le train
french
Qu’il n’y ait pas de train prévu durant la nuit de Noël, ça tombe sous le sens. Mais des trains en retard, peu importe les fériés, ça fait partie de la vie. Et cette nuit-là, on se trouvait plongés dans la vie par-dessus la tête. Toute la puissance du réel retentit quand ils entendirent les sifflements au loin. Du côté de Saint-Paulin. Encore éloignés, mais roulant vers Charette. Des stridences de tchoutchou. Accompagnés d’une petite vibration dans les rails. Un tremblement qui se ressentait surtout par l’extrémité respective et humide que chacun avait choisi de s’apposer sur le fer froid.
Le train et son hurlement. À bonne vitesse. Sans doute déjà rendu à la hauteur des chutes à Magnan. Sur le grand pont de bois. Et sur le rythme des secousses cycliques, à ce bout-ci des compatriotes, les fois branlables. Quelques-uns qui se mettent à douter de la pertinence de leur situation. Et à juger du temps. À savoir qu’il est maintenant trop tard pour changer de position sur la question. Collés. Définitifs.
Quelques rares fantasques résistaient encore. Eux qui se disaient que de toute façon, ce n’était qu’une histoire parmi d’autres. Et qui ne savaient même pas qui oserait la raconter un jour. Et si ce quelqu’un saurait lire dans les décombres et membres éparpillés.
Plus l’engin approchait, et plus les regrets s’intensifiaient. Les certitudes se dégradaient en trombe. S’effondraient. Des records de remords. Même chez les plus courageux. La question était la même dans toutes les têtes. À se demander si on avait eu raison de suivre Ésimésac. L’initiateur du projet. Le premier à avoir posé l’extrémité de la démarche. La force de l’homme remise en doute. Et lui-même, l’homme sur qui les accusations reposaient, se remettait en question. Lui-même, dans une angoisse aussi profonde qu’on l’imagine. Qui se demandait s’il avait eu raison de se fier à la seule personne qui n’était pas là, avec eux, devant la mort. De faire confiance aux absents. Et à s’épuiser d’incertitudes dans son retour en arrière. Comme un flashebaque en français. Revoyant sa marraine, en cette nuit de la Grande Greffe. La marraine qui avait insisté : Troisième conseil : Fais confiance au chauffeur !