Korimba

Stories / Poems

Stories by gary gygax

célébration de célène

french

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I
Un cavalier solitaire couvert de poussière marqua un temps d’arrêt sur une colline basse et contempla le spectacle au-dessous de lui. Trois routes se croisaient, toutes encombrées de voyageurs. Le petit homme se tassa sur sa selle en souriant devant ce panorama.
— Voici des compagnies de libertins comme nous, Moissonneur, et nous ne tarderons pas à les rejoindre. (À ces mots, sa monture souffla violemment et aplatit les oreilles. La large bouche de l’homme passa du sourire au rire.) Inutile de me maudire pour l’état dans lequel tu te trouves. Je ne suis pas celui qui a fait de toi un hongre.
Parmi les voyageurs sur les routes, nul ne ressemblait à ce petit personnage sali par les chemins. Le cavalier portait une dague à la ceinture, qu’on eût prise pour un fleuret décoratif de gentilhomme, n’eût été la garde simple en ivoire usé en lieu et place d’une matière noble décorée d’or et de pierres précieuses. Le fourreau en cuir révélait aussi une arme de guerre et non un signe ostentatoire de privilèges et de rang social. Tous les doutes étaient enfin dissipés par la seconde épée dont le pommeau en cuivre dépassait de l’épaule gauche du petit homme. Cette redoutable rapière ne pouvait être prise pour autre chose que ce qu’elle était : un outil d’exécution. Les armes étaient certes abondantes parmi les célébrants, mais aucune n’indiquait aussi brutalement son but.
Le cavalier guida son cheval parmi les herbes hautes en direction de la route la plus proche menant à la ville. Le soleil chaud ornait cette contrée d’une profusion de végétation et ses populations faisaient écho à cette diversité de la nature. Une campagne verdoyante, des fleurs magnifiques, et, là où se terminait la végétation, un emplacement extravagant de flèches et de bâtisses scintillantes. Le flot de voyageurs avait adopté des moyens de locomotion variés. La plupart à pied, en palanquin, ou à cheval ; certains dans des charrettes grinçantes ou des chariots lents ; les plus riches se déplaçaient en carrosse ; les plus puissants dominaient hautainement la situation au sommet de lourds éléphants. Pourtant, humbles ou puissants, tous se dirigeaient vers l’orient. Le petit homme hocha la tête, afficha encore un large sourire et pressa sa monture vers l’avant.
— Tu n’as pas à voter là-dessus, Moissonneur. Nous nous rendons à Eshraao… pour toi ce sera une écurie confortable, et pour moi un endroit où le vin coule librement et les filles sont aimables.
Au bout de quelques minutes, cheval et cavalier se fondaient dans la foule.
C’était un fleuve où convergeait l’humanité, des grands et des minces, des petits et des courtauds. Ils provenaient des quatre points cardinaux, fêtards bientôt revêtus de leurs plus beaux atours. Eshraao était leur but à tous. Eshraao aux Rues d’Argent, Cité de la Célébration, capitale de la licence en cette veille des Mais. Une quinzaine de jours et plus avant les événements principaux, les pèlerins du plaisir se pressaient à Eshraao. Une fois à l’intérieur de la ville, ils se dépouilleraient de leurs habits ordinaires pour devenir masqués. Nul ne pouvait dire de quelle distance ils pouvaient arriver, mais même un observateur superficiel remarquait que des gens de tout le Lointain Levant semblaient se mêler sur les routes conduisant à la cité, intégrés dans une masse de sybarites. Là où le soleil se levait dans la mer se trouvait le plus exotique des nouveaux Jeunes Royaumes. La Célébration de Célène marquait peut-être pour eux un savoir secret, une précognition presque confirmée d’une fin certaine pour toute leur civilisation en train de rôder devant eux. Les Mais réfutaient-ils l’extinction de Décembre ? Sujet de controverses.
Il introduisit son imposante monture dans un petit espace de la foule et emboîta le pas à deux cavaliers qui venaient manifestement du nord, de Korillya d’après leur cape en feutre et leur tunique brodée. Le plus proche se pencha, inspecta le nouveau venu et renifla dans sa grosse moustache blond cendré.
— Qu’avons-nous là, un moineau ? Tu as la tête en feu, maigrichon !
Son compagnon éclata d’un rire tonitruant devant cet humour grossier, puis il renchérit :
— Il y en a d’autres comme toi qui vont venir, hein ? Comment vous appelle-t-on, Demi…
Une pointe de rapière coupa le reste. Elle était suspendue à une main du cou maigre de l’homme. Son compagnon essayait de se saisir de sa propre épée quand le Korillyien remarqua qu’une seconde pointe menaçait de lui transpercer le foie.
— Tout doux, Elwherien. Arrête ! Inutile de vous offenser, petit seigneur. Mon ami et moi ne voulions que…
— Que faire des plaisanteries douteuses sur le dos de vos supérieurs. C’est cela, n’est-ce pas ?
Les deux longueurs d’acier restaient pointées.
— C’est cela.
— Petit, tu as dit. La taille est sans importance quand il s’agit d’être un homme, oui ?
— C’est là, euh… une affirmation tout à fait exacte.
Les épées se retirèrent et la large bouche de leur propriétaire se fendit en un sourire cruel qui se moquait de la pâleur des deux hommes.
— Alors, laissez passer un cœur plus vaillant et un homme plus noble. Nous nous retrouverons peut-être en ville, mais pour l’instant je ne souhaite pas rester en votre compagnie.
Sans émettre de protestation, les deux cavaliers anguleux tirèrent sur leurs rênes et regardèrent l’épéiste roux s’avancer dans l’espace libéré par tous ceux qui avaient assisté à la scène.
— Je lui montrerai un ou deux trucs si jamais il recroise notre chemin, grommela le premier, qui était à l’origine de l’altercation.
Son camarade faillit le faire tomber de la selle en lui donnant un coup de coude.
— Tu es dingue ? On vient pour s’amuser et rigoler, pas pour se battre ou mourir, espèce d’idiot. Si nous venons à apercevoir encore ce petit bonhomme à Eshraao, je passerai mon chemin, moi.
L’expression qu’il lut dans les yeux de son compatriote lui révéla que sa peur de devoir affronter à nouveau le petit guerrier était partagée. Ils quittèrent la route et prirent à travers champs pour rejoindre la ville par l’ancienne chaussée du nord.
Comme Eshraao était située au bord de la mer Orientale, sa beauté se trouvait mise en valeur par le rivage et la douzaine de rivières qui descendaient de l’ouest en serpentant avant de se fondre dans l’étendue d’eau sur laquelle s’étendait la cité. Eshraao était faite de pierres pâles et lustrées. Les blocs pellucides des rues brillaient au soleil, luisaient au clair de lune d’une couleur gris tourterelle complémentaire des reflets argentés des rivières et des canaux constituant le réseau d’artères desservant les cent mille âmes qui résidaient dans la métropole. De jour ou de nuit, Eshraao aux Rues d’Argent méritait bien son nom, bien que l’argent puisse ressembler au plomb sous les nuages ou dans l’obscurité. Le climat du royaume était bénéfique, ses ressources importantes. Nulle ombre n’était jamais venue ternir l’éclat de ce joyau pélagique. Si un nuage osait en obscurcir la lumière, mille torches et dix fois mille lanternes joyeuses illuminaient la nuit. Rues argentées et eau vive s’ornaient alors de rivières de diamants enchâssés dans un métal ancien mais toujours précieux.
Nul garde ne se tenait aux grandes portes de la ville. Tous les portails des murailles d’Eshraao restaient grands ouverts pour laisser entrer les fêtards. Aucun habitant du Lointain Levant n’eût songé à attaquer la cité. Eshraao l’Ouverte était le centre neutre de l’Orient et aucun roi rival n’eût osé tenter une conquête. Tous les autres eussent alors levé leurs armées contre celui-là. D’ailleurs, la guerre était vraiment le dernier des recours, en cette contrée. Sur ces terres où il faisait bon vivre, il était bien inutile d’essayer d’arracher quoi que ce fût au voisin. Ce qui était particulièrement vrai durant la Célébration de Célène. Toutefois, des hommes, ainsi que des femmes, se tenaient près des portes imposantes. Quand le petit homme entra, juché sur son gros hongre, ces gens lui adressèrent des salutations lascives, rirent et lancèrent des guirlandes sur le cheval et le cavalier avec un abandon égal.
