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Stories by hazel heald

hors du temps

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Il est peu probable que les habitants de Boston – ou n’importe quel lecteur de la presse – puissent jamais oublier l’étrange affaire du Cabot Museum. La place que les journaux accordèrent à cette infernale momie, les anciennes et terribles rumeurs la concernant, la vague morbide d’intérêt et d’activité culturelle de 1932 et le sort effroyable des deux intrus, le 1er décembre de cette année-là, tout a concouru à créer un de ces mystères classiques qui se transmettent comme du folklore de génération en génération et deviennent le noyau de cycles entiers d’horribles suppositions.
Tout le monde semble comprendre, aussi, que quelque chose de très vital et d’incroyablement hideux a été supprimé dans tous les récits publiés sur cette accumulation d’horreurs. Les premières allusions inquiétantes à l’état d’un des deux cadavres furent trop promptement écartées et négligées, de même que la presse n’accorda pas l’attention que l’on était en droit d’attendre aux modifications singulières de la momie elle-même. Le public s’étonna, aussi, de ce que la momie ne fût jamais remise en place. À une époque où la taxidermie avait fait d’immenses progrès, le prétexte d’une désintégration interdisant toute exposition sembla particulièrement peu convaincant.
En ma qualité de conservateur du musée, je suis en mesure de révéler tous les faits passés sous silence, mais je refuse de le faire de mon vivant. Il y a des choses dans le monde, dans l’univers, qu’il vaut mieux cacher au grand public, et je ne me suis pas départi de l’opinion qui était la nôtre à l’époque où se déroulèrent ces horreurs, une opinion que partageaient aussi bien le personnel du musée que les médecins, les journalistes et la police. Cependant, il m’apparaît qu’une affaire d’une telle importance scientifique et historique ne doit pas rester totalement ignorée, et c’est pourquoi j’ai écrit ces pages à l’intention des érudits sérieux. Ce récit prendra sa place parmi les divers papiers à examiner après ma mort, et je laisse sa publication à la discrétion de mes exécuteurs testamentaires. Certaines menaces, des événements insolites survenus au cours des dernières semaines, me portent à croire que ma vie – ainsi que celle de plusieurs responsables du musée – est en danger, par suite de l’inimitié de plusieurs cultes secrets asiatiques ou polynésiens, et de diverses sectes mystiques hétérogènes ; il est donc fort possible que les exécuteurs aient à prendre une décision dans un avenir prochain. (Note des exécuteurs : Le Pr Johnson est mort subitement de façon assez mystérieuse d’un arrêt du cœur le 22 avril 1933. Wentworth More, taxidermiste du musée, avait disparu vers le milieu du mois précédent. Le 18 février de cette même année, le Dr William Minot, qui avait supervisé une dissection en rapport avec l’affaire, reçut un coup de couteau dans le dos et mourut le lendemain.)
Cette horrible affaire commença, je suppose, en 1879 – bien avant que je devienne conservateur – quand le musée fit l’acquisition de cette momie aussi macabre qu’inexplicable, à l’Orient Shipping Company. Sa découverte elle-même avait été extraordinaire et inquiétante, car elle provenait d’une crypte d’origine inconnue et d’une antiquité fabuleuse, dans une petite île soudain apparue dans le Pacifique.
Le 11 mai 1878 le capitaine Charles Weatherbee, commandant le cargo Eridanus parti de Wellington en Nouvelle-Zélande vers Valparaiso au Chili, aperçut à l’horizon une île que ne signalait aucune carte. D’origine manifestement volcanique, elle se dressait à la surface de l’océan, tel un cône tronqué. Un petit groupe de marins sous le commandement du capitaine Weatherbee y débarqua et constata des signes d’une longue submersion le long des pentes abruptes, et au sommet des traces de destruction récente, comme s’il s’était produit un tremblement de terre. Parmi les débris, les explorateurs découvrirent des blocs de pierre massifs visiblement taillés par la main de l’homme ainsi qu’un vestige de mur de maçonnerie cyclopéen comme ceux que l’on trouve dans certains archipels du Pacifique et qui demeurent une énigme archéologique.
Finalement, les matelots pénétrèrent dans une crypte massive – qui leur parut avoir appartenu à un beaucoup plus vaste édifice et avoir été située très loin sous terre – dans un coin de laquelle était tapie l’effrayante momie. Après un bref moment de panique, provoquée en partie par certaines sculptures sur les parois, les hommes finirent par consentir à transporter la momie dans le navire, non sans crainte et protestations. Tout près du corps, comme si la chose avait été jadis glissée sous ses vêtements, il y avait un cylindre d’un métal inconnu contenant un rouleau d’une fine membrane bleuâtre, de nature tout aussi inconnue, couverte d’étranges caractères inscrits avec un mystérieux pigment gris. Au centre de la salle il y avait, semblait-il, une trappe, mais le groupe ne possédait pas d’outils suffisamment puissants pour la soulever.
Le Cabot Museum, alors tout nouvellement fondé, eut vent de cette découverte et prit aussitôt des mesures pour acquérir la momie et le cylindre. Le conservateur de l’époque, Pickman, se rendit lui-même à Valparaiso et fréta un schooner pour aller examiner la crypte où l’on avait trouvé la momie mais ce voyage fut un échec. Quand le bateau atteignit la position indiquée, il n’y avait plus rien que les vagues de l’océan, et les chercheurs comprirent que les mêmes forces telluriques qui avaient fait jaillir l’île à la surface l’avaient de nouveau engloutie dans les sombres profondeurs marines où elle était restée tapie durant des millénaires incalculables. Jamais on ne pourrait percer le secret de cette trappe inamovible.
On possédait cependant la momie et le cylindre, et la première fut placée dans une vitrine au mois de novembre 1879, dans la salle des momies du musée.
Le Cabot Museum d’archéologie, spécialisé dans les vestiges d’anciennes civilisations inconnues, qui ne concernent pas l’art pur, est une petite institution assez mal connue du public mais fort estimée des milieux scientifiques du monde entier. Il se dresse au cœur de l’élégant quartier de Beacon Hill à Boston (à Mount Vernon Street) et a été installé dans un ancien hôtel particulier auquel on a ajouté une aile. Jusqu’à ce que les épouvantables événements récents lui confèrent une regrettable notoriété, il était la fierté de ses respectables voisins.
La salle des momies se trouve dans l’aile ouest de la maison (construite par Bulfinck en 1819) au premier étage et, selon la plupart des historiens et des anthropologues, elle contient la plus remarquable collection de ce genre en Amérique. On y trouve des exemples typiques d’embaumement égyptien, depuis les plus anciens spécimens Sakkarah jusqu’aux dernières tentatives coptes du VIIIe siècle ; des momies d’autres civilisations, en particulier des spécimens indiens préhistoriques récemment découverts dans les îles Aléoutiennes ; des moulages de victimes de Pompéi faits en coulant du plâtre dans les creux laissés par les corps dans la lave ; des cadavres naturellement momifiés découverts dans des mines ou des cavernes, dans toutes les parties du monde, dont certains avaient été surpris par la mort dans des postures grotesques et conservant encore une expression de terreur ; en un mot tout ce qu’une collection de ce genre pouvait contenir. En 1879, bien entendu, elle était beaucoup moins complète qu’aujourd’hui, mais déjà on la jugeait remarquable. Et c’était cette chose innommable retrouvée dans la crypte cyclopéenne d’une île éphémère qui attirait le plus les visiteurs.
La momie était celle d’un homme de taille moyenne, de race inconnue, figée dans une curieuse position accroupie. La figure à la mâchoire prognathe était à demi cachée par des mains semblables à des griffes, et les traits ratatinés avaient une telle expression de terreur hideuse que bien peu de spectateurs pouvaient la contempler sans émotion. Les yeux étaient fermés, les paupières crispées sur des globes oculaires apparemment proéminents. Des brins de poils et de cheveux collaient à la face et au crâne, et la couleur de l’ensemble était d’un gris neutre et terne. La texture de la chose était à demi pétrifiée, le reste semblable à du vieux cuir, posant un problème insoluble aux experts qui cherchaient à deviner comment le corps avait été embaumé. Par endroits, de petits morceaux étaient tombés, rongés par le temps. Des chiffons d’un tissu singulier, portant encore des traces de dessins bizarres, adhéraient par plaques à l’objet.
