vin. Le silence de ce début d’après-midi était pesant. Le ciel devint cuivré, annonçant de la pluie. Le vieillard revint et me montra l’endroit où je pourrais garer ma voiture, un appentis contre le mur de la maison, ouvert à une extrémité mais à l’abri des éléments. Le sol de pierre était noir de graisse ou d’huile ; plus d’une voiture avait été garée là.
— Il y a eu de nombreuses automobiles, ici, hasardai-je.
— Tous les maîtres en avaient, me répondit le vieux.
Revenu sur la terrasse j’attendis que l’orage éclate. La pluie tomba enfin, comme un mur d’eau grise avançant dans la vallée, approchant de plus en plus jusqu’à ce que le déluge me chasse dans la maison.
La femme allumait des bougies. Je pris un des chandeliers, en expliquant :
— Je veux visiter la maison.
Elle ne protesta pas ; je commençai par explorer le rez-de-chaussée. Une des pièces était manifestement la chambre des serviteurs ; puis il y avait la cuisine, et deux autres pièces qui avaient dû jadis être une salle à manger et un salon. Elles contenaient peu de meubles et les murs étaient gris de vieillesse et de moisissure. Un escalier de pierre montait à la chambre, un autre descendait à la cave. Je choisis ce dernier.
Les marches n’étaient pas en maçonnerie mais apparemment taillées à même le roc, comme la cave elle-même. Tout paraissait extrêmement ancien. J’eus l’impression inquiétante que cette cave avait été un tombeau au-dessus duquel la maison avait été construite par la suite. Mais, quand j’arrivai en bas, rien n’indiquait que ce fût un sépulcre. Je vis quelques petits tonneaux de vin, du bric-à-brac, des rouleaux de cordes et de fil de fer rouillé dans les coins ; pour le reste, la salle était vide, poussiéreuse.
— Drôle de pièce, marmonnai-je à part moi.
Je ne sais trop pourquoi, elle me semblait étrange, hors de proportions avec la villa qui la surmontait. Je m’étais attendu à quelque chose de plus vaste, de plus sombre. J’en fis le tour, examinant les murs, et mes sens en alerte firent alors une découverte.
Trois des côtés de la salle étaient taillés dans le roc mais le quatrième mur était en maçonnerie et au milieu il y avait une porte. Une porte ! Pourquoi y aurait-il une porte, là, sinon pour conduire dans une autre pièce ? Puisqu’il y avait une porte, cela permettait de supposer qu’il y avait quelque chose derrière. Et quelle porte ! Une barricade, bien plus qu’une cloison. Les gonds de fer étaient faits pour, soutenir des coups de bélier. Il y avait une serrure, et si la clef correspondait aux dimensions du trou, ce devait être la plus grande que j’eusse jamais vue.
Naturellement, je voulais ouvrir cette porte. Puisque j’étais le maître de la villa, j’en avais le droit. Au rez-de-chaussée, la vieille parut incapable de me comprendre et finit par me conseiller de m’adresser à son mari. À son tour, il me signifia son incompréhension. Alors je me résolus à l’entraîner vers la porte et lui montrai la serrure. En anglais, en italien, par gestes, je lui expliquai énergiquement que je désirais la clef de cette porte. Finalement, il voulut bien admettre qu’il comprenait mes questions. Il secoua la tête. Il n’avait jamais possédé cette clef. Oui, il savait que cette porte existait mais il ne l’avait jamais franchie. Elle était très vieille. Ses ancêtres avaient peut-être été au courant, mais ils étaient tous morts. Il commençait à me fatiguer, au point que je me reposai en m’appuyant d’une main sur un des énormes gonds. Je savais qu’il me mentait. Comment croire qu’il avait vécu là toute sa vie et n’avait jamais vu cette porte ouverte ?
— Ainsi, vous n’avez pas la clef de cette porte ? insistai-je.
— Non, je n’ai pas de clef.
— Qui a la clef ?
— La personne à qui appartient cette maison.
— Mais c’est moi le propriétaire !
— Oui, vous êtes le maître ; mais je veux parler de la personne qui la possède tout le temps.