— Es-tu un lutin ou un gobelin ? cria une femme plantureuse au moment où elle lui envoyait ses fleurs autour du cou.
— Avec lequel préférerais-tu coucher ?
— Les deux !
Cet échange produisit des éclats de rires grossiers, mais le flot emporta monture et cavalier sans que cela aille plus loin. L’homme aux cheveux couleur de flamme fut emporté vers l’intérieur et la femme reporta son attention sur des jumeaux venus de Fadort qui conduisaient un chariot à trois roues.
Il traversa un labyrinthe géométrique de rues, franchit une douzaine de ponts enjambant les rivières encombrées d’embarcations et pénétra au cœur de l’ancienne Eshraao. À l’auberge dont l’enseigne affichait un bouffon au chapeau à clochettes, le petit homme armé des deux lames mortelles mit pied à terre. Un adolescent dépenaillé se hâta de prendre le hongre par la bride.
— Venu vous rafraîchir un peu, messire ? Ou bien voudriez-vous une chambre ?
— J’ai l’intention de rester.
Le garçon d’écurie éclata de rire.
— Il y a une semaine que l’auberge est complète. Mais vous avez de la chance, parce que je connais justement…
Il ne termina pas sa phrase, car les yeux gris-vert de l’étranger plongeaient dans les siens.
— Peu importe. Je ne suis ni un péquenaud ni un idiot. Conduis mon cheval dans une stalle et veille à ce qu’il soit bien soigné… étrillage, avoine et eau fraîche. Travaille bien et tu auras droit à une pièce ; bâclage et paresse te réserveront autre chose, mon garçon.
Puis, sans attendre sa réaction, il se retourna et entra dans l’établissement.
Malgré l’heure matinale, une vingtaine de clients occupaient déjà la salle. Un gaillard grisâtre au visage allongé s’avança pour dévisager d’un air méprisant le nouveau venu comme s’il était un intrus.
— Y a-t-il quelque chose que…
— Oui. Ce quelque chose, c’est ta meilleure chambre.
— Durant la Célébration ? Il n’en existe plus.
Les yeux de silex dans le visage morose étaient plus méprisants que le ton, déjà bien moqueur. En remarquant les vêtements dépenaillés mais aussi les armes usées du petit bonhomme aux jambes trop longues, l’aubergiste ajouta, comme si une idée lui revenait soudain :
— Il y a peut-être une place dans le grenier au-dessus de l’écurie, et à un prix raisonnable. (Il leva simultanément la main et un couple de robustes porteurs arriva à la hâte.) Grodor et Tinz vont vous montrer le chemin, Elwherien.
— Tu voudras bien m’appeler sire Triste, répondit le rouquin en feignant d’ignorer les deux costauds qui semblaient prêts à la bagarre. (Sur ces mots, le petit homme sortit une poignée de grosses pièces en or et les plaça sur la table de réception.) Ceci devrait couvrir les premiers frais et, une fois leur valeur épuisée, cher hôte, ne te gêne pas pour m’en informer. La source de ces pièces est intarissable.
— Sire… Triste ? Hum ! Mais oui, bien entendu. Je me rappelle maintenant que j’ai en fait un appartement particulier qui vient d’être libéré par un marchand daglernien. Trop coûteux même pour quelqu’un d’aussi fortuné que lui. Tinz. Grodor. Allez dans la suite de Yonish Vactir et aidez-le à déménager dans la mansarde des cuisines.
Les deux robustes porteurs arboraient une expression très comique de stupéfaction, mais ils se hâtèrent d’obéir. Tandis qu’ils s’éloignaient en conversant à voix basse, l’aubergiste au visage allongé inclina son corps étroit.
— Monseigneur restera-t-il plus de deux jours ?
Avec un léger haussement d’épaules, le petit homme inspecta les lieux. Son regard contenait autant de dédain que la voix de son hôte quand il était arrivé.
— Je comprends ton appréhension, aubergiste. La vue de cet endroit peut effectivement inspirer quelques inquiétudes. Mais, étant donné qu’Eshraao est bel et bien surpeuplée durant cette période de fêtes, il semble que ton humble établissement doive faire l’affaire pour la totalité de la Célébration. (Les yeux gris vert du petit homme se posèrent alors sur le regard sombre comme le silex du maigre propriétaire.) Assurément, mon brave, tu ne voudrais pas laisser entendre que la location journalière de ta meilleure chambre, même à cette époque, puisse dépasser cinq couronnes négribennes ?
La chose paraissait impossible, mais le visage morose s’assombrit encore plus à cette question.
— Eh bien… non, sire Triste. Toutefois, je comptais le prix des repas, du vin et…
— Tope là ! Je prends l’appartement, avec toutes les provisions nécessaires, ainsi que le vin à volonté, pour la somme quotidienne de cinq couronnes. Je crois que tu trouveras exactement vingt et une pièces sur la table. Considère donc que je suis ton client pour quatre jours au moins et garde pour toi la menue monnaie. Quand pourrai-je monter dans ma chambre ?
L’aubergiste était tiraillé entre la cupidité et la prudence. La somme indiquée dépassait largement le prix gonflé qu’il exigeait durant les fêtes, mais il avait espéré encore plus. La nourriture et les boissons s’étaient ajoutées au tout. Pouvait-il extorquer davantage à ce « sire » ? Un regard au petit homme l’en dissuada.
— Merci… Monseigneur, parvint-il à répondre. (Pour cacher son hésitation, il ajouta :) Vous me pardonnez, mais une légère attente est nécessaire pour préparer les appartements de Votre Seigneurie. Peut-être pourriez-vous prendre un…
Un fracas à l’arrière de la grande salle avertit le propriétaire que des ennuis se préparaient. Yonish Vactir, le visage rubicond soudain livide, tentait de rejoindre l’aubergiste tandis que les deux porteurs faisaient de leur mieux pour intervenir et éviter la scène qu’il se préparait certainement à déclencher à la suite de sa soudaine expulsion.
— Je vous en prie, Monseigneur, murmura l’hôte en prenant tout doucement le bras du petit homme pour l’écarter. (Tout en gémissant en son for intérieur, il parvint à ajouter :) Voici une salle de dégustation particulière réservée à nos clients de qualité tels que vous. Elle abonde en crus rares et le buffet est doté de toutes sortes de fromages, saucisses et délicatesses. Entrez. Faites comme chez vous.
— Peut-être aurais-je donc sous-estimé la qualité de ton établissement, aubergiste, déclara sire Triste en se laissant conduire dans la salle particulière aux riches lambris. Je vais déguster à loisir, ainsi que tu me le demandes.
L’aubergiste se hâta de fermer la porte en prononçant d’une voix étouffée ;
— Régalez-vous, Monseigneur, régalez-vous.
Le dernier mot fut ponctué par le bruit de la porte violemment fermée et des cris étouffés. Sire Triste éclata de rire, parfaitement conscient des événements qu’il avait déclenchés.
— Certes, aubergiste, certes. Il y a une journée entière que je n’ai mangé, et je n’ai pas aperçu de tels crus depuis des semaines. Me régaler, je n’y manquerais pour rien au monde.
II
La soirée s’écoula et la nuit vint avant son réveil. Sire Triste s’étira, se prélassant dans le duvet moelleux avant de sauter du grand lit et de s’asperger d’eau. S’habiller fut une tâche exécutée dans le même mélange de nonchalance et de hâte. Un examen tranquille de son masque bizarre, puis un tourbillon d’activité qui se termina par la vue d’un petit homme vêtu d’un velours d’une pourpre presque noire.
— Approprié, se murmura-t-il en considérant le personnage qui se reflétait dans le miroir un peu terni quoique immense qui ornait la chambre.
La meilleure suite de l’auberge n’avait rien de royal, mais elle était assez confortable. Trouver une glace dans un logement était tellement rare qu’un miroir en pied s’adressait automatiquement à une clientèle d’aristocrates… du moins ceux qui possédaient les moyens de se payer un tel luxe. Aucun noble n’aurait donné plus d’une couronne pour une nuit dans cet appartement. Seuls des nobliaux acceptaient au mieux de se satisfaire de ceci. En la circonstance, il était assez content de sa chambre. C’était après tout la Célébration, tout Eshraao était encombré de fêtards, et le Bouffon aux Trois Cloches se trouvait en plein centre-ville. Parfait. Et la cave était excellente. Un souvenir le frappa et il se sourit. Il se détourna du grand miroir, regarda derrière lui et aperçut ce qu’il cherchait. Une bouteille dépassait de sous les draps en désordre. Il la saisit nonchalamment, ôta le bouchon, puis, d’un pouce expert, la souleva au-dessus de sa tête et la renversa de telle sorte qu’un arc de cercle de liquide rouge foncé sorte du goulot étroit pour s’introduire dans sa bouche.
