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Stories / Poems

Stories by j. paul suter

le juge suprême

french

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Un des plus grands exploits de la civilisation est d’avoir réussi à empêcher de vieux messieurs goutteux et dyspeptiques d’être aussi méchants qu’ils voudraient l’être. D’année en année, nous avons trouvé de nouveaux moyens pour les freiner. Nos législatures donnent à ces moyens force de loi, et les vieux messieurs en question ont de plus en plus de mal à donner libre cours à leur nature sauvage et vindicative. Sans aucun doute, ils sont beaucoup plus angéliques aujourd’hui, grâce à tout ce qui leur est interdit, que les vieux messieurs du siècle passé.
Prenons le cas de Sir Thomas Thorneycraft. Il pourrait être aujourd’hui, comme alors, juge à la Cour suprême de Londres. Il pourrait souffrir de la goutte, avoir un caractère obstiné, être une véritable tête de cochon, imbu de longues années d’autorité. (Certains d’entre nous sont encore affligés de tous ces maux.) Mais il n’aurait pas à faire respecter les lois anglaises d’il y a un siècle, il n’aurait pas l’autorité d’un juge suprême ; et jamais il ne pourrait condamner le petit Willie Hardesty.
C’était un matin typique de Londres, brumeux, nauséabond, assombri par les vapeurs humides montant de la Tamise. Sir Thomas commença mal sa journée, à son habitude. Il tendit la main vers le cordon de sonnette. Le malheur voulut qu’il fasse un faux mouvement et heurte de son orteil goutteux et douloureux le pied massif de sa table de chevet. Il hurla, appelant à grands cris Magruder et, au même instant, il vit que Magruder était déjà sur le seuil.
— Qu’est-ce, que ça signifie ? glapit rageusement Sir Thomas. Tu veux ma mort, hein ? Tu sais que je ne peux pas vivre sans manger ! Emporte ça !
— Ce sont les pommes de terre, Votre Honneur ? demanda Magruder en s’approchant sans grande appréhension.
— Le bacon, bonhomme, le bacon ! Est-ce que je peux manger du lard aussi gras et mou ? Tu sais que seul le bacon craquant convient à mon estomac !
— Je vais le faire remplacer immédiatement, Votre Honneur, répondit Magruder d’une voix apaisante, mais les petits yeux coléreux de son maître le considérèrent avec suspicion.
— Tu es entré avant que je sonné, Magruder. Que diable voulais-tu ?
— Calgrave est en bas, Votre Honneur.
— Calgrave ? Croit-il que j’aie envie de voir sa face de bourreau ici ?
— Il désire parler à Votre Honneur.
— Sacré Dieu, bonhomme, suis-je chez moi ? Faut-il qu’on vienne me déranger alors que je déjeune ? Et que le bourreau en personne m’impose sa présence ?
— Votre Honneur désire que je le fasse monter ? demanda imperturbablement Magruder.
— Bien sûr, bien sûr, fais-le monter. Et ne reste pas là à discuter ! Fais-le monter. C’est le moyen le plus rapide de se débarrasser de lui.
Magruder disparut comme une ombre ; mais la porte s’était à peine refermée qu’une fort importante pensée vint à l’esprit de Sir Thomas.
— Magruder ! rugit-il. Magruder ! Dieu damne le bonhomme, ne peut-il pas attendre que je finisse de parler avant de s’esquiver ? Magruder !
— Votre Honneur me demande ?
Le vieux serviteur reparut, calme et déférent. Son maître le foudroya du regard. Puis, tandis que l’idée qui l’avait poussé à le rappeler revenait à son esprit de magistrat, les traits de Sir Thomas s’altérèrent prophétiquement. Ce que cette altération prophétisait, c’était un sourire badin, qui plissa ses yeux et conféra à son expression cet aspect d’amabilité surprenante souvent observée sur les photographies de boxeurs surpris dans l’enceinte sacrée de leur famille. Sir Thomas alla jusqu’au bout. Il sourît largement, tout en s’humectant les lèvres avec gourmandise.
— Magruder !
— Votre Honneur ?
— J’ai des ordres à te donner, pendant que j’y pense. Ce soir, pour mon dîner, Magruder, tu te procureras…
Il s’interrompit et sourit de plus belle, tout à son plaisir anticipé.
— Tu te procureras un homard. Un beau homard, Magruder. Et tu le feras griller, mais pas trop. Le dernier était un peu trop cuit. Un homard grillé, Magruder ! Maintenant tu peux faire monter Calgrave.
Le serviteur hésita, l’air vaguement inquiet.
— Que Votre Honneur me pardonne mais… Votre Honneur a peut-être oublié les prescriptions de Sir Philip Riggs ?
Son Honneur ne les avait pas oubliées, comme le prouva son changement d’expression immédiat. Il était évident, aussi, que Sir Thomas se souvenait sans aucun plaisir des ordres de son médecin.
— Tu n’es pas là pour me donner des conseils médicaux, répliqua aigrement Sir Thomas.
Magruder s’inclina.
— Un homard aussi gros que celui que j’ai servi avant-hier à Votre Honneur ? Et qui lui a donné des cauchemars toute la nuit ?
Sir Thomas se hérissa mais jugea préférable de ne pas relever ce propos. Ses yeux fulgurèrent cependant, et une bonne partie de sa bonne humeur s’évapora.
— Fais monter Calgrave, grogna-t-il.
Le visiteur ne devait pas être loin, car presque aussitôt, et bien que la maison du juge fût vaste, Calgrave se présenta.