— Ainsi, les divers maîtres n’achètent pas vraiment la maison ?
— Si, ils l’achètent, mais ils viennent et s’en vont.
— Et alors le propriétaire continue de la vendre tout en la possédant ?
— Oui.
— Ce doit être une affaire bien lucrative. Et qui est ce propriétaire ?
— Donna Marchesi.
— Je crois que je l’ai rencontrée hier à Sorona.
— Oui, c’est là qu’elle habite.
L’orage s’était calmé. Sorona n’était qu’à trois ou quatre kilomètres, sur l’autre versant de la montagne. La cave, la porte, le mystère qu’elle cachait, tout cela m’intriguait. Je dis à l’homme que je serais de retour pour dîner, et je montai me changer avant de faire ma visite.
Dans ma chambre, je m’aperçus que ma main était noire de graisse.
Cela m’apprit pas mal de choses, puisque c’était cette main que j’avais appuyée sur le gond de la porte. Je me lavai les mains, mis d’autres vêtements et partis en voiture vers Sorona.
Par bonheur, la Donna Marchesi était chez elle. Sans doute l’avais-je déjà rencontrée mais je voyais maintenant pour la première fois sa beauté éthérée. Du moins me sembla-t-elle éthérée à première vue. Elle était, par bien des côtés, la femme la plus belle que j’avais jamais vue : une peau crémeuse, des cheveux d’un roux ardent coiffés en lourd chignon, des yeux d’un vert singulier avec des pupilles qui n’étaient pas rondes mais allongées. Elle avait des ongles longs, teintés d’un rouge assorti à sa chevelure. Ma visite parut la surprendre, et plus encore la raison que je lui donnai de ma venue.
— Vous avez acheté la villa ? demanda-t-elle.
— Oui. Mais, en l’achetant, j’ignorais que vous en étiez la-propriétaire. L’agent ne m’a jamais dit de qui il était l’intermédiaire.
— Je sais, murmura-t-elle en souriant. Franco est comme ça. Il prétend toujours qu’il en est le propriétaire.
— Sans aucun doute cela lui est souvent arrivé.
— Je le crains. Cet endroit n’a pas de chance. Je vends toujours la maison avec une clause stipulant que le propriétaire doit y habiter. Mais personne ne semble vouloir y demeurer. Alors à chaque fois, elle me revient.
— C’est une maison très ancienne, apparemment.
— Très. Elle est dans ma famille depuis des générations. J’ai essayé de m’en débarrasser, mais que puis-je faire, puisque les jeunes gens ne veulent pas y rester ?
Elle eut un mouvement d’épaules expressif.
— Peut-être, répliquai-je, s’ils savaient comme moi que vous en êtes la propriétaire, seraient-ils très heureux de se fixer pour toujours à Sorona.
— Joliment dit, répondit-elle.
Un silence tomba, et j’entendis alors sa respiration, qui me fit penser au ronronnement d’une chatte.
— Ils viennent et s’en vont, reprit-elle enfin.
— Et, alors, vous cherchez un autre acheteur ?
— Naturellement, en espérant que le prochain voudra bien y demeurer.
— Je suis venu pour la clef, dis-je brusquement. La clef de la porte de la cave.
— Vous êtes bien sûr de la vouloir ?
— Absolument ! C’est ma villa, ma cave, ma porte ! Je veux cette clef. Je veux savoir ce qu’il y a derrière cette porte.
Ce fut alors que je vis ses pupilles se rétrécir et devenir des lignes livides. Elle me considéra un moment, puis elle ouvrit le tiroir d’un cabinet près de son fauteuil, y prit une clef et me la tendit. C’était un instrument bien digne de la porte qu’il devait ouvrir, pesant une bonne livre et long de près de quinze centimètres.
Je pris la clef, remerciai et fis mes adieux. Un quart d’heure plus tard j’étais de retour pour me confondre en excuses : j’étais capricieux, expliquai-je, et il m’arrivait souvent de changer d’avis brusquement. Ce que cette porte recélait ne m’intéressait plus. Je lui baisai de nouveau la main et pris congé.
