Korimba

Stories / Poems

Stories by fred pellerin

le poing fulminant

french

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Le forgeron fumait. Comme une cheminée. Comme quelqu’un qui déjeune avec des tranches de poêle à combustion lente en se levant le matin. La boucane dans tous les orifices manifestés de sa personne. La pipe au bec et l’œil pincé dans son nuage. Il s’en mettait plein la vue.
La tension était artérielle. Palpable. La partie allait son rythme. Les oh ! et les ah ! de la foule scandaient les changements de tours. Ésimésac s’avançait sur les cases à la tête d’une armée de dames déchaînées. Comme l’auteur d’une marée noire dont la tache d’huile se superficiait sans fin. Et les pitons rouges disparaissaient dans la vague. Aspirés par le fond. À laisser croire que le forgeron souhaitait la victoire de son adversaire. Comme s’il lui laissait des chances. Ceux qui avaient parié sur l’homme de fer s’en voulaient. Certains dénonçaient la mauvaise foi flagrante. Et le manque d’air. Le jeu penchait clairement du côté d’Ésimésac Gélinas. Ne survivaient maintenant que quelques petits points rouges hésitant au milieu de la flaque sombre. Comme un îlot perdu de tristes naufragés.
On sentait la fin proche. Le forgeron s’était fait dévorer vif. Aussi, avant de rendre les armes, il fut pris d’une montée dramatique d’adrénaline. Une bouffée d’instinct de survie lui monta à la tête. Une pompée d’air qui lui secoua les intérieurs. Il perdit contact avec la réalité. L’espace d’un clin d’œil. Le temps d’un mouvement. D’un geste inconscient, il saisit une de ses munitions et osa l’impensable. L’assistance s’estomaqua. À n’en rien croire. Le forgeron en phase terminale devant l’adversaire. Il se hasardait au-delà des principes. Il mangeait par en arrière.
(Un précédent. À Saint-Élie-de-Caxton, on ne mange pas par en arrière. Du domaine de la tolérance zéro. Et depuis les débuts. Du tabou. Juste d’en parler, ça donne l’impression de mordiller dans une boule de papier d’aluminium. À gorziller de l’échine. La tradition du jeu est une coutume implantée et l’unanimité ne lésine pas autour de ce règlement qui nous interdit de damer à reculons. Hormis dans le cas des cochons, il en va de soi. Ne pas manger à reculons. C’est une convention tacite qui date des premières générations de colons. Entre nous, on se reconnaît. Touristiquement parlant, on en fait mention. Ainsi, tout le monde sait qu’il est possible de venir relaxer son séjour au village et de pratiquer des jeux de société à l’intérieur de nos frontières. Toutefois, les avertis s’abstiennent de manger par en arrière au su des habitants de la place. La chose est claire et très mal vue. Et ça empêche les dérapages compulsifs qui risqueraient de s’ensuivre. Voilà.)
Le forgeron en phase terminale mangeait Ésimésac par en arrière. L’absence de réaction fut immédiate. La foule fut glacée. Comme une plate-bande de légumes gelés. Un jardin de givre. Sauf pour le principal concerné. Chez Ésimésac, ce fut explosif. Par réflexe. Il se leva d’un bond. Le damier se renversa en emportant avec lui toute trace de faits saillants. Les jetons s’étalèrent sur le sol en ciment du garage. Il empoigna le forgeron par le chignon du cou. Fermement. Jusqu’au trognon de la pomme. Il le souleva. Il se le plaça à portée d’atteinte. Puis il s’élança pour lui donner un coup de poing dans les dents. L’assistance ahurissa de plus bel. Pantoise et stupéfaite devant la primeur. Lui qui n’avait jamais frappé. Lui à qui on avait remis une ceinture à boucle western dorée. Lui qu’on s’arborait comme l’homme le plus fort du monde de Saint-Élie-de-Caxton. Et qui n’avais jamais osé. Enfin. Un peu de vargeage.
Il s’élança, donc. De la droite. Toujours tenant dans la gauche son vis-à-vis. Sa cible dans la main. Il recula le poing loin derrière. Loin, loin, comme pour accumuler tout l’élan d’Amérique. Pour engranger l’impact. Il se chargea d’essor. Jusqu’au sommet du ressort. Dans une motion de lanceur. Jusqu’à rejoindre le poing culminant. Au bout de son bras. Et au moment d’attaquer, au moment d’entamer son geste de violence vers le forgeron, au moment de prendre la route vers la margoulette fautive, tout bascula. Une mouche venait de se poser sur sa jointure.
L’articulation de son majeur, tout le monde l’appelait son genou. Par similitude de taille. Pour le doigt gros comme un jarret. Comme un ménisque sur la main. Et la mouche aventureuse qui s’y posait, à ce moment précis de préparation de collision, faisait preuve d’un surplus de témérité. Ou d’un manque de prudence. Parce qu’il était clair, selon les mensurations pondérales, qu’elle avait peu de chances de s’en sortir indemne. Une infraction de seconde et la massue géante allait s’abattre sur la joue de l’adversaire. Ce qui se trouverait entre les deux risquait fort bien d’effoirer. Dont le volatile qui nous concerne.
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