— Eh bien, eh bien, Calgrave, que diable…
Sir Thomas s’interrompit, prétextant une quinte de toux. Il en était souvent ainsi, chez ceux qui s’adressaient à Calgrave. Le bourreau de Londres ne portait pas le lugubre accoutrement de son état. En costume de ville il avait tout d’un citoyen respectable sans l’ombre de méchanceté dans son aspect. Si sa haute silhouette et son maintien austère frappaient, c’était davantage par la bonté que l’on devinait au fond de ses yeux sombres. Aucun homme ne se permettait de libertés avec Calgrave. Avec une multitude de délits et de crimes punis par la loi, l’Angleterre du siècle passé était une résidence précaire, même pour les plus favorisés de la fortune. On ne pouvait jamais être certain de ne pas rencontrer Calgrave dans l’exercice de sa profession avant – juste avant de mourir.
Cette considération n’avait certes pu venir à l’esprit de Sir Thomas ; cependant, après sa quinte de toux, il se fit plus aimable.
— Je siège à la cour dans une heure, Calgrave.
— Je ne retiendrai Votre Honneur qu’une minute ou deux. Je viens au sujet du petit Willie Hardesty.
Le bourreau s’interrompit, mais la figure de Sir Thomas resta impassible, et même perplexe.
— C’est aujourd’hui son anniversaire, Votre Honneur. Il a huit ans. Il paraît qu’on a organisé une petite fête pour lui, à la prison.
— Oui, oui, et alors ?
— Il doit être pendu demain matin, si Votre Honneur se le rappelle.
— Je ne me rappelle rien du tout, grommela Sir Thomas avec irritation.
— Votre Honneur l’a condamné il y a un mois. Il faisait partie d’une troupe de comédiens ambulants… et dans les rôles d’enfants il a beaucoup de talent, à ce qu’on dit… Un petit garçon aux boucles blondes, avec de grands yeux bleus…
— Je condamne un homme sur des faits, pas sur son aspect, rétorqua Sir Thomas.
— Dans ce cas précis, Votre Honneur, le condamné n’est pas un homme, mais un enfant.
— La loi anglaise ne fait aucune distinction. Si j’ai condamné cet individu, il le méritait.
Les lèvres minces du bourreau se pincèrent.
— Sans aucun doute, Votre Honneur. La réputation de Votre Honneur à la cour est bien connue. Ce petit bonhomme a jeté une pierre, qui a frappé un représentant de la loi…
— Ah !
La figure poupine de Sir Thomas prit cette expression glacée si redoutée dans le prétoire.
— Je crois me souvenir, en effet. C’était mon propre huissier du tribunal, Jones.
— Jones n’a jamais eu l’intention de porter plainte, Votre Honneur. Un autre officier de police a assisté à la scène et a arrêté l’enfant.
— Je me souviens, maintenant. Je me rappelle fort bien ! s’exclama le juge en frottant avec jubilation ses mains grasses. Une petite délicatesse de la loi. Le prévenu a lancé une pierre. L’a-t-il jetée sans malice ou avec intention de nuire ? Dans le premier cas il est acquitté, avec peut-être une réprimande pour sa négligence, ou une peine légère ; dans le second, c’est la pendaison. Oui, certes, je me souviens parfaitement de l’affaire. Elle m’a fait passer une matinée fort intéressante. J’ai jugé que la pierre avait été jetée avec malice, n’est-ce pas ?
— Ce qui signifie la pendaison, acquiesça gravement Calgrave. Mais il se peut que Votre Honneur, en considérant la lettre de la loi, ait oublié de tenir compte de l’extrême jeunesse du prévenu.
C’était une suggestion malheureuse. Sir Thomas se raidit.
— Je n’ai pas l’habitude d’oublier quoi que ce soit quand je siège au tribunal du roi ! s’exclama-t-il. Cet imbécile de Spensey a pris sur lui de défendre l’individu. Il a insisté ad nauseam sur cette histoire d’extrême jeunesse. J’ai jugé en tenant compte des faits.
— Le prisonnier est un tout petit enfant. Il a huit ans aujourd’hui mais on ne lui en donnerait que cinq. Je suis certain que si Votre Honneur le revoyait aujourd’hui, Votre Honneur tempérerait sa justice de miséricorde.
— Écoutez un peu, Calgrave, bougonna Sir Thomas en se levant de sa table pour aller brandir un index boudiné sous le nez du bourreau, vous n’allez tout de même pas m’apprendre mon devoir !
— Certainement pas, Votre Honneur.
— Alors vous cherchez à vous épargner un travail. Eh bien, cela ne sera pas ! Voilà ma réponse, et maintenant laissez-moi déjeuner en paix.
Le bourreau ne broncha pas. Le bruit courait qu’il avait été jadis un homme de haute naissance, qui avait cherché l’incognito dans cette sinistre profession pour des raisons demeurées mystérieuses. Ce fait, s’il était réel, l’enhardit peut-être, et lui permit de croiser le regard intolérant de Sir Thomas.
— Si je puis me permettre, Votre Honneur, observa-t-il calmement, cela m’aurait coûté moins de peine, moins de travail comme il plaît à dire à Votre Honneur, de pendre cet enfant plutôt que de faire cette visite. Dans ma profession, il m’est arrivé de priver bien des gens du précieux don de la vie, des hommes, des femmes, des enfants. Mais jamais un être aussi jeune, Votre Honneur.
— Inutile de prolonger cette discussion, Calgrave. Vous avez ma réponse, rétorqua aigrement Sir Thomas.