Dans la rue voisine, je poussai la porte d’un artisan serrurier, et attendis pendant qu’il achevait une clef. Il avait pour modèle une empreinte faite dans la cire par la clef originale. Une heure plus tard j’étais de retour à la villa, la clef dans ma poche, celle qui ouvrirait certainement la porte, bien assuré que la dame aux yeux de chat était persuadée que je me désintéressais totalement de cette porte et de ce qu’elle pouvait cacher.
La pleine lune dominait la montagne quand j’arrivai à la villa. J’étais fatigué mais satisfait. Prenant le chandelier que la vieille me tendit en s’inclinant respectueusement, je montai dans ma chambre. Et bientôt je m’endormis profondément.
Je me réveillai en sursaut. La lune brillait toujours. Il était minuit. J’entendis, ou crus entendre un profond gémissement, semblable au bruit de petites vagues battant une côte rocheuse. Puis ce bruit cessa et fut remplacé par une musique aux accents graves et solennels. Les sons étaient dans la chambre et cependant ils semblaient venir de loin et je devais faire un effort pour les percevoir nettement.
Pantoufles aux pieds, torche électrique à la main, la clef dans la poche de ma robe de chambre, je descendis lentement. Des ronflements sonores venant de la chambre des domestiques m’apprirent, ou me firent penser qu’ils dormaient profondément. Je descendis à la cave et glissai la clef dans la serrure. Elle tourna aisément – rien n’était rouillé, là – le pêne était aussi bien huilé que les gonds. Manifestement, cette porte était souvent ouverte. Braquant ma torche sur les gonds, je vis ce qui avait sali ma main. De tout mon cœur, je maudis les serviteurs. Ils étaient au courant ! Ils savaient ce qu’il y avait derrière cette porte.
Au moment où j’allais pousser le battant, j’entendis une voix de femme chantant en italien ; il me sembla que c’était une sélection d’un opéra. Des applaudissements suivirent, puis un gémissement et un cri aigu, comme si quelqu’un venait d’être blessé. Je ne doutais plus à présent d’où étaient venus les sons que j’avais entendus de ma chambre ; ils étaient montés de là, de cette pièce interdite. Il y avait là un mystère que je devais résoudre. Mais je n’y étais pas encore prêt ; alors je tournai la clef sans bruit et, la porte verrouillée, je regagnai mon lit sur la pointe des pieds.
Là je m’efforçai de comprendre, d’additionner deux et deux. Cela donna cinq, sept, un million de résultats impossibles, tous étrangement effrayants. Mais jamais ils ne donnèrent quatre, et tant que je ne trouverais pas cette solution-là je saurais que toutes les autres étaient fausses, car deux et deux doivent faire quatre !
De nombreux changements de maîtres ! L’un après l’autre, ils venaient, achetaient et disparaissaient. Un mur blanchi à la chaux. Quels secrets recouvraient cette blancheur ? Une porte dans une cave. Que dissimulait-elle ? Une clef et une serrure bien huilée, et des domestiques qui savaient tout. En vain, je me reposais la question. Qu’y a-t-il derrière cette porte ? Je ne trouvais aucune réponse. Mais Donna Marchesi le savait ! Était-ce sa voix que j’avais entendue ? Elle savait presque tout de ce mystère mais moi, je savais une chose qu’elle ignorait. Elle ignorait que je pouvais franchir cette porte et découvrir ce qu’il y avait derrière. Elle ignorait que je possédais une clef.
Le lendemain je prétextai une indisposition et passai pratiquement toute la journée dans ma chambre, à dormir ou à tuer le temps. Je ne m’aventurai pas en bas avant minuit. Cette fois, les serviteurs dormaient sûrement. Une bonne dose de somnifère dans leur vin m’assurait de leur profond sommeil. Tout habillé, un automatique dans ma poche, je descendis dans la cave et ouvris la porte. Elle tourna silencieusement sur ses gonds bien huilés. L’obscurité qui m’accueillit était celle de l’enfer. Une odeur indescriptible m’assaillit, une senteur de prison, et je perçus des soupirs, de légers sanglots, de vagues rires d’enfants endormis qui rêvent, et ne sont pas heureux.
