Korimba

Stories / Poems

Stories by fred pellerin

l’inopinée conception

french

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Des gouttes de printemps. Et les glaçons qui se décrochent de la frise des maisons. Comme des rayons de soleil qui s’émiettent. Le père Gélinas revenait de la bûche. Comme à l’annuel. Il fut accueilli par des centaines de petits bras tendus. Il prit soin de les prendre deux par deux. Dans les siens. De paterner chacun. Chatouiller. Border. Puis il les endormit à la lueur d’une berceuse. Celle qu’ils savaient tous. Par chœur.
Dans la nuit de son retour, il coupa de moitié la couchette de sa femme et rêva rare. Par accotement. À cause des long mois à ne côtoyer que des arbres. Lui qui n’était pas fait de bois. Ils firent flancs collés. De ces frôlages et caresses et tous ces fruits d’ennuyance à faire tomber du lit. Trop mûrs pour être bardassés. Ils s’emparèrent sur la pointe. En catimini. En plaisirs retenus. Pour ne pas déborder sur les chambres d’à côté. Ce fut du grand bonheur contenu. Tout en silence. De celui-là qu’une seule pincée suffit à germer du ventre au gros. D’ailleurs. Et madame renceinta de plus belle. Spontanément et à qui mieux mieux. Puis on s’encouragea par-delà l’imprévu. Un petit dernier pour la chance. Ça fera un nombre pair. Un chiffre plus rond.
Il repartit pour la Haute-Mauricie au début de l’automne. Après deux mois trop courts d’été. Le ventre bombait déjà d’hérédité. Le chemin sous ses pieds, il gagna vers les chantiers. En chantant. Les poumons remplis de cet air que les échos enfantins garderaient au foyer tout l’hiver. Une berceuse pour seul outil contre l’oubli. À mastiquer assidûment pour maintenir les muscles du cœur actifs.
Il travailla dur comme neige. À s’acharner de scie, de mois en mois et la lame à l’œil, sur la solitude de ces moins en moins grandes forêts du petit Nord. Loin de ses proches. Il portait toujours au coin de la bouche cette ritournelle. Celle qui calmait la fourmilière, aux soirs venus. La même que les lèvres de sa femme. Qui se caressait le ventre, à la nuit tombée. À la chandelle. Les yeux perdus dans la fenêtre à carreaux noirs. Celle qui lui retournait son image.
Aux nouveaux dégels, les neiges filtrèrent suivant la déclinaison du monde. Des suintements de terre qui se réveillent. Et toutes ces fondures s’écoulèrent par la veine immense de la rivière Saint-Maurice. Crue. La rivière fit gros d’eau. Jusqu’à se transvider vers l’artère du fleuve.
Ses gages dans le fond de ses poches, le père maintes fois ne pensait qu’à rentrer. Soif, il s’arrêtait à l’auberge. Pour la forme. Boire quelques semaines de salaire. En guise de décompression. Sous prétexte de redescendre. Ensuite, l’ennui digéré, il regagnerait la maison. Le plan rodé. Le même qu’à tous ces printemps connus. Par le même chemin de terre. Mais le foreman le prit à part. Il lui proposa mieux. À l’impératif. Parce qu’il fallait conduire la pitoune jusqu’aux moulins. Draver jusqu’aux Trois-Rivières. Par le chemin d’eau. Ça rallongerait l’ennui, oui. Ça n’étancherait pas la soif, non. Mais le salaire compenserait. Et puis de toute façon.
Le bonhomme adhéra par obligeance. À conduire les billots sous des pas de danse. À giguer sur plancher flottant. Et de perches et de dynamite pour les engorgements. Draveur jusqu’à la dernière poutre. Jusqu’à la destination. Là où le foreman l’attendait. Sans chèque. Mais avec un grand sourire et un sac chargé de cannes de bines.
— Remonte au camp avec ça. C’est le lunch pour l’hiver prochain.
Il dut reprendre la route à rebrousse. Retourner vers la bûcheronie. Le dos chargé et le ventre à terre. Tout l’été à marcher sous le poids des repas pour que les provisions arrivent à temps aux scieurs de l’automne. Dont il fut. Tant qu’à y être. Et il rebûcha. De force. Automne, hiver. Ensuite rechute et redrave. Le parcours du bois. La route de l’eau, et la marchandise chaque été pour remonter aux Hauts. Et ainsi. Et de suite. Jusqu’à ce qu’il ne chante plus. Une quinzaine d’années qu’il était parti sans donner de nouvelles.
— Et ma femme qui va accoucher.
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