Il est difficile d’exprimer en quoi cette chose était aussi horrible et répugnante. D’abord, il y avait un sentiment subtil et indéfinissable d’antiquité insondable, d’étrangeté totale qui affectait le spectateur comme s’il plongeait le regard dans quelque abysse de ténèbres sans fond, mais, surtout, on était frappé par l’expression de terreur folle exprimée par cette face prognathe à demi cachée. Un tel symbole de peur cosmique infinie, inhumaine, ne pouvait pas ne pas se communiquer au spectateur qui s’abîmait en de vaines conjectures.
Chez les rares habitués du Cabot Museum cette relique d’un très ancien monde oublié allait bientôt acquérir une sombre célébrité, bien que le calme discret de l’institution l’empêchait de devenir une attraction populaire sensationnelle comme par exemple le « géant de Cardiff ». Au siècle dernier, la vulgarisation spectaculaire n’avait pas encore envahi, comme aujourd’hui, le domaine de la science. Naturellement, des savants de toutes sortes firent de leur mieux pour classer l’effroyable objet, mais toujours en vain. Des hypothèses d’une lointaine civilisation du Pacifique, dont les statues de l’île de Pâques et les édifices mégalithiques de Ponape et de Nan-Matal seraient des vestiges concevables, circulèrent parmi les érudits, et des magazines scientifiques publièrent des articles et des communications souvent controversées sur l’ancien continent qui aurait été englouti et dont les sommets formeraient à présent les archipels de Mélanésie et de Polynésie. La diversité des dates attribuées à cette hypothétique culture disparue (ou à ce continent) était aussi stupéfiante qu’amusante ; malgré tout, plusieurs indications singulièrement pertinentes furent découvertes dans certains mythes de Tahiti et d’autres îles.
Cependant, le curieux cylindre et son rouleau couverts d’hiéroglyphes inconnus, soigneusement conservés dans la bibliothèque du musée, furent examinés avec intérêt. On ne pouvait douter de leur rapport avec la momie ; en conséquence, tous les chercheurs comprirent que si l’on perçait leur mystère, celui de la momie serait lui aussi résolu. Le cylindre, long d’environ huit centimètres et d’un peu moins de deux centimètres de diamètre, était fait d’un métal curieusement iridescent défiant toute tentative d’analyse chimique et apparemment insensible à tous les réactifs. Il était bouché par une capsule de même métal et portait des figurines gravées, de nature probablement symbolique, évoquant, paradoxalement, un système de géométrie inconnu et incompréhensible.
Le rouleau qu’il contenait n’était pas moins mystérieux ; c’était une fine membrane bleu pâle, impossible à analyser, enroulée autour d’une baguette d’un métal semblable à celui du cylindre qui, une fois déroulée, atteignait quelque soixante centimètres. Les hiéroglyphes, assez grands, formant une ligne étroite au centre du rouleau et écrits ou peints avec un pigment gris défiant aussi toute analyse, ne ressemblaient à rien de ce que connaissaient les linguistes et les paléographes, et malgré la transmission de copies photographiques à tous les experts en ce domaine, il fut impossible de les déchiffrer.
Il est vrai que quelques savants, qui s’intéressaient plus particulièrement à l’occultisme et à la magie, trouvèrent une vague ressemblance entre certains de ces hiéroglyphes et des symboles primitifs décrits ou cités dans deux ou trois très anciens et très obscurs ouvrages ésotériques, tels le Livre d’Eibon, qui remonterait à l’Hyperborée oubliée, les fragments Pnakotiques qui seraient pré-humains, et le Necronomicon monstrueux et interdit de l’Arabe fou Abdul Alhazred. Aucune de ces ressemblances, cependant, n’était irréfutable et comme, à l’époque, on se méfiait des sciences occultes, personne ne prit la peine de faire circuler des copies des hiéroglyphes parmi les spécialistes mystiques. Il est fort probable que si on les leur avait fait connaître dès le début, la suite de l’affaire eût été tout autre ; en fait, n’importe quel lecteur de l’horrible Nameless Cuits de Von Junzt aurait établi au premier coup d’œil un rapport d’une indiscutable portée. Mais en ce temps-là, bien peu de gens connaissaient cet ouvrage blasphématoire, les exemplaires étant fort rares entre les destructions de l’édition originale de Düsseldorf (1839) et de la traduction de Bridewell (1845) et la publication de la réimpression expurgée par la Golden Goblin Press en 1909. Du point de vue pratique, aucun occultiste, aucun savant s’intéressant aux cultes ésotériques d’un lointain passé n’eut son attention attirée par l’étrange rouleau, avant la récente débauche de journalisme à sensation qui précipita l’horrible dénouement.

Pendant le demi-siècle qui suivit l’installation de l’effroyable momie dans le musée il ne se passa rien.
Le lugubre objet jouissait d’une célébrité locale, parmi les Bostoniens cultivés, mais c’était tout ; quant au cylindre et au rouleau, ils furent quasiment oubliés, après dix ans de recherches vaines. Le Cabot Museum était si discret, si conservateur, qu’aucun reporter n’eut jamais l’idée d’y pénétrer pour y rechercher de quoi attirer l’attention d’une populace avide de sensations.
L’invasion de la presse commença au printemps de 1931 quand une acquisition quelque peu spectaculaire (celle d’objets étranges et de cadavres inexplicablement conservés, découverts dans des cryptes sous les ruines du château de Fausseflamme d’épouvantable mémoire, en Auvergne) apporta une certaine notoriété au musée. Fidèle à sa politique « populaire », le Boston Pillar envoya un de ses rédacteurs faire un reportage sur cet achat en le priant de « poivrer » son papier destiné à l’édition du dimanche avec tout ce qu’il pourrait trouver de passionnant dans l’institution ; et ce jeune homme – Stuart Reynolds – tombant sur la momie sans nom, jugea qu’elle ferait un sujet beaucoup plus sensationnel que la récente acquisition. Quelques notions de théosophie, un goût marqué pour les hypothèses d’écrivains comme Chuchward et Lewis Spence concernant les continents perdus et les civilisations oubliées firent que Reynolds ne put qu’être fortement attiré par cette relique de l’aube des temps.
Au musée, le reporter se montra bientôt insupportable, avec ses questions inlassables et pas toujours intelligentes et sa manie d’exiger constamment le déplacement des objets sous vitrine pour permettre des photographies exclusives. Au sous-sol, dans la bibliothèque, il examina longuement le cylindre de métal étrange et son rouleau membraneux, le photographiant sous tous les angles et prenant cliché sur cliché des hiéroglyphes. Il exigea aussi de voir tous les livres se rapportant de près ou de loin à la culture primitive et aux continents engloutis, restant assis pendant des heures à prendre des notes et ne partant enfin que pour courir à Cambridge afin de parcourir (si on l’y autorisait) le Necronomicon abhorré et interdit conservé à la Bibliothèque Widemer.
Le 5 avril, l’article parut dans le Pillar du dimanche, accompagné d’innombrables photos de la momie, du cylindre, des hiéroglyphes, et rédigé dans ce style infantile particulier qu’affectionne le Pillar afin de séduire sa clientèle de demeurés. Bourré d’erreurs, d’exagérations, de sensationnalisme, c’était précisément le genre de papier fait pour attirer l’attention d’une masse imbécile, et le résultat fut que notre paisible musée fut envahi par une cohue bavarde, bruyante et parfaitement inculte.
Il y eut aussi des visiteurs érudits et intelligents, car malgré la puérilité de l’article les photos avaient attiré leur attention, et il arrive que des personnes intelligentes parcourent le Pillar par hasard. Je me souviens d’un très bizarre individu qui vint durant ce mois de novembre, un homme barbu, basané et enturbanné, à la voix peu naturelle et à l’accent laborieux, au visage curieusement inexpressif, les mains couvertes de ridicules mitaines blanches, qui me donna une adresse dans un quartier sordide du West End et me dit s’appeler « Swami Chandaputra ». Ce bonhomme était, d’une incroyable érudition en ce qui concernait l’occultisme, et parut très sincèrement et très profondément ému par la ressemblance entre les hiéroglyphes du rouleau et certains signes et symboles d’un ancien monde oublié dont il prétendait avoir une vaste connaissance intuitive.