Je braquai le faisceau de ma torche autour de la salle. Ce n’était pas une pièce mais une grotte, une caverne s’étendant très loin, le plafond soutenu par d’épais piliers de pierre qui se dressaient à intervalles réguliers. Aussi loin que portait la lumière de ma lampe, je vis de longues rangées de colonnes blanches.
Et, contre chaque pilier, un homme était lié par des chaînes. Ils étaient ainsi une vingtaine, ou davantage, assis ou allongés sur la pierre, tous endormis. Je pus entendre leurs ronflements, leurs soupirs inquiets, leurs grognements, mais pas un seul ne souleva les paupières. Même lorsque je leur braquai la lumière en pleine figure, leurs yeux restèrent fermés.
Tous ces visages blêmes, crispés, douloureux, me donnaient la nausée. Ils étaient tous couverts de cicatrices, longues, étroites, profondes, certaines récentes et encore rouges, d’autres anciennes et livides. Finalement, les paupières enfoncées et crispées, le manque de réaction à la lumière m’apprirent l’horrible vérité. Ces hommes étaient tous aveugles.
Quel spectacle ! Un aveugle, regardant éternellement les ténèbres de sa vie et enchaîné à un pilier de pierre, c’était déjà affreux ; mais multiplié par vingt ! Était-ce pire ? Était-il possible que ce fût pire ? Vingt hommes souffraient-ils plus qu’un seul ? Et puis une pensée me vint, une idée terrible, impossible, si épouvantable que je doutai de la logique. Cependant, deux et deux faisaient quatre, à présent. Ces hommes pouvaient-ils être les maîtres ? Ils étaient venus, ils avaient acheté et ils étaient partis… pour descendre dans ce souterrain et y demeurer !
« Ah ! Donna Marchesi ! pensai-je. Que dire de vos yeux de chat ? Si vous êtes responsable de ceci, vous n’êtes pas une femme. Vous êtes une tigresse ! »
Je croyais comprendre en partie comment cela fonctionnait. Le dernier en date des maîtres venait la voir pour demander la clef de la cave, et puis, dès qu’il avait franchi la porte, il ne repartait plus. Ce soir-là, ses serviteurs et elle n’étaient pas là pour m’accueillir, car elle ne savait pas que j’avais une clef.
L’idée me vint que peut-être l’un de ces hommes endormis était George Seabrook. Dans le temps, nous jouions au tennis ensemble et nous étions des frères plus que des amis. Il portait à la main droite une grande cicatrice, en forme d’étoile. Me souvenant de ce détail, je me penchai à tour de rôle sur chacun des hommes endormis, pour regarder leur main droite. Et je reconnus enfin la cicatrice en forme d’étoile que je connaissais si bien. Mais cet aveugle-là, enchaîné à une couche de pierre, n’était plus qu’un squelette ! Il était impossible que ce fût mon ami George, le joyeux joueur de tennis !
Cette découverte m’écœura. Qu’est-ce que cela signifiait ? Si Donna Marchesi était responsable de cette horreur, quel pouvait être son mobile ?
Je pénétrai plus avant dans le long souterrain. Il me paraissait sans fin, encore que de nombreux piliers fussent entourés de chaînes vides. C’était seulement près de la porte que les mouches humaines avaient été prises au piège. Dans l’autre direction, les colonnes s’alignaient à l’infini. Je me dis que là-bas, à l’extrémité, il devait y avoir l’ouverture noire du tunnel, mais je n’en étais pas certain et n’osai m’aventurer aussi loin pour connaître la vérité. Soudain, venant du fond de ce tunnel, j’entendis une voix, un chant. Ôtant vivement mes chaussures, je courus vers la porte et me cachai de mon mieux dans une encoignure, derrière un monceau de débris rocheux. Je m’accroupis dans le noir, ma torche éteinte, mon revolver au poing.
