délecture
french
Ma grand-mère, elle était contante. Comme le verbe. « Conter » au participe présent. Et elle s’accordait. En genre. Sans l’ombre d’un enfargeage d’auxiliaire ou de manigances grammairiennes. Elle s’accordait avec elle-même.
C’était une femme berceuse. Assidue dans sa vieille chaise de bois. Et elle craquait. Ma grand-mère craquait, mais la chaise surtout. Elle craquait sur l’élan du dos. Vers l’arrière. Et comme elle n’était pas du genre à craquer dans l’aléatoire, elle s’alignait le crac sur le tac de l’horloge. À vitesse de croisière, on perdait une seconde sur deux. Tic et Crac. Ma grand-mère, elle tuait le temps au jeu de la chaise et du pendule.
En grande navigatrice du prélart onduleux, elle tenait gouverne devant la fenêtre de la cuisine. Le meilleur point de vue. Et son regard portait sur tous ces névralgiques de la rue Principale de Saint-Élie-de-Caxton. Elle divoguait de chaise dans de grandes traversées. Et son tableau de bord. À main droite. Une série d’instruments sophistiqués sur le rebord. Pour tenir longtemps dans les cas où.
— Il y avait le Pepsi diet, d’abord. Une petite bouteille revissable. Toujours diet, parce que ma grand-mère se donnait l’ouvrage de mastiquer chacune de ses gorgées. Sans sucre, les bulles sont soupçonnées plus molles.
— À côté, le kleenex. Tout plié. Un mouchoir de papier à usage unique mais répété. Des allures de pétales d’origami. Comme une marguerite dénudée de promesses.
— Tout près, son dentier. Au cas où des abordages-surprises. Un sourire d’urgence pour le genre de visite qui n’appelle pas avant d’arriver.
Derrière le dossier, il y avait le meuble de la machine à coudre. Singer. Avec les pattes en fer forgé. Posée dessus, une cage d’oiseau décousue. Et dans la cage, un livre. Un. Ma grand-mère, c’était la femme d’un seul livre. De toute façon, qu’on lui en eût acheté des douzaines, ça n’aurait fait aucune différence. Parce qu’elle ne savait pas lire. Analphabète, mais pas moins liseuse pour autant. Dans les pages indéchiffrables de son unique, au-delà de la lecture, elle délectait.
— Il était une fois…
Une langue à convictions. Et si le début de l’histoire donnait une impression de déjà-vu, on rechignait un peu. Elle faisait oui de la tête aux pieds. Elle refermait le livre. Elle le secouait dans ses vieilles mains. Elle brassait les pages pour en mélanger le contenu. Comme un jeu de cartes. Avec toujours les mêmes figures, mais jamais le même hasard.
— Il était deux fois…
Ainsi pour les histoires, ainsi pour toutes les recettes de cuisine, les prévisions météorologiques et numéros de téléphone qu’elle savait trouver lorsque bien agitée. Sans compter les moments magiques où elle posait son livre ouvert sur l’accotoir du piano pour en tirer une mélodie. Elle jouait à l’œil.
— Il était quatre fois…
C’était sa manière personnelle. L’analphabétisme de ma grand-mère. Ce qu’elle compensait par un grand soin d’imaginatisme débridé. Et une manière de nous pendre à ses lèvres. C’était une bouche. À nous rire.
— Il était cent fois…
Tous les érudits ne sauraient faire mieux. Elle se berçait. Le livre sur ses genoux. Les idées déliées. À lire sans regarder comme à croire sans voir. Elle avait la fois. Et pas qu’une.
— Il était mille fois…
De ces fois qui déplaçaient nos montagnes.
* * *
Un jour, j’ai su lire. J’ai su les rouages d’une reliure. Et j’ai vu son livre tomber sur le plancher. Par brassage trop insistant. Ou par manque de tonus dans les mains plissées. Elle a repris le morceau par terre et j’ai remarqué. À l’envers. Et l’histoire a commencé par la fin.