la récompense promise
french
Le forgeron n’en pouvait plus d’entendre sa fille s’étirer le chagrin en sanglots lyrants. Aussi, ce matin-là où Ésimésac s’effondrait devant la maison en se marchant sur le gland, la rumeur venait d’être lancée.
— Ça me prend quelqu’un qui va être capable d’extraire la pétale d’évier du tuyau de ma fille. Celui qui réussira à me la ramener intacte sera récompensé. Une récompense de taille.
L’appel résonna fort. Ça se propagea par les chemins, routes et rangs, par tous ces échos des villages que les candides dira-t-on connaissent sur le bout de la langue. Ça atteignit, dans le temps de le dire, les oreilles de tous ces jeunes mâles assoiffés d’accomplissements. Déjà, les premiers fantasques débarquaient sur le trottoir d’en face. Et des premiers loin d’être les derniers. Ils vinrent innombrables. Des jeunes fendants aux ombres immenses et lustrées. Avec un air d’au-dessus sous le prétexte noble de porter secours à la fille en détresse. La princesse qui ne riait plus.
Le plombier y alla du va-et-vient de son siphon avec agrément, puis repartit sans succion. Le notaire planta du crayon dans l’orifice, puis quitta la mine basse. Le serrurier y perdit son trousseau, et le charmeur de serpents pompa un air de flûte qui ne réussit qu’à faire danser les clés du précédent hors les tuyaux. Les ingénieurs les plus réputés manquèrent leur coup, et rien n’y fit. Au soir, Lurette continuait de se déverser le chagrin dans la fosse aux loins.
Il fallut attendre jusque vers les minuits pour que la planche de salut redonne à pétiller. On le vit venir dans la cour arrière. Encore que ce qu’on vit, on ne le vit même pas. C’était trop petit. Une ombre microscopique qui se profilait le long du hangar. Des pas lents sur les marches de la galerie. Ésimésac frappait à la porte de la maison avec ses sympathies. Il essuya une larme sur la joue érodée de la belle.
— La belle Lurette, arrête de pleuvoir. Je vas te la sortir, ta pétale, du tuyau.
Un peu de lumière pour y voir clair.
— Prête-moi une chancelle pour que je m’enligne comme il faut.
Ésimésac déposa la bougie sur la table de la cuisine. Puis, se plaçant dans l’angle de l’évier et de la flamme, il s’enligna sur la distance parfaite. La flamme vacillait sur son poteau de cire. Il faudrait retenir les respirs. Il bougea par petits mouvements. Il y alla de précision. Il épuisa jusqu’aux fractions du huitième de pouce. Il s’installa pile. De manière à ce que la lumière projette son ombre directement sur le videur de l’évier. Une fois confondus, trou et ombre, il se pinça le nez. Il plia les genoux lentement. Il se pencha pour que son point noir descende dans l’orifice humide. Il s’abaissa jusqu’à se sentir accoté, bien rendu dans l’équerre du cuivre. Avec minutie, il étira les secondes. Il fit délicatement le geste de prendre une pétale avec ses doigts. L’ombre infiltrée fit de même, il en va de soi, dans les abysses du drain sombre. Ensuite, il haussa le tronc. Il remonta progressivement son ombre jusqu’à l’extrapulser du gouffre.
Ils respiraient de nouveau. La flamme dansa sur la mèche courte, et la belle Lurette se darda dare-dare sur son profit. Elle retrouva sa pétale d’amour emprisonnée dans une goutte d’eau qui goûtait le sel. Intacte. Cela dit, Lurette et Dièse s’aimèrent comme on l’imagine mal. Elle l’attendit sans fléchir. Et si ça n’avait été d’une malchance de dernier instant, ils se seraient mariés de bord en bord. Ils s’aimèrent à la folie. Mais ce qu’on retient de l’histoire, ce ne fut pas tant l’amour comme la force manifeste du jeune homme. Ésimésac Gélinas, celui que l’on savait habile en muscles, se révélait d’autant capable des idées. Un homme de taille, et de détails.
Comme promis dans l’annonce du père forgeron, le candidat fut décoré. Une récompense à sa taille. Il se vit offrir une large ceinture de cuir. De quoi rassurer les plus amples pantalons. Sur la boucle dorée aux reliefs western, il était gravé mention : « L’homme le plus fort du monde de Saint-Élie-de-Caxton. »
Ma grand-mère disait que de ce tour, on a transformé la manière de voir les ombres du monde. S’il fut un temps où la tendance visait l’exubérance, on a maintenant le regard plus juste sur les symboles.
— L’important, c’est pas d’en avoir une grosse, c’est de bien s’en servir !
La sagesse continue de se transmettre. À Saint-Élie-de-Caxton, on ne calcule plus la force des hommes à la grandeur de leur ombre. On préfère accorder de la mesure à la clarté qui émane de chacun.