Le bourreau reprit, comme s’il n’avait rien entendu :
— En prison, ils ont essayé de rendre ce petit bonhomme heureux, Votre Honneur. Ils lui ont acheté des jouets, et certains des criminels les plus endurcis eux-mêmes ont joué avec lui, lui ont raconté des histoires, de jolis contes, Votre Honneur, tels qu’un enfant peut en écouter sans dommage. Il ne comprend pas ce qui va lui arriver demain matin. Ils ont pensé qu’il valait mieux ne pas le lui dire.
Sir Thomas tourna le dos à Calgrave et revint à la table où l’attendait son petit déjeuner. Au passage, il tira sur le cordon de sonnette. Finalement, il pivota et tourna sa figure obstinée vers le bourreau.
— Si vous êtes venu demander sa grâce, ce que je soupçonne, vous pouvez repartir et faire votre devoir. J’ai jugé cette affaire selon les faits, les preuves. Magruder va vous raccompagner.
Calgrave s’inclina et se dirigea lentement vers la porte. Il y croisa le domestique qui arrivait. Les deux hommes échangèrent un regard. Tristement, presque imperceptiblement, le bourreau secoua la tête. Puis il s’en alla, laissant Sir Thomas Thorneycraft apaiser sa mauvaise humeur en se régalant du bacon croquant que Magruder lui avait apporté sur un plateau d’argent ciselé.
Il semblait cependant que Sir Thomas ne fût pas dans un bon jour. Tout d’abord, en allant de sa demeure au palais de justice, sa voiture fut prise dans un embouteillage, ce qui le retarda de plusieurs minutes. Ce contretemps, pourtant assez habituel, ne manquait jamais de susciter son irascibilité. Il l’exprima hautement et vertement. Il était encore congestionné de fureur et enclin à marmonner des imprécations lorsque, revêtu de sa robe et coiffé de sa perruque, il vint s’installer au banc de la cour.
Ce fut aussi un mauvais jour pour les prévenus. Les avocats expérimentés, remarquant une certaine lueur dans l’œil torve de Sir Thomas, imaginèrent aussitôt d’excellentes raisons pour faire ajourner les affaires de leurs clients. Avant la fin de la journée, ceux qui n’avaient pas eu cette prévoyance regrettèrent amèrement leur manque de sagacité.
Les lourdes peines qu’il imposa aiguisèrent plus qu’elles n’apaisèrent l’humeur morose de Sir Thomas. Même son excellent déjeuner ne parvint pas à le dérider. Tard dans l’après-midi, ayant rendu sa propre version de la justice anglaise et terminant un peu plus tôt que de coutume, il se trouva, s’il était possible, plus coléreux et goutteux encore que dans la matinée. Tout en descendant péniblement l’escalier menant à la petite porte de côté réservée aux magistrats, il prévoyait que son cocher allait être en retard et s’apprêtait à piquer une superbe crise de rage.
Sans aucun doute, le jeune homme qui l’aborda sur le seuil avait choisi un moment bien peu propice. Ce garçon, dont la figure assez pâle était sauvée de la banalité par des yeux expressifs et intelligents, semblait s’attendre à l’accueil peu amène qu’il reçut.
— S’il plaît à Votre Honneur… murmura-t-il timidement.
Sir Thomas rougit et s’arrêta net, tout hérissé.
— Par exemple ! Spensey ! Je me demande quand les petits morveux d’avocaillons de votre espèce apprendront que je n’ai pas le temps de causer quand je quitte la cour ? Une fois par hasard, vous plaidez une affaire, et naturellement vous la perdez, et cela vous rend aussi gonflé d’orgueil que si vous étiez le Lord Maire en personne. Eh bien, monsieur, allez-vous me dire ce que vous me voulez ? Vous n’avez donc pas de langue ? Vous vous imaginez que je vais passer la soirée ici à attendre que vous veuillez bien parler ?
Le jeune homme parla alors, rapidement, précipitamment, dans l’espoir sans doute de pouvoir s’exprimer avant qu’un inévitable torrent de mots ne le réduise au silence.
— Un jeune garçon doit être pendu, Votre Honneur. Il n’est pas coupable d’un délit intentionnel. Je l’ai défendu devant la cour, mais les circonstances ne lui ont pas été favorables. Si Votre Honneur n’intervient pas, la majesté de l’Angleterre sera souillée par le sang d’un innocent, le sang d’un petit enfant. Je suis certain que Votre Honneur dans sa grande bonté…
Sir Thomas s’était enfin remis du premier choc d’indignation pour pouvoir s’exprimer. Il parla longuement, et tumultueusement. Le jeune avocat le regarda d’abord avec quelque espoir ; puis il se détourna, tête basse, et s’éloigna.
— Et à l’avenir veillez à ne pas bloquer mon chemin et à ne pas vous adresser à moi. Et inutile d’espérer gagner des procès dans ma cour, conclut Sir Thomas en élevant la voix afin que son propos soit bien entendu.
Traînant la jambe, il se dirigea vers le bureau privé des magistrats afin d’y attendre sa voiture, mais s’arrêta sur le seuil pour jeter un regard vengeur à la silhouette déconfite de l’avocat.
Ce fut une erreur ; cependant, s’il avait simplement jeté un bref coup d’œil et poursuivi son chemin, il aurait pu éviter le désastre. Ayant la vue basse, il ne vit pas Spensey se baisser. Lorsqu’il comprit ce qui se passait, ce fut grâce à un sens autre que la vue. Un petit objet dur, mu par une grande vélocité, frappa l’arête du nez de Sir Thomas ; sur quoi le juge, portant les deux mains à cet appendice rouge et proéminent, poussa un hurlement de douleur.
— Au secours ! À la trahison ! Au secours ! On m’assassine ! glapit-il à qui voulait l’entendre.
