les récoltes
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Comme chaque printemps, dans les jardins, les habitants du village avaient semé de la graine. L’automne venu, par manque de pluie, ils écartèrent la poussière des rangs de leur potager pour reprendre leur semence. Et très peu d’espoir. Surtout que la graine a pour caractéristique de n’offrir qu’un mince éventail de nutriments dans la gueule de celui qui ose. Une semence de radis n’a jamais donné de très belles tranches. La graine de carotte peut être sucée longtemps avant de laisser filer quelque calorie de béta-carothène. On cueillait donc la famine à pleine clôtures. Les caves encore vides. Et pourtant, un orgueil de village à se convaincre qu’on passerait à travers. Qu’on vivrait sur les réserves des patates à Irène. Même si on savait bien d’Irène que ses patates germées avaient séché comme des chips.
Les enfants, comme toujours, furent les premiers à avoir faim. À la rentrée scolaire, ils se rongeaient les ongles en ordre de grandeur. La maîtresse, grise de sœur, marquait ses intervalles de dix minutes par des interventions de ne pas manger leurs doigts. Et la disette croissante. Vers la fin d’octobre, ils se grugeaient entre eux. Et de ne pas manger vos amis.
Mi-novembre, l’école en entier se digérait les parois intérieures de l’estomac. Une couche de matériau comestible qu’on ne mange que très rarement mais qui se révèle utile. Pour combattre l’appétit. En cas de grossière nécessité seulement. Non pas que ce soit très douloureux, mais ça mène un vacarme sans bon sens. Des gargouillis bruyants qui résonnent dans le réservoir vide. À ne plus s’entendre penser.
Au fort de l’accumulation auditive, la maîtresse manquait de décibels pour repasser ses leçons. Elle convoqua donc une séance extraordinaire du comité de parents pour ajourner la session entamée. Demander l’armistice. Et qu’ils pouvaient bien s’autodigérer à la maison après tout.
Début décembre, pour n’aider personne, l’hiver se jeta dans le paquet. Comme un assaut de frette. Comme un relent de guerre froide à vous glacer le sang dans les veines. La structure du pont Duplessis de Trois-Rivières se brisa en miettes sous la vague de gel.
Du vent, du vent, et de la neige. Il tombait des peaux de lièvres. Des montagnes de blanc. Une altitude nouvelle à apprivoiser. Tellement d’accumulations que le cheval du bedeau s’était brisé une patte dans la cheminée du presbytère. Et Rockeur Garceau, celui à qui on avait refilé le contrat de déneigement du perron de l’église, frôlait l’épuisement professionnel. Un débit de précipitations si surprenant qu’il avait dû creuser un tunnel pour permettre l’accès à l’église. Un corridor en forme de J qui partait de la surface pour rejoindre les portes centrales. Suffisait d’enlever votre manteau et de vous abandonner dans le trou. Avec de la chance, vous retombiez assis dans votre banc.
Rockeur Garceau, il ne s’en remit que des années plus tard. Il pelletait encore cette neige au mois d’octobre suivant. Pas fini d’enlever l’antécédente que l’hiver d’après commençait déjà à rechuter. Et quand on a faim, le froid prend plus de place dans le vide ambiant. On grelotte plus quand on n’a rien sous la dent. Du moins, ça s’entend mieux. Et la douleur est de ces sensations qui s’amplifient avec l’ouïe.
Par opposition au fatum général, le temps des Fêtes s’en venait. La fébrilité habituelle manquait. L’engouement avait ramolli. On avait l’avent pendant. Les réjouissances s’annonçaient dans des allures de carême. On entamait le dernier droit. Un dimanche, on remarqua. Le curé neuf lui-même. En chair. De moins en moins. Personne n’échappait à la famine.
Aux annonces paroissiales, le curé souligna l’allure de tousser de chacun. Il prétendait que ça risquait de manquer d’allégresse pour le Divin Enfant. Autant sauter notre tour.
— Si vous vouliez, nous z’irions z’assister z’à la messe de minuit z’à l’église de Charette.