le réveillon
french
La friction des freins avait suffisamment réchauffé les rails. Chacun en profita pour se décoller l’extrémité humide respective. Qui de langue, d’appendicite ou de baiser. Et à reprendre le calme laissé longtemps avant. Ésimésac fut le premier à se remettre sur pieds. Il s’avança vers la tortillade géante et appliqua la pichenotte finale à tout ce pathétique. Cling. Le train vacilla puis s’effondra dans la neige bleue de cette nuit de Noël.
C’était un convoi de fret. De la marchandise plein les conteneurs. Une livraison qui se déversa en corne d’abondance. De la viande fraîche, des biscuits, des oranges, des épices, du café, du tabac, du whisky, de la farine, du sucre en poudre, des patates rouges, du thé, de la mélasse, de l’huile à lampe, du rhum, du parfum rare, des cannages, du vin de Saint-Georges et autres énumérations comestibles. Inutile de mentionner le réveillon garni. Une brosse virée magistralement. De la brosse à démancher les plus acharnés cuirs chevelus. Soûl. Et pour longtemps. Le gros de la compagnie ne trouva à dégriser que le vingt-six décembre de l’année d’après. 1922 fut une année qui passa presque entièrement inaperçue dans l’amnésie alcoolique. On en croise encore de ces descendants des plus fêtards. Les yeux injectés de sang et qui prennent des aspirines en se levant chaque matin. Pour traiter un mal de tête qu’ils se transmettent depuis deux ou trois générations.
Un réveillon. Une intempérance intempestive. Mais surtout un grand réconciliabule. Parce que l’avenir venait de changer. D’abord, il y eut cet unisson entre tous. Pour avoir vécu cette grande symbiose le temps de quelques instants. Un futur promis au coude à coude. Puis on comprit la force mobilisatrice de l’homme à la boucle de ceinture dorée. Sa capacité à rassembler autour de lui cette masse imposante d’obscurités au bon moment. Parce que le déraillement d’un train, ça demande quorum, d’abord, et unanimité sans condition. L’ombre d’Ésimésac, aussi grande fut-elle, n’aurait jamais pu à elle seule s’imposer devant tant de tonnes de ferraille propulsées.
On arrêta de s’acharner sur l’homme le plus fort du monde de Saint-Élie-de-Caxton. On arrêta de le réduire au simple levier du monde. On arrêta de lui remettre toutes les bravoures entre les mains. On ne lui demanda plus d’être qu’un homme fort à lui seul. Son personnage devint presque inaperçu.
Son ombre continua de grandir. Un arbre de trente ou quarante pieds qui le suivait partout. Fixé sur ses talons de kodiaks. Une réputation beaucoup trop lourde à porter pour lui. Devenu l’ombre de lui-même. Ésimésac remit sa ceinture aux membres du conseil municipal en poste, se prétendant incapable de l’assumer plus longtemps. Il continua de forcer, dans l’ombre. On continua de s’en surprendre. Mais on ne lui en tint plus rigueur.