Au mois de juin suivant, la célébrité de la momie et du rouleau s’étendait bien au-delà des limites de Boston, et le musée recevait du monde entier des demandes de renseignements et de photos de la part d’occultistes et de chercheurs. Cela ne plaisait guère à notre personnel, car nous sommes une institution scientifique tout à fait dépourvue de sympathie pour les rêveurs et pour le fantastique ; malgré tout, nous répondions civilement à toutes les questions. Cette amabilité eut pour résultat un article hautement documenté dans The Occult Review signé par le célèbre mystique de La Nouvelle-Orléans, Etienne-Laurent de Marigny, dans lequel il affirmait la totale identité de certains des curieux dessins géométriques du cylindre iridescent et de divers hiéroglyphes du rouleau membraneux avec des idéogrammes d’une horrible signification (transcrits de monolithes primitifs ou de rites secrets de plusieurs groupes cachés de fanatiques ésotériques) reproduits dans le Livre Noir interdit de Von Junzt.
Marigny rappelait l’épouvantable mort de Von Junzt en 1840, un an après la publication de son terrible ouvrage à Düsseldorf, et ajoutait quelques commentaires à vous glacer le sang sur ses sources d’informations supposées. Il insistait surtout sur l’immense pertinence des récits par lesquels Von Junzt établissait un rapport entre la plupart des monstrueux idéogrammes qu’il reproduisait. Nul ne pouvait nier que ces récits, dans lesquels un cylindre et un rouleau étaient expressément mentionnés, eussent un rapport évident avec les objets conservés au musée ; cependant ils étaient d’une telle extravagance, ils évoquaient des temps tellement immémoriaux et des anomalies si fantastiques d’un ancien monde disparu, que l’on pouvait davantage les admirer que les croire.
Le grand public, lui, fut emballé, car des extraits et des reproductions de l’article parurent dans la presse du monde entier. Partout, des auteurs ou des journalistes publiaient des papiers illustrés, racontant ou prétendant raconter les légendes du Livre Noir, s’étendant sur les horreurs de la momie, comparant les dessins du cylindre et les hiéroglyphes avec les symboles reproduits par Von Junzt et se livrant au sensationnalisme le plus fou et le plus éhonté pour propager d’incroyables théories et hypothèses. Les visiteurs du musée triplèrent, et l’intérêt universel est attesté par la pléthore de courrier que nous recevions à ce sujet, en majorité stupide et grotesque. Apparemment, la momie et son origine concurrençaient de près – pour les personnes imaginatives – la grande crise qui était le sujet de conversation essentiel de 1931 et 1932. Pour ma part, le principal effet de cette folie collective fut de me donner l’envie de lire le monstrueux volume de Von Junzt dans l’édition Golden Goblin, lecture qui me donna le vertige et la nausée, et je me réjouis de n’avoir pas eu connaissance de l’infamie totale du texte non expurgé.

Les échos archaïques qui se répercutaient dans le Livre Noir, mis en rapport avec les dessins et symboles si proches de ceux du mystérieux rouleau et du cylindre, avaient vraiment de quoi vous couper le souffle et vous emplir de crainte. Sautant un abîme de temps incalculable – au-delà des civilisations, des races et des terres que nous connaissons – ils évoquaient une nation disparue et un continent englouti remontant à l’aube des temps… celui auquel la légende a donné le nom de Mu, et dont d’anciennes tablettes écrites dans la langue naacal primitive parlent comme d’un pays florissant, déjà hautement civilisé il y a 200 000 ans, alors que l’Europe n’était habitée que par des entités hybrides et que l’Hyperborée disparue connaissait le culte atroce de l’idole noire amorphe Tsathoggua.
Il était question d’un royaume ou d’une province appelé K’naa, sur une terre très ancienne où les premiers humains avaient découvert de monstrueuses ruines laissées par ceux qui y avaient vécu auparavant, vagues entités inconnues descendant des étoiles pour vivre durant des ères dans un monde naissant, aujourd’hui oublié. K’naa était un lieu sacré, car de son sein se dressaient les hautes falaises de basalte du mont Yaddith-Gho couronné d’une gigantesque forteresse de pierres énormes, infiniment plus ancienne que l’humanité, construite par les rejetons étrangers de la sombre planète Yuggoth qui avaient colonisé la planète avant l’apparition de la vie sur la terre.
Les fils de Yuggoth avaient péri des millénaires plus tôt mais en laissant derrière eux un être vivant, terrible et monstrueux, qui ne pouvait mourir, leur dieu infernal, ou leur démoniaque patron Ghatanothoa, lequel était tapi pour l’éternité, invisible, dans les cryptes de la forteresse du Yaddith-Gho. Aucune créature humaine n’avait jamais escaladé le Yaddith-Gho ni vu cette forteresse blasphématoire sinon comme une lointaine silhouette anormalement géométrique se détachant contre le ciel ; mais la plupart des gens étaient persuadés que Ghatanothoa était toujours là, vautré dans les sombres abysses sous les murs mégalithiques. Il y en avait qui croyaient que des sacrifices devaient être offerts à Ghatanothoa, de crainte qu’il ne rampât hors de son repaire pour hanter le monde des hommes comme jadis il avait hanté celui des fils de Yuggoth.
On disait que si aucune victime n’était offerte, Ghatanothoa surgirait comme un miasme à la lumière du jour et descendrait le long des falaises de basalte du Yaddith-Gho pour détruire tout ce qu’il rencontrerait. Car aucun être vivant ne pouvait contempler Ghatanothoa, ni même une statue du dieu, fût-elle minuscule, sans subir une transformation plus horrible encore que la mort. Toutes les légendes des fils de Yuggoth affirmaient que la vue du dieu ou de son image provoquait la paralysie et une pétrification abominable au cours de laquelle la victime était changée en pierre et en cuir, extérieurement, alors que son cerveau demeurait perpétuellement vivant, horriblement emprisonné durant des millénaires et atrocement conscient du passage du temps mais restant impuissant jusqu’à ce que la chance et le temps achèvent la décomposition de la coquille pétrifiée et expose le cerveau à la mort. La plupart des cerveaux, naturellement, deviendraient fous bien avant cette bienheureuse libération à retardement. Aucun regard humain, disait-on, n’avait jamais vu Ghatanothoa, mais le danger était encore aussi grand à présent qu’au temps des fils de Yuggoth.
Il y avait donc un culte à K’naa, qui adorait Ghatanothoa, et qui, tous les ans, lui sacrifiait douze jeunes guerriers et douze vierges. Ces victimes étaient offertes sur des bûchers ardents dans le temple de marbre au pied de la montagne, car nul n’osait gravir les parois de basalte du Yaddith-Gho ni s’approcher de la citadelle pré-humaine qui le couronnait. Fabuleux était le pouvoir des prêtres de Ghatanothoa, puisque d’eux seuls dépendait la préservation de K’naa et de tout le continent de Mu du jaillissement pétrifiant de Ghatanothoa hors de son repaire souterrain ;
Il y avait dans le pays cent prêtres du Dieu Sombre, sous les ordres d’Imash-Mo, le Grand Prêtre qui marchait devant le roi Thabou à la fête du Nath et se dressait fièrement alors que le souverain se prosternait au sanctuaire. Chaque prêtre avait un palais de marbre, un coffre d’or, deux cents esclaves et cent concubines, et pouvoir de vie et de mort sur tous les habitants de K’naa, à part les prêtres du roi. Cependant, malgré tant de défenseurs, on craignait toujours que Ghatanothoa ne glissât des profondeurs et ne descendît lourdement de la montagne pour semer l’horreur et la pétrification. Dans les dernières années, les prêtres interdirent même aux habitants d’essayer de deviner ou d’imaginer quel pouvait être son redoutable aspect.
Ce fut en l’An de la Lune Rouge (correspondant, selon l’estimation de Von Junzt, à 173/148 av. J.-C.) que pour la première fois un être humain osa défier Ghatanothoa et sa menace sans nom. Cet hérétique audacieux se nommait T’yog, Grand Prêtre de Shub-Niggurath et gardien du temple de cuivre de la Chèvre aux Mille Petits. T’yog avait longuement réfléchi aux pouvoirs des divers dieux, et il avait eu d’étranges rêves et révélations concernant la vie de ce continent et des mondes précédents. Finalement, il fut certain que les dieux favorables aux hommes pouvaient être rassemblés contre les dieux hostiles, et se persuada que Shub-Niggurath, Nug et Yeb, ainsi que Yig le Dieu-Serpent étaient prêts à prendre parti pour l’homme contre la tyrannie et la présomption de Ghatanothoa.