Instinctivement, il ferma les yeux, pour se protéger peut-être d’un nouvel assaut ; mais il les rouvrit promptement quand la réponse à son cri d’alarme retentit, juste devant lui :
— Pendez-moi si vous voulez, Hérode ! Lâche tueur d’enfant ! Moi aussi je peux jeter des pierres ! Je ne vous fuis pas ! Prenez-moi ! Arrêtez-moi et pendez-moi !
C’était Spensey ; un Spensey transfiguré par une fureur soudaine. Sa figure pâle était à présent livide. Ses yeux sombres fulguraient de rage. Lâchant une seconde pierre qu’il avait ramassée au cas où la première manquerait sa cible, il brandit son poing sous le nez de Sir Thomas.
— J’ai jeté cette pierre avec malice ! Avec malice, vous entendez, vieux couard ? Pendez-moi si vous l’osez !
Sir Thomas recula d’un pas ; Spensey avança d’autant, tout en secouant son poing et en proférant ses vitupérations, comme un homme hors de lui. Le Juge suprême éleva la voix dans un cri perçant, agrémenté d’un singulier bruit de gargouillis dû au flot de sang assez copieux coulant de son nez sur sa bouche et son ample bedaine. Craignant de nouvelles violences, il fit un bond en arrière ; ce qui fut sa deuxième erreur.
Car l’huissier arrivait en courant, alerté par les cris. La collision, entre Sir Thomas et lui, fut brutale. Ils s’écroulèrent tous les deux.
Sir Thomas poussa un nouveau rugissement. Son pied goutteux avait heurté la marche de pierre.
— Au meurtre ! À l’assassin ! glapit-il en haletant.
L’huissier du tribunal possédait cette faculté aussi rare qu’utile : de la présence d’esprit. Peut-être le juge n’avait-il pas vu qui avait provoqué sa chute ; c’était une bien mince chance, mais qui valait d’être saisie. L’huissier avait à peine touché le sol qu’il se releva d’un bond et s’éloigna du magistrat ruant et rugissant.
— Me voilà, Votre Honneur ! J’arrive, hurla-t-il d’une voix de stentor.
Il fut aussi le premier, de la petite foule qui s’était assemblée, à atteindre Sir Thomas et à remettre sur son pied valide cet estimable gentleman.
— Appelez la voiture de Son Honneur ! Appuyez-vous sur moi, Votre Honneur. Aurait-on attenté à la vie de Votre Honneur ?
— C’est cet homme ! Arrêtez-le ! ordonna Sir Thomas en agitant un bras en direction de la foule qui recula précipitamment, à l’exception d’un individu.
Cet individu était Spensey. Il était toujours aussi pâle, mais il avait recouvré son calme.
— Je suis là, huissier. Je ne vais pas m’enfuir, n’ayez crainte. Ma mort ne sera qu’une tache bien légère sur la majesté de l’Angleterre, comparée au meurtre d’un enfant.
— Arrêtez-le ! Collez-lui les menottes ! Mettez-le aux fers ! Qu’est-ce que vous attendez ? Et où diable est Riggs ? Est-ce que cet imbécile s’imagine que j’ai le temps d’attendre qu’il ait terminé ses visites ? Ne sait-il pas que je suis grièvement blessé ?
Considérant que Sir Philip Riggs, cet éminent médecin, ne pouvait absolument pas avoir été déjà prévenu, son absence aurait été facilement explicable… à tout autre que Sir Thomas. Par bonheur, toute explication se révéla inutile. La voiture du juge, qui avait été retenue par un embarras de circulation, arriva. Le fleuron blessé de la Justice Royale y fut hissé, non sans proférer un chapelet d’insultes à quiconque se trouvait là et qui, venant d’une moindre personnalité, auraient relevé du tribunal correctionnel. Spensey partit sous bonne garde, déjà presque pendu. Sir Thomas se laissa tomber sur le siège capitonné en marmonnant des jurons, accompagné par un auxiliaire de justice qui, fort sagement, garda le silence. Ils gagnèrent ainsi la demeure du juge.
Installé dans son grand lit à colonnes par l’humble Magruder, le magistrat attendit impatiemment l’arrivée de son médecin. Lorsque Sir Philip apparut entre les rideaux de soie séparant la chambre des autres pièces des appartements de Sir Thomas, cette impatience se traduisit par des réflexions plutôt diffamatoires sur la place qu’occupait le médecin au sein de son honorable profession. Sir Philip Riggs, cependant, mince et prospère, avait appris depuis longtemps à répondre à l’irascibilité de ses riches patients avec un humour subtil. Quand ils l’injuriaient, il riait tout bas, appréciait, et gonflait sa note d’honoraires.
— Ah ! répliqua-t-il avec admiration. Que je voudrais avoir l’esprit de Votre Honneur. Bien que blessé, et grièvement je le crains, Votre Honneur a encore le cœur à plaisanter !
— Grièvement, dites-vous ?
L’appréhension calma instantanément le juge. Sir Philip se frotta gravement le menton. Une longue pratique de sa profession lui avait enseigné la technique de l’hésitation quand un malade posait une question.
Le retard de la réponse engendre l’inquiétude, et cette inquiétude est l’état d’esprit souhaitable chez un patient.
— Le nez est très proche du cerveau, dit-il enfin. Toute blessure dans cette région peut avoir des conséquences déplorables.
La figure rubiconde de Sir Thomas commença à prendre la teinte d’une croûte de pâté bien dorée.
— Mais ce n’est pas mortel ? Vous n’avez pas parlé de conséquences mortelles, hein ?
