le forgeron riopel
french
Le forgeron Riopel. Ésimésac se crut arrivé au sommet de la force et de la puissance. Il dépeça la bête noire qui gisait à ses pieds, encore chaude. Il redescendit au village avec son butin. Il offrit cette peau d’ours à Léo Déziel. Lui-même choisit de l’afficher sur le mur de blocs de ciment de son garage. Accrochée par les pattes d’en arrière. La tête en bas. Les yeux exorbitants. Comme une face d’ours surpris. Un regard saisi dans un moment où il avait vu quelque chose. Les allures d’une peau qui avait fait le saut avant de mourir. Écarquillée.
Le temps de quelques semaines et les loisirs automnaux. On en vint bientôt à la quatrième édition du tournoi international de dames francophones internationales de dames francophones de Saint-Élie-de-Caxton. Vers trois heures du matin, la finale du A. Le forgeron se retrouva au bout de l’entonnoir des éliminations. Devant lui : nul autre que lui-même. Ésimésac Gélinas avant les métamorphoses. Le face-à-face sur le damier verni. Comme un miroir.
Le forgeron fumait. Comme une cheminée. Comme quelqu’un qui déjeune avec des tranches de poêle à combustion lente en se levant le matin. La boucane dans tous les orifices manifestés de sa personne. La pipe au bec et l’œil pincé dans son nuage. Il s’en mettait plein la vue.
La tension était artérielle. Palpable. La partie allait son rythme. Les oh ! et les ah ! de la foule scandaient les changements de tours. Ésimésac s’avançait sur les cases à la tête d’une armée de dames déchaînées. Comme l’auteur d’une marée noire dont la tache d’huile se superficiait sans fin. Et les pitons rouges disparaissaient dans la vague. Aspirés par le fond. À laisser croire que le forgeron souhaitait la victoire de son adversaire. Comme s’il lui laissait des chances. Ceux qui avaient parié sur l’homme de fer s’en voulaient. Certains dénonçaient la mauvaise foi flagrante. Et le manque d’air. Le jeu penchait clairement du côté d’Ésimésac Gélinas. Ne survivaient maintenant que quelques petits points rouges hésitant au milieu de la flaque sombre. Comme un îlot perdu de tristes naufragés.
On sentait la fin proche. Le forgeron s’était fait dévorer vif. Aussi, avant de rendre les armes, il fut pris d’une montée dramatique d’adrénaline. Une bouffée d’instinct de survie lui monta à la tête. Une pompée d’air qui lui secoua les intérieurs. Il perdit contact avec la réalité. L’espace d’un clin d’œil. Le temps d’un mouvement. D’un geste inconscient, il saisit une de ses munitions et osa l’impensable. L’assistance s’estomaqua. À n’en rien croire. Le forgeron en phase terminale devant l’adversaire. Il se hasardait au-delà des principes. Il mangeait par en arrière.
L’absence de réaction fut immédiate. La foule fut glacée. Comme une plate-bande de légumes gelés. Un jardin de givre. Sauf pour le principal concerné. Chez Ésimésac, ce fut explosif. Par réflexe. Il se leva d’un bond. Le damier se renversa en emportant avec lui toute trace de faits saillants. Les jetons s’étalèrent sur le sol en ciment du garage. Il empoigna le forgeron par le chignon du cou. Fermement. Jusqu’au trognon de la pomme. Il le souleva. Il se le plaça à portée d’atteinte. Puis il s’élança pour lui donner un coup de poing dans les dents. L’assistance ahurissa de plus bel. Pantoise et stupéfaite devant la primeur. Lui qui n’avait jamais frappé. Lui à qui on avait remis une ceinture à boucle western dorée. Lui qu’on s’arborait comme l’homme le plus fort du monde de Saint-Élie-de-Caxton. Et qui n’avait jamais osé. Enfin. Un peu de vargeage.
Il s’élança, donc. De la droite. Toujours tenant dans la gauche son vis-à-vis. Sa cible dans la main. Il recula le poing loin derrière. Loin, loin, comme pour accumuler tout l’élan d’Amérique. Pour engranger l’impact. Il se chargea d’essor. Jusqu’au sommet du ressort. Dans une motion de lanceur. Jusqu’à rejoindre le poing culminant. Au bout de son bras. Et Ésimésac dans la peau du forgeron sut que ça frapperait fort. Il connaissait ses crochets. Sur le point de rendre l’âme. Vaincu d’un coup. Dans un combat qui n’aurait jamais lieu. Alors il réfléchit, puisqu’il en était là. Il considéra cet homme qui allait le vaincre. Et en déductions. Autant dire qu’il était plus fort que lui-même. Dans un sens. Si on veut. Et il poussa le raisonnement encore plus loin et pour lui-même, le forgeron le plus fort du monde de Saint-Élie-de-Caxton.
— Si je voudrais être plus fort que je le suis, il faudrait donc que je sois moi-même.
Et pouf. Instantanément. Le forgeron fort fut transmorphosé en Ésimésac.