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Stories / Poems

Stories by stewart von allmen

une trop courte solitude

french

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On disait qu’il faisait bon usage du silence.
Elric de Melniboné, fils de Sadric LXXXVI, qui était quatre cent vingt-septième empereur du plus puissant royaume des hommes (s’il est possible de donner le nom d’humains aux Melnibonéens), était un enfant paisible. Il était doté d’une nature intensément méditative… inconnue, impensable chez un Melnibonéen. Melniboné se trouvait sur le déclin, cela était certain, mais le Glorieux Empire ne connaissait encore aucune menace qui pût être considérée comme un danger potentiel ou un avertissement pour les deux siècles à venir. Les adultes, et surtout les adultes de la noblesse, ne se connaissaient pas de soucis ; pourquoi des enfants en auraient-ils eu, en particulier des enfants de la noblesse ?
Pourtant, Elric était souvent plongé dans ses pensées et des soucis le taraudaient. Son père Sadric entendait fréquemment parler du caractère inhabituel de son fils. Des myriades de professeurs et de précepteurs exprimaient leur désenchantement et leur consternation, et les rumeurs couraient… des rumeurs selon lesquelles l’empereur, qui pleurait toujours sa femme morte en couches, ne souhaitait pas s’en inquiéter, car, par les chuchotements des courtisans, il en avait déjà trop entendu au sujet de la faiblesse physique de son fils albinos. L’apparente introversion de son fils s’ajoutait à ses appréhensions sur les capacités mentales d’Elric à régner sur le royaume insulaire après la mort de Sadric. Tous, à la cour, s’entendaient sur un point : personne ne savait exactement ce que le prince avait en tête. Ceux qui considéraient Elric comme un retardé lui accordaient à contrecœur le bénéfice de la finesse quand il gardait le silence. Comme il ne parlait pas souvent, Elric ne pouvait être jugé, ce qui empêchait autrui de se livrer à des conjectures. C’était peut-être sa seule arme.
Bien que son sang fût pauvre et faible, bien qu’il souffrît d’une grave léthargie de l’esprit, de la tête et du corps, et bien que son albinisme l’empêchât de supporter les rigueurs des éléments extérieurs sans les herbes spéciales qui le renforçaient, Elric était sans doute plus apte à gouverner Melniboné qu’une bonne centaine des derniers empereurs. Son esprit vagabondait, car il réfléchissait trop intensément aux maux de ce monde, au déclin de l’empire de son père, aux forces de la Loi et du Chaos qui dominaient l’homme et même les Melnibonéens. Sur cette dernière question, Elric ruminait, malgré l’alliance millénaire entre les Melnibonéens et les dieux du Chaos. Depuis des siècles, Melniboné n’avait pas reçu la visite de l’un de ses prétendus alliés, à moins que l’entrevue ne se fût déroulée entre ce Seigneur du Chaos et le porteur de l’Actarios, l’Anneau des Rois que seul arborait l’empereur melnibonéen, aussi Elric n’était-il aucunement enclin à se fier à Arioch, Seigneur des Sept Ténèbres, qui était le patron de Melniboné. Peut-être les dieux tels qu’Arioch n’étaient-ils plus de ce monde. Peut-être leur époque arrivait-elle à son terme, de la même manière qu’Elric estimait qu’il en allait de Melniboné. À moins que, pour inverser la tendance, les habitants de l’île aux Dragons ne trouvent le temps d’agir autrement qu’en parlant des gloires et des triomphes du passé.
De telles questions occupaient l’esprit morbidement méditatif d’Elric tandis qu’il contemplait en témoin silencieux la scène macabre devant lui. Son immobilité était absolue, mais l’une au moins des personnes présentes aurait pu discuter pour savoir s’il s’agissait là d’un stratagème destiné à ébranler le prisonnier ou le résultat d’un esprit inattentif.
Le docteur Jocus, Grand Inquisiteur de l’empereur, tordit son cou maigre en direction d’Elric. Il chuchota :
— Souhaitez-vous nous faire une suggestion, mon Prince ?
Le docteur Jocus avait un aspect juvénile, soit qu’il n’eût apparemment jamais acquis le corps rond et sain d’un adulte (tout en étant assurément plus mince que la plupart des Melnibonéens de sexe masculin), soit qu’il eût perdu du poids un peu trop tôt, peut-être en raison d’une maladie ou d’un mal surnaturel. Le visage vigoureux, la voix enthousiaste et passionnée quand il parlait de son métier, il avait l’attitude penchée et la silhouette émaciée d’un homme affaibli par l’âge. Le résultat était diabolique, trait qui, sans aucun doute, contribuait à la terreur de ses patients.