Le chant se rapprochait de plus en plus et bientôt j’aperçus la chanteuse. Qui n’était nulle autre que Donna Marchesi ! Elle portait une lanterne d’une main et un panier était accroché à son autre bras. Après avoir pendu la lanterne à un clou, elle passa d’un homme à l’autre, avec son panier. À chaque fois, la même scène se répéta. Elle réveillait le dormeur d’un coup de pied en pleine figure puis, quand il se redressait avec un cri de douleur, elle plaçait un morceau de pain sec dans la main tremblante avidement tendue. Quand tous les aveugles eurent reçu leur part, un silence tomba, que ne rompait que le bruit de leurs dents mordant dans la croûte dure. Les pauvres diables étaient affamés, ils mouraient littéralement de faim et ils se jetaient sur ce pain avec une avidité épouvantable ! Elle éclata de rire quand ils en mendièrent encore. Debout, dans la lumière de la lanterne, en robe décolletée, elle leur rit au nez. Je jure que je vis ses yeux vert-jaune dilatés dans la pénombre !
Soudain, elle lança un ordre :
— Debout ! Debout, chiens !
Comme des animaux bien dressés, ils se levèrent péniblement, mais aussi vite qu’ils le purent malgré leurs lourdes chaînes. Deux d’entre eux furent plus lents à obéir, et elle les frappa en pleine figure avec un petit fouet, au point qu’ils gémirent de douleur.
Ils étaient maintenant tout droits, silencieux, une vingtaine d’aveugles enchaînés à de massifs piliers de pierre. Alors la femme, debout au milieu d’eux, se mit à chanter. Elle avait une voix bien travaillée mais métallique, et dans les aigus elle se transformait en un cri de bête sauvage. Elle chantait un air d’un opéra italien, et je me rappelai où j’avais déjà entendu ce chant. Son auditoire attendait en silence. Elle se tut enfin, et ils se mirent tous à applaudir, battant l’une contre l’autre leurs mains décharnées.
Elle me sembla les observer avec attention, comme pour mesurer le degré de leur enthousiasme. Un des hommes ne dut pas la satisfaire. Elle s’approcha de lui et enfonça dans ses joues ses longs ongles peints, jusqu’à ce que sa figure soit rouge et ses propres doigts ensanglantés. Et quand elle acheva son deuxième morceau, celui-là applaudit plus fort que tous les autres. Il avait compris la leçon.
Pour finir, elle leur donna à chacun un croûton de pain et un peu d’eau. Puis, portant la lanterne et le panier, elle s’éloigna et disparut au fond du tunnel. Les aveugles, pleurant et jurant dans leur rage impuissante, se laissèrent retomber sur leur couche de pierre.
Je m’approchai de mon ami et lui pris la main.
— George ! George Seabrook ! murmurai-je.
Il se redressa en criant :
— Qui m’appelle ? Qui est là ?
Je me nommai, et il se mit à pleurer. Enfin il se calma et put me parler. Ce qu’il me raconta était, à de légères variantes près, l’histoire de tous les hommes qui étaient là et de tous ceux qui étaient morts après y avoir été enfermés. Chacun avait été le maître de la villa, pour un jour ou une semaine. Chacun avait découvert la porte de la cave et avait demandé la clef à Donna Marchesi. Certains, plus méfiants, avaient écrit leurs pensées sur les murs de la chambre. Mais finalement, tous sans exception avaient cédé à la curiosité et avaient ouvert la porte. À peine l’avaient-ils franchie qu’ils avaient été maîtrisés et enchaînés à un pilier, pour y rester jusqu’à leur mort. Certains avaient vécu plus longtemps que d’autres. Smith, de Boston, était là depuis deux ans, mais il avait une mauvaise toux et ne pensait pas pouvoir vivre encore longtemps. Seabrook me les nomma tous. Il y avait là le meilleur sang des États-Unis, ainsi que trois Anglais et un Français.
— Et tous sont aveugles ? demandai-je à mi-voix, redoutant la réponse.
— Oui. Cela se passe le premier soir. Elle fait ça avec ses ongles.
— Et elle vient toutes les nuits ?
— Toutes les nuits. Elle nous donne à manger, elle chante pour nous et nous applaudissons. Quand l’un de nous meurt, elle ôte les chaînes du cadavre et va le jeter au fond d’un trou, je ne sais où. Elle nous parle parfois de ce trou et se vante de le remplir avant d’en finir.
