Korimba

Stories / Poems

Stories by fred pellerin

les patenteux

french

Save as PDF
C’est un des traits particuliers de la culture québécoise. Une distinction sur laquelle on devrait miser pour les avenirs et touristes internationaux. Le Québec en est rempli. Si on gratte bien. Chaque rang de campagne, chaque retranchement de terre battue, chaque village dispose de son patenteux. Comme un représentant de ces artisans modérés issus de la grande lignée des bizouneux de cossins d’inventions de patentes à gosses. Ces créateurs d’objets fascinants qu’on nous présente toujours comme des solutions. Parfois tellement poussées dans la performance que ça se présente comme des solutions à des problèmes qui n’existent pas encore. Et qu’il peut devenir angoissant de tenter de s’imaginer le type de problème à venir en voyant certaines propositions de bidule de secours. Voilà.
Pour faire face à la misère, les patenteux de l’époque occupaient un poste important dans la hiérarchie des communautés. À Saint-Élie-de-Caxton, pour assumer la fonction, nous avions droit à un forgeron Riopel débrouillard. Son invention la plus reconnue fut sans doute les fers à cheval à talons hauts. Vint ensuite le grille-pain à une seule fente. Pour venir en aide aux familles au nombre d’enfants impair. Parce qu’on sait bien qu’en temps de manque, l’utilisation du grille-pain conventionnel n’était permise qu’avec un chargement minimum de deux tranches de pain. En deçà de ça, on vous rangeait dans la marge gaspilleuse. Les hommes et les femmes se forçaient donc à engendrer dans un nombre pair d’enfants pour satisfaire sur les déjeuners. Chez les familles moins chanceuses dont le décompte ne se divisait pas par deux, le petit dernier demeurait plus svelte que les autres. Par pur principe d’économie d’énergie brûlatoire de toaster. Par chance, avec la sortie de ce grille-pain à une fente, on réglait le cas de la tranche unique. Et du non-désiré par le fait même. Et puis revoilà.
Cette fois-là des vols répétés de vêtements sur la corde à linge, le forgeron Riopel puisa dans les idées géniales. Il imagina un dérivé de l’épingle à linge, celle que l’on connaît, sur laquelle il ajouta l’option d’une serrure. Une pince à linge qui se barre à clé. En fer forgé. Une révolution lessivaire. Et un succès commercial dans le voisinage. Bien sûr que les femmes se retrouvaient avec des trousseaux de sept à huit cents clés dans les poches de leur tablier et des heures entières à enlever le linge de la corde parce qu’il fallait retrouver laquelle, dans la quantité, allait avec laquelle des verrouillées. Mais malgré tout le désagrément, pas question de se plaindre. On entrevoyait enfin la possibilité d’un retour aux habits secs.
Save as PDF