Un scalpel dansait sous ses doigts sinueux, tel l’instrument d’un maître de peinture… mais la seule teinte que connaissait le docteur Jocus, c’était le rouge, et la toile devant lui portait déjà quelques coups de brosse. Quelques tracés très simples furent exécutés pour s’assurer que le sujet comprenait bien sa situation. Il fallait veiller à ce qu’ils soient positionnés là où la douleur ne s’attarderait pas. Un arrière-plan de souffrance ne ferait que permettre au sujet de moins ressentir les petits tourments à venir.
Le docteur Jocus avait expliqué ceci à Elric et aux quatre autres enfants nobles assemblés dans la salle du sous-sol de la Tour Monshanjik où le Grand Inquisiteur créait ses chefs-d’œuvre. Les autres enfants étaient là dans le même but qu’Elric : voir de quelle manière le Glorieux Empire traitait la menace pathétique posée par les Jeunes Royaumes. Une menace représentée par l’homme aux cheveux noirs enchaîné au plafond bas de la chambre. Une flamme féroce brûlait dans ses yeux, car il savait aussi bien qu’eux ce que signifiait l’apparition de ses bourreaux. Ce qu’il voyait aurait dû le glacer jusqu’à la moelle. Comme si le démoniaque docteur Jocus ne suffisait pas, les jeunes gens au regard cruel et tranchant assis devant lui avaient dû assener à son orgueil un coup terrible. Sa vie n’était plus pour eux qu’un objet d’amusement.
Mais chez l’un de ces adolescents, le plus pâle d’entre eux, celui qui donnait l’impression d’être un prisonnier mis à l’écart (bien que, ou peut-être parce que, assis dans le plus grand fauteuil), l’homme des Jeunes Royaumes distinguait autre chose. L’instant avait été fugitif, mais quand Elric avait pris place, leurs regards s’étaient croisés. Tous deux avaient là commis une erreur. Dans un tel échange, l’attitude de défi du prisonnier ne pouvait que pousser l’ennemi à des niveaux de sadisme encore plus élevés, et un bourreau risquait de révéler dans ses yeux une étincelle de pitié, donnant au prisonnier un soupçon d’espoir qui, non réalisé, n’en rendait le châtiment que plus cruellement douloureux. Mais Elric n’était pas un bourreau ordinaire, et l’homme, que le docteur Jocus s’était refusé à identifier, dans la mesure où il en connaissait le nom, n’était pas un prisonnier ordinaire, car il manifestait un courage et une fierté hors du commun. Au moment donc où leurs regards s’étaient croisés, chacun avait appris de l’autre un détail qui garderait sa signification toute sa vie durant, bien que celle du prisonnier fût inévitablement réduite à court terme. Il voyait que tous les Melnibonéens n’étaient pas aussi cruels que le racontaient les vieilles histoires, et Elric recevait la confirmation qu’il y avait dans les Jeunes Royaumes des hommes dont il avait soupçonné l’existence : forts et nobles.
Elric était assis dans le fauteuil normalement réservé à son père l’empereur. C’était le docteur Jocus qui avait préconisé l’utilisation de ce siège en expliquant que Sadric ne serait pas à même d’assister à la représentation. Les autres fauteuils, tous à la gauche d’Elric, étaient notamment occupés par deux de ses cousins, le prince Yyrkoon et Dyvim Slorm. Melnibonéen typique avec son physique élancé et ses cheveux d’un brun doré, Dyvim Slorm se tenait juste à côté d’Elric. Il était le fils de Dyvim Tvar, Seigneur des Cavernes des Dragons, et l’un des rares à converser réellement avec Elric. Ce qui était sans nul doute dû en grande partie à la demande de Dyvim Tvar, l’un des quelques véritables amis qu’Elric pût revendiquer.
Elric savait peu de chose des deux autres adolescents, hormis le fait qu’ils étaient aussi des fils de nobles, mais, en revanche, il connaissait parfaitement son cousin Yyrkoon. Il éprouvait une nette jalousie envers ce garçon sombre et cruel. Oh ! il n’aimait guère les qualités de son cousin, car elles étaient melnibonéennes à l’extrême, mais Yyrkoon imposait un respect et une attention qu’Elric se savait incapable d’obtenir. Parfois, Elric maudissait sa sensibilité et aspirait à se consacrer à l’ambition et à la passion avec la même aisance que Yyrkoon. Ce genre de réaction donnait à Elric des frissons dans le dos. Quelle honte, de se laisser séduire par un tel comportement ! Mais ces pensées occupaient de temps à autre son esprit en ébullition.