Inspiré par la Déesse Mère, T’yog rédigea une étrange formule dans la langue naacal hiératique de son ordre, formule qui, croyait-il, immuniserait son possesseur contre le pouvoir pétrifiant du Dieu Sombre. Avec une telle protection, pensait-il, il serait possible à un homme hardi d’escalader les redoutables parois de basalte et de pénétrer – le premier entre tous les êtres humains – dans la forteresse cyclopéenne sous laquelle se tapissait Ghatanothoa. Face au dieu, soutenu par la puissance de Shub-Niggurath et de ses fils, T’yog croyait pouvoir dicter ses conditions et délivrer l’humanité de cette sombre menace. Tous les hommes libérés grâce à lui, il n’y aurait plus de bornes aux honneurs auxquels il pourrait prétendre. Il surpasserait tous les prêtres de Ghatanothoa ; et la royauté, la divinité même seraient sans doute à sa portée.
Ainsi T’yog écrivit sa formule protectrice sur un rouleau de membrane de pthagon (selon Von Junzt, la paroi intestinale du lézard yakith disparu) et l’enferma dans un cylindre de métal lagh gravé, ce métal apporté par les Anciens de Yuggoth et que l’on ne trouvait dans aucune mine de la terre. Ce talisman, dissimulé sous ses vêtements, lui servirait de bouclier contre les agissements de Ghatanothoa, et pourrait même peut-être faire revivre les victimes pétrifiées du Sombre Dieu si jamais cette monstrueuse entité surgissait et entreprenait son œuvre de dévastation. Il se proposait donc de gravir la montagne redoutable où jamais homme n’avait osé poser le pied, de pénétrer dans la citadelle mystérieuse et d’affronter dans son antre la créature diabolique. Il était incapable d’imaginer ce qui suivrait, mais l’espoir de devenir le sauveur de l’humanité lui donnait des forces et affermissait sa volonté.
Il n’avait pas, cependant, tenu compte de la jalousie et de la cupidité des prêtres choyés de Ghatanothoa. Dès qu’ils eurent vent de son projet, ils craignirent pour leur prestige et leurs privilèges, au cas où le Dieu-Démon serait détrôné, et protestèrent hautement contre le prétendu sacrilège en proclamant qu’aucun homme ne pouvait résister à Ghatanothoa et que toute tentative pour le défier n’aboutirait qu’à une abominable extermination de l’humanité qu’aucun prêtre, qu’aucune magie ne saurait éviter. En poussant ces cris ils espéraient tourner l’opinion publique contre T’yog ; mais tel était le désir du peuple d’être délivré de Ghatanothoa, et si ferme sa confiance dans l’art et le zèle de T’yog, que toutes ces protestations furent vaines. Le roi lui-même, qui n’était généralement qu’un homme de paille des prêtres, refusa d’interdire à T’yog ce hardi pèlerinage.
Alors, les prêtres de Ghatanothoa accomplirent par la ruse ce qu’ils ne pouvaient faire ouvertement. Une nuit, Imash-Mo, le Grand Prêtre, s’introduisit dans la cellule de T’yog au temple et lui déroba le cylindre de métal alors qu’il dormait ; silencieusement, il en retira le puissant talisman et le remplaça par un autre rouleau presque semblable, mais au texte assez différent pour n’avoir aucun pouvoir contre dieu ou diable. Après avoir remis le cylindre dans la tunique du dormeur, Imash-Mo s’en alla, fort satisfait, car il savait qu’il était peu probable que T’yog examinât de nouveau le contenu du cylindre. Se croyant protégé par le véritable talisman, l’hérétique gravirait la montagne interdite et se présenterait hardiment devant l’Esprit du Mal, et Ghatanothoa, qu’aucune magie ne repousserait, prendrait soin du reste.
Les prêtres de Ghatanothoa n’avaient plus besoin de prêcher et de s’élever contre le défi. Que T’yog agisse comme il l’entendait et aille à sa perte. Cependant, les prêtres conserveraient pieusement le rouleau volé – le véritable et puissant talisman – et le transmettraient de Grand Prêtre en Grand Prêtre pour être utilisé dans un avenir lointain, si jamais il devenait nécessaire de se défendre contre la volonté du Dieu-Démon. Imash-Mo dormit donc paisiblement jusqu’au jour, le véritable rouleau glissé dans un nouveau cylindre façonné à cet effet.
Ce fut à l’aube du Jour du Ciel Enflammé (un terme que n’a pas expliqué Von Junzt) que T’yog, accompagné des prières et des cantiques du peuple et après avoir été béni par le roi Thabou, partit vers la redoutable montagne, un bâton de bois de tlath à la main droite. Il portait sous sa tunique le cylindre contenant, croyait-il, le véritable talisman, car il n’avait pas découvert l’imposture. Il ne devina pas davantage l’ironie des prières entonnées par Imash-Mo et les autres prêtres de Ghatanothoa pour le protéger dans son entreprise.
Pendant toute la matinée, le peuple resta massé pour observer la lointaine silhouette de T’yog gravissant péniblement les pentes de basalte qu’aucun homme n’avait jamais foulées, et nombreux furent ceux qui s’attardèrent bien après qu’il eut disparu au-delà d’une périlleuse corniche contournant la montagne. Cette nuit-là, quelques dormeurs au sommeil léger crurent percevoir une espèce de frémissement, venant du sommet honni, mais l’on se moqua d’eux quand ils en parlèrent. Le lendemain, une foule immense observa la montagne, priant et se demandant quand T’yog reviendrait. Il en fut de même le jour suivant, et le surlendemain. Pendant des semaines, le peuple attendit et espéra, et puis il pleura. Personne ne revit jamais T’yog, qui avait voulu délivrer l’humanité de la peur.
Désormais, les hommes tremblaient en évoquant la présomption de T’yog, et s’efforçaient de ne pas penser au châtiment que lui avait valu son impiété. Et les prêtres de Ghatanothoa sourirent et raillèrent ceux qui osaient s’élever contre la volonté du dieu et lui refuser les sacrifices. Par la suite, le peuple eut connaissance de la ruse d’Imash-Mo ; mais il était trop tard. Tout le monde continua de penser qu’il valait mieux ne pas défier Ghatanothoa ; et nul ne l’osa plus jamais. Ainsi passèrent les siècles, les rois succédèrent aux rois, les Grands, Prêtres aux Grands Prêtres, des nations s’élevèrent et tombèrent en décadence, des terres surgirent de la mer et y retournèrent. Et au cours des millénaires K’naa disparut, et vint enfin le jour hideux des tonnerres et des tempêtes, des terribles grondements et des raz de marée qui engloutirent à jamais au fond de l’océan la terre de Mu.
Malgré tout, au fil des temps, des rumeurs d’anciens secrets parcoururent le monde. Dans des terres lointaines se retrouvèrent de blêmes fugitifs qui avaient survécu à la colère de la mer, et sous des cieux étrangers s’éleva la fumée des autels dressés aux dieux et démons disparus. Nul ne savait dans quelles abysses sans fond s’étaient noyées la montagne sacrée et la forteresse cyclopéenne du redoutable Ghatanothoa, mais certains murmuraient encore son nom et lui offraient d’immondes sacrifices, de crainte qu’il ne remontât des profondeurs océaniques pour répandre parmi les hommes l’horreur et la pétrification.
Autour des prêtres dispersés se fondèrent les rudiments d’un sombre culte secret (secret parce que les peuples de ces nouvelles terres avaient d’autres dieux et démons et repoussaient ceux des races étrangères) et au sein de ce culte bien des actions hideuses furent perpétrées et bien des objets étranges adorés. On murmurait qu’une ancienne lignée de prêtres fugitifs conservait encore le talisman authentique contre Ghatanothoa qu’Imash-Mo avait volé à T’yog dans son sommeil ; mais aucun d’entre eux n’était capable de déchiffrer le texte mystérieux, ni même de deviner dans quelle partie du monde avaient été situés la terre de K’naa, le redoutable mont Yaddith-Gho et la forteresse titanesque du Dieu-Démon.