Sir Philip ferma sa trousse et s’arrêta un instant, une main sur la portière de soie de la porte.
— Il est trop tôt pour faire un diagnostic, répliqua-t-il non sans dignité. Je reviendrai voir Votre Honneur dans la matinée.
Il laissa derrière lui un patient soucieux, qui se laissa retomber sans grand espoir sur ses oreillers ; mais il l’avait quitté à l’heure du dîner. Pour Sir Thomas, c’était le moment principal de la journée – le sommet vers lequel montaient graduellement les jours, depuis le petit déjeuner, selon une courbe ascendante. L’homme accablé finit par avoir la force de sonner Magruder.
— Bon Dieu, Magruder, je ne dîne donc pas, ce soir ? tonna-t-il.
— Le dîner de Votre Honneur est sur le feu, répondit-il. Sir Philip a dit que Votre Honneur pouvait prendre un peu de bouillon léger et une tranche de pain grillé.
Sir Thomas s’assit dans son lit, quelque peu ranimé.
— Il a dit ça, hein ? Lui as-tu parlé du homard que tu avais ?
Magruder toussota discrètement, une main à sa bouche.
— Ma foi non, Votre Honneur. Point du tout.
— Et il ne t’en a pas parlé, lui ?
— Du homard, Votre Honneur ? Cette idée ne lui est certainement pas venue, assurément.
— A-t-il précisé que je ne devais pas manger de homard ?
— Non, Votre Honneur, il a simplement conseillé un bouillon léger…
— Magruder !
Le patient se laissa retomber contre ses oreillers, épuisé mais sans abandonner l’idée qui l’avait fait se redresser.
— Je suis bien affaibli, Magruder. J’ai besoin de me remonter. Un bouillon léger et un toast ne sauraient me faire de bien. Tu peux me servir le homard grillé que nous avions prévu.
Le vieux domestique resta muet de consternation. Cependant, il finit par se permettre une faible remontrance.
— Le docteur a prescrit un peu de bouillon léger et une tranche de pain grillé, Votre Honneur.
— Sers-les-moi, Magruder, sers-les-moi, sers-moi ce que tu veux. Mais n’oublie pas mon homard grillé.
De longues années de harcèlement, subies tout naturellement, luttèrent dans le cœur de Magruder contre son sincère sentiment du devoir. Le devoir l’emporta, pour le moment.
— Que Votre Honneur me pardonne ma présomption. J’avais un père, Votre Honneur… pas un homme de votre prestige, bien sûr, mais il a été blessé un peu de la même façon… au nez, je veux dire. Au cours d’une bagarre dans un bar. Une histoire assez vulgaire, je le crains, Votre Honneur. Ce soir-là, il a mangé un grand plat de langoustines. Il les aimait beaucoup.
— Et alors, Magruder ?
Sir Thomas avait parlé sèchement mais son intérêt avait été éveillé.
— J’étais encore tout petit à cette époque, Votre Honneur, mais je me souviens fort bien que nous avons fait chauffer une brique dans le four, et l’avons enveloppée dans un linge pour la lui placer sur l’estomac. Cela l’a soulagé, mais ne l’a pas sauvé, Votre Honneur.
— Hein ? Tu veux dire qu’il est mort ?
— Le lendemain même, Votre Honneur.
Sir Thomas se redressa.
— Il était vieux, ton père ?
— Plutôt plus jeune que Votre Honneur.
— Mais il avait mangé beaucoup de langoustines ?
— Sans doute, Votre Honneur, seulement il faut une certaine quantité de langoustines pour égaler la taille d’un homard.
Le magistrat soupira. Sa tête tomba sur sa poitrine, et il resta plongé dans la mélancolie. Pendant un long moment, il resta silencieux.
— Est-ce un beau homard, Magruder ? Bien frais ? murmura-t-il enfin.
— Oui, Votre Honneur. Un bien gros homard.
Encore une fois, Sir Thomas soupira. Des larmes perlèrent à ses yeux. Il pianota du bout des doigts sur sa courtepointe rayée.
— Tu peux me servir le homard, Magruder, conclut-il finalement. Je ne le mangerai pas tout entier, mais j’aimerais au moins y goûter. Ce sera assez nourrissant.

Magruder reconnut sa défaite… il négligea le bouillon et le toast. L’odeur qui monta aux narines impatientes de Sir Thomas fut celle d’un superbe homard grillé, à la carapace rouge et dorée, que seuls peuvent réussir des cuisiniers qui vivent pour leur art plutôt que par lui. Servi dans un vaste plat creux, il trempait ses énormes pinces dans une sauce faite de vinaigre et de beurre fondu, agrémentée discrètement d’un peu de persil haché. Une chope de bière trônait sur le plateau à côté du plat. Ce n’était pas une grande chope, et Magruder avait jugé que la bière serait plus légère qu’un vin capiteux. Il y avait aussi des pommes de terre sautées toutes dorées et le tout était accompagné de quelques tranches de pain tout juste passé au four, beurré et salé. Si Sir Thomas était condamné à mourir d’excès de homard, du moins pourrait-il trépasser avec une distinction gastronomique.
— Aaaaah ! souffla-t-il avec un profond sentiment.
— Dois-je aller chercher le bonnet de nuit de Votre Honneur ? La soirée est plutôt humide, proposa Magruder, prévenant.
— S’il te plaît, murmura benoîtement son maître.
Le bonnet de nuit, en flanelle rouge, cacha la calvitie prononcée du magistrat et le transforma en un de ces petits gnomes de céramique, fabriqués en Italie, qui ornent souvent les pelouses de la bourgeoisie.