— J’employais ma technique, docteur, répondit froidement Elric en revenant enfin au présent avec brutalité. Je prévoyais de rester silencieux s’il avait l’intention de faire de même, de telle manière que la moindre parole prononcée, le moindre bruit émis, que ce soit le grincement d’une chaîne ou le chuintement du scalpel sur la chair, lui paraisse mille fois plus horrible. D’ailleurs, pourquoi le torturer alors qu’assurément son imagination concocte des procédés plus abominables que ce que je pourrais jamais concevoir ?
Le docteur Jocus fit glisser le doigt sur la poitrine du prisonnier, comme pour lui rappeler que cet aparté consacré à la leçon ne retarderait guère le sort qui lui était réservé.
— Mais les hommes des Jeunes Royaumes sont à peine au-dessus des bêtes, mon Prince. N’allez pas imaginer que leur piètre intelligence puisse fabriquer des images plus horribles que la réalité de mes instruments sur leur cuir.
— Rappelez-vous, Grand Inquisiteur, que mes dons en la matière sont mineurs comparés aux vôtres, aussi ma méthode est-elle peut-être la seule qui fonctionne en ce qui me concerne.
Yyrkoon se moqua :
— Mon cousin, je pense que tu manques simplement d’estomac pour t’occuper de tels chiens. Peut-être es-tu trop frêle pour cette leçon. Tu ne possèdes pas la constitution te permettant de survivre dans un environnement hors de ta chambre à coucher, et tu es assurément dépourvu de la force nécessaire pour entreprendre d’agir dans une telle situation. Ce chien est un agent de nos ennemis et il faut le traiter avec une sévérité extrême.
Yyrkoon se tourna vers le docteur Jocus et continua :
— Grand Inquisiteur, je commencerais par sortir les boyaux de cet individu. Face à ses tripes ainsi exposées, il entendra ses paroles dégoutter de sa bouche en même temps que le sang de son abdomen.
Un mince sourire parcourut le visage du docteur Jocus.
— Ce genre de méthode marche parfois, Prince Yyrkoon, commença-t-il, appréciant cette approche nettement plus que celle d’Elric. (Il réprima son plaisir et continua de manière plus appropriée à ses relations avec le futur empereur.) Mais dans un tel cas, je ne la recommanderais pas. Le sujet est trop réticent. La confrontation à une mort aussi imminente (car tout guerrier sait qu’un coup dans le ventre entraîne une mort lente mais inévitable) lui scellera définitivement les lèvres.
— Et vous ne pourriez pas simplement lui ôter l’estomac ? (Yyrkoon éclata de rire et jeta un coup d’œil dans la direction d’Elric en insistant sur ce mot, comme pour se moquer de ce dont Elric était censé manquer.) Je crois savoir qu’un Melnibonéen est capable de survivre si l’on coud l’intestin à l’œsophage. Allez savoir s’il n’en va pas de même pour ces chiens des Nouveaux Royaumes…
Un rire sadique lui échappa, et ce n’était pas la première fois depuis le début de la leçon.
Elric restait incrédule, mais il réussit assez bien à dissimuler son sentiment.
— Et à quoi bon, Yyrkoon ?
Yyrkoon adressa à son futur empereur un regard appuyé.
— À quoi bon ? Bon n’est pas la question, mon cousin. Si le sujet survit…
Il marqua un temps d’arrêt pour regarder le docteur Jocus.
— C’est exact, mon Prince, mais une nouvelle fois la méthode s’avérera inefficace, parce qu’un sujet des Jeunes Royaumes est certainement incapable d’apprécier la différence entre cette méthode et la première que vous avez proposée.
Le sourire de Yyrkoon s’étalait à présent sur tout son visage et menaçait de le faire éclater. Il se retourna vers Elric.
— Si le sujet survit, alors à quoi mal ?
Ce fut au tour d’Elric de se permettre un sourire désabusé.
— Tu parles de cet homme comme s’il s’agissait d’un chien, Yyrkoon, mais je crains que tu ne traites ces animaux avec plus de dignité que lui.
— Tu oublies, mon cousin, qu’en raison de ses machinations à l’encontre de notre grand Empire, cet homme s’est réduit à un niveau plus bas que celui d’un chien.
— Certes, mais derrière ces mots, je perçois une application plus large, plus générale de ta théorie.