— Ahhh ! soupira-t-il de plaisir après la dernière goulée. Qui aurait cru qu’un villes-pourpres vieux de trente ans puisse atterrir dans un tel lieu… et dans ma gorge !
Sire Triste mit de côté la bouteille, prit le masque et l’enfila, puis il s’arrêta encore pour examiner son costume dans sa totalité. Les bottes montant jusqu’au genou dissimulaient le bas du justaucorps violet foncé qui ornait ses longues jambes. Le pourpoint en velours exagérait la courte taille de son torse, mais la longueur de la cape dissimulait ce défaut, de telle sorte que l’effet général était acceptable. Les sequins scintillants ressemblaient à des étoiles quand la cape tournoyait, et au-dessus brillait la lune. Le luminaire en question était bien entendu le masque. Sire Triste se rapprocha du miroir, ajusta les agrafes de la capuche argentée. L’homme dans la lune le considéra avec sérénité, flottant royalement au-dessus de la multitude étoilée. La coupe du costume n’était pas tranchée par une rapière : on pouvait regretter que la simple dague à la mode ait un air un peu trop usagé, aussi la fit-il disparaître sous un pli du vêtement.
La capuche en arrière pour donner l’impression d’appartenir à la cape, le petit homme traversa rapidement la salle d’auberge et sortit dans la nuit. Minuit approchait, mais l’activité était toujours bourdonnante. Oui, c’était bien la Célébration. Même le garçon d’écurie se trouvait là.
— Désirez-vous votre monture, sire Triste ? (Les nouvelles allaient vite.)
— Occupe-toi bien de lui, c’est tout, répondit le petit homme.
Il y eut un petit éclair dans la nuit près du garçon, un reflet de lanterne sur le métal. Rapide comme une chauve-souris plongeant sur un insecte, il attrapa la grosse pièce et s’en fut. Personne n’aurait voulu sortir à cheval cette nuit, et il le savait fort bien.
— Petit malin, va, se dit sire Triste en avançant tranquillement dans les ténèbres.
Bien entendu, toute la ville était illuminée. Torchères et flambeaux, lanternes et chandelles transformaient Eshraao en océan sous le ciel de minuit. Les flaques de lumière étaient nombreuses, mais chacune se trouvait séparée des autres par le noir suave de l’obscurité. Aucune des ruelles et des contre-allées n’était éclairée. Les bâtiments publics, les entrepôts et certains autres édifices n’affichaient pas la moindre lueur. Ce contraste étudié faisait en fait partie de la Célébration.
Marchant désormais avec une certaine détermination, sire Triste suivit une ruelle étroite qui croisait deux avenues larges et très encombrées avant de tourner un peu, puis franchissait une rivière en s’incurvant en un pittoresque pont couvert. Comme il s’approchait de celui-ci, deux gardes armés le considérèrent d’un air soupçonneux. L’un d’eux lança :
— L’île Haute est réservée à la noblesse !
Mais le second remarqua la richesse du costume et l’assurance de l’arrivant, et il intervint à la hâte :
— Passez et amusez-vous bien, honorable seigneur !
Sire Triste feignit de les ignorer et traversa le pont.
Il se trouvait à présent dans le plus beau quartier, réservé aux citoyens fortunés et autres dirigeants de la cité.
Les lanternes étaient plus nombreuses, mais l’on voyait moins de célébrants dans la rue. La plupart des gens qui venaient ici trouvaient leurs distractions dans les demeures somptueuses, non dans la rue ou les auberges. Il n’en croisa pas moins une vingtaine de masques en un bref laps de temps. Des galants portant des visages de chauve-souris aux dents proéminentes ou de tigre menaçant, des damoiselles aux dominos en forme de chouette ou de fée ailée. Ici un loup, là une comète radieuse, et de nombreuses étoiles, une panoplie de faux visages et de costumes sophistiqués à l’avenant. La large face argentée souriante qui recouvrait les traits de sire Triste ne manqua pas de provoquer des commentaires chez ces passants.
Un groupe d’une douzaine de personnes lança la première interpellation.
— Quelle hardiesse, messire, fit un dandy vêtu comme le soleil dans les ténèbres. (Son masque de bronze oscilla de-ci de-là tandis qu’il examinait le petit homme. Le dessin de la dague stoppa net son inspection. Il reprit son chemin avec un rire de fausset en ajoutant, pour couvrir sa retraite :) Trop petit pour s’en soucier…
Les autres restèrent bouche bée en le contemplant.
— Un lunatique.
— La face pleine dément la gibbosité de la stature.
— Sombre, pâle et sans flamme.
Rien de ceci ne surprit sire Triste. Les rivalités d’Eshraao lui étaient connues aussi bien qu’à tous les habitants de l’île Haute. Le parti du soleil, celui des constellations et la faction de la lune n’étaient certes que des épithètes risibles, n’eussent été la véhémence de leurs adeptes et le sang versé au nom de l’une ou l’autre partie. Aucune émeute ne ternirait l’éclat de la Célébration, mais les bagarres en ville et les duels dans l’île ne manqueraient pas.
Il passa à côté d’une tour en continuant de réfléchir et se retrouva sur une placette presque sans l’avoir remarqué. De l’autre côté, des personnages en noir tourbillonnaient. Il entendit un grincement d’acier, un juron étouffé et une voix aiguë qui se transforma en cri. Avec la grâce d’un guépard, sire Triste bondit en avant et, dans sa course, son épée passa comme par enchantement de la gaine à la main. Le petit personnage arriva presque sans un bruit et fut sur le groupe avant qu’aucun de ses membres ne se fût rendu compte que quelqu’un s’était joint à eux. La courte lame d’acier était suffisamment longue pour transpercer le cœur d’un grand costaud occupé à achever un homme à terre. Un léger gémissement lui échappa tandis que les doigts lâchaient le poignard qu’ils serraient auparavant, et il s’écroula sur sa victime sans vie, un sang noir se déversant de la bouche béante pour se mêler à celui qu’il venait de verser.
— … ’tention dans ton dos, Trognon !
L’avertissement était arrivé trop tôt pour celui qui portait ce nom. Il subit le même sort que le premier sous la lame de sire Triste. Deux à terre et quatre… non, cinq restant. L’un d’eux s’efforçait de maîtriser et de réduire au silence une femme portant un grand manteau. Deux des épéistes étaient engagés dans un combat avec le dernier des compagnons de la femme. Deux avaient déjà péri. Deux à affronter, donc.
— La partie est donc égale, hein ? demanda le petit homme en libérant son épée et en faisant volte-face pour adresser un coup au ventre d’un bandit maladroit.
Son adversaire recula en titubant, les mains serrées sur l’abdomen, et en criant :
— Étripé. Ô Djatoon, je suis éventré !
Il disparut dans les ténèbres en continuant de gémir et de jurer.
— Petit porc puant !
Cette fois-ci, il s’agissait de celui qui avait le premier aperçu sire Triste et tenté d’avertir ses camarades. Si la voix était rude, il était de taille moyenne, souple et économe dans ses mouvements. Il s’avança pour affronter l’épée avec un grossier badelaire. Il se mit en garde en levant devant lui l’espèce de palache pour parer le moindre coup de sire Triste.
Luisant sous le liquide sanglant qui la recouvrait, la pointe de sire Triste partit comme un cobra à l’attaque. Elle visait les yeux du bandit. Le bruit de la fine lame sur la grosse fut assourdissant et le sang gicla sous la force de la parade. La lame de l’attaquant se retrouva vers le haut, prête à couper en deux son adversaire de la tête à l’entrejambe.
— À présent, je vais…
Il ne put terminer sa menace, car une longueur d’acier à travers le cou le réduisit définitivement au silence. L’épée vola et le corps s’écroula sur les dalles pour rejoindre la compagnie qui y gisait déjà.
— Tu vas mourir, termina froidement sire Triste.
Mais l’activité du petit épéiste ne devait pas s’arrêter en si bon chemin. Un bruit de bottes et le fracas de lames qui s’entrechoquaient lui rappelèrent qu’il restait encore des assaillants.
