la truite
french
Une truite. Ésimésac se crut arrivé au sommet de la force et de la puissance. Il flacota d’aise et de souplesse. À se dégourdir. Puis à s’apprivoiser les différents coups de nageoires. Il découvrit les dessous de la surface. Il suivit le courant, bercé par le flot. Comme une touriste à la mer. En location d’embarcation. Et le moteur qui ronronne. Il en oublia son gouvernail. Il descendit en ligne. Mais il avait mal calculé son enflure de bedaine. Et l’écueil chaleureux. La coque accueillie par le sable en grimpée sur un haut fond. Les pataugettes suspendues dans le vide aquatique. Immobilisé. La propulsion dans le beurre. Alors attendre. Il se laissa caresser par le débit comme dans un bain tourbillon. Le secours viendrait bien. Et il vint. Se présentant sous forme de patte. Pour le dépanner. Une patte d’ours. Ou pour le paner.
La fourrure noire. Des poils gros comme des pouces. Des griffes en hameçons. Et une poigne ferme et rapide. L’ours puisa, agrippa le poisson, et se le lança dans les dents. La truite mutait en menu. Secouée de mastications. Et l’haleine de la mort dans la gueule de l’ours. Sur le point de rendre l’âme. Décès par repas. Dans un combat qui n’aurait jamais lieu. Alors il réfléchit, puisqu’il en était là. Il considéra cet ours qui allait le vaincre. Et en déductions. Autant dire que l’ours était plus fort que lui. Dans un sens. Si on veut. Et il poussa le raisonnement encore plus loin et pour lui-même, la truite la plus forte du monde de Saint-Élie-de-Caxton.
— Si je voudrais être plus fort que je le suis, il faudrait que je sois un ours.
(À noter que plusieurs personnes présentes lors de la quatrième édition du tournoi international de dames francophones internationales de dames francophones de Sant-Élie-de-Caxton ignorent tout de ce que l’on apprend ici. Les péripéties passèrent inaperçues pour la majorité silencieuse. Par trop vite. Parce que l’ensemble des métamorphoses présentées ici, une fois mises bout à bout, tiendraient dans une infraction de seconde minitésimale. D’un déroulement tellement rapide que l’œil nu ne suffit pas à percevoir. La plupart des témoins continuent d’ailleurs de croire qu’Ésimésac était en train de frapper le forgeron. L’illusion parfaite. Et la seule d’importance. Il ne faut pas s’en détacher. Sinon, on se perdra dans les détails de la logistique narrative. Ce qui nous permet de nous expliquer le long et le large de l’affaire, hormis cette incroyable architecture de parenthèses subtiles et enchevêtrées, c’est une mise en veille de l’action principale du récit. Les magnétoscopes actuels ne tolèrent pas que l’on tienne l’image figée pendant plus de quatre minutes. Les acteurs hollywoodiens en ont décidé ainsi. Toutefois, la technologie contemporaine à l’histoire peut rester en pause pour l’éternité. D’où l’attachement que l’on porte aux vieux appareils. On a même vu du monde se faire enterrer avec leur magnétoscope. Des archéologies précises, creusées aux pinceaux et datées au calcium de l’ère pré-grippespagnole, révèlent la présence de vieux VHS séchés, ensevelis dans la plupart de nos cimetières québécois. C’est un autre mœurs. Voilà. Soyons lucides.)
— Si je voudrais être plus fort que je le suis, il faudrait que je sois un ours.
Et pouf. Instantanément. La truite forte fut transformée en ours.