— Votre Honneur prendra bien garde de ne pas trop manger ?
Le Juge suprême avait été confortablement accoté contre ses oreillers, les couvertures bien tirées devant lui et le plateau savoureux placé sur ses genoux. Il préféra ignorer cette question.
— Tu peux me laisser, Magruder. Quand j’aurai besoin de toi, je sonnerai.
Une demi-heure plus tard, il sonna. Il avait jeté au sol les couvertures et les oreillers et il était allongé sur le dos, l’air quelque peu coupable. Magruder le recouvrit et le borda et, en soupirant, remporta le plateau. Sir Thomas avait bien tenu sa promesse. Il n’avait pas mangé tout le homard. La moitié d’une pince était encore intacte.
— À présent, je vais dormir, annonça le patient avec une sereine assurance.
Avant de sortir de la vaste chambre, Magruder disposa les chandelles de manière que leur lueur ne gêne pas le sommeil de son maître. Il allait partir quand la voix somnolente le rappela.
— Cette maudite blessure me fait souffrir, déclara Sir Thomas. Au diable, ce Spensey !
— Le nez de Votre Honneur… ?
— Apporte une chandelle, Magruder. Et un miroir.
Ces accessoires d’examen révélèrent que l’appendice nasal malmené était énormément enflé et bien plus rouge qu’auparavant, mais la lumière vacillante de la flamme ne permettait pas de distinguer nettement le point précis de l’impact. Ce point prenait dans la mémoire de Sir Thomas une importance considérable. Il n’avait pas oublié les sinistres implications de Riggs.
— Est-ce sur l’arête ou à l’extrémité ? Allons, parle ! ordonna-t-il à Magruder.
— À mon avis, Votre Honneur, il est enflé de partout, répondit le fidèle serviteur.
— Mais où est-ce pire ? Où est-ce le plus enflé ?
— Si Votre Honneur voulait bien ne pas bouger, je pourrais l’examiner sous tous les angles.
Sir Thomas ne bougea pratiquement plus. Magruder contourna le pied du lit, le bougeoir à la main, en s’efforçant très consciencieusement de concentrer son attention sur l’élément le plus proéminent du visage de son maître, mais regardant malgré lui avec fascination les petits yeux furieux qui suivaient impatiemment son déplacement.
— Eh bien ? Eh bien ? demanda le patient.
— À mon avis, Votre Honneur, la portion supérieure du nez de Votre Honneur est un peu plus gonflée… mais tout est relatif.
— Magruder, tu n’es qu’une bête ! Si j’ai besoin de toi, je sonnerai !
— Très bien, Votre Honneur.
Le vieux serviteur était cependant encore à portée de voix quand une pensée horrible assaillit le malade.
— Tu ne t’éloigneras pas, Magruder ? Tu n’oublieras pas que je suis malade ? J’ai toujours été un bon maître pour toi, n’est-ce pas ?
Une telle humeur, bien que rare, n’était pas entièrement inattendue. Elle correspondait aux moments où, souffrant d’une légère affection, Sir Thomas se persuadait volontiers que sa fin était proche.
— Votre Honneur est un excellent maître. Un coup de sonnette, et j’arriverai aussitôt.
Magruder eut le droit de se retirer, et Sir Thomas s’abandonna à de déplaisantes réflexions qui, comme l’on pouvait s’y attendre de la part d’un esprit porté sur la justice et la loi, prirent un cours fort logique. Leur point de départ avait un rapport avec ce qu’avait dit Sir Philip. Le nez est près du cerveau, avait-il déclaré. Toute blessure au nez risque d’être… Avait-il dit « mortelle » ? Magruder avait assuré que le haut du nez de Sir Thomas était plus enflé, toutes proportions gardées. Le haut était plus près du cerveau. Par conséquent…
Dans son énervement, Sir Thomas donna un coup de pied, de pied goutteux, dans la table à écrire placée fort commodément à côté de son lit. Quelques jurons et blasphèmes lui échappèrent. Il les interrompit vivement, et fut baigné d’une sueur froide à la pensée de ce qu’il venait de faire. Il avait blasphémé alors qu’il avait un pied dans la tombe ! Le haut de son nez, près du cerveau, était grièvement blessé, et il avait osé jurer !
Finalement, il s’endormit ; mais ni un nez enflé ni un orteil goutteux ne sont propices à un sommeil paisible. De plus, son estomac était plutôt lourd. Il se réveilla, pour se plonger dans des pensées plus sombres encore ; puis l’épuisement le fit sombrer de nouveau dans un sommeil agité ; et il se réveilla encore une fois, après un cauchemar confus. Il avait envie de sonner Magruder, mais la crainte de son propre salut spirituel le rendait anormalement prévenant. Le vieux serviteur devait dormir. Le réveiller, sauf pour des raisons tout à fait urgentes, serait en quelque sorte un péché et Sir Thomas estima que le péché était un luxe qu’il ne pouvait se permettre pour le moment. Il s’efforça de se rendormir, frissonnant dans la lumière vacillante des chandelles qui projetaient des ombres sinistres dans les coins de la chambre. Dans le fond, au-delà du lit, il voyait les rideaux de soie séparant son appartement privé des autres pièces de la maison. Un courant d’air invisible les agitait doucement. Ce mouvement irrita Sir Thomas, provoquant en lui une sensation fort proche de l’horreur. Plus d’une fois, sa main se glissa vers le cordon de sonnette, pour appeler Magruder, mais il la retint.