Sire Triste se retourna à temps pour assister à la conclusion de la lutte du jeune noble qui devait escorter la jeune femme. Il avait courageusement combattu contre des adversaires de taille. L’un était déjà à terre, mais ses chances étaient réduites. Affaibli par ses blessures, le défenseur baissa la garde et une épée lui traversa le cœur. Le bandit fut alerté par le pas de sire Triste et il parvint à libérer sa rapière et à se retourner pour parer l’attaque.
— Une vilaine petite face de lune qui mord, hein ? se moqua l’homme derrière son domino en léopard noir tandis qu’il ripostait et se fendait.
Reculant rapidement pour se remettre en garde, manifestement désavantagé par la taille de sa dague, sire Triste éclata de rire et riposta :
— Venant de la part d’un membre d’une meute de chacals vicieux, cette affirmation n’est qu’un jappement geignard. Ton masque trahit ta nature, chien !
Son adversaire se précipita en avant. C’était assurément un aristocrate hautain impatient de se venger de l’insulte. Sire Triste donna un coup de pied, et une casquette à terre s’envola vers l’homme au masque de félin. La pointe de la rapière voulut intercepter le vêtement. Ce geste instinctif lui coûta la vie, car sire Triste se retrouva instantanément à son côté, et la dague put porter son coup mortel.
— C’était… injuste, souffla l’aristocrate dans un cri d’agonie.
— Aussi juste que d’attaquer trois hommes et une femme à sept.
Il aurait pu surenchérir, mais l’homme était déjà mort. Sire Triste libéra sa lame en poussant l’individu de la main gauche et, comme le cadavre s’affalait, il chercha des yeux ce qui était advenu de la femme et de son assaillant. Elle avait dû remarquer ce qui se passait, voir l’attaque soudaine de sire Triste et son opération victorieuse contre les brigands. Sa réaction avait alors averti celui qui la tenait prisonnière. Tandis qu’avançait sire Triste, l’homme précipita la femme à terre et décampa dans les ténèbres d’un passage étroit entre deux bâtiments.
Ignorant cette fuite, sire Triste se hâta de rejoindre la femme. En la relevant, il se rendit compte que c’était une toute jeune fille. Vêtue aussi diaphanement qu’une phalène, couronnée de croissants de lune, elle était assurément charmante. Son domino était tombé et il vit que le visage était aussi beau que le corps était gracieux.
— Vil assaut en vérité contre de tels charmes, murmura-t-il.
— Ne t’occupe pas de moi, lâcha la jeune beauté, désespérée. Rattrape cet homme qui s’enfuit. Il a pris mon collier !
— Trop tard. Il est parti dans un labyrinthe dont il connaît assurément les tours et détours bien mieux que moi.
À ces paroles, elle s’effondra en larmes.
— Célène, aide-moi ! Ce n’est pas possible. On ne peut permettre un tel méfait !
Sire Triste s’efforça de la réconforter.
— Vraiment, la perte d’un bijou est moins grave que celle de la vie.
L’adorable visage se tourna et le considéra avec doute. Elle avait des yeux d’argent au clair de lune. La compréhension fit enfin son apparition.
— Vous portez ce masque par accident. Votre accent n’est point celui d’Eshraao.
— Plus ou moins exact, madame. Je connais la signification de ce masque, mais je suis originaire d’Elwher et je n’ai aucune conviction politique ou confessionnelle concernant ce qui vous fait souci. Je n’en suis pas moins enchanté d’avoir pu porter assistance à une disciple de Célène. Sire Triste à votre service.
Elle était tout embarrassée.
— Je vous demande pardon, sire Triste. Je suis dame Définee Adarothy… et je ne suis point une servante ordinaire de Célène, mais sa grande prêtresse en cette ville. Je vous suis redevable, courageux seigneur, et je vous récompenserai.
— Inutile. Ce n’est qu’un piètre service.
— Quoi ? Et pour quelle raison ?
— Je me suis avéré incapable d’empêcher ce voleur de s’enfuir avec votre collier. D’après votre réaction, il doit être d’une grande valeur, dame Définee.
Elle hocha la tête et poussa un soupir.
— Elle est immense, mais ce n’est point sa valeur marchande qui est importante. Le collier porte la Vraie Pierre-de-Lune.
— Vraie ou non, madame, une telle gemme ne peut être aussi précieuse qu’une opale, voire un rubis ou…
— Vous parlez argent mais n’entendez point le sens de mes paroles. La pierre en question est la clé du Sentier de l’Ordre !
— Votre Seigneurie !
Avec un second soupir, la magnifique jeune prêtresse détourna le regard, puis se reprit.
— Il me faut à nouveau implorer votre pardon, sire Triste. Sire Triste… Voilà un nom bien curieux. Je vous en prie, ôtez ce masque, que je puisse voir l’homme qui se cache derrière, celui à qui je dois tant.
— Je crains que le faux visage ne soit bien plus beau que le vrai, madame.
— En serait-il ainsi ? J’en serai juge. Allons, dépouillez-vous de ce loup et donnez-m’en l’honneur, messire. Je vous expliquerai alors ce que je voulais dire.
— Fort bien.
Sans se faire prier davantage, sire Triste rejeta sa capuche en arrière et révéla son visage.
— Étrange.
— « Laid » serait un terme peut-être plus idoine, madame.
Elle ne put s’empêcher de rire.
— Non, courageux seigneur, je faisais référence non à votre apparence mais à un souvenir que je semble avoir de vous. Je sais. Vous êtes apparu dans mes rêves !
La grande bouche du petit homme se tordit en un large sourire.
— Cette face n’inspire point de rêves aux dames, Grande Prêtresse.
— Et pourtant je l’ai vue dans les miens, protesta-t-elle.
Définee Adarothy sonda les yeux aux couleurs étranges avec son propre regard plus étrange encore ; elle remarqua le nez retroussé, la large bouche dans le visage rond, la crinière ébouriffée de cheveux roux… tout ce qui distinguait le petit homme de la moyenne.
— Dépourvu de beauté, certes, mais mystérieusement attirant, proclama-t-elle comme si elle se parlait à elle-même. Vous possédez une qualité, sire Triste, qui n’est point de cette terre, et je distingue dans vos yeux une tristesse terrifiante… ainsi qu’une grande sagesse.
— Je vous remercie, madame. Mais je serais plus sage encore si vous me communiquiez la signification de la pierre de lune perdue qui se trouvait dans votre collier dérobé.
Lady Définee Adarothy inclina la tête.
— L’ignoreriez-vous réellement ? Je m’en étonne. Mais je vous crois sur parole. Allons. Éloignons-nous de ces lieux. Pour un ennemi, ma valeur est presque aussi grande que celle de la gemme. Le Maître des Flammes ne tardera pas à envoyer d’autres assassins par ici. Il ne faut pas que je sois capturée !
Sire Triste haussa les épaules et suivit son pas rapide qui les conduisit hors de la placette pour s’enfoncer dans le cœur de l’île Haute. Ils arrivèrent bientôt à un portail barricadé ; sur un mot de la prêtresse, les panneaux pivotèrent et ils purent entrer.
III
— Vos nouveaux dieux sont en vérité bien étranges.
Ils se tenaient dans la haute chambre du palais de la famille Adarothy. Bien qu’il n’y eût aucun autre membre de la noble maison, l’endroit grouillait de domestiques et de gardes de la famille. S’il existait un lieu où elle pouvait se trouver en sécurité à Eshraao, c’était ici. Les paroles prononcées par son petit sauveteur forcèrent dame Définee à raidir le dos et parler très sévèrement.
— Vous frôlez le blasphème, messire ! Ils ne sont ni étranges ni nouveaux : ils portent uniquement des noms différents. Ce sont les Seigneurs et les Dames de la Loi, et leurs nouveaux noms indiquent désormais leurs nouveaux pouvoirs immenses. L’heure du Chaos touche à sa fin… à tout jamais !
— Peut-être. La Vraie Pierre-de-Lune est-elle donc tombée entre les mains des ennemis de cet ordre à venir ?
— C’est presque aussi grave, répondit-elle en fronçant les sourcils. La Loi possède également de cruels partisans, vous savez. Non des démons du Chaos, assurément, mais violents et intolérables malgré tout. Les factions d’Eshraao se regroupent autour des Blancs. Celles de Célène sont les plus raisonnables, car nous tempérons la justice par la miséricorde.
Un front enflammé réagit alors vivement.
