le chemin des loisirs
french
Pour quelqu’un qui veut tourner à tout prix à la première intersection sur la rue Principale, la seule option raisonnable est à main droite. De l’autre côté, ça fonce directement dans la vitrine de la Caisse populaire. En adeptes des tournants, moi et ma grand-mère, on s’engageait sur le chemin des Loisirs. Le premier bâtiment qu’on ne pouvait pas manquer, c’était celui du Garage Léo Déziel. Une mécanique générale et automobile. De troisième génération. Par transmission. Parce qu’il y eut Lorenzo, inventeur simultané d’une version du snowmobile de Bombardier. Ensuite son fils Léo, violoneux. Puis ses fils André et Louis, ratoureux.
Ma grand-mère disait que le garage avait ouvert ses portes au bon moment. La famille Déziel flairait l’affaire et répondait à une demande. Outre les propriétaires des quatre automobiles à réparer, la grande majorité des gars du village, même les plus dépouillés de l’engin, fréquentaient les lieux pour placoter. Un repaire. En dehors des heures. Comme une cache de couche-tard. Achalandée avec plaisir. Jusqu’à prétexter des alibis de changements d’huile pour se permettre de s’amuser plus longtemps. Des nuitées en longueur. Sur des chaises droites. Jusqu’à parler croche. Et s’il fut souventes fois mentionné que les rencontres d’hommes finissent toujours par aboutir à des veillées de dames, les gens de par chez nous ne firent pas honte à la règle. Ça jouait aux dames. Tous les faux problèmes de machinerie, une fois passé la porte, se transposaient en tactiques de mangeage de pitons. Et en tic-tac d’horloge. La seule façon d’égrener les cauchemars de ces noirceurs sans lune.
À mesure que les alentours découvraient l’attrait clandestin du Garage Léo Déziel, on multipliait les damiers. Pour accommoder le nombre. Ça retontissait à la brunante. Une file indienne qui s’allongeait de soir en soir. L’affluence.
Bientôt, pour satisfaire les joueurs et moins jeunes, on mit sur pied un événement d’envergure planétaire. Le tournoi international de dames francophones internationales de dames francophones de Saint-Élie-de-Caxton. Le TIDFIDFSEDC. Un succès annuel. Au programme du dernier samedi de chaque novembre. À attirer des compatriotes de partout au Canada environnant. Des gens dont on ne connaissait ni la parenté ni le voisinage. Les inscriptions déboulaient avec pour seul critère que la bouche sonne française. Retentissant. Rendu qu’on devait condamner la fosse des changements d’huile pour s’augmenter l’espace. Et ça fumait de nervosité dans des joutes hirsutes.
Cette fois-là, on en était à la quatrième édition du tournoi. Quatrième année consécutive. Une édition prometteuse. Un trente et un novembre. Date rare. Parce qu’en cet an de grâce, le trente tombait le vendredi. On n’avait eu d’autre choix que de rajouter un jour au mois de novembre pour s’en organiser le dernier samedi. Du bissextile volontaire pour une grande occasion. Et du monde à perte de vue. De la fumée à rien y voir. En plein cœur de nuit. Les matchs à carreaux envahis de rondelles rouges et noires. À vol d’oiseau, comme des surplus de coccinelles sur des moustiquaires éventrés.
Vers trois heures du matin, on se retrouva au bout de l’entonnoir des éliminations. En finale du A. Deux gars de la place. À qui on avait installé, sur les genoux respectifs, le damier verni-trois-couches lustré. Comme un miroir. Pour le face-à-face. Les finalistes étaient accotés latéralement au mur de blocs de ciment sur lequel, pour le coup d’œil, Léo Déziel avait suspendu une peau d’ours noir. Accrochée par les pattes d’en arrière. La tête en bas. Les yeux exorbitants. Comme une face d’ours surpris. Un regard saisi dans un moment où il avait vu quelque chose. Les allures d’une peau qui avait fait le saut avant de mourir. Écarquillée.
Les participants à cette finale du championnat international francophone furent présentés.
— Dans le coin des pitons noirs, l’homme portant la ceinture large avec boucle western en or. Un joueur de dames comme une tornade. Une poigne de surhomme dont le métier de déplieur de barres de fer le place une coche au-dessus de tous ceux qui se vantent d’en plier. Peu de planification dans le jeu, mais d’une rapidité dans le geste. Il avance en ligne droite et laboure les cases. Un tracteur sur une terre carreautée. Il avale l’adversaire par enjambées rapides. Tellement vite que certains n’ont même pas le temps de placer leurs pions que c’en est déjà fini de se les faire bouffer. Mesdames et messieurs, nul autre que pas moins que lui-même : Ésimésac Gélinas.
On l’applaudissait.
— Dans le coin des pions rouges, un pas moins. Lui-même de la batche des grandes capacités. Disproportionné dans l’ensemble. Un artisan dont le marteau quotidien a eu pour effet de lui étirer les bras tellement longs qu’il est capable de se gratter les genoux sans se plier. Robuste. Mais surtout fin stratège dans les domaines du parchési, des dames et autres jeux de table. On le sait moins agressif que son adversaire, mais plus mijoté. D’une concentration pure. Qui pense ses coups trois ou quatre jours à l’avance. Si vif de sa mentalité qu’il réussit à changer les postes de la t.v. à distance. Assis dans son fauteuil, sans la zappette. Juste comme ça. En fixant le bouton de l’appareil. En canalisant son énergie. Mesdames et messieurs, nul autre que le père de la belle Lurette : le forgeron Riopel.
On l’applaudissait aussi.
Les paris ouverts. Puis refermés. Coup de fusil. Et le combat s’enclenche.