le bouquet de pleurs
french
Des larmes de la belle Lurette. La fille du forgeron. Une fille belle. Pas loin du pas disable. Belle à l’OGM. Généreusement modifiée. À faire rêver d’un de ses cheveux dans la plus succulente des marmites de soupes. Et puis voilà. Belle, mais braillarde.
On l’entendait pleurer à des yeux à la ronde. Parce qu’elle avait une tristesse dans l’œil. Un amour inconsolable pour Dièse, le beau parleur. Ce chiqueur de tabac qui prétendait ne pas fumer pour s’éviter les métaphores aux poumons. Un badineur artistique.
Elle et lui. Des mois et plus encore qu’ils perpétraient des soirées à se caresser les mains, tous les deux. Se flatter jusqu’à s’en boursoufler des ampoules jusqu’aux coudes. Les avant-bras au vif. Et l’odeur du poil brûlé. L’amour. Avant de se demander les mains et de se promettre. Se promettre tout. De ces choses qu’ils ne soupçonnaient même pas. Ils s’aimaient. D’autant plus qu’ils n’étaient pas mariés encore. Et que ça leur entretenait les rêvasseries. Et que c’est doux de s’aimer quand tout est à découvrir.
Et l’amant était parti. Conscrit. Enjôlé, puis enrôlé, puis envolé.
— Je ne peux pas que tu t’en ailles, qu’elle avait murmuré.
Pour consolation, il avait pris soin de son au revoir.
— Attends-moi, ma belle Lurette. Quand je vas reviendre, ça sera temps qu'on se marisse. Surtout, doute jamais de mon amour… Je vas reviendre pour sûr. Par monts et par vaux.
Une manière de dire à sa belle toute la patience nécessaire à leur espoir. Et il avait voué sa dernière nuit à la certitude. Pour dissiper toutes les incertitudes éventuelles de l’attente. Pour diminuer le loin des yeux. Et du cœur. Pour rallonger la confiance lors des temps nuageux. Parce qu’il lui connaissait la manie d’effeuiller les marguerites. Des heures entières qu’elle dépensait assise près de la rivière à libérer des nuées de pétales. À balancer de il l’aime, à il l’aime pas, de il l’aime à il l’aime pas. Il avait donc procédé à l’inventaire de toutes les marguerites du village. Prenant soin de calculer la quantité de pétales sur chacune. Il s’était assuré d’un nombre impair sur chaque tige. Pour permettre à Lurette de toujours conclure à l’amour. Voilà. Il était épris. Un type à pousser loin. Un format de prix Nobel de l’amour. Puis il était parti. Laissant derrière lui des couronnes blanches et des je t’aime habillés en boutons jaunes.
Ce jour-là qui coïncidait avec la rentrée scolaire, pour revenir à nos moutons, la belle Lurette était en train de s’effeuiller une marguerite adaptée. Dans la cuisine, près de l’évier. Il m’aime, pas, il m’aime, pas… Jusqu’à la dernière pétale. L’amour tendre se tint pincé entre ses doigts doux. Arraché avec bonheur. Comme un confetti unique à faire espérer le plus grand mariage. Comme une caresse miniature. Un peu d’extase. Et le velours de la feuille mince avait dérapé et glissé. Oups. Hors les doigts. Échappé. En chute libre dans l’évier. Un geste rapide de Lurette avait tenté de sauver l’amour mais rien rattrapé. Et le drame de l’évier se draina vers le trou profond. Le renvoi d’eau, par définition, mais tout à fait à l’aise dans l’avalage hors format. L’abîme aspira la pétale. Qui la mena loin d’atteinte du cœur aimant. Emportant avec elle tous les mirages romantiques. Et qui se bloqua dans un pli de la plomberie.
Un avenir pour deux se trouvait coincé dans le coude du tuyau de cuivre sous l’évier de la cuisine des Riopel. La belle Lurette pleurait. Ses larmes couraient vers l’égout. Dans la nature.