— Mais qui l’aide ?
— Ce doit être l’agent immobilier. Naturellement, les deux vieux monstres de là-haut lui donnent un coup de main. Certains de ces hommes disent qu’ils se sont endormis dans leur lit et se sont réveillés enchaînés ici.
Ma voix frémit quand je me penchai pour chuchoter à son oreille :
— Que ferais-tu, George, si elle venait et chantait, et si tu t’apercevais que tu n’es plus enchaîné ? Toi et tous les autres ? Que feriez-vous tous, si vous étiez libres, George ?
— Demande-le-leur ! grinça-t-il. Demande-le-leur, à tour de rôle ! Mais, moi, je sais ce que je ferais, je le sais !
Et puis il se remit à pleurer, parce qu’il ne pouvait se libérer ; il pleurait de rage et d’impuissance et les larmes ruisselaient de ses orbites vides.
— Est-ce qu’elle vient toujours à la même heure ?
— Autant que je sache, oui. Mais le temps ne signifie plus rien pour nous. Nous attendons simplement la mort.
— Les chaînes sont-elles cadenassées ?
— Oui. Et elle doit avoir la clef. Mais nous pourrions limer les maillons, si seulement nous avions des limes. Si chacun de nous avait une lime, nous pourrions nous libérer. Le vieux, là-haut, a peut-être une clef, mais je ne le pense pas.
— Est-ce que tu as écrit quelque chose sur le joli mur, là-haut, le mur blanc de la chambre ?
— Bien sûr ! Je crois que tous l’ont fait. Un des hommes a écrit un sonnet à cette femme, des vers en son honneur, parlant de ses yeux magnifiques. Il nous a parlé de ce poème dans son délire pendant des heures, avant de mourir. Tu ne l’as pas vu sur le mur ?
— Je n’ai rien vu. Les vieux reblanchissent les murs avant l’arrivée d’un nouveau maître.
— Je m’en doutais.
— Tu es sûr de bien savoir ce que tu ferais, George, si elle venait chanter pour toi et si tu étais libre ?
— Oui, nous le saurions tous.
Alors je le laissai, en lui promettant de mettre fin à cette situation dès que je le pourrais.
Le lendemain je rendis visite à la Donna Marchesi. Cette fois, je lui apportai des fleurs, un bouquet d’orchidées violettes et cramoisies. Elle me reçut dans son salon de musique, et, comprenant l’allusion, je la priai de chanter. Timidement, presque à contre-cœur, elle fit ce que je demandais. Elle chanta une sélection de l’opéra italien que je connaissais maintenant si bien. Je ne lui ménageai pas mes applaudissements.
Elle sourit.
— Vous aimez m’entendre chanter ?
— Certes ! Je veux vous écouter encore. Je pourrais vous entendre pendant des heures, tous les jours, sans jamais me lasser.
— Vous êtes charmant, ronronna-t-elle. Cela pourrait se faire.
— Vous êtes trop modeste. Vous avez une voix admirable ! Pourquoi n’en faites-vous pas profiter le monde entier ?
— J’ai chanté une fois en public, avoua-t-elle en soupirant. C’était à New York, lors d’un concert privé. Il y avait beaucoup d’hommes dans la salle. Peut-être était-ce le trac mais ma voix s’est brisée et le public, les hommes en particulier, n’a pas été indulgent. Il m’a même semblé entendre des huées, des coups de sifflet.
— C’est impossible ! protestai-je.
— C’est la vérité. Mais jamais, depuis, aucun homme ne m’a huée !
— Je l’espère bien ! m’exclamai-je avec une belle indignation. Vous avez une voix admirable, et quand je vous ai applaudie j’étais sincère. Au fait, me permettez-vous de changer d’idée encore une fois, et de vous demander la clef de la porte de la cave ?
— Vous la voulez, vous y tenez réellement, mon ami ?
— Sans aucun doute. Peut-être ne m’en servirai-je jamais, mais il me plairait de l’avoir. Les petites choses de la vie font mon bonheur, et cette clef n’est qu’une petite chose.