Bien qu’il eût été florissant surtout dans les régions du Pacifique où s’était étendu jadis le continent de Mu, le bruit courait de la persistance du culte secret et détesté de Ghatanothoa dans la malheureuse Atlantide, et sur le plateau abhorré de Leng. Von Junzt laissait entendre qu’il y avait eu des fidèles dans le légendaire royaume souterrain de K’nyan, et apportait des preuves assez probantes de l’infiltration de ce culte en Égypte, en Chaldée, en Perse, en Chine, dans des royaumes sémites d’Afrique disparus, ainsi qu’au Mexique et au Pérou dans le Nouveau Monde. Il n’était pas loin d’affirmer qu’il avait eu des ramifications jusqu’en Europe et des rapports étroits avec la sorcellerie contre laquelle tonnaient en vain les bulles du pape. L’Occident, cependant, n’était pas une terre très favorable à son implantation ; et l’indignation du public – soulevée par certains rites et sacrifices hideux – élimina la plupart de ses branches. Finalement, cela devint un culte traqué, doublement fugitif et secret, sans pour autant que l’on puisse totalement exterminer ses racines. Il parvint à survivre tant bien que mal, surtout en Extrême-Orient et dans les îles du Pacifique, où ses enseignements se confondirent plus ou moins avec la culture ésotérique de l’Areoi polynésien.
Von Junzt faisait des allusions subtiles et inquiétantes à un contact réel avec le culte ; au point qu’en le lisant les rumeurs courant sur sa mort me faisaient frémir. Il parlait du développement de certaines idées concernant l’aspect du Dieu-Démon – une créature qu’aucun être humain (sauf peut-être le trop audacieux T’yog qui n’était jamais revenu) n’avait vue – et comparait ces hypothèses avec le tabou qui prévalait dans l’ancienne Mu où il était formellement interdit d’imaginer à quoi pouvait ressembler cette horreur. Il émanait une crainte singulière des chuchotements fascinés des fidèles, des murmures lourds de curiosité morbide à l’égard de la nature précise de ce que T’yog avait peut-être affronté avant sa fin (si fin il y avait eu), dans cet épouvantable édifice pré-humain sur la montagne redoutée et à présent engloutie, et je me sentis étrangement troublé par les allusions insidieuses et obliques de l’érudit allemand sur ce sujet.
Les hypothèses de Von Junzt sur l’endroit où se trouvait aujourd’hui le talisman original contre Ghatanothoa et l’utilisation qu’on avait pu en faire n’étaient pas moins troublantes. J’avais beau me répéter que tout cela n’était qu’un mythe, je ne pouvais me retenir de frissonner à l’idée d’un retour de ce dieu monstrueux et de la transformation d’une humanité subitement changée en une race de statues anormales, contenant chacune un cerveau vivant condamné à l’impuissance et à la lucidité pour des millénaires futurs. Le vieux savant de Düsseldorf avait une manière venimeuse de suggérer plus qu’il n’affirmait, et je comprenais fort bien pourquoi son abominable livre avait été interdit dans autant de pays et condamné comme blasphématoire, dangereux et maléfique.
La répulsion me donnait la nausée et cependant cette chose exerçait sur moi une fascination malsaine ; et je fus incapable de poser le livre avant de l’avoir lu jusqu’au bout. Les reproductions de dessins et d’idéogrammes censément originaires de Mu étaient remarquables et étonnamment semblables aux symboles gravés sur l’étrange cylindre et aux caractères du rouleau ; tout le récit foisonnait de détails évoquant une vague et irritante ressemblance avec les choses concernant la hideuse momie. Le cylindre et le rouleau, le Pacifique, la certitude qu’avait eue le vieux capitaine Weatherbee que la crypte gigantesque où la momie avait été découverte avait jadis été le souterrain d’un édifice considérable… tout cela me portait à me féliciter que l’île volcanique eût été engloutie avant que l’on pût ouvrir cette trappe mystérieuse.

Ce que j’avais lu dans le Livre Noir m’avait assez bien préparé aux articles de presse et aux événements qui commencèrent à attirer mon attention au printemps de 1932. Je me rappelle mal à quel moment précis les nouvelles de plus en plus fréquentes de répression policière contre de bizarres cultes fantastiques de l’Orient m’impressionnèrent mais dès le mois de mai, ou de juin, je compris qu’il se produisait dans le monde entier une surprenante et fébrile activité dans des organisations ésotériques ou mystiques généralement tranquilles et qui ne cherchaient pas à faire parler d’elles.
Je ne pense pas que j’aurais établi un rapport entre ces informations et les allusions de Von Junzt ou l’enthousiasme populaire soulevé par la momie et le cylindre conservés au musée, s’il n’y avait eu certaines syllabes significatives et des ressemblances indiscutables – que la presse soulignait à plaisir – entre les rites et les litanies des diverses sectes secrètes, portées à l’attention du grand public. Mais je ne pus m’empêcher de remarquer, avec une certaine inquiétude, qu’un nom revenait fréquemment dans ces rapports, sous diverses formes corrompues. Il semblait constituer le point central de ce culte et était manifestement considéré avec un singulier mélange de respect et de terreur. Ce nom était, selon les récits, G’tanta, Tanotah, Than-Ta, Gatan ou Ktan-Tah, et je n’avais nul besoin des suggestions de mes nombreux correspondants épris d’occultisme pour faire un rapprochement entre tous ces noms et celui que Von Junzt appelait Ghatanothoa.
Il y avait encore d’autres détails troublants. De très nombreux rapports citaient de vagues et craintives allusions à un « rouleau véritable », un objet d’une importance capitale et lourd de conséquences qui se trouverait entre les mains d’un certain « Nagob »… De même, un nom revenait sans cesse, orthographié suivant les cas : Tog, Tok, Yog, Zob ou Yob, et malgré moi mon cerveau surexcité le rapprochait du nom du malheureux hérétique, T’yog, dont faisait état le Livre Noir. Le plus souvent, ce nom était accompagné de phrases énigmatiques, comme « Ce n’est nul autre que lui », « Il a contemplé sa face », « Il sait tout mais il ne peut ni voir ni sentir », « Il a conservé le souvenir au cours des âges », « L’authentique rouleau le délivrera », « Nagob possède l’authentique rouleau », « Il peut nous dire où le trouver ».
Indiscutablement, quelque chose de très bizarre était dans l’air, et je ne m’étonnai guère que mes correspondants occultistes ainsi que les journaux à sensation du dimanche commencent à établir un rapprochement entre la résurrection anormale des légendes de Mu et l’exploitation de l’effroyable momie. Les premiers articles largement diffusés dans la presse du monde entier, insistant à la fois sur la momie et le cylindre et sur les récits du Livre Noir et y ajoutant des hypothèses insensées sur leur origine, avaient fort bien pu ranimer le fanatisme latent de centaines de groupes secrets, de sectes et d’associations de mystiques qui abondent dans notre monde complexe. Et les journaux ne cessaient de jeter de l’huile sur le feu, car les articles sur l’activité fiévreuse de ces cultes étaient encore plus insensés que les premiers récits.
Au cours de l’été, les gardiens remarquèrent un nouvel élément bizarre, parmi la foule de curieux qui, après la période de calme qui avait suivi la première flambée de publicité, était de nouveau attirée par la deuxième vague d’excitation. De plus en plus fréquemment, des visiteurs étrangers à l’aspect exotique – Asiatiques, Noirs barbus mal à l’aise dans leurs vêtements à l’européenne, individus basanés et chevelus – demandaient où se trouvait la salle des momies et on les retrouvait ensuite plantés devant le hideux spécimen du Pacifique dans une attitude d’extase ou de fascination. L’afflux de ces étrangers avait quelque chose de sinistre qui semblait impressionner les gardiens, et moi-même ne pouvais me défendre d’une certaine appréhension. Je ne pouvais m’empêcher de songer à l’agitation récente de tous ces cultes, et au rapport entre cette agitation et les mythes bien trop proches de la sinistre momie et de son cylindre.