Elric retomba dans le silence. Il s’était fait piéger. Yyrkoon produisait cet effet sur lui : il faisait oublier ses limites à Elric et le lançait dans des discussions où la persuasion était désespérée. Il savait qu’il parlait trop. Il en avait déjà dit suffisamment pour générer des heures de ragots qui distrairaient et satisferaient ceux qui parlaient derrière le dos de son père, mais il s’efforçait de deviner ce qui se passait ici. Si cet homme était un espion, alors oui, il fallait le traiter avec la plus grande sévérité. Sans faute de goût, bien entendu, mais d’une main sûre ; car Melniboné avait-elle fait du tort aux nations en cours de développement connues sous le nom de Jeunes Royaumes pour attirer ainsi leur courroux ? Alors même que les habitants de l’île aux Dragons en étaient venus à ne parler que de leur grandeur passée, peut-être les hommes des Jeunes Royaumes craignaient-ils trop ce pouvoir déclinant.
Pourtant, se demandait-il, qu’est-ce qui pouvait justifier ce drame ? Cet homme n’était pas un vrai prisonnier, il ne possédait aucun renseignement d’une importance même passagère. Dans le cas contraire, son père aurait dû être présent… telle l’exigeait la coutume de Melniboné. Peut-être ce spectacle barbare était-il une démonstration prosaïque des techniques de torture et de collecte de l’information. Non, c’était impossible. Yyrkoon avait manifestement besoin d’un perfectionnement dans de telles pratiques, bien qu’il se passionnât pour le sujet. Les trois autres semblaient également attentifs.
Dyvim Slorm agissait en Melnibonéen typique. Il semblait s’intéresser à l’événement dans toute son horreur, mais pas au résultat. Un peu comme la fois où, dans les cavernes de dragons, se souvint Elric, ils avaient aidé les valets à descendre la nourriture pour les grandes bêtes ailées. Ce jour-là, il y avait au menu des chevaux trop âgés pour être utilisés même par un simple fermier des Jeunes Royaumes. Elric et son cousin se tenaient à proximité quand l’un des dragons était sorti de son sommeil de plusieurs mois pour gober sa pitance. Mais il avait malheureusement pris le valet pour le cheval et avait englouti l’homme qui hurlait avant de se recoucher. Elric éprouvait encore du remords à ne pas avoir tenté de porter assistance au malheureux… il était pratiquement sûr d’avoir vu le dragon s’éveiller et il aurait pu avertir le valet. Dyvim Slorm, quant à lui, était resté de marbre. Il s’était approché du dragon désormais inoffensif, avait désentravé le cheval amené par le valet, et l’avait froidement conduit vers un autre dragon, puisque le premier n’en avait plus besoin.
Les deux autres adolescents (Elric se rappela qu’il s’agissait de Tehryv Aarctos, fils d’un trésorier, et Eneasys, un garçon astucieux aux yeux de braise dont les parents étaient décédés quelques années auparavant) semblaient accompagner Yyrkoon dans cette ligne de pensée. Eneasys, désormais pupille de la cour, avait dans les yeux cette étincelle spéciale qui révélait le genre de loyauté fervente que Yyrkoon était capable de susciter, quoique, selon Elric, toujours aux dépens de celui qui lui prêtait allégeance. Elric était le seul et heureux survivant, en dehors de Yyrkoon lui-même, d’une folle équipée. Une simple expédition de chasse. Elric, Yyrkoon et deux ou trois autres à cheval suivaient leurs chiens qui, eux, suivaient des sangliers. La morne journée de recherches infructueuses s’écoulait quand les chiens avaient fini par flairer une trace fraîche. La chasse était repartie. Les Melnibonéens avaient rejoint leurs chiens juste à temps pour voir leur proie filer dans les fourrés. Il s’agissait en fait d’un marcassin. Ce n’était pas le genre de gibier qu’ils affectionnaient. Elric avait rappelé les chiens, et tous avaient obéi, sauf un. Le précieux molosse de Yyrkoon reçut l’ordre de poursuivre le sanglier à peine âgé de quelques mois, et Yyrkoon mit pied à terre pour le suivre. Il exigea que tous l’imitent. Ce qu’ils firent naturellement, bien que le fourré parût impénétrable. L’un des autres ouvrit le passage à l’épée, mais il se fatigua rapidement et celui qui le relaya finit par déboucher dans une petite clairière qui était manifestement le gîte du marcassin, car le restant de la portée se trouvait là avec lui. Simultanément à l’arrivée du groupe, et au grand plaisir de Yyrkoon, la mère des petits cochons débusqua des bois. C’était une laie massive. Pris au piège des fourrés épineux, les adolescents avaient alors été renversés et piétinés par l’animal. Mais, quand il s’était attaqué à Yyrkoon, le molosse de celui-ci était entré en lice et avait tué la bête au terme d’un combat frénétique. Seuls Elric et Yyrkoon étaient restés en vie. Même le chien était mort quelques instants après que la menace avait disparu. Yyrkoon avait tué tous les marcassins avant de rejoindre les chevaux.