— Oui ? Et les autres sont donc moins magnanimes ?
— Bien moins. À tel point que je ne souhaite songer à leur excessive discipline ni à leur application de la loi. Les factions existent uniquement en fonction de la Vraie Pierre-de-Lune, vous voyez.
— Assez peu clairement, mais je pense avoir saisi le plus gros. La gemme est un réceptacle de pouvoir qui ouvre la voie aux Blancs.
L’expression de dame Définee passa du plaisir au chagrin.
— Oui, c’est exact. Que dois-je donc faire ? J’ai perdu la pierre et, à présent, le Maître des Flammes s’en servira pour placer au premier plan les dieux brutaux et inflexibles. Ce sera terrible !
Après plusieurs questions bien précises, sire Triste apprit la raison pour laquelle la jeune prêtresse avait porté le collier, les exposant tous deux au danger et aboutissant à la perte de la précieuse Vraie Pierre-de-Lune sacrée.
— Il est donc obligatoire que quiconque possède le talisman le porte ouvertement durant la pleine lune de la Célébration.
— Oui.
— Vous avez cherché à passer inaperçue dans un petit groupe plutôt que de courir le risque d’une catastrophique confrontation entre des camps armés.
Elle eut un sourire attristé et hocha la tête.
— Nous sommes sortis par une porte dérobée et aurions certainement évité tout problème si quelqu’un ne m’avait trahie… j’en suis certaine. Tout le monde s’imaginait que j’allais conduire une foule de gardes et de fidèles du temple jusqu’à la grand-place pour revenir une heure avant le coucher de la lune. Je serais revenue ici en sécurité, sans ce traître !
— Le responsable sera un jour capturé, sans nul doute. Ce qui semble le plus important, pour l’instant, c’est le collier. Celui que vous appelez le Maître des Flammes accomplira-t-il le rituel et maîtrisera-t-il le pouvoir du talisman ?
Elle s’affala sur le divan et cacha son charmant visage.
— Que je suis bête. Ils la pervertiront complètement… la Vraie Pierre-de-Lune sera présentée et souillée lors de la fête du soleil.
— Et pour quelle raison ?
— Sa porte se fermera pour les dieux les plus doux et la furie brûlante des seigneurs implacables s’abattra sur tous.
Après avoir réfléchi un moment, sire Triste vint s’asseoir à côté d’elle. Il lui adressa un sourire rassurant.
— Il reste du temps, madame. Il est possible de récupérer le collier. Aucun ordre terrible ne sera alors imposé.
— Qui pourra le prendre au Maître des Flammes ? Vous ?
Il ignora l’incrédulité dans sa voix, l’expression dans ses yeux d’argent.
— Peut-être, dame Définee. Croyez-vous à la multitude des mondes ?
— Si vous entendez par là un nombre infini de terres avec des avenirs différents, non. C’est là de la bouillie visant à apaiser ceux qui souffrent dans une réalité unique… celle que nous connaissons. Autrement, tout effort deviendrait inutile.
— Seulement s’il existait un nombre fini de possibilités et que la lutte sur chacun de ces mondes finis, quel qu’en soit le nombre, affecte un équilibre général… conservant ainsi le potentiel de l’avenir. Peut-être la rigidité de la Loi conduit-elle à une stase alors même que le côté aléatoire du Chaos dominant apporte un désordre total et la dissolution.
Elle se raidit.
— Vous osez parler ainsi à une grande prêtresse ? Le Chaos est vil et abominable, la Loi bonne et juste. Il faut détruire le premier et exalter la seconde.
— Même s’il n’existe nulle magnanimité, comme le voudraient vos ennemis ?
— Oui. Ils ne sont ennemis que par l’interprétation, non par les buts ou l’esprit. Si, afin d’obtenir le bien, nous devons réduire les impurs en cendres, qu’il en soit ainsi. Plutôt cela que de permettre la perpétuation de l’œuvre des démons du Chaos. (À ces mots, Définee Adarothy regarda fixement l’homme aux cheveux roux. L’expression qu’il affichait l’inquiéta.) Vous n’aimez point la Loi ! l’accusa-t-elle.
Sire Triste secoua la tête, mais il la rassura.
— Je l’aime davantage que le Chaos, chère dame. Soyez-en assurée. La tyrannie est mon ennemie.
— La Loi n’est point une tyrannie.
— Si vous le dites.
— Je le dis. Comment allez-vous recouvrer la Vraie Pierre-de-Lune ?
Il avait été pris par surprise.
— Ai-je laissé entendre…
— Non, c’est moi. Car je lis en vous, cela entre autres. Vous avez l’intention de la chercher. Mais peu importe, vous n’êtes pas forcé de tout m’expliquer. Il est en vous une part de Chaos que je ne puis approcher. Je me rappelle un peu plus clairement les rêves dans lesquels vous m’êtes apparu. Vous étiez devenu la pleine lune, puis vous aviez brutalement disparu dans les ténèbres. Cela signifierait-il que vous mourrez en récupérant le talisman ? Est-ce pour cela que vous portez le nom de Triste ? (En posant ces questions, Définee se rapprocha de lui et glissa les bras autour de ses épaules.) Je ne désire point votre mort, Monseigneur.
Il lui était impossible de résister.
— J’ai porté le nom de Tristelune, chère dame. Il y a bien des… possibilités et des années passées et à venir. Pourtant, quand vous me tenez ainsi, je n’éprouve plus la moindre morosité. S’il vous plaît donc, je vais reprendre la seconde partie de mon ancien nom, Lune. Que pensez-vous de Lunantique ?
— Ce que j’en pense ? Il ne me convient guère… mais il semble approprié à votre personne, messire ! Si vous recouvrez la pierre perdue, vous serez alors mon très cher Lunantique, non point seigneur, mais Prince Lunantique d’Eshraao, consort de sa reine, grande prêtresse de Célène.
Il agita la main faiblement.
— Bien trop sophistiqué pour moi.
— Vraiment ? Le temps vous démentira. (Sur ce, Définee Adarothy l’embrassa passionnément, puis s’écarta.) Ne vous méprenez point. Je ne suis ni une débauchée comme toutes ces célébrantes, ni quelqu’un qui cherche à vous acheter et vous enchaîner, sire Triste… Lunantique. C’est vous qui me forcez à agir ainsi. Je suis attirée par vous.
— Vous vous trompez, Définee Adarothy. Je ne suis pas celui que vous pensez. Mon dessein, mon destin, est différent du vôtre.
Elle ignora son avertissement.
— Vous m’aimez, je le vois dans vos yeux, je l’entends même derrière vos paroles. Hier a disparu et ce qui viendra demain est façonné par aujourd’hui.
Il voulut la reprendre encore, pour lui signaler que le temps n’était peut-être pas aussi inflexible que le croyaient ceux qui plaçaient leur foi en la Loi, que les émotions de deux personnes ou même de deux millions constituaient des forces bien faibles dans un multivers aux pouvoirs sauvages. Mais elle avait posé les lèvres sur les siennes et le corps ferme appuyé contre le sien chassa ses pensées comme autant de feuilles sèches sous le vent d’automne.
Il avait le vertige, quand il se réveilla en fin de matinée. Était-il Tristelune, sire Triste, ou le nouveau Lunantique ? Non, c’était faux. Il était totalement différent. Le petit homme fixa le plafond et s’efforça de ne pas penser à ce que cela signifiait.
— C’est à moi que tu penses.
— Oui.
Le nommé Lunantique ouvrit grands les yeux et plaça sur son visage une expression lascive.
Définee se glissa sur le lit soyeux pour s’allonger sur lui et le regarder droit dans les yeux.
— Cesse tes bouffonneries.
— Tu veux que je sois Lunantique.
— Je veux que tu m’aimes.
Il répondit très sérieusement :
— Assurément.
Définee n’était pas satisfaite. Elle examina soigneusement son visage.
— Comme je t’aime !
— J’aime comme j’aime, car je suis moi-même et non toi. Je puis dire toutefois sans crainte de contradiction que je t’aime Définee Adarothy, plus que j’ai jamais aimé une femme… ou rêvé d’être capable d’aimer et être aimé en retour.
— Acceptable. L’amour que nous partageons remettra tout le reste en ordre.
— Vraiment ?
Elle interrompit ses manifestations d’affection et se raidit.
— Tu vas récupérer le collier ?
— Je vais essayer, comme promis.
— Grâce à mon amour, tu réussiras.
