le soir commun
french
Par un soir comme les autres. C’était un soir normal de la vie courante à se demander si on est encore dans le conte ou retombé dans le quotidien banal. Brodain Tousseur était aux champs. Il rassemblait son troupeau pour le mener au mouchoir. Puis faire le train. Une routine énorme dans une grange miniature. Il travaillait avec méticulosité et démangeaisons. En sifflotant. Tout à coup, subrepticement, une tête ailée adolescente et rebelle s’échappa de l’essaim. Zzoum. Une mouchette détala vers la liberté. En bon berger, Brodain s’en voulut. Mais voilà. Soumis au rythme agricole des saisons et des soubresauts de la température, il évoluait loin de tous ces modèles ISO-9001 de qualité bureaucratique. Il ignorait même toutes ces législations concernant les interdits de rejets d’élevages dans l’atmosphère. Il laissa donc filer la déserteuse et n’y pensa plus. Parce que l’erreur est humaine. Et que ça met du piquant.
Cette mouche affranchie vola en ligne droite. Elle se posa bientôt sur le rebord du toit de la marraine d’Ésimésac. La mystérieuse bonne femme. Elle qui flânait dans les sorcelleries légères. Elle qui avait oublié un flacon de sa portion magique près de la fenêtre. Une bouteille où on pouvait lire en toutes lettres sur l’étiquette : « Eau qui rajeunezit. » Un liquide très puissant. Comme un ancêtre non dilué de supplément alimentaire sulfogamine glucogénique Dakota. Un élixir qui avait pour vertu de faire rajeunezir la personne qui en consomme. Suivant la posologie. En gouttes prudentes, qu’il fallait s’y adonner. On en avait vu trop souvent, assoiffés de jouvence, oser la gorgée et rajeunezir sans fin. Des victimes assommées de ribeurtes sans retour. Retrouvées couchées sur le plancher à l’état fœtal.
L’eau qui rajeunezit, avec parcimonie. Un produit non testé sur les animaux. Mais la mouche n’en savait rien. Elle-même en quête de nouvelles expériences, elle s’y trempa la trompe. Slurp. En absorba un grand coup. Et l’effet fut immédiat. Le cerveau de l’insecte prit des allures multifacettes. La réalité s’ajusta à sa façon psychédélique. Un buzzz. Un survolt. Avec des portes de la perception distorsionnées. Le cardiaque qui tape dans les tempes. Et sous l’intensité, le muffleur qui lui fend en deux. Troquant son léger bourdonnement pour une pétarade de Harley Davidson. Vroum. Une Aile’s Angel liliputienne.
Pour cause de tympans, pendant des semaines, les gens de Saint-Élie-de-Caxton ne dormirent plus. On entendait voler une mouche. Et rien d’autre. Des vrombissements à rendre fou. Et des nuits entières à veiller. Postés sur la galerie de leur maison, cannettes de push-push en main, tapettes à mouches armées, à attendre qu’elle se présente à portée de tir. Elle, boustée de course, qui échappait aux plus rapides assauts dans des slaloms aériens. Multipliée de puissance par l’essence. Et les cernes épuisés qui rayonnaient sur tous les yeux du village.
Tousseur, pour sa part, en tant que titulaire légal, tentait de consoler les insomniaques en leur disant qu’il n’y avait pas de danger.
— Soyez patients ! Je connais cette mouche. Je l’ai portée. À la mi-octobre, elle devrait réagir comme toutes les autres. Elle va faire du poil noir, zigner dans une fenêtre et sécher tranquillement.
Brodain ne s’en doutait pas. Prétendre à l’expiration prochaine, c’était sous-estimer grandement le supplément alimentaire sulfogamine glucogénique Dakota. Les faits le démontrèrent. À la fin de novembre, la mouche sévissait encore. Elle suivait la charrue, le museau dans le bourrelet de neige. Au trente et un de ce mois des morts, dans la suite des choses, il est donc tout à fait banal d’avoir vu se poser cette mouche sur le poing d’Ésimésac. Voilà. C’est un détour explicatif, mais on s’attache plus émotivement quand on connaît bien la bête.