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Stories / Poems

Stories by fred pellerin

la sécheresse

french

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Quelqu’un criait la nouvelle. Sur les toits tranquilles d’un soir de semaine. On annonçait un mariage pour le samedi. Personne en particulier, mais au cas où. De toute façon. Une occasion de se détendre. En plus qu’il se produit si peu de choses au village, qu’il vaut mieux s’inventer des événements par soi-même. Et puis les noces, c’est bon pour le moral. Le samedi, donc.
Dans la fin de journée du vendredi, en geste serviable, Ésimésac suspendit son chapelet sur la corde à linge. Pour s’assurer du beau temps du lendemain. Il pinça l’épingle, barra le double tour et, dans les minutes qui suivirent, perdit la clé. Comme prévu dans la météorologie superstitieuse, le samedi fut impeccable. Une température de ciel, tout en soleil et chaleur. Un temps idéal. Presque à convaincre quelqu’un de se marier véritablement. Avec la promesse des années de bonheur.
Le dimanche, il fit beau aussi. Et aussi beau. Du plafond bleu et des rayons doux. Sur mesure pour un jour du Seigneur. Le lundi, par extension, parfait. Et le mardi, caniculaire. Et le mercredi d’autant. Et le jeudi de suite. Et le vendredi de même. Le chapelet coincé depuis une semaine. Ésimésac avait gaspillé ses insomnies à tenter d’ouvrir l’épingle à serrure. Incapable. Il rentrait au matin, ébouriffé, prétextant des nuits sur la corde à linge.
Les jours s’enchaînèrent au pas lent. Comme la relativité temporelle veut que la misère ralentisse les tranches d’heures. Les semaines tardaient, comme des farandoles de boiteux. Le temps demeurait au beau. Fixe. Plus rien à jaser dans les conversations sur le temps qu’il fait et qui ne fait pas. Tout épuisé du champ lexical ensoleillé. La canicule. Les semaines et les mois. Les années même. Une sécheresse craquante plana sur le paysage. On accumula au total quinze années de sécheresse. Quinze ans. Condensés. En l’espace d’un été. C’est vous dire à quel point ça manquait d’eau.
Des vies entières furent bouleversées. Plus question de sourire. La peau croustillante menaçait de se déchirer de la joue aux oreilles. Des yeux gerçaient, à demi ouverts. Une poussière fine recouvrait tout, et pas une miette de vent pour la déplacer. Sec. La nappe phréatique chez le diable. L’eau bénite en grumeaux. Le niveau de la rivière qui descendait et qui chutait. Jusqu’à ce que les premiers poissons commencent à attraper des puces de chien et que les faunistes s’y mettent le nez. Jusqu’au thé qui redevenait poche originelle. Des choses qu’on n’ose même pas imaginer. L’archiduchesse, par exemple. Elle-même en chair et en os. Au-delà de ses chemises et de ses beaux atours. L’archiduchesse sèche ? Archi-sèche, la bonne femme. Une archiduchesse qui se défaisait en poudre. Une archiduchesse en voie de lyophilisation. Avec une infirmière préposée qui lui mouillait les lèvres à intervalles réguliers avec une petite débarbouillette d’eau froide. Sec. Interdiction de fumer dans toute la région de la Mauricie. L’indice de feu portait l’aiguille dans ce qu’il a de plus rouge. Un été aride. Torride. Horrible.
Les dernières flaques s’étaient évaporées depuis longtemps. Après tant de temps sans pluie, les paroissiens avaient la bave séchée. Certains accédaient au stade douloureux de la pisse en pâte. Pas d’eau. Et toujours pas l’ombre d’une averse à l’horizon. Des adolescents qui n’avaient jamais plu de leurs yeux vus ailleurs que dans les livres. Douze ans, treize ans. Tous nés de la dernière pluie. On leur parlait de nuages comme de légendes incroyables. D’un temps lointain où l’eau tombait du ciel.
— Quand on entendait le train siffler à Charette, dans le village voisin, ça annonçait la pluie.
Dans le secret de leur petit lit, les enfants tardaient à s’endormir. Comme des veilleurs d’espoir qui rêvaient de surprendre le cri du train, la promesse de l’eau. En vain. Les rêves mouillés se partageaient l’unanimité. Même le curé neuf fantasmait humide. Son dernier sermon avait porté sur le récit du Christ qui transformait le vin en eau. Et personne n’osait croire sans boire.
La seule personne à ne pas se bâdrer avec la déshydratation régionale, c’était la sorcière. Cette marraine mystérieuse du fond du rang. Elle qui ne semblait pas affectée le moins du monde. Stoïque ininterrompue. Que l’on soupçonnait d’ailleurs de mèche avec le feu et qui devait sans doute s’approvisionner au puits des enfers.
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