Korimba

Stories / Poems

Stories by fred pellerin

une ombriliste

french

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Soir de veille à virailler dans ses draps. À une journée de la rentrée scolaire. Plus qu’un dodo, mais un qui tarde. Ésimésac dans son lit, enfant singulier, à se retourner sur lui-même. Aussi seul qu’on peut l’être, malgré la taille, quand on n’a même pas de contour à coucher près de soi. Même pas d’ombre à craindre sous le lit. Ésimésac étendu sur le ventre. La nuit perçait dans sa fenêtre, jusqu’à l’effleurer de noirceur. Et lui filer l’idée derrière la tête que la seule personne à pouvoir l’aider, elle lui côtoyait l’entourage. Trop proche, pas vue. Sa marraine.
Il avait sauté dans ses kodiaks et couru en pyjama vers le fond du rang. Jusqu’au lac aux Sangsues. Là où elle habitait, la bonne femme. Elle qui entretenait des rumeurs de sciences occultes et de marché noir. C’en était une que les on-dit mettaient d’accointance avec le prince des ombres inc. Une détaillante affiliée. Concessionnaire d’assombrissements. À mi-chemin entre la médecine douce et la lisière sorcière. Et marraine d’Ésimésac. Toute qualifiée. Experte. Une ombriliste dans la famille.
On disait d’elle, la sorcière, qu’elle entreposait son stock sombre dans son hangar. Les plus courageux osaient un œil. Dans les craques, entre les planches, on n’y voyait que de la noirceur. Sous cadenas. Des ombres à paupières, ombres de marmottes et ombres chinoises. Parce que certains avaient eu le bon sens de signer leur carte de don d’organes. Rien de grandiose dans son inventaire ténébreux. Pas de personnage connu, mais des ombres de dépannage. Pour ceux qui ne supportent plus le poids lumineux des jours.
Ésimésac courait. À l’entrée du domaine, l’affiche invitante. Venez en grande ombre. Et la maison au bout du chemin. La porte s’ouvrit avant même qu’il ne frappe. Comme quelqu’un qui répond au téléphone avant que ça sonne. Par prémonition. Ésimésac avait arrêté l’élan de cogner juste à temps. Passé bien proche de lui adresser le toc toc dans le front.
— Entre, filleul. Je t’attendais.
Au beau milieu de la nuit. Accueilli. Déchaussé. Puis elle l’avait installé dans le divan mou. Elle lui avait servi une tasse de thé, pour le faire parler. Comme une thérapeute tripante. Avec des aises de jasette, mais qui calcule sous cape. Cet enfant colosse devant elle, qui se confiait le malheur. Et elle qui évaluait, dans des allures de rien, l’ampleur du manque. À mesure. Pour connaître la taille exacte du besoin. Lui buvait son infusion, hochant de tête, intermittent, et hésitant aux questions nébuleuses. Elle écoutait. Et il n’eut pas aussitôt ressipé sa dernière gorgée qu’elle lui arracha l’anse des doigts et porta ses yeux usés vers le fond de sa tasse. Comme à ses habitudes. Parce qu’elle versait dans les prédictions originales. Elle sentait la bonne aventure et lisait l’avenir dans le thé. Dans les lignes des sachets. La théiste. Tous ceux qui l’avaient côtoyée le confirmaient. Rares furent les poches à lui glisser entre les mains et dont les reliefs ne furent pas décryptés. C’était l’œil de la tempête. Dans un verre d’eau chaude. Elle décortiqua l’allure du sac trempé d’Ésimésac qui s’inquiétait. Qu’elle rassurait.
— Ça voit très bien.
Elle déduisit ce que ça lui prenait. Elle le fit s’étendre sur sa table de cuisine. Civière d’urgence. Pendant qu’il détachait sa chemise de pyjama, elle sortait ses instruments de couturière et de cuisinage. Puis vint la piqûre plantée dans le bras. Elle aiguilla Ésimésac à la hauteur de la tache de naissance, cette étendue brune qu’il cachait au pli de son coude. Quelques gouttes d’une solution d’eau d’endormitoire. Le venin des paupières lourdes tapa directement dans le dodo du jeune homme. Les muscles ramollis. Et la marraine se pencha sur son patient pour lui parler en termes graves : « Je vais t’installer l’ombre que tu mérites, mon filleul. Un modèle comme on en voit peu. Une ombre magique. En seulement, tu devras me promettre de suivre les trois conseils que je vais te donner. »
Trois conseils. Par pur principe d’éthique. Elle devait donner trois conseils à tous ceux qu’elle greffait. Comme un pacte. Une manière de se dégager des poursuites en responsabilités au civil. Trois conseils. Municipaux. Peu importe lesquels. En autant que ça demeure assez flou pour décourager les actions de déchiffrages judicieux. Des conseils qu’elle inventait au fur et à mesure. Avec, surtout, une manière de les formuler et un ton dans la voix qui coloraient l’impression de grande sériosité. Comme un italique sonore. Avec une réception amplifiée d’étrange sous les effets de l’endormitoire : … tu devras me promettre de suivre les trois conseils que je vais te donner. Ésimésac acquiesça.
— Premier conseil… Ne fais pas de mal à une mouche.
En tant qu’invention, elle demeurait en terrain vague.
— Promis.
Le filleul d’accord. De voix. Grave.
— Deuxième conseil… Changez de côté, vous vous êtes trompés.
— Promis.
De toute façon, il ne savait même pas danser.
— Troisième conseil… Fais confiance au chauffeur.
— Promis.
Pour sa part de récepteur, il essayait de garder tout ça en mémoire. Et juste à temps. Il se noyait déjà dans un coma de surface. Semi-sommeil. Anasthézzzzzzzzzie… Et ses cils se fermèrent dans un fracas terrible.
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