Korimba

Stories / Poems

Stories by fred pellerin

l’étincelle

french

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Par un matin comme les autres. C’était un matin normal de la vie courante à se demander si on est encore dans le conte ou retombé dans le quotidien banal. Calme plat. Dans tous les villages du coin. Parce que Saint-Élie-de-Caxton n’est pas seul à s’entourer. Autour de notre superficie, plusieurs autres municipalités se sont défrichées. À frontières communes avec chez nous. Jouxtées. Comme des pétales contiguës autour de notre cœur. De ces Charette, Saint-Paulin, Saint-Alexis-des-Monts et Saint-Boniface.
Dans la cinquième pétale de la fleur régionale, ce matin-là. À Saint-Mathieu-du-Parc. Aucun bruit. Jusqu’à tout à coup. Bzzzz. Un objet volant détecté sur les radars. Une mouche. Dont on ne s’aperçut même pas que le derrière allumait dans le noir parce qu’on se trouvait en plein jour. Une mouche à feu dans une zone non-fumeur. L’inconscience collective. Une luciole artisanale qui se déposa sur une feuille d’arbre desséchée. Halte routinière. Quelques pétillages dans le derrière et la mouche décida de se déloger pour s’envoler vers les cieux plus cléments de La Naudière, région voisine. Elle laissa derrière elle quelques braises sur une feuille, comme un tabac avant le temps. Un mince filet de fumée qui consumait la branche hospitalière. Et les petites étincelles s’éparpillèrent dans une touffe d’arbustes flétris qu’elles grignotèrent en craquant. Et d’une touffe à une autre. En plus que Saint-Mathieu-du-Parc présente une forte tendance à la touffe de proximité. On l’appréhende bien. Le feu prospéra et se répandit. Jusqu’à l’atteinte des dimensions d’un incendie. Les maisons du village s’embrasèrent une à une. En quelques minutes, toutes les constructions de Saint-Mathieu-du-Parc disparurent. Envolées. Plus qu’un horizon de cendres. Et le vent se leva.
Jusque-là, pas de drame. Le village de Saint-Mathieu-du-Parc rasé, ça pouvait se digérer. À la limite. Mais la brise. Et son facteur. Un vent qui portait en droite ligne vers Saint-Élie-de-Caxton. Comme il l’est d’ailleurs de coutume. À se demander quel tort on a pu faire à l’Éole pour qu’il choisisse de souffler toujours sur nous. Sur le cœur de la fleur régionale. Comme adepte du carrefour de la rose des vents. Il faut faire l’expérience pour le comprendre. Qui que l’on soit. Suffit de s’installer à Saint-Élie-de-Caxton pour quelques heures et de sentir le vent. Qu’il provienne du nord, du sud ou de l’ouest, il viendra sans faute dans notre direction. Tellement insistant qu’à la longue, on ne regarde même plus où il va, le vent. On se demande plutôt d’où il vient.
Un petit vent, donc. Rien pour l’écornage des bœufs, mais en égal et continu. Du nord nord-ouest. Sans détour depuis Saint-Mathieu jusqu’à Saint-Élie-de-Caxton. Les flammes penchaient déjà dans notre direction. Autour du midi, la brise sentait la braise. On envoya Babine, le fou du village, courir au-devant de la catastrophe pour en mesurer l’amplitude. Tâter de la magnitude du feu. Il fit vite. Parce que la brûlure a pour vertu d’accélérer les jambes. Il revint beurré de suie. Et pour cause. Les sourcils frisés sous l’effet combustible. Comme un bourrelet de poils mélangés dans le milieu du front. Le ciel se chargeait tranquillement d’une épaisse couche de noirceur de créosote. Un ciel lourd comme à ces orages oubliés, mais l’averse en moins. Tellement de nuages que le soleil se clipsa. À une heure trente de l’après-midi, il faisait noir comme chez le plus noir des loups. Un téléporté non averti aurait mordu à l’idée d’une heure trente du matin. Une nuit en plein jour. Le cataclysme annoncé. Des pressentiments de jugement dernier dans une ambiance de barbecue.