Par moments, j’étais tenté de retirer la momie de la salle d’exposition, plus encore le jour où l’un des gardiens me révéla qu’il avait souvent vu aux heures les plus creuses, des étrangers se prosterner subrepticement devant elle et murmurer d’étranges incantations. Un autre gardien semblait souffrir d’une bizarre hallucination et affirmait que l’horreur pétrifiée, seule dans sa vitrine, se transformait imperceptiblement, que la posture des bras, des mains crispées, de l’expression de terreur de la figure changeait vaguement. Il ne pouvait se départir de l’idée épouvantable que ces horribles yeux protubérants étaient sur le point de s’ouvrir.
Ce fut au début de septembre, alors que la foule des curieux commençait à être moins dense et qu’il arrivait parfois qu’il n’y eût personne dans la salle des momies, que l’on tenta pour la première fois de couper le verre de la vitrine. Le coupable, un Polynésien basané, fut surpris à temps par un gardien, et maîtrisé avant d’avoir commis des dégâts. L’enquête révéla qu’il s’agissait d’un Hawaïen connu pour ses activités dans diverses sectes religieuses secrètes, qui avait été souvent condamné pour avoir accompli des rites anormaux et inhumains, et avoir offert des sacrifices sanglants. Certains des papiers trouvés dans sa chambre se révélèrent aussi énigmatiques qu’inquiétants ; il y avait parmi eux de nombreux feuillets couverts d’hiéroglyphes ressemblant tout à fait à ceux du rouleau du musée et à d’autres reproduits dans le Livre Noir de Von Junzt ; mais il fut impossible de lui faire dire ce que cela signifiait.
Une semaine à peine après cet incident une nouvelle tentative pour toucher la momie – en fracturant cette fois la serrure de la vitrine – aboutit à une seconde arrestation. Le coupable, un Cinghalais, avait un casier judiciaire aussi fourni que celui de l’Hawaïen, pour sa répréhensible activité dans diverses sectes interdites, et comme lui il refusa de parler aux policiers. Ce qui rendait cette affaire plus intéressante et plus inquiétante encore, c’était le fait qu’un des gardiens avait déjà remarqué plusieurs fois cet homme et l’avait entendu s’adresser à la momie en psalmodiant tout bas une étrange litanie où revenait sans cesse le mot « T’yog ». À la suite de cet incident, je doublai le nombre des gardiens dans la salle des momies en leur ordonnant de ne pas quitter des yeux un seul instant notre trop célèbre spécimen.
Comme on peut l’imaginer, la presse s’empara de ces deux incidents et en fit grand cas, rappelant encore une fois les histoires du fabuleux continent de Mu et proclamant hardiment que la hideuse momie n’était autre que l’audacieux hérétique T’yog, pétrifié par une chose qu’il avait vue dans la citadelle préhistorique où il s’était introduit, et préservé intact durant 175 000 ans de l’histoire tumultueuse de notre planète, que ces étranges fidèles représentaient des cultes originaires de Mu, et qu’ils adoraient la momie ou peut-être même cherchaient à la ranimer par des charmes ou des incantations. La presse à sensation s’en donnait à cœur joie.
Des journalistes rappelèrent avec insistance la vieille légende selon laquelle le cerveau des victimes pétrifiées de Ghatanothoa restait conscient et vivant, ce qui donna lieu aux hypothèses les plus folles. La mention du « talisman authentique » reçut aussi toute leur attention, et l’on put lire un peu partout que le talisman contre Ghatanothoa, volé à T’yog, existait encore quelque part et que les fidèles des cultes secrets essayaient d’entrer en contact avec T’yog lui-même pour des raisons bien à eux. Il résulta de cette nouvelle exploitation sensationnelle une troisième vague de visiteurs curieux, qui envahirent le musée pour venir contempler bouche bée l’infernale momie qui était à la source de tout ce bruit.
Ce fut parmi cette nouvelle vague de spectateurs – dont beaucoup avaient fait des visites répétées – que commença à circuler le bruit du changement d’aspect de la momie. Je suppose – si nous ne tenons pas compté de l’impression troublante du gardien peureux quelques mois plus tôt – que nous étions tous trop habitués à voir constamment des formes bizarres pour accorder une grande attention aux détails ; quoi qu’il en soit, ce furent les murmures surexcités des visiteurs qui finirent par attirer l’attention des gardiens sur la subtile mutation qui semblait se produire. Presque aussitôt, la presse eut vent de l’affaire, et l’on peut aisément imaginer quelles élucubrations elle provoqua.
Naturellement, je me mis à observer de près ce phénomène et vers la mi-octobre je fus certain qu’une désintégration de la momie était en cours. Par suite, peut-être, d’une influence chimique ou physique de l’atmosphère, les fibres mi-pétrifiées, mi-semblables à du cuir, semblaient graduellement s’assouplir, se détendre, provoquant un très net changement dans la position des membres et dans certains détails de la face crispée par la peur. Après un demi-siècle de parfaite conservation, c’était une transformation tout à fait troublante, aussi demandai-je au taxidermiste du musée, le docteur Moore, d’examiner avec soin l’objet répugnant. Il constata un relâchement général et un assouplissement des membres, et badigeonna la chose d’un astringent spécial mais n’osa pas aller plus loin de crainte de la voir se désintégrer subitement.
L’effet de tout cela sur les foules curieuses fut assez bizarre. Jusqu’alors, chaque nouvel article à sensation paru dans la presse attirait une nouvelle fournée de visiteurs passionnés mais à présent, bien que la presse ne cessât d’évoquer la transformation de la momie, le public semblait se méfier, et avoir acquis un sentiment de peur qui l’emportait même sur sa curiosité morbide. Les gens avaient l’air de penser qu’une aura sinistre planait sur le musée et la foule diminua au point que le nombre de visiteurs descendit au-dessous de la normale. Comme il y avait moins d’affluence, on remarquait plus encore les étrangers bizarres qui continuaient d’envahir nos salles, et dont le nombre ne semblait pas avoir varié.
Le 18 novembre, un Péruvien de sang indien fut pris d’une étrange crise d’épilepsie devant la momie, et hurla ensuite, sur son lit d’hôpital : « Elle a essayé d’ouvrir les yeux !… T’yog a essayé d’ouvrir les yeux pour me regarder ! » J’envisageais déjà de retirer l’objet de la salle, mais je me laissai détourner de ce projet lors d’une réunion de nos administrateurs qui ne voulaient rien modifier. Cependant, je comprenais que le musée commençait à acquérir une réputation sinistre, dans ce quartier paisible et austère. Après cet incident, je donnai l’ordre que personne ne soit autorisé à s’attarder devant la monstrueuse relique du Pacifique pendant plus de trois ou quatre minutes.
Le 24 novembre, après la fermeture à cinq heures du soir, un des gardiens remarqua un léger soulèvement des paupières de la momie. Le phénomène était presque imperceptible, on ne distinguait qu’un mince croissant de cornée à chaque œil, mais ce n’en était pas moins fort intéressant. Le Dr Moore, appelé en hâte, allait examiner à la loupe les infimes parties exposées de l’œil quand soudain les paupières parcheminées se refermèrent. Tous les efforts pour les soulever furent vains. Le taxidermiste n’osa pas employer de moyens plus radicaux. Quand il m’apprit par téléphone ce qui s’était passé j’éprouvai un sentiment de terreur sans commune mesure avec cet incident apparemment très simple. Pendant quelques instants, je partageai l’opinion, populaire et craignis qu’une malédiction surgie de la nuit des temps et du fond de l’espace ne planât sombrement sur notre musée.
Deux jours plus tard, un Philippin taciturne tenta de se laisser enfermer dans les salles à l’heure de la fermeture. Arrêté, conduit au poste, il refusa même de décliner son identité et fut écroué comme suspect. Cependant, la stricte surveillance de la momie semblait décourager les étranges hordes de visiteurs exotiques et leur nombre décrût sensiblement après la mise en application de l’ordre de « passer sans s’arrêter ».
