les doigts croisés
french
On déroulait la rue Principale en revenant vers le haut de la côte. Ma grand-mère arborait un taux dans les alentours du dix. En sucre.
Côté sacoche, les aléas du brassage pédestre avaient placé les mots dans le livre de façon à donner à raconter les espoirs du village. Ma grand-mère m’exposait en large les superstitions locales.
On connaissait le grillage du confessionnal qui devenait silencieux à ses heures. Il y avait le chapelet accroché sur la corde à linge comme manière de s’assurer du beau temps pour les lendemains. Et les cloches de l’église qui sonnaient toutes seules pour augurer une mort prochaine. Et les doigts croisés qui attirent la chance.
Parmi ces nombreuses croyances populaires, il en est une qui nous est propre et tenace. Sur la façade de l’église. Là où, lors des travaux de construction, on plaça une pierre plus grosse que les autres. Parmi celles qui forment le coin. Sur l’arête gauche du mur de façade. À la hauteur du parvis. Une roche que l’on remarque parce qu’elle porte, gravée à sa surface, des chiffres. Un, neuf, deux, un. Rien pour s’en faire une légende, de prime abord. Toutefois, si on s’y connaît dans l’histoire de nos monuments, on comprend que ce nombre correspond avec l’année de l’inauguration de l’église. 1921. Hasard ou coïncidence. Chose sûre, suffisamment de concordances pour ouvrir la piste des suppositions. La plus répandue voulant que cette roche ait été creusée. En vue d’une cachette. Et qu’elle contienne un vide dans lequel on aurait dissimulé un coffret. Lequel renfermerait un manuscrit. Lequel rapporterait une histoire. Et l’arbre est dans ses feuilles, maridon dondé. Le sujet de ce récit ? Les versions ne s’entendent pas.
* * *
On remontait la côte. Le pointage glycémique dégringolait sous l’effort de la pente. Un gros huit.
Pour en avoir le cœur net de ce parchemin inaccessible, j’avais mon plan. Sachant que ma grand-mère pouvait lire un livre fermé dans sa sacoche zippée. Restait à lui tester l’analphabétisme sur une garnotte géante.
Le haut de la côte atteint, je halai subtilement. À bifurquer à gauche. Elle me suivit dans la cour de l’église. Jusqu’à être bien positionnée devant la pierre mystérieuse. Restait qu’à lui demander de me montrer.
Elle se concentra. Quelques gorgées de Pepsi diet à portée de sac à main. Elle mettait son dentier. Pour le mordant. Et comme un symbole. Parce qu’on reconnaît les illettrés à la lecture. À ceux qui mettent leurs dents plutôt que leurs lunettes. Elle fixait le mur, à hauteur du chiffre. Elle perçait jusqu’au cœur du coffret. Et elle me découvrait l’histoire secrète.