Un besoin de fantaisie s’empara de lui : l’instant présent représentait tout. Il se leva d’un bond, gesticula, exécuta des acrobaties sur le lit. Ses mouvements faisaient rebondir Définee d’un côté puis de l’autre, et il finit par se retrouver couché sur son corps souple.
— Je réussirai donc, et c’est sire Lunantique qui t’en fait le serment. Mais…
Inquiète de ce qui lui arrivait, elle demanda d’une voix soupçonneuse :
— Possèdes-tu les qualifications requises ?
— Assurément ! Si ton amour me soutient dans la tâche périlleuse qui m’attend, je dois en faire des réserves suffisantes pour pouvoir y puiser quand je devrai affronter le danger.
Elle éclata alors de rire et se laissa aller.
— Quelle idée originale. Je t’en prie, mon seigneur, dis-moi de quelle manière tu comptes obtenir ce trésor ?
— Mais de la même façon que cette nuit, seulement j’y ajouterai…
— Silence ! Tu es sans vergogne.
— Nulle vergogne dans mon amour pour toi, douce Définee, cela est vrai.
Elle redevint très sérieuse, d’un seul coup.
— Rien de ce qui peut rappeler le Chaos ne sera permis. Tout le reste t’appartient.
— La spontanéité ?
— Ne m’exaspère point. Nul ordre n’est complet qui rejette le hasard dans ses propres limites. Tu peux me surprendre.
Il le fit.
La faim les força à sortir manger dans un salon particulier qui jouxtait le jardin au centre de la grande demeure. Les serviteurs leur jetèrent des regards de côté, surtout à sire Triste, mais ils ne trahirent que leur curiosité et leurs soupçons. Le couple riait, mangeait sans cesser de se regarder.
— Il est l’heure de partir, annonça-t-il.
Définee Adarothy observa les ombres allongées parmi les fleurs de jasmin et de rose, puis elle poussa un soupir.
— Oui. Mais il ne reste que ce soir pour agir. Si l’on tarde, le talisman sera certainement emporté en un lieu où personne ne pourra le retrouver.
— Retournons à tes appartements. Je voudrais que tu m’expliques tout à nouveau depuis le début… et il faut également que j’examine encore les plans de la forteresse du Maître des Flammes.
Elle se leva avec un sourire qui démentait sa tristesse et, lui prenant le bras, elle déclara :
— Et tu m’aimes.
— Encore plus que tout à l’heure.
Alors qu’ils quittaient tous deux la pièce, une ombre bougea et un personnage apparut de derrière une tapisserie. Le serviteur s’approcha en silence de la table, fixa les assiettes en argent et les verres en cristal, mais ne toucha rien. Il tapa très fort dans ses mains et d’autres domestiques arrivèrent rapidement.
— Nettoyez tout ceci immédiatement. Quand je reviendrai, tout sera immaculé et rangé à sa place dans les buffets du chambellan.
Au premier étage, sire Triste et Définee Adarothy faisaient de leur mieux pour assurer la réussite de leur plan.
Le cercle écarlate du soleil sombra sous les montagnes lointaines qui marquaient les frontières du Lointain Levant. Avant qu’il n’émerge de la mer pour marquer un jour nouveau, beaucoup devrait être accompli.
IV
— Que désirez-vous ? (À cette question, une main se leva vers le grillage et une bague scintilla.) Oh ! Je vous demande pardon. Entrez. (Le panneau se referma et la lourde porte s’ouvrit immédiatement.) Bienvenue en la Maison des Présages Favorables, messire…
— Sire Triste. Je suis un adepte de la Marée. Je suis venu ici disputer au feu son pouvoir.
Le portier hésitait.
— La question me paraît assez irrégulière.
— Pas du tout. Demande à ton maître.
Au bout de quelques minutes, un homme corpulent, de taille et de largeur considérables, se hâtait de rejoindre l’endroit où l’attendait le nouveau venu. Il affichait clairement l’expression de celui qui ne sait pas grand-chose mais doit néanmoins régler les questions qui se présentent.
— Écoutez, je…
Sire Triste présenta de nouveau la bague, une énorme émeraude à facettes dans laquelle était taillé un sceau étrange.
— Non. Vous, vous m’écoutez, dit-il fermement avant que l’individu ne puisse protester. Nous sommes dans le lieu d’association créé par les fidèles de la Loi, n’est-ce pas ?
— Bien entendu.
— Et qui êtes-vous, messire ?
Les grosses épaules se carrèrent quand l’homme se redressa.
— Trégaan d’Inim’l’asty, intendant de cette demeure et maître de plein droit des haruspices et autres pratiques divinatoires moins connues.
Le geste et l’expression accompagnant la réponse de sire Triste furent plus parlants encore que son langage.
— Agréables distractions, je n’en doute nullement, messire Trégaan. Mais bien éloignées de ce que je recherche. (Comme l’individu se dégonflait, et avant qu’il ait pu trouver une réponse suffisamment prudente pour éviter d’offenser mais assez ferme pour assurer son prestige, l’étranger roux tendit l’index en demandant :) Les statuts de cette association ne comporteraient-ils pas une clause sur l’examen des ordres surnaturels ?
— Bien entendu, maître Initié, mais ces épreuves sont des questions de formalité qui doivent être conduites après interrogatoire, réponses… et en d’autres lieux.
— Bah ! Ceci est absurde. Peut-être l’habitude est-elle comme vous le prétendez, mais ce n’est pas là la seule forme acceptable. En fait, je sais avec certitude que vous avez plusieurs pièces consacrées aux jeux de hasard.
Trégaan d’Inim’l’asty cligna les yeux de surprise.
— Quel rapport avec la demande que vous souhaiteriez formuler ?
— Que j’ai formulée, mon brave, que j’ai formulée. J’ai déjà envoyé un message à tous les membres de l’association. Vous voyez, la chose est simple, et le jeu fait partie intégrante de l’épreuve. Dans une maison de la Loi, l’aléatoire est en reflux, n’est-ce pas ?
Choqué, l’intendant bégaya :
— Mais bien entendu, bien entendu ! Il… il ne pourrait en être autrement.
— Exactement. Ma question est la suivante. Je suis l’avocat des pouvoirs des mers, champion de la suprématie de l’eau sur tous les autres éléments naturels. C’est uniquement par l’entremise de ses seigneurs que nous pourrons accéder à l’ordre et à la raison.
— Je suis réduit à quia, admit Trégaan d’Inim’l’asty en se tordant les mains. Ceci serait-il davantage qu’une simple affirmation ?
— Quoi ? Vous voudriez que j’affronte d’autres initiés avec une onde mortelle et une tempête terrible ? Que je noie Eshraao ? Que je blesse des serviteurs des Seigneurs Blancs ? Chaotique. Impensable ! Serait-ce là ce que soutient votre association ?!
Effaré par l’idée de tels pouvoirs, l’intendant chuchota d’une voix à peine audible :
— Eh bien, non, sûrement pas.
— Étant augure, vous avez indubitablement remarqué que je ne suis point originaire du Lointain Levant, car je viens de contrées bien à l’ouest du continent. En ces pays, nous ne nous lançons pas dans des batailles destructrices et ne perdons pas notre temps en piètres manifestations de semi-magie et d’illusion.
— Je vois, lâcha Trégaan sans en comprendre davantage.
Sire Triste l’écarta d’un geste.
— Vous allez donc préparer une table et informer tous ceux qui entreront que l’épreuve doit être menée par l’entremise d’un jeu simple et aléatoire. Que ce soit le yeeraht.
Plusieurs personnes s’étaient rassemblées durant la conversation et, quand il prononça le nom de l’antique procédé divinatoire melnibonéen, considéré désormais comme le plus exigeant des jeux, un murmure se fit entendre. Ce petit bonhomme serait-il un fou ? Eshraao était renommée de par le monde pour ses joueurs émérites, et les maîtres du yeeraht étaient les plus grands de tous. Des décennies s’étaient écoulées depuis qu’un étranger à la ville avait vaincu l’un de ses maîtres, malgré la venue de joueurs en provenance des quatre points cardinaux. Ils repartaient comme autant de moutons tondus, leur visite ayant encore enrichi Eshraao.
Trégaan, intendant de la Maison des Augures Favorables, dut ravaler sa jubilation.
— Ce que vous demandez, Initié sire Triste, c’est un jeu contre les meilleurs joueurs de yeeraht de tout Eshraao, c’est-à-dire les membres de cette société d’évocation magique de la Loi.
