Korimba

Stories / Poems

Stories by fred pellerin

le taux mobile

french

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Par un développement poussé de son analphabétisme de conviction, ma grand-mère contracta une forme de diabétisme. En profondeur. Dans la soixantaine. Le docteur avait fini par lui avouer ce qu’il insinuait. L’insuline. Ma grand-mère faisait du sucre. Elle n’aurait plus jamais besoin de desserts, mais les avancées médicales ne lui permettaient pas de mourir pour le moment. « Pas grave », qu’il lui avait dit.
— Suffit de vous surveiller. Le soir, vous vous tirez une goutte de sang et vous notez votre taux. Glycémiquement parlant. Toujours en prenant soin de vous maintenir à six points.
Et puis elle y arrivait bien. Toute en maîtrise d’elle-même. Elle se conservait le chiffre entier. Six. Sauf au printemps. À ces fontes heureuses des longs mois rudes qui se présentent avec du spring, des beurrées de beurre d’érable, des grappes de papermannes fraîches et autres bonbonneries. J’ai vu ma grand-mère s’exploser la limite permise. Par pure volonté de tire sur la neige. En plein cœur d’après-midi, elle se pétait des records de vingt-deux points. Et la pauvre chaise berçante qui ne trouvait rien d’autre pour se plaindre que de craquer plus fort. Réciproquement. Même que ma grand-mère perdait le tac. Survoltée. Se balançant sur un rythme de quartz chimérique. Son bateau dansant sur une mer folle. À valser d’une rapidité rebondissante. On s’amusait à essayer de rester en place sur ses genoux. Dans un rodéo d’ancêtre. On rigolait à cœur joie. Et les oncles ont fini par nous dire d’arrêter de rire parce que ce n’était pas drôle. Et qu’un accident, ça ne s’exclut pas. Dorénavant, quand elle battrait son propre record, il faudrait aller faire une randonnée pédestre pour rétablir le niveau de sucre à la normalité des choses. Quelques rues seulement. Un petit tour du village pour se refaire le six chanceux.
— Venez, mémère, on va aller se promener…
Elle ne se défendait pas. De gré. Elle savait que ce n’est pas le pied qui compte, mais la trace qu’il laisse. Et que ça impose de marcher. Elle sortait sa sacoche, en guise de consentement. Avant de déserter le navire, elle prenait soin de n’y laisser aucun instrument de cabotage. Tout le nécessaire avec elle. Elle remplissait son sac avec les éléments du tableau de bord. Pepsi diet, pétales de kleenex et dentier d’urgence. Son livre aussi prenait le large avec nous. Fermées les pages, glissé dans le sac, et zippé le sac.
Les grand-mères et les enfants d’abord. Et on se lançait à la mer. On tournait à gauche au bout de la galerie, puis on clopinait sur la rue Principale. On tournait à gauche par simple principe utilitaire. Parce qu’on préférait se promener sur le trottoir de gauche. Parce que les droitiers sont plus à l’aise de ce côté-là pour envoyer la main salutaire à ceux qu’ils rencontrent. Pour se voir venir de face. Et parce que ça nous évitait de traverser la rue sans regarder. Toutes les chances de notre côté pour que l’accident s’exclut. Pour garder intacte la marche de santé.
On déambulait. Mais pas que ça. Ma grand-mère avait la faculté de parler en marchant. Et non seulement. Ce qui m’épatait au maximum de ma disponibilité personnelle, c’était cette aptitude d’illettrisme si développé chez elle. Si douée qu’elle arrivait à lire le livre qui se trouvait fermé dans la sacoche zippée. Au grand bonheur des souvenirs passés. Et futurs. Parce qu’elle dénichait des paragraphes d’histoires qui se rapportaient à toutes ces maisons qui nous regardaient flâner devant leurs fenêtres. Un livre sur mesure. Ajusté au village. Et dont les secousses de nos pas mélangeaient les mots assez pour se renouveler sur chaque devanture.
On passait d’abord devant le bureau de Me Louise-Andrée Garant, la notaire du village. On voyait de l’autre côté de la rue la maison blanche ayant appartenu à Oscar Samson, qui fut banquier et secrétaire municipal. On défilait ensuite devant chez Ti-Zoune Grenier, cette résidence en clabord jaune qui fut le bureau de poste épisodique, suivant la couleur des partis politiques au pouvoir. Puis devant chez Méo…
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