Ce fut dans la nuit du jeudi 1er décembre que les événements se précipitèrent. Vers une heure du matin, des cris atroces, des hurlements de terreur et de douleur furent entendus, venant du musée, et plusieurs coups de téléphone de voisins affolés amenèrent rapidement, et simultanément, sur les lieux une équipe de policiers et plusieurs responsables du musée, y compris moi-même. Plusieurs agents cernèrent le bâtiment tandis que d’autres y pénétraient prudemment, avec les responsables. Dans la galerie principale, nous trouvâmes le veilleur de nuit, mort par strangulation – un bout de chanvre indien encore noué à son cou – et nous comprîmes qu’en dépit de toutes nos précautions un ou des intrus avaient réussi à s’introduire dans la place. À présent, cependant, un silence de mort planait sur les salles et nous avions presque peur de monter au premier, dans l’aile maudite où le drame s’était sûrement produit. Nous nous sentîmes un peu plus courageux après avoir allumé toutes les lumières, et nous finîmes par gravir le grand escalier qui menait à la salle des momies.

C’est à partir de ce moment que les rapports sur cette hideuse affaire ont été censurés, car nous fûmes tous d’accord pour penser qu’il était inutile d’affoler le public. J’ai dit que nous avions allumé toutes les lumières avant de monter. À notre arrivée, sous les faisceaux des projecteurs braqués sur les vitrines scintillantes et sur leur lugubre contenu, nous vîmes une horreur dont les détails stupéfiants témoignaient d’événements dépassant notre compréhension. Les deux intrus – qui devaient s’être cachés dans le bâtiment avant la fermeture – étaient là mais jamais ils ne pourraient être exécutés pour le meurtre du gardien. Ils avaient déjà payé leur crime.
Le premier était un Birman, l’autre un natif des îles Fidji, tous deux connus de la police pour leurs activités au sein de sectes effroyables. Ils avaient cessé de vivre, et plus nous les examinions plus nous étions persuadés que leur mort avait été monstrueuse, innommable. Les deux visages exprimaient une terreur si épouvantable, si inhumaine que le plus chevronné des policiers lui-même avoua qu’il n’avait jamais rien vu de semblable ; cependant, l’état des deux cadavres présentait des différences aussi considérables que significatives.
Le Birman était écroulé tout près de la vitrine de l’innommable momie, dont un petit panneau de verre avait été soigneusement découpé. Sa main droite était crispée sur un rouleau de membrane bleuâtre couvert d’hiéroglyphes gris et presque en tous points semblable à celui que contenait l’étrange cylindre conservé dans notre bibliothèque ; un examen subséquent permit cependant de constater quelques subtiles différences. Le corps ne portait aucune trace de violence, et à voir l’expression désespérée de cette figure crispée, on ne pouvait que conclure que l’homme était mort de peur.
Ce fut le Fidjien, tout proche de lui, qui provoqua chez nous le choc le plus violent. Un des policiers se pencha sur lui, et son cri d’effroi nous fit tous frissonner. Nous aurions dû deviner en contemplant la couleur grise de la figure naguère noire et convulsée de terreur, et les mains squelettiques – dont une était encore crispée sur une torche électrique – qu’il s’était produit quelque chose de hideux ; malgré tout, nous ne nous attendions pas à ce que la main hésitante du policier découvrit. Aujourd’hui encore, je ne puis penser qu’à ce paroxysme de crainte et de répulsion. En un mot, le malheureux intrus, qui moins d’une heure plus tôt était un solide Mélanésien bien vivant, projetant nul ne sait quels maléfices, n’était plus qu’une forme rigide et grise comme de la pierre, en tous points identiques par sa texture à l’horrible momie accroupie dans la vitrine violée.
Mais ce n’était pas encore le pire. Dépassant en horreur tout le reste, l’état de l’effroyable momie avait attiré notre attention avant même que nous nous penchions sur les cadavres. Il n’était plus question de changements subtils ou vagues, car elle avait à présent radicalement changé de position. Elle s’était tassée et singulièrement amollie ; ses mains griffues s’étaient abaissées et ne cachaient plus la figure crispée semblable à du vieux cuir et – que Dieu aie pitié de nous ! – ses abominables yeux protubérants étaient grands ouverts, et semblaient regarder fixement les deux intrus qui étaient morts de peur ou pour je ne sais quelle cause plus épouvantable encore.
Ce regard de poisson mort était hideusement hypnotique, et il nous hanta tous tandis que nous examinions les corps. Son effet sur nos nerfs était bien singulier, en vérité, car nous semblions sentir comme une curieuse rigidité envahir nos membres et gêner nos moindres mouvements, une rigidité qui se dissipa très bizarrement lorsque nous nous passâmes de mains en mains le rouleau couvert d’hiéroglyphes pour l’examiner de près. De temps en temps, je sentais mon regard irrésistiblement attiré par ces horribles yeux ronds dans la vitrine et quand je me retournai pour les examiner après avoir considéré les cadavres, j’eus l’impression de détecter quelque chose de tout à fait singulier sur la surface vitreuse des pupilles sombres et merveilleusement conservées. Plus je regardais, plus j’étais fasciné ; finalement je descendis à mon bureau – malgré cette étrange raideur de mes membres – pour chercher une forte loupe. Avec cet instrument j’entrepris un examen approfondi des pupilles fixes tandis que les autres m’entouraient avec curiosité.
J’avais considéré avec scepticisme la théorie selon laquelle les scènes et objets se photographiaient sur la rétine en cas de mort ou de coma. Mais à peine avais-je jeté un coup d’œil à travers ma loupe que je décelai la présence d’une espèce d’image autre que le reflet de la salle dans les globes oculaires protubérants et vitreux de cet innommable rejeton des millénaires enfuis. Sans aucun doute, il y avait une scène vaguement tracée sur la surface de cette rétine sans âge, et je dus reconnaître qu’elle représentait la dernière chose que ces yeux avaient vue de leur vivant, en des temps immémoriaux. Elle semblait se dissiper lentement, et je m’efforçai fébrilement d’ajouter une lentille à ma loupe afin d’accroître l’agrandissement. Cependant, elle avait dû être tout à fait nette et précise, quand bien même elle était infiniment petite, quand – réagissant à quelque charme maléfique des deux intrus – elle les avait fait mourir de peur. Grâce à la lentille supplémentaire, je pus distinguer de nombreux détails auparavant invisibles, et le groupe saisi de stupeur qui m’entourait écouta en silence le flot de paroles maladroites par lesquelles je tentais d’expliquer ce que je voyais.
Car là, en l’an 1932 à Boston, un homme contemplait une chose appartenant à un monde inconnu et totalement étranger, un monde disparu et oublié depuis des millénaires. Il y avait une vaste salle, aux murs gigantesques, que je voyais d’un de ses coins. Les murailles étaient recouvertes de bas-reliefs si hideux que même sur cette image floue leur bestialité blasphématoire m’écœurait. Je ne pouvais croire que ceux qui avaient gravé ces symboles étaient des humains, ni qu’ils avaient vu des êtres humains quand ils avaient formé et reproduit les épouvantables silhouettes ricanantes. Au centre de la salle il y avait une trappe colossale en pierre, ouverte pour permettre l’apparition d’une chose ou d’un objet caché sous terre. Cet objet aurait dû être nettement visible – et il avait dû l’être quand les yeux s’étaient ouverts devant les intrus saisis de panique – mais à travers mes lentilles ce n’était qu’une monstrueuse tache confuse.
Le hasard avait voulu que lorsque j’avais ajouté la deuxième lentille ma loupe ne fût braquée que sur l’œil droit. Un instant plus tard, je regrettai avec ferveur de n’avoir pas limité mes investigations à cet œil-là. Mais j’étais en proie au zèle de la découverte, aussi braquai-je ma puissante loupe sur l’œil gauche de la momie, dans l’espoir d’y voir une image moins floue. Mes mains tremblaient de surexcitation et mes doigts étaient anormalement raides, ce qui fait que je mis un certain temps à remettre ma loupe au point. À ce moment, je constatai immédiatement que l’image était beaucoup moins atténuée. Dans un éclair, je distinguai la chose insoutenable qui émergeait par la prodigieuse trappe, au fond de cette crypte cyclopéenne immémoriale d’un monde perdu… et je tombai sans connaissance en poussant un cri terrible dont je n’ai même pas honte aujourd’hui.
