la misère
french
Tout avait commencé dans les années de la grande pauvreté. En ce temps où des familles entières ne mangeaient que de la misère. Certaines n’ayant même plus de misère personnelle tellement elles avaient dû en digérer. Et il n’était pas rare de voir des indigents devoir en emprunter quelque quantité au voisin pour se la servir aux repas. La misère des autres, sans souci d’hygiène ou de passation de microbes. Des dédaigneries que les agences sanitaires modernes ne toléreraient plus sous prétexte. Sous aucun.
On se trouvait au plus profond de ces années si rudes que plusieurs n’avaient plus rien à se mettre aux vidanges. À ce point du dépourvu que les poubelles gisaient vides. Et à perdre des nuits entières pour se surveiller les déchets respectifs. Chez les chanceux. Parce que les moins nantis risquaient de vous voler vos ordures ménagères dans le seul but de se rehausser l’image publique. Pour feindre d’avoir les moyens de jeter aussi. À imiter l’opulence pour camoufler son stade précaire. En généralisé. Parce qu’au moment où les déchets deviennent la mesure de la richesse, la qualité de vie mérite qu’on la remette en doute.
Dans l’ordre des choses, les premiers signes du scandale apparurent en mai. La fameuse crise du linge volé éclata. Les vêtements qu’on ne pouvait plus laisser sécher à l’air doux du printemps sous peine de se les voir subtilisés. Dès le dos tourné. Et par réaction spontanée, des familles entières obligées de se promener en habits sales. Ou alors, pour les tenants du propre, du tordage de guenilles lavées que l’on choisissait de porter encore humides. Avec tout ce que ça entraîne d’irritations dans les aines et autres articulations propices aux humidités.
Par chance que devant cette misère profonde, les habitants s’épaulèrent à la roue. Par instinct de survie, les villages d’alors et d’ailleurs rebondirent de façon créative. On vit fleurir des talents insoupçonnés. Parce que l’occasion fait le larron. Et l’inverse souvent.