L’incendie se développait en étendue. Le front couvrait maintenant la largeur du village. Pour l’effacement d’un trait. Porté par le vent qui se gonflait. La ligne de feu s’avançait à grandes enjambées dans la forêt qui sépare les deux municipalités. Dans ce bois rescapé des quinze années de sécheresse. La table était mise et les langues de feu se bourraient la gueule dans les épineux. Le malheur courait à notre rencontre. Et le vent gagnait en kilomètre/heure.
Bientôt, ce furent les cloches de feu qui ameutèrent les derniers informés. Et l’hystérie collective. Tout le monde convergea en panique vers l’église. Les moins pratiquants paniquèrent et se fondirent dans l’assistance. La liesse. La foule compacte se massa entre les quatre murs de pierres encore tièdes. L’église neuve. On referma les portes sur les derniers arrivés. Pour éviter que la boucane n’entre dans les poumons pastoraux.
Comme première manœuvre, et pour calmer les nerfs, le curé neuf demanda silence et recueillement. Une minute ou deux. Ne sachant plus où donner de la rescousse, il délégua un sauveteur. Il se tourna vers Ésimésac et invoqua la pitié communautaire. Devant l’assemblée, il tourmenta l’homme le plus fort du monde de Saint-Élie-de-Caxton d’agir. Il insista sur sa force, sur sa réputation et sa ceinture. Il lui conclut la chose en le nommant pompier. Volontaire ou non. Peu importe, dans de pareilles circonstances. Pour sa part, Ésimésac ne broncha pas. Les fesses fixées à son banc. Réaliste. Se sachant bien incapable d’extinction devant autant de flammes.
— Je suis pas celui que vous pensez !
La brebis refusa l’égarement, l’agneau de rôtir. La solution épuisée. Le curé neuf, pour seule consolation à sa paroisse en proie, procéda donc à une messe d’extrémité. Une célébration du dernier des cas où. Une cérémonie à l’allure des dernières volontés.
— Orémus z’y vobiscum…
— Amen.
Le latin s’embourbait dans une atmosphère lourde. Une peine capitale. Et tellement de fumée à l’extérieur que personne ne pensait à la cigarette du condamné. Même le forgeron avait éteint sa pipe. Et l’encens se le tenait pour dit.
— Un crochet z’à gauche z’y swigne la compagnie…
— Amen.
La prière s’éloignait des formules habituelles. Le curé se concentrait sur autre chose. Le plus dur pour lui, c’était de continuer à parler avec de l’écho. Une des premières choses qu’on leur apprenait au séminaire. Mais voilà. Sa réverbération s’étouffait dans la fumée inhalée au préalable. Comme les meilleurs siffleux perdent leur charme quand on leur bourre la bouche de biscuits soda.
— On foule z’au centre z’et tout le monde danse…
— Amen.
Les enfants toussaient et les femmes se frottaient les yeux. Plus d’eau depuis des lustres. Maintenant plus d’air. La situation péniblait à son plus haut niveau.
— Changez de côté, vous vous z’êtes trompés…
— …
Septième rangée à partir de l’avant. Côté cour. Ésimésac debout. Illuminé. Comme si cette dernière phrase latine lui était réservée. Son cerveau fit un tour dans ses veines. Il fut secoué d’un retour en arrière. Comme un flachebaque en français. Il revit sa marraine, en cette nuit de la Grande Greffe. La marraine qui avait insisté : Deuxième conseil : Changez de côté, vous vous êtes trompés !
Et il avait promis. Et il était trop tard. Et il était coincé. S’il restait là, il manquerait son serment. Sa parole d’honneur. Il n’avait d’autre choix que d’essayer. Et il courait presque. Il enlevait son manteau, enlevait son chapeau. Sans ralentir le pas. Comme une flèche dans l’allée centrale de l’église. Sur les paroles en fond du curé sans écho. Les portes doubles s’ouvrirent devant l’urgence et grincèrent de gonds au vent du dehors. L’homme à la ceinture bouclée western était sorti. Par chance que le bedeau n’était pas loin. Pour refermer au plus vite et calfeutrer de nouveau.
Tout le monde se retourna vers l’autel en éclatant du désarroi. Parce que l’homme fort du village avait perdu la tête. À vouloir combattre le feu. Sans eau. La prière gagna en intensité chez tous les saints de secours.
— Les femmes z’ont chaud, vobiscum et domino.
— Amen.
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