Dans l’ensemble, il passa une fort mauvaise nuit. Il se mit à compter les heures, que sonnait le clocher d’une église voisine. Chacune de ces répétitions le remontait un peu ; une heure de plus était passée. Il devait être trois heures du matin quand il tomba dans l’unique sommeil profond de cette nuit d’insomnie. Son corps se détendit. Son nez et son orteil goutteux semblaient avoir signé une trêve. Couché sur le dos, la bouche ouverte, il s’abandonna aux délices de l’inconscience totale que ne troublèrent même pas ses ronflements sonores.
La conscience de Sir Thomas ne troublait jamais son cœur. La période durant laquelle il dormait à présent aussi paisiblement qu’un bébé (si un bébé pouvait être vieux et gras, et souffrir d’un peu d’asthme) était celle qui avait été signalée, par deux fois et avec assez de virulence, à son attention. À quatre heures, les exécutions commençaient à Newgate. Calgrave était venu rappeler à Sir Thomas que le petit Willie Hardesty devait mourir ce matin. Spensey le lui avait répété avec force. Et pourtant, le juge dormit… jusqu’à ce que le tintement d’une cloche lointaine le réveillât.
En soi, la cloche n’aurait guère pu troubler son sommeil ; venant de fort loin dans l’air frais du petit matin, elle ne frappait pas trop fortement ses tympans. Mais elle avait une alliée. Alors même que ce glas commençait de sonner, quelque chose de semblable à une grande main aux doigts crochus parut serrer fortement le gros ventre de Sir Thomas. Il se réveilla en hurlant, saisi de terreur. Car le lointain tintement de la cloche pénétrait sa douleur physique et, quand bien même il ne s’avouait pas son message, il le comprenait.
— Magruder ! glapit-il.
Et puis, se rappelant que sa voix ne pouvait franchir les pièces et les corridors, il réussit à se redresser suffisamment pour tirer le cordon de sonnette.
— Magruder ! Je me meurs ! claironna-t-il d’une voix rauque, et avant même que son domestique encore tout ensommeillé puisse répondre il cria : Qu’est-ce que c’est que cette cloche ?
— On sonne le glas tant que durent les exécutions, Votre Honneur. Je crois qu’il y en a cinq, ce matin. Le petit Willie Hardesty doit être le dernier. Le glas cessera quand ils auront fini, Votre Honneur.
— Magruder ! Où es-tu, Magruder ? gémit Sir Thomas.
— Je suis là, Votre Honneur.
— Il m’a traité de vieux couard, Magruder. Il m’a traité de tueur d’enfants. Il a essayé de me tuer avec une pierre, Magruder.
— Votre Honneur devrait essayer de dormir. Je vais envoyer une des servantes chercher Sir Philip.
— Pas encore ! Pas le temps…
Le patient se redressa, les deux mains crispées sur son estomac, en se tordant de douleur.
— Il avait raison, Magruder. Je suis un méchant homme. Apporte-moi une plume et du papier. Je ne veux pas mourir avec leur sang sur ma conscience.
Le vieil homme se hâta, avec stupéfaction, vers le bureau de l’autre côté du lit.
— Des grâces, Magruder. Spensey et le petit, haleta son maître entre deux convulsions.
— Je ne pense pas que Mr Spensey soit déjà condamné, Votre Honneur.
— Je me moque de ce que tu penses ! Dépêche-toi, pour l’amour de Dieu ! hurla le magistrat. N’entends-tu pas cette cloche ? Tu ne sais donc pas qu’ils le tuent ?
Magruder, penché sur le bureau, cherchait fébrilement une plume.
— Elle est là, sous ton nez ! cria son maître. Et cette cloche qui n’arrête pas ! L’encre… Là, là, devant toi !
Il s’interrompit dans un gémissement entrecoupé de sanglots, en se tenant le ventre. Mais ses oreilles guettaient le glas, qui résonnait lugubrement dans l’air frais du matin.
— La cloche ! Tu ne peux donc pas te dépêcher ! Tu veux que je meure avec le sang de cet enfant sur moi ? Prend n’importe quelle feuille de papier, bougre d’imbécile ! Viens, laisse-moi écrire, idiot ! Donne-moi la plume !
Mais la douleur le plia en deux avant que la plume soit trempée dans l’encre. Magruder, de plus en plus calme, saisit l’écritoire et se mit à écrire rapidement.
— Voilà. Signez là, Votre Honneur, pressa-t-il sans prendre garde aux cris de son maître.
La sueur perlait au front de Sir Thomas ; mais il se mordit la lèvre et prit la plume. Tandis que la cloche résonnait encore une fois il griffonna sa signature au bas du document, et Magruder y apposa le sceau du juge.
— Je vais le porter moi-même, Votre Honneur. Une des servantes va aller chercher Sir Philip.
Magruder sortit en courant de la chambre, lançant ces derniers mots par-dessus son épaule.
Sir Thomas se rallongea, le souffle court. La douleur se calmait un peu mais il sentait que sa fin était proche. Il tendit l’oreille, écouta la cloche dont le glas retentissait à intervalles réguliers. Il essaya de se rappeler combien de temps durait chaque exécution. Il y avait des années qu’il n’en avait pas vu une, mais les détails lui revenaient avec une atroce précision : la foule ribaude, les rires, les jurons, les hommes en délire qui prenaient des paris sur le courage des condamnés ; la sinistre plate-forme, un peu au-dessus de leurs têtes ; le bourreau affairé ; les victimes. Calgrave était un véritable géant. Sir Thomas y songea et soudain, malgré lui, il le compara à la minuscule silhouette de l’enfant aux cheveux blonds à qui il avait refusé sa miséricorde. La douleur le reprit, mais il la remarqua à peine. Il écoutait, le cœur battant d’appréhension, l’horrible glas.