— Correct par essence, bien que, pour les enjeux, il soit question de bien davantage que de richesse. La force est ici primordiale.
— Correction enregistrée, répondit poliment Trégaan. Toutefois, au-delà de la… euh, nature inhabituelle de l’épreuve, ainsi que de son aspect prééminent, je suis tenu de m’enquérir des enjeux de caractère prosaïque qui formeront la base de la partie.
Sire Triste haussa les épaules.
— Ceux qui répondront au défi en décideront. J’ai sur moi quelques talents-or et une lettre de crédit pour une centaine de plus. Je présume que les premiers devraient suffire, mais… avez-vous un chambellan ?
— Bien entendu.
— Il devra donc porter cet ordre de virement à la banque de l’association et en vérifier l’authenticité ; vous me fournirez alors les plaques en valeur équivalente à celle que je vous demanderai.
L’intendant rondouillard jubilait. Le prétentieux petit bonhomme n’était rien de plus que l’un des pigeons qui venaient en ville pour se faire plumer et dévorer. Adepte des éléments aquatiques, peut-être, mais assurément pas un gagnant.
— La question sera assez malcommode, seigneur Initié, répondit suavement Trégaan, d’Inim’l’asty. Nous sommes en pleine Célébration… (Il marqua un temps d’arrêt pour la pose et veilla à ce que le restant de ses paroles démarre en fonction de la réaction de la tête rouquine. Comme sire Triste plongeait la main dans sa bourse, il reprit :) Mais j’y veillerai en personne… tout pourboire est inutile, seigneur Initié.
Car la part que lui accorderaient ceux qui auraient plumé cet oiseau compenserait largement les offenses reçues et la peine donnée.
— Voici le chemin de la Chambre du Pentacle, sire Triste. Nous l’utilisons pour nous assurer qu’aucun acte… comment dirai-je, de réaction violente en cas de perte ?… ne puisse se déclencher en dehors de ceux qui participent au jeu.
Les yeux gris vert étaient fixés sur ceux de l’intendant.
— Arrêtez. Quel est le degré d’efficacité des protections surnaturelles de la Chambre du Pentacle ?
Le sourire rusé qui avait parcouru le visage de Trégaan ne dura qu’un instant.
— Oh ! Excellent, seigneur Initié. Durant la décennie où j’ai occupé cette charge, nulle évocation d’un plan quelconque n’a pu aboutir. Soyez assuré que les participants sont forcés de compter uniquement sur leurs propres dons et pouvoirs.
— J’en suis satisfait. Que les plus puissants et les plus aptes de vos membres viennent me rejoindre dans cette chambre… et veillez à ce qu’ils apportent des fonds à la mesure de la maîtrise qu’ils revendiquent… et au-delà.
Une heure plus tard, une douzaine des plus riches et des plus puissants citoyens d’Eshraao était rassemblée dans la Chambre du Pentacle. Une bonne moitié était constituée de prêtres, les autres par des pratiquants individuels de la magie blanche, de la manipulation ou de l’évocation de la Loi. Il serait difficile d’obtenir tout autre point focal magique, car la totalité de la pièce était décorée de runes et de symboles qui en interdisaient l’accès au Chaos et à la magie verte de la Balance. La principale interdiction portait toutefois sur l’ouverture d’une voie vers un plan plus élevé, de telle sorte que les dieux mêmes ne pouvaient intervenir. Seule une force personnelle de nature surnaturelle pouvait être invoquée, et uniquement sous une forme restreinte. Ce qui comptait le plus, c’était la capacité à jouer, les aptitudes au yeeraht.
Les quatre premiers assis à la table pentagonale étaient les moins doués du groupe. S’ils réussissaient à gagner, ce serait beaucoup. Pendant ce temps, les plus habiles regardaient et prenaient la mesure de l’étrange petit homme qui revendiquait de défendre la suprématie des forces de l’eau. Qu’il fût un véritable initié de cet élément ou un simple joueur professionnel venu se frotter aux meilleurs, peu importait. Si leurs associés se faisaient battre, ils sauraient ce que valait leur adversaire et les quatre suivants seraient préparés à relever le gant.
À peine plus de trois heures plus tard, le dernier des quatre avait quitté la table. La seconde vague de joueurs ne semblait pas s’en tirer beaucoup mieux. Devant sire Triste était empilé un tas d’objets précieux et de lingots de talents-or, de couronnes et autres pièces de même type, qui formaient une véritable muraille. Il perdait, naturellement, mais jamais beaucoup. Il gagnait le plus souvent, et en quantité. En fait, sire Triste était désormais le fier propriétaire de cinq esclaves et d’une villa au bord de la mer.
— Voici un d’alkkan, messires, annonça le maigre initié en distribuant les gaufrettes en ivoire. Les arcanes ne changent pas les suites, ils les augmentent simplement.
Ces paroles n’étaient que routine, car tous connaissaient fort bien les règles régissant cette forme de yeeraht. Au bout de deux tours, le donneur eut épuisé ses fonds et sortit. Sa place fut prise par Higmir Djéviil, grand prêtre de Daamazage, Seigneur de la Lumière.
Sire Triste avait alors perdu la main et le pot passa à l’un des Eshraai. Le second des joueurs abandonna, puis le troisième. Deux mains plus tard, il y eut grand émoi quand le petit étranger gagna avec tous les éléments du ciel, battant quatre valets avec un fou et une figure de baguettes. Les deux perdants avaient tout misé. Ils quittèrent le jeu. L’un était le premier clerc qui venait de commencer. Des sifflements dans l’obscurité autour de la table exprimèrent la consternation.
— Y aurait-il quelque problème ? demanda sire Triste d’un ton innocent en ratissant ses gains, qui devaient doubler ce qu’il avait auparavant devant lui.
— Pas du tout, lui assura le duc Rin’nya en s’installant dans l’un des deux sièges libérés. Quelle est la mise de base, sire Triste ? J’espère que ce ne sera pas aussi peu qu’avant…
Tandis que les doigts allongés manipulaient les gaufrettes d’ivoire blême, sire Triste se prit à sourire.
— Enfin quelqu’un doté de discernement dans la distribution aléatoire et la maîtrise de l’ordre ! Ce sera donc un talent entier et une main de neuf gaufrettes… retournées pour pimenter la chose. (Il marqua un temps d’arrêt avant de commencer.) Je suis impressionné par votre hardiesse. Puis-je m’enquérir de votre nom ?
L’homme en face de lui avait les yeux sombres, le cheveu fauve, il était beau et arrogant à l’extrême. Des vêtements de satin écarlates et safran, ornés d’or et de rubis.
— Certainement. Je suis le duc Rin’nya, adepte des essences empyréennes.
— Un nom curieux, il ne m’est pas familier.
— Peut-être avez-vous entendu parler du Maître des Flammes ?
Les petites plaques d’ivoire glissaient sur le tapis de serge.
— Non. Jouons.
Le duc renfrogné perdit cette main au profit de sire Triste, gagna la suivante, puis en perdit trois de suite. Bientôt, les paris élevés ne laissèrent plus à la table que le Maître des Flammes et le petit étranger rouquin. Le duc Rin’nya sourit, plaça une amulette en escarboucle sur le tapis.
— On double les mises ?
— Comme vous voulez, lui fut-il laconiquement répondu.
Sire Triste perdit cette main, plaça devant lui la bague d’émeraude gravée en creux.
— Vous chercheriez à tester les pouvoirs de l’eau, seigneur Initié ?
— Disons que je contre l’amulette par un porte-bonheur.
Le duc ricana en distribuant, mais il perdit. Puis il gagna, perdit gros, se rattrapa et battit sire Triste cinq fois de suite. La plupart des gains qui avaient orné le côté de table du petit homme pesaient à présent sur celui où était assis le Maître des Flammes.
— La chaleur fait évaporer les mares. Dix talents comme base, et ce sera votre jeu préféré, neuf gaufrettes étalées et retournées.
Après que trois des gaufrettes eurent été découvertes, le duc paria et misa gros derrière un juggemaut flanqué de deux as.
— Allons jusqu’à cent, grinça-t-il.
Puis il jeta un coup d’œil aux réserves rabougries de sire Triste. La mise représentait la moitié du total, mais le petit homme ne manifesta aucun signe d’hésitation ni d’incertitude en avançant l’argent. Trois nouvelles gaufrettes donnèrent un nouvel as au duc, mais une nouvelle carte découverte contra son juggemaut. Trois as contre un étrange mélange de gaufrettes devant sire Triste : trois épées, le cavalier avec un neuf et un dix.