Quand on m’eut enfin ranimé, il n’y avait plus d’image distincte dans les yeux de la monstrueuse momie. L’inspecteur Keefe prit ma loupe pour regarder, car je ne pouvais me résoudre à contempler une fois de plus l’abominable entité. Et je remerciai de tout cœur les puissances du cosmos de n’avoir pas regardé plus tôt. Je dus faire appel à tout mon courage, et céder à bien des prières, pour rapporter ce que j’avais vu en ce hideux instant de la révélation. En vérité, je ne pus parler avant que nous soyons tous descendus dans mon bureau, hors de vue de cette chose démoniaque qui ne pouvait pas exister. Car je commençais à nourrir la plus terrible et la plus fantastique des hypothèses au sujet de la momie et de ses yeux vitreux ; je me disais qu’elle devait posséder une sorte de conscience infernale, et voir tout ce qui se passait autour d’elle, et qu’elle avait cherché en vain depuis la nuit des temps à communiquer quelque redoutable message d’une ère enfuie. C’était une notion folle, mais finalement je me dis que je conserverais peut-être ma lucidité si je relatais ce que j’avais entrevu.
Après tout, ce ne serait pas long. J’avais aperçu, suintant et émergeant de cette trappe béante dans la crypte cyclopéenne, une monstruosité si titanesque que je ne pouvais douter du pouvoir qu’elle avait eu de tuer par sa simple vision. Aujourd’hui encore il m’est impossible de la décrire avec le vocabulaire que j’ai à ma disposition. Je pourrais l’appeler gigantesque, tentaculaire, proboscidienne, semi-amorphe, plastique, mi-squameuse mi-rugueuse, avec des yeux de pieuvre… pouah ! Mais rien de ce que je pourrais dire ne parviendra jamais à donner une idée de l’horreur répugnante, infernale, inhumaine, extra-galactique, haineuse et inexprimablement maléfique de cet être fantastique surgi du néant et du chaos de la nuit infinie. Alors même que j’écris ces lignes le souvenir de cette vision me donne la nausée et le vertige. Et au moment où je rapportai ce que j’avais vu à mes compagnons, dans mon bureau, je dus lutter pour conserver la lucidité et ne pas perdre de nouveau connaissance.
Mes auditeurs ne furent pas moins émus. Pas un seul d’entre eux n’osa élever la voix et nous parlâmes en chuchotant pendant plus d’un quart d’heure en faisant de craintives allusions aux terribles légendes du Livre Noir, aux récents articles de journaux relatant l’agitation nouvelle des cultes secrets, et aux sinistres événements du musée. Ghatanothoa… Même son image infiniment réduite avait le pouvoir de pétrifier… T’yog… Le faux talisman… Il n’est jamais revenu… Le rouleau authentique qui pouvait combattre la pétrification… A-t-il survécu ?… Le culte infernal… Les phrases entendues… « Ce n’est autre que lui », « Il a contemplé sa face », « Il sait tout, bien qu’il ne puisse ni voir ni sentir », « Il a conservé la mémoire au cours des millénaires », « Le talisman authentique le délivrera », « Nagob possède le véritable rouleau », « Il peut nous dire où le trouver »…
Les premières lueurs grises de l’aube nous rendirent notre lucidité ; une lucidité qui fit de ce que j’avais entrevu un sujet tabou, une chose qu’il ne fallait pas chercher à expliquer et à laquelle nous ne devions même plus songer.
Nous ne confiâmes à la presse que des rapports tronqués, et plus tard nous coopérâmes avec les journaux pour effectuer de nouvelles suppressions. Par exemple, quand l’autopsie révéla que le cerveau et divers organes internes du Fidjien étaient normaux et en bon état, bien que scellés par les chairs externes pétrifiées – une anomalie qui est encore un sujet de débat de la part des médecins stupéfaits et perplexes – nous nous gardâmes d’en parler de peur de déclencher une panique. Nous ne savions que trop ce que la presse à sensation ferait d’un détail aussi troublant.
Les journaux firent cependant observer que l’homme qui avait tenu dans sa main le rouleau aux hiéroglyphes – et qui de toute évidence l’avait tendu à la momie par le trou pratiqué dans la vitrine – n’était pas pétrifié, alors que son camarade l’était.
Quand ils nous demandèrent avec insistance de procéder à certaines expériences – l’application du rouleau sur le corps du Fidjien pétrifié et de la momie elle-même – nous refusâmes avec indignation de nous prêter à une telle pratique. Naturellement, la momie fut retirée de la salle et transférée dans le laboratoire du musée pour y attendre un examen réellement scientifique en présence de plusieurs sommités médicales. Rendus prudents par les récents événements, nous l’entourâmes d’une garde doublée, ce qui n’empêcha pas une tentative d’entrée par effraction dans le musée, le 5 décembre à 2 h 25 du matin. Le système d’alarme fonctionna aussitôt et effraya les malfaiteurs qui, malheureusement, purent s’enfuir.
Je suis profondément reconnaissant que rien de plus ne soit parvenu à la connaissance du grand public. Je souhaite de tout mon cœur qu’il n’y ait plus rien à ajouter. Il y aura, bien entendu, des fuites et si jamais un malheur m’arrive, je ne sais, ce que mes exécuteurs testamentaires feront de ce manuscrit ; mais au moins l’affaire ne sera plus douloureusement présente à la mémoire de la population quand viendront ces révélations. D’ailleurs, personne ne les croira lorsqu’elles seront enfin divulguées. C’est bien ce qu’il y a de plus curieux, dans l’esprit du peuple. Quand la presse à sensation se répand en allusions, les gens sont prêts à croire n’importe quoi ; mais quand une révélation fantastique, anormale, est faite, ils haussent les épaules et se moquent. Sans doute cela vaut-il mieux, pour la santé mentale de tous.
J’ai dit plus haut que nous projetions un examen scientifique de l’épouvantable momie. Il eut lieu le 8 décembre, une semaine exactement après la précipitation des horribles événements, et fut dirigé par l’éminent Dr William Minot, assisté par Wentworth Moore, le taxidermiste du musée. Le Dr Minot avait été témoin de l’autopsie du Fidjien curieusement pétrifié, huit jours plus tôt. Étaient présents aussi deux des membres du conseil d’administration du musée, Lawrence Cabot et Dudley Saltonstall, les Drs Mason, Wells et Carver appartenant au personnel du musée, deux représentants de la presse et moi-même. Au cours de la semaine, l’état du hideux spécimen n’avait guère changé, sinon qu’un relâchement des fibres musculaires avait provoqué de temps en temps une altération dans la position des yeux ouverts et globuleux. Tout le personnel redoutait de regarder l’objet, car l’impression d’une observation consciente devenait intolérable, et je dus faire un effort sérieux pour assister à l’examen.
Le Dr Minot arriva peu après treize heures, et quelques minutes plus tard il commença son examen de la momie. Une désintégration considérable se produisit sous ses attouchements et à cause de cela – et de ce que nous lui avions dit concernant l’assouplissement graduel du spécimen depuis le début d’octobre – il décida de pratiquer une dissection totale avant que la substance se putréfie davantage. Comme tous les instruments nécessaires se trouvaient dans le laboratoire, il commença immédiatement, s’étonnant à haute voix de la curieuse nature fibreuse des chairs grises momifiées.
Mais son exclamation fut plus vive encore lorsqu’il pratiqua la première incision profonde car il en suinta lentement un épais flot cramoisi dont la nature – en dépit des temps infinis séparant la vie de l’horrible momie du temps présent – ne faisait aucun doute. Quelques coups de bistouri adroits révélèrent divers organes dans un état de conservation stupéfiant, tous intacts sauf aux endroits où la pétrification des chairs externes avait provoqué des malformations ou des altérations. La ressemblance de cet état avec celui du Fidjien mort de peur était si totale que l’éminent physicien ne put retenir un cri d’ahurissement. La perfection de ces horribles yeux protubérants avait quelque chose d’inhumain, et leur état précis eu égard à la pétrification du reste était bien difficile à déterminer.
À quinze heures trente, la calotte crânienne fut ouverte, et dix minutes plus tard notre groupe abasourdi prêta serment de secret, un secret que seul un document aussi prudent que ce manuscrit pourra jamais modifier. Les deux reporters eux-mêmes furent heureux de jurer aussi de garder le silence. Car l’ouverture avait révélé Un cerveau humain palpitant, encore vivant.
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