Finalement la cloche sonna deux coups, l’un suivant rapidement l’autre, et se tut.
Frissonnant, Sir Thomas se redressa péniblement.
— Magruder ! cria-t-il. Est-ce que la cloche s’est tue, Magruder ?
Et puis, tandis que la certitude de ce qu’il craignait le saisissait, il souffla :
— Ai-je signé la grâce trop tard ? Est-ce qu’ils l’ont…
La voix s’étrangla dans sa gorge et il se laissa retomber sur ses oreillers. Ses questions n’avaient été que des pensées, prononcées à voix haute. Il n’avait attendu aucune réponse de Magruder, qui ne pouvait être encore revenu, qui ne pouvait pas être arrivé à temps, avant que la cloche se fût tue. Sir Thomas ne souffrait plus tellement, mais il lui semblait que la main qui se crispait sur son estomac serrait aussi son cerveau et ses yeux, si bien que la chambre tournoyait et tanguait et se brouillait comme si de la brume l’envahissait. Il resta immobile pendant un long moment, nageant apparemment dans le brouillard, et saisi d’une terreur inexplicable.
Enfin il crut voir se dresser devant lui le petit Willie Hardesty avec ses boucles blondes. La figure était exsangue. Le grand col volanté qu’il avait porté au procès avait été enlevé et son mince cou était exposé, avec la marque violacée sous le menton. Les grands yeux bleus étaient fermés. C’était la vision même de ce qui avait dû être décroché du gibet… une chose qui avait été un enfant.
L’illusion était telle que lorsque les rideaux de soie s’écartèrent au-delà du pied du lit, Sir Thomas ne put réprimer un mouvement d’horreur. Mais il se ressaisit vite, et appela :
— Magruder ?
Ce n’était pas Magruder. Les rideaux s’écartèrent, et la silhouette géante de Calgrave apparut. Il portait la sombre et sinistre tenue de sa profession. Hardiment, il approcha du lit, et contempla son occupant.
— Je viens faire mon rapport à Votre Honneur, dit-il protocolairement, de sa voix grave.
Une grande faiblesse envahit Sir Thomas.
— Je me meurs, souffla-t-il.
Le bourreau ne parut pas l’entendre. Il poursuivit, impitoyablement :
— Pour la première fois, en vingt ans de métier, je suis contraint de rapporter que je n’ai pas achevé mon travail.
Alors que le malade couché était pris de nouvelles douleurs et le regardait sans comprendre, le bourreau changea d’expression. Ses yeux se plissèrent. Sa bouche se pinça, si bien que ses paroles semblèrent être projetées à la figure du magistrat atterré.
— Votre Honneur n’a donc jamais pensé que le bourreau pouvait être un homme ? Qu’il ne tiendrait pas à n’importe quel prix à son emploi ? Il y a du sang sur ma conscience, Votre Honneur, beaucoup de sang, mais je suis incapable d’étrangler un enfant. Je ne peux pas. Le petit garçon a été ramené en prison, pour y attendre le bourreau qu’on voudra bien nommer à ma place.
— Il est encore en vie ? haleta le juge.
— Oui. Que Dieu ait pitié de lui.
Le bourreau se redressa, de toute sa hauteur, et attendit ; mais Sir Thomas Thorneycraft, après l’avoir dévisagé avec une lueur de soulagement dans les yeux, enfouit sa figure congestionnée dans son oreiller.
Silencieusement, Magruder était entré, aussi discret que le bureau massif sur lequel les grâces avaient été rédigées, aussi parfaitement à sa place que tous les meubles de l’appartement de son maître. Il avança sur la pointe des pieds, et posa légèrement une main sur le bras de Calgrave.
— Excusez-moi, monsieur Calgrave. Sir Philip vient d’arriver pour examiner Son Honneur. J’ai quelque chose à vous dire, monsieur Calgrave, qui vous fera grand plaisir. Vous veniez tout juste de partir quand je suis arrivé à la prison, mais on m’a dit que vous étiez venu ici.
Le bourreau sursauta, comme un homme arraché à un cauchemar, et suivit lentement le vieux serviteur.
Une demi-heure plus tard, l’éminent médecin, Sir Philip Riggs, sortit de la chambre du malade et trouva Calgrave qui l’attendait dans le vestibule. À la question qu’il lui posa, l’homme de l’art répliqua avec un sourire cynique :
— Pas cette fois, Calgrave. La prochaine, peut-être. Ou la centième. L’estomac de Son Honneur a des facultés d’assimilation remarquables ; mais un soir il se peut que le homard se venge. Celui-ci aurait pu le tuer… il y aurait été aidé par un nez blessé et une conscience troublée. Mais vous lui avez apporté une bonne nouvelle à point nommé. Il vous en est reconnaissant, Calgrave, je puis vous l’assurer. Laissez-le tranquille, à présent. Il a besoin de dormir.
L’haleine grise de la Tamise tourbillonnait et refluait autour du bourreau de Londres tandis qu’il repartait dans le petit jour. Par moments, il riait tout bas ; c’était lorsqu’il se rappelait les paroles du jeune Spensey, qui devait sans doute avoir déjà été libéré, et dont l’altercation avec Sir Thomas avait éveillé un très grand intérêt dans toute la ville. Il s’amusa même d’une des expressions de Spensey, et dit à voix haute tout en marchant :
— La majesté de l’Angleterre ! La fière majesté de l’Angleterre ! Sauvée d’une souillure !
Et après avoir fait quelques pas, il ajouta :
— Par un nez tuméfié et un homard grillé !
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