Korimba

Stories / Poems

Stories by fred pellerin

l’avaleur n’attend pas l’ombre des années

french

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On marchait longtemps. En parlant. Jusqu’à se perdre le parcours de vue. On avait tourné à droite sur l’avenue du Parc. Marché. Encore à droite sur Saint-Pierre. Et trottine. Jusqu’à la rue Saint-Paul. On prenait à gauche chez Eugène pour le plaisir de descendre la double côte. Ma grand-mère flottait autour du quinze points. Sur le taux glycémique. Le pas d’ailleurs plus plein. Elle avait le souffle long. À nourrir les jambes et les oreilles.
Au bout de la rue Saint-Paul, on parvenait à l’île aux Têtes. Un retranchement à la toponymie populaire. L’île aux têtes. Et pourtant même pas une île. Une presque, mais pas complète. Formée par un détour de la rivière. Un coude en U qui crée un bras de terre où s’entassent quelques toitures. Une presqu’île selon la définition. Vite devenue une île par raccourci verbal. Voilà. Et les Têtes ? L’explication se trouvait dans le livre. Secoué par l’accélération de la côte.
* * *
Ésimésac Gélinas a vu le jour après une quinzaine d’années de gestation. Adolescent. La naissance en pleine crise de croissance. Et affamé. Avec une mère qui n’avait rien d’autre sous la main que l’allaitement par voies naturelles. L’instinct maternel et les mamelons habitués. Évidemment qu’il ne se priva pas. Affamé. La tété ternelle chez le nourrisson. Il siphonnait. Et plus que la disponibilité des stocks. Au débit, la bonne femme s’épuisa rapidement les réserves. À sécher de bouts. Une semaine seulement, et elle prenait des allures d’emballage sous vide. Ressipée toute entière. Une femme en ronde-bosse devenue de joues creuses. Le dos concave et bombé par en dedans. Bue entière. Et le grand bébé pleurait toujours. Avec la faim justifiée. Sans les moyens.
L’entreprise du voisinage avait été de faire appel à la générosité. Une activité-bénéfice axée sur les talents locaux. On se tourna rapidement vers les femmes de l’île. Celles-là dont la réputation était très pourvue sur le plan des glandes lactées. On en fit la collecte généreuse lors d’une soirée de chaises berçantes. Une traite générale. Un laitothon. À assouvir le ventre du plus assoiffé.
Grâce à la solidarité décolletée récoltée, Ésimésac eut la chance de grandir normalement. Et plus encore que la normale. À s’exagérer l’abondance des bustiers. Et à nommer l’île en hommage à ses tètes charitables.
* * *
Le retranchement des seins tétiques était déjà derrière nous. On avait franchi le point de la rue Saint-Jean avec ce proverbe communautaire qui veut que ça prenne tout un village pour faire grandir un enfant.
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