— Alors, vous l’aurez. Voulez-vous me faire plaisir ? Ne l’utilisez pas avant dimanche. Nous sommes aujourd’hui vendredi, alors l’attente ne sera pas trop longue.
— Je me ferai un plaisir de me soumettre à votre désir, assurai-je en lui baisant la main. Vous entendrai-je chanter de nouveau ? Me permettez-vous de venir souvent vous écouter ?
— Je vous le promets, souffla-t-elle. Je suis certaine qu’à l’avenir vous m’entendrez souvent chanter. J’ai l’impression étrange que nos deux sorts sont liés par la même étoile.
Je plongeai mon regard au fond de ses yeux, ses yeux jaunes de chat, et fus certain qu’elle me disait la vérité. C’était assurément le destin qui m’avait amené à Sorona pour la rencontrer.
J’achetai deux douzaines de limes et fonçai vers Milan au volant de ma voiture. Là, je m’entretins avec les consuls de trois nations, l’Angleterre, la France et les États-Unis. Ils refusèrent de me croire. Je leur citai des noms, et ils durent reconnaître qu’il y avait eu des enquêtes, des recherches faites, mais quant au reste ils étaient sûrs que ce ne pouvait être qu’un cauchemar dû à l’abus des vins italiens. Je leur affirmai que je n’étais pas ivre, j’insistai tant et si bien qu’à la fin ils firent venir le chef de la brigade criminelle. Ce dernier connaissait Franco, l’agent immobilier, et aussi la dame en question. Il avait aussi entendu parler de la villa, mais vaguement ; ce n’était qu’une rumeur.
— Nous viendrons samedi soir, me promit-il. Il vous reste donc la nuit prochaine. La dame ne tentera pas de vous prendre au piège avant dimanche. Pouvez-vous vous occuper des deux vieux ?
— Ils seront inoffensifs. Veillez à ce que Franco ne puisse s’enfuir. Voilà le double de la clef. Je pénétrerai dans le souterrain avant minuit. Dès que je serai prêt, j’ouvrirai la porte. Si je n’ai pas reparu à une heure du matin, vous entrerez avec vos hommes. Vous avez tous bien compris ?
— J’ai compris, me dit le consul américain. Mais je persiste à penser que vous avez rêvé.
De retour à la villa, je droguai de nouveau les deux vieux, pas trop mais juste assez pour m’assurer de leur sommeil cette nuit-là. Ils m’aimaient bien. Je distribuais généreusement mon or, et je leur avais négligemment laissé voir où j’avais rangé ma fortune.
Puis je descendis et ouvris la porte. De nouveau, j’entendis la Donna Marchesi chanter pour un public qui ne pourrait jamais la huer. Dès qu’elle fut partie, je distribuai les limes. Je passai d’un malheureux aveugle à l’autre, en murmurant des encouragements et des instructions pour la nuit suivante. Ils devaient limer un maillon de leurs chaînes, mais de telle façon que le Chat-Tigre ne puisse s’apercevoir qu’ils étaient détachés. Cet espoir de liberté les rendait-il heureux ? Je n’aurais su le dire, mais une autre perspective les enchantait.
Le lendemain soir je doublai la dose que je fis prendre aux deux domestiques. Avec des larmes de gratitude dans les yeux, ils me remercièrent en m’appelant leur maître bien-aimé. Je les endormis comme des bébés. En vérité, je me demandai sur le moment s’il se remettraient jamais de la dose de chloral que je leur avais administrée à leur insu. Je ne pris même pas la peine de les ligoter mais les jetai simplement sur leur lit.
À dix heures et demie, des automobiles commencèrent à arriver, tous feux éteints. Nous nous réunîmes pour une dernière conférence, et peu après onze heures, je franchis la porte. Je m’assurai rapidement que tous les aveugles étaient libérés de leurs chaînes mais leur répétai qu’ils devaient faire semblant d’être toujours enchaînés, jusqu’au moment propice. Ils tremblaient, mais cette fois ce n’était pas de peur.
