souris garand
french
Pas à pas. Au coin de la rue Principale et du chemin des Loisirs, la maison appartenait au père de l’actuel Eugène. Connu sous le sobriquet Souris Garand. Réputé, mais de surnom. Parce qu’il existe quand même une justice minimale pour refuser certaines terminologies sur les baptistères. N’en demeure pas moins que la vie a toujours su deviner le pseudonyme sur mesure pour chacun des habitants du village. Et ce, bien malgré les incongruités prénomitoires officielles. Des dénominatifs colorés, des listes entières. Tous inventés pour mieux se connaître. Pour se reconnaître. Des La-Poche, Trou-d’cul, Frileux, Rockeur, Ti-Zoune, Le-Kif, Le-Pit-à-Jobine, Babine, et celui-ci. Souris. Qui lui avait été attribué par l’usage un peu, mais surtout à cause d’une forme de distorsion dans sa perception qui lui faisait croire qu’il en était une. Enfant, il jouait souvent dans la cave de la vieille maison. Là où, comme ailleurs, on soupçonnait l’existence d’une communauté importante de petites bêtes. À la longue, et par instinct grégaire, on remarqua que le jeune homme développait des manies de mulot. On lui apposa le nom, pour continuer de le convaincre. Puis on dissimula des trappes à ressort autour des bâtiments. À pincer. Puis on l’appâta avec du fromage, et ainsi de suite. Pour sa part, plutôt que de tenter de régler ce problème de personnalité qui le rongeait, il s’enfonça dans la métamorphose. Ça empira jusqu’à ce qu’il développe une peur profonde des chats et n’ose plus sortir de chez lui. Triste.
La femme à consulter, en derniers secours, ce fut la sorcière. Cette marraine soignante du lac aux Sangsues.
— Entre, Souris. Je t’attendais.
Au beau milieu de la nuit. Accueilli. Déchaussé. Puis elle l’avait installé dans le divan mou. Elle lui avait servi une tasse. Vide. Pour qu’il pleure dedans. Comme une thérapeute tripante. Pour entreprendre la remise à neuf de M. Garand. Et ça résuma la première rencontre. Le temps de remplir le gobelet de gouttes de peine.
Le deuxième rendez-vous fut similaire. À la différence qu’il but la tasse. Et la troisième, et la quatrième. La consultante tenta bien de le faire parler, elle n’arrivait à rien lui tirer d’autre que des larmes amères. À boire lors des visites suivantes.
Après de nombreuses séances tenantes, rien ne s’améliorait. Pour éviter à Souris les pertes de temps, elle lui fit croire qu’il était soigné.
— Je suis guéri ?
— Complètement.
— Je suis plus une souris ?
— Vous n’êtes plus une souris, mais il ne faut pas oublier que les chats ne sont pas au courant !
La tasse demeura à moitié. Vide ou pleine. Et Souris continua d’en être une, avec le bonheur de croire qu’il était enfin rétabli.