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Stories / Poems

Stories by fred pellerin

l’élevage de mouches

french

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Une mouche en irruption. Par un soir peu plausible de la fin de novembre. Étrange, mais tout à fait logique. Localement, du moins. Dans la mesure où on l’explique. Parce qu’il faut savoir, pour se convaincre au préalable, qu’il s’agissait là d’une mouche d’élevage.
Saint-Élie-de-Caxton étant situé dans la Mauricie, aux frontières du territoire forestier des bûcherons, il existe très peu de terres cultivables dans les alentours. Aussi, à l’époque, par échec agricole en terre de roches, plusieurs durent se tourner vers des cultures marginales. Pour se garnir la survivance. L’élevage alternatif qui s’imposa durant ces années, ce fut celui de la mouche. À pulluler. Tellement de bestioles qu’on en essuie encore les succès dans nos juins d’aujourd’hui. En l’an deux mille cinq. Tellement de mouches en début d’été que ça devenait presque dangereux d’ouvrir la bouche pour sacrer. Et de la mouche. Pas que de la petite mouchette, de la mouche à viande. Des bétails ailés de six à sept cents livres. Des bibittes à panaches. Même pas la peine d’installer des moustiquaires dans les fenêtres parce que leur envergure gigantesque les empêchait de passer dans les chambranles de portes conventionnels.
L’un des éleveurs les plus populaires de ces cheptels volants, ce fut Brodain Tousseur. Pour avoir d’abord brassé une recette de bière de bibittes, il choisit un jour de s’étendre les étapes du procédé de fabrication jusqu’à la matière première. Ça avait commencé par des bouteilles vides et sales laissées à la traîne dans son hangar. Consignées avant le temps. Quelques semaines d’oubli et ça se remplissait de mouches tout seul. Comme des retombées du ciel. Sentant le profit, le remplissage par hasard fut remplacé par l’élevage systématique. Maintenant à la tête d’un troupeau imposant, Brodain Tousseur ne se satisfaisait plus d’élever pour simple consommation personnelle. Il rêvait maintenant d’établir un marché nord-américain de la mouche. À boire et à manger pour tous.
Pour le moment, la marchandise demeurait très difficile à écouler. Encore aujourd’hui, malgré le troisième millénaire entamé, malgré l’ouverture des esprits et la rencontre des mets internationaux dans nos assiettes familiales, très peu de gens sont prêts à payer pour se procurer des mouches. Se transposant dans l’époque, il est facile d’imaginer la misère proportionnelle du producteur. Non contemporain par encore plus.
Plusieurs fermiers lâchèrent. On en connaît. Mais Tousseur s’acharna. Il ambitionnait vaste. Il tenta même la création de nouvelles races métissées. Des mouches mouchetées. En mélangeant les bagages génétiques à la façon ancienne. Par l’accouplement de pères et de mères de souches différentes. Il espérait une espèce de classe à part. Une mouche désirable. Celle que les consommateurs s’arracheraient. Une mouche qui percerait le marché. Un rêveur. Mais sur le point de se réaliser.
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