Je regagnai ma cachette de l’autre nuit et attendis ; bientôt j’entendis la voix chantante. Dix minutes plus tard, la Donna Marchesi accrochait sa lanterne au clou. Elle était plus belle que jamais ! Vêtue d’une robe blanche diaphane dissimulant à peine son corps pulpeux, avec ses longs cheveux éclatants et ses membres fuselés, elle aurait pu s’attacher n’importe quel homme pour l’éternité. Elle semblait avoir conscience de cette beauté car, après avoir distribué les premiers croûtons de pain, elle varia son programme. Elle expliqua à son public qu’elle avait pris un soin particulier de sa toilette, ce soir-là, pour leur plaire à tous. Elle décrivit ses bijoux, sa robe. Elle eut des accents presque grandioses quand elle parla de sa beauté et, retournant le fer dans la plaie, elle leur rappela que jamais ils ne pourraient la voir, ni la toucher, ni même lui baiser la main. Leur unique plaisir serait de l’entendre chanter, et puis de l’applaudir et, finalement, de mourir.
Entre toutes les mauvaises actions de sa vie, ce petit discours aux aveugles fut la plus épouvantable.
Puis elle chanta. Je l’observai avec attention, et je vis ce que j’avais soupçonné. Elle chantait les yeux fermés. S’imaginait-elle qu’elle était sur une scène d’opéra, devant des milliers d’admirateurs envoûtés par son charme ? Qui sait ? Mais ce soir-là, tandis qu’elle chantait, pas une fois elle n’ouvrit les yeux et même lorsqu’elle se tut et qu’elle attendit les applaudissements habituels, ses yeux restèrent fermés.
Elle attendit en silence les applaudissements. Il n’y en eut point. Prise d’une rage terrible, elle se précipita vers son panier pour prendre son fouet.
— Chiens ! hurla-t-elle. Auriez-vous oublié votre leçon ?
Elle s’aperçut alors que les vingt aveugles s’approchaient d’elle et l’entouraient. Ils se taisaient, mais leurs mains tendues cherchaient quelque chose qu’ils désiraient violemment. Et même quand le fouet s’abattit cruellement, ils gardèrent le silence. Enfin, un des hommes la toucha. Je dois reconnaître, à son crédit, qu’elle ne manifesta aucune peur. Elle savait ce qui était arrivé. Elle devait le savoir, mais elle n’avait pas peur. Son unique cri ne fut pas autre chose que le rugissement de colère d’un tigre s’apprêtant à fondre sur une proie.
Il n’y eut qu’un cri, et ce fut tout. Les hommes saisirent en silence ce qu’ils voulaient. Pendant un moment il n’y eut plus qu’une mêlée confuse, et bientôt tous tombèrent. C’était une masse de corps, et sous cette masse un animal agonisant qui se défendait des ongles et des dents.
C’en fut trop pour moi. J’avais tout projeté. J’avais désiré cela, mais le moment venu je fus incapable de le supporter. Baigné d’une sueur glacée, je courus à la porte et la poussai, je la franchis, la claquai derrière moi et donnai un tour de clef. Peut-être avaient-ils eu raison de me prendre pour un alcoolique car mon premier cri haletant, tandis que je m’écroulais sur le sol, fut :
— Du whisky ! Donnez-moi du whisky !
Quelques minutes plus tard, j’étais redevenu lucide.
— Ouvrez la porte, ordonnai-je. Et faites sortir les aveugles.
Un à un, les hommes furent conduits à la cuisine, et identifiés. Certains avaient la face terriblement marquée par de profondes égratignures et même des morsures, et l’un d’eux avait la lèvre arrachée. La plupart sanglotaient nerveusement, mais je devinais, bien qu’aucun ne l’avouât, qu’ils étaient tous heureux.
Nous redescendîmes à la cave, et nous franchîmes la porte. Sur le sol de pierre il y avait une masse confuse, rouge et blanche.
— Qu’est-ce que c’est que ça ? s’exclama le consul américain.
— Je crois que c’est la Donna Marchesi, répondis-je. Elle a dû avoir un accident.
Save as PDF