Elric n’en voulait finalement pas à Dyvim Slorm d’être tel qu’on l’attendait ; mais les autres, Yyrkoon et sa doublure en particulier, allaient bien trop loin quand ils commençaient à jouir du pouvoir qu’ils possédaient. Cela, avait décidé Elric, était la racine de la décadence : quand le pouvoir est apprécié pour lui seul. Tuer les marcassins était totalement inutile. C’était un acte de pure cruauté.
Les pensées filaient dans la tête d’Elric trop rapidement pour qu’il les contrôle, a fortiori qu’il les suive. Elric se massa lentement le front de ses longs doigts blancs.
— Un peu las, mon Prince ? demanda le docteur Jocus.
Yyrkoon intervint.
— Comme je l’ai laissé entendre, Grand Inquisiteur, Elric ne possède pas la constitution nécessaire à de telles études. Peut-être devrions-nous nous retirer pour qu’il puisse se reposer.
Elric devait échapper à cette folie. Les événements extérieurs se montraient envahissants.
— Oui, fit-il en hochant la tête.
Le mouvement parut effectivement marqué par la lassitude. Il était las de toutes ces paroles, prononcées ou suggérées.
Elric se leva d’un air languissant et fit mine de quitter la chambre souterraine du docteur Jocus. Mais Dyvim Slorm croisa sa route et demanda :
— Puis-je t’aider, Elric ?
— Non, merci, mon Cousin, car je préfère rester seul un moment. Ces dernières heures, j’ai reçu beaucoup d’aide dans mes réflexions.
Un bref instant, il parvint à regarder Dyvim Slorm droit dans les yeux pour lui communiquer au moins un sentiment de gratitude pour son offre.
— Comme tu voudras.
Dyvim Slorm quitta la salle et se mit à monter la rampe qui conduisait à la surface. Les trois autres garçons restèrent avec le docteur Jocus devant l’homme enchaîné qui commençait à gémir… premier bruit qu’il eût émis depuis le début, ce qui renvoya les pensées d’Elric dans une spirale infernale, car Yyrkoon était arrivé à briser le courage de cet homme, son dernier silence.
Elric se remit à réfléchir morbidement (car, si les pensées qui se faisaient écho dans la tête d’Elric différaient de celles de ses compatriotes, il partageait bon nombre de leurs habitudes) à la représentation à laquelle il venait d’assister dans la tour. Pourquoi l’ennuyaient-ils donc avec ce genre de choses ? Pourquoi fallait-il qu’ils l’impliquent dans leurs drames pitoyables ?
Il prit brutalement conscience du but de toute cette scène. Elle lui était uniquement destinée ! Ils cherchaient à l’endurcir, à l’aguerrir aux mœurs impitoyables de son peuple, à faire de lui un Melnibonéen ! Une cruauté indicible non seulement envers l’homme dont la vie avait été nonchalamment jetée comme s’il n’était qu’une vulgaire marionnette et les Melnibonéens les dieux du Chaos vers lesquels ils se tournaient, mais aussi envers Elric. Peut-être méditait-il encore sur la manière dont Melniboné devrait exercer son vaste pouvoir sur un monde où il ne serait pas un simple empereur qui remplacerait volontairement sa race par des arrivistes… car quel droit avait-on de changer l’ordre établi ? Il était en lui une force qu’il découvrirait, qu’il se sentait tenu de découvrir afin d’affronter sa destinée, s’il disposait de suffisamment de temps pour sa quête. Qui avait le droit de semer de son propre chef des mobiles et des idées dans son propre esprit ? Personne, songea Elric. Ses études lui avaient appris que les dieux avaient probablement des plans pour chaque humain, et s’il voulait infléchir sa propre destinée et fixer la trajectoire de son existence, il lui fallait commencer tout de suite. Manquant de temps pour se préparer, pour trouver cette force, il continuerait donc d’être un pion dans les complots de ses compatriotes. Peut-être croyaient-ils tous qu’il serait un souverain faible et cherchaient-ils actuellement à le façonner à leurs besoins. Assurément, les jeux des Melnibonéens étaient bien insignifiants comparés à ceux des dieux et de la Balance Cosmique. S’il était incapable de résister à ses semblables, quel espoir pouvait-il avoir contre ceux-là ?
Il devait utiliser plus efficacement le silence, car qui savait de quelles manières les uns et les autres avaient déjà réussi à envahir sa solitude ?
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