Le duc Rin’nya ne bougea pas jusqu’à la fin, alors que sept gaufrettes avaient été retournées et que le dernier tour de pari allait commencer. Il tapota du doigt sur la gaufrette de gauche qui n’avait pas encore été retournée, puis sur celle de l’extrême droite.
— J’ai gagné.
— Vous n’avez pas parié.
— Tout ce qu’il y a devant moi, plus douze talents de ma réserve.
Les yeux gris-vert de sire Triste s’écarquillèrent.
— Vous faites très fort, Maître des Flammes. C’est bien plus que tout ce que j’ai ici !
— Suivez-moi ou abandonnez, lança le duc sans masquer son mépris. Où se trouve maintenant le pouvoir dont vous vous targuiez ?
Il tendit la main vers le pot.
— Un instant, gentil duc, un instant. Ce qui se trouve devant moi n’est que vétille. Voici les plaques qui suivent votre pari. Je crois que je vais monter jusqu’à mille talents.
Le visage haut en couleur du Maître des Flammes blêmit, et ce fut alors au tour de sire Triste de tendre la main vers la pile de richesses posée sur le tapis de jeu.
Le duc se leva d’un bond et hurla :
— Pas si vite, vaurien ! (Il se tourna vers ses compagnons et s’écria :) Lequel d’entre vous me prouvera son amitié et m’aidera ? Ce ne sont que mille talents. (Personne ne répondit, les regards évitèrent le sien et le noble lâcha un juron.) Que les démons du Chaos vous emportent tous ! Cet étranger humilie Eshraao et les Dieux Blancs alors que vous ménagez votre or.
— Très éloquent, mais assez peu convaincant, semble-t-il, Votre Grâce, commenta sire Triste d’une voix qui parut emplir la chambre. Vous ne me suivez pas, donc la main et la partie sont miennes.
— NON !
Le Maître des Flammes contrôlait sa fureur avec un effort visible ; il se retourna et, dans un grand geste, posa sur la table un collier de diamants et de perles. Un gros cabochon constitué par une pierre de lune pendait au centre. On sentit que les spectateurs retenaient leur souffle quand ils virent cela, en accusant le coup.
— Quelle est cette babiole ? Un joli bijou, certes, mais la valeur totale sans décote des diamants et des perles ne représente même pas le montant nécessaire.
Le duc tendit l’index vers l’opaline bleue.
— Si vous êtes bien un initié et possédez le pouvoir que vous revendiquez, vous saurez que cette unique gemme vaut bien plus que l’or en question !
— Une pierre de lune, grosse et belle, mais semi-précieuse, à moins que…
Le Maître des Flammes eut un sourire sombre.
— Oui ?
— Je perçois une émanation surnaturelle. Serait-ce la Vr…
— N’en dites pas davantage. C’est elle.
Sire Triste prit le collier, scruta la pierre de lune, puis inclina la tête.
— Et vous avez pour habitude de porter sur vous un talisman aussi inestimable ? C’est inconcevable !
L’expression arrogante se renforça.
— Habituellement, bien sûr que je n’ai pas cet objet sur moi, petit balourd ! Un espion m’a averti qu’un voleur assassin surveille mon palais. Je suis ici en sécurité avec lui.
Ceci dit, l’expression renfrognée du duc se transforma en un rictus de mépris pour toutes les petites gens, sire Triste compris.
— Entendu. J’accepte ceci comme enjeu.
— Vous avez PERDU !
Le duc Rin’nya cria et dansa presque de jubilation en retournant les deux gaufrettes aux extrémités. L’une était un as de baguettes, l’autre la roue enflammée de l’arcane. Sa main était constituée en totalité de pouvoir élémentaire dominé par le plan empyréen. Un jeu pratiquement imbattable. Des cris d’émerveillement et de triomphe s’élevèrent parmi les spectateurs.
— Le Maître des Flammes Rin’nya gagne !
Comme Rin’nya se penchait pour continuer de se vanter, sire Triste le transperça de son épée.
— Non… Vous ne pouvez… Pas moi… parvint à souffler le noble à l’agonie avant de s’écrouler.
— Je le puis et je le fis, bâtard geignard. Et en plus, j’avais triché, siffla rapidement sire Triste à l’adresse du noble.
Un tumulte se produisit quand les spectateurs prirent conscience de ce qui s’était passé. Deux hommes d’armes tentèrent d’arriver jusqu’au petit étranger, mais la foule ralentit leur avance. C’est alors que lingots d’or, pièces et autres objets précieux s’envolèrent dans la chambre. Les gardes n’étaient pas fous et ils se précipitèrent vers cette fortune aussi rapidement que tous les joueurs ruinés. Sire Triste courut vers la sortie sans se donner la peine de frapper ceux qui n’essayaient pas de l’arrêter. Deux hommes seulement perdirent la vie en l’osant.
Tandis qu’il se ruait dans le hall, il avait sur les talons une douzaine de personnes qui poussaient les hauts cris.
— Arrêtez ! À l’assassin !
Plusieurs personnages en cape s’avancèrent pour intercepter le petit homme. En arrivant vers lui, ils rejetèrent leurs vêtements et révélèrent leurs cuirasses argentées. Des épées apparurent et leurs rangs s’ouvrirent pour laisser passer le fugitif.
— Espèces de serpents adorateurs du soleil ! s’écria l’un d’eux en attaquant les gardes. Depuis bien trop longtemps vous nous brûlez avec vos mensonges !
Une mêlée s’ensuivit et les deux factions se renforcèrent.
— Par ici, sire Lunantique, cria l’un des deux cuirassiers qui l’accompagnaient. La Maison d’Adarothy est au sud.
Le petit homme se retourna, hocha la tête, et, tandis que les deux costauds partaient en avant, il donna un premier coup d’épée puis un second. Ils s’écroulèrent, blessés à la jambe. Sans s’arrêter, sire Triste virevolta et fila vers le nord.
— Immonde traître ! lança l’un des deux hommes tandis que sire Triste s’enfuyait, comme s’il n’avait rien entendu.
À l’auberge, il ne lui fallut qu’une minute pour récupérer son cheval.
— Vous partez déjà, Monseigneur ? demanda le garçon d’écurie. Les plus belles nuits de la Célébration sont pour bientôt !
— Je ne crois pas, mon garçon, lui lança sire Triste en se mettant en selle. Il y a une émeute sur l’île Haute et, avant longtemps, toute la ville sera à feu et à sang. Rentre et reste à couvert. Peut-être pourras-tu survivre.
Il lui jeta une poignée de pièces, tira sur les rênes pour tourner son cheval et s’en fut au galop.
Un crépuscule pourpre s’allongeait sur le pays quand Moissonneur put franchir la crête basse qui dissimulait Eshraao. Sire Triste arrêta sa monture. Loin derrière, une vingtaine d’hommes armés le poursuivaient, mais ils n’avaient plus aucune chance de le rattraper. Au matin, ils auraient abandonné leurs efforts, et il serait libre, avec une poignée de pièces qu’il avait subrepticement captées sur la table de jeu, libre avec le collier porteur de la Vraie Pierre-de-Lune. Mais il ne riait pas, comme on aurait pu le penser. Sire Triste pleurait. Il étouffa ses sanglots, se retourna et regarda en direction de la cité.
— Adieu, chère et folle Définee Adarothy. Aucune grande prêtresse de la Loi n’utilisera désormais cette pierre pour imposer la domination des dieux de l’ordre même les plus débonnaires. Cette clé ouvrant les plans de la Loi sera à jamais dissimulée. Tu voulais me posséder et conserver l’ordre, mais cela est impossible, car la balance ne doit pencher ni d’un côté ni de l’autre.
Le vent annonciateur de la nuit jouait parmi les feuillages et les fleurs. Il était porteur d’un parfum semblable à celui de Définee, et l’on eût dit la voix de la prêtresse qui le suppliait.
— Reviens-moi, mon Lunantique. Reviens. Je t’aime !
Mollement assis sur sa selle, sire Triste chevauchait en direction de l’ouest.
— Nul amour ne change le Destin, dame de mon cœur. Il en est qui sont d’éternels héros. Bien pire, il en est qui, pour leur malheur, sont aussi d’éternels errants.
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