le décoiffeur
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Les coiffures de Méo Bellemare. C’est un bon exemple de ces choses lues dans la fantaisie piétonnière. Méo, le barbier de Saint-Élie-de-Caxton. Comme on en trouvait partout en ce temps où chaque village frôlait l’autosuffisance et offrait mille métiers aux mille misères de ses habitants. Méo s’inscrivait parmi ceux-là dont le talent nourrissait l’échange vital. On le demandait pour un tour d’oreilles, et il vous coupait le cheveu en quatre sur le sens de la longueur. Il barbait, chevelait et poilait au gré des pousses. Il s’attaquait aux frisures et rosettes de tout acabit. Les toisons d’acabit elles-mêmes pliaient sous le peigne. Sous peine de lame. La dextérité des ciseaux à Méo était menaçante à tout poil. Et on le payait. Bien. En plus que la coupe propre demeure une valeur sûre dans le renouvellement de la demande. Une assurance de retour de la clientèle à la moindre couette. Méo n’avait rien à se plaindre. Sauf durant les premiers temps de la grande crise. L’économique. Pendant ces longs mois où la coiffure perdit sa priorité sur la liste des nécessités quotidiennes. Plus d’argent pour s’offrir les couteaux de Méo. Et les cheveux qui poussaient sans fléchir. Des chignons paroissiaux complètement déconnectés. Une ignorance capillaire détachée de tous ces cours et ces longs de la bourse planétaire. Les cuirs chevelus débordaient sur tous les fronts. De façon dramatique. A ne plus reconnaître personne sous le foisonnement velu. Et ça durait. Ça poussait. Jusqu’à ce qu’on n’ait d’autre choix que de trouver une solution miracle. À tout le moins une piste. À savoir que comme Méo ne refusait jamais une petite ponce de gin, on le paierait dorénavant en liquide. Une once d’alcool par pouce taillé. Simple. Et c’est tout ce que ça prit pour que la coiffe reprenne son poil de la tête. Méo, pour sa part, se mit à boire à chaque crâne. De la coupe aux lèvres. Le seul imprévu étant qu’au fil des culs-secs, plus la journée avançait, plus les ciseaux louchaient. À la messe, le dimanche, tout le monde prenait place dans son banc. De dos, on pouvait facilement déduire le moment de la journée pour chacun des rendez-vous. Selon le degré du dégradé. Matin, après-midi ou soir.
Avec le recul des années et les bilans provisoires, le compte est clair. En pourcentage. Méo aura décoiffé beaucoup plus qu’il n’aura coiffé. On en croise parfois, encore, nostalgiques de l’époque. À se demander si la mode des coiffeurs souls ne continue pas de faire ses ravages ébouriffés.