l’ours
french
Un ours. Ésimésac se crut arrivé au sommet de la force et de la puissance. Le roi de la jungle. Un roi orgueilleux, malgré toute la modestie rachitique de notre jungle. L’ours. Comme si tous les sentiers de la forêt lui appartenaient. Un maître. Et des kilomètres de ces chemins qu’il inventait au fur de ses pas. Une aura de crainte avec personne, ni d’homme ni d’animal, pour se dresser devant lui. Incontesté. Incontestable. Jusqu’à ce jour de temps clair. Il se sentit viser dans les flancs. Il jeta un œil vers la source du regard et aperçut un collimateur. Une mirette de carabine rivée sur lui. Un visou de fusil. Et la mort explosive. Au bout de la lorgnette se tenait le forgeron Riopel.
L’arme à l’œil, la pipe au bec. Dans un nuage de tabac, il ajustait son angle mort. Lui suffisait d’un effleurement de gâchette pour que l’ours tombe. Une balle. Sur le point de rendre l’âme. Vaincu à bout portant. Dans un combat qui n’aurait jamais lieu. Alors il réfléchit, puisqu’il en était là. Il considéra cet homme qui allait le vaincre. Et en déductions. Autant dire que le forgeron était plus fort que lui. Dans un sens. Si on veut. Et il poussa le raisonnement encore plus loin et pour lui-même, l’ours le plus fort du monde de Saint-Élie-de-Caxton.
— Si je voudrais être plus fort que je le suis, il faudrait que je sois le forgeron.
(À noter qu’à Saint-Élie-de-Caxton, il coule des jours entiers où il ne se passe presque rien. À l’inverse, il y a des moments où deux choses se produisent en simultanéité. Ce jour-là, à l’instant où on entendit un coup de feu péter dans le ciel du village, une télécopie s’imprimait au bureau municipal. Un souhait demandé. Approuvé.)
— Si je voudrais être plus fort que je le suis, il faudrait que je sois le forgeron.
Et pouf. Instantanément. L’ours fort fut transmorphosé en forgeron Riopel.